‹ Vie d'Anne Catherine EmmerichChapitre 13 sur 49 · XVI PRÉFACE ET INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE ET INTRODUCTION

même lui vaudra un accueil d'autant plus favorable de la part des lecteurs qui veulent se former une opi* nion sûre quant à la vérité ou à la fausseté des voies et des grâces extraordinaires.

L'amileplusdévouédeGlémentBrentano,M. Edouard Steinle, a dessiné le portrait dont la gravure est placée en tète de ce volume, d'après des dessins à laplumeesquissés à différentes époques par Brentano lui-même pendant les années quMl a passées à Dulmen près du lit de douleurs de la sœur Emmerich. M. Steinle a réussi à rendre avec une grande fidélité les traits de la pieuse fille, comme le prouve la profonde émotion dont se sont trouvées saisies à la première vue de ce portrait des personnes qui autrefois avaient eu des relations fréquentes avec Anne Catherine.

En terminant, Fauteur déclare qu'il se soumet entièrement aux décrets d'Urbain VIII, en date du 13 mars 1625 et 5 juin 1634, et par conséquent ne prétend attribuer à tous les faits et incidents extraordinaires rapportés dans le présent livre qu'une crédibilité purement humaine.

JDu conTent de Garg lur l'Inn (Bavière), le 17 septembre 18^.

P. SCHMOEOXE.

MŒLftS ET COtTUMES POPULAIRES EN WBSTPUAUI AU C0MMBMCEI1E^T DE CE SlkCLB

1. On lit sur le registre baptismal de la paroisse Saint- Jacques, à Goesfeld : « Le 8 septembre 1774 a été baptisée Anne Catherine, fille de Bernard Emmerich et d*Anne Hillers, son épouse. Les parrains ont été Henri Hûning et Anne Catherine Heynick , femme Mertens. » Le jour du baptême était aussi le jour de la naissance. Des neuf enfants qu'eurent ses parents, Anne Catherine fut le cinquième, n y avait en tout six frères et trois sœurs : le plus jeune des frères, Gérard, resté célibataire, vivait encore en septembre 1859, lorsque Fauteur de la présente biographie visita le lieu de naissance d'Anne Catherine, au hameau de Fiamske, près de Coesfeld. Ce Gérard ne sut rien lui dire , si ce n'est que sa sœur avait été une nonne d'un excellent cœur, mais éprouvée par des souffrances continuelles, et qu'il était aUé la voir souvent à Dulmen. « Elle était, ajouta-t-il, toujours si bonne et si aimable pour moi et nos autres frères et sœurs que c'était toujours pour nous une grande joie de pouvoir aller la visiter à Dulmen.

3. Le vieux et respectable pasteur de l'église de Saiut- Jacques, M. Hilswilte, vivait encore : il se souvenait d Savoir vu Anne Catherine, pour la dernière fois, en Tan 1812. Il rendit témoignage qu'elle avait toujours passé pour une personne très-estimable : mais les circonstances particulières de sa vie ne lui étaient pas connues. Il avouait qu'à l'époque où s'étaient produits les phénomènes extraordinaires signalés chez Anne Catherine, on n'était guère en état de comprendre les choses de ce genre, en sorte que peu de prêtres avaient cherché à prendre connaissance de ce qui la concernait et des circonstances de sa vie. De là était venu, selon lui, qu'Anne Catherine, après sa mort, avait été plus vite oubliée dans sa patrie que dans d'autres pays où Clément Brentano et l'évoque Wittmann avaient appelé sur elle l'attention et l'intérêt. Plusieurs années avant sa mort, elle-même s'était exprimée en ces termes : « Ce que le pèlerin recueille, disait-elle, il l'emportera loin d'ici, car ici il n'y a aucune disposition à en profiter. Là-bas cela fera son effet et cet effet reviendra de là se faire sentir jusqu'ici. >

3. La petite maison où elle était née se trouvait encore, en 1859, dans le même état où Clément Brentano l'avait trouvée quarante ans auparavant. C'est une vieille petite grange, où hommes et bêtes vivent paisiblement ensemble et où le fourrage et les grains qu'on y ramasse recouvrent les compartiments, séparés par de méchantes cloisons en planches, où les divers habitants de la maison prennent leur repos. La porte vermoulue s'ouvre sur une petite pièce sans autre pavé que de la terre battue et qui sert de chambre commune. Là se trouve la cheminée, sous cette forme simple et primitive qui n'exige rien de plus qu'une pierre ou une plaque de fer encastrée dans la terre glaise, pour y allumer le feu, et une barre de fer

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pour pendre la chaudière. La fumée est libre de sortir par une ouverture quelconque du toit ou de la muraille et de laisser autant de suie qu'il lui convient sur la charpente et le mobilier de la grange. Autour du foyer on voit quelques vieilles chaises et une vieille table dont l'apparence doit faire croire qu'elles servaient déjà aux parents de notre Anne Catherine. A gauche de cette pièce sont les cloisons en planches formant les compartiments qui servent de chambres à coucher : le reste est livré aux vaches qui ne sont séparées des habitants appartenant à l'espèce humaine que par quelques perches et par leurs mangeoires. Plus tard on a adjoint au bâtiment principal une maisonnette contenant deux pièces qui servent de chambres. Devant cette maisonnette, s'élèvent encore quelques vieux chênes, ombrageant la petite pelouse qui a été le premier thé&tre des jeux de la merveilleuse enbiii.

4. Ecoutons maintenant ce que dit Clément Brentano de la visite qu'il fit à la maison paternelle d'Anne Catherine, loi*sque celle-ci vivait encore , et de ce qu'étaient à cette époque les mœurs et les coutumes populaires du pays de Munster :

« J'allai à trois lieues de Dulmen, au hameau deFlamske, pour visiter la maison parternelle d'Anne Catherine, qu'habite maintenant son frère aîné Bernard Emmerich avec sa femme et ses enfants. Cet endroit dépend de la paroisse Saint- Jacques, à Coesfeld, ville éloignée d'une demi -lieue. Je voulais voir la place où elle est née et où a été son berceau. Je trouvai une grange délabrée, avec des murs de terre et un vieux toit de chaume tout couvert de mousse. Etant entré par une porte souvent rapiécée qui était entr'ouverte, je me trouvai au milieu d'un nuage de fumée où je pouvais à peine distinguer quelque chose

i un pas devant moi. Le frère d'Anne Catherine et la femme de celui-ci me saluèrent avec un peu de surprfeè^ mais très-amicalement, lorsque je leur portai les compliments de leur sœur : les enfants, d*aboi*d effarouchés, s'approchèrent sur Tordre de leur père et baisèrent leurs petites mains pour me saluer. Dans Tespace compris entre les quatre murs de la maison, je ne vis pas de chambre ou d*endroit auquel on put donner ce nom : cependant il y avait un coin séparé où se trouvait le grossier métier à tisser de Tun des frères; quelques vieux coffres noircis par la fumée laissaient voir, quand on les ouvrait , de grands cadres pleins de paille sur lesquels étaient quelques coussins de plume. C'était là qu*on dormait. Du côté opposé, le bétail regardait derrière des pieux.

