Sa mère octogénaire était morte près d'elle à Dulmen
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le 12 mars 1817. Depuis la suppression du couvent, elle n'avait visité sa fille à Dulmen qu'une seule fois, lorsqu'était arrivée à Flamske la première nouvelle de l'enquête ecclésiastique dont Anne Catherine était menacée. Mais quand elle sentit approcher la mort, elle voulut mourir dans le voisinage de son enfant. Elle se fit conduire le 3 janvier 1817 à Dulmen, où Anne Catherine lui avait préparé un lit de mort près de son propre lit de douleurs. La pieuse malade, dont les prières et les souffrances expiatoires avaient déjà apporté à tant de mourants la consolation et le salut, n'avait jamais cessé de se préoccuper de la position de sa vieille mère, et elle avait demandé à Dieu l'assurance qu'elle pourrait lui rendre à sa dernière heure tous les services auxquels la portaient si vivement l'amour filial et la reconnaissance. Une seule chose avait inquiété et tourmenté son humble simplicité, c'était la crainte qu'à cause de son état de souffrances extraordinaires, elle ne put pas prendre envers sa mère la position d'une simple et innocente enfant et lui rendre les soins physiques nécessités par son état. Mais encore en cela elle eut la consolation que, tant que sa mère resta près d'elle, l'impression de ses souffrances fut adoucie et qu'elle-même se trouva capable de remplir tous les devoirs d'une fille reconnaissante.
Le 28 décembre 1817, Wesener, à son grand étonnement, trouva Anne Catherine assise sur son séant dans son lit, et, comme il demandait la cause de ce retour de forces tout à fait inexplicable pour lui,lepèreLimberg lui raconta ce qui suit :
c La veille de la fête des saints Innocents, elle a été deux heures en extase et elle est revenue à elle %ans que je lui en aie donné l'ordre. Elle m'a demandé alors d'un ton très-animé si elle pouvait se lever, et, quand je le lui eus permis, elle se mit sur son séant si résolument et si leste-
ment que j'en fus effrayé. Elle put même se tenir droite sans aide, jusqu'au moment où je lui ordonnai de se recouclier. Elle me dit alors : « Monguide m'a menée à un endroit où j*ai pu voir le meurtre des saints Innocents et la grande magnificence avec laquelle Dieu récompensa ces victimes d'un âge si tendre, quoiqu'elles n'eussent pu coopérer activement à la confession du saint nom de Jésus. Tadmirais l'immensité de leur récompense, et je me demandais ce que je pouvais donc espérer, moi qui, depuis si longtemps déjà, avais eu à souffrir bien des affronts et bien des peines et à pratiquer la patience pour l'amour de mon Sauveur? Là-dessus, mon conducteur me dit : « Dans ce qui t'appartient, bien des choses ont été dissipées, et toimême en as laissé perdre beaucoup; toutefois, persévère et sois vigilante, car ta récompense aussi sera grande. > Gela m'enhardit à lui demander si je ne pourrais pas recouvrer l'usage de mes membres et même prendre de la nourriture? — « Ce que tu désires te sera donné potir ton soulagement, me fut-il répondu, et tu en viendras même à pouvoir manger quelque chose. Seulement sois patiente ! > — « Comment ! répliquai-je, ne puis-je pas dès à présent quitter mon lit?» — « Assieds-toi dans ton lit, en présence de ton confesseur, me fut-il dit, et attends pour le reste ! Ce que tu as et ce que tu souffres n'est pas pour toi, mais pour beaucoup d'autres. > Là-dessus, je m'éveillai, et je pus me redresser dans mon lit. »
8. Le mieux se soutint, et une semaine après Wesener put écrire dans son journal:
« La malade est toujours en état de se redresser seule ; elle a même déjà pu une fois s'habiller sans l'aide d'autrui et quitter son lit. Je me suis décidé alorsà essayer de lui faire prendre quelque nourriture ; en le lui annonçant, je fis celte observation : «Que dira le professeur B... quand ilap-
prendra que vous pouvez vous lever et manger ?» A quoi elle répondit : « Je ne sais pas ce qui adviendra encore de moi ; mais je ne me suis jamais inquiétée de l'approbation des hommes Leurs opinions me sont indifférentes, sauf le cis où je ne puis m'empôcher d'avoir pitié de leur aveuglement Dois-je souffrir desaffronts? je le veux bien, pourvu que cela tourne à la gloire de Dieu; si j'ai quelque chose h manifester comme son indigne instrument, le Seigneur le confirmera. » Elle se refusa encore à essayer de prendre de la nourriture, jusqu'à ce que son confesseur en eût décidé. »
Wesener rapporte à la date du 16 janvier : « Elle peut maintenant, sans malaise et sans vomissements, prendre chaque jour quelques cuillerées d'eau et de lait mêlés en parties égales. Je crois qu'elle aurait déjà recouvré encore plus de force, si elle ne se consacrait pas à soigner sa vieille mère malade. Cependant elle est toute joyeuse de ce que l'extrême bonté de Dieu la met maintenant en état de s'acquitter dans une certaine mesure envers sa bonne mère pour la tendresse que celle-ci lui a prodiguée dans son enfance. Le vendredi 17 janvier, les plaies n'ayant pas saigné, elle s'est livrée entièrement à l'espérance que les stigmates disparaîtraient. Mais cette espérance ne s'est pas réalisée. — Vers la fin de janvier, elle a pu plusieurs fois prendre et garder un peu de bouillon de viande trèsléger.
