CALTBAN ET LES FRÈRES DE GONCOURT
Avez-vous vu passer dans la rue Edmond de Concourt? Il ne va pas devant lui, il suit quelqu'un. Il emboîte le pas à une ombre, Comme, dans les contes de fées, l'âme en peine obéit à l'attirance du feu follet ou aux signes de l'esprit, Edmond marche derrière son frère. C'est une habitude qu'il avait contractée autrefois, du vivant de Jules, pendant leurs promenades d'observation.
Le cadet, vif, pétulant, nerveux, dardant sur toutes choses la flamme de ses yeux noirs, allait dix pas en avant, toujours. L'aîné, plus absorbé, moins tendu, plus docile aux ensembles et plus apte à coordonner, observait la distance. Ils n'échangeaient point une parole, pendant ce
travail ambulatoire. Seulement, lorsqu'un phénomène avait frappé Jules, il se retournait à demi et, d'un regard, consultait Edmond. Celuici l'avait perçu au même moment et il le classait. Dans la hotte, le document! Jules tenait le crochet, et Edmond le panier: ou, pour parler avec plus de respect de si nobles artistes, l'un était le poète. l'autre le philosophe.
Aujourd'hui, l'aîné a conservé le pli de cette marche à quatre jambes. Le génie de Jules flotte encore dix pas en avant, et parfois encore il se retourne: l'accord se fait, la note est prise. et, rentré dans le cabinet de travail, devant la table à deux pupitres, Edmond écrit des deux mains et fait double besogne.
Quand on a pénétré un peu dans l'intimité de l'auteur des Frères Zemganno^ lorsque l'on 9. résidé une heure ou deux dans son charmant hôtel du boulevard Montmorency, à Auteuil on revient de la visite avec une sensation singulière.
Comment la définir?
Les spirites et les amoureux me comprendront peut-être, si je dis que cette sensation est celle de la présence réelle d'un mort. Il est évident qu'en arrivant au paradis Jules a demandé
au bon Dieu la permission de revenir habiter avec son frère. Sans doute il aura pris le Père Eternel par son amour du japonisme, qui éclate de tous côtés dans la nature. Toujours est-il que Jules est là, qu'il va et qu'il vient, qu'il ouvre les portes, qu'il roule sa cigarette, et qu'il vous regarde avec ses deux diamants noirs.
Je l'ai entendu rire derrière certaines gaietés d'Edmond, et ce rire mordant est bien reconnaissable, car il lui était particulier, et Edmond ne Ta jamais eu. L'aîné a toujours été un peu triste, un peu rêveur, indulgent, risquons le mot de Paris, bénisseur. Le cadet, au contraire, était acerbe, caustique, riche en mots à l'emporte-pièce, qui burinent un homme au trait. On en entend encore, de ces mots-là, dans « la maison d'un artiste », là-bas, à Auteuil, parmi les tremblements du chemin de fer qui passe devant la porte et fait danser les satzumas dans les vitrines. Sans doute, c'est Jules qui relit « Idées et Sensations » à voix haute, pour taquiner les naturalistes d'Edmond.
On a voulu établir une filiation intellectuelle entre les de Concourt et M. Emile Zola. Elle n'est qu'apparente, car si jamais procédés d'art furent différents, ce sont ceux de ces roman-
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ciers. Ceux-là sont à Dickens, celui-là est à Balzac. Aux uns l'analyse, à l'autre la synthèse. Le vrai disciple des de Goncourt serait plutôt, ce me semble, M. Alphonse Daudet, dont le talent s'alimente, lui aussi, de notes prises et de sensations extérieurement reçues. Et c'est pour quoi ni M. Alphonse Daudet ni les de Goncourt n'ont encore réussi au théâtre, tandis que M. Emile Zola y réussira quand il voudra, même sans l'aide de M. de Busnach. car la synthèse est l'âme du théâtre.
Toujours est-ii que, grâce à ce four célèbre et colossal, dont le survivant appelle, le nom de Goncourt sortit de la pénombre où le maintenait la fière tenue d'artistes des deux gentilshommes de lettres. Car il faut avoir eu un beau four à Paris pour acquérir le droit de placer sa galette.