« Le mobilier et les ustensiles sont posés ou accrochés à Tentour : à la charpente qui soutient le toit sont suspendus de la paille, du foin, de Tétoupe noircis par la fumée et la suie, et il y avait partout tant de fumée qu'on ne voyait pas au travei-s. C'était là, dans cette sombre atmosphère, au milieu dé ce désordre et de cette pauvreté qu'était née et qu'avait été élevée celte créature si pure, si éclairée, si riche des dons de Tintelligcnce : c'est là et non ailleurs qu'elle se conserva innocente dans ses pensées, ses paroles et ses actions. Je me souvins de la crèche de Bethléem. Je mangeai devant la porte, sur un bloc de bois, du gros pain bis (1), du beurre et du lait. Le pieux Bernard Emmerich ne prononçait pas un mot sans y ajouter « avec l'aide de Dieu. » Je pris une vieille image de la sainte Vierge, tout enfumée et toute déchirée, qui était attachée à la porte de l'endroit où Anne Catherine prenait son repos, et je leur en donnai une autre à la place. Je cueillis ensuite quelques rejetons de chêne sous les deux grands arbres qui s'élèvent devant la chaumière : puis

(l) Pumpernickel ,

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je pris congé de ces bonnes gens qui me dirent que j'étais la première personne qui fût venue pour voir le lieu de naissance d*Anne Catherine.

« Xallai une demi-lieue plus loin, à Coesfeld, pour voir la place où elle avait reçu les stigmates de la couronne d'épines.

« C'est dans cette ville qu'elle a été baptisée, à l'église paroissiale de Saint-Jacques, le 8 septembre 1774. Ce jour de la Nativité de Marie a été celui de sa naissance (1). Je visitai avec beaucoup d'émotion cette vieille et belle église : j'allai ensuite chez le curé Hartbaum qui lui a fait faire sa première communion. Je trouvai en lui un vieillard vert et robuste, mais qui ne me parut pas apprécier à sa valeur son ancienne paroissienne. Le vif intérêt que je prenais à elle avait pour lui quelque chose d'étrange et il semblait être de ces hommes qui n'ont d'autre désir que de voir toutes choses rester comme par le passé ou plutôt suivre ce train de chaque jour où rien ne dépasse la portée do leur vue. Je visitai aussi la principale église paroissiale, celle de Saint-Lambert, où l'on honore la croix miraculeuse, dite croix de Coesfeld, devant laquelle Anne Catherine a beaucoup prié dès sa plus tendre jeunesse et reçu de Dieu des grâces de toute espèce. Suivant la tradition, cette croix est venue de la Palestine au viii* siècle et elle a la forme fourchue de celle qu'Anne Catherine elle-même porte empreinte sur l'os de la poitrine. C'est dans cette église qu'elle a été confirmée. — J'allai ensuite à l'église des Jésuites, dans laquelle, à l'Age de vingt-quatre ans, (en 1798 probablement), elle priait très-dévotement devant un crucifix, dans la tribune de l'orgue, lorsque vers midi la couronne d'épines lui fut posée sur la tête par une apparition de son fiancé céleste.

« J'éprouvais un sentiment de tristesse qui gâtait pour moi

(1) Cléoient Brentnno, lui nuni, était né to 8 Mpteinbre (de Tannée 1778).

l'impression de cette belle église ea pensant que la petite communauté protestante d'une centaine de personnes qui s'est formée ici depuis qu'un comte de Salm médiatisé y a fixé sa résidence , a sa table de communion dressée devant l'autel où sortit du tabernacle l'apparition du Sauveur qui présenta la couronne d'épines à Anne Catherine ; qu'on annonce ici^ dans la chaire , la fête de la Réformation, triomphe de l'apostasie; que cet orgue riche et élégant, dans la tribune duquel elle reçut cette grâce pendant sa prière, a été rejeté comme n'étant pas d'assez bon goût et remplacé par un buffet d'orgue à la mode du jour. L'église maintenant sert simultanément aux catholiques et aux protestants.

« On m'a dit que la comtesse cherchait à en chasser tout à fait les catholiques, quoiqu'elle soit propriétaire de l'église et du cloître des capucins, situés à deux cents pas, et que le cloître serve d'habitation à ses gens. Elle se serait plainte, dit-on, d'être incommodée par le son des cloches et les prières matinales des catholiques dans l'Ëglise des Jésuites. Cette église, par l'unité de sa décoration intérieure et par l'ensemble harmonieux des élégantes sculptures en bois qui ornent les autels, le banc de communion et le vieux mobilier, est une des plus tranquilles et des plus favorablesau recueillementque j'aie jamais vues, bien qu'elle ne soit pas très-élevée. A chaque place de l'église, on croit s'agenouiller sur le bord d'un riche tapis descendant du tabernacle et la couvrant tout entière. Aussitôt que cette église, qui peut contenir deux mille personnes, appartiendra uniquement aux cent protestants, ils jetteront dehors tous les autels et les objets artistement travaillés qui ne leur paraissent pas de bon goût et qui pourraient leur rappeler trop souvent la grande habileté et la piété du frère Jésuite qui y a consacré tant de travail et de fatigue en l'honneur de Dieu vivant dans le saint Sacrement.

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« Quand la bonne Anne Catherine était enfant, Coesfeld était sa Jérusalem. C'était là qu'elle visitait tous les jours le Dieu vivant dans le saint Sacrement ; c'était de ce côté qu'elle regardait avec amour lorsqu'elle priait en travaillant aux champs ou en gardant son troupeau; c'était dans cette direction qu'elle tournait son visage lorsqu'elle priait la nuit dans la campagne. C'était de là que le son des clo« ches du petit couvent des Annonciades, qui avait éveillé de bonne heure ses aspirations vers le cloître, arrivait à l'oreille de la petite paysanne pendant ses travaux rustiques. J'ai vu ce couvent des Annonciades désert et dévasté.

« A Coesfeld, elle a pendant plusieurs années travaillé comme couturière chez une personne pieuse ; puis, pendant trois ans, servi un chantre pour apprendre à jouer de l'orgue et pouvoir entrer par ce moyen dans un couvent. C'est de là aussi qu'elle alla au couvent. Il n'est point étonnant qu'elle prenne un vif intérêt à cet endroit et s'afflige profoYidément de voir dans ses visions les vieux sentiments catholiques de respect et de crainte de Dieu s'effacer à bien des égards dans cette petite ville et même chez plusieurs de ses prêtres, par suite du progrès des prétendues lumières et des rapports avec les protestants.

« Elle y voit diminuer la simplicité et la régularité des mœurs, et malheureusement on entend aussi des pcr- .sonnes pieuses de l'ancienne roche gémir souvent sur certains désordres. Du reste, il règne encore de la piété et une grande pureté de mœurs dans le pays de Munster pris en général.

< Ce qui conserve encore dans la jeunesse la fidélité envers Dieu, c'est moins l'instruction que la conscience et l'esprit de foi qui les fait recourir aux remèdes que leur offre l'Église catholique. Je n'ai trouvé l'Écriture sainte chez aucun laïque ; on n'entend pas citer la Bible à tout propos, mais on voit pratiquer ce qu'elle enseigne. La

piété des paysans, leur vie réglée suivant les prescriptions de l'Église catholique sont elles-mêmes des textes de la Bible. Une instruction populaire plus appropriée à l'époque a commencé avec la génération actuelle, aunnoyen des instituteurs et des institutrices formés à l'école d'Overberg, lequel est honoré dans tout le pays comme un père et comme un saint. Je n'ai rencontré personne qui ne se soit montré plein de reconnaissance pour les travaux d'Overberg, mais personne non plus qui m'ait affirmé que les gens étaient devenus par là plus pieux que leurs pères. Tous étaient bien plus touchés de la simplicité, de la piété et de la charité d*Overberg qu'enthousiasmés de ses œuvres. La sœur Emmerich, qui est remplie de la plus profonde vénération pour Overberg, m'a souvent dit avoir le sentiment, confirmé par ses visions, que les vieux maîtres d'école de village, si pauvres, si laborieux, obligés, pour gagner leur vie, de faire en outi*e le métier de tailleurs, recevaient plus abondamment de Dieu la grftce d'élever pieusement l'enfiince que les nouveaux -instituteurs des deux sexes avec la petite vanité qu'ils tirent souvent de l'examen qu'ils ont passé. Chaque œuvre produit son fruit suivant une certaine mesure : mais quand l'instituteur trouve dans son œuvre une jouissance, un sentiment personnel, il consomme en quelque sorte pour son propre usage une partie de ce fruit de bénédiction qui lui est attribué. C'est ce qui arrive maintenant sans qu'on puisse s'en apercevoir au dehors. Les instituteurs se disent : « Nous enseignons bien, » les enfants : « Nous apprenons bien, » les parents se réjouissent de ce que leurs enfants sont instruits et avisés : dans tous natt un effort pour briller de plus en plus et pour se donner l'importance. Certainement on lit et on écrit beaucoup mieux qu'autrefois : mais avec cet accroissement de capacité, Tennemi sème journellement plus de mauvaise herbe dans

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la voie, et la piété et la vertu diminuent de jour en jour.

