IL JOUIT DE L'EDIT DE MOSCOU
Par son refus énergique de laisser les Sociétaires tripoter dans les Faux Bonshommes, le chef-d'œuvre de son mari, Mme Théodore Barrière projette un rayon d'actualité sur l'anomalie absurde des lectures au comité.
J'y ai passé, comme tout le monde, et j'ai eu l'honneur, un peu banal, d'être refusé par système de votes secrets et anonymes. C'est amusant, mais pas davantage. « Vous n'en êtes pas plus bête pour cela, » me dit un jour l'un des maîtres du lieu. Un autre, qui passait, ajouta : « Au contraire. » Un troisième lit : « Parbleu ! »
Seulement j'ai la fâcheuse habitude de prendre des notes, à la suite de chaque lecture. C'est pour mon édition posthume. Voici celles que je trouve à la date du i(5 j... 1884.
Lundi 16 /... 1 884.
C'est pour deux heures. J'ai exigé de M. Perrin que les huit du comité de lecture fussent présents. C'est mon droit — et ma vengeance. Et je serai en habit! J'aime à être retoqué en habit, sous les armes. C'est très chic et absolument Louis XIV.
Les huit sont : Got, Delaunay, Maubant, Coquelin aîné, Mounet-Sully, Worms, Febvre et... Thiron. Mais quand on dit Thiron, il faut lire Laroche. Ah ! ce Thiron, quel roublard ! Il se contente de les jouer, lui, les pièces !
Mes chances de réception ? Pas une. Je ne lis que pour les embêter, pour exercer mon droit de contribuable, pour jouir de l'édit de Moscou. J'ai pris l'un de mes manuscrits, au hasard, dans le tas.
Autrefois, les femmes sociétaires assistaient aux lectures, et c'était de toute justice. Le théâtre est un des cultes de l'amour. On les a écartées, sous Thierry, je crois. C'est la faute des Brohan. Pendant les séances, elles s'occupaient à attraper des mouches sur le nez du père Samson, celui qui trouvait que le sommeil est une opinion littéraire. Alors, si l'auteur était jeune, il se mettait de la partie, il était reçu, et
l'on avait des pièces déplorables. C'était sous Arsène.
2 heures. — J'arrive trop tôt, étant exact.
La Rachel de Gérôme, sournoise et maussade, me jette le mauvais œil, comme toujours. Elle me déteste et je la hais. Mais cela m'est égal, si j'ai mes huit. Aurai-je mes huit ? Il y en a un, très malin, qui est unique pour échapper aux corvées de mon cher édit de Moscou. On me remet une carte. Qu'est-ce que je vous disais ! Febvre est malade!... Je te repincerai, Frédéric. Avec mon nez fatal, tu n'en as pas fini!
Worms non plus n'est pas bien. C'est lui qui lit demain les trois actes de mon confrère Raymond Deslandes, et l'émotion !...
Alors ils ne sont plus que six ? Bonsoir, je file. M. Emile Perrin, qui vaut deux, me calme. Il a de bonnes paroles. C'est l'abbé Crozes avec le guillotiné pendant la tonte de cheveux préparatoire : — « Lisez doucement, me dit-il, en détachant chaque scène , et faites valoir vos mots. » Moi. je veux bien, ce sera plus long. « La dernière fois, ajoute le directeur, vous avez lu trop vite, c'est sans doute l'une des
causes de votre insuccès. » Le « sans doute » est charmant.
2 heures 1/2. — Le salon vert.
Les jeunes gens se le représentent tragique : il est notarial. Au mur. le Regnard de Largillière; dessous, le Musset de Landelle; au fond, deux toiles de Geffro y : sur la cheminée, des statuettes de Mélingue. Le reste verdoie. Table verte, canapés verts, rideaux verts, comité vert. Verre d'eau sucrée.
D'ailleurs, pas un mot. Pas un salut. Pas un sourire. Un comité d'ombres. Le salon de Minos, Eaque et Rhadamanthe par Scarron. « J'entends les ailes du silence qui volent dans l'obscurité, » comme dit Saint-Amant. Je m'assieds au pupitre. J'ai l'air d'un chef d'orchestre de vampires.
A ma droite, M. Emile Perrin, froid, lent, scrutateur, énigmatique, tète ofticielle. Derrière lui , Delaunay , courbé dans la cheminée et jouant avec les pincettes.
A ma gauche, j'ai Got, brusque, écarquillé, dont les yeux gris s'ouvrent sur moi avec un intérêt passionné et pensent à autre chose, là-
bas... là-bas!... Puis, Maubant, formidable inquisiteur, rongé par une tragédie latente, organique, Maubant qui, seul, ose être chauve! Au fond, dans la pénombre. Mounet-Sully, éperdu de bonne volonté, fou d'attention, ivre de sincérité, et Laroche, qui supplée Thiron empêché, Laroche, modeste et noir.
Et lui? où donc est-il, lui ? Je m~ retourne, je le cherche...
Omnipotent, solitaire et pachalesque, sur un canapé qui me semble un nuage, il opprime mon dos de sa fatalité mobile. Le voilà, c'est Coquelin. celui qu'un de mes confrères appelle en tremblant : Cadet aîné.
5 heures. — J'ai lu. J'ai lu sans boire, tout le sucre est dans le sucrier: toute l'eau est dans la carafe.
Je me lève. Ils se lèvent, impénétrables. Voilà le moment où je commence à jubiler.
Que croyez-vous qui se passe après une lecture à la Comédie française, entre l'auteur et les comédiens ? Vous vous dites que cet auteur cause avec les Six-Huit, qu'il leur explique l'idée, les rôles, les effets visés, qu'il traite devant eux de sa philosophie littéraire. C'est
ainsi qu'on procède en tous pays pour décider d'un travail d'art, quel qu'il soit.
