‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 27 sur 71 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Négociations au sujet du concordat, le chancelier du Prat les dirige.

En quittant le pape et Bologne, où le chancelier avait éclairé tous les conseils par son intelligence et dirigé toutes les négociations par son autorité, le Roi laissa Antoine du Prat pour suivre en son nom les travaux du concordat. Toutefois Ton peut répéter ici que si le chancelier dut céder enfin aux considérations impérieuses qui dès lors tracèrent sa conduite, et qui, dans la suite, dictèrent son langage, cène fut pas sans défendre encore la pragmatique sanction par de nouveaux et de suprêmes efforts. Bien que vicieuse clans son origine et défectueuse dans son application , elle avait pour elle l'attachement ardent des parlements et de l'université, dont le concours avait aidé sa naissance; du clergé, qui avait obtenu son élévation, ou qui l'espérait encore, grâces à ses règlements; des écoles fanatisées alors pour tout ce qui donnait matière à la fermentation et aux perturbations publiques; des populations enfin, étrangères à ses avantages, mais que l'habitude et des influences actives intéressaient à sa conservation.

En présence des nécessités que l'amour de la paix et le zèle de la foi imposèrent alors, il fallut abandonner une défense devenue impossible et dangereuse, et militer pour l'établissement d'une institution prochaine, en se pénétrant des périls de l'institution passée : proclamer les uns, célébrer les autres après les avoir compris; rendre la parole interprète et l'autorité complice de la nécessité plus que du désir; enfin se disposer à appuyer près des corps récalcitrants la nouvelle loi, à la leur imposer au besoin après l'avoir obtenue et rendue favorable autant que possible au bien de l'Église et aux droits sacrés de la France. Le Roi acceptant les inspirations du chancelier, et le chancelier se conformant aux ordres du Roi, abandonnèrent la pragmatique qu'ils avaient commencé par soutenir ; mais ils ne laissèrent perdre à la couronne de France aucun de ses avantages, à l'Eglise de France, rien de sa juste et vraie liberté. Celle-ci devint par les lois nouvelles moins troublée, moins agitée pour l'élévation de ses hauts dignitaires; mais non pas moins digne ni moins indépendante dans son gouvernement.

La pragmatique sanction, ce premier code des libertés de l'Église gallicane1, fut définitivement abrogée dans ces nouvelles conférences, dont il serait trop long de suivre pas à pas les travaux. Les papes l'avaient toujours attaquée et condamnée, jugeant « qu'elle livrait l'Eglise de France aux brigues, à la violence, aux simonies 2. » Ce règlement célèbre, tiré des conciliabules du concile de Baie et corollaire de ses décrets non moins que de ceux du concile de Constance3, avait

1 Anquetil, Histoire de France.

2 Audia, Vie de Léon X, |> 'il S.

s Artaud de Mmih.ii-, Histoire des souv. pont., t. 3, p. 334.

VVÏOINE DU PRAT. lfc29

été adopté sous le règne de Charles VIII, malgré les anathèmes et les résistances d'Eugène IV. A son exemple, ses successeurs maudirent la pragmatique sanction à l'égal d'une hérésie. Qui deinceps fuere pontifier* romani9 non secus ac perniciosam hœresvm exécrait

Le pape Pie II surtout la poursuivit de tout son pouvoir et de toute sa haine, l'appelant « une tache qui défigure l'église de France, un principe de confusion dans la hiérarchie ecclésiastique 2, » et se plaignant amèrement que, malgré la plénitude de la juridiction spirituelle attachée à son souverain pontificat, il n'eût plus en France d'autre pouvoir que celui qu'il plaisait au parlement de lui laisser.

Lorsqu'en 1/iGl mourut le Roi Charles Vil, le Roi Louis XI son fils, peu soucieux de la mémoire de son père et des institutions qu'il avait fondées ou défendues, promit au pape, sur ses instances et selon ses propres intérêts et penchants, l'abolition de la pragmatique3. Pie II, le félicitant de cette résolution, lui mandait « que cette action était la plus sainte et la plus glorieuse qu'il pût faire, et qu'elle le mettait au rang des Constantin, des Théodose, et des Charlemagne. » Le Roi Louis XI, peu fidèle à sa parole, plein de superstition , mais exempt de scrupules, éluda la pragmatique sanction : en d'autres termes, il en omit, ou il en invoqua l'exécution, selon la loi de ses intérêts et l'inspiration de son égoïsme.

