C'est pourquoi on voit commencer ici, pour elle, quant
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h sa direction, une nouvelle période comprenant Tinteryalle de sa dix-septième à sa vingtième année. Pendant ce temps, elle habita Goesfeld, où elle était entrée au service d'une maltresse couturière dans l'espoir d'amasser, h force de travail et d'économie, le montant de la dot qui pourrait être exigée pour son admission dans un couvent. Mais ce but ne put être atteint, car ses petits gages de la semaine s'en dlaient le plus souvent le jour même où elle les avait touchés. Tout ce qu'elle gagnait appartenait aux pauvres. Quelque vif que fût son désir d'entrer en religion, l'amour des pauvres était encore plus fort, et Anne Catherine n'hésitait jamais à se dépouiller de tout. Un jour, ayant rencontré une vieille femme couverte de misérables haillons, elle fut saisie d'une telle compassion qu'elle prit aussitôt une pièce de son vêtement et en couvrit la mendiante, quoiqu'elle n'eût rien à mettre à la place. Elle voulait secourir les autres à ses dépens, et plus une privation lui était pénible, plus elle était prompte à se l'imposer. Elle espérait recouvrer par là la force d'ftme et l'ardente charité dont elle se sentait dépouillée depuis qu'elle habitait Goesfeld. Toutes les consolations qu'elle était accoutumée jusqu'alors à ressentir dans ses prières et ses pratiques de piété lui avaient été retirées et elle croyait apercevoir en elle-même un grand refroidissement et un dégoût de toutes les choses spirituelles. Gela la tourmentait beaucoup, et son inquiétude s'accrut d'autant plus que le délaissement intérieur lui rendait toute pratique de plus en plus pénible. Dans son humilité, eue ne donnait place qu'à une pensée, c'était qu'elle avait mérité ce refroidissement par son infidélité dans l'usage des grftces reçues et par son manque de ferveur; elle se sentait maintenant si indigne de la gr&ce de la vocation qu'aucune pénitence ne lui semblait trop dure pour expier ses fautes. Elle redoublait ses austérités et
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ses mortifications accoutumées, et s'appliquait scrupuleusement à n'omettre aucune pratique, quoique souvent il lui fallût un effort extrême pour surmonter sa répugnance apparente. Elle se considérait comme étant dans l'état de tiédeur et, quoiqu'elle n'eût pas à avouer à son confesseur le moindre consentement ou la moindre négligence quant à l'éloignement pour les choses spirituelles, cependant le sentiment de sa culpabilité et la crainte qu'il lui inspirait étaient parfois si grands en elle, qu'elle n'osait pas recevoir la sainte communion aussi souvent qu'auparavant et qu'elle ne put y être décidée que par Tordre de son confesseur. Elle continua durant trois ans environ à soutenir courageusement cette lutte, jusqu'au moment où Dieu lui fit sentir de nouveau son voisinage et son assistance; alors le courage ferme et joyeux, ainsi que le zèle ardent de la charité, se réveilla plus puissamment dans son cœur.
3. Elle eut aussi dans ce temps beaucoup d'ennuis et de contrariétés extérieures à supporter, parce que son entourage, ses parents, ses frères et sœurs, employèrent tous les moyens possibles pour la détourner de nouveau de son projet d'entrer au couvent. La maltresse chez laquelle Anne Catherine travaillait avait conçu pour elle une telle affection qu'elle lui offrit plusieurs fois avec instance de rester dans le célibat et de tout partager avec elle si Anne Catherine de son côté pouvait se résoudre à ne jamais la quitter. Elle était tellement touchée de la piété d'Anne Catherine que son désir était de mener avec elle, jusqu'à leur mort, une vie retirée et consacrée à des pratiques pieuses. Jamais elle n'avait gêné Anne Catherine par une curiosité indiscrète et ne l'avait entravée en rien ; elle trouvait même bon que d'autres jeunes filles vinssent chercher près d'elle de bons conseils et des en-
couragements à la piété ; elle pouvait donc croire qu'Anne Catherine adhérerait à un projet qui semblait devoir offrir comme un équivalent de la vie religieuse. Mais celle-ci ne se laissa pas détourner et elle déclina ces offres bienveillantes par des arguments si persuasifs que la bonne intelligence entre elles ne fut pas troublée un instant.
4. Il lui fut plus difficile de résister aux efforts redoublés de ses parents, lesquels s'imaginaient qu'elle perdrait le désir d'entrer au couvent, si l'on pouvait la contraindre à prendre plus de part aux divertissements mondains. Il fallait pour cela la forcer à aller davantage dans les compagnies et même dans des lieux de récréations publiques. Les personnes de son âge et ses connaissances se réunirent à ses parents pour l'y décider. Il était toujours difficile à Anne Catherine de refuser à quelqu'un ce qu'il lui demandait; aussi lui parut-il absolument impossible de repousser toujours ses parents contristés, chaque fois qu'ils tentaient de la faire aller à une réunion dansante avec l'un de ses frères ou l'une de ses sœurs. Elle céda deux fiois, quoique avec une grande répugnance, parce qu'elle espérait que cette condescendance lui épargnerait des instances ultérieures. Voici ce qu'elle raconta à ce sujet :
a Un jour, mon frère aîné voulait absolument que j'allasse avec lui à la danse ; mais, comme je n'en fis rien et que je refusai nettement, cela le mit de mauvaise humeur; il se querella avec moi et courut à la maison très- irrité. Hais il revint tout de suite, pleura à chaudes larmes, s'agenouilla devant moi en présence de nos parents et me demanda pardon de sa vivacité. Nous n'avions, du reste, jamais eu de dissentiments, et nous n'en avons jamais eu depuis.
< Mais un jour que, par une condescendance mal entendue, je m'étais laissé persuader d'aller à une réunion de
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ce genre, je fus prise d'une tristesse extrême et je les y suivis dans un état approchant du désespoir. Mon &me n*y était véritablement pas présente, mais j'étais à la torture comme si j'eusse été en enfer. J'étais violemment tirée au dehors, au point que je n'étais plus maltresse de moi. Pourtant je restai encore, par crainte de manquer aux convenanceset de faire un éclat. Alors il me sembla que mon fiancé divin m'appelait et je m'enfuis de là ; je regardai autour de moi, je cherchai et trouvai sous des arbres mon fiancé plein de tristesse et d'indignation : son visage était défait et même tout ensanglanté. Et il me dit : c Gomme tu es infidèle I comme tu m'oublies 1 comme tu m'as maltraité I ne me reconnais-tu donc plus? » Alors j'implorai mon pardon et j'appris ce que j'avais à faire pour prévenir les péchés d'autrui. Je devais m'agenouiller dans un coin et prier, les bras étendus ou bien aller dans des endroits où il y avait des péchés à empêcher.
c M'étant encore une fois laissé entraîner par une complaisance bl&màble à un divertissement du même genre, la force qui m'enrarrachait devint irrésistible, quoi que fissent mes compagnes pour me retenir. Je m'enfuis, et il me semblait que la terre voulait m'engloutir. J'étais en proie à une tristesse inexprimable. A peine étais-je hors de la porte de la ville et sur le chemin de la maison, qu'une femme d'un aspect majestueux vint à moi et me dit d'un ton sévère : « Qu'as-tu fait ? quelle est ta conduite ? tu t'es engagée à mon Fils, mais tu ne dois plus avoir part avec lui ! » Alors le jeune homme vmt aussi à nous, triste et défiguré; ses reproches me percèrent le cœur, quand je pensai que j'étais en si mauvaise compagnie pendant qu'il m'attendait accablé de souffrances. Je crus mourir de douleur ; je suppliai sa mère de demander gr&ce pour moi et je promis de ne plus jamais céder. Elle intercéda pour
D'ANNE CATHERINE BMMERICR 121
moi, j'obtins mon pardon et je promis encore une fois de ne plus me laisser conduire dans de telles assemblées. Alors ils me quittèrent. J'étais à Tétat de veille, avec pleine conscience de moi-même, et ils s'étaient entretenus avec moi comme Tauraient £ut des personnes vivantes de la vie ordinaire. J'étais triste jusqu'à la mort et je revins à la maison en sanglotant. Le lendemain on me fit de grands reproches de m'étre ainsi échappée toute seule.
c On finit pourtant par me laisser en repos. U tomba entre les mains de mon père un petit livre où il lut que les parents ne devaient pas obliger leurs en&nts à de pareils divertissements. Gela lui fit tant de peine qu'il en pleura amèrement et dit : < Dieu sait pourtant que j'avais bonne intention. » U me Mlut le consoler moi-même du mieux que je pus. »
5. L'opposition de ses parents à son projet ne cessa pourtant pas, elle en devint même d'autant plus vive. On est d'abord très-étonné de voir ces pauvres gens de la campagne, qui ne pouvaient jamais espérer de voir leur fille dans une position bien avantageuse, montrer une répugnance invincible à son entrée au couvent ; mais on a une impression différente quand on se représente quel trésor elle était pour eux. Depuis que Dieu la leur avait donnée, ils n'avaient trouvé en elle que joie et consolation. Cette enfant, guidée par son ange gardien et éclairée d'en haut, était devenue pour eux dès son plus jeune âge, par sa sagesse et son intelligence, ainsi que par le don de conseil qu'ils trouvaient en elle sans le chercher et comme sans le savoir, une ressource dont ils ne pouvaient se passer. En outre, une bénédiction merveilleuse était répandue sur elle et sur tout ce qu'elle faisait, et ils s'en apercevaient surtout quand elle n'était pas auprès d'eux.