« 14 février. Elle continue à être pleine de sérénité et de contentement, quoique jour et nuit elle souffre cruellement de la douleur que lui cause le spectacle de sa mère bien-aimée attendant la mort à tout moment.
« 21 février. Le mieux qui s'était manifesté ne se soutient pas. La compassion que lui inspire sa mère malade
me semble en être cause Sa mère est morte dans la
soirée du 12 mars. La malade en est très-affectée et tout
hOi VIE D'ANNë CATHËKINE EMMERICR
inquiète, parce qu'elle craint de n'avoir pas soigné sa mère comme elle l'aurait dû.
« 20 mars. Elle est aussi faible et dans un état aussi précaire qu'auparavant ; cependant elle exprime une reconnaissance touchante envers Dieu dont la main secourable lui a rendu de la force pendant tout le temps qu*a duré la maladie de sa mère. »
CX^MENT BRBNTANO A DULMBN. — l'INFLUEMCB D*ANNB GATBBIUNV SUR SA VIE INTArIEURE.
1. Wesener a noté un entretien très-significatif qu*il eut avec Anne Catherine le 26 septembre 1815. II la trouva très-attristée à cause d'une lotion d'eau-de-vie que sa sœur, sur Tordre du confesseur, lui avait administrée sans aucun ménagement, et il chercha à la consoler en lui insinuant que Dieu se servait de cette sœur comme d'un instrument pour l'amener à la perfection et que, par conséquent, il ne permettrait pas que ladite sœur se perdit, malgré ses nombreux défauts. Il s'ensuivit un long entretien dans lequel Anne Catherine s'exprima ainsi :
« J'ai toujours regardé l'assistance du prochain comme une vertu particulièrement agréable à Dieu; dès ma plus tendre jeunesse, j'ai prié Dieu de me donner la force de servir mes semblables et de leur être utile. Je sais maintenant qu'il a exaucé cette prière. Mais foi encore une autre tâche à remplir avant ma mort. Je dois encore révéler beaucoup de choses avant de mourir; je sais et je sens bien que j'ai cela à faire, mais je ne le puis pas^ et la raison principale est la crainte que ce que j'ai à dire ne m'attire des louanges. Je sens aussi très-bien que cette crainte est répréhensible ; je devrais communiquer ce que j'ai à dire en toute simplicité, pour l'amour de Dieu et de la vérité ; mais je ne suis pas encore arrivée au véritable point de vue; je dois encore rester couchée jusqu'à ce que j'aie appris à me surmonter entièrement. » Wesener lui ré-
pondit qu'il ne pouvait croire que la prolongation, incompréhensible pour lui, de la vie d'Anne Catherine eût pour but unique sa personne môme, c'est-à-dire l'accroissement de sa perfection personnelle, car autrement elle serait déjà en purgatoire ; alors elle reprit : « Plût à Dieu que j'y fusse ! Néanmoins il est certain que ce n'est pas pour moi seule que je suis ici couchée sur un lit de douleurs; et je sais pourquoi je souffre. Vous ne devez rien faire connaître sur moi avant ma mort. Ce que j'ai ne me vient pas de moi. Je ne suis qu'un outil dans la main du Seigneur. De même que je puis à ma volonté poser ici où là mon petit crucifix, il faut aussi que je trouve bon tout ce que Dieu veut et fait de moi, et que je le fasse avec joie. En réalité, je sais bien pourquoi je suis ici couchée, et la dernière nuit j'ai reçu de nouveau des informations à ce sujet. J'ai toujours demandé à Dieu, comme une grâce particulière, de souffrir, et, si c'est possible, de satisfaire pour ceux qui s'égarent par erreur et par faiblesse. Mais, comme cette ville et le couvent qui y existait m'ont accueillie, moi, pauvre fille de la campagne, que plusieurs couvents avaient déjà repoussée, je me suis tout particulièrement offerte pour Dulmen. J'ai eu la consolation de voir que Dieu a agréé ma prière ; j'ai déjà détourné de cette ville quelque chose dont elle était menacée et j'espère que je pourrai encore lui être utile par la suite. »