Point du tout. Les Six-Huit ont la critique infuse. C'est l'édit de Moscou qui la leur a donnée. Ils sont infaillibles, et par vertu d'état. Il n'y a pas d'exemple qu'ils se soient trompés sur un bon ouvrage, et la preuve c'est qu'ils rachètent peu à peu tout le répertoire moderne à l'Odéon, au Gymnase et au Vaudeville. « Nous jugeons comme le public, » disent-ils. On l'a vu ces dernières années, n'est-ce pas ? Car ils ne se donnent pas pour un groupe de lettrés experts dans l'art dramatique, non : ils se donnent pour une délégation du goût public. Il paraît qu'il y a des jours où le public veut Smilis! Il ne le veut pas longtemps, par exemple.
D'ailleurs, pour représenter le public, il faudrait au moins en réunir les éléments constitutifs. Le public est une force moyenne composée d'ignorants et de savants, de femmes et d'hommes. Ils n'ont même pas de femmes dans le comité, depuis les Brohan et les mouchas. Or un public de théâtre sans femmes, c'est un plat d'épinards sans beurre. Ils sont ce plat désordonné. Ah ! Napoléon a bien fait les choses.
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De telle sorte qu'on assiste à des faits d'une logique tout à fait patagonienne, tels que celuici, par exemple, d'un Six-Huit qui, comme juge, met cinq minutes à décider de la valeur d'une pièce, et qui, comme acteur, met six semaines à comprendre le rôle qu'il joue dans cette pièce, et souvent le joue au rebours. N'est-ce pas que l'institution est jolie?
Donc, la lecture terminée, on se regarde en chiens de faïence. Les Six-Huit ne remuent pas un poil. Ont-ils compris ? Dieu seul le sait. Les statuettes de Mélingue font d'absurdes contorsions sur la cheminée. Delaunay a toujours ses pincettes. Les yeux gris de Got restent ouverts, bienveillamment indifférents. L'inquisiteur n'a pas cessé d'être chauve. Laroche continue à suppléer Thiron. Mounet-Sully est abîmé de zèle. Lui, il s'enveloppe de foudre... un soupçon affreux me traverse devant cette immobilité.
Auraient-ils, pour les remplacer les jours de lecture, des images de cire parfaitement ressemblantes et modelées exprès par Grévin ? Ai-je lu et salivé devant des mannequins de sociétaires ? Ce serait rudement fort tout de même. Je vais en pincer un pour m'en assurer...
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.Mais M. Perrin m'a saisi par le bras; il m'entraîne, il me jette dans son cabinet et m'enferme.
5 heures 5 minutes. — Seul!
J'entends rouler les boules. On me joue au loto, dans la salle voisine. Ainsi j'ai d'abord mérité la prison pour avoir écrit une pièce. Et puis ils me jugent comme on condamne à mort, pendant les Révolutions, sans m'entendre, à voix basse, retirés dans la salle des délibérations.
C'est comme ça qu'ils entendent la littérature !
Mais je le savais. C'est pour ce quart d'heure d'incarcération que je lis tous les ans une pièce à la Comédie française. Quart d'heure délicieux, où je jouis frénétiquement de l'édit de Moscou!
Dès que je suis seul, je m'assieds dans le fauteuil de l'administrateur général, et je force le tiroir où il serre ses lettres d'amour. Cela fait, pour tuer le temps, je prends du papier dans son buvard et j'y nomme des sociétaires, j'y fais des engagements, j'y donne des prix du Conservatoire. Ensuite je vole des idées de
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pièces dans tous les manuscrits qui traînent, et je les mets dans ma poche. Il faut bien se distraire en prison. Enfin je saisis un Molière et j'y coupe des scènes entières que j'intercale dans Racine, et vice versa. Car, enfin, lorsqu'on enferme un homme parce qu'il a commis une comédie, il faut au moins le ligoter, lui bander les yeux et lui donner compagnie de deux gendarmes.
Ou bien alors il convient de le laisser libre et de causer avec lui de son ouvrage.
5 heures 1/4. — On ouvre. Il était temps, j'allais me signer une entrée à vie. C'est M. Perrin. Il m'apporte une cruche d'eau et du pain... Xon, je me trompe, il m'apporte le résultat du vote des Six-Huit.
— Je n'ai pas besoin de vous dire!... commence-t-il.
— Xon, non, je sais ! Mais quels sont les votes ?
— Les votes sont secrets. On ne les communique pas.
— Diable! Nous sommes à Venise. Je croyais que depuis quelques années chaque sociétaire
était tenu de justifier de son vote par écrit et de signer son opinion.
— Oui. mais ces papiers sont tout de suite enfouis aux Archives et les auteurs n'en ont jamais connaissance.
— Je n'ai donc plus qu'à me retirer.
-Oui.
— A l'an prochain, cher monsieur.
— A Tan prochain.
Je salue et je sors. Dans le couloir, il me semble voir des gens du magasin, des accessoires qui portent des mannequins. Est-ce une illusion ? Barré surgit d'un angle et me serre les mains avec un soupir muet. Il condoléole. La Rachel de Gérôme, sarcastique. ricane et se frotte le dos à son trépied comme une chatte. Dans la cage de l'escalier tournant, une voix me crie : « Ce sera pour une autre fois, monsieur Caliban ! » C'est Picard, l'huissier de la Comédie. Chez le concierge, Mlle Reichemberg me salue, comme on salue un mort pauvre, suivi par son chien. Ah! les bonnes gens!
Moi, je me suis bien amusé.