€ Tai trouvé la source de la pureté de mœurs et de la dévotion qui vivent encore dans le pays de Munster bien plus dans le Adèle attachement à la foi traditionnelle , dans l'imitation de la vertu des pieux parents, dans le grand respect pour les prêtres et leur bénédiction , dans la fréquentation de rÉgUse et l'usage habituel des sacrements, que dans l'extension de l'instruction. Je ne puis oublier comment un matin, de très-bonne heure, passant près d'une haie, j'entendis une voix d'enfant : je m'approchai tout doucement et je vis une petite bergère en haillons, d'environ sept ans, qui marchait derrière quelques oies dans une prairie, une baguette de saule à la main. Elle disait avec un accent inimitable de piété et de sincérité : « Bonjour, cher seigneur Dieu! Loué soit Jésus- Christ ! Bon père qui êtes dans le ciel I Je vous salue, Marie, pleine de grâce I Je veux être bonne, je veux être pieuse ! Bons saints du paradis, bons anges , je veux être bonne. J'ai un morceau de pain à manger, je vous remercie pour ce cher pain I Ah I protégez-moi aussi pour que mes oies n'aillent pas dans les blés, et que quelque méchant garçon n'en tue pas quelqu'une à coups de pierre I Protégez-moi donc, je veux être une bonne fille, cher Père qui êtes au ciel! »

€ Certainement la pauvre enfant avait composé cette prière avec de vieilles prières conservées par la tradition dans les fomilles. Une maîtresse d'école moderne aurait difficilement toléré chez l'enfiint une prière ainsi faite.

« Quand je songe au peu d'instruction et aux façons rustiques de bien des prêtres, quand je vois tant d'églises où l'on ne s'inquiète ni du bon ordre, ni de la décoration convenable , ni de la propreté, ni même de la décence dans le culte divin; quand je pense que tout le peuple parle le patois bas-allemand et que, depuis quelques

années, Tinstruction doit être donnée et la prédication faite en haut-allemand, ce qui fait qu'elles arrivent difficilement au cœur des auditeurs; quand je considère l'éducation simple jusqu'à la grossièreté de la plupart des enfants, et qu'avec tout cela je constate journellement la pureté, l'innocence, la foi pieu?e, le sens droit des moindres de ces gens et leur aptitude à comprendre beaucoup de choses très-profondes, je sens très-vivement que le Seigneur et sa grâce sont plus vivants dans son église que dans la parole et l'écriture; car ils y existent et y vivent avec une force créatrice dans les saints sacrements, lesquels se perpétuent et se renouvellent éternellement par la vertu sacrée et merveilleuse que Dieu a attachée à la consécration sacerdotale et qui se transmet de main en main. L'Église est là avec sa bénédiction , son influence salutaire, son pouvoir de sanctifier et de faire des miracles : elle se maintient comme la création, et survivra à la nature; car elle est une force et une création de Dieu, et tous ceux qui croient en Jésus et en son Église ont part à ses dons.

« En général il y a encore beaucoup d'innocence dans ce pays. La corruption, la débauche et même le luxe sont rares dans le peuple ; la bonne conduite, l'humilité et la diligence des gens de service m'ont souvent surpris. Ce qui contribue beaucoup à conserver au peuple des campagnes son caractère particulier et ses bonnes mœurs, c'est qu'il y a peu de villages formant une de ces agglomérations où les habitants, vivant les uns près des autres, s'entratnent réciproquement au vice et à la médisance. Ici, chaque paysan, avec sa famille dont le bétail aussi fait partie, habite une maison isolée, entourée de quelques vieux chênes très-rapprochés qui la défendent contre le vent et la pluie : tout autour sont ses champs souvent garantis par des haies ou des retranchements en terre. A environ un quart de lieue de là, se trouve une autre pro-

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priété du même genre, plus grande ou plus petite : mi certain nombre de ces fermes forment un hameau, et plusieurs hameaux une paroisse. Le pays est parsemé de charmants bouquets d'arbres et d'une infinité de haies verdoyantes et de coins ombragés. Souvent, quand j'allais de maison en maison pardes sentiers verdoyants et à travers des bocages, je ne pouvais m'empècher de me dire : Quel pays pour une douce et innocente vie d'enfant 1 Quelles sohtudes et quelle quantité de charmants buissons couverts de baies 1 L'arrangement des maisons de paysans et en partie aussi des maisons bourgeoises a un caractère tout à fait patriarcal. Toute la maison est d'une certaine façon rassemblés autour du foyer. Le teu est posé sur une plaque de fer, contre un mur, et ce qui appartient au foyer est toujours ce qu'il y a de mieux ordonné dans toute la maison. On entre d'abord dans cette cuisine qui est aussi le lieu où se passe toute .la vie. Les couches sont établies dans les parois, comme dans des compartiments maçonnés dont les portes sont fermées pendant le jour. Souvent dans la cuisine même, plus souvent dans une aire adjacente, se tiennent à droite et à gauche des vacheset des chevaux sur un sol un peu plus bas, en sorte que leurs mangeoires sont de plain-pied et qu'en mangeant ils avancent leurs têtes à travers des barreaux. Un bras mobile de fer ou de bois porte de la pompe à eau sur le feu le chaudron où l'on (ait cuire les aliments. Dans une maison je vis un enfant qu'on voulait empêcher ainsi de tomber dans le feu, tourner en rond dans l'échancrure ciixulaire d'une planche mobile attachée à un poteau par une perche transversale. A l'autre extrémité de cette grande pièce,dans l'aire qui en est séparée par une porte, on bat le blé ou l'on casse le lin : en haut, au-dessus, sont placés le foin, la paille et les grains; la ménagère, qui se tient près du feu, surveille tout. Les fenêtres à petits carreaux contiennent

souvent de petites peintures sur verre de l'ancien temps, des devises, des armoiries, ou même de petites figures de saints. Ordinairement on trouve les instructions familières de Goffiné, le catéchisme d'Overberg et l'histoire sainte sur une planche ou dans un cofli^e où sont les habits du dimanche avec une couple de pommes pour leur donner une bonne odeur. Devant la fenêtre, le vent murmure dans les arbres. Ces gens sont simples, laborieux, hospitaliers et pieux. — Chez les riches paysans, tout cet aménagement^ s'élève jusqu'à la commodité, et même jusqu'à l'élégance : il y en a chez lesquels j'ai vu une jolie cuisine d'hiver où pendant l'été, à la place du feu, un gros bouquet de fleurs brillait devant le foyer garni de petites plaques de porcelaine. Chez les paysans pauvrf^s tout cela est plus grossier et plus simple, mais toujours avec Je cachet de la vie de famille et des mœurs locales. Une seule chose, qui, du reste, devient de plus rare, incommode ceux qui n'y sont pas habitués dans les demeures des pauvres gens : c'est le manque d'un tuyau de cheminée. La fumée sort, comme il lui platt, par toutes les ouvertures, ce qui, les jours de pluie, est très-désagréable,parce qu'alors l'habitation est souvent remplie d'une épaisse fumée. »

Tel est le récit de Clément Brentano.