2. Trois années s'écoulèrent encore avant que se présentât pour Anne Catherine la possibilité matérielle de communiquer ses contemplations à quelqu'un qui pût employer ses forces et son temps à les rédiger. Ce devait être Clément Brentano, lequel, ne se dont «nt guère que sa personne, présente en esprit depuis des années à la pieuse voyante, était l'objet de ses prières et de ses souffhinces expiatoires, fut conduit à D jlmen par une occasion toute
fortuite. Sailer, alors professeur à Landshut, avec lequel Brentano entretenait une correspondance touchant les affaires de sa conscience, lui avait fait connaître son projet d'aller, pendant les vacances d'automne, à Munster et à Sondermuhlen, chez le comte Frédéric de Slolberg, et il l'avait engagé à se rendre de Berlin en Westphalie pour s'y rencontrer avec lui. Comme Sailer avait pour compagnon de voyage Christian Brentano, qui avait fait connaissance avec Anne Catherine Tannée précédente et qui avait aussi intéressé à elle son frère Clément, celui-ci eut l'idée de profiter de sa rencontre avec Sailer pour faire une courte visite à Dulmen. A cela se bornaient les vues de Clément, et, en entreprenant ce voyage, rien n'était plus éloigné de sa pensée que de faire un séjour tant soit peu prolongé dans la petite ville de Dulmen, fort dénuée d'attrait pour lui. Sondermuhlen avait été désigné comme le lieu du rendez-vous ; mais, lorsque Clément y arriva, Sailer n'avait pas encore fait savoir quel jour il viendrait. Là-dessus, Brentano se décida à se rendre à Munster pour y voir Overberg, puis de là à Dulmen.
« Le jeudi 24 septembre 1818, dit son journal, j'arrivai à Dulmen vers dix heures. Wesener annonça ma visite à la sœur Emmerich, afin qu'elle ne s'en émût pas trop. Elle m'accueillit amicalement. Nous arrivâmes, en passant par une grange et par de vieux celliers, à l'escalier en pierre qui conduit chez elle. Nous frappâmes à la porte. Sa sœur ouvrit, et nous entrâmes par la petite cuisine dans la pièce du fond où elle est couchée. Elle me salua et me dit d'un air aimable qu'on me reconnaissait à ma ressemblance avec mon frère. Son visage empreint de pureté et d'innocence excita en moi une joie intérieure, ainsi que la vivacité et l'aimable enjouement de sa conversation. Je ne trouvai ni dans sa physionomie, ni dans toute sa personne, aucune trace d'effort ou d'exaltation. Quand elle
parle, ce n'est pas pour &ire une leçon de morale ou un lourd sermon sur le renoncement; son langage n'a point cette fadeur doucereuse qui rebute. Tout ce qu'elle dit est bref, simple, uni, mais plein de profondeur, plein de charité, plein de vie. Je fus tout de suite à mon aise; je comprenais tout; j'avais le sentiment de tout. »
Nous savons pourquoi il lut accueilli si promptement et si amicalement, Anne Catherine voyait enfin arriver près d'elle rinstrument depuis longtemps désiré au moyen duquel devaient être recueillies les communications que Dieu lui avait ordonné de faire;. mais il était encore, par rapport aux services qu'il devait rendre, ce que la souche de la forêt est à l'œuvre de sculpture que l'art du mattre doit en faire sortir. Par quels moyens Anne Catherine fîxera-t-elle près d'elle cet étranger qui par ses tendances et ses instincts vit dans un monde tout différent? Gomment occupera-t-elle cet esprit encore plein d'agitation , n'obéissant qu'à ses impulsions et à ses caprices, lequel, après de longs et dangereux ^rements, a commencé depuis quelques mois à peine à chercher la voie qui conduit au salut? Au bout de quelques semaines, elle put déjà lui faire cet aveu :
« Bien souvent je suis toute surprise de ce que j'en suis venue à vous parler avec tant de confiance et à vous communiquer bien des choses sur lesquelles je n'ai pas coutume de m'ouvrir avec d'autres personnes. Dès le premier moment, vous n'étiez pas un étranger pour moi; je vous connaissais avant que vous vinssiez me voir. Souvent, dans les visions où des événements futurs de ma vie me sont indignés, j'ai vu un homme d'un teint très-brun écrivant près de moi : c'est pourquoi, quand vous êtes entré pour la première fois dans ma chambre, je n'ai pu m'empêcher de me dire : « Ah ! le voilà ! »
