A FRANCISQUE SARCEY
Nous trouvons dans là France du l'article suivant. Il est dû à la plume autorisée de M. Emile Bergerat. le meilleur ami de Caliban (il ne l'a jamais quitté), et son exécuteur testamentaire.
Nous n'avons rien à y ajouter et rien à y retrancher. Il renseignera suffisamment le lecteur sur le suicide désastreux mais non sans remède de l'auteur de ce livre.
« Mon cher Sarcey,
« Vous n'êtes pas sans avoir ouï parler de la mort du peintre baron Gros qui se jeta en Seine à la suite d'un éreintement. M'ie de Girardin y prit donnée pour écrire une comédie en vers,
l Ecole des Journalistes, dont le premier acte, entre parenthèses, est un chef-d'œuvre. Nous avons, depuis hier, le pendant, non du chefd'œuvre, mais du suicide.
« L'un de nos confrères, l'auteur d'Enguerrande, du Nom, et de ce roman le Viol, qui fait gémir en ce moment les presses ollendorfiennes, Caliban enfin n'a pu supporter l'un de vos articles publié dans la revue de M""! Adam. On l'a trouvé inanimé, dans un bain de lait, ce terrible article à la main. On voyait à ses traits contractés qu'il avait beaucoup souffert. Quand on pense qu'hier encore il était gai comme pinson et que les plus formidables tombages n'avaient jamais pu venir à bout de sa belle humeur, on se demande si vous ne disposez pas d'une férule enchantée!...
« Enfin l'auteur du Viol est mort.
« On croit à un discours de Jules Claretie, au nom de la Comédie française.
« C'est probable. Le bruit court, en effet, que, menacés d'une lecture prochaine de Caliban dans l'illustre salle verte, les sociétaires s'étaient portés en foule chez le portier dramatique du Temps et l'avaient conjuré de les débarrasser de ce gêneur, toujours suspendu sur leurs tètes.
Le portier courut chez la bonne et charmante femme que ses admirateurs appellent Mme Adam, n'osant pas l'appeler Eve : — Il faut tuer le 1 7o/, lui dit-il, ou du moins son auteur.
« Mme Adam crut que notre grand-père Fouettard national venait d'être touché par la grâce et qu'il s'insurgeait enfin contre le sadisme contemporain. Révoltée déjà en son âme de brave femme des scandales révélés par le T'ait Mail, elle se figura que vous alliez faire chez nous une campagne parallèle, et elle vous embrassa, ô moraliste ! Vous ne vous étiez jamais vu à pareille fête. Le formidable article naquit.
« Jamais vous n'en émîtes déplus joli. Léger, fin, délicat, plein de ces trouvailles de style familier, de ces gallicismes exquis, de ces traits bonshommes qui rendent un bon morceau de votre veine intraduisible dans toutes les langues de l'Europe. Non seulement tout l'esprit de notre Université (aima parens) y soufflait ses zéphyrs, mais il s'en dégageait encore on ne sait quel parfum de bonne compagnie et « d'humanités », quelque chose de doux à la fois et de fort qu'il faudrait comparer à l'odeur d'un bal officiel dans la gendarmerie, un vrai relent.
« Vous vous étiez surpassé vous-même, ce
qui, jusqu'à présent, nous paraissait impossible. v Caliban était mort.
« Il partit pour le paradis, et la première personne qu'il y rencontra fut Théophile Gautier, qui se promenait à pas lents en admirant les merveilles du paysage. Gautier ne manifesta aucun étonnement de le voir. De sa voix douce et mesurée, il lui dit d'abord : — Viens que je te présente au Père Eternel, car je suis très bien avec lui. Il ne m'a jamais parlé du gilet rouge d'Hernani.
« Et Gautier ajouta encore, joyeusement : — Tu sais. Hugo vient d'arriver ici. Il a eu le plus grand succès auprès des anges. Ils ne chantent plus leur mauvais Lamartine. Enfin on ne s'ennuie pas du tout.
i Chemin faisant, Caliban lui apprit la cause qui l'amenait si prématurément au séjour du repos, mais il crut s'apercevoir que son beaupère n'accordait aucune attention à son récit. — Ne marche pas si vite, lui dit Théo, et ne fais pas de grands gestes modernes. Sois calme dans le sein d'Abraham.
« Ils étaient arrivés aux pieds ilamboyants du Père Eternel.
« — Je n'aime pas qu'on se suicide, dit celui-
ci d'un ton sévère, Il y a des roses sur la terre... Cependant si ton excuse est bonne, nous verrons à te garder ici. Sinon je te renverrai faire de la copie là-bas, sur cette boule qui tourne, et, si tu bronches, dans une autre encore peutêtre. Parle.
« — Exprime -toi, fit Gautier, et sois intéressant.