Sous les papes Paul 11 et Sixte IV, qui succédèrent

1 Robert Gaguin.

2 M. l'abbé Guettée, Histoire (le l'a, lise de France, t. 8, p. 13. ■• EneasSylvius, Epist., 387.

à Pie II, la pragmatique sanction fut encore l'occasion de bien des dangers et de bien des luttes. Louis XI, proposant en l/j.7'2 un concordat nouveau dont les bases se rapprochaient de celui qui fut adopté sous le règne de François Ier, rencontra les oppositions du parlement et de l'université. Sa force, qui naissait de sa ruse plus que de son audace, qui demandait le succès à l'habileté et à la patience, plus qu'à la lutte, à la franchise et à la promptitude, s'inclina devant leurs remontrances. Il espérait ainsi s'être acquis toutes les reconnaissances, celle du parlement et de l'université par ses condescendances, celle du pape par le témoignage de son bon vouloir. Il comptait se ménager le droit et la chance de plaire au souverain pontife, lorsqu'il éluderait la pragmatique, obéissant en secret à ses intérêts : de satisfaire le parlement et l'université lorsqu'il l'observerait, suivant encore le même instinct de dissimulation et d'égoïsme.

Mourant bien jeune, après quelques années d'un règne agité par les troubles des Vaudois et par l'expédition de Naples, Charles VIII n'avait point porté de nouveaux coups à la pragmatique sanction, et ne lui avait point prêté de nouvelles forces. Elle avait été plutôt oubliée qu'observée. Au milieu des luttes ardentes qui avaient rempli ce règne, ces questions s'étaient assoupies, et l'amour du parlement, comme l'aversion des papes pour la pragmatique, avaient laissé tranquille l'indifférence du souverain à ce sujet, en présence d'autres dangers et d'autres besoins.

En 1^98, Louis XII succédait à son beau-frère sur le trône : en 1503, Jules II remplaçait sur le saintsiége Alexandre VI. Les querelles à l'occasion de la pragmatique reprirent alors avec une animosité toute

nouvelle. A son avènement au trône, Louis XII avait confirmé cette loi. Le parlement veillait soigneusement a son observation. Louis XII et l'empereur Mâximilien, irrités contre le pape qui s'était déclaré leur ennemi, avaient réuni un concile à Pise, pour la réforme de l'église dans son chef et dans ses membres. Le pape, après avoir dégradé les cardinaux qui avaient prêté leur ministère à cette convocation, se hâta d'indiquer un autre concile à Latran, en lui donnant les mômes intentions réformatrices, et pour parer le coup que devait lui porter le concile de Pise, contre lequel il protesta vivement.

! n des soins les plus empressés de Jules II fut d'attaquer la pragmatique sanction, et dans la quatrième session du concile de Latran on lut les lettres du Roi Louis XI au pape Pie II qui promettaient son abrogation : on rappela les actes de son règne qui l'avaient supprimée ou rétablie, suivant la nature de ses relations avec Rome ; on décerna un monitoire contre les défenseurs de la pragmatique, qu'ils fussent rois, princes, évêques ou magistrats, pour comparaître au concile dans l'espace de soixante jours. Le souverain pontife poussa môme les excès de la rigueur jusqu'à excommunier peu après le Roi Louis XII.

A la cinquième session du môme concile, le monitoire fut renouvelé; mais dans cet intervalle, le pape Jules II, cité lui-môme à un autre et plus souverain tribunal, rendait compte au juge infaillible des actes de son pontificat et de son règne.

