‹ Vie & aventures du sieur Caliban, 1884-85Chapitre 46 sur 48 · CALIBAN SE PORTE · texte numérisé non relu

CALIBAN SE PORTE

Prenez-le comme il vous plaira, je me porte.

C'est, je crois, le charabia consacré pour exprimer que l'on brigue la députation. Je la brigue .

Voici comme la chose m'advint. J'étais tranquille. Je m'adonnais à mes chères études. Pareil au vieil amant de Lisette, je ne voulais rien être. Je définissais la politique : « L'art de faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'ils vous fissent. » Et je préparais dans le silence du cabinet mon grand dictionnaire national des mots qui n'ont pas de rime, travail considérable et illustré, j'ose le dire, dont le besoin, non seulement se fait sentir, mais empoisonne.

Heureux de vivre en un temps où la vie est ce qu'il y a de plus difficile à avoir et de plus pénible à conserver, je boulottais!... Lorsque

des hommes se présentèrent. Quels étaient ces hommes? Vous le saurez tout à l'heure. Comment étaient-ils? Je vous répondrai comme feu Dumolard : ils étaient barbus.

Sans doute ils avaient entendu parler de mon grand travail de bénédictin laïque, car ils m'abordèrent en ces termes :

— Citoyen Caliban, le corps électoral est décidé à se recruter dorénavant parmi les capacités. Quelle circonscription te sens-tu la force de représenter ?

Et moi, les cheveux hérissés d'épouvante, je m'écriai : — Aucune, aucune !

Mon chat s'était dressé entre les in-folio redoutables. Mon chien gronda sous la table. et le perroquet, mon collaborateur pour le dictionnaire, répéta avec autorité : Aucune, aucune ! Les hommes barbus avaient reculé.

— Malheureux, firent-ils, tu n'as donc pas d'opinion politique ? Et ils m'accablèrent d'imprécations. — Es-tu une capacité ou n'es-tu pas une capacité? Que fais-tu de ton esprit? Que fais-tu de ton cœur? Que fais-tu de la riche instruction que tu as reçue? Pas d'opinion politique, à quarante ans !

J'apaisai mes bêtes d'abord. Puis, ayant fait

asseoir les hommes barbus, je les priai de vouloir bien m'énumérer les opinions politiques qu'un simple Français peut ou doit avoir sur le tard de notre dix-neuvième siècle.

Ils me les énumérèrent.

Rien que pour la nuance impérialiste, il y en avait cent trente-sept. On y pouvait être jéromiste. victorien, ludiviciste, montijiste, mathildiste, rolandiste, patersoniste, que sais-je encore ! Axant donc à choisir déjà entre ces cent trente-sept opinions je me risquai à en proposer une cent trente-huitième. Je serais plutôt « clotildien », dis-je, si vous voulez bien me le permettre.

Et ils se regardèrent étonnés. Ils n'avaient pas cette demi-teinte-là.

D'eux-mêmes ils passèrent au royalisme, et ils en dénombraient les diverses espèces, avec fusion ou sans fusion ; c'était bien autre chose encore que l'impérialisme. Bossuet seul pourrait écrire l'histoire des variations que les royalistes actuels (des Paganini) brodent sur le thème de la monarchie (un carnaval de Venise). Dans le seul orléanisme on n'y reconnaisait rien du tout. L'illustre Corcelet, en ses

cafés, mêlait moins de moka au bourbon que le royalisme n'y mêle de martinique.

Ma perplexité était indescriptible. Elle l'est encore.

— Je le donne, leur dis-je, à Jeanne Darc elle-même; car si vous pouviez réunir à Bourges, dans une salle bien éclairée, tous ceux dont les noms princiers viennent d'être prononcés (il y en avait jusqu'à des espagnols), la sainte guerrière n'y parviendrait pas à désigner le roi ! Quant à moi, humble coloriste, souffrez que je me récuse et que je me borne à admirer la quantité de tons, de dégradés et de valeurs que peut affecter le blanc pur, sans cesser d'être pur et blanc.

Venons donc à la République, reprirent les hommes à barbe, car elle, elle est une et indivisible.