BAPTÊME ET PRBMlfeBB JEUNESSE D'aNNE CATBBRIME

1. La fille de Bernard Emmerich, de Flamske, pouvait dire d'elle-même, comme sainte Hildegarde : < Dès le commencement de mon existence, lorsque Dieu m'éveillait dans le sein maternel par le souffle de la vie, il a implanté dans mon âme le don de contemplation. Dès ma première enfonce, lorsque mes os, mes ner& et mes veines n'avaient pas encore pris leur consistance, mon &me a eu constamment des visions; » car Anne Catherine, aussi, avait été pourvue d'une telle force d'&me et de si magnifiques dons spirituels que, dès le premier jour de sa vie, elle s'était trouvée capable d'exercer activement son intelligence. Peu d'heures après sa naissance, ayant été portée à Goesfeld, pour y être baptisée à Féglise de Saint- Jacques, elle reçut, en chemin, sur les personnes etles objets, des impressions distinctes qu'elle put conserver dans sa mémoire; mais, dans le baptême lui-même, avec la grâce sanctifiante et les 'vertus théologales, la lumière prophétique surnaturelle lui fut infuse avec une plénitude qui ne peut se rencontrer dans l'EgUse que chez un très-petit nombre d'âmes privilégiées. Elle-même rendait ce témoignage quelques années avant sa mort :

c Comme je suis née le 8 septembre, j'ai eu aujourd'hui (8 septembre 1821) une vision relative à ma naissance et à mon baptême et j'étais là présente avec une impression tout à &it étrange. Je me sentais enfant nouveau-né sur les bras des femmes qui devaient me porter à Goesfeld pour y être baptisée. J'avais honte de me sentir si petite, si faible, et d'être cependant si vieille : car, tout ce que

j'avais éprouvé et senti alors comme enhnt nouveau-né, je le vis et je le reconnus de nouveau, mais mêlé avec mon intelligence actuelle. J'étais toute craintive et embarrassée; trois vieilles femmes qui venaient au baptême et aussi la sage-femme me déplaisaient. Ma mère ne me déplaisait pas et je m'abreuvais à son sein. Je voyais tout autour de moi ; je voyais la vieille grange dans laquelle nous habitions, et toutes ces choses, je ne les vis plus de même, quand je fus plus avancée en &ge, car on avait déjà &it plusieurs changements.

c Je me sentis avec la pleine conscience de moi-même portée pendant tout le chemin depuis notre chaumière à Flamske jusqu'à l'église paroissiale de Saint- Jacques à Coesfeld : je sentais tout et je voyais tout autour de moi. Je vis accomplir en moi toutes les saintes cérémonies du baptême et mes yeux et mon cœur s'y ouvrirent d'une façon merveilleuse. Je vis, lorsque je fus baptisée, mon ange gardien et mes patronnes, sainte Anne et sainte Catherine, assister à l'administration du saint baptême. Je vis la mère de Dieu avec le petit enfant Jésus et je fus mariée avec lui par la présentation d'un anneau.

« Tout ce qui était saint, tout ce qui était bénit, tout ce qui tenait à TÉglise, devint alors aussi sensible et aussi vivant pour moi que cela peut l'être aujourd'hui quand le cas se présente. Je vis des images merveilleuses de l'Eglise quant à son essence. Je sentis la présence de Dieu dans le très-saint sacrement; je vis resplendir les ossements des saints qui étaient dans l'Eglise et je reconnus les saints qui apparaissaient au-dessus d'eux.

« Je vis tous mes ancêtres jusqu'au premier d'entre eux qui reçut le baptême et une longue série de tableaux symboliques me fit connaître tous les dangers de ma vie à venir. Au milieu de tout cela j'avais les impressions les plus singulières sur mes parrains et sur les membres de

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ma fiunille qui étaieut là, et ces trois femmes dont j'ai parlé m'étaient toujours un peu antipathiques.

< Je vis mes ancêtres dans une série de tableaux qui avaient des ramifications dans plusieurs pays, en remontant jusqu'au premier qui fut baptisé dans le vu' ou VIII* siècle et qui construisit une église. Je vis parmi eux plusieurs religieuses et entre autres deux stigmatisées restées inconnues; je vis aussi un ermite qui avait tenu auparavant un rang élevé et qui avait eu des enfants. Il se retira du monde et vécut saintement.

« Lorsque je fus rapportée de l'église à la maison, en passant par le cimetière, j*eus un très-vif sentiment de l'état des &mes appartenant aux corps qui reposaient là jusqu'à la résurrection; parmi eux je remarquai avec vénération quelques saints corps brillant de clartés magnifiques. »

Ainsi donc, de même que d'autres enfiints ressentent le froid et le chaud, ou la douleur et la faim, de même qu'ils demandent le sein maternel, Anne Catherine avait le sentiment de tous les rapports et de toutes les influences de l'ordre supérieur dans lequel elle était entrée par le baptême, c'est-à-dire de l'Eglise de Dieu en tant que communion des saints et corps mystique de Jésus. Tout lui était sensible d'une manière corporelle, en sorte qu'étant encore au maillot, quand on la portait à l'Eglise, elle trempait ses petites mains dans le bénitier pour s'arroser avec l'eau bénite et s'en approprier les etTets bienfaisants. Sa qualité de membre de l'Eglise était aussi sensible pour elle que les membres de son propre corps et, avant de pouvoir parler, elle comprenait les solennités des saintes fôtes, ainsi que les pratiques et les pieuses coutumes qu'elle voyait présider à toute la vie de ses bons pareuLs. Elle célébrait et observait tout cela avec eux, en tant que la faiblesse de la première en&nce lui permettait

d'obéir à Timpulsion de son esprit miraculeusement éclairé.

2. L'accord entre des choses si diverses, comme du reste toute la vie mystérieuse, cachée aux regards des hommes, qui se développait de si bonne heure dans cette en&nt était réglé par la direction du saint ange gardien, lequel instruisait Anne Catherine à servir le Dieu un en trois personnes par la pratique des vertus infuses, dans la mesure possible & un âge aussi tendre. Il résulta de là, que les premiers mouvements de son &me furent dûrigés vers Dieu et qu'avant qu'un bien créé pût toucher son cœur. Dieu, le souverain bien, en prit possession. Dans la première splendeur de la sainte gr&ce du baptême qui ne fut jamais ternie chez elle, elle devait appartenir pour toujours à son Sauveur, lequel avait fait choix du cœur de cet enfant pour le rendre conforme au sien par la pureté, la charité et la souflrance. L'Esprit-Saint, qui avait pris sa demeure en elle, mettait en mouvement par son soufQe toutes les puissances de son â.me, et, avant même que sa bouche pût articuler des paroles intelligibles, donnait un sens et une signification à Télan de son cœur complètement tourné vers Dieu. Aussi, dès qu'Anne Catherine, à peine entrée dans sa deuxième année, put prononcer quelques mots, elle commença à faire des prières vocales avec le zèle d'un enfant qui en aurait eu déjà l'habitude. Ce fut gi'âce à la piété de son père que les premières paroles qui sortirent de sa bouche furent les demandes de l'oraison dominicale. Elle en parlait encore avec reconnaissance à une époque plus avancée de sa vie.

c Mon père, disait-elle, se donna beaucoupde peine avec moi. Il m'enseigna à prier et à faire le signe de la croix. Il me tenait sur ses genoux, fermait ma petite main et m'apprenait à faire le petit signe de la croix. Il l'ouvrait

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anssi et m'apprenait le grand signe de la croix. Étant encore toute petite, lorsque.de très bonne-heure je pus dire à moitié le PaUr ou môme encore moins que cela, je répétais plusieurs fois le peu que j'en savais jusqu'à ce qu'il me semblât qu'il y en avait autant que dans le tout. »

