‹ Vie d'Antoine Du PratChapitre 26 sur 71 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Entrevue du pape et du Roi à Bologne.

Le 11 décembre de cette année 1515, qui déjà avait amené de si grandes choses pour la gloire de François Ier, ce prince « ayant douze cents hommes d'armes et six mille lansquenets pour sa garde ' » traversa triomphalement ses villes de Parme et de Plaisance et celles deRegge et de Modène.

Les cardinaux de Fiesque et de Médicis avaient été recevoir le prince aux frontières des États de l'Église. « Là où, dit Florange, plus de trente cardinaux vindrent au devant de luy. Et sans point de faulte le pape luy fist tout l'honneur qui luy estoit possible , où il vouloit bien avoir son amitié, et ainsy faisoit le Roy de la sienne. Le Roy vint jusques à Bologne en ce triomphe, et feust son entrée merveilleusement belle, toujours en armes2. » Le pape l'avait précédé de quelques jours; il fut accueilli « par tous ceux de la ville en bon ordre, après tous les officiers et domestiques du souverain pontife et d'avantage, par vingt-deux cardinaux tous

1 Fleuranges, mémoires, ch. 53.

2 ld., Ibid.

habillés en leur pontificat, et aux carrefours de la dite ville par où ledit sieur passa, il y avoit des arcs triomphants à la mode d'Italie, avec force de vers dits à la louange d'iceluy sieur, lequel vint, loger au pallais où étoit logé le pape'. »

Ce n'étaient assurément point là les préludes d'une entrevue altière du côté de Rome et servile du côté de la France, comme quelques historiens se sont plu à l'insinuer 2. L'habileté et la dignité réciproques ne se démentirent en aucun des actes de cette solennelle rencontre. Le fils aîné de l'Église se souvint de sa couronne en fléchissant le genou devant le père des fidèles : sa foi n'enleva rien à sa dignité. Le Français, le Roi, le vainqueur, se retrouvèrent encore dans le chrétien.

« Après le dîner, environ trois heures, » les officiers du pape vinrent chercher le Roi pour le conduire au consistoire. Il était vêtu d'une longue robe de drap d'or fourrée de martre zibeline ; le duc de Rourbon, connétable de France, les ducs de Vendôme et de Lorraine, le comte de Saint-Pol, le chancelier du Prat, le comte de la Guichc, les seigneurs de la ïrémoille, de Lautrec, maréchal de France, de Gouffier, seigneur de Roisy, grand-maître de France, et plusieurs autres seigneurs, vêtus de drap d'or et d'habits précieux, accompagnaient le Roi. « Le pape tenoit le consistoire avec les cardinaux, et y estoient tous les ambassadeurs résidents en cour de Rome, chacun assis en son ordre. Nostre saint-père estoit en sa chaire pontificalle vestn de tous ornements papaux, et son thiarre

1 Bibl. imp.,f. Saint-Germ., fr., 980; Mémoires dressés par un secrétaire du chancelier du Pral .

: .M. le comte Rœderer, Louis XII cl François Itr, t. 2.

en tette. Le Roy quand fust entré en laditte salle vint pour baiser les pieds du pape, lequel le prit par la main et le baisa en la bouche '. » Le Roi prit place sur un siège magnifique à la droite de sa sainteté. « Et avoit ledict pape bien la mine d'estre ung fort honnête homme de bien, et cstoit homme fort craintif, et si ne voyoit pas fort clair, et aimoitfort la musique... Etfist merveilleusement grand chère au Roy et logèrent ensemble en ung logis 2. »

Le chancelier fit alors un discours en l'honneur du sàint-siége et à la louange des Médicis : « l'orateur proclamait les titres de Rome à l'amour et à la reconnaissance du royaume de France. G'étoit en même temps une profession de foi du Roi très-chrétien envers l'autorité de l'Église3. »

Jl était beau d'entendre le jeune vainqueur de Marignan s'écrier par la bouche de son chancelier : Très-saint-père, l'armée du Roi très-chrétien est à vous, disposez-en à votre gré. Les forces de la France sont h. vous, ses étendards sont les vôtres. Léon, voici devant vous votre fils dévoué '. Tuus à religione, tuus à jure, tuus à more majorum, tuus con.snchnline, tnus voluntate : et quem non minnsreet opère quam verbiset dratwne inverties, nec minus brachio quùm lingua pugnaecm experieris. Excipéyetiam beatissirM palcrMallos omîtes deviotissimos filiolos tuos, qui ea mente animas et corporel sanctitati tuœ eommendant, qui te prompli.ssimû et lœlissimo corde in pastor&m accipieni, et quid-

