‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 28 sur 48 · C ALI BAN ET DE NITTIS · texte numérisé non relu

C ALI BAN ET DE NITTIS

On peut dire que la mort de Joseph de Nittis décapite à la fois l'école italienne et l'impressionnisme. Mais l'école italienne s'en relèvera, tandis que l'impressionnisme ne s'en relèvera pas.

Au fond, et tout bien pesé, l'impressionnisme est ce qu'un vain peuple pense, c'est-à-dire une duperie entée sur un malentendu. Les vérités d'art qu'il proclame sont vieilles comme le monde et ont été professées bien avant Corot par tous les grands ouvriers de la pâte colorée. Un nommé Raphaël Sanzio, compatriote de Nittis, les observa sous Léon X, qui ne crut pas pour cela avoir découvert la lune. Ce Raphaël poussa jusqu'au prodige l'artilice des valeurs, et s'il ne fut pas de la force de ces tapissiers de Cachemire qui découvrent soixante-dix

nuances dans un ton, il parvint cependant à des résultats en l'espèce dont les gens du métiers rêvent encore.

Joseph de Nittis, que j'ai beaucoup connu, étudié et admiré (car il était pastelliste de premier ordre), n'était point entré dans la mêlée des écoles de peinture cuirassé d'une esthétique bien solide. Il ne vint pas de Naples, ainsi qu'Ingres revint de Rome, hérissé de principes inflexibles et ferme en ses dessins. Pour faire son trou, il sonda divers terrains et il tendit l'oreille, qu'il avait fine, à tous les vents qui soufflaient de la rosace. D'abord il se donna à Meissonier et à la microscopie. C'était le temps ou Fortuny enchantait le monde par son industrie d'Arabe à tout faire, voyant dans l'œil d'un cheval de guerre se refléter la bataille entière et l'y peignant! Mais Meissonier et Fortuny étaient des presbytes et de Nittis appartenait à la grande classe des myopes. Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il dérivait du bon chemin, et il opéra volte-face. A la microscopie de Meissonier, s'opposait la tclescopie d'Edouard Manet, autre chef d'école, mais bafoué, honni, conspué par le public, en proie aux brocarts de la critique, condamné et

damné par la Sainte-Hermandad des Instituts.

Les disciples de Manet n'étaient pas nombreux alors: on les comptait avec les dix doigts. Le rusé Napolitain comprit tout de suite quelle place il pouvait prendre dans ce groupe, et qu'il lui était plus facile d'être le premier dans leur village que le second dans Rome. Le jour où Joseph de Nittis exposa avec les myopes de Manet, le maitre put dire à ses disciples : •< En vérité, mes enfants, nous avons conquis l'Italie! » Il y avait courage à la fois et malice de la part de Nittis à se ranger sous l'étendard des persécutés; il fut tout de suite récompensé de l'un et de l'autre par l'incroyable versatilité de l'opinion, qui, le tirant à part de ses camarades. le mit hors de pair, sans que l'on sût pourquoi. Peut-être, ô Paris, parce qu'il était étranger tout bonnement.

Lorsque les Vasari, les Houbraken et les Charles Blanc de l'avenir écriront l'histoire de nos disputes d'atelier, ils seront bien étonnés de reconnaître que le désaccord ne fut qu'une question d'optométrie. D'une part il y avait « ceux qui voient trop », et de l'autre « ceux qui ne voient pas assez ». Les presbytes tombés par les myopes. C'est ce que j'appelle, faute de

termes consacrés : télescopie et microscopie. Mais le débat est si vieux, qu'il remonte à l'invention des lunettes. De Xittis a été un myope de talent là où. par exemple, Puvis de Ghavannes est un myope de génie.

Je me rappelle une conversation que j'eus un jour, à Londres, avec de Xittis, en sortant de chez l'illustre peintre John Everett Millais, le chef de l'Ecole préraphaélite. L'Italien, avec cette passion de surface qui est le propre de sa race, s'enthousiasmait pour le maître écossais et il lui soumettait toutes nos gloires contemporaines. Millais m'avait gracieusement offert, pour un journal d'art que je dirigeais, un dessin gouache de sa Veillée de sainte Agnès, tableau fameux dans son œuvre. La sainte, agenouillée sur un prie-Dieu, priait devant une fenêtre gothique, au travers de laquelle on apercevait un paysage couvert de neige. Les moindres détails de la scène étaient rendus avec une minutie si prodigieuse, que l'on y voyait ie souflie de la sainte sortir de ses lèvres, se vaporiser et obscurcir les vitres de la fenêtre glacée. L'admiration de Nittis pour cet effet, un peu puéril, atteignait à la phase des petits

cris de jouissance et de titillation lyrique.

— Mais, lui dis-je, c'est le comble de la microscopie et le paragon de tout ce que tu détestes. Jamais Corot, que tu préconises, ne s'attarde à de tels enfantillages, bons pour les primitifs et les temps où la peinture s'enveloppait des mystères de la facture. François Millet ne fait pas fumer la sueur autour de ses laboureurs. Toi-même, lorsque tu nous montres les badauds de Londres regardant, du pont de Westminster, couler la Tamise dans le brouillard, tu ne t'amuses pas à représenter la fumée de leurs cigares et ses effets sur l'opacité vitreuse de la brume?

— Je le devrais, fit de Nittis. Mais qu'est-ce que dirait Degas? Et il esquiva l'objection dans un de ces éclats de rire, moitié naïfs et moitié railleurs, qui le rendaient de commerce si aimable.