« Et Caliban se plaignit amèrement de vous. Il a été mon professeur, et il m'accuse de ne pas avoir le sens commun. Cependant le Viol menace de dépeupler la terre d'alfa et de chiffons, tant on l'imprime sur des papiers variés.
« — ■ Cache tes éditions, dit le Sage, interrompit Gautier.
« Et Caliban, rouge de honte, se tut, sentant qu'il venait de manquer de tact.
« Le Père Eternel était pensif :
« — Se brûler la cervelle pour prouver qu'on en a une, cela n'a pas encore été fait, dit-il. D'ailleurs, venant de tout autre que Sarcey, cette accusation de manquer de sens commun n'aurait aucune espèce d'importance. De sa part, elle était réellement épouvantable!...
« — Allons, reprit Gautier, tu dois écrire encore. Redégringole, mon pauvre garçon.
« — Jamais, j'ai trop souffert. Et puis, puisque Sarcey m'a tué. je n'ai plus le droit de vivre. On ne me saluerait plus.
« — Alors, proposa Jéhovah, choisis un avocat de ta cause, et s'il me prouve que Sarcev a dit vrai et que tu es dépourvu de bon sens, je te garderai pour retaper un peu ton crâne.
« — Puisqu'il en est ainsi, s'écria le poète d' Enguerrande. je réclame M. Scribe lui-même.
« — M. Scribe n'est pas ici! tonna le Père Eternel, et les voûtes du paradis s'ébranlèrent sous le vent de sa colère.
« Le bon Théo proposa alors de prendre Edmond About pour arbitre. On l'envoya chercher dans la section du paradis réservée aux Alsaciens-Lorrains. Le cas exposé. About dit :
« — J'ignore si Francisque a tort ou s'il a raison. Seulement je me demande par où il s'autorise à avoir une opinion quelconque, et sur quoi que ce soit, lorsque je ne suis plus là pour la lui insinuer en camarade.
« Ainsi parla About. et à peine achevait-il, qu'une blanche théorie de jeunes femmes, traînant le péplum ou la chlamide, s'abattit devant le trône du grand juge.
« — Nous sommes, gémissaient-elles, les vie-
times de la myopie de Sarcey. Cette myopie est si grande, qu'il est incapable de lire sur ï Entf acte les noms des comédiennes ou des tragédiennes qu'on lui donne à juger.
« Et alors il les confond toutes misérablement dans ses feuilletons.
« Il nous a tuées, pêle-mêle, sans nous reconnaître, les tragédiennes parce qu'elles n'étaient pas comiques et les comédiennes parce qu'elles n'étaient pas tragiques.
« — Je m'explique son influence, sourit l'auteur des êtres.
a Une procession infinie, et qui s'allongeait à perte de vue, leur succéda, et Caliban effrayé de voir tant de larves à forme humaine se traîner devant lui, se pressait contre l'impassible Théo.
* — Quels sont ces êtres aux veux clos ?
« — Ce sont les léthargiques — dit Théo. — Le défilé commence boulevard des Capucines. à la Salle des conférences. Ils montent confusément par milliers, assoupis, somnambulisés par un sommeil tellement effrayant que personne ne parvenant à les réveiller, saint Pierre les accepte pour morts. On les traite comme tels au Paradis, attendu que le Créateur (il l'a
avoué) n'avait pas prévu qu'un homme seul put être aussi sataniquement ennuyeux que le conférencier de malheur dont tu te plains. Ils ne se réveilleront qu'au jour du Jugement, car ce jour-là seulement les trompettes seront assez fortes.
« Mais Jéhovah s'était levé. Il allait rendre la sentence.
« — Tout bien pesé, prononça-t-il, je crois, sauf meilleur avis, que tu dois retourner sur la terre. Tu vis toujours.
« — C'est mon avis, opina Théophile Gautier. Va travailler, et soigne tes métaphores.
« — Ainsi, s'écria l'auteur du Viol, ce n'est pas grave d'avoir été accusé par Sarcey de manquer de sens commun ?
« — Non.
« — Qu'est-ce qui est grave alors ?
« — Je vais te l'apprendre, conclut Gautier, en le mettant sur le seuil du Paradis. Ce qui est grave, c'est de ne pas savoir écrire. Car on ne dit pas ce qu'on voulait dire. Ainsi Sarcey, à qui tu ne dois jamais en vouloir, puisqu'il fait tout ce qu'il peut et qu'il est en cela pareil à la plus belle fille du monde, il ne voulait pas dire que
VIE POLITIQUE DE CÀLlbAN ayÎJ
tu n'as pas le sens commun, mais bien que tu n'as pas le sens de commun.
« — Hélas ! hélas !
« — Console-toi, il n'y en a plus sur la terre. Ton ami Sarcey a tout pris.
« Et Caliban retourna joyeusement dans sa famille. »