Vie d'Oberlin
En dehors des dissentiments de croyances ' et des divergences de chaque esprit, l'humanité place pêle-mêle dans son Panthéon tous ceux qui l'ont servie, à divers titres, par différentes voies, avec la volonté commune de faire le bien. Parmi ceux-ci, se rencontrent assurément des individualités plus hautes et plus illustres, mais non des âmes plus ardentes que
celle de l'humble pasteur d'Alsace dont nous
allons raconter la vie. Elle fut toute dévouée au bonheur d'un pauvre pays, et dans cette vue il dépensa des talents, une énergie et une persévérance qui suffiraient à fonder sur un terrain plus vaste une œuvre plus étendue et une célébrité supérieure. Les moyens lui manquant, il les créa. Ministre d'un dogme précis et d'enseignements traditionnels , son âme se trouva cependant ouverte aux nouveautés généreuses de l'époque où il vécut, et il put les servir sans transiger avec ses convictions. C'est par cette hauteur d'inspiration , par cette sérénité de vues, par cette communication naturelle avec le vrai et le bon dans tous les temps que ce caractère s'offre à l'admiration. Il fit beaucoup de bien au Ban de la Roche; mais ailleurs, dans l'histoire des beaux exemples qui enflamment les hommes, son esprit reste vivant et son influence féconde.
Jean-Fritz ou Frédéric Oberlin naquit à Stras-
bourg en 1740, le 31 août, dans une famille protestante des plus distinguées par la pureté des mœurs et la culture de l'esprit. Le père était professeur, la mère poëte, et de cette union bénie par la naissance de neuf enfants, sept garçons et deux filles, jamais les difficultés de la vie matérielle^ souvent ardues, n'altérèrent la paix intérieure. On trouvait même le moyen d'être généreux envers de plus pauvres, et les enfants, à qui chaque semaine on remettait une légère somme, apprirent de bonne heure la bienfaisance par l'exemple de leurs parents.
Stœber, le meilleur et le plus complet des biographes d'Oberlin, à qui nous empruntons presque tous les matériaux de cette étude, rapporte de l'enfance de son héros les traits suivants :
« Un jour notre Fritz traverse le marché; il
remarque que quelques garçons poussent méchamment une paysanne et font tomber la corbeille pleine d'œufs qu'elle portait sur sa tête ; la. paysanne est désolée. Fritz lance à ces méchants un regard foudroyant, leur adresse de rigoureux reproches sans se laisser intimider par leur nombre, prie la femme d attendre, court chez lui, prend sa cassette, revient rapidement et verse tout son avoir dans les mains de la paysanne étonnée.
« Une autre fois, passant près de la boutique d'une revendeuse, il voit une pauvre femme marchander une vieille robe; la revendeuse persiste à exiger deux sous de plus que celle-ci ne peut donner ; l'indigente s'en va toute triste. Oberlin remet ces deux sous à l'inexorable marchande, rappelle la femme, lui dit à l'oreille que l'excédant est payé ; rayonnante de joie, la femme donne son argent, prend la robe,, et Oberlin disparaît. »
L'habitude prise par le pauvre professeur de Strasbourg, de prélever sur les besoins de chaque semaine une petite somme pour la mettre à la disposition de chacun de ses neuf enfants , témoigne pour nous d'un véritable génie éducateur. C'est, en effet, à l'aide de la responsabilité personnelle, par l'acte volontaire et non imposé, que 1 être se développe
et s'instruit. Un enfant qui, lorsque sa sensibilité est excitée, ne peut qu'implorer la bienfaisance de ses parents, d'un côté ne sacrifie rien, de l'autre, doit quelquefois se résigner, par suite d'un refus, à laisser la misère non secourue. Dans les deux cas, la sensibilité, au lieu de s'élever en lui à l'état de vertu, demeure à l'état d'instinct, et s'émousse facilement. Il est hors de doute que toutes les sommes remises aux enfants ne serviront pas à l'exercice de la bienfaisance ; la plupart seront employées à des gourmandises
ou à des futilités ; mais cela même, sous la surveillance des parents, doit apprendre à ces jeunes esprits à connaître leurs passions, à s'en défier et à les régler eux-mêmes, avant lage où il devient plus dangereux d'y céder.
Voici un trait qui, chez un enfant, annonce une trempe d esprit peu ordinaire. C'est la conscience bravant le danger à tous risques, et tenant bon même contre l'influence de l'autorité armée, si prestigieuse pour les enfants de cet âge.
