Dans le temps où il était le plus profondément divisé
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d'avec l'Eglise, il s'était écrié une fois dans une aspiration involontaire vers le jour où il serait délivré de son trouble et de sa désolation intérieure : < Tai besoin d*un supérieur qui m'attire à lui en rae faisant respirer l'atmosphère divine de l'innocence et de la piété et qui me conduise comme un aveugle, car je ne puis pas me fier à moimême. » Maintenant il sentait réellement le pouvoir irrésistible de cette atmosphère. Il voyait l'effrayante austérité de la vie de souffrances imposée à l'innocente pénitente jointe à l'humble simplicité d'un enfant vivant en Dieu, et, dans cet enfant, la magnificence de l'Eglise, la puissance et la vérité de la foi catholique se manifestaient chaque jour plus clairement aux yeux étonnés du pèlerin. Ce ne furent ni les visions, ni la communication des contemplations intérieures, ni l'attrait du surnaturel qui firent sur lui l'impression décisive dans ses rapports avec Anne Catherine, mais la vue de la sainteté, l'aspect d'une vie si parfaitement réglée d'après les principes de la foi et où se montrait à lui une copie, ou plutôt un si fidèle miroir de l'Eglise qu'il exprima bien des fois sa profonde émotion dans des paroles comme celles-ci :
« Un nouveau monde s'ouvre devant moi ! Combien la patiente est entièrement et parfaitement chrétienne! Maintenant, j'ai le pressentiment de ce qu'est l'Eglise! » Dès le huitième jour après son arrivée, il en était venu à écrire dans son journal :
« J'ai quitté l'hôtel de la poste où j'étais descendu, et j'ai pris deux petites chambres dans la maison sur le derrière de laquelle elle loge. C'est une boulangerie et une auberge appartenant au frère de son confesseur, fai fait cela pour pouvoir l'observer plus souvent. Je resterai ici quinze jours au moins.
c Je serai bientôt au courant des arrangements extérieurs de sa vie; avec une personne si complètement sé^
parée du monde, il n*y a pas beaucoup de peine à se donner pour voir clair dans tout cela. Je noterai par écrit mes diverses impressions sur ce qui m'entoure ici, sans suivre un ordre déterminé, jusqu'à ce que je trouve un point de vue fixe d'où Ton puisse tout embrasser.
• La pauvre malade vit dans une grande détresse, privée des soins affectueux qu'elle • devrait recevoir d'une personne de son sexe. Je le vois à chaque instant et je m'en attriste. Sa sœur a des façons très-blessantes, et comme, en outre, elle est très-inexpérimentée, la malade est obligée de l'aider dans tous les arrangements domestiques ; mais elle ne se plaint jamais et supporte tout avec patience. Un jour, je la trouvai si accablée sous le poids d'une masse de linge humide qui avait été posé sur son lit qu'elle ne put pas se remuer jusqu'à ce qu'on l'eût allégée un peu. n fallait qu'avec ses mains blessées elle examinât et raccommodât tout ce linge grossier et mouillé, avant de le mettre sous la calandre, et ses doigts étaient raidis et bleuis par le froid. C'est ainsi qu'elle travaille souvent pendant des demi-journées, et si elle parle au milieu de ses contemplations si animées, si, étant en extase, elle fait un mouvement, sa rude et stupide compagne la traite comme une servante grossière traiterait un enfant malade ou une personne qui parle dans le délire de la fièvre, et lui enjoint brutalement de se tenir tranquille.
c Toute sa vie, dont ses horribles souffrances physiques et morales font un martyre perpétuel, est, en outre, troublée et tiraillée par des visiteurs déraisonnables et indiscrets. Mais elle est toujours bienveillante, et, dans tout ce qui arrive, elle honore les desseins de Dieu qui veut l'éprouver et l'humilier.
