CALIBAN VAUDEVILLISTE
Ah! cette histoire du lion de Saint-Nazaire, qu'elle est donc drôle!
Il y a eu un temps, à Paris, où on ne l'aurait pas laissé passer sans en tirer trois actes pour le Palais-Royal. Mais l'esprit se fait rare depuis l'avènement du naturalisme : les boulevards tournent ou retournent aux remparts de ville de province: personne n'ose plus rire. Décidément, nous avons la République morose!
Oui, certainement, il y a vingt ans, un directeur du Palais-Royal ou des Variétés, ayant lu dans les feuilles l'aventure du lion de Saint-Xazaire, aurait écrit soit à Lambert Thiboust, soit à quelque autre « idéaliste » gai et de belle humeur.
« Mon cher ami, trois actes tout de suite sur le lion de Saint-Xazaire. C'est Lhéritier qui
doit tuer le lion, bien entendu. Voyez Barrière ou Labiche et hcàtez-vous. Il v a trois mille francs de prime si vous arrivez pour octobre. »
Mais ces beaux jours sont finis. Vaudevillistes, directeurs et comédiens, tous sont sérieux comme potences. Il leur faut du document humain, ou de la tragédie: car nous v retournons, à la tragédie. C'est la réaction. Vous allez voir cela d'ici à quelques années ! Si un directeur commandait aujourd'hui le Lion de Saint-Nazaire à un auteur de cette génération mélancolique, cet auteur croirait qu'on lui demande de refaire Polyeucte... pour Bidel !
Peut-être l'histoire du lion de Saint-Nazaire vous a-t-elle échappé: la voici, d'après les journaux que j'ai lus.
Il s'appelait Sultan. Il faisait partie d'une ménagerie ambulante. Son sort était de vovager dans une cage et d'être cravaché, le soir, à tour de bras, devant une assemblée de « roseaux pensants ». ainsi que Pascal nous appelle. Les roseaux pensants adorent voir cravacher les animaux dont ils ont une peur épouvantable. Ils paient même pour ce spectacle.
Or, Sultan s'embêtait d'être fustigé en chambre. Il avait entendu parler d'exercices moins
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durs, exécutés par les taureaux dans des cirques, jadis fréquentés par ses propres aïeux, et il enviait leur sort. Peut-être aussi les lions ontils conservé entre eux le souvenir de cet Androclès qui les prenait par la douceur. Toujours est-il que, trouvant, un matin, sa cage entr'ouverte, Sultan sortit dans Saint-Nazaire.
C'était par un beau jour d'été, propice à la ballade. Les rues s'emplissaient gaiement de « Saintes-Nazaréennes » portant de petits bols de café au lait entre les mains. Sultan en trouvait le parfum excessivement agréable, et, plein du souvenir d'Androclès, il s'invita à le flairer de près. Mais les ménagères lui firent un tel accueil qu'il en prit une venette folle. Elles jonchaient le sol, les ménagères. « Peut-être, songeait Sultan, c'est ma perruque Louis XIV qui les étonne ! » Et il voulut entrer chez un barbier pour se faire tondre.
Le barbier ne voulut pas lui tailler les cheveux. Et même jamais barbier ne voulut moins que celui-là tailler une chevelure évidemment trop abondante. Sultan s'en fut, très mortifié. Mais comme il éprouvait le besoin de se dégourdir les jambes, il s'amusa à bondir deux ou trois fois par-dessus la cathédrale en poussant
de petits cris aimables et joyeux. Les cloches tintèrent, a C'est l'heure du déjeuner! « se dit le charmant animal.
Le maire, à ce moment, venait de sortir sur sa terrasse, et il essayait son écharpe, qui était neuve, pour aller faire un mariage. Sultan le vit et fut frappé de sa ressemblance avec l'Androclès que les traditions léonines dépeignent. Il crut de bon ton de venir lui rendre ses devoirs, et adoptant une démarche grave, concordante à la circonstance, il vint s'asseoir sous le balcon du magistrat. Mais celui-ci agita si violemment son écharpe que Sultan comprit qu'on le chassait de Saint-Nazaire.
Et il s'en alla dans la campagne.
Sultan ne connaissait pas la campagne, il l'avait vue, mais mal vue, à travers les vitres des wagons, quand elle file, file, confuse. Bientôt, il arriva devant une ferme et il y entra pour boire du lait. Il n'y avait à cette heure-là, dans la ferme, qu'une maritorne naïve et sans instruction, qui le prit pour un veau chevelu. Il se garda bien de la désillusionner: mais apercevant un troupeau de moutons, il lui lit entendre qu'il en achèterait volontiers un à crédit. Il avait un sourire si honnête, qu'elle prit sur
elle, en l'absence de ses maîtres, de conclure le marché, Sultan, cet acompte prélevé tint à honneur de justifier la réputation de galanterie dont jouissent ceux de sa race auprès du beau sexe, et il déposa la queue du mouton sur les genoux de la jeune fille. Puis il se remit en route innocemment.