Devenue jeune fille, Anne Catherine, grftce à l'inexpri*
mable bonté de son cœur et à la sérénité d'une âme dont rien ne troublait jamais la paix, avait en elle quelque chose de si attrayant que ses parents ne voulaient jamais se séparer d'elle pour longtemps. A cela s'ajoutait la sollicitude ingénieuse et infatigable avec laquelle Anne Catherine prévenait tous les désirs et tous les besoins de ses parents qui trouvaient là l'assurance des soins les plus affectueux et de l'assistance la plus fidèle pour leurs vieux jours; aucune pensée ne pouvait donc leur être plus pénible que celle d'être privés en un instant de tout leur bonheur. Bien qu'Anne Catherine eût déjà résidé pendant des années hors de la maison paternelle, elle en avait toujours été si peu éloignée que le commerce journalier n'était jamais interrompu. Mais la clôture d'un couvent menaçait de leur tout enlever, car ils connaissaient trop bien le zèle ardent de leur fille pour ne pas savoir d'avance que, fût-elle même dans une maison un peu relâchée, elle y vivrait comme une parfaite religieuse et voudrait observer scrupuleusement la règle. C'est pourquoi ils auraient vu plus volontiers chez elle de l'inclination pour le mariage, parce qu'il n'eût pas supprimé tout d'abord la possibilité de rapports fréquents. La volonté d'Anne Catherine d'obéir à Dieu qui l'appelait à l'état religieux, devait donc imposer à ces pauvres parents le renoncement à tout ce qui leur était le plus cher et le plus précieux et à ce que rien ne pouvait remplacer pour eux. En outre, en considérant l'état où se trouvaient alors les couvents, ils étaient préoccupés de la pensée que leur pauvreté serait reprochée à leur fille pendant toute sa vie et que personne ne comprendrait l'étendue du sacrifice qu'ils feraient en donnant leur eniant à une communauté religieuse. C'est pourquoi ils la pressaient avec des prières, avec de tendres reproches, avec des larmes, avec des explosions de douleur violente, même avec des bl&mes
DANNE CATHERINE EMfilERICB 123
sévères, d'abandonner son dessein où ils cherchaient à lui montrer, tantôt Teffet de la. présomption et du caprice, tantôt la crainte des charges d*une vie besoigneuse dans le monde; aussi, son cœur si tendre et si aimant en était* il violemment oppressé, au point que souvent elle savait à peine que leur répondre. Dans cette situation, elle avait recours à la prière la plus fervente, afin d'obtenir la force et la lumière dont, elle avait besoin pour arriver à son bnt.
c Mes parents, dit-elle plus tard devant Overberg, me parlaient aussi du mariage, pour lequel j'avais une grande répugnance. Mais la pensée me vint que cette répugnance pouvait bien avoir sa source dans la crainte des charges de l'état conjugal. Si c'était pourtant la volonté de Dieu que je me mariasse, me disais-je, je devrais accepter ces charges. Je me mis alors à prier Dieu de m'ôter cette répugnance pour le mariage si c'était sa volonté que je cédasse au désir de mes parents et que je prisse cet état ; mais mon désir d'entrer au couvent ne fit qu'augmenter.
« J*exposai aussi mon embarras à mon curé et à mon confesseur et leur demandai conseil. Tous deux me dirent que, si je n*avais pas de frères ni de sœurs qui pussent prendre soin de mes parents, je ne devrais pas entrer au couvent contre leur volonté; mais que, cojnme ils avaient plusieurs enfants, j*avais à cet égard toute liberté. Je persévérai donc dans ma résolution. >
6. C'est un fait très-remarquable qu'Anne Catherine, quoiqu'ayant si souvent reçu dans ses visions Ja connaissance bien positive que Dieu l'appelait à Tétat religieux, était pourtant toujours renvoyée aux voies ordinaires pour y trouver la confirmation et l'assurance de ce qui lui était communiqué extraordinairement par Dieu,
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De même que les obstacles extériemrs qui s'accumulaient contre son projet ne disparaissaient pas miraculeusement et subitement* mais devaient être surmontés par ellemême à force de luttes et d'efforts, de même les lumières acquises sumaturellement ne la dispensaient pas de l'obligation de faire en outre certifier sa vocation par les moyens qui sont à l'usage de tous les fidèles. Anne Ga-> therine était appelée à l'état religieux pour le bien de l'Eglise; elle devait être un modèle pour les personnes engagées dans cet état, et montrer en sa personne, aune époque où la vie spirituelle était en pleine décadence, à quelle perfection de fidélité peut arriver uneftme quiapris Dieu pour époux ; c'est pourquoi elle devait être soumise à la direction de l'Eglise, c'est-à-dire aux représentants de Dieu, aux prê* très et aux confesseurs. Comme les autres fidèles, il fallait qu'elle réglât sa conduite d'après leurs décisions' et leurs jugements, et c'était par cette voie, commune à tous, qu'eUe devait atteindre le but que Dieu lui avait marqué. C'est précisément cette parfaite soumission à la conduite et à l'ordre accoutumé de TEglise qui est la pierre de touche la plus sûre, quant à la réalité de tous les dons extraordinaires qui avaient été départis à Anne Catherine. Aussi verronsnous dans la suite de sa vie des preuves de plus en plus nombreuses que tout ce que Dieu lui avait accordé était placé sous la garde et soumis au jugement des supérieurs ecclésiastiques pour recevoir de là le sceau qui en certifiait l'authenticité.
7. Anne Catherine reçut dans sa dix-huitième année le sacrement de confirmation des mains de Gaspard Max de Droste-Yischering, alors évoque suffragant de Munster. Cette sainte cérémonie eut lieu au temps de son délaissement intérieur, lorsqu'elle était si tourmentée de la crainte d'être tombée dans l'état de tiédeur. C'est pourquoi l'appel
à la confirmation fut pour elle comme une voix du ciel; elle s'y prépara ayec le soin le plus scrupuleux et la ferme confiance qu'elle recouvrerait par la vertu de cet admirable sacrement la force et la joie spirituelles pour le retour desquelles elle croyait n'avoir fait que de vains efibrts depuis un an. Lors de sa première communion, elle avait prié Dieu de faire d'elle une enfant bonne et docile ; cette fois elle demanda une fidélité assez constante et un amour assez persévérant pour la rendre capable de souifrir jusqu'à son dernier jour pour Dieu et pour le prochain. Elle offrait incessamment à Dieu toutes les forces de son corps et de son &me, afin qu'il voulût bien les faire servir à accomplir la pénitence qui ne pourrait pas être JEaite par d'autres. Et, pour obtenir cette grâce, non-seulement elle multipliait ses pratiques de pénitence, mais elle s'efforçait aussi d'exciter les autres confirmants à se préparer avec ferveur an sacrement. Pendant cette préparation, elle sentit se renouveler fortement dans son &me le désir de vivre solitaire et cachée dans une terre étrangère et de s'y consacrer à la méditation et à la pénitence; et comme, un jour, dans une conversation intime avec une amie, elle disait à ce propos qu'un véritable imitateur de Jésus-Christ doit tout quitter comme l'ont fait les saints, ces paroles firent sur cette amie une telle impression qu'elle se déclara prête à la suivre en quelque lieu quelle voulût aller pour imiter l'exemple des saints. Anne Catherine accepta cette offre avec joie et toutes deux se concertèrent pour s'enfuir loin de leur pays : mais il leur fallut bientôt reconnaître que leur projet n'était pas exécutable.
8. Voici ce que racontait Anne Catherine à propos de sa confirmation :
c Tallai avec les autres enftnts de la paroisse à Coesfeld, où nous devions être confirmés. Je me tins devant la porte
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avec mes compagnes avant que nous parussions devant Tévéque. Savais un sentiment très-vif de la solennité qui s'accomplissait dans Téglise et je vis ceux qui sortaient changés intérieurement à divers degrés. Je les vis aussi marqués d'un signe extérieur. Lorsque j'entrai dans l'église Je vis l'évèque tout lumineux. Il y avait autour delui comme des troupes d'esprits célestes. L'onction resplendissait et la lumière brillait sur le front des confirmés. Lorsqu'il me fit l'onction, un trait de feu pénétra & travers mon front jusqu'à mon cœur, et je me sentis fortifiée. J'ai souvent revu plus tard l'évèque suflragant, mais je l'ai à peine reconnu. »
On peut juger de ce que furent les effets de ce sacrement pour Anne Catherine par sa déclaration faite plus tard qu'à dater de ce moment elle eut à supporter, pour expier des fautes commises par d'autres, des châtiments et des supplices qui lui étaient infligés par des voies surnaturelles et accompagnés d'apparitions. Souvent l'expiation s'accomplissait sur elle par des incidents qui paraissaient purement fortuits; ainsi elle était jetée à terre, violemment heurtée, blessée, meurtrie, arrosée d'eau bouillante par suite de la maladresse d'autrui, ou bien saisie tout à coup d'une maladie inexplicable dont on se moquait comme d'une comédie ou d'une folie. Il lui fallait supporter tout cela avec une douceur et une patience sans bornes ; elle devait se taire et tout laisser tomber sur elle, lorsqu'on outre, comme il arrivait fréquemment, elle avait à subir la contradiction, le blâme, des paroles dures ou injurieuses et des accusations injustes. Etant d'un naturel irritable, bouillant, prompt à s'émouvoir violemment, elle avait alors à soutenir une lutte intérieure d'autant plus pénible qu'il lui fallait non-seulement rester parfaitement maîtresse d'elle-même et pardonner du fond du cœur à la personne qui l'outrageait, mais en même temps
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prier Dieu de lui &ire porter la peine qu*aurait méritée la personne coupable envers elle. Elle regut dans le sacrement de confirmation l'onction et la force nécessaire pour en arriver là et nous verrons bientôt combien furent grands et rapides les progrès qu'elle fit dans cette ▼oie.