Alors ils se mirent à parler tous à la fois de la République, et comme ils n'en disaient pas la même chose, mon perroquet n'arrivait pas à les suivre. Les uns la déclaraient athénienne; les autres la voulaient Spartiate. Ceux-ci offraient à choisir entre la liberté, l'égalité, la fraternité ou la mort; ceux-là, unissant en faisceau ces

quatre alternatives, introduisaient franchement la mort dans le programme. Mon chat s'était rendormi à l'abri des in-folio; il ronronnait, paisible.

Je dus prendre chacun des hommes barbus à part, dans un petit coin, pour savoir d'eux sur quoi reposait l'unité et l'indivisibilité de la République. C'était comme si l'architecte de la tour de Babel eût cherché à communiquer avec chaque maçon de ce monument cosmopolite. Il eût fallu connaître toutes les langues pour arriver à emprunter une truelle. Je demeurai triste. Mon chien s'en aperçut et il vint me poser la tête sur les genoux, sollicitant une explication.

— Gouïaut, lui dis-je, mon cher Gouïaut, je viens d'apprendre que l'on a tronqué le fameux aphorisme du libérateur du territoire et qu'il sied de le rétablir comme il suit, dans son intégralité : — La République est le régime qui nous divise le moins... et qui nous subdivise le plus.

Les hommes barbus s'étaient levés pour prendre congé. Plusieurs semblaient être en colère.

— Eh ! va donc, capacité ! me crièrent ceuxlà, avec mépris.

— A présent qui êtes-vous ? demandai-je ! De quel droit me dérangez-vous d'un travail cent fois plus important pour l'humanité que celui de représenter l'irreprésentable ? Aidé du cacatoès que voici, je trie les mots sans rimes d'entre les mots riches en assonances. Vous doutiez-vous que le mot « genre » ne peut s'accoupler avec aucun autre? C'est par de pareilles découvertes que je me sens utile à mon pays, et bon patriote, ne vous déplaise.

— Bon patriote, ricanèrent les barbes, un homme qui n'a pas d'opinion politique, sur les deux mille trois cent vingt-quatre dont s'honore la France contemporaine.

— Gens hirsutes, tonnai-je, apaisez-vous, j'en ai une !

Oui, j'en ai une, la bonne! Et si vous vous engagez à me la laisser représenter au Parlement, je m'engage, moi, à en être le député ! Mais vous ne voudrez pas, cela est sur. Vous avez trop peur de la vérité, car je vous reconnais, et vous êtes ce que, dans les lettres de désistement après ballottage, on appelle une masse imposante d'électeurs!

— Quelle est cette opinion que tu définis la bonne, et si tu n'es ni royaliste, ni impé-

rialiste, ni démocrate, ô Caliban. qu'es-tu ? — Je suis !... Tenez, écoutez-moi. Né vers la fin de la première moitié du siècle, je relève de la génération des hommes mûrs, c'est-à-dire de la vôtre. Cette génération a déjà tout vu. Elle est harassée d'évolutions et de révolutions: elle est soûle de guerre civile ou étrangère: elle est assommée de casuistique politique et de débats byzantins; elle se sent devenir à demi idiote dans la trépidation de la machine sociale. Elle ressemble à ces passagers, faibles de l'estomac, que le roulis écœure et qui, du pont du steamer, aperçoivent des vaches paître sur leur plancher. Elle n'en peut plus, quoi, cette génération misérable! Quand elle voit un chou, sorte de légume que l'on plante pour être tranquille, des larmes lui viennent aux veux, de telle sorte qu'elle vote, aux jours fixés, pour tous ceux qui lui promettent ce chou et sa plantation bienheureuse. Il v en a eu deux mille trois cent vingt-quatre jusqu'à présent? Elle a voté pour les deux mille trois cent vingt-quatre, blancs, rouges, tricolores et les nuances innombrables. Mais elle ne plante pas le chou, hélas! et loin de là. D'où il résulte que si vous la croyez contente, c'est que vous voulez vous tromper, ou

que vous êtes aveugles seulement. C'est pourquoi elle s'est créé une opinion nouvelle sur les ruines de toutes les autres. C'est cette opinion que j'ai. J'estime d'ailleurs que vous la verrez prévaloir d'ici à peu dans nos délicieux comices.

— Mais quelle est donc cette opinion ? se disaient entre eux les barbifères. Et l'ara, sur son perchoir, répéta après eux : Quelle est donc cette opinion? Cruelle énigme!

