‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 30 sur 48 · L'ENFER DE PASTEUR · texte numérisé non relu

L'ENFER DE PASTEUR

J'avais reçu (parole d'honneur!) la lettre suivante :

o Mon cher Caliban, on ne vous voit plus!... Je disais hier à Berthelot, à Charcot, à tous ces messieurs de l'Académie des sciences : « Mais qu'est-ce qu'il a ? Pourquoi ne vient-il plus badiner physiologie avec nous? » Enfin, vous nous manquez! Caliban. Caliban, vous qui étiez jadis si dévot à notre maître Claude Bernhardt, voilà que vous lâchez ses disciples! Eh bien! tant pis pour vous, je viens de faire une nouvelle découverte. Mais une découverte!... Enfin, après celle-là, je crois qu'il n'y a plus qu'à tirer l'échelle ! Si vous en voulez la primeur pour le Figaro^ accourez vite. Les reporters rôdent, et je ne suis pas sur de Ber-

thelot. Il fréquente Renan, qui est d'un bavard ! . . .

« Pasteur (des Instituts). »

« Post-Scriftum :

« Comme ma découverte coïncide avec la réouverture de la Chambre, nous boirons bouteille à ce double et fraternel événement.

Je courus chez l'illustre savant. Il me reçut à bras ouverts. Après lui avoir fait observer qu'il avait affublé le nom de notre maître commun d'une orthographe assez extravagante — ce à quoi il me répondit que c'était pour flatter les naturalistes — je pris la parole en ces termes :

— Alors ce n'est pas fini de révolutionner le monde ! Vous en avez encore trouvé une ?

Il sourit sans me répondre, mais j'entendis une clameur épouvantable derrière la muraille.

— C'est vos chiens enragés ? dis-je.

— Oh! mon Dieu, non, fit-il. Ecoutez bien. J'écoutai bien. Et pourtant je ne reconnus

pas autre chose que des ululements d'hvdrophobie. Pasteur, paisible, roulait une cigarette.

— J'ai voulu, reprit-il, couronner ma carrière par ce qu'on appelle un fort coup, quelque chose qui fait qu'on vous bénit pendant un siècle ou deux après votre mort, et que les gouvernements commandent votre statue à des prix de Rome sans ouvrage. Eh bien! Caliban. ça y est. Je suis sur de dormir au Panthéon !

Et, étant allé fermer toutes les portes ià cause de Renan et de Berthelot), il revint à moi. et, à voix basse :

— Caliban, je gi/kris les français de la loi [tioue !

Je professe le plus profond respect pour Pasteur, il le sait. .Mais celle-là me parut bleue. Guérir la vigne du phylloxéra, soit. Guérir les pauvres chiens de la rage, bien. Mais guérir les Français de la politique, c'était me poser un des lapins qu'il élève !

Pasteur comprit mon doute amer. Il ouvrit simplement la porte de son laboratoire. Alors je vis l'enfer!...

Il y avait, dans une cage, un ouvrier, dont la tète, d'ailleurs, était celle d'un brave homme, qui, les cheveux hérissés, la gorge sèche, poussait des cris inarticulés, et que je ne distinguais point. Qu'est-ce qu'il dit? — Il dit : « .Mort au capital ! » m'apprit le savant. C'est un parfait honnête homme qui a sept enfants et une femme à nourrir. Mais il est atteint d'anarehisme aigu, et il est venu me demander de lui rendre la santé. Ça lui a pris dans une réunion publique.

— Et vous êtes sur de le tirer de là ?

— Demain, il sera rentré dans sa famille, il embrassera ses sept enfants et il travaillera pour les élever, me dit Pasteur.

— Quel est donc votre remède?

— Vous allez le savoir. En attendant, regardez cet autre dans sa cage.

Et j'en vis un autre, aussi effrayant que le précédent. C'était un bachelier, fruit sec de l'Université, moitié pion et moitié professeur de billard, qui étouffait d'orgueil dans sa cravate blanche. Il murmurait des mots latins,

empruntés aux livres de classe, et notamment au De Viris, et Ton sentait que l'histoire de la République romaine était devenue son idéal, son obsession, sa maladie.

