CHAPITRE XVI
Marche triomphante du Roi. — Bref du pape au chancelier du Prat. — Bataille de Marisrnan.
François Ier ne tarda pas à entrer dans Pavie. Là il reçut du pape un bref qui le comblait de ses bénédictions et de ses prévenances, un bref rempli de témoignages de confiance en sa religion et de louanges à l'occasion du traité qui venait d'être conclu. Puis, quelques jours après, l'évêque de Tricarie en remit un autre au chancelier du Prat, inspiré par les mêmes sentiments et rempli des termes de la gratitude pontificale pour l'appui qu'il avait donné au saint-siége auprès de François Ier1.
Ce fut encore durant le séjour de François Ier à Pavie qu'il reçut du sieur de Selliers, son ambassadeur à Rome, des lettres « par lesquelles il l'informoit que le pape et le concile de Latran avoient décerné une citation péremptoire et finale audit seigneur et à l'église gallicane, pour venir alléguer causes pour lesquelles la pragmatique ne devoit être abrogée. Sur quoy le
1 Bibl. imp., f. Saint-Germain, fr., 980; Mémoires dressés par un secrétaire du chancelier du Prat. — loir le n° k de V Appendice à la fin du volume.
dit seigneur manda au sieur de Selliers que de bref enverroit ambassadeur devers le pape, pour deffendre icelle pragmatique, ou que, au lieu d'icelle, on fit un concordat qui fut proffitable pour l'église gallicane1.»
Ainsi tombent les reproches dont le Roi et le chancelier furent écrasés à ce sujet. D'autres et d'irrécusables témoignages de l'opposition que François Ier et son ministre tentèrent d'apporter à l'abrogation de la pragmatique prendront place en leur lieu. Dès lors il demeure acquis que la volonté du pape prévalut sur celle du souverain et sur les efforts d'Antoine du Prat. Ils se soumirent à cette volonté en la modifiant et en la rendant aussi favorable que possible à l'indépendance de la couronne et du pays, à la majesté de l'Église de France. Leurs louables motifs en subissant cette volonté et l'imposant à leur tour aux grands corps qui se révoltaient contre elle, étaient le désir de la paix, l'amour de la foi, la résolution de demeurer uni au saint-siége. Telles furent les causes qui, plus tard, inspirèrent au chancelier l'éloquence et l'inflexible énergie qu'il déploya au nom du Pioi. Une fois liés par des traités, par sa parole, par des serments envers le souverain pontife, ce Roi très-chrétien et chevalier ne pouvait, sans mentir à son caractère et à son titre, sans abaisser sa couronne, sans amoindrir le prestige de son autorité, renoncer pour des clameurs et pour des haines à des traités qu'il avait repoussés d'abord dans son amour pour le pays, et que le même dévouement lui fit plus tard jurer et soutenir.
Toujours avançant et combattant, le Roi et le chan-
i Bibl. imp., f. Saint-Cmn., IV., 980; Mémoires dressés par wn secrétaire du chancelier du Prat. — loir le n" 4 de Y Appendice à la (in du volume.
celier du Prat, par ses ordres, s'occupaient ainsi de tous les besoins du royaume, et les dangers de la campagne n'éloignaient point leurs regards et leurs soins des autres intérêts de la France.
Durant les marches et les campements qui précédèrent la bataille de Marignan, les périls qu'amène l'imprudence, ou peut-être même ceux que concerte la trahison, menacèrent les chefs de l'armée, ceux du conseil et ceux de l'action. « Au camp près de Verceil, le feu fut mis au logis de M. de Vendosme et brusla la plus grande partie du logis et de celuy de monsieur le chancelier qui estoit joignant. A cause du feu il y eust plusieurs de la cour qui y perdirent de leurs biens et leurs chevaux '. »
Puis, comme en toutes guerres, les surprises et les embûches jouèrent leur rôle ; et, dès le début de cette campagne, Antoine du Prat faillit tomber, ainsi que ThomasBohier, son parent, entre les mains des Suisses que le cardinal de Sion animait pour la bataille. « Thomas Bohier, général de Normandie, avoit la principale charge de faire venir vivres au camp. » Il approchait la personne du Roi, ses conseils avaient Fintluence méritée par ses importantes fonctions et par sa sagesse reconnue. « Ledit général de Normandie se porta toujours vertueusement et prudemment en ladite charge 2. » Mais il n'en soutint pas longtemps le fardeau, et il survécut peu au danger qu'il avait partagé avec Antoine du Prat, « la peste ayant atteint luy et autres gens de bien, sous les murs de Milan 3. »
1 Bibl. imp., f. Saint-Germ. , vol. 980; Mémoires dressés par un 'secrétaire du chancelier du Prat.
2 [d., lbid.