« Elle accueille avec une rare bonté mes efforts pour lui procurer quelque alitement dans une position si in*
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commode et si pleine de vexations de toute espèce, et elle m'en remercie cordialement. Son entourage fait la plu«part des choses avec négligence, sans soin, sans égards, et, lors même qu'il y a bonne volonté, le plus souvent avec maladresse. Ainsi, il y avait dans le mur qui est près de son lit une fente par où venait un fort courant d'air, et personne n'avait songé à une réparation si facile. J'y ai assujetti un morceau de toile cirée, et elle en a été trèsreconnaissante.
i Sa situation est aussi à plaindre que possible; mais je la vois toujours sereine et affectueuse. De sa misérable couche de malade, elle ne peut plus même jeter un regard vers la lumière du ciel ou sur la cime des arbres du jardin qui est devant sa fenêtre, elle qui, ayant grandi dans la solitude champêtre dont la chaumière paterneUe était entourée, avait ayec la nature des rapports.plus intimes que bien d'autres.
« Le vendredi 9 octobre, je vis avec effroi et avec horreur tous les stigmates. Son confesseur avait désiré que je les visse pour pouvoir rendre à ce sujet un témoignage véridique. La marque de la lance dans le côté droit fait une impression qui bouleverse. Elle me parut longue d'environ deux pouces et demi et me fit l'effet d'une bouche pure et silencieuse dont les lèvres sont à peine séparées. Outre la double croix fourchue sur l'os de la poitrine, elle a sur la région de l'estomac une croix latine de la largeur du pouce qui ne rend pas du sang, mais de l'eau. J'ai vu aussi aujourd'hui saigner les plaies des pieds. On est pénétré jusqu'à la moelle des os en voyant ce pauvre corps marqué d'un sceau si merveilleux, ce corps qui ne peut remuer que les pieds et les mains, qui ne peut ni se redresser, ni se tenir assis, mais que surmonte une tête couronnée des douleurs de la couronne d'épines et un visage plein d'amour et de bienveillance dont les lèvres
Si 8 VIE
pures laissent échapper tant de paroles consolantes et secourables, tant d'humbles et ferventes prières. Près de la couche de cette sainte âme, instruite dès sa première jeunesse non par les hommes, mais par le Seigneur, par son ange et par ses saints, mille choses me font comprendre pour la première fois ce que c'est que l'Eglise et ce que signiiie la communion des saints dans l'Eglise.
6. « Quelles prodigieuses, quelles émouvantes expériences son confesseur a tous les jours à faire sur elle ! Celle qui bouleverse le plus est l'effet produit par le caractère sacerdotal. Si la malade est en extase et que son confesseur s'approche d'elle en lui présentant les doigts qui ont reçu l'onction sainte, elle lève la tète et suit ces doigts dans tous leurs mouvements; s'il les retire, elle tombe affaissée sur elle-même. Et il en est de même avec tout prêtre, quel qu*i! soit. Celui qui, comme moi, a eu la chance de voir cela doit bien reconnaître que l'Eglise seule a des prêtres, et il a le profond sentiment que la coiisécration sacerdotale est certainement plus qu'une pure cérémonie. Un jour, je l'ai entendue dire en pleurant : c Les doigts consacrés des prêtres seront reconnaissables en purgatoire; bien plus, ils le seront même dans l'enfer et ils brûleront d'un feu particulier. Chacun les connaîtra et leur fera des reproches. »
€ Combien grande et touchante est son obéissance à l'ordre du prêtre! Quand le moment approche où sa sœur doit refaire son lit, et que le confesseur s'écrie : « Sœur Emmerich, levez- vous, au nom de l'obéissance! » elle se réveille avec un tressaillement soudain, et, se remuant à grand'peine, cherche à se redresser un peu. Aujourd'hui, j'ai prié le confesseur de donner cet ordre en latin et à voix basse, sur quoi il s'est levé du siège, placé assex loin, sur lequel il disait son bréviaire; il s'est rapproché du lit et a murmuré, sans qu'on pût les entendre,
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les paroles suivantes : Tu debes obedire et surgere ; teni (1)1 A rinstant elle s'est redressée péniblement, avec un mouvement indiquant qu'elle voulait se jeter à bas du lit, en sorte que le confesseur effrayé lui dit : « Qu'a vez- vous ? » A quoi elle répondit : « On m'appelle. » U lui ordonna de rester couchée, et elle rentra à Tinstant dans son repos.
