CHAPITRE XV
François I" part pour l'Italie. — Le chancelier du Prat l'accompagne.
François Ier que ses intérêts, non moins que les exemples de ses prédécesseurs, portaient vers l'Italie, ne tarda pas à tourner ses pas vers le riche héritage de Valentine de Milan , cette illustre belle-fille du Roi Charles V, cette illustre aïeule du Roi Louis XII et de Charles d'Orléans, comte d'Angoulême, son père. Le dernier vœu du défunt Roi, conforme à tous les efforts de son règne, avait eu pour objet cette grande conquête. Une armée, rangée déjà sur la frontière, n'attendait que ses ordres et sa présence pour la franchir de nouveau. La mort de Louis XII déconcerta ces projets ; mais la passion chevaleresque du jeune Roi pour la gloire s'empressa de les recueillir.
En montant sur le trône, François 1er avait joint à ses titres incontestés celui de duc de Milan, indice trop certain d'une ambition qui déjà avait coûté si cher à la France. 11 confirma l'alliance conclue avec les Vénitiens. Il renouvela avec Henri VIII le traité que son prédécesseur avait signé en devenant beau-frère de ce prince, et que venait de cimenter encore la loyale reconnaissance et le généreux payement de la dot et du
VIE DU CUANCELIKK ANTOINE DU PRàT. 105
douaire de Marie d'Angleterre*. 11 promit sa bellesœur, Renée de France, à Charles, Roi de Castille, souverain des Pays-Bas, depuis empereur sous le nom de Charles-Quint. Fort de ces amitiés trompeuses que formait le besoin du moment, que d'autres intérêts ne tardèrent pas à rompre, il partit pour l'Italie. Tandis qu'il s'avançait et, comme pour ouvrir la marche de ses triomphes, le maréchal de Chabannes, aidé du capitaine Bayard, du seigneur d'imbercourt et du seigneur d'Aubigny, détruisit les bandes que Prosper Colonne avait établies dans une petite ville nommée Villefranche, près Montcallier, sur la rivière du Pô, et il fit prisonnier Prosper Colonne lui-même.
Pendant ce temps le Roi traversa les Alpes parmi des difficultés que son courage et que l'ardeur de ses troupes surent vaincre. Les obstacles naturels qu'il dut surmonter n'étaient pas les moindres ennemis qu'il eût à combattre. « Plusieurs s'ébahirent, non sans cause, comment une si grosse multitude de gens etde chevaux, spécialement l'artillerie, peut passer par ce nouveau chemin, lequel en plusieurs lieux étoit fait de neuf, et avoit convenu trancher des rochers et faire des ponts de bois. Davantage, ledit chemin étoit fort étroit, et n'y pouvoit-on passer qu'un cheval à la fois, et falloit aller l'un après l'autre, et estre la plupart du jour à pied pour descendre les vallées qui estoient grandes et fort droites, tellement qu'un cheval avoit grand peine à descendre : d'autre part y avoit grande multitude de gens, et les lieues estoient grandes, en sorte que ce qu'ils en pouvoient faire en un jour estoit six lieues, encore falloit partir matin et arriver tard : et estoit le
» Du ïillet. Histoire de France.
chemin si haut entre les montagnes, que si un cheval faisoit un faux pas et tomboit, il estoit précipité plus de demie lieue en bas , qui n'estoient que roches et grands torrents d'eaux de neige qui fondoient; lesquels torrents estoient si impétueux, qu'un cheval n'y pouvoit tenir ferme son pied, et avoit convenu faire des ponts de bois auxdites vallées pour passer iceux torrents : outre on ne trouvoit personne aux villages, car les habitants s'enfuyoient au haut des montagnes, et laissoient leurs maisons vides. Il y eut plusieurs chevaux et mulets qui pour la grande presse furent précipités esdites vallées'. »
Tout en subissant et en surmontant ces difficultés, François Ier écrivait à ce sujet ce qui suit à Louise de Savoie : « Madame, ce quy me gardera de vous fère une longue lettre, sera que je monte à cheval, pour la trète qu'avons à fère, pour parfère le demeurant de la journée, vous assurant que nous sommes dedans le plus étrange pays où jamais fust homme de cette compagnie. Mais demain espère d'estre en la plène de Pyemont avesque la bande que je menne, quy nous sera un grand plaisir, car il nous fasche fort de porter les armes parmy les montagnes pour ce que la pluspart du temps nous faut estre à pied, et mener nos chevaux par la bride, et croy qui n'aroit veu ce que voyons, seroit impossible de croyre de mener gens de cheval et grosse artillerie comme fesons. Et croyez, Madame, que ce n'est pas sans peine, car si ne fusse arrivé, nostre artillerie la plus grosse fut demeurée. Mais Dieu mercy, je la menne avec moy ou bientôt
1 Bibl. imp., f. Saint-Gcrm., fr., 980 ; Mémoires dressés par un secrétaire) du chancelier du Prat.
après. Je ne dis rien de la défaite qu'a fêté le maréchal de Chabannes, et de la prise de Prosper Colonne, ny aussy du lèvement du siège de Susse, remettant tout sur le grand mestre. Vous avysant que fesons bon guest, ne sommes qu'à cinq ou six lieues petites des Suisses : et sur ce point vous va dyre bonsoir,
Votre très-humble et obéissant fils.
François. »
Antoine du Prat partageait ces fatigues; il avait suivi le Roi avec nombre de grands seigneurs et de vaillants capitaines, qui ne rapportèrent pas tous dans la patrie les lauriers que tous du moins, vivants et morts, cueillirent en cette expédition.
Ce fut alors que la ville de Milan non moins effrayée de ses prétendus protecteurs, les Suisses, qu'elle avait reçus dans ses murs, que de l'approche de cette armée conquérante, dépêcha vers le Roi des députés pour s'excuser d'avoir ouvert ses portes à de tels hôtes et de n'avoir point envoyé des vivres comme il lui était enjoint. Elle ajoutait à ces explications des serments de fidélité que le joug des Suisses ne lui permit pas de tenir.
« Puis le pape envoya au Roy, vers le même temps, l'évêque de Tricarie, Louis de Canossa, avec un bref par lequel il demandoit paix, amitié et confédération : il constituoit pour ses procureurs généraux monsieur le duc de Savoye et ledit évêque de Tricarie. Le Roy commit monsieur le chancelier pour traiter et conclure avec eux , et furent trois ou quatre mois pour accorder les articles dudict traité. A la fin il fut conclu pour par iceluy avoir bonne paix, indissoluble amitié et confédération entre le pape et le Roy, moyennant que le pape
rcndroit audit seigneur les cités de Parme et de Plaisance, estant du duché de Milan, et iceluy seigneur donneroit au magnifique Julien de Médicis, frère de notre saint-père le Pape, et mary de MUe Philiberte de Savoye, sœur du duc de Savoye, la duché de Nemours, sa vie durant, avec grosse pension, et si donneroit pension au magnifique Laurent de Médicis, nepveu de nostre saint-père, et plusieurs autres articles qui furent couchés audit traité '. »
Le Roi, continuant sa marche triomphante et redoutée, entra dans Turin, où il ne passa que deux jours. Il fit mander au duc de Savoie par le chancelier du Pratetparle sire delaTremoille, «qu'il vouloit qu'il le rejoignist et suivist, pour ce qu'on se doutoit qu'iceluy duc usast de simulation : ce que fit ledit duc de Savoye, obéissant au mandement du Roy2. »
* Bibl. imp., f. Saint-Germ., fr.,980 ; Mémoires dressés par un secrétaire du chancelier du Prat.
2 id., Ibid.