Le pape Léon X lui succéda, portant sur le trône avec le zèle de la religion cet amour des lettres et des arts qui devait le rapprocher de la France où ils s'apprêtaient à renaître peu d'années après sous les aus-

pices de François Ie1', qui fut leur protecteur et leur père. Léon X présida la sixième session du concile de Latran, et ne manqua pas de conseillers qui voulurent le porter aux dernières extrémités contre les Français contumaces qui n'avaient point répondu à sa citation. Il écouta la douceur de sa nature plus que la colère et l'orgueil du pouvoir, plus que l'exemple de ses prédécesseurs. 11 mit autant de persévérance que Jules II à l'abolition de la pragmatique, mais il apporta plus de modération dans ses moyens. 11 s'efforça de gagner la France par son adresse et par sa mansuétude. En effet, le Roi Louis XII, vaincu ou plutôt attiré par elles, envoya des ambassadeurs déclarer qu'il renonçait au concile de Pise, et qu'il adhérait à celui de Latran, à condition que les cardinaux Briçonnet, Carvajal etBorgia, dégradés par Jules II, seraient rétablis, et que tout ce qui avait été fait contre son royaume serait annulé. On lui promit ces réparations. Les trois cardinaux firent leur soumission, rentrèrent dans leurs honneurs et le concile de Latran ne rencontra plus d'obstacles.

Telle est en résumé l'histoire de la pragmatique sanction et des différends qui séparèrent à son occasion la cour de Rome de la cour de France, sous tanl de Papes et tant de Rois. Tel était l'état des choses lorsque François 1"' monta sur le trône, et lorsqu'il entreprit, avec l'aide d'Antoine du Prat, une conciliation si nécessaire pour prévenir les dangers qu'aurait courus la foi , si la volonté du prince et l'esprit de la nation s'étaient montrés plus longtemps rebelles aux vœux du souverain Pontife.

Cette digression rétrospective n'est pas seulement une lumière jetée sur les événements religieux de la

ANTOINE DU PRàT. 133

première partie du règne de François I", clic est encore une justification des mesures salutaires et énergiques auxquelles le chancelier prêta sou habileté et son concours : elle témoigne combien était acharnée la haine que Rome avait jurée à la pragmatique, combien était dangereux, pour le catholicisme, l'isolement dans lequel elle réduisait la France.

Mais en taisant à la volonté pontificale ce sacrifice nécessaire, le chancelier exigea une compensation qui pût donner à l'esprit français des satisfactions légitimes, à la royauté une autorité sage, à l'Église de France une juste et digne indépendance. Ces avantages lui furent contestés. 11 déclara ne pas pouvoir s'en départir. Les concessions du Roi son maître étaient à ce prix. De même que plus tard il représenta au parlement et au clergé les dangers de la pragmatique, alors il peignit vivement au souverain pontife les périls auxquels une volonté inexorable en tous points exposait le royaume très-chrétien. L'anathème et l'interdit qui avaient si lourdement pesé sur la France, avaient effrayé et soumis quelques esprits, le petit nombre des élus sans doute; mais ils en avaient irrité et détaché beaucoup d'autres, et s'il fallait bénir la fidélité des premiers, ne fallait-il pas ménager la faiblesse du grand nombre ? Cet anathème et cet interdit ne pouvaient-ils pas en se renouvelant (et trop de rigueur rendrait l'occasion bien prochaine), conduire la France au schisme ? L'Église grecque séparée de PÉglise romaine, la Bohème ensanglantée par les luttes d'une hérésie bien minime à sa naissance, n'étaientelles pas de tristes exemples auxquels des esprits turbulents et factieux voudraient se conformer? Faute de quelques concessions qui, d'ailleurs, n'étaient qu'un

retour de complaisances, qui de plus ne portaient aucun dommage à la foi catholique de la France, à sa soumission fidèle envers le saint-siége, fallait-il s'exposer à laisser perdre à l' Église le plus beau fleuron de sa couronne? Le chancelier avait obtenu du Roi que la pragmatique fût déchirée, il s'engageait à ce que la France entière acceptât ou subît cette mesure, il prenait sur lui l'odieux et les haines qui devaient injustement et inévitablement rejaillir sur le négociateur : mais il n'était ni dans ses droits, ni dans la justice, ni dans son pouvoir, de priver le pays d'un règlement qui remplaçât la loi ancienne, et qui mit l'Église à l'abri de volontés arbitraires. Ce fut après ces débals « qu'un nouveau corps de discipline fut substitué à la pragmatique sous le nom de concordat '. »

En sorte que l'on peut dire en toute vérité que le chancelier du Prat fut l'auteur de l'un, autant que le pape Léon X fut le destructeur de l'autre.