9. Le caractère de l'expiation fut dès lors celui qui domina dans toutes les maladies et Içs souSrances corporelles qui assaillaient Anne Catherine sans rel&che, et cela sous les formes les plus diverses, avec des variations continuelles et subites. Ces souffrances étaient dans une relation intime et une proportion connue de Dieu seul avec certaines 'offenses pour lesquelles elles devaient satisfaire. Plus Anne Catherine marchait fidèlement, dans son état de fiancée spirituelle, suivant la direction qui lui avait été donnée dans sa grande vision, plus elle devenait digne de remplir devant Dieu la place de la fiancée par excellence qui est l'Eglise, de représenter plus parfaitement le corps mystique de l'Eglise, jusqu'à ce qu'enfin cette représentation, par rimpression des stigmates de Jésus crucifié, arrivât à son plus haut degré ou comme à une complète assimilation.
Le corps d'Anne Catherine devint, devant Dieu, comme le corps de l'Eglise ; il put, en cette qualité, être exposé aux dangers, subir les perâéculions, recevoir les blessures qui menaçaient l'Eglise dans son ensemble ou dans* ses diverses parties, et les détourner par là de l'Ëglise elle-même. De même qu'à l'âge de quatre ans, elle s!était mise devant la hache lancée sur un nourrisson endormi et l'avait préservé d'un danger mortel, ainsi maintenant elle était livrée aux souffrances et aux dangers qui menaçaient le chef de l'Eglise, ou de grands dignitaires ecclésiastiques, ou des personnages influents, dangers dont les conséquenc('s auraient été funestes pour tout le corps, s'ils n'avaient pas
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été prévenus on détournés. G*étaîentaussi les maladies et les blessures spirituelles de TEgUse qu*Anne Catherine subissait en son corps par d'indicibles souffrances, afin d'expier par les mérites de sa patience la faute de ces membres de l'Eglise qui, par leur infidélité, par l'oubli de leurs devoirs et surtout par leur incrédulité et leur immoralité, prépa- . raient à l'Eglise de tels malheurs et auraient attiré les ch&timents de la justice divine si une expiation ne lui eût pas été offerte.
10. Anne Catherine regut dans le sacrement de confirmation les armes nécessaires pour accomplir cette immense tâche ; par ce sacrement, la plénitude de l'onction et de la vertu du Saint-Esprit descendit sur elle, et il lui arriva ce qui, suivant l'explication du catéchisme romain, s'accomplit dans les apôtres le jour de la Pentecôte, où « ils furent remplis d'une telle force de l'Esprit-Saint qu'ils pensaient que rien ne pouvait leur arriver de plus heureux que d'être jugés dignes de souffrir pour le nom de Jésus-Christ les outrages, les chaînes, le martyre et la mort de la croix. » Anne Catherine révéla un jour avec une touchante simplicité le secret de sa force dans les paroles suivantes, adressées au directeur de sa conscience :
« Depuis le jour de ma confirmation, mon cœur a eu cela de singulier qu'iln'apucesser un instant de demander pour moi le ch&timent dû à tout péché qui m'était montré ou que je voyais moi-même. »
Quel merveilleux respect pour la sainteté et la justice de Dieu, quelle adoration du précieux sang comme prix de notre rédemption, quelle haine irréconciliable du pé* ché et quelle pitié sans bornes pour les .pécheurs devaient résider dans un cœur qui ne pouvait plus vivre que pour souffrir à la place d'autrui I
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1 1 . Ajoutons qu'Anne Catherine devint encore plus zélée qu'auparavant, quant aux pratiques volontaires de pénitence. Chaque journée s'écoulait dans un travail sans relâche mais les nuits étaient consacrées à la prière et, de plus, elle martyrisait son corps avec des disciplines, des ceintures de pénitence et des cordes. Elle s'y était accoutumée dès son enfiince ; mais elle avait été obligée de le cacher autant que possible à son entourage. Maintenant encore, son humilité l'empêchait de révéler tout cela à son confesseur : toutefois celui-ci en eut connaissance par la maltresse couturière et interrogea Anne Catherine à ce sujet. Elle avoua tout, non sans une grande confusion, et suivit ponctuellement depuis lors les avis qu*il lui donna pour modérer son ardeur. Ûlui déclara de nouveau qu'elle était appelée à l'état religieux; et, quand elle lui témoigna la crainte où elle était de ne pouvoir être reçue nulle part, foute de dot, il la consola en lui rappelant la bonté et la toute-puissance de Dieu et lui promit de s'entremettre pour elle auprès des Augustines de Borken. Il tint parole, et bientôt il put porter à Anne Catherine l'agréable nouvelle qu'elle pouvait aller à Borken se présenter à la supérieure, laquelle, sur sa recommandation, était disposée à l'admettre. La supérieure la reçut avec bonté ; mais Anne Catherine fut tout à coup saisie d'une tristesse si vive que ses larmes lui permettaient à peine de parler. Sa douleur était causée par l'état spirituel de la communauté qui venait de lui être révélé et elle ressenti (spécialement un profond chagrin de ce que le saint patron de l'ordre et sa règle étaient tellement tombés en oubli. La supérieure, fort surprise, l'ayant interrogée sur la cause de ces larmes inexplicables pour eUe, Anne Catherine lui fit une réponse vraie, quoique évasive. « Je pleure, dit-elle, parce que je reconnais que j'ai trop peu de respect pour saint Augustin et que je ne suis pas digue de devenir Augustine. » On la I. 9
congédia en l'engageant à réfléchir plus mûrement à son projet et à ne revenir qu'après y avoir longtemps pensé : mais elle ne put jamais s'y résoudre.
Voici ce que rapporte Overberg sur les mortifications qu'elle pratiquait à cette époque :
« Anne Catherine, avant d'entrer au couvent, s'est livrée à plus d'austérités que dans La suite, parce qu'alors elle ne savait pas encore qu'on ne doit rien faire en ce genre sans la permission de son confesseur. Les instruments de pénitence dont elle me parla, comme en passant, étaient des chaînes, des cordes qu'elle serrait autour de son corps et un rude vêtement de dessous qu'elle confectionnait elle-même avec l'étoffe la plus grossière qu'il lui fAt possible de trouver. »
12. Parmi les pratiques de pénitence auxquelles elle se livrait alors, il faut placer aussi la visite des stations du chemin de la croix, placé sur les limites du territoire de Goesfeld. Quoiqu'elle ne s'arrêtât que quelques minutes devant chaque station, il lui fallait pourtant au moins deux heures pour parcourir, à travers des bosquets de sapins, le grand espace sur lequel les stations sont réparties. Son travail habituel commençait avec le jour et durait jusqu'à une heure avancée du soir, en sorte que, les jours ouvriers, elle n'avait que la nuit pour se livrer à cette pratique de dévotion. Aussi avait-elle coutume de se mettre en route un peu après minuit et, quand les portes de Goesfeld étaient fermées, il lui fallait en outre passer par-dessus les murs en partie écroulés de la ville. Avec la timidité qui lui était naturelle et que sa vie si réglée et si retirée avait encore augmentée, cette course nocturne était pour elle quelque chose de très-rude et de très-pénible : cependant elle n'y manqua jamais quand elle en était priée par des &mes en peine ou quand cela lui était ordonné dans ses visions.
D'ANNB CATHERINE EMMERIGH 131
Aucune intempérie des saisons ne pouvait l'arrêter ; seulement elle se faisait quelquefois accompagner par une amie qui partageait ses sentiments.
a Une fois, raconta-t-elle, j'allai avec une amie &ire le chemin de la croix à trois heures du matin. Il nous fallut, pour sortir, passer par-dessus le mur ruiné de la ville. Gomme, à notre retour, nous priions devant Féglise, je vis la croix avec toutes les offrandes en argent qui y étaient suspendues sortir de Féglise et venir à nous. Je le vis clairement et distinctement; ma compagne ne le vit pas, mais elle entendit comme le cliquetis des objets en argent pendus à la croix. Du reste, j'allais le plus souvent derrière le grand autel prier devant la croix miraculeuse qui s'y trouve, et il m'est souvent arrivé de voir le Sauveur crucifié s'in«^ cliner vers moi. Gela me &isait une étrange impression. >