— Celui-ci, me dit mon guide, est attaqué depuis l'enfance. C'est un doctrinaire. Il n'a pas résisté à l'éducation fatale que nous avons tous reçue. Il veut, lui aussi, appliquer l'antiquité au siècle du téléphone et des ballons dirigeables. Je le guérirai également.

Et j'en vis un troisième qui s'étirait furieusement les moustaches. Il était sanglé dans sa redingote, et il jetait de-ci de-là des regards pleins de défis. Les mots qu'il mâchonnait étaient formés de syllabes sonores et je crus entendre qu'il voulait dire : Marengo, léna, dixhuit Brumaire, et retour de l'île d'Elbe.

— Son mal, m'expliqua Pasteur, lui vient de la Légende napoléonienne. On l'a trop bercé avec du Béranger. Sa cure est certaine, je vous assure .

Le quatrième que je vis était occupé à guetter

des mouches dans sa cage. Il attendait le moment opportun pour les saisir, mais elles s'envolaient avant qu'il se fût décidé à jeter la main sur elles. La ruse affilait les traits de son visage, mais il ne voyait pas une araignée rouge qui lui tissait une toile dans les cheveux et attrapait toutes les mouches qu'il avait manquées.

— Je sauverai aussi cet opportuniste, fit le savant, je le peux.

Et il me conduisit devant un cinquième torturé, qui souffrait durement. Son idée fixe était de marcher sur Jérusalem, sous les ordres du comte de Paris, et de conquérir le Saint-Sépulcre d'une façon sérieuse. Son cri était « Diex : elvolt! » Il le poussait sans raisons apparentes, toutes les dix minutes, et dans l'intervalle il se composait des armoiries.

— Le cas est grave, observa Pasteur, car il y a hérédité dans cette affection politique. Je ne désespère point cependant de réussir la cure.

Et il m'expliqua que presque tous les Français avaient le monarchisme dans le sang; que tout avait été essayé pour les en guérir, et toujours inutilement, et que, lorsque le mal sautait une génération, il reparaissait dans la sui-

vante, comme la goutte, et qu'enfin notre constitution même en était infestée. Notre maître commun, Claude Bernard, n'eût pas été plus clair, ni plus démonstratif que l'était Pasteur en cette leçon de physiologie nationale, et je me sentais devenir tout naturaliste à l'ouïr.

— Voulez-vous en voir d'autres? me demanda-t-il encore en poussant une porte de son laboratoire. Elle ouvrit sur une galerie profonde, qu'emplissait un tumulte inexprimable. Cent têtes convulsées, congestionnées par le mal politique, aboyaient, miaulaient, en proie à leurs crises. Et tous suppliaient Pasteur de les guérir.

— Nous tournons à la bête, lui criaient-ils. Nous avons des envies démanger du foin. Ayez pitié de nous !

Je m'étais bouché les oreilles, et j'avais ramené mon manteau sur mes yeux pour traverser cette galerie de désolation. La honte et l'horreur me saisissaient.

Il y en avait un, accroupi dans l'ombre, qui faisait sauter de petites boîtes d'allumettes

vides, découpées en forme d'édifices publics. C'était un dynamitard.

Il y en avait un autre, suspendu à un trapèze, qui tournait éperdument et sans prendre aucun repos, espérantainsi, me dit Pasteur, nous rendre l'Alsace et la Lorraine.

Une malheureuse femme, restée stérile, et obligée d'épancher les trésors de tendresse qu'elle avait emmagasinés, paraphrasait la Marseillaise en émiettant son pain à des oiseaux imaginaires.

— Rentrons maintenant, me dit Pasteur. Je vais en guérir quelques-uns devant vous. Et nous rentrâmes dans le laboratoire.

Il ouvrit un placard.