« Près de la demeure d'Oberlin, un garde de police maltraite un mendiant estropié. Fritz survient ; il prend fait et cause pour l'opprimé, se place entre lui et l'oppresseur, et témoigne à celui-ci toute l'indignation que sa barbarie lui inspire. Le garde sent sa dignité compromise, il veut arrêter le jeune téméraire; mais les voisins accourent et en imposent au 6bire,
qui est obligé de lâcher le mendiant et son protecteur. Quelques jours après, notre Fritz
rencontre le garde dans une petite rue ; il la-
perçoit de loin. Fuiras-tu? se dit-il. Non, non, se répond-il à l'instant; tu es venu au secours d'un malheureux, Dieu te viendra en aide.
Et il passe hardiment à côté de l'homme de la police, qui ne peut s'empêcher de 8 ourire h l'héroïque enfant. »
Le futur civilisateur du Ban de la Roche annonçait alors des penchants militaires très-décidés. Il était un des spectateurs les plus assidus des manœuvres de la garnison, et saisissait toutes les occasions de se glisser dans les rangs et de toucher les sabres et les casques. Mais il était de ceux qui exercent au besoin leur vaillance contre eux-mêmes; car, ayant peu lamémoire des mots et forcé de consacrer beaucoup de temps à 1 étude de ses leçons, il mettait des
morceaux de bois dans son lit, afin d'abréger la durée de son sommeil par la dureté de sa couche.
Après avoir achevé ses classes au collège, Oberlin devint étudiant à l'université protestante de Strasbourg. Il s'y distingua entre tous ses camarades par la pureté de ses mœurs et par son assiduité aux cours. Malgré le peu de temps que lui laissaient ses études, il était obligé, pour pouvoir payer sa propre instruction, de donner des leçons en ville. Muni de peu d'argent de poche, par conséquent, et la bienfaisance ^tant restée pour lui le premier des plaisirs, il n'avait jamais de quoi imiter les dépenses que faisaient ses camarades, et ceux-ci le tenaient pour avare. Un d'eux, jugeant, dans sa sagesse, qu'il était bon de donner à Oberlin un grand exemple de munificence et de dédain des richesses, s'avisa un jour de jeter solennellement devant lui une pièce d'ar-
gent dans la rivière en disant : Vois-tu? Fritz. Oberlin ne répondit rien sur le moment ; mais, dans le cours de la promenade, les deux jeunes
gens rencontrèrent un pauvre aveugle. Alors, arrêtant son camarade et tirant à son tour une pièce de sa poche, Oberlin la remit à l'aveugle en disant aussi : Vois-tu? On finit par le comprendre et on cessa de le railler.
Tout, dans ce caractère, témoigne que l'amour du devoir ne procède point chez lui d'une aveugle obéissance, mais d'un choix indépendant et réfléchi. Un professeur dont il suit les enseignements est disgracié; la foule des étudiants l'évite. L admiration d'Oberlin venge son professeur d'une telle injustice, et il cro.it devoir le témoigner publiquement.
Qu'imagine-t-il ? Pendant tout le temps que dura la suspension du cours , à l'heure où il avait lieu d'ordinaire, notre étudiant se rendait chez le professeur, sonnait , saluait dans
la rue la personne qui venait lui ouvrir, exprimait ses regrets et se retirait. Ce même professeur, orthodoxe trop rigide, voulut damner plus tard le pèred'Oberlin. Nous n'avons pas besoin de dire qu'une pareille sentence provoqua une protestation énergique de la part d'Oberlin 1 .
A une très-ferme indépendance et à la pratique des vertus, Oberlin joignait une grande piété chrétienne et même des tendances mystiques. Il écrit un acte solennel par lequel il se consacre à Dieu, et le prend pour unique but et pour unique maître. Il avait été reçu bachelier en 1758; il est reçu cinq ans après docteur en philosophie, et quand vient l'heure de choisir une carrière, il se décide pour la théologie. Dans sa famille, il avait été nourri de croyances religieuses, qui, lorsqu'elles se
trouvent jointes à un sentiment austère du devoir et à la pratique de toutes les vertus, semblent en être la source. Là, sans doute , fut le motif de sa détermination.
Pendant trois ans , notre jeune théologien fut gouverneur des enfants d'un chirurgien distingué de Strasbourg, M. Ziegenhagen.
Tout en donnant à ses élèves les soins les plus assidus, Oberlin, qui semble deviner sa destinée et se dit qu'il sera peut-être appelé aux fonctions de pasteur dans quelque village, étudie la chirurgie avec M. Ziegenhagen, et se rend capable de pratiquer une saignée et de donner les soins les plus urgents en cas d'accident.