Clément, toutefois, n'avait alors d'autre pensée que de
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faire de la vie d*Anne Catherine le sujet d'une narration plutôt romanesque qu'historique.
(( Je m'efforcerai, écrivait-il dans son journal, de noter pour moi ce que j'apprends de la malade ; j'ai l'espoir de devenir son biographe. »
Ses idées & ce sujet ne s'élevaient pas encore au-dessus d'un travail purement poétique, comme le prouvent son journal et les lettres qu'il écrivait à des amis éloignés pendant les premières semaines de son séjour à Dulmen.
« Elle parle (c'est ainsi qu'il célèbre les louanges d'Anne Catherine) comme une fleur des champs et comme un oiseau des bois dont le chant a un son merveilleusement profond et souvent même prophétique. » Tantôt elle est pour lui « l'amie merveilleuse, bienheureuse, aimable, digne d'être aimée, rustique, naïve, enjouée, malade k la mort, existant sans nourriture, vivant d'une vie surnaturelle. » Tantôt c'est « une âme pleine de sagesse, délicate, fraîche, chaste, éprouvée, complètement saine, et avec cela toute campagnarde, » qui, à chaque minute, le surprend par la ressemblance de caractère, de langage et de manières qu'il croit lui trouver avec une personne qui le touche de près; tantôt enfin il espère changer d'un seul coup toute sa position extérieure. « Tout ici, dit-il, pourrait être remis en bon état au moyen d'une créature fidèle, nitelligente et pieuse qui la déchargerait des soins domestiques et, assise près de son lit, ce qui est le plus beau si^e du monde, dirigerait le petit ménage et éloignerait tout ce qui peut troubler. »
3. Anne Catherine supporta avec une patience infinie cet homme dont toute la manière d'être formait un tel contraste avec la sienne ; elle le traita avec cette bonté attrayante qu'elle témoignait d'ailleurs aux plus pauvres et aux plus humbles de ceux qui s'approchaient de son lit;
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mais elle lui montra, en outre, une confiance pleine d'abandon dont il fut touché jusqu'au fond du cœur. U so décida donc plus facilement à attendre, <]ans la localité fort peu attrayante pour lui de Dulmen, Varrivée impatiemment désirée, mais retardée d*une semaine à l'autre, de Sailer et de son frère. La première impression que lui lit la petite ville est plaisamment décrite dans son journal. *
« Cet endroit^ dit-il, offre beaucoup de ces choses que peuvent goûter les âmes simples. C'est une petite ville agricole où il n*y a ni art, ni science, où l'on n*a nulle idée de la littérature, où l'on ne sait rien d'aucun poète, et où, le soir, on trait les vaches devant la porte de la plupart des maisons. Presque tous les habitants portent des sabots, y compris malheureusement les servants de messe. Les enfants courent dans la rue au-devant de tout passant qui a un peu d'apparence et lui font des baisemains. Maint pauvre promet à celui qui lui Êtit une aumône de fiadre pour lui le chemin de la croix dans la soirée avec ses enfants, et, en réalité, la veille des fêtes, ce chemin avec ses représentations de Jésus portant sa croix est toujours fréquenté par des bmilles en prière. Les travaux délicats du beau sexe consistent à cultiver les champs et les jardins, à préparer le lin, à le briser, à l'afiiner, à le filer, à blanchir la toile, etc. ; même les filles de bourgeois aisés sont habillées comme les servantes le sont ailleurs* Dans tout l'endroit, on ne trouve pas un roman, et jusqu'à un certain point aussi la mode n'y existe pas; chacun porte le vêlement qu'il a, jusqu'à ce qu'il tombé en lambeaux; et, pourtant, il y a ici une grande route de poste, un hdtei de la poste et la résidence d'été d'un duc médiatisé de Groy- Dulmen lequel a une maison de trente personnes au moins. Avec tout cela, chacun parle d«'S progrès inouïs qu'ont fiiit depuis dix ans le luxe et la corruption des mœurs. »
