CHAPITRE XX
Esprit et établissement du concordat. — Obstacles qu'il rencontre.
Ainsi discuté et résolu, le concordat eut désormais pour loyaux avocats ceux qu'il avait eus, en quelquesunes de ses dispositions , pour prudents adversaires. Le Roi lui accorda sa volonté et son autorité, le chancelier l'appuya de son habileté et de son énergie tout entières. Ils en firent une loi salutaire à l'Église de France, en terminant ces discussions qui depuis tant d'années la menaçaient d'une séparation fatale; ils écartèrent ainsi les foudres et les anathèmes suspendus sur la nation, et dont le dernier Roi avait lui-même été frappé. Enfin la couronne en retira le plus auguste des privilèges et le plus insigne honneur, celui de se trouver appelée plus directement encore à soutenir les intérêts de la foi par le concours direcl qu'elle prêterait désormais au cljoix des princes de l'Eglise.
Le chancelier s'étudia a faire ressortir dans son application ce qu'elle pouvait avoir de salutaire pour la religion, d'avantageux pour la gloire et pour la puissance royales. Mais il n'en devinl pas moins l'objet de l'exécration que les institutions nouvelles et courageuses
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attirent à leurs autours. L'inimitié des corps atteints par cette mesure souleva contre lui l'indignation populaire. L'influence de la régente, injustement mêlée à cet acte, fit confondre son nom dans une même ironie avec ceux du pape et du chancelier. On afficha dans Paris les vers suivants :
Prato, Léo, Millier, frentlens Léo rodit ntrumque Prato, Léo, Millier, sulphuris antra petanl.
Prato, Léo, consorte carent, Mulierque marito : Conjugio hos jungas, Cerberus alter erunt *.
Le concordat cependant était signé, et, par lui, les chapitres et les abbayes perdaient leur droit d'élection aux évêchéset aux grands bénéfices vacants, droit dont ils se montraient si jaloux, qui formait un de leurs plus beaux privilèges, mais qui souvent dégénérait en abus. Un auteur ingénieux clans son langage, et souvent répréhensible en ses pensées et téméraire en ses reproches, les a longuement énumérés2. Sans admettre le nombre et la gravité de ces accusations, il faut reconnaître que l'ambition des familles apportait souvent la perturbation et la rivalité là où la paix et la concorde auraient dû régner sans partage.
Dans les premiers siècles de l'Église, les élections élevaient le mérite, elles n'accordaient rien à la faveur. Les dignités ecclésiastiques étaient encore sans richesses, la cupidité n'y rencontrait pas d'aliments, INJais avec le temps, la piété des fidèles et des Rois avait environné l'autel d'opulence et d'une autorité même temporelle pour accroître sa majesté. Souvent
1 Rospvc, Vie et pontifical de Léon A, t. 3, p. GG.
2 Brantôme, Discours sur François Ie'.
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alors, tandis que le mérite et la vertu se renfermaient dans l'esprit humble et pauvre de leur vocation véritable, les passions humaines briguaient et enlevaient les places réservées à d'autres conditions. Des élections contestées pour cause de simonie, avaient plus d'une fois donné naissance à des procès scandaleux. Aucun contrôle ne s' exerçant sur le choix des églises, aucune responsabilité ne résultant pour elles de leurs élections , on avait vu des enfants à peine sortis du berceau, nommés à des prélatures ou à de grands bénéfices par l'adresse et la brigue des familles. On avait vu des pontifes, vénérables d'ailleurs par leurs mérites et par leurs vertus, sûrs des voix de leurs chapitres, usant de l'abus comme d'un droit, disposer de leurs sièges et de leurs bénéfices aussi bien que d'un patrimoine, et rendre purement fictives les élections auxquelles leur mort donnait lieu. Ainsi le grand cardinal d'Amboise avait-il légué par testament son archevêché de Rouen à George d'Amboise, son neveu, à peine âgé de vingt-trois ans... «Et premièrement, je laisse et donne à mondit neveu, mon archevêché de Rouen, mon pontificat et toute ma déferre, laquelle est prisée deux millions d'or, et ensemble les meubles de Caillou et raccomodement de la maison tel qu'il est. »
Et pour que le bon plaisir royal ne vint pas Ira verser cette singulière munificence* «Sire, écrivait-il au Roi, pour ma dernière requeste, je vous supplie d'accepter mon neveu archevesque de Rouen, fils de monsieur de Bussy, mon frère, et pareillement qu'il vous plaise avoir pour agréable mon testament des biens que j'ai gagnés à votre service '. » Mieux vâlaïl assu-