« Ce réveil subit sur Tordre du prêtre est toujours pour moi quelque chose de très-émouvant et excite ma compassion pour la pauvre personne qui, tout à coup, sans ménagement, est arrachée à ses visions et à un autre monde plein de lumière où elle vit véritablement, et jetée dans le monde d'ici-bas, monde sombre et triste où tout la choque et la blesse. Cela me fait souvent l'impression d'horreur que j'éprouverais en voyant saisir soudainement avec une fourche un enfant malade jouant au milieu des fleurs pour le jeter dans une glacière ténébreuse. Mais souffrir est sa tâche, et, quoiqu'elle se débatte •encore après être revenue au sentiment du monde extérieur, elle remercie de cette souffrance avec un sourire affectueux. Cette obéissance n'est pas pour elle une chose involontaire et, y eùt-il même une force irrésistible, son &me docile est toujours prête, comme un enfant soumis, à répondre à Pappel. Je l'ai entendue, au moment du réveil, dire avec un accent touchant : a U faut que j'aille; oui! je viens! s ou bien : « Je ne puis pas! j'ai les pieds cloués! déliez-moi les pieds! d Cette prière se rapporte à la position toujours la même de ses pieds étendus, dont les talons se croisent involontairement l'un sur l'autre comme ceux d'un crucifix, en sorte qu'en revenant à elle, elle a de la peine à les détacher. Ensuite elle se frotte un peu les yeux, et reprend tout à fait connais-
(I) Lève-toi par obéissance, et viens!
sance quand on Ta aspergée d*eau bénite, faisant en même temps le signe de la croix et cherchant à reprendre son chapelet s'il est tombé de ses mains pendant l'extase.
« Elle m'a dit qu'elle éprouvait une souffrance inouïe quand elle était subitement réveillée et tirée d'un état si étranger à la vie commune pour rentrer dans cette vie rude et agitée. C'est pour elle souvent comme si elle tombait tout d'un coup au milieu de gens complètement étrangers, desquels elle ne pourrait être comprise et qui seraient pour elle une espèce d'énigme. Souvent on veut lui venir en aide, et l'assistance lui est plus douloureuse que la négligence.
a Peu de temps après, je priai le confesseur de donner son ordre à la malade par écrit; il écrivit en ma présence les mots : « Soyez obéissante, levez-vous! » La malade était plongée dans l'extase ; sa tête était cachée dans une double coiffe et entourée d'un linge plié. A l'instant mcme ^ où le billet du confesseur fut mis sur sa tête, elle poussa un profond soupir et se redressa, a Que voulez-vous? d demanda le confesseur, et eUe répondit : « Me lever ; on m'appelle ; » mais lorsqu'il lui dit : « Restez couchée » et retira le billet, elle retomba aussitôt dans son immobilité. Je garde ce billet et je veux savoir si, en l'absence du confesseur, je pourrai, moi aussi, m'en servir pour l'éveiller. »
Le confesseur ayant donné son consentement, l'ordre écrit fit de nouveau son effet sur Anne Catherine quelques jours après, ainsi que le rapporte le pèlerin. oCesoir, ditil, comme elle était en extase pendant l'absence de son confesseur et que personne ne pouvait la réveiller. J'ai pris l'ordre écrit par lui et, à peine l'avais-je mis sur sa poitrine qu'eUe revint à elle comme de coutume, n
7. Or, il la vit pratiquer ainsi l'obéissance non-seulement pendant l'extase, mais encore dans l'état de veille
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naturel et môme au milieu des souiïrances les plus cruelles. Voici ce qu'il rapporte :
(c Aujourd'hui, la douleur la Ht plusieurs fois tomber en faiblesse, et on lui lit prendre du musc à diverses reprises. Comme elle le vomissait toujours, on lui frictionna l'estomac avec de l'opium. Elle se laissa faire patiemment et resta comme morte. Comme j'étais à peu de distance de son lit, vivement ému de son état, elle me fit un léger signe de tête. A tout ce que disait le confesseur, elle répondait à voix basse, sans sortir de sa défaillance : « Oui, oui. » Dans cette défaillance presque mortelle, 0:1 pouvait voir en elle une image singulièrement touchante de l'obéissance et de la résignation. L'autre jour elle a dit : « J'ai eu beaucoup à souffrir pendant la nuit ; mais, quand je puis souffrir en paix, cela m'est très-doux. Il est doux alors de penser à Dieu. Une pensée tournée vei*s Dieu est pour moi plus que le monde entier. Les remèdes ne m'ont pas fait de bien. Je ne puis pas les supporter. Tantôt on me laissa languir et défaillir, tantôt tous les remèdes à la fois tombent sur moi ; mais cela aussi, je dois le supporter. >