13. Une autre fois Anne Gatherine fit cette dévotion du chemin de la croix pour demander à Dieu la paix d'un ménage.
« La haine qui existait entre deux époux à Goesfeld, rap conta-t-eUe, me chagrinait beaucoup. Je priai pour ces pauvres gens et je fis le chemin de la croix, le vendredi saint, à neuf heures du soir, en partant du saint tombeau* Alors le mauvais esprit, sous une forme humaine, se jeta sur moi dans une rue étroite et voulut m'étrangler. Mais je criai vers Dieu de tout mon cœur et il s'enfuit. Depuis ce temps, le mari se conduisit mieux avec sa femme. »
Elle éprouva une opposition semblable de la part du démon dans d'autres circonstances du même genre. Voici ce qu'elle rapporta à ce sujet :
« J'éprouvais une grande pitié pour une jeune fille qui avait été séduite par un jeune homme et qui ne pouvait obtenir de lui qu'il ne Tabaudonn&t pas. J'étais dans une tristesse mortelle de ce qu'un si grand péché avait été com-
mis, et je m'entendis avec deux compagnes pour faire, pendant la nuit du dimanche au lundi de Pâques, cinquantedeux fois le tour du cimetière de Coesfeld, en priant pour les âmes du purgatoire et en demandant à Dieu de venir en aide à la pauvre fille. Le temps était mauvais, la nuit était sombre, et nous marchions pieds nus. J'étais entre mes deux compagnes. Comme j'étais au plus fort de ma prière, l'esprit malin, sous la forme d'un jeune homme, se rua sur moi et me jeta de côté et d'autre, ce qu'il fit plusieurs fois. Je n'en mis que plus de ferveur dans ma prière, puis- . qu'elle était si odieuse à l'ennemi de tout bien. Mes compagnes tremblaient et pleuraient. Je ne sais pourtant pas si elles virent ce qui m'arrivait. Lorsque nous eûmes fini notre course, nous étions si épuisées par les efforts qu'il avait fallu faire que nous n'en pouvions plus. Gomme nous revenions à la maison, la même apparition me jeta, la tète la première, dans une fosse de, tanneur profonde de vingt pieds. Mes compagnes se mirent à crier et crurent que je m'étais cassé le cou ; mais je tombai tout doucement. Je leur criai : Me voici I et aussitôt je me sentis enlevée en l'air et remise à ma place, sans savoir comment cela s'était fait; nous poursuivîmes notice marche vers la maison, continuant nos prières, sans que rien vînt nous troubler. Le mardi de Pâques, la pauvre fille vint me trouver toute joyeuse et me dit que le jeune homme consentait à l'épouser. Il l'épousa en effet et tous deux vivent encore (1818). « Un jour qu'avant l'aurore je traversais un champ pour aller prier avec une amie, Satan, sous la forme d'un chien de couleur foncée, aussi grand que moi, vint à notre rencontre sur un sentier où nous devions passer et voulut nous empêcher d'aller plus loin. Toutes les fois que je faisais le signe de la croix en face de lui, il se retirait à quelque distance sur le chemin, puis il s'arrêtait de nouveau. Ma compagne était tellement effrayée
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qu'elle m*embrassait toute tremblante et me retenait en arrière. Enfin, j'adressai la parole au malin et je m'avançai en lui disant : « Au nom de Jésus, nous voulons aller plus loin ! nous sommes envoyées par Dieu, ce que nous avons à faire est pour Dieu! si tu étais de Dieu, tu ne chercherais pas à nous en empêcher. Va ton chemin, nous voulons aller le nôtre. » A ces paroles, le monstre disparut. Quand mon amie vit cela, elle se remit et me dit : « Ah! pourquoi n'as-tu pas parlé ainsi tout de suite? » Je lui répondis : « Tu as raison, mais je n'y ai pas pensé tout d'abord. » Nous continu&mes alors notre route sans être troublées.
« Un jour que j'avais prié avec beaucoup de ferveur devant le très-saint sacrement, le malin se jeta si violemment près de moi, sur le banc ou j'étais agenouillée , qu'il y eut un fort craquement. La frayeur que j'en eus me donna chaud et froid, cependant il ne put me troubler. Je repris ma prière avec plus d'ardeur et il se retira aussitôt »
14. Durant trois années, Anne Catherine avait supporté avec une patience inébranlable son délaissement intérieur; mais enfin son fiancé céleste la consola de nouveau par sa présence et, dès lors, il daigna la favoriser d'un commerce habituel et merveilleusement intime avec lui. Sans un tel secours, elle n'aurait pas pu remplir la terrible t&che de sa vie d'expiation. Mais combien les voies de Dieu sont mystérieuses! Maintenant Anne Catherine vit dans une contemplation presque continuelle du divin Rédempteur; elle est éclairée, fortifiée, consolée par lui, l'invisible chef de l'Eglise; elle reçoit de lui constamment la promesse de son assistance, mais tous ses essais, toutes ses tentatives pour entrer dans un couvent échouent. Elle a travaillé sans se lasser pendant trois
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ans pour mettre de côté une somme qui puisse lui servir de dot, et elle se trouve aussi pauvre qu'auparavant. Son fiancé lui a envoyé tant d*indigents et lui a offert si souvent l'occasion de soulager les besoins de son prochain qu'elle n'a rien pu garder pour elle-même. Chose plus grave encore et qui semble lui ôter toute espérance, elle a des maladies continuelles. Des visions lui montrent à la vérité ce qu'elle a à souffrir et pourquoi elle souffre ; mais la connaissance de ces causes cachées est une fidble consolation pour sa vie quotidienne et pour ses soucis, car les douleurs des maladies sont là, si réelles et si sensibles qu'elles consument toutes ses forces. Anne Gathe* rine ne peut presque plus faire son travail accoutumé; et, lorsqu'après la tentative manquée d'entrer chez les Augustines de Borken, elle demande à son confesseur de parler en sa faveur aux Trappistines de Darfeld, celui-ci lui déclare qu'il ne peut autoriser une personne faible et maladive comme elle l'est, à se faire admettre dans un ordre aussi sévère. En voyant le bouleversement involontaire que trahit son visage à cette déclaration , il la consola en lui promettant qu'il essaierait de la faire recevoir chez les Glarisses de Munster. On lui fit là une réponse favorable et Anne Catherine alla elle-même présenter sa requête. Mais on lui décora que, le couvent étant très-pauvre et elle-même n'ayant point de dot à apporter, elle ne pouvait être admise qu'à condition qu'elle apprendrait à jouer de l'orgue, aGn de se rendre par là utile à la communauté. Elle s'y décida en effet, mais l'affaiblissement toujours croissant de sa santé lui rendit nécessaire auparavant un séjour dans la maison paternelle pour s'y rétablir.
18. Elle avait été accompagnée à Munster par une amie qui fit la déposition suivante devant l'autorité ecclésiastique, le 8 avril 1843 :
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« Je m'appelle Gertrude Ahaus, du hameau de Hammern, paroisse de Billerbeck; je connais Anne Catherine Emmerich depuis quatorze ans. Je l'ai d'abord connue à Goesfeld; nous étions très-intimes et, comme elle me communiqua son désir de devenir nonne, je l'accompagnai chez les Glarisses de Munster, parce que j'y avais deux parentes. Elle montrait une telle envie d'être au couvent, que, lorsque je lui représentai que bientôt ces maisons seraient supprimées partout, elle me répondit que si elle pouvait entrer dans un couvent avec la certitude d'y être pendue huit jours après, il faudrait qu'elle y entrûl. Et l'ordre le plus sévère était celui qu'elle aurait préféré. Je n'ai jamais rien vu à blâmer en elle, et, comme je la trouvais parfaitement bonne et honnête, j'avais toute confiance en elle. Nos entretiens étaient toujours sur la religion, et elle m'y instiiiisaJt de beaucoup de choses touchant les devoit-s du chrétien ; elle me racontait ordinairement quelque trait de la vie de saintes religieuses, comme les saintes Mathilde, Catherine, Gertrude, Claire, etc.
« Elle allait recevoir la sainte communion tous les dimanches et les jours de fêle. Quand elle travaillait dans notre maison, le soir, elle faisait à genoux de longues prières. Elle m'a souvent dit qu'elle avait une dévotion particulière aux cinq plaies du Sauveur et aux trois plaies que Jésus-Christ avait eues sur l'épaule, parce que cellesci l'avaient fait souffrir au delà de tout.
« Elle portait sur son corps, au lieu de chemise, une robe rouge. Les vendredis, elle jeûnait et ne mangeait qu'à midi, mais non le soir si elle pouvait le faire sans être remarquée. Elle allait souvent la nuit faire le chemin de la croix et passait toujours en prière les dimanches et jours de fête.
« Sa patience était extraordinaire; quand j'avais quelque
ciiose à souffrir, elle me consolait toujours eu me parlant dessouffrances du Christ. Et, comme les gens prétendaient qu'elle voulait se faire nonne par orgueil, elle disait qu'il lui était agréable qu'on parlât ainsi d'elle, parce que le Christ aussi avait souffert quoique innocent. Elle était trèsavenante, bienveillante pour tout le monde et très-travailleuse; quand elle était dans notre maison comme ouvrière, ou bien elle travaillait, ou bien elle avait avec moi des conversations qui faisaient du bien. Elle avait si bon cœur qu'elle donnait tout ; elle était très-sincère dans ses discours; avec d'autres personnes, elle parlait peu. »
16. Ici peuvent aussi .trouver place les autres dépositions que les compagnes de jeunesse d'Anne Catlierine firent, touchant l'époque qui vient d'être racontée, devant les supérieurs ecclésiastiques, lorsque ceux-ci, en l'an 1813, firent recueillir des renseignements détaillés sur sa vie : car ces simples et véridiques dépositions non-seulement font parfaitement connaître la grande bénédiction qui se répandait sur tous ceux qui se trouvaient en contact avec Anne Catherine, mais, en outre, elles présentent un portrait très-vivant de toute sa personne. Nous commençons par les dires de sou frère aîné, dont la déposition est du 11 avril 1813 :
« Anne Catherine est ma sœur et je suis l'alné des enfonts qui vivent encore. Elle a habité quelques années hors de la maison, mais elle venait souvent nous voir eteUe demeurait à peu de distance. Je m'entendais toujours bien avec elle; cependant eUe avait le caractère un peu vif et moi aussi ; mais cela passait tout de suite chez elle et elle cherchait avec beaucoup de soin à se corriger de ce défaut, si bien que, dans les derniers temps, il n'existait plus. Elle n'était pas vaine, mais elle aimait à s'habiller convenablement et décemment. Elle se tenait à l'écart des sociétés
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et des divertissements. Envers nos parents, elle était bonne et prévenante. .