1 Aubéry, Histoire générale <l<'* Cardinaux, i. ,'i, p. lo2.
renient une nomination royale, intelligente et loyale, que cette vaine apparence d'élection. Le concordat mit fin à ces abus. Les sujets nommés par le Roi aux abbayes et aux évêchés devaient avoir atteint un âge suffisant pour que leur science fût aussi éprouvée que leur raison. Il leur fallut encore subir désormais les doctes examens de l'université et satisfaire à ses justes exigences.
L'élection se trouva donc remplacée par la nomination. Celle-ci appartenait au Roi : le pape se réservait l'institution. Double garantie ce semble de religion et de capacité. Ce n'est pas que quelquefois, et surtout pendant le cours d'une régence célèbre, tout ensemble par sa fidélité et par sa licence, des choix scandaleux ne soient venus affliger Rome et la France ; mais ce furent les hasards et les exceptions d'une autorité affaiblie et corrompue. Si tel fut le résultat essentiel du concordat, d'autres dispositions nombreuses et considérables furent encore établies par la même loi. Les causes ecclésiastiques élevées dans les provinces éloignées de Rome de plus de quatre journées, furent jugées sur les lieux, les causes majeures exceptées1.
L'abus fréquent des appels dans ces mêmes causes entraînait souvent dans les procès des longueurs infinies : elles devaient désormais être jugées dans un délai de deux ans 2.
La législation était adoucie relativement aux excommuniés et aux interdits :î. D'où l'on peut conclure que le chancelier, si rigoureux et si sévère lorsqu'il
1 Concordat, titulus X.
2 Concordat, titulus XI.
• Concordat, titulus XIV et XV.
s'agissait de la paix de l'Église et de l'ordre dans l'État, adoucissait ses mesures et son caractère lorsque la faute et l'erreur ne causaient qu'un dommage personnel, et n'étendaient point au dehors leur pernicieuse influence.
Des peines étaient infligées aux ecclésiastiques entretenant des concubines'.
Tels, et bien plus nombreux encore étaient les bienfaits apportés par le concordat : s'il introduisit, par le sort inévitable de toutes les institutions humaines, quelques inconvénients dans le gouvernement de l'Église, ils furent moins graves et moins sérieux que ceux qui disparurent alors, et l'on ne peut pas dire que le clergé formé par son esprit et élevé sous ce nouveau régime ait élé moins régulier dans sa discipline, moins dévoué aux gloires et aux libertés du pays que celui des siècles précédents.
Cette loi nouvelle n'entraîna pas l'asservissement de l'Église à l'autorité des princes. Cet assujettissement résulterait d'autres causes. « Est-il bien certain. » dit un auteur malveillant pour tous les actes de ce grand règne, « que le droit de nommer aux bénéfices soit » essentiellement un accroissement du pouvoir royal, » en soit même l'affermissement? C'est le droit de ré- » voquer qui mettrait le clergé dans une étroite dé- » pendance de la couronne2, » en admettant toutefois que sa conscience élevée ne soit pas la gardienne sûre et sacrée de sa liberté plus encore que son inamovibilité.
Cette grande révolution dans les lois ecclésiastiques
1 Concordat, titulus, MIL
2 M. le comte Rœderer, Louis XII et François /c', t. 2, ]>. Mli.
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lut pour le chancelier du Prat la source de calomnies violentes et de malédictions furieuses qui se répètent encore. Des louanges éternelles devraient cependant lui être accordées pour son courageux concours après sa prudente résistance. Il avait compris son siècle et son pays : il prévoyait les soulèvements que les ambitions trompées, les orgueils froissés, les haines liguées, allaient exciter dans l'Etat et contre lui. 11 les avait estimés peu de chose en comparaison des dangers auxquels un autre choix aurait exposé la France. Tous les sacrifices lui semblèrent préférables à la perte du catholicisme dont la nation serait menacée par plus de fermeté et de résistance contre Rome, à l'anathème tout au moins dont elle serait frappée.