3. A ce don de lumière correspondait une autre gr&ce dont Anne Catherine fut favorisée également à son baptême et qui se développa toujours plus éclatante avec les années. C'était le don de la plus parfaite pureté du corps et del'&me, dont les effets se manifestaient déjà quand elle était à la mamelle. On ne l'entendit jamais crier; on ne la vit jamais en colère, mais toujours paisible, douce et aimable, comme la bienheureuse Marie Bagnesi de Florence ou comme sainte Colombe de Rieti. Aussi était-elle la consolation et la joie de ses parents et devint-elle bientôt la fa- Yorite des simples campagnards parmi lesquels devaient s'écouler les années de son enfance. Comme autrefois parents et voisins se disputaient Catherine de Sienne enfant, parce que sa seule vue rendait les cœurs tout joyeux, ou comme on voyait briller un tel attrait chez Marie Bagnesi, que les religieuses des couvents où on la portait pour visiter ses sœurs ne voulaient pas la laisser partir^ de même la pauvre petite paysanne de Flamske était la joie de tons ceux qui la voyaient. L'éclat de pureté ineffable qui reposait sur elle prêtait un charme irrésistible à chaque regard, à chaque mouvement, à chaque parole de la timide enfant et, lorsqu'elle fut plus âgée, donnait à toutes ses actions comme un caractère sacré qui, sans qu'elle en eût elle-même la conscience, exerçait une influence sanctifiante sur son entourage. Lorsque plus tard Anne Catherine entra dans la phase la plus pénible de sa tâche de souffrance , la pureté de son âme rayonna au dehors en proportion de l'accroissement de ses peines, et plus elle

approcha du terme de sa vie, plus la vertu mystérieuse qui émanait d'elle se rendit sensible. Lorsque ses stigmates devinrent Tobjet d'une enquête faite par l'autorité ecclésiastique, des médecins et des prêtres rendirent témoignage de cette pureté et ce fut la plus forte impression que reçut le comte de Stolberg lorsqu'il vit Anne Catherine pour la première fois.

4. Un effet de cette pureté fut qu'Anne Catlierinc, jusqu'à sa mort, conserva la simplicité naïve d'un enfant plein d'humilité et d'innocence, ne sachant rien d'ellemême ni du monde parce que sa vie était toute en Dieu. Et cette simplicité plut tellement à Dieu qu'elle se montrera à nous comme le but des opérations de la gn\ce dont cette âme d'élite fut favorisée. Le Seigneur la traita toujours comme un enfant, et dans son admirable sagesse, il fit en sorte qu'avec la plénitude de lumière versée dans son âme, elle conservât la simplicité ; avec le courage héroïque qui la faisait aspirer toujours à de nouvelles souffrances, une aimable timidité ;cnlin avec la terrible austérité de sa mission, la naïveté d'un enfant; car, ayant encore les yeux pleins de larmes, elle pouvait revenir en un instant à la joyeuse sérénité de cet âge qui ne connaît pas les soucis parce qu'il ne connaît pas le péché , aussitôt qu'un rayon fugitif du soleil de la consolation adoucissait les tourments qui, comme des vagues furieuses, s'étaient déchaînés sur elle. Ces rayons de soleil étaient souvent les tableaux de son enfance qpue le Dieu de bonté faisait passer devant son âme pour la soulager : alors Anne Catherine redevenait enfant, se sentait une petite paysanne gaie et affectueuse dans la maison paternelle et reconquérait le courage tranquille qui lui était nécessaire pour marcher on îivant sur la voie toujours plus escarpée de la croix.

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6. Ce don de pureté était pour Anne Catherine un trésor qu'il fallait aciieter par les souffrances et la pénitence et qui ne pouvait être conservé qu'autant que sa valeur et son éclat étaient rehaussés par une lutte sans relâche contre eUe-môme, une abnégation et une mortification incessantes. C'est pourquoi la pratique de la patience dans la souffrance fut Fexercice par où elle dut commencer dès la première année de sa vie.

€ Je retourne bien loin en arrière par la pensée, » disaiteUe. « Dans ma première année , je tombai rudement par terre. Ma mère était à Coesfeld, à l'église, mais elle eut le pressentiment qu'il m'était arrivé quelque chose et elle revint en grande hâte et toilt inquiète à la maison. Pendant longtemps, on ne put pas me faire marcher, car ce ne fut que dans ma troisième année que je fus tout à fait guérie; on me tirala jambe, on la laça et on Tenveloppadans des bandages si serrés qu'elle devint toute sèche. »

Le souvenir distinct de cet accident de la première enfance conservé encore dans un âge avancé, prouve combien Anne Catherine en avait eu la parfaite connaissance lorsqu'il était arrivé et qu'elle avait eu à en supporter les conséquences. Dirigée comme elle l'était par son saint ange, on peut présumer qu'il en était d'elle dans de pareils cas comme de Marie Bagnesi , si semblable à elle en beaucoup de choses. Celle-là aussi , dès sa première enfance, n'étant encore âgée que de quelques mois , commença sa tâche de souffrance en endurant la faim la plus cruelle. Confiée à une nourrice sans conscience qui ne lui donnait ni lait, ni nourriture, il lui fallait pour apaiser sa laim ramasser par terre des miettes de pain ; mais elle posa par là le fondement de cette vie de mortificaticms extraordinaires et de souffrances librement voulues qui fit d'elle, comme d'Anne Catherine, une source de bénédiclions pour une infinité d'âmes.

6. Aussitôt que commença à exister pour Anne Catherine la possibilité de se refuser quelque chose et de s'imposer une mortification ou une victoire sur elle-même, elle commença aussi à s'y exercer avec une grande ardeur, en tant que cela était possible à un âge aussi tendre. Elle suivait en cela la direction constante de son ange qui lui donnait les lumières nécessaires et elle se livra à ces exercices avec une constance et une prudence qui frappent d'étonnement. Elle avait suspendu dans un coin de la grange une petite image de la Mère de Dieu avec l'enfant Jésus et placé devant cette image un morceau de bois qui devait figurer un autel. Elle portait là tous les petits objets donnés par des parents et amis qui voulaient lui faire plaisir, objets qui ordinairement rendent si heureux les enfants de son âge. Elle était fermement convaincue que tout ce dont elle se privait faisait plaisir à l'enfBLnt Jésus ; aussi lui donnait-elle joyeusement et en se renonçant énergiquement elle-même tout ce qu'elle recevait en cadeau. Elle faisait cela avec tant de simplicité et si peu d'ostentation que personne ne trouvait rien de singulier dans cette manière d'agir tout enfantine en apparence et qu'on ne la troublait en rien à cet égard. 11 arrivait souvent que les dons placés par elle devant la petite image disparaissaient et cela lui donnait la joyeuse assurance que l'enfant Jésus lui-môme les avait pris pour lui. Cette consolation était d'autant plus grande qu'il lui avait fallu se vaincre et se renoncer davantage, car, avec tous les dons de la grâce qui lui avaient été départis, elle n'en n'était pas moins une enfant qui se serait régalée de fruits, de gâteaux, etc., aussi volontiers que les autres. Même les Heurs, les images, les rubans, les guirlandes, les anneaux, les jouets et les autres choses de ce genre qui ont une valeur incomparable aux yeux d'un enfant, devaient être sacrifiés au saint élan de son cœur: elles étaient posées sur le petit autel

et quand elle revenait/il se trouvait que tout avait disparu.