« Elle parlait peu de choses mondaines, mais cherchait ordinairement à donner aux autres des enseignements concernant la foi et les bonnes mœurs ; elle pous rapportait des prédications qu'elle avait entendues ou des histoires de saints et cherchait par ses discours à nous faire aimer le bien. Elle avait très-bon cœur envers tout le monde, si bien qu'elle donnait tout ce qu'elle gagnait. Elle ne souffrait pas qu'on parlât des fautes du prochain et nous donnait souvent à ce sujet de bons avertissements. Quand d'autres personnes la blâmaient, elle disait que c'était bien fait. Et, lorsque nous lui demandions comment elle pouvait rester si calme et si bienveillante en face de telles injures, elle répondait : « Gela doit être ainsi, et, si vous le vouliez, vous feriez de môme, vous aussi. » EÎle consacrait beaucoup de temps à la prière. Souvent, quand nous étions allés nous coucher depuis longtemps, elle était encore debout, lisait des livres et priait à genoux, les bras étendus. EUe priait aussi pendant son travail.
« Elle jeûnait très-souvent et, quand nous l'engagions à s'en abstenir, à cause de la faiblesse de sa santé, elle répondait qu'elle le pouvait parfaitement. Elle le faisait particulièrement les jours consacrés à la Passion de Jésus- Christ. Elle se mortifiait, en outre, de bien d'autres manières et portait, au lieu de chemise, une robe d'étoffe grossière. Elle mettait sur son lit des morceaux de bois sur lesquels elle se couchait ; elle y mettait aussi des orties au milieu desquelles elle dormait. »
n. Le 7 avril 1813, Clara Soentgen déposa en ces termes :
« Anne Catherine, étant à l'école, se distinguait déjà tellement parmi les autres enfants que le maître disait
souvent à ses parents qu*it ne pouvait pas lui faire une question à laquelle elle ne sût pas répondre. Elle n*a été régulièrement à Técole que quatre mois ; elle a appris le reste dans ses heures de loisir et en gardant le bétail. Quand les autres enfants jouaient, elle s'asseyait dans un coin avec un livre.
« Quand elle est devenue plus grande, il lui a fallu prendre part aux travaux les plus pénibles. Même lorsqu'elle était bien fatiguée, il lui arrivait, en outre, quand ses parents et tout le monde étaient au lit, de se glisser en secret' dans la salle commune et d'y passer plus de la moitié de la nuit à lire des livres de piété. Souvent ses parents se levaient et lui ordonnaient d'aller se coucher. Quand elle est devenue couturière, dans les maisons où elle a travaillé, elle a donné aux gens des instructions de toute espèce et leur a raconté ce qu'elle avait lu de beau.
« Beaucoup de gens, principalement parmi les jeunes filles et les jeunes gargons de la campagne, venaient la trouver, lui confiaient l'état de leur conscience et lui àe^ mandaient ce qu'ils avaient à faire. Les dimanches, dans l'après-midi, elle engageait les jeunes gens, surtout quand elle savait qu'ils s'écartaient un peu du bon chemin, à faire avec elle le chemin de la croix où elle priait à haute voix. Souvent elle se levait la nuit, se glissait hors de la maison et foisait, pieds nus, le chemin de la croix. Quand la porte de la ville était fermée, eUe grimpait par-dessus des murs très-hauts pour aller faire son chemin de la croix. Il lui est arrivé quelquefois de tomber du haut des murs, mais elle ne s'est jamais foit de mal.
« Sa plus grande joie était quand venait le dimanche qui était le jour où elle pouvait se confesser et communier. Quand plusieurs fêtes se suivaient, son confesseur lui permettait de recevoir la sainte communion chacun
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de ces jours. Les trois derniers jours de la semaine sainte, elle ne mangeait absolument rien jusqu'au dîner du jour de Pâques. Elle ne trouvait jamais au-dessus de ses forces de faire, les jours où elle jeûnait, les travaux les plus fatigants. >
18. Anne Gertrude Schwering, de la paroisse Saint-Lambert, hors Coesfeld, a ainsi déposé, le 16 avril 1813, sur la réquisition de l'autorité ecclésiastique :
« Je connais Anne Catherine Emmerich depuis environ quinze ans; je l'ai beaucoup fréquentée et j'ai même eu avec elle des rapports d'amitié, parce que je remarquais en elle beaucoup de bonté et de vertu. Elle était très-pieuse ; ses entretiens roulaient toujours sur la sainte Ecriture, sur la vie des saints et sur les vérités de la foi. Elle ne parlait jamais des défouts d'autrui et extrêmement peu des choses de ce monde. Elle était très-assidue au travail. Le soir, elle priait à genoux. Elle était indulgente envers les autres et ne murmurait jamais; elle était généreuse autant qu'elle pouvait l'être avec le peu qu'elle avait. Je n'ai jamais rien trouvé de bl&mable en elle. »
19. Marie Feldmann, de la paroisse Saint-Jacques, hors Coesfeld, déposa ainsi le 11 avril 1813.
« A l'âge de quatorze ans , je vins près d'Anne Catherine comme écolière, c'est-à-dire pour apprendre à coudre. Nous vivions ensemble très-intimement, autant que le permettait la [différence d'âge. Je lus près d'elle plus de deux ans et j'avais une très-grande inclination pour elle, parce qu'elle avait beaucoup de piété et qu'elle m'instruisait avec la plus grande douceur, malgré ma lenteur à comprendre.
« Je connaissais sa piété par les nombreuses prières qu'elle faisait le soir, le matin et dans la journée, et par sa manière
de vivre paisible et retirée. Ordinairement, le matin, elle était déjà levée et en prière'quand je m'éveillais; le soir, quand je dormais déjà, elle était encore en prière, la plupart du temps à genoux et les bras étendus. Je voyais souvent sur son lit des morceaux de bois placés en forme de croix, sur lesquels elle s'était couchée. Elle parlait habituellement des offices de l'Eglise et m'instruisait dans la foi et les bonnes mœurs. Elle ne parlait jamais du prochain et m'enseignait toujours qu'il ne «fallait pas dire de mal des autres et même que nous devions faire du bien à ceux qui nous avaient fait du mal. Elle donnait tout aux pauvres, à tel point qu'elle-même n'avait plus rien et s'était dépouillée de tout; elle avait rarement de l'argent, parce qu'elle donnait ce qu'elle gagnait aussitôt qu'elle l'avait reçu. Elle fuyait aussi les assemblées et allait avec moi seulement quand nous travaillions dans d'autres maisons. »
ANNB CATHERINE ESSAIE, EN APPRENANT A JOUER DE l'oROUE, DE SE FAIRE ADMETTRE DANS UN CUL' VENT. SON SÉJOUR DE TROIS ANS CHEZ LE aiANTRE SOENTOBN, A COESFELD.
1. Lorsqu*Anne Catherine eut recouvré dans la maison paternelle les forces suffisantes pour pouvoir se livrer à un travail suivi, elle ne recula devant aucun effort, afin de gagner, comme couturière, de quoi faire les premiers frais qu'exigerait son projet d'apprendre à jouer de l'orgue. Ses doigts ne quittaient pas un moment l'aiguille durant le jour; puis, à l'entrée de la nuit, elle prenait la quenouille, afin de pouvoir apporter, comme dot, dans un couvent, au moins quelques pièces de toile. Son travail fut tellement béni de Dieu que, dans le cours d'une année, elle put mettre de côté plus de vingt écus, comme salaire de ses travaux à l'aiguille , et une provision assez notable de belle toile. Ces vingt écus lui paraissaient une si forte somme qu'elle n'aurait jamais osé les garder pour elle, si une autre voie lui eût été ouverte pour entrer en religion.
Pendant tout le temps qu'elle passa avec ses parents, ceux-ci renouvelèrent leurs tentatives pour la détourner de la pensée du couvent et sa mère lui représenta trèssouvent avec émotion qu'étant aussi faible qu'elle l'était et presque toujours maladive, elle ne pouvait espérer de s'acquitter des nombreux et pénibles travaux qu'on lui imposerait dans un couvent à cause de sa pauvreté!
« Ma chère mère, répondait-elle alors, quand même les
choses iraient aussi mal que possible et quand je devrais faire les travaux les plus pénibles et les plus répugnants, je n'en aurais pas moins l'avantage d'échapper aux dangers et aux inquiétudes du monde. >
Mais sa bonne mère ne comprenait pas cette raison, car elle avait toujours vu son enfant tellement étrangère au monde qu'elle ne croyait pas possible une séparation plus grande encore. Elle ne cessait donc pas de lui adresser des prières et des représentations toujours plus pressantes ; mais Anne Catherine savait répondre avec tant de douceur et de tendresse que sa mère ne pouvait se fâcher, et que celle-ci ne fit aucune opposition sérieuse lorsque sa fille alla s'établir dans la maison de l'organiste Soentgen, à Coesfeld, pour y apprendre de lui à jouer de l'orgue.
