RAPPORT
SLR LES SERVICES RENDUS A l'àGRICULTIRE DEPUIS PLUS DE CINQUANTE ANS PAR M. JeAN-FrÉDÉRIC
Orerlin, pasteur de l'église de Waldbacu,
DANS LE CANTON DU BaN DE LA ROCHE , SI R LES CONFINS DU DÉPARTEMENT DES VOSGES ET DE CELUI DU BAS-RHIN.
M. le comte François de Neufchateau, commissaire-rapporteur.
Messieurs,
Voulez- vous connaître un modèle de ce qu'on pourrait faire dans toutes les campagnes pour le bien de l'agriculture et celui de l'humanité ? Quittez un moment, en idée, les rives de la Seine, permettez que je vous transporte sur un des sommets les plus âpres des montagnes des Vosges. Amis de la charrue ;
amis du bien public, venez voir le Ban de la Roche, et j'ose vous répondre que vous serez dédommagés de la fatigue Au voyage. Commençons par prendre une idée du lieu et du climat, quoiqu'ils ne s'offrent pas d'abord sous un aspect bien favorable ; gravissons les rochers entassés les uns sur les autres, qui semblent séparer ce canton du reste du monde, et prenons pour guide la Description du Ban de la Roche , thèse savante présentée et soutenue à l'École spéciale de médecine de Stras-
bourg, le 13 mai 1806, par un des fils de M. Oberlin.
Le Ban de la Roche est une contrée élevée qui fait partie des contre-pentes et des ramifications occidentales de l'embranchement du Haut-Champ ou Champ-du-Feu : système isolé de montagnes, détaché du bord oriental de la chaîne des Vosges par un enfoncement ou un col déprimé.
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Le Ban delà Roche comprend, dans sa totali té, une surface convexe et montueuse de huit à neuf mille arpents, dont trois à quatre mille sont occupés en bois, deux mille en pâturages; trois mille forment les propriétés particulières et sont employés, quinze cents ou dix-huit cents en terres labourables, cultivées en seigle, avoine et pommes de terre, et l'autre moitié, de douze à quinze cents arpents, en prés ou en jardins.
Il y a deux paroisses, Rothau et Waldbach, vulgairement Waldersbach. C'est de celle de Waldbach que nous devons nous occuper particulièrement.
Ce pays montueux forme trois régions, chaude, tempérée et froide, qui correspondent, savoir : la région chaude, au climat de Genève; les régions tempérées, au climat de Varsovie ; la région froide, à celui de Stockholm; et les régions très-froides, à celui de
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St-Pétersbourg. Les brumes, les pluies et les neiges ne fondent que dans le mois de mai. Le proverbe du pays dit que la neige d avril est un
engrais et celle de mars un poison. Les fontes subites des neiges, hautes de trente pieds quelquefois en de certains endroits, sont redoutées par le dégât qu'elles causent, en détachant le sol cultivé de dessus le sol inculte et dur, et en le faisant glisser dans les fonds, ainsi qu'il arrive aussi quelquefois à la suite des pluies. Toute la contrée était presque sauvage, au commencement du règne de Louis XV ; il n'y avait pas de chemins pour y parvenir et y circuler; les communes et les hameaux qui en dépendaient comptaient à peine quatre-vingts ou cent ménages, dont la misère et l'ignorance dépassaient l'idée qu'on pourrait en donner : ils étaient presque nus. C'est ce pauvre pays, dont la civilisation, entreprise vers 1750 par M. Stuber, prédécesseur de M. Oberlin dans
le ministère de la parpisse de Waldbach, a été continuée et perfectionnée par ce dernier
depuis 1767 jusqu'à présent, avec un tel succès et une telle persévérance, qu'on y compte aujourd'hui cinq à six cents familles, formant une population de trois mille âmes, qui subsistent heureusement par l'effet de l'amélioration de la culture et de l'industrie. Ce miracle est dû principalement aux lumières, aux soins et au zèle de M. Oberlin.
Né à Strasbourg, appartenant à une famille savante, formé à l'Académie de cette ville, si renommée en France et à l'étranger, M. Oberlin apportait au Ban de la Roche des connaissances positives, étendues, et le désir sincère d'appliquer au bonheur de ses paroissiens cette instruction, qui embrassait à la fois la science de la religion et la science de la nature. Au premier coup d'œil qu'il jeta sur ce coin de nos pauvres
montagnes, il s aperçut d'abord de ce qui manquait à leurs habitants; ils parlaient un patois lorrain, dérivé de l'ancien roman ; trèspeu d'entre eux savaient lire. Les laboureurs, dénués des instruments nécessaires, n'avaient ni l'idée ni les moyens de se les procurer.
