CHAPITRE XXI
La volonté du Roi et la fermeté du chancelier du I'rat imposent le concordai aux corps opposants.
Le 5 février 1517 ', le Roi se rendit en son lit de justice, accompagné du chancelier, du prince de la Roche-sur- Yon, de la Trémoille, de l'évêque d'Évreux, de Gouffîer et autres seigneurs, grands par l'autorité de leur intelligence et par l'éminence de leur position. Par son ordre, Antoine du Prat raconta la longue et l'infatigable persévérance des papes pour l'abolition de la pragmatique sanction, les excommunications de Jules II contre ceux qui continueraient à y adhérer, après qu'il l'eut abrogée de son autorité privée, plus hardi en cela qu'aucun de ses prédécesseurs. Louis XII, ajoutait le chancelier, d'après les témoignages de l'histoire, pour se soustraire à ces mesures, essaya de réunir un concile général , mais il ne fit par là qu'aggraver ses torts et ses dangers. « Car combien » qu'il fut pour lors en repos, tranquillité et grande » prospérité, et qu'eût confédération et alliance avec » l'Empereur, Roys d'Espagne et d'Angleterre, Suisses
1 Don Félibien, Histoire de la rille de Paris, t. 2, p. 937.
» et tous les potentats d'Italie, néantmoins le Pape » soubz main et soubz couleur de ce que iceluy Roy » estoit adhérent audit concile de Pise et prétendant » par ce moyen qu'il fust schismatique, esmeut tous » lesdits princes et Suisses contre ledict feu seigneur, » son royaume, son pays, terres et seigneuries et leur » bailla dispenses et absolutions des serments par eux » faicts, et dictes alliances et confédérations, leur » octroyant décimes et croisade pour recevoir argent » à faire la guerre contre ledict seigneur et ses pays, » octroya grands pardons et indulgences à ceux qui » feroient la guerre contre les Francoys, comme schis- » matiques, et y avoit partout prêcheurs, qui prê- » choient lesdicts schismes et pardons '. » Les disgrâces et les dangers de cette entreprise , continuait Antoine du Prat, la firent abandonner au Roi. Il reconnut le concile de Latran, qui ne tarda pas, dans son zèle, à prendre connaissance de cette cause et à menacer le royaume de France.
Parcourant les souvenirs anciens de l'histoire et s'autorisant par les privilèges antiques des Rois, le chancelier cita la nomenclature des évêques et des archevêques qui n'avaient dû leur élévation qu'au droit et au choix des souverains. 11 emprunta à saint Grégoire de Tours les noms d'Apollinaire, d'Omarina, de de saint Jail, de saint Vulpice, et de tant d'autres, que Théodoric, Clodomir. Childebeft, Clotniiv e1 leurs successeurs nommaient, avec l'approbation des. peuples, et pour le bien de leurs troupeaux. Il cita les privilèges accordés à ce sujet à l'Empereur Charlemagne par le pape Adrien, qui s'élevaient même jusqu'à
1 Fonds de Brieiinë, n" 171, f° 115.
\\rot\r, du r ii\T. 151
« élire le Pape e\ btdonrier du siège apostolique. » Enfin il passa" en rcMic les droits des couronnes d'Angleterre, d'ÉtîOSsê cl d'Espagne, qui n'étaient pas moindres au sujet des nominations épiscopales que celui que le concordat conférait au Roi de France; et il termina en disant que pour le bien des peuples et pour l'honneur de sa couronne. François l,r ne pouvait pas laisser amoindrir un droit qu'il tenait des Rois ses prédécesseurs et qu'exerçaient autour de lui les autres souverains '.
Expliquant encore et épuisant enfin la série de malheurs que la pragmatique sanction attirait sur la France, Antoine du Prat mit ensuite la liste des bienfaits que le concordat promettait au pays. Il lui attribua la réconciliation avec le saint-siége, une alliance certaine avec la Suisse, et fit dépendre la paix générale du sacrifice de quelques droits douteux et de la réforme de plusieurs abus criants.
Ce plaidoyer, que la conviction de son esprit et la subtilité de son langage remplirent tout à la fois de finesse et de force , ne suffisant point pour obtenir l'obéissance du parlement, le chancelier, toujours inépuisable, en fit un empreint d'indignation, ordonnant l'acceptation du concordat, puisqu'il ne suffisait pas de la solliciter au nom de la plus sainte et de la plus noble puissance d'ici-bas, celle du Roi de France et du pape2. 11 ne dédaigna pas cependant d'exposer encore les raisons de la volonté souveraine, comme il avait traduit déjà les motifs de cet auguste désir. Il revint sur les dangers d'une séparation avec le saint-siége, que la pragmatique sanction, dénoncée au concile de La-
1 Fonds de Brienne, n" 171, f" 141.]
2 Car nier, Histoire de Vraricç.
tran, faisait courir à la France. 11 ajouta qu'elle nous isolait entre tous les peuples catholiques, nous faisant considérer comme enclins à l'hérésie, et peut-être atteints déjà par ses doctrines. Il signala les avantages du concordat nouveau et surtout celui de n'avoir désormais pour évêques que des hommes éprouvés et instruits, puisque le Roi s'engageait à ne nommer que des personnes de vingt-sept ans , graduées dans une université fameuse ; au lieu que sous la pragmatique, on nommait quelquefois des enfants de sept ans qui n'avaient point encore donné les premiers signes de leur intelligence, ni senti les premiers attraits de la vocation.