2. Un témoin très-important, que nous retrouverons souvent plus tard, te docteur Wesener, de Dulmeu, rapporte à ce sujet :
« J'ai traité la vieille mère d*Anne Catherine dans sa dernière maladie. Elle m'a souvent raconté en versant des larmes qu'elle avait aperçu dans sa fille, dès son plus jeune âge, quelque chose d'extraordinaire et qu'elle l'avait beaucoup aimée. Mais il lui avait été très-pénible qu'Anne Catherine qui, comme l'aînée de ses filles, aurait dû être son unique appui dans sa vieillesse, voulût absolument entrer au couvent, « C'est, assurait la mère, le seul chagrin qu'elle m'ait jamais donné. Je n'ai pas été aussi heureuse avec mes autres enÊsmts. Dès sa dix-huitième année, elle fut demandée en mariage par un jeune homme, fils de parents aisés, et ceux-ci désiraient beaucoup qu'Anne Catherine y consentît, parce qu'ils savaient combien elle elle était bonne et que, malgré sa faiblesse corporelle elle fiûsait promptement et à merveille toute espèce de
traTaux. Mais je ne pouvais pas encore me séparer d'elle, à cause de la mauvaise santé de son père, et parce que deux autres de mes enfants me donnaient beaucoup de soucis; je ne rengageai point alors à accueillir cette demande en mariage. Lorsque quelques années plus tard, il s'offrit un autre parti encore plus avantageux, son père et moi nous la press&mes fort d'accepter, parce que ce mariage nous semblait devoir être très-profitable. Mais elle nous pria si instamment de l'en dispenser, qu'il nous &llut céder et lui laisser sa liberté : seulement nous lui dîmes que, si elle entrait au couvent, nous ne voulions pas en faire la dépense. Elle avait mis de côté quelques pièces de toile et croyait pouvoir avec cela couvrir les frais de son entrée dans un pauvre couvent qui vivait d'aumônes; mais elle fut refusée partout, parce qu'on la regardait comme trop &ible de santé. Làdessus elle se mit en condition chez l'organiste Soentgen, de Goesfeld, pour apprendre de lui à jouer de l'orgue, ce qui devait, pensait-elle, lui ouvrir la porte d'un couvent. Mais elle s'aperçut bientôt qu'elle était bien mal tombée, car, dans la maison de l'organiste, il y avait une telle pauvreté et une telle détresse qu'il lui fallut sacrifier tout ce qu'elle possédait pour les aider. Elle donna ainsi toute sa toile. Il y avait sept à huit pièces qui pouvaient bien valoir quatre-vingts écus. Quand elle eut passé un certain temps dans cette maison, la fille de l'organiste, Clara, prit aussi du goût pour la vie de couvent. »
Mais écoutons Anne Catherine elle-même :
« Quant à jouer de l'orgue, déposa-t-elle devant Overberg, il n'en fut pas question ; je fus la sentante du logis. Je n'appris pas l'orgue, car, à peine entrée dans la maison, je n'y vis que misère et détresse et je cherchai à y venir en aide. Je fis alors l'ofQce de servante, je m'occupai
du ménage, je fis toute la besogne et je dépensai tout ce que j'avais. Je n'en vins jamais à jouer de l'orgue. »
Et pourtant elle y serait parvenue avec la plus grande facilité, elle chez qui le sens de l'ouïe était si délicat, qui, dès son enfance, avait un si profond sentiment de l'harmonie musicale et qui avait dans les doigts une adresse pour laquelle il semblait qu'il n'y eût pas de difficultés. Il lui arrivait parfois de dire :
a Quand j'entendais l'orgue ou le chant, rien ne me touchait autant que l'accord des différents tons. Quelle belle chose, me disais-je alors, lorsqu'il y a harmonie parfaite! Quand des choses inanimées forment ensemble de si charmants accords, pourquoi nos cœurs n'en fontils point autant? ah! combien ce serait beau et aimable! >
3. Mais Dieu voulait amener sa fidèle servante à une harmonie d'un ordre plus élevé que celle qui règne dans la sphère musicale, c'est-à-dire à la plus parfaite conformité avec sa très-sainte volonté; c'est pourquoi elle avait maintenant à marcher par de tout autres voies que celles qui auraient semblé répondre à l'ardent désir de son cœur. Sa tentative si bien et si soigneusement préparée d'arriver au but par l'étude de l'orgue échoua avant même d'avoir reçu un commencement d'exécution, car il régnait une si affreuse pauvreté dans la maison de l'organiste qu'Anne Catherine, sans hésiter, donna toutes ses épargnes à la famille et n'employa son temps et ses forces qu'à l'aider dans la douloureuse tâche de se procurer le pain de chaque jour.
« Comme j'appris là ce que c'est que la faim! raconta-telle une fois. On restait souvent huit jours sans voir un morceau de pain ! Les pauvres gens ne trouvaient pas crédit pour six deniers. Je n'appris rien du tout. J'étais la servante. Tout ce que j'avais gagné par mes travaux de
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couture s*en alla et j*en étais presque à mourir de faim. Je donnai ma dernière chemise. Ma bonne mère fut touchée de compassion : elle m'apporta des œufs, du beurre, du pain et du lait, et cela les fit vivre. Un jour, elle me dit : « Tu m*as donné un grand chagrin, mais tu es toujours mon enfant. Quand je vois laplace où tu t'asseyais, moncœur se brise ! mais tu es toujours mon enfant. » Je lui répondis : « Dieu vous le rende, chère mère! Pour moi, je n'ai plus rien, mais c'a été la volonté de Dieu de soutenir par moi ces pauvres gens. Maintenant Dieu pourvoira. Je lui ai tout donné et il saura bien comment nous assister tous.. » Et la bonne mère aussi ne se plaignit plus. »
Même dans l'ordre le plus sévère, Anne Catherine n'aurait pas pu pratiquer la pauvreté d'une manière aussi pénible que dans la maison de Soentgen : car, plus elle se dépouillait pour soulager les besoins d'autrui , plus elle s'éloignait de son but et plus son désir d'y arriver allait croissant et la faisait souffrir. Elle dépensait ses épargnes, elle servait sans gages, elle était dans le dénûment le plus complet et cela ne la menait à rien, car il n'était pas question de jouer de l'orgue : cependant sa confiance restait inébranlable.
« Je me disais souvent : « Comment ferai-je maintenant pour entrer dans un couvent? Je ne possède plus rien, et tout est contre moi. > Je disais souvent à Dieu : « Je ne sa,is que faire pour m'aider. C'est vous qui avez arrangé tout cela. C'est donc vous qui devez me tirer de là. »
Alors il lui fut montré en vision quel riche accroissement avait reçu sa parure de fiancée par suite de toutes ces peines et de tous ces efforts qui semblaient avoir échoué. Elle vit les fruits de ses victoires sur elle-même, de sa patience et de son dévouement, comme des vêtements dont la beauté était infiniment variée : elle vit comment chaque jour le trésor nuptial s'enrichissait de précieux
ornements par le renoncement et les œuvres de charité qu'elle pratiquait : et il lui fallut reconnaître que ses larmes et ses prières, ses luttes et ses privations rendaient des sons plus agréables à Dieu que les accords les plus savants de l'orgue. Puis, convenait- il à la dignité de son fiancé qu'elle arrivât à Tunion nuptiale à l'aide de moyens qui, par eux-mêmes, n'étaient pas faits pour conduire à lui? Dans les couvents de cette époque, on ne faisait plus attention aux signes de vocation surnaturelle; c'étaient les avantages selon le monde , les qualités extérieures, les considérations personnelles qui décidaient de tout, d'où il résultait qu'on rencontrait rarement de véritables religieuses. Mais Anne Catherine, qui avait à expier ce mépris pour le fiancé céleste, devait se frayer de la manière la plus pénible et la plus humble l'accès d'une communauté religieuse, parce que Dieu voulait recevoir par là une réparation pour l'injurieux dédain avec lequel étaient traitées ses grâces de vocation.
3. Le chantre Soentgen fut profondément touché de la charité désintéressée et du dévouement d'Anne Catherine et, par reconnaissance, il lui promit de faire tout son possible pour l'aider à entrer dans un couvent. Il avait une fille du même âge qui, étant organiste habile, ne pouvait manquer d'être bien accueillie partout; il résolut donc de ne l'accorder à un couvent qu'à condition qu'on pren- .drait Anne Catherine avec elle. Il fut aussi poussé à cette résolution par sa sollicitude pour sa fille : car il avait coutume de s'exprimer ainsi devant Anne Catherine : « Ma Clara ne doit pas entrer au couvent sans toi. Les couvents n'ont plus aujourd'hui leur stricte discipline d'autrefois : mais si tu es avec Clara, tu la maintiendras dans la bonne voie. »
Les deux jeunes filles frappèrent donc à la porte de
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plusieurs maisons religieuses, demandant à y être admises, mais presque toujours inutilement. Les unes trouvaient que la dot se réduisait à trop peu de chose, les autres ne voulaient prendre que Clara. Ainsi firent les Augustines de Dulmen qui avaient besoin d'une organiste. Mais le chantre Soentgen tînt bon, et, comme il ne voulait pas laisser entrer sa fille sans Anne Catherine, elles se résignèrent, bien à contre-cœur, à accepter aussi ccUe-ci.
4. Le 7 avril 1843, Clara Soentgen fit la déposition suivante, à la requête du vicaire général Clément Auguste de Droste :
« Anne Catherine a demeuré avec nous près de trois ans. Je remarquais qu'aux repas elle prenait toujoure ce qu'il y avait de plus mauvais. Nous couchions dans une chambre où deux petits enfants couchaient aussi dans un autre compartiment. Je remarquai qu'au lieu de chemise elle portait une robe de laine grossière et, là-dessous, une rude ceinture, fortement tordue et garnie de plusieurs nœuds; elle la serrait tellement autour de son corps que la peau se gonflait souvent jusqu'à passer par dessus. Son confesseur le sut et lui défendit de la porter. Elle dit plus tard qu'après qu'elle eut quitté cette ceinture par obéissance, il lui était resté autour du corps quelque chose comme un ruban rouge qui s'était imprimé de lui-même sur la peau. Souvent elle sortait seule le soir et, à son retour, je m'apercevais qu'elle avait toute la peau du corps déchirée comme avec des clous.