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Mais la bienveillance amicale avec laquelle Anne Catherine, d*aprè& le désir de son confesseur, le laissait chaque jour venir plusieurs fois près de sa couclie de malade et écoutait tout ce qu*il lui disait des incidents de sa vie et des choses qui l'intéressaient, le réconcilia de plus en plus avec les privatious que lui imposait le séjour de Dulmen. Il vit, dans Tintérét que prenait Anne Catherine à sa vie passée, la preuve irréfragable que maintenant elle était uniquement préoccupée de ce qui le touchait de plus près et de ce qu'il y avait de plus important pour lui. Cet homme, habitué à agir d'après ses premiers mouvements les plus irréfléchis, se trouva chaque jour plus fortement attiré par là ; mais, pendant que sa seule pensée était de prêter l'oreille « au chant prophétique d'un petit oiseau des bois, » Anne Catherine travaillait très-sérieusement au progrès de son âme et cachait ses propres souffrances et ses sacrifices sous une profusion de douceur et de bonté afin de ne pas fisdre reculer ce novice dans la vie spirituelle. Toute sa manière d'agir, jusqu'à la plus simple parole, était dirigée avec le tact merveilleux qui la caractérisait vers un but unique, qui était de le réconcilier pleinement avec Dieu, et de renouveler à fond son intérieur par mie soumission filiale à l'Eglise et par une pleine et sincère adhésion à la sainte foi catholique. Ses visions prophétiques ne lui semblaient devoir être réalisées que quand elle aurait amené Tétranger à courber son esprit sous le joug de l'obéissance aux préceptes divins et à adopter les prescriptions de la religion comme Tunique et suprême règle de toutes ses actions et de toutes ses pensées. Elle savait dire au moment opportun ce qui pouvait le mieux porter coup, et ainsi ses paroles tombaient comme des semences dans le cœur de Brenlano où elles germaient et prenaient racine avant qu'il eût pu s'apercevoir qu'il s'agissait de quelque chose de bien autrement élevé qu'un butin poéti*
que à recueillir ou que l'attrait de la nouveauté et de Textraordinaîre pour cette nature richement douée, mais blasée sur toutes les jouissances de l'art.
4. Cette direction donnée au pèlerin (1) pour le préparer graduellement à une intelligence plus profonde de* lu mission d'Anne Catherine et & la rédaction de ses visions est un fait décisif dans la vie de la servante de Dieu, et elle mérite d'autant plus d'être étudiée attentivement que la correspondance de Clément Brentano, incomplètement publiée, ne suffit pas pour donner une idée juste et claire de la manière dont les choses se passèrent. Il semblait n'avoir été conduit à Dulmen que par un enchaînement de circonstances fortuites ; mais Anne Catheriney reconnaissait la direction de la divine providence, et, au bout de quelque temps, elle éveilla dans le pèlerin luimême le pressentiment que la prolongation involontaire de son séjour pouvait devenir d'une grande importance pour sa vie tout entière. Il est généralement difficile à l'homme de comprendre l'appel que Dieu lui adresse et de s'affranchir de ses penchants et de ses habitudes invétérés pour répondre à cet appel et pour accomplir la t&che qu'il lui assigne ; mais, d'un autre côté, il y avait dans la riche nature du pèlerin, avec sa vie passée si pleine de vicissitudes, bien des choses qui, à en juger humainement, devaient le faire paraître, malgré ses rares facultés, moins propre qu'un autre & remplir les vues de Dieu. Lors de son arrivée à Dulmen, il venait d'accomplir sa quarantième année, et il n'y avait que peu de temps qu'il avait donné suite à sa résolution de se réconcilier avec Dieu et avec l'Eglise, & laquelle il était devenu complètement étranger et qu'il connaissait encore assez mal.