Sa profonde humilité ne fut pas tout de suite comprise du pèlerin. Elle pratiquait cette vertu à un si haut degré qu'elle semblait être devenue comme sa nature; c'est pourquoi, assez souvent, il n'en remarquait pas les marques les plus touchantes, ou bien il les prenait pour des malentendus, jusqu'à ce qu'un plus long séjour eût rendu son regard plus clairvoyant à ce sujet. Voici ce que rapporte son journal :
« Je lui exprimais mon désir qu'une personne bien élevée, ayant à la fois de la distinction et de la simplicité, pût être placée auprès d'eUe pour y remplir l'ofHce de garde-malade. Elle se mit alors à pleurer comme un enlant et s'accusa elle-même de n'avoir regu aucune éduca-
cation. Je répondis qu'elle ne paraissait pas m'avoir bien compris, vu que les qualités dont je parlais ne lui manquaient pas; c'était pour sa consolation, ajoutai-je, que je lui souhaitais une compagne qui les possédât. Mais elle rcîvenait sans cesse à ces paroles pour se les appliquer et s'accuser d'être entièrement dépourvue de ces qualités. Comme à la fin je m'impatientais de ce qu'elle ne voulait pas me comprendre, elle dit en pleurant avec une voix suppliante : « Je ne veux pas vous blesser; je n'ai pas ces qualités, mais Dieu a pitié de moi. s
8. De môme qu'il avait constaté le pouvoir du conimandement donné par le prêtre, le pèlerin apprît aussi à . connaître la vertu de la bénédiction sacerdotale. Voici ce qu'il rapporte :
€ Elle me dit un jour : « Les souffrances que j'éprouve dans le corps et dans l'âme et les effrayantes visions qui me sont montrées me mettent souvent à l'extrémité. Alors je suis cruellement altérée et je n'ai pas une goutte d'eau pour me rafraîchir, parce que je ne puis pas me remuer. » A ces paroles, je lui présentai à boire et, comme j'arrosai le bord du verre avec de l'eau bénite, elle dit : « C'est du vin, du vin du jardin de l'Église. »
« Un autre jour, j'étais assis dans sa chambre pendant qu'elle était en contemplation. Gomme, sans sortir de la vision, elle se mit à pousser des gémissements plaintifs, je m'approchai d'elle avec le verre à boire qui est placé près d'elle et où il doit toujours y avoir de l'eau bénite. Frappé de sa pâleur livide et de son aspect effrayant, je lui demandai si elle voulait boire, mais elle secoua la tête et dit d'une voix éteinte comme celle d'un agonisant : « Il faut que j'aie un peu d'eau fraîche bénie par la main d'un prêtre. 11 y a deux prêtres tout près de moi. Ils possèdent ce pouvoir divin; mais ils m'oublient et je reste
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languissante. Dieu veut que je vive de cela ; au moins, qu'ils ne me laissent pas mourir! » J'allai aussitôt dans la chambre de l'abbé Lambert, qui était tout à côté, et je trouvai, en effet, le confesseur près de lui, ce que ni elle ni moi ne pouvions savoir, parce que nous le croyions absent. Celui-ci bénit de l'eau fraîche et la lui porta. Elle but avec plaisir et dit : o Je suis soulagée. 0 11 lui dit alors par manière de plaisanterie : « Venez avec moi au nom de l'obéissance. > Alors cette personne, qui ressemblait à une morte, fit un effort pour se lever ; mais, comme l'ordre n'était pas donné sérieusement, elle retomba sans connaissance. Je fus singulièrement bouleversé de cette scène; je n'osai pourtant pas prier le confesseur de s'abstenir de semblables expériences, de peur de troubler les bons rapports. Mais la compassion m'arracha des larmes lorsque je la vis supporter cette épreuve si tranquillement et sans proférer une plainte.