De Nittis avait une peur bleue des jugements de Degas, que, d'ailleurs, il aimait comme un frère, mais dont l'esprit bougon et tranchant fait peu de grâce au mouvement d'art contemporain. Je me hâte d'ajouter que cet artiste justifie les amertumes de sa critique par un talent aussi considérable qu'il est encore méconnu, et

que, pour beaucoup de bons juges, il est une des personnalités réelles de ce temps, fertile en méprises, et de ce pays. Chanaan des médiocres.

Lorsque de Xittis travaillait, il entendait la voix de Degas. Mais lorsqu'on philosophait chez lui sur les questions d'art, il citait... Carpaccio! Et c'est là encore une des anomalies curieuses de ceux qu'on appelle les impressionnistes. Carpaccio, peintre de sentiment, dont les toiles manquent svstématiquement d'atmosphère, et qui cerne les contours comme un peintre de verrières, n'était pas plus le fait de Xittis que M. J. Everett Millais. Toujours est-il qu'il était fou du Carpaccio. Le Carpaccio était son dieu, son érudition tout entière, sa lin du monde artistique. Quand le doigt levé, la bouche entr'ouverte sur les dents par un sourire d'extase, de Nittis avait dit : « le Carpaccio! » Goncourt, Daudet et Zola se taisaient. Le pauvre Durantv avalait sa langue et Degas lui-même s'intimidait.

Hélas! que de bonnes soirées passées là-bas, dans ce petit hôtel de la villa Sahib. près de cette avenue du Bois de Boulogne qu'il aimait tant et dont il étudiait sans cesse les lointains

vaporeux, irisés par les arrosages, traversés par des amazones, peuplés d'enfants vêtus de couleurs chantantes! Pour les peindre d"après nature, de Nittis s'était fait faire une voiture spéciale, sorte d'atelier roulant, qu'il arrêtait au point choisi, et dans laquelle il travaillait. Car il est interdit de peindre dans Paris, et parmi tant de libertés dont nous jouissons, celle de s'asseoir sur un banc, d'ouvrir une boite de couleurs, et de copier innocemment les gens qui passent, les voitures qui roulent, les monuments qui se dressent et la Seine qui coule, cette liberté-là, dis-je, est refusée au peuple français.

De Xittis souffrait beaucoup de cette interdiction imbécile, dont rien ne justifie la vexation arbitraire,- si ce n'est l'horreur de nos maîtres pour l'art sincère. Il s'en expliqua un jour devant moi à Gambetta. Si Van der Meer, ou tout autre peintre de villes, revenait, lui disaitil, et s'il voulait portraiturer Paris, comme on portraiturait Delft de son temps, comment s'y prendrait-il sans être mené au poste et condamné à une amende? — Ma foi, je n'en sais rien, dit Gambetta : c'est un arrêté de la ville. Vous tombez sous le coup de la loi contre les

attroupements. — Bien, repartit de Nittis, mais à quel degré de conscience, à Paris, un peintre tombe-t-il sous le coup de la peine de mort? — Mon cher, reprit Gambetta en se dégageant, je n'y peux rien. — Qu'est-ce que vous pouvez alors? rît Degas, qui se trouvait là. C est à la suite de cette conversation que de Xittis se fit construire son atelier roulant.

Quand sa journée était terminée, à la tombée du soleil, de Xittis rentrait chez lui confectionner ce célèbre macaroni à la napolitaine dont il avait le secret et qui fut sa gloire d'amphitryon. Il le préparait lui-même, sans aides ni témoins, les manches retroussées, comme un alchimiste ses mélanges mvstérieux. Les habitués arrivaient un à un de la ville, et c'était des plaintes sans fin lorsque l'un deux tardait trop. « 11 sera manqué! s'écriait le pauvre de Xittis, apparaissant à la porte de la cuisine, il va Jtre trop cuit! c'est désolant ! » Et de fortes discussions s'entamaient entre les arrivés pour savoir s'il était préférable de sacrifier un ami au macaroni ou le macaroni à un ami. Enfin l'on était au complet. Epanoui de joie, anxieux et lier, charmant alors, de Xittis sortait de la cui-

sine, portant lui-même le plat sublime, comme un marmiton glorieux de Riquet à la Houppe. Et de fait, c'était à s'en lécher les doigts.

Après le repas, Pagans chantait des séguedilles, avec cette voix pénétrante, au timbre féminin, aux roucoulements de tourterelle, qu'il avait, et qui transportait le peintre au septième ciel. Puis on déroulait des tatémonos japonais; on admirait des bronzes, des faïences, des verreries de Murano : on jabotait art et lettres, on cassait du sucre sur quelques confrères, ainsi que faire se doit, et finalement on accompagnait Degas un bout de chemin, sur l'avenue du Bois de Boulogne, éclairée par la lune et silencieuse.

C'est fini.

Le voilà mort, ce joyeux garçon, à trentehuit ans! Dans un mois, il sera tellement enfoncé dans la nuit du temps écoulé, qu'il semblera contemporain d'Artaxercès. Car c'est cela ce qu'on appelle la mémoire des hommes. Il est allé rejoindre Edouard Manet dans un lieu où le macaroni est inconnu, aussi bien que l'art des valeurs, celui du plein air et de la modernité, et s'ils rencontrent tous deux Carpaccio, ils diront ensemble du mal de Degas.

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