Antoine du Prat, chargé de la mission difficile de concilier les vœux du pays et les désirs du Roi, de consolider l'union de Rome et de la France au prix de sacrifices dont son repos personnel faisait partie, n'hésita pas entre le choix d'un schisme probable ou d'une irritation certaine soulevée contre lui. Il prit pour lui la part des combats et des haines, voulant assurer au Roi et à la nation celle du catholicisme et de la concorde. Tout en défendant successivement les privilèges consacrés par la pragmatique, il céda aux exigences pontificales. Ce qu'il voulait maintenir sinon dans les termes, du moins dans L'esprit, l'ut parfois défiguré. Les bases de ce nouveau traité étant posées après

1 M. Fayede Brys, Trois magistrats [ramais au \vic siècle.

ANTOINE Dl l'KAT. 135

quelques conférences, le chancelier les porta a Milan où le Roi séjournait, « faysant plus grande chère que jamais '. » Quelques difficultés demeuraient encore à résoudre : le Roi envoya à Home Roger de Barme, son avocat-général, Guillaume Briçonnct, évêque de Meaux, qui déjà avait été ambassadeur du Roi Louis XII auprès de Jules II, et qui dès lors aurait rétabli l'harmonie entre ces princes, s'il était donné au savoir, au patriotisme et au dévouement d'obtenir cette paix qui ne descend que d'en haut et dont le ciel seul connaît le secret et amène le moment2. Il lui adjoignit clans cette missive son frère, Denys Briçonnet, successivement évêque de Toulon et de Lodève, alors évêque de Saint-Malo 3. Le Roi les chargea de suivre les dernières négociations, et de les amener au résultat le plus favorable pour l'Église de France.

Le pape et les cardinaux apportèrent des restrictions nouvelles aux clauses convenues à Bologne. Les ambassadeurs en prévinrent le Roi. En dépit de ces réclamations, la ratification n'eut lieu que conformément aux modifications du pape.

En date du 15 décembre 1516, les deux prélats, auxquels le chancelier avait donné ses instructions et transmis ses pouvoirs, lui adressaient avec douleur les détails de leurs efforts inutiles, et leurs dernières prières.

« Monseigneur, comme verrez par les lettres qu'esc rivons au Roy, notre saint-père avoit grand dessein de nous faire aller à la session, et assister aux assemblées qui se font en icelle. Il n'a pu nous gaigner, ne

* Fleurange, Mémoires, p. 53.

2 Toussaint du Plessis, Histoire de l'église de Meaux. t. 1, p. 364.

3 Gallia Chrisliana, t. 2, p. C7/|.

plusieurs de messeigneurs révérendissimes et nous maintenir à ce.

» La pragmatique sera abrogée par bulles à part, qui se lyra après la bulle du concordat, qu'ils ont bastie à chaulx et à sable, et toute bouillevardée de censures et fulminations.

» Monseigneur, il nous ennuyé de mal ouir et autant de l'escripre, craignans animer le Roy, et que la paix universelle ne s'ensuive, pour laquelle obtenir est nécessaire l'avoir avec notre saint-père, que le Roy sache en toutes les sortes qu'il est possible, et sommes d'advis de dissimuler et passer oultre, car assez avons cogneu que peult un g pape. Nous avons entendu un propos que sa sainteté a tenu à un gros personnage, et luy disant qu'il n'espéroit pas que la paix des Souysses fust de durée, et que à la venue du cardinal de Lyon devers eulx, il avoit moyen de leur faire avoir si gros argent qu'il les peurroit gangnier. Nous avons différé l'escripre au Roy; vous en ferez comme l'entendrez pour le mieulx ; bien vous advertissons qu'à Dieu seul est de juger de dedans ; mais hormis les paroi les qui sont bonnes, assez avons cogneu que quelques nouvelles que ayons apportés à sa sainteté de la paix, soict desdits Souysses, et Empereur, comme les lettres en sont venues sommaires, qu'elle n'y a pas prins grand plaisir, et la démonstration en a esté maigre.

» Monseigneur, nostre seigneur vous doinrî très longue et bonne vie. A Rome le xve de décembre.

» Vos très humbles serviteurs.

» (i. évesque de Meaulx.

» D. évesque de Sl-Mcdo.

Page 1