LE SACRILEGE DE LEON CARVALIÏO
Carvalho tranche dans le vif : il monte à l'Opéra-Comique le Lohengrin de Richard Wagner.
Tout croule: c'est le « finis Poloriiae » français. La Ligue des Patriotes va se dissoudre, musique en tète, et avant qu'il soit deux mois. nous aurons une de ces Terreurs blanches auprès desquelles la neige est noire, et les Alliés dans Paris. Oh ! ce créole de Carvalho. je l'avais toujours dit qu'il nous ferait avoir des histoires diplomatiques !
Je l'ai connu au temps où il dirigeait (êst-celà diriger?; le Vaudeville. Il ne voulait jouer que des œuvres remarquables, écrites par des gens dont c'est la profession d'avoir du génie. Il était allé trouver Flaubert à Croisset pour lui demander son Candidat. -Il l'eut. Mais il fallait
voir la tète des actionnaires ! Je crus m'apercevoir que c'était cela qui l'amusait dans le Candidat, la tète des actionnaires ! Il leur avait dit que c'était du pur Sardou, et ça n'en était pas du tout. Quel sceptique que cet enfant des îles!
Un sceptique qui ne craint que le mauvais œil. En voilà un qui ne donnerait pas une première un vendredi treize, comme ce téméraire Emile Rochard, pas même celle du Lohengrin. Mais là se bornent ses naïvetés, et. pour tout le reste, on peut le comparer au Petit homme gris de Béranger. qui dit : Moi, je m'en...: il dit : Moi, je m'en... ris!
Voilà ce que c'est que de confier notre Opéra- Comique à un artiste de malheur, un satané musicien, qui n'a pas sur les bémols les idées bécarres qu'on doit avoir! Carvalho aura feuilleté la partition du Lohengrin, et il se sera aperçu qu'elle était magnifique. Et avant appelé son fidèle Gaudemar. il lui aura tenu ce langage déboutonné :
— Ecoute, frère, complice et secrétaire intime, je suppose que tu sois directeur du grand Opéra de Paris...
— Patron et ami. s'est écrié Gaudemar en reculant, vous allez me faire un à peu près
horrible. C'est comme cela que Christian les pose.
— Non, Jules, j'imagine seulement ce que je te dis, à savoir que tu administres, sous mes ordres, l'Académie nationale de musique. Ferais-tu, ou ne ferais-tu pas la bêtise de supprimer le Freyschùtz du répertoire ? Parle sans fard.
— Léon, laissez-moi vous répondre par le haussement d'épaules ci-joint.
— Alors tu l'y conserverais ? Développe ta sombre pensée.
— Elle est toute développée. Le Freyschùtz est un chef-d'œuvre tel et d'une si grande popularité en France, que, si je le supprimais, M. Edmond Turquet lui-même aurait le droit de me traiter de fichue bète.
— Il en aurait même le devoir, Jules ! Ignorestu, cependant, cher confident de mon sacré délire, que l'auteur de ce Freyschùtz fut le plus enragé gallophobe que nous aient valu les guerres de l'Empire et ses victoires? Le baron Karl Maria de Weber a mangé le Français à plus de sauces que notre ami Paul Déroulède n'y mange l'Allemand, sans le digérer davantage. Personne ne nous a insultés et haïs avec une
violence comparable à celle de cet énergumène du patriotisme. Je crois même qu'il en est mort.
— J'oublie tout cela quand je l'écoute, dit Gaudemar en se passant la langue sur ses lèvres de dilettante, car. pour la bonne musique, ce Gaudemar est une chatte.
— Tu m'approuves donc de montera l'Opéra- Comique le Lohengrin de Richard Wagner?
A cette insidieuse déduction. Gaudemar a bondi :
— C'était un piège!
— - Tu l'as dit. Affiche pour demain le Lokengrin au tableau des répétitions... ou démissionne.
— Faites pas ça! nom d'une goyave! cher ami. faites pas ça ! Richard Wagner nous a blagués abominablement dans un vaudeville, d'ailleurs niais, intitulé: Une Capitulation^ Lise/ Fétis, vous qui êtes fétichiste ! Vous voulez donc que l'Opéra-Comique devienne une halle aux pommes cuites ?
— Alors démets-toi de tes fonctions d'ami intime.
— Jamais !
— Soit, je te garde, mais à une condition.
— J'y obtempère.
— Tu vas aller trouver celui qui ne doit pas survivre à l'interdiction d^ Germinal, et tu lui remettras la mienne, de démission. Il te la refusera d'abord, mais tu insisteras en ces termes : « Excellence, nous ne la retirons que si vous daignez d'abord interdire le Freyscliûtz à l'Opéra pendant toute la durée de la République, attendu que Weber fut un gallophobe inouï et monstrueux. » Et s'il t'accorde ce premier point, tu maintiendras encore notre retraite, à moins qu'il n'obtienne de la Chambre qu'elle décrète, en sa prochaine séance, que Meverbeer n'est pas né à Berlin, au contraire. Enfin, tu ne la retireras tout à fait que s'il te promet qu'en cas de guerre avec l'Italie les mânes de Rossini seront reconduites à la frontière entre quatre gendarmes, même si ces gendarmes ne devaient pas comprendre la mission qu'on leur confiera. Va, cours, vole et reviens.