Enfin le concordat coupait court à une infinité de procès, toute élection ayant pour résultat de mettre en présence plusieurs candidats qui se disputaient la possession, s'attaquaient, se traitaient de simoniaques, s'excommuniaient, en appelaient à Rome et aux tribunaux. 11 délivrait des grâces expectatives, des réserves plus ruineuses pour le pays et plus lucratives pour Rome que ne le serait le produit des annates. N'étaitce donc pas être sauveur de la foi et gardien de la paix que d'adopter le concordat? Et, s'il fallait l'autorité pour l'établir, un ordre pour l'imposer, ils y seraient employés.
Ces raisons ne mirent point fin aux résistances, mais la résistance n'arrêta point la volonté souveraine. Le chancelier du Prat et Jean d'Albret portèrent peu de temps après au parlement les lettres-patentes, ordonnant l'enregistrement du concordat. Après délibération et pour réponse, le parlement déclara que le Roi ne pouvait faire recevoir le concordat que par l'Église gallicane assemblée, comme avait été
vmoim: Dl IMLVL 153
reçue la pragmatique sanction du temps de Charles VU. Les moyens de conciliation et de persuasion étant épuisés, le Roi manda deux députés du parlement à Amboise pour entendre leurs remontrances : il répondit à ces dernières par des ordres et par des menaces.
Vaincu par l'indomptable énergie du chancelier et par la volonté inexorable du Roi, le concordat fut alors accepté ou plutôt subi. Mais des protestations auxquelles l'université joignit ses résistances, furent enregistrées en même temps. Il y eut des placards hostiles affichés dans les carrefours, des processions publiques ordonnées par la ville en signe de détresse ; des déclamations contre le Roi et contre le chancelier de France furent mêlées à bien des sermons. Les écoliers joignirent leur insolence à ces témérités. Le Roi fit arrêter quelques-uns des membres les plus animés du parlement II fit retirer de ses archives et déposer entre les mains du chancelier l'original du concordat '. Les luttes ardentes cessèrent pour faire place à une opposition qui dura plus que la vie du ministre et du Roi lui-même. Mais enfin le concordat acquit sa force tout entière, non sans accumuler sur le chancelier des haines et des injures qu'il sut mépriser pour le bien, et qui attaquent encore aujourd'hui sa mémoire avec le même acharnement et la même injustice qu'elles attaquèrent sa personne. — Un manuscrit du temps voulant donner à ces accusations le sel et le succès de l'anecdote, raconte que le chancelier revenant d'Italie, après la conclusion du concordat, prit route par ta Bourgogne et s'arrêta à Viteaux, que les d'Alègre possédaient alors. Languet , l'un des aïeux du curé de
1 Don Félibicn, Histoire de la ville de Paris, t. 2, p. 03 et suivantes.
Saint-Sulpice, le père du célèbre Hubert Langue! , était alors gouverneur de Viteaux. Ami d'Antoine du Prat, il s'informa de ce qu'il avait fait à Rome. « Je viens, lui aurait répondu le ministre, de faire damner mon pape et mon Roi. — Comment cela? répartit Languet. — En leur faisant , reprit le chancelier, se donner réciproquement ce qui n'appartenait ni à l'un ni à l'autre. » Allusion maligne à la nomination aux évêchés et aux bénéfices obtenue par le Roi, et au payement d'une année de leurs revenus abandonnés au pape lors de leurs vacances.
Laissant de côté ces invectives, ces inventions, ces anecdotes et les restituant au mensonge qui fut leur père, à la haine et à l'envie qui les prirent sous leurs ailes, et qui les firent grandir, prospérer et multiplier, il est juste de revenir et de s'arrêter à la nécessité qui prescrivit l'abolition de la pragmatique sanction, à la prudence qui sut la subir, à la sagesse qui lui substitua le concordat ; et l'étude des temps antérieurs à cette grave mesure, comme l'expérience des siècles qui l'ont suivie, obtiendront à ce sujet tant controversé, une juste louange pour la loi et pour le législateur. Si la durée des contrats indique leur mérite, celui-ci égale en admirable sagesse son incontestable importance, puisqu'avant la révolution il gouvernait encore l'Église de France, et que le concordat de 1801, œuvre de la religion et de l'autorité du premier consul, a reproduit et renouvelé les plus essentielles de ses dispositions.
Mais alors d' autres besoins appelèrent d' autres niÇf sures qu'il serai! téméraire peut-être cl juste cependant, au moins pour quelques-unes d'entre elles, d'appeler d'autres bienfaits. Ces innovations accumulèrent sur le chancelier de vives haines.