€ Dans une autre occasion, je l'entendis s'exprimer ainsi à propos de la bénédiction sacerdotale : « Il est bien triste que les prêtres, dans notre temps, soient si indifférents en ce qui touche le pouvoir de bénir. On dirait souvent qu'ils ne savent plus ce que c'est que la bénédiction sacerdotale; beaucoup y croient à peine et rougissent de la bénédiction comme d'une cérémonie surannée et superstitieuse. Beaucoup enfin ne réfléchissent nullement & cette vertu et à cette grâce qui leur a été donnée par Jésus-Christ, et traitent la chose très-légèrement. Si on néglige de me bénir, c'est quelquefois de Dieu lui-même que je reçois la bénédiction ; mais, comme le Seigneur a institué le sacerdoce et lui a transmis le pouvoir de bénir, il me faut souvent languir et me consumer dans le désir que j'ai de recevoir la bénédiction. Tout dans l'Église ne fait qu'un seul corps, ; le refus de l'un est cause que l'autre reste affamé, i
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Le pèlerin pouvait se convaincre presque journellement de la vérité de ces paroles, en sorte qu'il éprouvait un sentiment de douleur toutes les fois qu'en l'absence du confesseur elle désirait de l'eau bénite et que celui-ci avait oublié d'en bénir. L'ayant trouvée un jour en proie à une fièvre brûlante, avec le gosier et le palais tout desséchés, il alla prendre pour elle un verre d'eau fraîche qu'il bénit avec la meilleure intention du monde devant la porte de sa chambre qui était fermée. La malade le reçut en souriant avec ces paroles : c Ah ! pourquoi n'êtes- vous pas prêtre?» Et, comme il s'en étonnait, elle lui avoua qu'elle l'avait vu bénir l'eau à travers la porte fermée. Cela lui fit une grande et singulière impression; mais il fut encore bien plus surpris lorsqu'un jour il acquit tout à coup la certitude qu'Anne Catherine lisait en lui ses pensées les plus secrètes et les plus fugitives. Un jour, pendant qu'il s'entretenait avec elle, son esprit fut traversé avec la rapidité d'un éclair par l'idée qu'elle mourrait peut-être bientôt et par le souvenir d'avoir lu quelque part, qu'après la mort d'une personne favorisée de grâces extraordinaires, un pape avait fait détacher sa main; alors, interrompant la conversation, elle sourit et lui dit : « Vous pensez à ma mort et vous voulez me couper la main. » Le pèlerin fait à ce propos la remarque suivante dans son journal : « En vérité, cela vaut la peine de penser à quelque chose! 11 est bien facile des'eniendre avec une personne qui, non-seulement lit dans votre ftme, mais qui va au-devant de la pensée avant qu'elle s'y soit clairement développée. »
9. D'autres incidents se présentèrent qui non-seulement le conduisirent à se faire une idée juste de l'Église, mais qui, en outre, excitèrent en lui un vif désir de mettre consciencieusement à profit pour le progrès de sa vie in-
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térieure la grâce que Dieu lui faisait en le mettant en rapport avec une créature si privilégiée. Voici comment il s'exprime à ce sujet :
