CONSEILS DE CALIBAX AUX DIRECTEURS DE THEATRE
Quand je pense qu'on m'a accusé de ne pas aimer les directeurs, voyez pourtant comme on est injuste! Mais je les adore. Dans F Ours et le Pacha, un personnage demande à Shahabaham : « Est-il vrai que votre ours raffole des jésuites? — Parfaitement vrai, réplique le pacha : il vient encore d'en manger deux à son déjeuner! » Je ne vais pas jusque-là avec les directeurs, mais je les aime, c'est certain. Personne au monde n'est plus ému que moi à la pensée de ce qu'ils endurent dans leur combat terrible, éternel, grandiose, contre la littérature d'abord, et ensuite contre le public. J'en sais quelquesuns auprès desquels le capitaine Webb, luttant contre les sept cataractes du Niagara, semble
un vulgaire caleçon-rouge du bain Petit. Ils bondissent de chute en chute avec une énergie effrayante.
Songez que rien ne les forçait d'être directeurs. Ils pouvaient ne pas l'être. Ils se sont faits directeurs comme on se fait propriétaire, pour lutter avec des locataires, témérairement. Et c'est ça que j'admire.
Mais sont-ils de force ? ne sentez-vous pas mollir la bataille? Ne craignez-vous pas qu'elle cesse, comme celle du Cid, faute de combattants? C'est surtout dans le colletage traditionnel avec les écrivains que je les vois faiblir. 7/.v ne savent plus refuser les pièces!
Je crois que le danger est là. Et cette force de résistance contre la littérature, qu'est-ce qu'on en fait? Je ne demande pas du génie en l'espèce, mais j'y voudrais au moins plus d'imagination. Le vrai directeur n'est pas « d'être pusillanime ». Le vrai directeur est celui qui refuse tout et toujours et qui sait toujours tout refuser. Souvenez-vous des maîtres; du père Buloz, de Roqueplan, d'Harel, de ceux qui moururent sans avoir jamais rien accepté, et dont la devise était : Place aux jeunes ! Car la devise doit toujours être : Place aux jeunes ! Ce
qui veut dire qu'on leur donne des places, tant qu'ils en veulent, pour applaudir, aux reprises. Le père Buloz avait trouvé l'admirable : Ce ri est pas dans l'esprit de la Revue! Que de beaux talents il a rendus à l'agriculture avec cette simple phrase de génie ! Harel inventa le : Faites-vous un nom ! qui, en fait de défense, vaut le moulinet. On doit à Roqueplan le : C'est trop joli pour mon public ! bouclier ciselé, dont on s'abrite encore dans des cabinets importants. Loin de moi la prétention d'en fournir d'équivalents à la panoplie des pauvres directeurs ! Qu'on me permette seulement de leur soumettre quelques humbles formules de refus polis et d'aider à la faiblesse d'imagination de ceux qui restent désarmés devant les poètes, écrivains et autres crampons opiniâtres.