« Avant de se mettre au lit, elle allait prier seule, le plus ordinairement dans le jardin. Quand elle revenait, je remarquais que sa peau était gonflée et couverte d'ampoules, et elle était obligée de m'avouer qu'elle s'était frottée avec des orties. Elle disait que souvent une grosse béte noire
était venue à elle, faisant mine de vouloir la chasser; mais, comme elle ne se laissait effrayer par cet animal, il passait sa tête par-dessus ses épaules et la regardait en face avec des yeux terribles; après quoi il disparaissait. Un animal semblable s*est mis aussi une fois devant elle comme elle allait chez ses parents de grand matin, après avoir reçu la sainte communion. »
A propos de cet incident et de quelques autres du même genre, voici ce que raconta un jour Anne Catherine ellemême :
« Suivant l'habitude que j'avais prise dès mon enfance, je continuai chez Soentgen à aller prier la nuit en plein air. Il m'y arriva, comme du reste bien d'autres fois dans ma vie, que Satan chercha à me chasser par des bruits effrayants. Mais, comme je ne m'appliquai qu'avec plus d'ardeur à prier, il vint derrière moi sous la forme d'une affreuse bête, semblable à un énorme chien, et mit sa tête sur mon épaule. Je tins bon, avec la gr&ce de Dieu ; je ne quittai pas ma place et je lui dis : « Dieu est plus puissant que toi. Je suis à lui; je suis ici pour lui. Tu ne peux rien me faire. » Alors je n'eus plus aucune peur et l'ennemi fut obligé de me laisser. Souvent aussi le malin esprit me saisissait par le bras et me tirait comme s'il eût voulu m'arracher de mon lit. Je lui tenais tête alors avec la sainte croix et avec la prière. Dans une maladie, il m'attaqua d'une manière terrible, et il foUut me défendre contre lui. Il était furieux et semblait vouloir m'étrangler et me mettre en pièces. Il ouvrit contre moi sa gueule enflan^mée : je fis le saint signe de la croix et lui présentai hardiment la main en lui disant : « Mords-la! » mais il disparut.
t Un soir que je priais avec Clara pour les Ames souffrantes, je lui dis : « Récitons encore quelques Paler pour ta mèredéfunte, dans le cas oùelle en aurait encore besoin. »
Je priais de tout mon cœur avec elle et, après chaque Pater ^ je répétais : « Encore un, encore un! » Comme nous étions ainsi à prier, la porte de la chambre s'ouvrit et je vis entrer une grande lumière. Plusieurs coups furent frappés sur la table qui était devant nous ; nous eûmes peur toutes deux, surtout Clara. Plus tard, lorsque son père revint à la maison, nous lui racontâmes la chose : il fiit très-ému et pleura beaucoup. »
c Souvent, continue Clara dans sa relation, quand nous avions fini nos prières — jamais avant — l'oreiller était pressé sur notre visage comme si on eût voulu nous étouffer et il semblait que quelqu'un donnât de violents coups de poing sur l'oreiller d'Anne Catherine. Parfois impatientée de ce que nous ne pouvions pas avoir de repos, elle portait la main à l'oreiller, mais elle ne sentait rien : à peine se tenait-elle de nouveau tranquille que la chose recommençait de la même manière. Cela durait souvent jusqu'à minuit. Anne Catherine se levait aussi quelquefois et courait jusque dans le jardin pour voir d'où cela pouvait venir, mais elle ne voyait rien. Cela ne lui est pas arrivé seulement dans notre maison, mais aussi avant qu'elle y fût, et plus tard encore dans le couvent où il me fiEdlut, dans les commencements, habiter avec elle dans une même cellule.
a Souvent, le soir, quand nous étions au lit, nous priions ensemble pour les âmes du purgatoire. Il arriva une fois, comme nous venions de finir notre prière, qu'une gloire lumineuse plana devant notre lit. Anne Catherine me dit avec une joie extrême : « Vois! quelle brillante lumière 1 » Je fus effrayée et je ne regardai pas. »
5. Le révérend père Jacques Reckers, professeur à Técole latine de Coesfeld, déposa aussi, comme confesseur d'Anne Catherine :
« J'ai été, dit-il, pendant environ neuf mois, le confesseur d*Anne Catherine Emmerich, immédiatement avant son entrée au couvent. Hors du tribunal de la pénitence, elle venait quelquefois me demander conseil et assistance pour arriver à entrer dans un couvent. Ce qui me semblait la caractériser plus particulièrement était la simplicité, la bonté de cœur et la droiture. Je ne trouve rien à dire d'elle qui puisse lui être défavorable, si ce n'est que, pour satisfaire à ses penchants charitables, il lui est arrivé quelquefois d'acheter ce qu'elle ne pouvait pas payer tout de suite. Je dois dire à sa louange qu'elle assistait tous les matins à la sainte messe autant que cela lui était possible, qu'elle se confessait et communiait ordinairement tous les dimanches et jours de fête, que, dans la ville, on la considérait généralement comme une trèsbonne et très-pieuse personne, enûn que, dans plusieurs occasions où son espérance et son désir d'être admise dans un couvent parurent déçus, elle a toujours montré une résignation édifiante à la volonté du Seigneur. »
AXNB CATHERINE REÇOIT DB DIEU LES DOULEURS DE LA COURONNE D*é-
FINES. Son entrée au couvent des augustines de dulmbn.
1. Lorsqu*Anne Catherine eut complété rachèyement de son trésor nuptial par les pratiques de la pauvreté la plus humble et de l'abnégation la plus parfaite, le flancé divin 7 ajouta lui-même un dernier et plus précieux joyau dont elle devait se montrer parée le jour des noces. Ce n'était rien moins que la couronne que lui-même avait daigné porter sur la terre. Pendant la dernière année de son séjour dans la maison Soentgen, il arriva qu'un jour, vers midi, eUe était en contemplation devant un crucifix placé dans la tribune de l'orgue de l'église des Jésuites, à Goesfeld. Clara Soentgen se trouvait avec elle dans relise. Anne Catherine vit son fiancé céleste sortir du tabernacle sous la forme d'un jeune homme resplendissant. n tenait de la main gauche une guirlande de fleurs ; de la main droite, une couronne d'épines. Il les lui présenta pour qu'elle choisit. Anne Catherine prit la couronne qu'il lui posa sur la tête et qu'elle-même y enfonça plus fort avec ses deux mains. Elle ressentit des douleurs inexprimables qui depuis lors ne la quittèrent plus. L'apparition s'évanouit et, quand Anne Catherine sortit de sa vision, elle entendit le cliquetis des clefs avec lesquelles le sacristain de l'église allait la fermer. Elle revint à la maison avec sa compagne qui n'avait aucune idée de ce qui était arrivé : souffrant à l'excès au front et aux tempes de douleurs inexplicables pour elle, elle demanda à son amie si elle ne voyait rien à sa tête et celle-ci répondit que
non. Mais, le jour d'après, la tête s'enfla beaucoup au-dessus des yeux et depuis les tempes jusqu'aux joues : cependant il n'y eut pas encore d'éfiTusion de sang. Elles ne commencèrent que dans le couvent où Anne Catherine s'appliqua soigneusement à les cacher à ses compagnes.
2. De même que sainte Thérèse voyait sur elle, à l'état naturel de veille , les bijoux, l'anneau et la ceinture dont elle avait été parée en vision, de même aussi, les jours consacrés à la passion du Sauveur, la couronne d'épines était visiblement présente pour Anne Catherine. Elle la décrivait comme composée de trois différentes tresses d'épines. L'une des tresses provenait d'un arbuste épineux où elle voyait des fleurs blanches avec des étamines jaunes; la seconde d*un arbuste qui avait des fleurs semblables, mais des feuilles plus larges; la troisième lui paraissait comme d'églantier sauvage. Souvent, dans l'ardeur de la prière, elle pressait fortement cette couronne contre sa tète, et, chaque fois, elle sentait les épines s'enfoncer plus profondément. Lorsque, dans le couvent, les plaies commencèrent à saigner, et quelquefois, traversant les bandeaux, y laissèrent voir despoints rouges, plusieurs des religieuses prirent cela pour des taches de rouille du linge et ne cherchèrent pas à se l'expliquer autrement; seulement une des sœurs surprit une fois Anne Catherine comme elle essuyait le sang qui coulait de ses tempes ; mais elle lui promit le secret.