A vingt-sept ans , la mort d'un frère, particulièrement aimé, jette Oberlin dans une profonde tristesse, qui, jointe à ce détachement de la terre que le christianisme conseille et s efforce d'obtenir, inspire au jeune théologien
un ardent désir de la mort. 11 l'implore de son Père céleste , et ses désirs et ses espérances à ce sujet sont consignés dans un journal auquel il prend l'habitude de confier toutes ses pensées, et où Ton trouve ces règles de conduite qu'il s'imposait et qu'il observait fidèlement :
« Je veux m'efforcer de faire toujours le
contraire de ce qu'un penchant sensuel pourrait exiger de moi. Je ne mangerai et ne boirai donc que peu, et jamais plus qu'il ne faut pour la conservation de ma santé. Quant aux mets que j'affectionne le plus , j'en prendrai moins que de tous autres.
« Je veux chercher à dompter la colère, qui souvent s'empare de moi.
« Je veux m'abstenir de tous termes injuri eux.
« Je veux exercer les devoirs de mon état avec la dernière exactitude et la plus grande
ponctualité. Autant que possible, je commencerai mes leçons à l'heure sonnante, et, si cela ne se peut, je resterai d'autant plus longtemps, l'heure écoulée.
« Je veux consacrer tous les moments disponibles aux études, pour me rendre le plus tôt possible apte aux fonctions de prédicateur.
« Je veux me contenter du strict nécessaire en fait de garde-robe et de mobilier, pour que je n'aie pas besoin de donner un grand nombre de leçons; je pourrai alors vaquer d'autant mieux à celles que j'aurai, et mes études seront moins interrompues.
« Détache toujours quelque partie de tes revenus pour les pauvres , et administre ce fonds en bon gérant. Quant au reste, sois aussi économe que possible ; paye ceux qui te servent de manière qu'ils puissent être contents ; tâche néanmoins de te passer de secours inutiles; mets-y la main toi-même; que ton ha-
billement soit propre, mais simple; qu'il en soit autant de tes meubles; si tu dépenses peu, il ne te faut pas une grande recette. »
Tout cela ne représente point seulement de simples paroles et de bons désirs. Ce furent des actes, des habitudes. On raconte qu'en 1766, au mois de décembre , ayant promis de prêcher dans une église à six heures du matin , et souffrant beaucoup d'un abcès à la joue, Oberlin, néanmoins, se rendit à l'église, monta en chaire, prêcha avec la vivacité d'expression et de sentiment qui lui était habituelle, et s'en retourna faire lui-même l'opération de son abcès t après quoi il se rendit à l'étude. On ne dit pas si les admiratrices du jeune prédicateur, si ces personnes que Stœber nous signale et qui , « plus dévotes que raisonnables, dépassèrent même les limites d'une juste admiration; » on ne dit pas si, ce jour-là, elles goûtèrent autant
qu'à l'ordinaire la physionomie peu régulière et probablement étrange de l'orateur ; mais on ne peut s'empêcher de reconnaître que le christianisme et le stoïcisme se confondent ici dans cette admirable énergie humaine qui vise à dominer la nature même , ou plutôt à l'élever avec lui.
Disons maintenant ce qu'est le Ban de la Roche :
Un canton des environs de Strasbourg, d environ six lieues de circonférence, borné de forêts et de montagnes et divisé par des hauteurs en deux paroisses, Rothau etVValdbach, dont chacune comprend plusieurs villages.
L'histoire du Ban de la Roche, du temps féodal à Oberlin, n'est qu'un long état de misère. Le château de la Roche, habité par des chevaliers-brigands, lui donne son nom et le tient assujetti. En 1469, la ville de Strasbourg fait
le siège de ce repaire et le démolit. Ce pays passe à un prince allemand/puis, en 1648, à la France avec TAlsâce,par la paix de Westphalie. A cette époque, le Ban de la Roche, saccagé par la guerre de Trente ans, ravagé par la peste qui suivit, était à peu près désert. On raconte qu'une femme avec un petit enfant habitait seule le village de Fouday, et que, pour se défendre des animaux nuisibles et des serpents, elle était obligée de mettre le feu aux herbes. Il restait cependant encore assez d'habitants dans le canton pour que la superstition entreprît d'achever l'œuvre si bien conduite par la guerre et par la peste. Il y eut au dix-septième siècle tant d'exécutions de sorciers, que le nouveau seigneur, le prince allemand de Veldence, voulut arrêter ces cruautés en prouvant la fausseté des aveux obtenus par la torture. Il casse luimême la jambe à un de ses chevaux et accuse de ce fait un de ses valets. Celui-ci , mis à la
question, avoue avoir commis ce mal par sortilège. Le prince alors dévoile hautement la vérité et abolit la torture. 11 n'y eut plus depuis ce temps de procès pour sortilège dans le pays.
En 1 700 , on comptait quatre habitants au village de Sollbach, neuf à Fouday , neuf à