* Je l'ai vue en prière. Ses mains blessées, toujours douloureuses aux doigts du milieu, reposaient sur sa poitrine, jointes ensemble et légèrement recourbées en dedans. Elle semblait sourire et son visage était celui d'une personne qui voit et qui parle, quoique les lèvres et les yeux fussent parfaitement clos. Sa vue me toucha profondément. La paix joyeuse et la piété profondément contemplative qui brillaient sur ce visage plein d'innocence et de candeur enfantine réveillèrent en hioi avec une extrême vivacité la conscience de mon indignité et de ma vie crimineUc. Dans lapaisible solennité de cet instant, je me tenais comme un mendiant devant elle ; je soupirais intérieurement et je disais avec l'émotion d'une douleur suppliante : Cl Ame pure, prie pour moi, pauvre malheureux gisant à terre, plein de ténèbres et de péchés et ne pouvant pas m'aider moi-même. »
« Je sens que je trouve ici une demeure et quelque chose me dit que je ne puis pas quitter cette admirable créature avant sa mort; je sens que la tâche à laquelle je dois consacrer ma vie est ici et que ma prière a été exaucée quand j'ai demandé à Dieu de me charger sur la terre de quelque chose qui ne soit pas au-dessus de mes forces et qui puisse contribuer à sa gloire. Je m'efforcerai, suivant mon pouvoir, de recueillir consciencieusement et de conserver le trésor de grâces que j'ai ici sous les yeux. »
Cette sérieuse impression devint chez lui de plus en plus profonde et, peu de temps après, il résumait ce qu'il avait éprouvé jusqu'alors dans cet aveu significatif :
« Les merveilleux incidents au milieu desquels je Tis^
l'innocence enfantine, la paix, la patience et la profonde sagesse dans les choses spirituelles de la pauvre paysanne illettrée près de laquelle s'ouvre pour moi comme un nouveau monde, me font sentir si vivement l'état misérable de ma propre vie pleine de trouble et de péchés, ainsi que la conduite absurde de la plupart des hommes, elles me montrent sous un jour si brillant le prix de tous ces biens perdus trop tôt^ la simplicité, la foi et l'innocence, qu'en songeant à ces trésors je verse du fond de mon cœur des larmes de repentir...
• Elle s'est confessée aujourd'hui ; elle tomba aussitôt aprèsenextaseel récita Ha pénitence les brasétendus.Jeconsidérais avec étonnemcnt la sainte expression de son visage, et je dois avouer que tout ce que j'ai jamais vu soit dans la réalité, soit en peinture, comme représentation de la piété, de la paix et de l'innocence, me paraissait en comparaison pauvre et inanimé. Comme je me préparais moi-même à la confession Je fus saisi d'une grande tristesse et d'un grand repentir; je me recommandai à ses prières et, pour me con* soler, elle m'adressa à la bonne mère de Dieu. < Ah! ditelle, la bonne mère de Dieu I Elle nous connaît bien, pauvres créatures que nous sommes, et nous conduit à Jésus, son enfant. Oh! quel immense trésor de grâces il y a dans l'Eglise ! Consolez- vous! nous avons dans ce trésor de quoi nous réconforter!... » Je sentis alors de nouveau que l'Eglise est pour elle quelque chose que, dans mon aveuglement, je ne puis encore comprendre, et je repassai dans mon ftme tout ce que j'ai éprouvé et tout ce que j'ai appris ici pour la première fois de ma vie. J'en fis la comparaison avec ma vie passée et ma conduite désordonnée, et il s'éveilla en moi un nouveau et sérieux désir de conversion^ Dans cette disposition d'esprit, je lui écrivis une lettre où je m'humiliais devant Dieu et où je lui faisais part de la tristesse que me causait mon état, la suppliant de continuer
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à prier pour ma conversion. Elle prit cette lettre avec beaucoup de bienveillance. Je ne vis pas qu'elle la lût; mais elle savait bien ce qu'elle contenait et peut-être encore plus qu'elle ne contenait...