3. Enfin le moment approchait où Anne Catherine devait atteindre le but silongtemps désiré; et cela, dans des circonstances qui étaient devant Dieu le terme le plus convenable de sa longue et laborieuse voie de souffrance et le sceau de la fidélité avec laqueUe la fiancée avait attendu son fiancé. Quelques jours avant qu'Anne Catherine
dît adieu au monde, pour se rendre avec Clara Soentgen au couvent des Augustines de Dulmen, elle alla une dernière fois à Flamske, dans la maison paternelle, afin de prendre congé de ses parents affligés. Elle les remercia avec Témotion la plus profonde de toute la tendresse quMls lui avaient témoignée et leur demanda pardon du fond du cœur, ainsi qu'à ses frères et sœurs, de ce qu'elle ne pouvait pas condescendre à leurs désirs, ni se rendre infidèle à l'appel de Dieu qui la voulait dans l'état religieux. Sa mère ne lui répondit que par des larmes, mais son père, ordinairement si bon, se laissa tellement dominer par l'amère douleur d'une séparation désormais irrévocable que, lorsqu'elle lui demanda humblement quelque argent pour son voyage, il lui répondit :
« Si tu veux te faire enterrer demain, je paierai volontiers les frais de l'enterrement, mais pour aller au couvent, je ne te donnerai rien. »
Versant des larmes abondantes et pourtant pleine de joie au fond de l'&me, pauvre et dépouillée de tout pour pouvoir voler à la rencontre de son fiancé, elle quitta Flamske, voulant le jour d'après se faire conduire avec Clara à Dulmen, qui n'est éloigné de Coesfeld que de quelques lieues. Mais à la dernière heure, il surgit tout à coup un nouvel obstacle. L'organiste Soentgen n'avait pu obtenir la promesse d'un prêt de dix écus que sous la condition qu'Anne Catherine s'engagerait pour lui. Il lui exposa son embarras et ne cessa de la supplier jusqu'à ce que, dans la confiance que Dieu lui viendrait en aide, elle eût donné sa signature. Elle n'avait pas le moindre argent et ne possédait que le strict nécessaire en fait de vêtements. Ceux-ci, avec une maigre fourniture de lit, se trouvaient dans un coffre de bois où sa mère avait mis en secret une pièce de toile pour ne pas laisser son enfant bien-aimée se séparer d'elle sans avoir rien reçu. Lorsqu'Anne Ca-
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therine découvrit la pièce de toile, elle n'osa pas la garder pour elle, mais la donna à Clara Soentgen, pour la remercier de ce qu'elle lui avait fait obtenir son admission. Elle reçut pour cela un riche dédommagement; car le mystérieux livre prophétique lui Ait remis pour qu'elle le portât avec elle au couvent de Dulmen.
Depuis la fondation de ce couvent, jamais il n'était entré dans ses murs une viei^e aussi pauvre des biens de la terre, aussi riche en biens spirituels. D'une voix suppliante, elle pria la révérende mère de la recevoir pour l'amour de Dieu, comme la dernière de la maison, qui voulait se soumettre avec joie à tout travail et à tout emploi que l'obéissance lui imposerait; mais elle ne réussit pas à apaiser le mécontentement général soulevé contre une personne qui, réduite à un dénûment inouï et affligée d'une si mauvaise santé, avait la hardiesse d'imposer de nouvelles charges au pauvre couvent.
4. Le couvent des religieuses Augustines de Dulmen, fondé dans la seconde moitié du xv* siècle (1), avait reçu ses premières religieuses du couvent de Marienthal à Munster, n resta ji(squ'à sa suppression sous la direction spirituelle des chanoines Augustins de Prenswegen, et en dernier lieu de ceux de Thalheim, près de Paderbom. Il
(1) L'acte de fondation encore existant porte ce qui suit : « En l'an de notre Seigneur Jésus-Christ 1457, Hermann Holcen et Grete, sa légitime épouse, ont donné cette maison avec ses dépendances pour qu'elle soit à perpétuité une maison de sœurs. C'est pourquoi le bourgmestre et le conseil de la ville de Dulmen ont écrit d'un commun accord aui sœurs de Marienthal, à Munster, pour les prier d'accepter la susdite maison et d'envoyer ici trois personnes qui sont nécessaires pour commencer. Et elles ont envoyé Grete Mosterdes comme mère et supérieure de la maison, et, avec elle, Gertrudc Konewerdesct Geiseke Tegerdes. Hermann Hoken et sa femme Grete, ci-dessus nommés, leur ont donné la présente maison, à elles et à celles qui >iendront après elles , pour qu'elle reste à jamais une maison de sœurs, à la louange de Dieu et en l'honneur de Marie, sa mère bénie, afin que les donateon et les pères et màras de Tud et de l'autre aiosi
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s'était toujours trouvé dans une situation très-gênée; pendant la guerre de Sept-Ans, il était tombé dans une extrême détresse et la communauté n*avait pu être préservée de sa dissolution que par les charités des habitants de Dulmen. La situation ne devint guère plus favorable dans la suite, et le couvent ne se trouva plus jamais en état de pourvoir à tous les besoins de ses habitants non plus que de restaurer parfaitement la vie commune. Les diverses religieuses, chacune de son côté, devaient s'entretenir en partie à Taide de la dot qu'elles avaient apportée ou de ce qu'elles gagnaient par leur travail; en sorte que celles d'entre elles qui ne pouvaient recourir qu'aux ressources du couvent ou à la charité des étrangers avaient souvent à supporter de cruelles privations.
Sous le rapport spirituel, le couvent d'Agnetenberg, lors de rentrée d'Anne Catherine, se trouvait dans le même état que la plupart des pauvres couvents de femmes de ce temps au pays de Munster. L'observation ponctuelle de la r^le n'existait plus ; bien plus, la règle elle-même était tombée dans l'oubli. La porte du cloître, autrefois si rigoureusement fermée, était ouverte indistinctement à tous les visiteurs, et on n'y trouvait plus guère le silence et la paix d'une maison religieuse. Les sœurs vivaient plutôt comme des commensaux qui, s'étant trouvés ensemble
que défante Mette , première femme dudit Hoken, aient part aux bonnes œavres qui s'y feront dan^ tous les temps et afin qu'on y fasse mémoire des susdites personnes le jour anniversaire de la mort de chacune, plus tard avec Vigiles et Messes quand le temps et les noms se rencontreront dans ce calendrier. — En l'an de Notre-Seigneur Inl, le samedi d'après la fdte de saint Serrais, évôquei la susdite maison de sœurs a été fermée .la clôture introduite) suivant la règle de notre saint père et patron Saint Angoatin. La susnommée Grete Mosterdes, mère supérieure, et cinq autreB sœurs cmt reçu la règle et sont entrées dans la clôture, pour servir Dieu, auteur de notre salut, en toute pureté et observation des commandements et de la doctrine de Jésus-Ghrit, notre Rédempteur. Le même jour et an, quatre autres sœurs ont été admises, suivant la règle, lesquelles sont rertées en dehors de la clôtON. »
par hasard, se seraient arrangés de leur mieux pour le reste de leur vie, que comme les membres d'une famille religieuse, étroitement liés par une règle et par des vœux, et obligés à une vie de perfection. La coutume et la nécessité maintenaient encore à la vérité un certain ordre et des mœurs régulières : mais c'était l'habit seul, et non pas un plus haut degré de piété, qui distinguait les religieuses des chrétiens ordinaires vivant dans le monde. Maintenant, Anne Catherine est placée par Dieu au milieu de tout ce rel&chement pour y atteindre à la plus haute perfection de la vie religieuse. Ce que les circonstances ont de défavorable ne doit pas plus y faire obstacle pour elle que l'insuccès de ses nombreuses tentatives ne Ta empêchée d'entrer au couvent. Sa tâche, comme instrument d'expiation des fautes d'autrui, a cela de particulier que tout ce qui serait pour d'autres une occasion de chute et de perdition , doit devenir pour elle un moyen de se montrer d'autant phis fidèle envers Dieu. La décadence de la discipline claustrale et de la régularité, le relftchement de tous les liens de l'obéissance, la transgression de la règle passée en coutume, l'absence de direction éclairée pour les âmes, en un mot, toutes les misères des familles religieuses de cette époque, misères qui ont attiré la terrible sentence de la suppression générale des monastères, deviennent pour Anne Catherine autant de voies pour arriver à la perfection, car tout cela ne fera que l'exciter à servir Dieu avec un zèle toujours croissant.
5. Elle arrive maintenant à une nouvelle section de son livre prophétique, et la vision des fiançailles, qui fa accompagnée depuis sa seizième année et d'après les instructions de laquelle elle a travaillé à se foire une dot spirituelle, prend un nouveau caractère. Elle se voit maintenant dans la maison du fiancé, ou, comme elle
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avait coutume de la nommer, dans la maison des noces spirituelles; c'est là aussi que son trésor nuptial est transporté. Elle s'est déterminée à entrer dans les murs du couvent avec une bourse vide et un coffre vide, et ce dépouillement si agréable à Dieu, a attiré sur elle le mécontentement et le mépris de personnes consacrées à Dieu; c'est là ce qui lui a ouvert les portes de la maison nuptiale, et aussi ce qui lui a montré clairement à quoi eue devait s'attendre dans le couvent. Elle habite non plus seulement dans les tableaux symboliques de la vision qui lui sert de guide, mais réellement et corporellement , une maison de Dieu, c'est-à-dire une maison religieuse au centre de laquelle Dieu luimême réside dans le Saint-Sacrement , où il appelle celles qui l'habitent à le servir jour et nuit, aux heures marquées par l'Eglise, et d'où il règle, au moyen des constitutions monastiques, non-seulement les diverses pratiques de piété et de mortification, mais encore chaque occupation particulière de la journée , bien plus, chaque pas, chaque regard, chaque geste, en un mot, tout Tensemble de la vie à laquelle il imprime ainsi le sceau qui la consacre à son service. Tout cela apparaît clairement et sans voile aux yeux d'Anne Catherine , et plus elle approfondit l'incomparable dignité d'une vie dirigée suivant un si bel ordre, plus elle ressent douloureusement chaque déviation, chaque violation de la règle et jusqu*à chaque marque d'indifférence, d'indolence et de mondanité ; mais aussi elle se sent elle-même d'autant plus indigne d'habiter une telle maison. Ce n'était donc pas par une simple manière de parler qu'à son entrée elle demandait à la supérieure d'être traitée dans le couvent comme la dernière et la moindre de toutes : et Dieu arrangea les choses de façon à ce que, durant tout le temps qu'elle y vécut, elle n'y fut jamais traitée autrement.