— Frères, conclus-je, l'abbé Lamennais a écrit quatre volumes sur l'indifférence en matière de religion. S'il revenait au monde, il en écrirait huit sur l'irtdiiîerence en matière de politique. Et ce serait le bouquin d'actualité par excellence. Je vous propose donc ceci : Caliban sera le député de tous ceux qui n'iront pas voter aux élections d'octobre. Ils sont faciles à compter, d'après les inscriptions électorales. Eh b!en. si leur nombre total atteint au tiers de la population votante, j'accepte le mandat, je lâche mes chères études et je laisse le cacatoès que voici terminer seul mon dictionnaire national des mots sans rimes, illustré.

— Mais quelle est donc cette opinion ? reprit la bète qui parle du nez. Oh! cruelle, cruelle énigme !

— Compère Jacquot, terminai-je, tu as voyagé. Tu as traversé les mers et tu as vécu avec des matelots qui n'ont peur ni des jurons, ni des locutions salées, ni de l'argot des ports. Je puis donc te la nommer par son nom. cette opinion, que je partage avec le tiers de la nation française. Compère Jacquot, elle s'appelle le zutismc!

A cette déclaration carrément naturaliste, les hommes barbus arrachèrent leurs barbes qui étaient postiches et je reconnus, non pas des électeurs pratiquants, mais des camarades de ma génération, de cette génération qui a tout vu, . tout enduré et qui en a assez. Us en étaient même l'élite. C'était la fieur du zutisme — et l'honneur de la patrie. Tous exerçaient des professions libérales, nobles, laborieuses et s'y distinguaient par leurs aptitudes comme aussi par leur conscience. Us aimaient leur pavs pour lui-même et non pas pour les Légions d'honneur dont il a le monopole. Respectueux des lois, exerçant leurs droits et mesurant leur liberté à la liberté des autres, ces industriels, cejî commerçants, ces employés, ces savants, ces artistes (il y en avait de tous les métiers) formaient une délégation complète des

honnêtes gens, un groupe parfait du bon sens, et comme un comité abstentionniste de lassitude.

Ils crièrent tous à la fois : « Vive Caliban ! notre député. » De telle sorte que j'étais pris à mon propre piège. Il me fallait accepter le mandat. Mon programme était consenti par acclamation. Je représentais ceux qui boudent à l'urne. Je siégerais pour les découragés du suffrage universel, le tiers de la nation française. Quelle gloire et quel ennui! Et voilà pourquoi je me porte.

Aussi ne vous étonnez pas si demain les murs de Paris sont tapissés d'affiches ainsi libellées :

CAL1BAX, CANDIDAT ZUTISTE.

J'ai obtenu toutefois d'emmener avec moi mon chien, mon chat et mon collaborateur aux séances, et d'y travailler à mon dictionnaire illustré des mots sans rimes. Je n'aime pas à perdre mon temps.

Mais Gouïaut aboie et me réveille de ce songe, et voici devant moi le percepteur des contributions qui vient d'entrer. Ça, c'est la vie réelle.

CALIBAX ET RANC

Ranc, à présent que c'est fini, qu'est-ce que vous en dites de ce délicieux scrutin de liste?

Quand on pense que le pauvre Gambetta s'est tant décarcassé pour nous en doter! Et vous aussi, Ranc, et tous les jardiniers de la fleur opportune, cet héliotrope des jardins. Demandez le résultat complet des élections de 1 885, dix centimes, deux sous.

Ranc, vous passez pour être Téminence grise d'un cardinal rouge, qui est mort. Votre nom, au caractère fatal et comme tronqué, sert à faire peur aux petits des blancs quand ils ne sont pas sages. On leur raconte, le soir, que vous avez été condamné à mort, exécuté, et qu'on vous a ressuscité artificiellement pour manger les petits Poucets conservateurs. Comme on exagère, à

Paris! C'est comme en province tout à fait.

Un ogre, vous, sous cet aspect de Parisien de la haute décadence, très fin, très méfiant, assez gai et vieux garçon comme le diable, je n'en crois pas un mot. Un célibataire, voilà tout. Et encore : il y a Marianne, la bonne amie des austères, une bonne fille.

Un Père Joseph, vous? Je ne vous connais rien de capucin. Tout ce que l'on peut dire làdessus, c'est que certains jours, lorsque le temps se met au variable, il vous passe un bout de capuchon barométrique sur l'occiput. Mais ça, ce n'est que de l'opportunisme.