En cette mémorable circonstance comme dans toutes celles de sa longue carrière, le chancelier du Prat, successivement poussé par les nécessités du dehors et conduit par son intelligence personnelle, suivit le système d'unité qu'il s'était constamment proposé. Il diminua les droits rivaux de ceux de la couronne : il croyait impuissants les pouvoirs divisés. Les conflits et les antagonismes ne lui paraissaient engendrer que le trouble et mener qu'à l'anarchie. Son patriotisme et sa foi avaient compris le salut religieux et politique dans l'unité et dans l'autorité.
Par les luttes animées qu'amena le concordat, par les succès qu'Antoine du Prat obtint contre le parlement, contre l'université, contre le clergé lui-même, il devint l'un des plus habiles artisans de l'agrandissement de cette puissance royale commencée sous Charles VII, achevée sous Louis XIV. Il avait conçu et ébauché le plan auquel le cardinal de Richelieu eut la gloire et le génie de mettre la dernière main.
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Si l'honneur de son accomplissement ne peut être accordé au chancelier, il eut du moins celui de son entreprise.
L'habile ouvrier qui trace et indique la route est bien pour quelque chose dans les chances du voyageur qui la parcourt et qui atteint son but. Celui qui réunit les matériaux et distingue les éléments ne demeure point étranger au succès de celui qui crée et qui édifie. François lerinaugurait avec l'aide d'Antoine du Prat, le système qu'Armand de Richelieu réalisa avec les vœux de Louis XIV. Le siècle du cardinallégat fut celui de la lutte, celui du cardinal-ministre fut celui du triomphe : l'un ne va pas sans l'autre, et si l'on exalte le triomphe, il faut applaudi)' aux luttes qui l'ont préparé.
Le chancelier du Prat obtint une vraie gloire dans le succès d'une pareille négociation, une grande justification dans la durée de son œuvre , dans son développement et dans ses fruits. 11 réunit dès lors quelques rares mais nobles suffrages. François de Tournon, archevêque d'Embrun, puis cardinal, prit ouvertement le parti du concordat et du chancelier du Prat. Gabriel de Gramont, successivement évêque de Couserans et de Tarbes , archevêque de Bordeaux et de Toulouse, fut aussi l'un de ses éloquents défenseurs. En 1529, il renonça à l'archevêché de Bordeaux auquel il avait été élu contrairement au concordat, et il n'occupa ce siège qu'après avoir reçu du pape et du Roi la confirmation de son titre. Quelques autres esprits éclairés le soutinrent encore, mais ils furent rares comme le sont toujours les hautes intelligences et les nobles désintéressements.
De justes exceptions furent cependant apportées à
ANTOrNE DU PRAT. 1^5
la mesure énergique qui remettait au bon plaisir du pape et du Roi la nomination aux bénéfices. En faveur de l'abbaye de Saint-Alyre, si renommée et si respectée dans toute l' Auvergne, et surtout dans le diocèse de Clermont, auquel elle appartenait, les religieux bénédictins de ce monastère, appuyés auprès de Léon X et de François Ier par le chancelier du Prat, obtinrent, en 1518, des lettres-patentes du Roi, et une bulle du pape qui leur conservait le droit d'élection. Ce privilège fui étendu par la même influence aux couvents de Saint-Sulpice de Bourges, de Saint-Vincent du Mans, de Saint-Martin de Séez et de Chezal-Benoît en Berry, qui, sous le nom de Chezal-Benoît , avaient adopté une réforme dans laquelle ces cinq maisons associées les unes aux autres ne formaient plus qu'un corps '.