Et comme il suivait le bord de la mer, cherchant vainement un cure-dent à sa taille, Tidée lui vint de prendre un bain. Histoire de noyer ses puces. Mais le lion est pudique. Il ne se déshabille pas ainsi en plein air, comme font les Anglaises. Il lui fallait un bois, un peu épais, et c'est ainsi qu'avisant Saint-Brévin, plage éminemment forestière, il s'y arrêta et s'y complut.
Mais à peine était-il installé dans une clairière d'où Ton découvre, à l'horizon, les petits bateaux qui vont sur l'eau, qu'il vit venir à lui des hommes armés. Que lui voulaient-ils? Rien de clair. Ils étaient nombreux, voilà tout. Parmi eux, Sultan ne reconnut ni Bombonnel, ni Joséphine. C'étaient des roseaux pensants ordinaires. Il ignorait que les tubes qui les prolongeaient étaient chargés de tonnerre et de foudre.
D'ailleurs, il l'aurait su que cela eût été pour lui la même chose: il ne craignait que la cravache. Enfin, il ne leur avait fait aucun mal. S'il n'avait pas encore pavé le mouton acheté à crédit dans les environs, il avait laissé un £iage
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de sa dette sur les genoux de la jeune fille. Sa conscience était tranquille, si tranquille qu'il se coucha en rond pour dormir, sur le giron de la prairie, en attendant la marée haute.
Evidemment, s'il avait su son métier de lion, Sultan n'aurait dormi que d'un œil. En Afrique, le lion qui dort n'a qu'un œil, comme les héros de Léon Cladel. Mais il était né à Fontenayaux-Roses, il ne connaissait pas l'Afrique, il n'avait pas lu Léon Cladel, il ne savait pas son métier. 11 s'endormit des deux veux et aussi sur les deux oreilles.
Quand il se réveilla, il était mort!...
Pauvre lion de Saint-Nazaire ! Quand on pense que ses ancêtres avaient épargné Androclès, sans parler de sainte Blandine et de la femme de Florence. On l'a fait empailler, et on le montre, dans le casino de Saint-Brévin, aux baigneurs, pour leur prouver que la plage est boisée. Moi, je veux bien.
Mais tout ceci n'est que l'histoire véridique
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du lion de Saint- Nazaire. C'est le thème de la pièce, ce n'est pas la pièce. Qui la fera? Personne. Les temps sont tristes.
Ces gais vaudevilles d'autrefois, improvisés par des gens d'esprit et d'aimables Parisiens de la décadence, qui n'avaient d'autre prétention que celle d'amuser et de donner à rire, le secret s'en perd de plus en plus. On ne travaille plus que pour l'Académie, la députation, la Légion d'honneur et Kistemaeckers de Bruxelles. Balzaciens et Parnassiens, aux longs becs emmanchés d'un long cou, se tiennent sur une patte, immobiles et graves, et dédaignent les petites pièces frétillantes et légères. Il leur faut des morceaux de dix livres, et plein la main.
Où rit-on, à Paris? Nulle part. Je veux dire : Où rit-on naturellement, et sans se chatouiller pour rire? Car la gravelure et le coq-à-Fàne foisonnent et on leur édifie des temples tous les jours. L'épilepsie à des maîtres, dévots à saint Guy. patron de la danse que vous savez. Mais le rire naturel et franc, le rire de notre race, fleur de bon sens et de politesse, qu'est-ce qu'il est devenu? Est-ce que le siècle va finir sur une grimace de pitre ? Dans quelle scurrilité nous abîmons-nous ?
Mais je reviens à mon lion.
J'imagine que ce serait une chose divertissante et philosophiquement comique que de voir Dailly en tueur de lions, et qu'on y prendrait quelque plaisir. Si je cite Dailly, c'est en songeant à ce qu'un Gondinet ou un Meilhac pourraient faire, pour le Palais-Royal, de ce sujet, et quelle jolie étude ils en tireraient de la vie de bains de mer. La présence d'un lion signalée aux habitués du casino de Saint-Brévin, au milieu d'une partie de dominos, par exemple, ne laisserait pas de fournir une exposition originale, et je sens un dénouement assez nouveau dans la rentrée de Dailly, vainqueur du lion, et en jetant la dépouille aux pieds de la jeune Américaine.
Cessons de rêver. Nous vivons en un temps où il n'y en a plus que pour Sarah Bernhardt. Heureux si, au récit de l'histoire du lion de Saint-Nazaire, M. Alexandre Parodi n'a pas déjà saisi ses pipeaux pour tragédirier et nous restituer la Rome dioclétienne. Je vois cela d'ici : « La scène représente saint Brévin au temps de Néron... »
Ou bien alors ce sera M. Huvsmans qui, dans un fort chapitre, comptera les poux du lion et
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nous décrira comment le dompteur, au printemps, est obligé d'émasculer ses bètes. Ce sera très bien fait, car l'écrivain a beaucoup de talent, mais j'aimerais mieux Lambert-Thiboust, tout de même !
Ohé Lambert! As-tu vu Lambert?... Hélas!