7. Grâce à une mortification si persévérante, la pureté de son âme s'accroissait de telle sorte qu'Anne Catlicrine, dans sa troisième année, pouvait adresser à Dieu cette fervente prière : « Ah I mon cher Seigneur et Dieu, faites-moi mourir : car quand on devient grand, on vous ofTense par de grands péchés, i» Et quand elle sortait de la chaumière paternelle elle pouvait dire dans sa ferveur ainsi que l'atteste Overberg : « Puisses-tu tomber morte devant la porte pour n'être plus exposée à offenser Dieu, n

8. Lorsqu'elle fut plus grande et put frayer avec d'autres enfants de son âge, elle leur donnait pour l'amour de Dieu tout ce dont elle pouvait disposer. Les plus pauvres étaient ceux qu elle préférait, et, fille elle-même de parents nécessiteux, elle était inépuisable dans ses dons. Elle n'avait pas encore accompli sa quatrième année, qu'elle s'interdisait de manger à sa faim dans aucun repas. Chaque fois qu'elle était à table avec ses parents, elle mortifiait son goût de toutes les manières; car ou elle s'arrangeait pour avoir les plus mauvais morceaux ou elle mangeait si peu qu'on ne pouvait comprendre comment elle se soutenait.

a Je vous donne cela, ô mon Dieu, » disait-elle dans son cœur, « afin que vous en fassiez part aux pauvres qui en ont le plus besoin. »

9. Les pauvres, les indigents, les souffrants de toute espèce possédaient son amour à un si haut degré que les peines causées par la compassion furent les premières douleurs spirituelles d'Anne Catherine. Si elle entendait parler d*un malheur, d'une maladie ou d'un mal, quel qu'il fût.

elle était émue d'une si vive compassion qu'elle p&lissait, s'asseyait et restait sans mouvement comme quelqu'un qui va tomber en défaillance. Les questions de ses parents inquiets qui lui demandaient si elle était prise d'une maladie subite, la faisaient revenir à elle ; mais le désir d'assister son prochain était si fortement réveillé dans son âme qu'elle s'offrait elle-même à Dieu avec de ferventes prières pour qu'il voulût bien la charger des souffrances et des misères des autres et les secourir à celte condition. Si elle voyait un affamé ou un indigent, elle courait à lui et lui criaitavecunesimplicité louchante: « Attendez, attendez, je vais prendre un pain pour vous à la maison... » Et sa bonne mère la laissait faire et ne i*efusait jamais à Tenfant ce qu'elle demandait quand les malheureux venaient pour recevoir ses dons. Elle se dépouillait même d'une partie de 'ses vêtements pour les donner et elle parvint une fois par ses douces supplications à obtenir de ses parents la permission de donner à un petit mendiant sa dernière chemise.

10. Anne Catherine ne pouvait pas voir un enfant pleurant ou malade sans demander à' Dieu de la charger de ce qui causait ces pleurs, de lui envoyer cette maladie ou ces souffrances afin que les autres en fussent délivrés. Cette prière était toujours immédiatement exaucée. Anne Catherine éprouvait les douleurs et voyait les enfants redevenir tranquilles. Elle priait ainsi dans.ces occasions : « Quand un pauvre ne prie pas et ne demande pas, il ne reçoit rien; mais vous, 6 mon Dieu, vous venez en aide même à ceux qui ne prient pas et qui ne veulent pas souffrir. Voici que je vous prie et vous invoque pour ceux qui ne le font pas eux-mêmes. »

Voyait-elle un entant qui avait de mauvaises habitudes et commettait souvent des fautes, elle priait pour qu'il se corrigeât : mais pour être exaucée, elle s'imposait une

punition et demandait à Dieu qu'il ;lui fût permis de faire la pénitence k la place de l'enfant. Quand bien des années après, on lui demanda d'expliquer comment, dès sa tendre enfance, elle en était venue à faire de semblables demandes, elle répondit simplement :

« Je ne puis dire qui me Ta enseigné : mais cela se trouve compris dans la compassion. J'ai toujours eu le sentiment que nous sommes tous un seul corps en Jésus-Christ, et le mal de mon prochain «le faisait souffrir comme si c'eût été le doigt de ma main. Des mon enfance j'ai demandé pour moi les maladies des autres. J'avais la pensée que Dieu n'envoie pas des souffrances sans une cause particulière, et qu'il y a toujoui*s quelque chose à payer par là. Que si la souffrance souvent pèse si cruellement sur l'un de nous, cela vient, me disais-je, de ce que personne ne veut Taidcr à acquitter sa dette. Alors je priais Dieu de me laisser payer ' pour lui ; je demandais à l'enfant Jésus de m'aider et de cette manière j'avais bientôt mon comptant de douleurs. » « Je me souviens, » racontait- elle dans une autre occasion, « que ma mère eut un érésipèlc au vi-^agc cl qu'elle était couchée sur son lit tout cntléc. J'étais seule auprès d'elle et bien triste de la voir ainsi. Je m'agenouillai dans un coin et priai Dieu avec ferveur : puis je nouai un linge autour de la lôle de ma mère et je priai de nouveau. Je ressentis alors un grand mal de dents et tout mon visage s'en lia. Lorsque les autres revinrent à la nuiison, ils trouvèrent ma mère tout à fait remise, et moi aussi, je ne tardai pas à me trouver mieux. »

« Quelques années après je souffris dos douleurs presque intolérables. Mes parents étaient bien malades. Je m'agenouillai près de leur lit contre le métier à tisser et je priai Dieu : alors je vis mes mains jointes au-dessus d'eux et je lus poussée à les poser en priant sur mes parents malades alin qu'ils fussent guéris, n

11. Si elle voyait commettre un péché ou si elle en entendait parler, elle était saisie d'une vive affliction et versait des larmes amères. Interrogée par ses parents inquiets sur la cause d*un chagrin qu'ils ne pouvaient s'expliquer, elle n'était pas en état de leur donner une réponse satisfaisante. Elle recevait à cause de cela beaucoup de reproches et on la traitait de fantasque : mais cela n'arrêtait point l'élan de son cœur brûlant d'amour qui la portait à prier et à faire pénitence pour les besoins spirituels du prochain. Ainsi, dans sa quatrième année, elle se trouvait un jour près du berceau d'un enfant mortellement malade; la mère de l'enfant était à ses côtés. Le père qui était ivre, dans un accès de colère, lança sur elle une hache qui allait briser la tête de l'enfant. Anne Catherine se jeta rapidement devant le coup; la hache effleura sa propre tête et se détourna du berceau. L'enfant fut sauvé et les terribles conséquences de cet acte insensé furent prévenues.

Une autre fois Anne Catherine vit des en&nts blesser la décence dans leurs jeux. Elle en conçut un tel chagrin qu'elle se cacha dans les orties, priant Dieu d'accepter ses souffrances en expiation des péchés de ces enfants-.