A cette époque, le couple des de Goncourt offrait le double modèle du parfait dandysme. Costumés en jumeaux, malgré la différence d'âge, et toujours à la dernière mode, ils vivaient sous l'influence de Gavarni.
Je me rappelle encore les merveilleux pantalons à carreaux qu'ils avaient aux répétitions à' Henriette Maréchal, car ils ont fait rêver ma
BRILLANTES RELATIONS DE CALIBAN 2'iS
jeunesse. Quoique leur état de fortune fût très modeste, ils s'habillaient avec un goût exquis, sachant où doit s'arrêter le « voyant » des couleurs tendres, l'originalité des formes hardies, l'audace des coupes, et comment il faut marier l'individualité du costume avec l'uniforme de la mode. Ils ne se sont jamais doutés que Bressant les étudiait curieusement sous ce jour, et qu'il leur a dû de jolis détails dans ses créations « d'hommes du monde ». Je tiens le fait du comédien lui-même.
Aujourd'hui l'aîné mène le deuil éternel et morne du cadet envolé. Plus de ces recherches de toilette auxquelles ils attachaient une si fîère idée d'aristocratie littéraire, et qui les consolaient de s'encanailler dans le « levage » des documents phvsiologiques. Edmond ressemble à un militaire retraité, correct, irréprochable et distrait. Seul dans sa « maison d'artiste », dont il est l'hôte jaloux, méticuleux et l'anxieux propriétaire, il vit entre son art et ses collections, servi par une vieille bonne dévouée, experte en raffinements culinaires, et qui dit toujours « Monsieur Jules » en parlant du jeune maître absent. Car, pour Pélagie, non plus, il n'est pas mort, il n'est qu'absent, et tous ses petits bibe-
lot? l'attendent. Il faut qu'elle réfléchisse pour ne pas mettre son couvert. Heureux sont ceux qui. après eux, laissent une telle illusion aux êtres qui les aimaient !
Edmond de Goncourt a toujours résisté aux pressions affectueuses de ceux de ses amis qui voulaient le marier, afin d'amortir sa tristesse. Il pense d'ailleurs sur le mariage comme Flaubert, lequel, sollicité, lui aussi, de prendre femme, s'écriait en secouant les bras dans l'épouvante : « Pour qu'Elle touche à mes papiers ! »
Il dirait, lui, volontiers : « Pour qu'Elle casse mes satzumas ! » Car il a fait de sa vie trois parts distinctes : l'une tout entière au labeur littéraire: l'autre à la culture de ses amitiés, et la troisième enfin à la chasse des curiosités japonaises.
Chez Edmond de Goncourt. le japonisme est une maladie. L'idée de découvrir une pièce rare dé l'art mobilier japonais le rendrait féroce et elle l'entraînerait au bout du monde. Son rêve est d'aller au Japon. Il apprend la langue. Il déchiffre déjà sur les poignées de sabres et les anneaux de ceintures les signatures des artisans qui les ont ciselés. J'ai parié qu'il en préparait un catalogue, et je maintiens le pari.
Aussi s'est-il engagé une lutte terrible entre lui et Philippe Burtv, qui japonise également à tour de bras, Rien n'est plus amusant que de les entendre parler, l'un et l'autre, des pièges qu'ils se tendent et des tours qu'ils se font. Burty a plus d'anneaux de ceintures, mais Goncourt a plus de poignées de sabres, ou bien c'est le contraire, car je n'en sais rien. Vous rencontrez Edmond de Goncourt, il sort de chez Bing ou de chez Sichel, il est radieux et marche allègrement.
« II ne faut pas le dire à Burtv, mais sa fameuse boîte de vieux laque doré ne vaut pas celle que j'ai trouvée aujourd'hui. Elle me coûte un peu cher, mais elle est unique !
Une heure après, c'est Burty qui vous aborde : il a le sourire aux lèvres : « Ce pauvre Edmond:, l'avez-vous vu depuis longtemps? J'ai la, certitude que son fameux satzuma est de cent, ans plus jeune qu'il ne le croit. D'ailleurs, est-ce bien un satzuma royal? Hum! hum! Et puis il y a satzuma royal et satzuma royal ! Enfin, vous savez, avec cette fatale passion, Goncourt se ruine l »