1 Bibl. imp., Saint-Gorm., fr. , 080; Mémoires dresses par un secrétaire du chancelier du Prat.

2 Fleuranges, Mémoires, C. 53.

3 Audin, nistoin de Léon Y, p. /|08.

4 Artaud de Monter, Histoire dru souverains pontifes Romains, t. 4, p. 35 et 30.

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quid habeiit aut virium aut facultatum, antè scabellum pedumtvorum déponent*. Langage généreusement inspiré, éloquemment prononcé, noblement approuvé par l'assentiment du prince et la réponse du pontife. Il était, dans sa conclusion, l'hommage d'un dévouement filial du Roi à Léon X, la consécration de la France entière à la défense et à la protection de la foi.

« Les dites oraisons finies, le pape baisa de rechef le Roy ; après tous les princes, conséquemment le chancelier se leva de son siège, et prit ledit sieur par la main, le mena en sa chambre qui estoit près de la ditte grande salle du consistoire, et en allant bailla à porter la queue de sa chape au sieur de Boisy, grand maistre de France : et quand furent en laditte chambre, après plusieurs devis, iceluy sieur pria notre saint-père le pape que son plaisir fut conserver la pragmatique sanction, ce que ne voulut rien accorder, mais dit qu' estoit content qu'au lieu d'icelle pragmatique, on fit un concordat qui fust semblable : et pour faire ledit concordat notre saint-père commit les cardinaux d'Anconne et de Santi Quatro, et le Roy commit monsieur le chancelier2. »

« Le lendemain matin, dit Fleurangcs, le pape chanta la messe en la plus grande pompe que jamais pape la chanta, car monsieur de Lorraine et tous les princes du royaume de France le servoient à la messe, et y estaient les chapelles du pape et du Roy, lesquelles il faisoit bon ouïr, car c'étaient deux merveilleusement bonnes chapelles ensemble, et chantèrent à l'envi. Et quand ce vint à la fin de le messe, le pape donna à

1 lîihl. imp., f. Snint-Germ., fr.,980; Mémoires dressés parmi secrétaire du chancelier du Prat.

2 Ht., Un d.

recevoir Dieu au Roy et à tous les princes de France. El la messe faicte, le pape et le Roy dînèrent ensemble, et s'engendra entre eux une telle amitié et si grande, qu'ils estoient souvent enclos, eux deux en une chambre, devisant de leurs affaires. Et donna le pape au Roy une vraye croix longue d'un pied, des plus belles que je vis, et lui donna le jubilé toutes fois qu'on portèroit la procession de Sainte Croix en septembre pour ce que le même jour il avoit gagné la bataille '. »

François l'1' donna neuf jours aux affaires de l'État et aux ratifications de sa nouvelle alliance, dans laquelle l'amitié semblait prendre la place de la politique. La veille de son départ le pape célébra de nouveau la messe en sa présence , en « la grande église qui est devant le pallais, et commença iaditte messe environ midy, et finit à quatre heures du soir. Nostre saintpère donna pardon général à tous vrays repentants qui oyroient icelle messe2. »

François Ier prit alors congé de Léon X. Il le quitta, comblé de grâces spirituelles et temporelles, et parmi ces dernières figurait l'autorisation de lever des subsides sur les biens ecclésiastiques de France.

Infatigable dans ses religieuses et chevaleresques complaisances pour le souverain pontife, François Ier offrit au pape ses vaisseaux contre les corsaires qui infestaient les côtes des États de l'Église, protection qu'il renouvela encore au printemps de l'année 151 73. Avant de s'éloigner, il profita de ses titres de vainqueur

1 Fleuranges, Mémoires.

[ - Bib. imp., f. Saint-Germ., fr. 080; Mémoires dresses par un sécrétai; c du chancelier duPrat.

3 M. Charrière, négociations du Levant, f. l,p. 2.">.

et d'arbitre en Italie pour consolider en Toscane la maison de Médicis. Il la mit en possession du. duché d'Orbin. Enfin il prépara dès lors et procura en 1518 le mariage de Laurent de Médicis, neveu de Léon X, avec Madeleine de la Tour. Cette princesse, sœur de la duchesse d'Albanie, nièce de Gilbert de Chabannes, baron de Rochefort, seigneur de Curton, tenait de près à la maison de France par Jeanne de Bourbon, sa mère. C'est de cette union que naquit Catherine de Médicis, qui fut reine de France, et que les bienfaits de François Ier pour sa famille destinaient à devenir belle-fille de ce prince.

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