Dans ce placard, méthodiquement rangés, classés et étiquetés, des tubes de verre s'alignaient Ils n'avaient l'air de rien, ces tubes, et pourtant quels tubes! chacun d'eux renfermait son miracle.

— Voyez d'abord, repartit le savant, si Berthelot et Renan ne nous épient point par les

trous des serrures, et prenez au hasard l'un des tube?.

Je pris docilement l'un des tubes au hasard, ainsi qu'il m'était commandé par mon guide.

— Qu'est-ce qu'il y a d'écrit sur l'étiquette?

— Vaccin légitimiste pris au comte de M un.

— Bien. Ouvrez la cage de la victime monarchique.

La victime sortit en criant : Diex cl volt. Diex cl volt!... et en jetant de formidables coups de colichemarde fictive sur des Sarrasins déjà exterminés.

Pasteur prit sa seringue de Pravaz et l'inocula du virus de droit divin. Crac! et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, l'homme s'apaisa, refit son nœud de cravate devant la glace, salua avec la plus exquise politesse et s'en fut cultiver ses terres. Il était radicalement guéri.

— Il irait voter, me dit Pasteur, si on le lui demandait.

— Maintenant, cherchez-moi d'autres tubes dans l'armoire.

Et j'atteignis les tubes Joftrin, Basly, Jules Guesde. Clemenceau et Rodiefort.

— Non, pas le tube Clemenceau, ça les fait devenir ministres.

Je lui en tendis un autre. Il sourit. C'était le tube de Rochefort.

— Oh ! celui-là les rend vaudevillistes effrénés. Il prit enfin le tube Kropotckine et dit :

a Faites sortir mon pauvre anarchiste. »

L'anarchiste avait bondi jusqu'aux pieds de Pasteur. Il gueulait : Vive la sociale et mort aux bourgeois ! Il était, terrifiant. Sans s'émouvoir, le savant l'inocula. Dix minutes après, l'ouvrier embrassait ses enfants en pleurant de joie et prenait un livret à la caisse d'épargne.

J'étais béant d'admiration. Jamais pareille découverte ne s'était encore manifestée sous le soleil qui nous éclaire. Hercule lui-même était dépassé par le savant français. Il domptait un fléau plus affreux que la peste. Il sauvait ses compatriotes d'une décadence complète, de vingt révolutions peut-être, et d'un abrutissement fatal et définitif. Il supprimait la politique. La joie m'emplissait les yeux de larmes.

Nous continuâmes encore les expériences.

J'allai prendre dans le placard le tube Germain Casse. Grand dieu ! que la liqueur en était donc épaisse! là tandis que nous déchaînions legobemouche : — Que serait-il arrivé, cher maître, dis-je à Pasteur, si nous nous étions trompés de tube et si nous avions inoculé l'anarchiste avec du jus opportuniste?

— Je n'en sais rien, dit-il, un mal nouveau peut-être, je veux dire une secte politique spontanée.

L'opportuniste s'en alla d'un pied léger et laissa les mouches tranquilles.

Une injection de virus présidentiels, le flacon Jules Grévv et Brisson (car on les mêle) rendit la santé au pédagogue professeur de billard. Il ne nous restait plus qu'à désenrager le bonapartiste.

La victime apparut, arrachant sa barbiche, et jurant qu'un coup d'Etat était indispensable.

Je saisis le tube à la hâte, et Pasteur s'arma de sa seringue. L'inoculation se lit en un clin d'oeil.

.Mais, à notre grand étonnement. le malade

demeura rebelle à la médication infaillible. Il continuait à arpenter le laboratoire, en criant que Sedan était une victoire et qu'il le ferait bien voir aux récalcitrants ! Pasteur était consterné.

— Peut-être, hasardai-je, le vaccin cette fois n'est-il pas de bonne qualité?

— Allons donc, dit Pasteur, c'est le meilleur qu'il y ait en bonapartisme.

Je regardai l'étiquette et je lus : Prince Napoléon !

O sainte ignorance des vrais savants!

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