(1) C'est ainsi qne, plus tard, Clément Brentano fut nommé par Atam Catherine, et nous devons ici lui conserver cette désignation.
« Les formes du culte catholique, écrivait-il peu de temps auparavant à un ami, sont devenues pour moi aussi inintelligibles et aussi déplaisantes que celles de la synagogue. Je sens que je ne suis pas heureux; mais je sens aussi que si je cherche le repos de mon âme dans le christianisme catholique, je me trouverai dans une telle perplexité et dans un tel embarras que mon état sera encore pire qu*auparavant. Il y a à chaque pas mille choses qui me déconcertent quand je m'approche de TÉglise catholique. » Au contraire, il se sentait tellement attiré par le cercle piétiste d'un pasteur protestant de Berlin qu'il disait : « L'Eglise de l'excellent H... m'a pour la première fois de ma vie fait ressentir l'impression d'une communauté. Il n'y a rien là qui me trouble; tout, au contraire, m'attire. Quoique dans l'Eglise catholique il n'y ait plus rien pour moi qui me rattache intérieurement à elle, je ne vais pourtant pas chez H... par suite d'une certaine répugnance à me séparer d'elle entièrement.» Cette répugnance qu'il ne pouvait pas s'expliquer lui-même, l'empêchait encore de faire le dernier pas; mais il avait bien montré combien large et profond était devenu Tabime qui le séparait intérieurement de l'Eglise, en écrivant ces tristes paroles : a La transmission magique de l'esprit de Dieu par l'imposition des mains ne peut pas avoir plus de réalité à mes yeux que la dispensation du génie poétique par le couronnement du poeta lawreatusy > et ailleurs : « Quel abîme entre la Gène du Seigneur et l'hostie dans notre ostensoir (1)! »
Dans une semblable disposition, il n'y avait pas de voix à laquelle l'oreille du pèlerin ne s'ouvrit plus facilement qu'à celle de la vérité. Il se plongeait dans les écrits de Jacob Boehme et de Saint-Martin ; il s'enthousiasmait
(1) Corretpondance, t. I, p. 180, etc.
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pour la secte pseudo-mystique de Boos et de Gossner, où il voyait « la fidèle image des temps apostoliques et une manifestation très-redoutable pour le siège de Rome ; > il se laissait volontiers entraîner sur ces sortes de voies, et il en arrivait à proférer contre TEglise ces paroles pleines d'injustice et d*amertume :
« Chez quels peuples la doctrine de Jésus s*est-elle le mieux manifestée ? chez les chrétiens purement papistes, chez les protestants, les réformés, les grecs, les mennonites, les herrnhutes? où donc? où donc? Que chacun en juge comme il peut. Si Ton me dit que ce sont les catholiques qui sont dans le vrai, je demande pourquoi il faut leur retirer la Bible afm qu'ils restent catholiques ? Celui qui est dans le vrai, c'est Jésus ; lui seul est le médiateur; enti-c lui et rhomme il n'y eu a pas. L'unique connaissance qu'on puisse avoir de lui vient de sa doctrine, de la nature et du cœur humain en rapport avec celle-ci, et dans le rapport le plus immédiat. Je dois éviter tout ce qui me trouble et m'éloigne de lui en voulant m'amener maladroitement à lui. Quand on me crie d'une voix impérieuse : « C'est ici, c'est ici qu'est la vraie voie ; tu dois faire telle et telle chose; ainsi le veut la véritable EgUse! » cela me déconcerte, me jette dans la confusion et me met à la torture. »
Le pèlerin, il est vrai, poussé par l'inquiétude de son &me qui aspirait à la paix, s'était approché des sacrements; mais, lors de son arrivée à Dulmen, les vues contraires à la foi n'étaient pas surmontées en lui. Il se trouvait dans un état de fermentation dont il ne put sortir en véritable converti que dans le voisinage d'Anne Catherine et sous l'influence de la bénédiction qui émanait d'eUe.