Ranc. je puis me tromper, mais je ne crois pas que vous me feriez guillotiner, même si vous le pouviez. Est-ce que vraiment vous me feriez guillotiner, dites?

Enfin, nous verrons bien.

Ce qui me rassurerait un peu. c'est que vous ne me tenez pas pour un homme sérieux. Vous me l'avez déclaré, et je vous remercie de cette bonne parole. Je vous la rappellerai au temps voulu.

— Caliban,m'avez-vous dit, ne vous occupez pas de politique, vous n'y entendez rien. Chantez, riez et faites-nous rire.

Hé!as ! je n'en ai pas toujours envie. Et vous?

Ainsi pour le scrutin de liste.

Ce scrutin de liste! Voilà une chose qu'hier encore je n'aurais pas blaguée pour un empire, fut-ce le premier! A mes yeux extasiés, il était au scrutin d'arrondissement ce que le ballon dirigeable est au vil ballon captif, bedaine flottante, à peine digne du nom d'aérostat. Et de même que l'un nous ouvre le monde des airs, l'autre m'ouvrait le ciel du suffrage universel, plein de grandes ourses sublimes.

Oh! me disais-je, nos chers députés, quand on les alignera verticalement sur les bulletins de vote au lieu de les y aligner horizontalement, à la queue leu leu, c'est alors que la France sera heureuse! Je ne sais pas pourquoi, par exemple, mais Ranc, en qui j'ai foi, est formel là-dessus. S'il m'interdit de comprendre, il ne m'interdit pas de rêver. Je rêvais.

Il me suffisait de plaquer un accord sur ma lyre pour voler entre les grandes ourses sublimes du suffrage rectifié.

Patatras! Quel réveil, dimanche! Ranc, c'est mal. Vous vous êtes joué de mon innocence. Qu'est-ce que c'est que ces élections-là ?

Rendez-moi mon écuelle de bois, rendez-moi

mon écuelle, « Oùs qu'est mon chose d'arrondissement ? »

Vous m'aviez pourtant bien expliqué de quoi il retourne. Gentiment même, et rejetant le capuchon barométrique, vous vous étiez mis à ma portée, un soir, sous une tonnelle, où le vermouth est véritablement de Turin.

— Ecoute. Caliban. La différence qu'il y a entre celui de liste et celui d'arrondissement, c'est que le premier pose au peuple une question de constitution, ou, si tu le préfères, de gouvernement, tandis qua le second ne pose au peuple qu'une question de personnes, ou d'individualités.

— De telle sorte, avais-je répondu naïvement, que celui de liste n'est qu'une façon de plébiscite permanent et distingué qui remet tous les quatre ans le char à l'encan ? Je parle du char de l'Etat, Eminence.

— Quelle tète, quelle tète ! Comprends donc. Caliban. que si tu écris trente noms (n'importe lesquels) de républicains sur ta liste, c'est comme si tu criais trente fois de suite, sans respirer : Vive la République !

— Lorsque dans celui d'arrondissement je

l'écrivais une fois pour toutes, je pensais arriver au même résultat, avec moins d'encre. Ecrire trente fois Lockroy ce n*est pas difficile, en elFet, ce n'est qu'un peu plus fatigant. D'ailleurs, on peut choisir les noms monosyllabiques : Ranc, Ranc, Ranc. Ranc, Ranc, Ranc...

— Assez, héjaune. C'est trente noms différents qu'on te demande de trouver.

— Cela suppose de belles connaissances. En fait de républicains, je n'en connais que trois, vous, Lockroy et Rochefort. Mon serrurier n'en connaît pas un. Il est venu ce matin me demander des renseignements. Il voulait voter pour M. de Pêne. Il était logique, ce serrurier. Un homme qui s'appelle de Pêne doit protéger la serrurerie. Je ne savais que lui répondre. Nous avons feuilleté le Larousse ensemble pour savoir la vie et les œuvres des candidats. Il paraît que c'était mêlé, car il y avait des personnalités tellement confuses que Larousse luimême les a omises. Si tous les électeurs sont aussi bien renseignés que mon serrurier, Larousse et moi, nous n'en avons pas fini avec les ballottages !

— Aussi t'ai-je expliqué que CEI ri de liste ne

pose pas au peuple une question de personnalités, mais bien de gouvernement.