3 Journal d'un bourgeois de Paris, p. 149.
Les portes de cette ville allaient bientôt être ouvertes au Roi de France par la victoire de Marignan. Le chancelier du Prat eut part à ce succès, non pas dans la mêlée auprès du Roi, du connétable de Bourbon, du maréchal deChabannes, de Barthélémy d'Alvianne, qui en furent les vainqueurs ; du duc de Chatellerault, du comte de Sancerre, du prince de Tallemont, du sire de Mouy, qui en furent les victimes, et tous également les héros, mais dans les conseils qui la précédèrent et qui la déterminèrent. Durant l'action ellemême, il sut contribuer à sa vigueur et parer aux chances d'un revers par sa diligence et par son sangfroid. La bataille avait déjà longuement duré et la nuit s'était tellement établie, «qu'on ne savoitqui avoit du meilleur ; quand on ne vit plus, tout cessa, ce nonobstant les Suisses ne partirent point du camp, ayant intention le lendemain de recommencer la bataille. Aussy le Roy et toute l'armée demeurèrent la nuit au camp.
» Monsieur le chancelier quand fut averty que le Roy demeureroit toute la nuit au camp, se retira au logis dudit seigneur, et escrivit trois lettres missives au nom d'iceluy sieur :
» L'une au maréchal de Lautrec et bastard de Savoie, qui estoit ambassadeur pour le Roy, les avertissant de la bataille, et qu'ils missent ordre à leurs affaires, afin qu'ils ne fussent point surpris.
» L'autre à Barthélémy d'Alvianne, capitaine général des Vénitiens, afin qu'il se hastast de venir le plus tôt possible pour donner secours , si besoin on en avoit'. »
* Bitil. inip., f. Saint-Gei-m., fr.,980; Mémoires dressés paT un srrré. taire du chancelier «lu Prat.
ANTOINE DU PUAT. ll.'î
Celle-ci ne fut pas une clos moins importantes dans ses résultats. L'Alvianne, averti de la bataille vers minuit, par le courrier que lui avait dépêché Antoine du Prat, accourut, prit les Suisses à dos, et décida la victoire.
« La troisième lettre enfin fut à Louis Dars qui estoit à Pavie, afïïn qu'il gardast bien laditte ville de Pavie, qui eust esté une retraite si la nécessité y fust, et furent les dites lettres portées, qui servirent très bien '. »
Pendant ce temps, le cardinal de Sion, moins brave dans le combat que violent dans le conseil, se tenait en arrière, « ce dont bien luy prist2. » 11 était revêtu des insignes de sa dignité, et précédé de la croix, qui servait alors entre ses mains bien plus à fanatiser qu'à bénir. « Avant la fin delà bataille, averty que les Suisses avoient du pire, à grande course de son cheval il s'enfuyt et ne s'arrêta nullement à Milan, ne alla en son pays de Suisse, mais prit chemin droit aux Allemagnes, par devers l'empereur Maximilian 2. »
Ainsi furent anéantis par la mort et par la fuite, après toutefois une bataille acharnée, ces montagnards si confiants en leurs forces, si résolus à la victoire, « qu'avant de partir pour Milan, ils avoient délibéré, ne prendre aucun prisonnier, excepté le Pioy luymême, mais tuer tout2. »
Dans ses succès, comme plus tard dans ses revers, les pensées du I\oi se portaient d'abord vers Louise de Savoie, sa mère. « Il escrivit lettres à Madame, régente en France, narratives de la bataille, aussy la
1 Bibl. imp., f. Saint-Germ., fr., 980; Mémoires dressés par un secrétaire du chancelier du Prat.
2 fi/., ibid.
signifia aux princes chrétiens, et fit escrire aux bonnes villes de son royaume, afïm de remercier Dieu d'icelle belle victoire.
« Le Roy d'Angleterre, quand reçut les lettres que le dit seigneur luy escrivoit, contenant la ditte victoire, lesquelles luy furent présentées par messire Robert de Bapausme, ambassadeur du Roy, après qu'il les eust lues, fit semblant qu'il en estoit content ; toutefois sa contenance démontroit le contraire, et avoit les yeux rouges comme s'il eust volonté de pleurer1. »
Le maréchal de Trivulce, héros déjà de dix-sept batailles , appelait celle de Marignan un combat de géants, ne voulant plus laisser à ses autres faits d'armes que le nom de jeux d'enfants. Les portes de Milan s'ouvrirent alors à l'armée française. Maximilicn Sforce, qui s'était enfermé avec quelques débris des Suisses dans le château, craignit une trahison de ses défenseurs: il préféra un traité à la résistance. 11 inclina ses prétentions devant les droits du Roi, et lui livra, avec le château de Milan, celui de Crémone qu'il possédait encore. Moyennant une pension de soixante mille ducats, il consentit à se fixer en France, et à s'y faire non pas le sujet, mais le captif du Roi.
Immédiatement après la bataille, le Roi s'était fait armer chevalier par Bavard , puis reportant sa pensée des satisfactions de la gloire aux soins de l'ordre et de la paix qu'il voulait faire renaître, il nomma Antoine du Prat chancelier du duché de Milan.
1 Bibl. imp., f. Saint-'Germ., fr., §80*, mémoires dressés pat* un secrétaire du chancelier du Prat.