Elle ressentait aussi une vive compassion pour les Juifs. « Lorsque j'étais petite » raconta-t-elle , « mon père me prenait souvent avec lui quand il allait à Coesfeld acheter quelque chose chez un marchand juif. J'étais toujours saisie de pitié à la vue de ce malheureux homme et souvent je ne pouvais m'empêcher de pleurer amèrement de ce qu'ils sont si endurcis et ne veulent pas du salut qui leur est offert. Combien ils sont à plaindre ! Ils n'ont aucune idée des vieux] saints Juifs tels que je les vois. Les Juifs actuels descendent des anciens Juifs pervertis par le pharisaïsme. La misère et l'aveuglement de ces hommes ont toujours fait sur moi une profonde impression et pour-

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tant j'ai souvent trouvé qu'on peut très-bien parler de Dieu avec eux. Pauvres, pauvres Juifs ! Us ont autrefois possédé vivant le germe du salut : mais ils n'en ont pas reconnu le fruit et ils l'ont rejeté. Et maintenant ils ne le cherchent même pas. »

12. Mais ce qui est plus étonnant chez Anne Catherine que toute autre mortification, c'est la pratique, commencée de si bonne heure et jamais interrompue, delà prière nocturne. Dès sa quatrième année, elle commença à prendre sur le temps du repos de la nuit, si nécessaire à un enfant, afin de se livrer à l'oraison. Quand ses parents étaient endormis, elle se levait de son lit et priait avec l'ange deux ou trois heures de suite, parfois jusqu'au crépuscule du matin. Elle aimait à le faire en plein air : aussi, quand le temps le permettait, elle se glissait jusqu'à un champ situé devant la maison paternelle et où le sol s'exhaussait un peu, parcequ'elle se croyait là plus rapprochée de Dieu que dans le bas fond, et elle priait, les bras étendus et les yeux tournés vers l'église de Coesfeld. On ne peut pas supposer qu'Anne Catherine ait entrepris une pareille chose sans l'inspiration de son ange et, si nous devons reconnaître là une disposition de Dieu qui voulait recevoir la prière nocturne de l'innocente créature et lui donnait la force nécessaire, il ne faut pourtant pas s'imaginer qu'en raison du secours particulier que lui apportait la grâce, cette pratique fût devenue pour la tendre enfant une chose facile et comme allant de soi-même. Certes il n'en était pas ainsi : car c'est le propre de la direction à laquelle obéissent les âmes de cette sorte qu'elles ont à conquérir graduellement la perfection à laquelle Dieu les appelle par une très-fidèle coopération aux grâces reçues et par un combat incessant et douloureux contre Tinfirroité de la nature. Ainsi Dieu permettait que chez Anne

Catherine, la nature réclamftt journellement ses droits et que son faible corps exigeât impérieusement le repos qui, selon Tordre accoutumé, était indispensable à sa croissance et à l'augmentation de ses forces : mais la courageuse enfant résistait et obéissait promptement à la voix de l'ange qui l'appelait à la prière, quoiqu'elle ne pût s'empêcher d'éprouver le tressaillement involontaire de la faiblesse humaine et de pleurer souvent à chaudes larmes. Anne Catherine cherchait des moyens pour procurer à son corps la facilité de se lever à toute heure de la nuit, mais elle n'en trouva pas de meilleurs que des morceaux de bois ou des cordes qu'elle mettait dans son lit pour se rendre le repos incommode et pénible et des ceintures de pénitence munies de gros nœuds qu'elle tressait elle-même , afin de trouver dans un surcroît de souffrance la force que la nature ne pouvait pas lui fournir. Dieu récompensa par le succès le plus complet tant de fidélité et de persévérance. Elle gagna peu à peu sur elle de pouvoir se passer entièrement du sommeil naturel, en sorte que jusqu'à la fin de sa vie, elle se montra jour et nuit, sans relâche et sans repos, la servante infatigable de son Seigneur.

13. Bien des lecteurs trouveront peut-être plus surprenante chez une enfant de quatre ans la possibilité de persévérer deux ou trois heures de suite dans la prière que cette faculté de pouvoir si longtemps se priver de sommeil et ils demanderont quelle était donc la substance de cette prière si prolongée. Elle était aussi abondante et aussi variée que les causes et lés occasions pour lesquelles Dieu voulait que la prière de l'enfant lui fût adressée. Tous les jours Anne Catherine voyait en vision la tâche qu'elle avait à accomplir dans sa prière. Elle voyait dans une série de tableaux des malheurs et des dangers, menaçant l'âme et le corps, qu'il lui fallait détourner et conjurer. Elle voyait

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des malades impatients, des prisonniers accablés de tristesse, desmourants non préparés'; elle voyait des voyageurs, des égarés, des naufragés ; elle voyait des gens dans la détresse et rabattement, d'autres qui chancelaient au bord des abîmes et auxquels la clémente providence de Dieu voulait par Teffel de sa prière faire arriver l'assistance, la consolation et le salut. C'est pourquoi il lui était aussi montré dans ces tableaux que, si elle négligeait ses pénitences et ses supplications, personne ne la supléerait, et que ces gens en péril et dans la détresse resteraient alors sans rien qui pûl les sauver. Le saint ange la soutenait dans sa prière et le brûlant amour du prochain la rendait si hardie, si éloquente et si persévérante dans les supplications qu'elle adressait à Dieu que les heures lui semblaient plutôt trop courtes que trop longues.

14. Ces visions furent particulièrement variées et effirayantes lors de l'explosion de la révolution française. Anne Catherine fut conduite en esprit dans la prison de Marie Antoinette, reine de France, et elle eut à demander pour elle force et consolation. L'impression qu'elle en ressentit fut si vive qu'elle raconta à ses parents et à ses frères et sœurs la détresse de la reine, les exhortant à prier avec elle pour cette infortunée princesse. Mais ils ne comprirent pas ce qu'elle voulait dire par là, traitèrent ses paroles de rêveries et lui donnèrent à entendre que, pour aller ainsi partout et voir tout, il fallait être une sorcière. Ces propos inquiétèrent tellement Anne Catherine qu'elle alla se confesser et ne put être tranquillisée que par son confesseur. Il lui fallut assister en esprit à beaucoup d'exécutions afln de porter par sa prière aide et consolation aux mourants, particulièrement au roi Louis XVL « Quand je vis ce roi et beaucoup d'autres, » racontaitelle, « souffrir la mort avec tant de résignation, je me

disais toujours : Ah ! il est bon pour eux d'être retirés du milieu de ces abominations. Mais, quand je parlais de cela à mes parents, ils croyaient que j'avais perdu la tête. J'étais souvent à genoux, priant et pleurant afin que Dieu voulut bien sauver telles et telles personnes que je voyais en grand danger, et j'ai vu et appris par l'expérience comment des périls menaçants et encore éloignés peuvent être détournés par la prière confiante en Dieu. »

18. Lorsque, quelques années plus tard, Anne Catherine eut à rendre compte à son directeur extraordinaire Overberg de ce qu'avait été sa prière dans sa première jeunesse, elle lui répondit ainsi :

« Dès ma petite enfance, je priais moins pour moi-même que pour d'autres, afin qu'on ne commit pas de péchés et qu'aucune âme ne se perdît. Il n'était rien que je ne demandasse à Dieu, et plus j'obtenais, plus je demandais; je n'en avais jamais assez. J'étais avec lui hardie à l'excès et je me disais : Tout est à lui et il voit avec plaisir que nous l'implorions de tout notre cœur. »

16.A quel degré de perfection s'éleva la pureté du cœur chez la courageuse enfant, à l'aide de semblables pratiques, c'est ce qu'Overberg nous apprend en ces termes :

« Dès la sixième année de son âge, Anne Catherine ne connaissait de joie qu'en Dieu ; et la seule chose qui la fit souffrir et l'attristât était que ce Dieu plein de bonté fût offensé par les hommes. Lorsqu'elle eut commencé à se livrer à la mortification et au renoncement, il s'alluma dans son cœur un tel amour de Dieu qu'elle disait souvent dans sa prière : « Quand môme il n'y aurait ni ciel, ni enfer, ni purgatoire, je voudrais pourtant, ômon Dieu, vous aimer de tout mon cœur et par-dessus toute chose. »

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17. Anne Catherine consacrait une grande partie de SCS prières aux pauvres âmes du purgatoire qui venaient souvent lui demander son secours. Quand c'était en hiver, elle se mettait à genoux la nuit dans la neige et priait pour elles, les bras étendus, jusqu'à ce qu'elle fut toute raidie par le froid. Elle prenait aussi pour s'y agenouiller un morceau de bois à arêtes presque tranchantes ou bien elle se mettait à genoux au milieu des orties et s'en flagellait, pour rendre par ces pénitences sa prière plus efficace. Elle avait ti'ès souvent la consolation de recevoir les remerciements des âmes délivrées par elle. Voici ce qu'elle rapportait plus tard à ce sujet :

c Quand j'étais encore enfant, je fus conduite par une personne inconnue à un endroit qui me sembla être le purgatoire. J'y vis beaucoup d'âmes souffrant cruellement qui me demandèrent instamment des prières. C'était comme si j'eusse été conduite dans un profond abîme. Je vis un lieu très-étendu dont l'aspect était à la fois terrible et touchant; car on y voyait des pereonnes silencieuses, affligées, dont le visage semblait pourtant indiquer qu'elles avaient encore de la joie dans le cœur et qu'elles pensaient à la miséricorde de Dieu. Je n'y vis pas de feu ; mais je sentis que ces pauvres gens étaient en proie à de très-grandes souffrances intérieures.