Je fis alors (Ranc, rendez-moi justice !) des efforts énormes pour comprendre. Je me disais que si André Chénier avait eu la chance d'avoir avec Robespierre une conversation comme celle que j'avais avec vous, sous une charmille, devant deux vermouths de vrai Turin, il n'aurait peut-être pas été guillotiné. Je me pris la tète à deux mains, ce qui, dans la classe de Maubant, au Conservatoire, est le geste de la méditation profonde, et au bout de quelques minutes qui furent des siècles pour mon intelligence politique :

— Eminence, fîs-je, en quoi jugez-vous barométrique et opportun de consulter le peuple sur le gouvernement qu'il veut avoir, puisque, depuis quinze ans, il en a un absolument con • forme à celui que vous désirez lui donner?

Au regard que vous me lançâtes, je compris que j'étais perdu. Je me vis à la Conciergerie, rimant sur la paille humide une autre « Jeune Captive » pour une autre Mademoiselle de Coignv, et mes oreilles bourdonnèrent d'un appel des condamnés, d'un bruit de clefs et d'un grincement de charrette.

Il fallait me tirer de là. Je me souvins alors du Parisien décadent qui, en vous, est sous le Torquemada clf'matérique, et j'en évoquai la solidarité boulevardière. Il était temps.

— Ranc, repris-je, vous rappelez-vous la légende de Gavarni? Un pipelet, suffoqué d'indignation et ne se soutenant debout que grâce à l'étai du balai professionnel, plonge des veux fixes dans la rue, par où vient de s'enfuir un loustic qu'on ne voit pas. Ce pipelet est navré : — Demander au concierge où est le portier. £ronde-t-il. faut-il être bète !

— Oui, eh bien ?

— Eh bien ! vous allez rire, mais je ne sais pourquoi l'étonnement de ce pipelet me paraît ressembler extraordinairement à celui du peuple français consulté par le scrutin de liste. Lui demander s'il veut la République quand il l'a, c'est demander au concierge où est le portier.

Certainement, Ranc, vous avez ri. Mais il devait y avoir quelque reflet sous la tonnelle, car votre rire se teinta de jaune; sans doute cela venait du vermouth. Je remarquai que vous me l'offrîtes, et c'est depuis ce jour-là que vous ne me prenez plus au sérieux. Quand je vous ren-

contre à présent, vous affectez de ne me parler que de fleurs et d'oiseaux. Parfois le nom d'André Chénier traverse, comme un présage, votre causerie distraite.

Soit, je saurai mourir.

Mais recevez cette lettre comme un testament politique, et qu'elle vous arrache un sourire attendri la veille du jour où Clemenceau montrera votre tète au peuple.

Ranc, celui de liste fut une grosse erreur du Mazarin mort jeune. Voici pourquoi.

C'est une vérité indubitable et reconnue par tous les philosophes, historiens et politiciens (M. Thiers compris), qu'en France il n'y a de durable que ce qui est provisoire.

Tant que la République ne nous a été présentée que comme un essai, loyal ou non, elle a été assise.

Tout le monde alors montait la garde autour d'elle. L'idée ci'v toucher devenait sacrilège. Entraver un essai, quelle lâcheté !

— Je ne fais que poser, disait humblement Marianne, ne vous effrayez pas !

Et tous les bons Sicambres de lui crier :

— Restez donc, je vous en prie. Vous êtes charmante !

— Ah ! c'est bien pour vous obéir !

1011e aurait ainsi duré éternellement, tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, à la condition d'en changer pour laisser croire qu'elle ne marchait qu'à cloche-pied.

Mais le jour où ses amants officiels s'imaginèrent de l'installer et de la mettre dans ses meubles, avec le scrutin de liste, les choses se gâtèrent, car tout espoir de changement et de révolution s'en allant, l'esprit d'opposition se voyait menacé chez les Sicambrcs.

— Ouais! c'est sérieux alors, elle veut être un vrai gouvernement, elle aussi ! Marianne Trois peut-être, et le bon sacre de Reims ? minute, ma belle. Et cette loi salique?

Voilà le sens des élections d'octobre [88-5. Elles n'en ont pas d'autre. C'est pourquoi je préfère celui d'arrondissement. Il ne pose au peuple que la question des personnalités, soit. Mais c'est la bonne, dans un pays qui n'a souci que des vedettes.

Vous périrez pour avoir voulu prendre le caractère français à rebrousse-poil. Bonjour, Ranc.

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