Le concordat, œuvre tout à la fois d'autorité , d'union et de réforme, fut en chacun de ces points opposé au protestantisme, entreprise d'indépendance, de séparation et de destruction. Antoine du Prat aurait au besoin trouvé dans le passé de nobles appuis pour ce grand acte. Ils n'eussent point été désavoués sans doute par ses antagonistes les plus ardents. C'étaient les noms illustres dans la foi, illustres dans la science de Pierre d'Ailly, dit l'aigle des docteurs ; de Jean Gerson, dit le docteur très-chrétien ; de Nicolas de Clamengis, tous animés du même esprit et du même zèle. Ils attaquèrent successivement par leurs écrits, par leurs efforts, par leurs discours auprès des papes, auprès des rois, auprès des peuples, les abus
1 M. Douillet, Tablettes d'Auvergne, t. 'i, p. 614; M. l'abbé Cobadon, Histoire des monastères de Sàint<Atyre.
que la pragmatique sanction avait consacrés et que le concordat s'attachait à détruire '.
Malgré leurs réclamations , l'esprit si facilement agité de la nation française, les susceptibilités toujours éveillées et souvent irritées des grands corps de l'État avaient fait respecter des abus devenus des habitudes, et presque convertis en droits. On avait hésité entre le trouble que leur destruction apporterait dans le royaume et le danger auquel leur conservation exposerait du coté de Rome. On avait temporisé, négocié, éludé. Mais le jour où le Vatican s'émut de plus en plus, où le danger qui partait de ses foudres devint une catastrophe imminente, il fallut se déclarer. Et dans la soumission qui, heureusement pour la France, fixa le choix du prince et de son ministre, ceux-ci surent allier encore 1* indépendance et la dignité nationales à l'obéissance catholique.
Cependant le clergé de France se trouva blessé dans ses intérêts. Sa résistance au concordat fut ardente et opiniâtre. « Pendant près d'un demi-siècle, elle se re- » trouve à la vacance de presque tous les sièges, et » si le bruit des guerres en affaiblit le retentissement, » il n'en diminua pas la violence 2. » Les universités et les parlements ne se montrèrent pas plus calmes ni plus sages. Atteints dans leur influence et dans leur orgueil, puisque la pragmatique sanction était leur œuvre et leur amour, et que leur concours apporté à son établissement n'avait point été invoqué pour sa destruction, ils repoussèrent de toutes leurs forces l'innovation hardie qui prenait sa place. Le gallicanisme,
1 Jacques L'enfant, Histoire du concite df Constance; Tbid., Histoire du concile de Pisç.
2 M- l'abbé de Mbntlczun, Histoire de la Gasconne, t. ô, ]>. l i<5.
encore mal défini, était en germe dans tous leurs instincts et se retrouvait dans tous leurs efforts. 11 était banni de cette institution nouvelle qui, dans les affaires d'administration ecclésiastique , rendait le pouvoir royal non pas dépendant de l'autorité pontificale, mais son associé.
Le chapitre de Paris mit une opposition violente à la publication du concordat '. L'université fit défense à tous ses libraires, sous peine d'être retranchés de son corps, d'imprimer et de vendre le prétendu concordat abrogeant la pragmatique sanction 2. Ce fut au retour de François Ier à Paris, entre le parlement et le chancelier un échange de mémoires 3, de remontrances, de répliques, d'actes d'appels, de décrets, dont l'énumération et l'analyse composeraient un volume, et qu'il suffit d'indiquer, sans entrer dans un plus long détail; il convient de s'arrêter aux circonstances solennelles et historiques qui donnèrent à la volonté du Pioi l'occasion de s'exprimer, au talent et à la raison d'Antoine du Prat celle de briller, à son énergie le moyen de vaincre.
Le souverain pontife ne demeurait point inactif dans cette lutte qu'il avait excitée, et l'Église tout entière représentée par le concile de Latran, avait épousé sa cause. Le concile avait accordé au concordat la plus
haute et la plus élevée des considérations au point de vue catholique, il l'avait solennellement confirmé et
« il publiait une bulle expresse à ce sujet \ »
1 Brem. 171. — Concordat fait à Bologne entre le pape Léon X et le ro François Ier, chap. 18.
2 Ici., Ibid., chap. 16.
3 Fonds de Brienne, n" 171.
4 Bérault-Bercastel, Histoire de l'Église, t. 2, p. 937.
Cependant le Roi, intimidé de l'opposition que rencontrait le concordat, différait la promulgation de la bulle dans laquelle il était contenu. Mais le chancelier du Prat consomma l'œuvre qu'il avait conçue. Il obtint enfin de François 1er l'ordre de la présenter au parlement et d'en presser la publication.