« Quand je priais avec beaucoup d'ardeur pour les pauvres âmes, j'entendais souvent autour de moi des voix qui disaient : Je te remercie! Je te remercie ! Un jour j'avais perdu sur le chemin de l'Eglise un petit sachet que ma mère m'avait donné. J'en avais beaucoup de chagrin et je croyais avoir péché en n'y faisant pas plus d'attention. Cela me fit oublier de prier le soir pour ces pauvres âmes si chères à Dieu. Comme j'allais prendre un morceau de bois dans le hangar, une figure blanche avec quelques taches noires m'apparut et me dit : « Tu m'ou-

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blies. » Je fus très-effrayée et je repris aussitôt la prière interrompue. Le jour suivant, ayant bien prié, je retrouvai le sachet dans la neige.

c Quand je fus devenue plus grande, j'allais de grand matin à la messe à Goesfeld. Afin de pouvoir mieux prier pour les âmes en peine, je prenais un chemin solitaire. S'il faisait encore noir, je voyais de pauvres âmes planer devant moi, deux par deux, comme des perles brillantes dans une flamme sombre. Le chemin s'éclairait à mes yeux, et je me réjouissais de ce qu'elles étaient autour de moi, parce que je les connaissais et que je les aimais : car, pendant la nuit aussi, elles venaient à moi et imploraient mon assistance. »

ANNX CATHERINE EST CONDUITE PAR DIEU A l'aIDB DE VISIONS

1. La richesse des tableaux qui se présentaient dans la lumière infuse à l'âme d'Anne Catherine se révéla à son entourage aussitôt qu'elle put parler. Lorsque son père Bernard, après le travail de la journée, se reposait près du foyer, sa récréation favorite était de prendre sur ses genoux sa spirituelle petite fille et de lui faire raconter quelque chose : « Anne Catherinette, lui disait-il, te voilà dans; ma petite chambre; raconte -moi quelque chose, k Alors elle lui décrivait d'une manière très-animée les tableaux relatifs aux événements de l'Ancien Testament qui avaient passé sous ses yeux, si bien que le père fondant en larmes lui demandait : « Mon enfant, d'où t'est venu tout cela? » Et elle répondait : « Père, cela est ainsi! je le vois ainsi. » Sur quoi il se taisait et ne Vinterrogeait plus.

Elle voyait ces tableaux, étant éveillée, à toutes les heures du jour et au milieu de ses occupations, quelles qu'elles fussent. Et comme elle croyait que tout le monde avait, comme elle, de ces contemplations, elle en parlait tout naïvement et quelquefois se fâchait quand d'autres en&nts la contredisaient ou se moquaient d'elle. Il arriva une fois qu'un ermite qui prétendait être allé à Rome et à Jérusalem, parla des lieux saints tout de travers et au rebours de la vérité. La vive enfant qui avait écouté tranquillement le narrateur, à côté de ses parents, ne put plusse contenir, le taxa hardiment de mensonge et se mit à décrire les saints lieux comme quelque chose qui

lui était parfaitement connu. Les parents mécontents lui reprochèrent cette vivacité et Anne Catherine devint plus réservée.

Comme elle était à Fécole du village à la tôle de laquelle se trouvait un vieux paysan, elle décrivit un jour la résurrection de Notre-Seigneur comme elle lui était montrée en vision : mais là aussi on l'exhorta sévèrement à ne plus se livrer à de semblables imaginations. Ces expériences fermèrent successivement la bouche à Tenfant intimidé, qui s'abstint dès lors de communiquer ce qui se passait secrètementen elle : toutefois les visions ne cessèrent pas, mais les faits sur lesquels repose la foi avec ses mystères passaient toujours plus nombreux devant ses yeux en grands tableaux historiques liés les uns aux autres et Anne Catherine, en quelque lieu qu'elle se trouvât , était continuellement occupée à les contempler.

2. C'étaient les douze articles du symbole des apAtres qui, suivant le cours de Tannée ecclésiastique, passaient devant elle sous forme de tableaux infiniment variés. Elle contemplait la création du ciel, la chute des anges, la création de la terre et du paradis : elle voyait Adam et Eve, et leur chute : puis dans des visions qui se succédaient sans interruption, lelle suivait, à travers les siècles et les générations, tout le développement des saints mystères de l'Incarnation et de la Rédemption, en sorte que le théâtre de l'histoire sainte et les personnages de l'Ancien Testament lui étaient mieux et plus distinctement connus que le cercle de son entourage ordinaire. Dans ces visions se montraient aussi dans un rapport plus intime avec elle, les saints qui, par leurs relations plus étroites avec la sainte humanité de Jésus-Christ, sont à certains égards plus rapprochés des fidèles. Parmi eux, c'étaient surtout les saintes familles de Joachim et

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d'Anne, de Zacharie et d'Elisabeth avec lesqueUes Anne Catherine entretenait des rapports plus familiers et plus affectueux : c'était avec elles qu'elle célébrait les fêtes des temps de la promesse, allait en pèlerinage à Jérusalem et à d'autres lieux sanctifiés, demandait ardemment l'avènement du Sauveur, le saluait et l'adorait à sa naissance.

Le temple de Jérusalem (1), la splendeur et la magnificence du culte qu'on y rendait à Dieu, l'arche d'alliance avec ce qu'elle contenait, les mystères du Saint des Saints intelligibles pour un petit nombre seulement, le chant des psaumes, les prescriptions et les observances si multipliées du rituel de l'ancienne loi, tout cela lui était parfaitement connu jusque dans les plus petits détails, aussi bien que les coutumes et les pieuses traditions conformément auxquelles les vrais et fidèles Israélites pratiquaient la loi et réglaient leur vie de famille.

3. Or ces contemplations n'étaient pas pour Anne Catherine un vain spectacle, mais elle vivait avec ce qu'elle voyait , elle frayait avec les contemporains de ces événements remontant à des milliers d'années. Il lui arrivait en cela quelque chose de semblable à ce qui était arrivé à sainte Catherine de Sienne qui, elle aussi, avait été pré-

(!) L'histoire de la ville de Jérusalem, depuis sa fondation jusqu'aux temps actuels, lui fut montrée dans des visions successives, et dans sa première jeunesse, elle en eut où figuraient môme les Templiers. Elle dit un jour : o dans ma jeunesse, lorsque les gens de guerre traversèrent pour la première fois noire pays, je croyais toujours qu'il en viendrait de ceux que J'avais vus précédemment en esprit. C'est pourquoi je cherchais sans cesse si je ne verrais pas de ces soldats qui étaient aussi des religieux. Us portaient des vêtements blancs avec plusieura croix et un ceinturon où pendait une épée. Je les vis habiter bien loin parmi les Turcs : et je vis qu'ils avaient des pratiques secrètes à la manière des franc-maçons et comment ils flrenl périr beaucoup de personnes. Je m'étonnais de ne voir jamais de gens comme eux dnns les troupes qui passaient, mais j'appris qu'ils n'exislaient plus depuis longtemps et qu'ib avaient été chevaliers du Temple. »

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