c La bonté et la confiance naïves que me témoigne cette créature privilégiée sont quelque chose qui me relève et me fait un bien extraordinaire, car elle est si parfaitement, si véritablement chrétienne ! Personne n'a jamais connu comme elle la misère de mon âme et l'énormité de mes fautes; je ne les connais pas moi-même à ce degré, car elle mesure et pèse les choses avec une justesse et une clairvoyance que je n'ai pas ; mais elle me console et m'assiste...
a Maintenant je reconnais ce qu'est l'Eglise et comment elle est quelque chose d'infiniment supérieur à une réunion de personnes animées des mêmes sentiments. Oui, elle est le corps de Jésus-Christ qui, comme son chef, est essentiellement uni à elle et qui a avec elle des rapports intimes où il n'y a jamais d'interruption. Maintenant je reconnais quel trésor immense de grâces et de biens de toute espèce l'Eglise a reçu de Dieu, lequel ne peut se communiquer aux bommes que par elle et en elle. i>
10. Ces dernières phrases se rapportaient aux divers entretiens dans lesquels Anne Catherine avait combattu les vues erronées du pèlerin et avait fait ressortir avec force la pureté et la complète vérité de la foi catholique. Encore dominé par le faux mysticisme d'après lequel il ne voyait dans l'Eglise t qu'une communauté formée de tous les enfants de Dieu, sans distinction de confession extérieure, » il n'avait pas été médiocrement surpris lorsqu'Anne Catherine, dès les premiers jours de son séjour. à Dulmen, l'entendant parler dans les termes les plus élogieux « des frères séparés extérieurement, mais unis par l'esprit,
parce que tous appartiennent à l'Eglise universelle, > lui fit cette réponse grave et concluante :
« H n'y a qu'une Eglise, l'Eglise catholique romaine! Et, quand il ne resterait sur la terre qu'un seul catholique, celui-ci constituerait l'Eglise une, universelle, c'est-à-dire catholique, TEglise de Jésus-Christ, contre laquelle les portes de Tenfer ne prévaudront pas. » Et comme 11 objectait que pourtant tous ceux qui croient au Christ sont certainement enfants de Dieu, elle répondit : « Si Jésus- Christ dit que les enfants de Dieu doivent honorer et aimer Dieu comme leur père, il faut bien aussi qu'ils appellent leur mère la mère bien-aimée de Dieu et qu'ils aient le sentiment qu'elle est leur mère. Quant à celui qui ne voit pas cela, qui ne le fait pas et ne le pratique pas de lui-môme sans autre explication, le Notre Père est pour lui une vaine formule et lui-même est loin d'être un enfant de Dieu. » Puis, revenant à l'Eglise, elle continua : a La connaissance de la grandeur et de la magnificence de cette Eglise, dans laquelle les sacrements sont conservés avec toute leur vertu et leur sainteté inviolable, est malheureusement une chose rare de nos jours, même chez les prêtres. Et c'est parce que tant de prêtres ne savent plus ce qu'ils sont que tant de fidèles aussi ne savent plus ce qu'ils sont et ne comprennent plus le sens de cette parole, ft appartenir à l'Eglise, d Afin que nul pouvoir humain ne pût détruire l'Eglise, Dieu a fait de la consécration sacerdotale un signe ineffaçable. Quand il n'y aurait sur la terre qu'un seul prêtre régulièrement ordonné, Jésus- Christ serait vivant dans son Eglise comme Dieu et homme au moyen du très-saint sacrement de l'autel; quiconque, étant absous de ses péchés par le prêtre, reçoit ce sacrement, celui-là seul est véritablement uni à Dieu. >