— Non. je n'irai pas poser cet ultimatum à la victime de Germinal. Elle rirait trop, dit Gaudemar.
— Alors, affiche le Lohengrin au tableau des répétitions.
- — J'aime mieux cela, c'est moins patriotique, mais c'est plus français.
Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble qu'en raisonnant ainsi Carvalho raisonne puissamment. Le dilemme, en effet, est tel qu'il le présente à nos méditations, et je doute que l'on puisse sortir autrement de la fameuse et insupportable question Wagner.
Si le motif par lequel Richard Wagner est exilé de nos scènes nationales n'est autre que sa « galloanthropophagie », je demande que l'on me prouve que Verdi nous adore. Et j'avoue que je ne me contenterai pas de preuves ordinaires et faciles, car c'est toujours commode de déclarer qu'on adore la France quand on vient d'avoir un grand succès dans sa capitale. L'épreuve que j'exige est sérieuse : je veux qu après un four Verdi se naturalise !
Ou sans cela, mort au Trouvère!
Car elle est là, la pierre de touche du grand musicien. C'est à ce signe qu'on le distingue. Il doit aimer la France quand même et tout le temps, c'est-à-dire en temps de paix et en temps de guerre, même si ses parents, ses amis et ses enfants combattent contre ladite France
pour obéir aux lois de leur pays d'abord, et ensuite pour ne pas être fusillés, s'ils font autrement, en qualité de déserteurs. Ne pas aimer la France c'est prouver qu'on ne sait pas un traître mot de musique, que l'on confond le sol dièze avec le la bémol, et que, par conséquent, il n'y a pas moyen de faire des valses avec vos compositions pour les musiques militaires dans les jardins où vibre le cuivre.
J'ose penser avec Carvalho et contre Gaudemar (qui représente ici les larges idées du Tiers), que le patriotisme ainsi entendu nous prépare, à l'Opéra, une grande diversité dans nos plaisirs de l'ouïe. Les troubadours allemands étant écartés par représailles, et les trouvères italiens par provision, nous sommes menacés de flotter pendant quelque temps entre Faust et la Juive, et ce sera amusant de s'abonner aux Folies Ritt et Gailhard ! Qui de sept jours ôte quatre Juive, combien reste-t-il de Faust pour la semaine ? Tel va être le problème des abonnés. Il sera résolu par la fuite.
C'est pourquoi, du fond de mon cœur, je bénis ce petit homme gris de Carvalho. Mais je le bénis pour une autre raison encore. Je le bénis pour le sacrilège qu'il commet.
En jouant du Wagner dans un théâtre parisien, le petit homme gris va nous débarrasser des wagnériens.
Car. s'il n'y a pas de plus grand artiste que Wagner, il n'y a pas d'êtres plus embêtants que les wagnériens. On appelle wagnérien un homme, d'aspect bouddhiste, pour qui Wagner est surtout grand en ceci qu'il n'est pas joué en France. C'e^t en cela, pour eux, que consiste son génie. Son immortalité réside en cette particularité qu'elle n'est pas constatable et ne doit pas être mise à la portée de l'intelligence. Plus il est inconnu, plus sa gloire s'étend.
Dès qu'un pianiste indiscret s'accroche à sa manivelle devant des wagnériens pour exprimer du Wagner par l'ivoire, les wagnériens protestent et s'indignent. Il paraît que c'est profaner que de divulguer, dans cette religion-là. Pas de catéchumènes. Pas de prosélytisme. On l'est ou on ne Test pas. Tls étaient là une quinzaine d'apôtres et de bons apôtres qui se cachaient pour se comprendre entre eux et échanger de petits signes mvstiques et cabalistiques qui sont les douceurs du culte. Us se tiraient la lanijue les uns les autres, ou tout seuls devant
leurs glaces, et s'envoyaient de leurs nouvelles. Quand ils allaient à Bayreuth voir le grand bonze, son étonnemeni était prodigieux. Il avait un mal extrême à les comprendre, et il les accompagnait sur le violoncelle afin d'élucider leurs pensées.
Il voulut se faire initier. On ne l'en jugea pas digne.
L'un d'eux, qui avait fait le pèlerinage à pied, n'étant pas assez riche pour payer le chemin de fer, et par mortification aussi peut-être, revint désespéré : « Non seulement, s'écriait-il, il n'entend rien à sa musique, mais ce n'est qu'un musicien comme homme! L'astrologie, la numismatique, la statique, tout ce qui constitue son génie lui échappe. Il m'a parlé de fugue et de contrepoint, comme s'il s'agissait de ces niaiseries bourgeoises. C'est un Wagner malgré lui ! »
La douleur de ces aimables fous va être violente quand ils vont voir le Lohcngrin sur les affiches d'un théâtre populaire. Déjà ils maudissaient Charles Lamoureux, qui, le premier, a osé vouloir prouver que le Dieu était surtout un homme. — Est-ce qu'on vulgarise le haschich ? pleuraient-ils. Et dès lors ils commencèrent à
lâcher Wagner. On vit des désertions par dépit. Carvalho achève la déroute.
N'est-il pas épouvantable de penser, en effet, que, grâce à ce créole de malheur, Richard Wagner ne sera plus qu'un simple Beethoven '