NOVICIAT O ANNE CATHERINE
1. Anne Catherine eut à passer les premiers mois de son séjour au couvent en qualité de postulante et en habit séculier. Elle habitait une même cellule avec Clara Soentgen, et ne pouvait jamais avoir l'assurance qu'elle ne serait pas renvoyée : mais Dieu lui donna pendant ce temps assez de force pour qu'elle pût se rendre utile au couvent par le travail manuel et gagner, en outre, au moyen de la couture, de quoi subvenir à ses besoins, d'ailleurs peu nombreux , et aux frais de la vôture. Elle échappa par là au danger d*ôtre congédiée sous prétexte d'inutilité, et, le 13 novembre 1802, elle prit l'habit de l'ordre et fut admise formellement comme novice.
On lui assigna la plus mauvaise ceUule du couvent, avec une chaise sans dossier et une autre sans siège : à défaut de table, elle avait, pour y suppléer, l'appui de la fenêtre. « Mais, déclarait-eUe plus tard, ma pauvre cellule était pour moi si bien remplie et si magnifique que le ciel tout entier me semblait y être. »
On peut aisément se figurer ce que pouvait être l'éducation spirituelle des novices dans une communauté où étaient tombés en désuétude tous les exercices au moyen desquels , à une meilleure époque , on éprouvait et on affermissait les vocations. -Anne Catherine aspirait aux mortifications sévères, aux humiliations, aux épreuves touchant l'obéissance que prescrivait l'ancienne règle du couvent, mais il n'y avait personne pour les lui imposer. Il lui paraissait infiniment plus fructueux et plus
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méritoire d'être humiliée en vertu de Tobéissance que de s'imposer des pénitences volontaires : mais personne ne lui aurait fourni roccasion de mériter ainsi, si le divin fiancé lui-même n'était intervenu comme maître et instituteur pour conduire la docile écolière au plus haut degré de perfection, précisément à l'aide des circonstances au milieu desquelles elle vivait et de sa situation si peu favorable au progrès spirituel. Tout devait lui servir de moyen, les choses comme les personnes, pour atteindre ce but et procurer par là la gloire de Dieu et le bien de toute l'Eglise. Une maîtresse des novices clairvoyante et expérimentée dans la vie spirituelle aurait bientôt découvert dans Anne Catherine sa tendance aux choses les plus hautes, y aurait accommodé sa direction et n'aurait rien toléré en elle qui ressemblât à une imperfection ou à un défaut. Elle était par nature d'un caractère très-vif et pouvait facilement s'emporter à la vue d'une injustice. La mortification de cette vivacité était une chose à laquelle Anne Catherine ne pouvait atteindre sans direction : c'est pourquoi Dieu permit que, dès les premiers temps de son noviciat, elle fCtt injustement soupçonnée, accusée et, quoiqu'innocente, réprimandée publiquement, ce qu'il lui fallut endurer sans murmurer, sans s'excuser, ni se défendre.
2. Voici, entre autres, une épreuve de ce genre. Le couvent, ne tirant qu'un mince revenu du produit de quelques champs, donnait à manger, moyennant une modique rétribution, à quelques pensionnaires qui étaient de pauvres religieuses françaises émigrées et un homme âgé, frère de la supérieure. On demandait à ce dernier moins qu'aux autres; et les pauvres nonnes françaises, qui l'apprirent par hasard, en ressentirent tant de chagrin qu'elles s'en plaignirent à la supérieure comme d'une grande injustice.
On voulut alors savoir qui avait révélé ce secret aux étrangères. Aucune des sœurs ne s'avoua coupable, et la faute tomba sur Anne Catherine, parce qu'on savait qu'elle portait un tendre intérêt aux Françaises, en leur qualité de religieuses bannies à cause de leur profession et réduites au plus grand dénûment. Elle pouvait bien affirmer en toute vérité qu'elle ne s'était jamais inquiétée ni de ce que payait pour sa pension le frère de la supérieure, ni de ce qu'on exigeait des nonnes étrangères, et qu'ignorant tout cela, elle n'avait pu par conséquent en rien révéler. Mais Tinculpation de trahison ne cessa pourtant de peser sur elle. Il lui fallut subir une sévère réprimande de la supérieure et du chapitre et se soumettre à la pénitence qui lui fut imposée, et plus que jamais l'on entendit dans le couvent tout le monde se plaindre hautement de ce que cette pauvre paysanne, admise sans dot, répondait à ce bienfait par la plus blessante ingratitude. Anne Catherine non-seulemeût souffrit en cette occasion l'amère douleur de se voir, malgré son innocence, si durement soupçonnée et punie, mais ce fut encore pour elle une peine indicible d'avoir été, quoique sans le vouloir, l'occasion d'une si grande injustice. Comme il n'y avait dans le couvent pei-sonne à qui elle pût s'ouvrir, il lui fallut renfermer en elle-même tout ce qu'elle ressentit dans cette circonstance d'émotions douloureuses. Elle sut promptement prendre assez sur eUe pour conserver dans son cœur une affection sincère envers toutes ses compagnes, pour leur pardonner sans rancune, et même pour rendre grâces à Dieu de l'injure qui lui avait été faite comme d'un châtiment mérité: mais, peu de temps après, elle tomba dans une grave maladie dont elle ne guérit que lentement.