Les denrées provenant du sol ne suffisaient pas pour en nourrir la faible population. Suivant une méthode détestable, on distribuait tous les ans aux chefs de famille, par portion égale et par la voie du sort, les pâturages communs, appelés tripous dans le pays, pour essarter le gazon et ccobuer le terrain. Les pommes de terre (quemattes ou cmates de lierre, dans le patois du pays) avaient été introduites après la terrible disette de 1709. Les vieillards se rappellent encore avoir ouï dire à leurs pères et à leurs mères qu'avant cette époque la nourriture des habitants consistait en pommes et en poires sauvages, dont le pays n'était alors
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qu'une foret. Cette pomme de terre primitive, apportée après 1709, avait dégénéré et ne rendait presque plus rien. La première chose à faire était donc d'instruire les habitants, de leur apprendre le français, et de les préparer à lire les ouvrages sur l'agriculture, dont M. Oberlin voulait leur former une petite bibliothèque choisie ; il en vint à bout en fort peu de temps par des moyens ingénieux qui méritent d'être connus, parce qu'ils peuvent servir d'exemple et qu'ils remontent à une date déjà ancienne, bien antérieure aux efforts qu'on a faits dans ces derniers temps pour parvenir au même but. Il fallait ensuite ouvrir la communication avec la grande route qui, pendant six à huit mois de mauvaise saison, était régulièrement interrompue. A la tête de ses paroissiens, qu'il savait électriser pour le bien public, le vénérable pasteur, la pioche sur le dos, mettant lui-même la main à l'œuvre, pratiqua un chemin d'une
demi-lieue, et bâtit un pont sur la rivière de la Bruche. 11 tourna en même temps ses regards vers l'agriculture et les besoins de subsistances. Le traité de notre illustre Parmentier sur la pomme de terre avait réveillé l'attention sur cette précieuse racine; c'était en 1780. A cette époque, M. Oberlin lit venir d'Allemagne, de Suisse, de Lorraine, des pommes de terre qui renouvelèrent l'espèce dégénérée, et qui sont recherchées aujourd'hui sur le marché de Strasbourg à cause de leur qualité excellente. M. Oberlin fit lui-même différentes tentatives pour l'introduction d'arbres fruitiers , d'herbages productifs, de plantes légumières ou céréales absolument inconnues dans ce pays. 11 ne s'est pas rebuté par le défaut de succès de celles de ses tentatives que repoussait le climat sévère ou le sol rocailleux du Ban de la Roche. Les abeilles n'ont pu s'y accoutumer, le sainfoin n'y a point prospéré.
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M. Oberlin a été assez heureux cependant pour voir la culture du trèfle réussir en plusieurs endroits du pays, et être adoptée par ses habitants. On n'y connaissait autrefois d'autres fumiers que les cendres produites par l'écobuage. M. Oberlin montra les moyens d'augmenter le fumier et d'en procurer la fermentation. Cette meilleure économie des engrais, l'amélioration des pommes de terre, l'introduction des bons instruments de culture, celle des prairies artificielles, la culture du lin, dont il lit venir la graine de Riga, en Russie; l'ana- . lyse des terres du pays faite avec soin, et communiquée à la Société des sciences utiles de Strasbourg; les recherches faites dans tout le canton au moyen d'une sonde ou tarière ; l'enfouissement des plantes vertes pour amender le sol; la nourriture des vaches et des porcs à l'étable ; la connaissance et l'étude des proprit tés des plantes sauvages et indigènes qui pou-
vaient servir aux hommes et aux animaux, et rendre les produits naturels du pays utiles pour la santé, pour les aliments et pour les arts ; la formation d'une société particulière d'agriculture au Ban de la Roche, affiliée àcelle de Strasbourg, etc.; telles sont les améliorations partielles, en fait d'économie rurale et domestique, que M. Oberlin est parvenu à introduire par la persuasion, qu'il a su mettre à la portée de chaque particulier, et dont l'influence, multipliant les produits champêtres et les produits du bétail, a augmenté sensiblement le nombre et le bien-être des habitants de cette contrée.
De meilleures pommes de terre, le trèfle de Hollande et le lin de Riga sont surtout, pour le sable granitique du Ban de la Roche, trois acquisitions inappréciables,
M. Oberlin ne s'est pas borné là. Il fallait concevoir les plans d'améliorations plus géné-
raies, portant, d'une part, sur la distribution plus avantageuse des terres pour en amener la fertilité progressive; et de l'autre, sur quelques circonstances morales et politiques, nuisibles à la tranquillité et au bonheur des habitants. Les plans de cette réforme générale exigeaient le concours de l'autorité supérieure, ou des moyens qui surpassaient les faibles ressources d'un pasteur chargé lui-même d'une famille de sept enfants. C'est ici que M. Oberlin s'est encore surpassé. Il a appelé à son secours les autorités administratives, ainsi que les compagnies savantes et les propriétaires riches et bienfaisants de sa ville natale. D'un côté, il est parvenu à faire abolir spontanément le fléau de la vaine pâture; d'autre part, en 1805, la société des sciences et d'àgriculture du Bas-Rhin a décerné aux habitants du Ban de la Roche une somme de deux cents francs à repartir entre ceux qui se
distinguaient le plus dans la plantation des pépinières et dans la greffe des arbres fruitiers, suivant la direction arrêtée par M. Oberlin. Et qu'on ne croie pas que cette somme de deux cents francs fût peu de chose dans un pays dont les habitants se trouvaient dans . un état de privations, de misère, de souffrances continuelles. Qu'on en juge par ce trait seul ! Un sou (ou cinq centimes) mit au comble de la joie une veuve, qui se vit par là à même de se procurer, pour une couple de jours, du sel à manger avec ses pommes de terre. J'ai dit que l'agriculture du Ban de la Roche avait à combattre des fléaux d'une nature morale peut-être encore plus dangereux et plus funestes que la stérilité du sol et Finfluence du climat. Le premier était un procès qui durait depuis plus de quatre-vingts ans.
Les communes plaidaient contre leurs anciens seigneurs, à raison des droite de propriété
et d'usage dans les forêts qui couvraient une grande partie de ces montagnes. La Révolution elle-même n'avait pu mettre fin à ces contestations ruineuses, qui détournaient les habitants des travaux de la culture pour les livrer aux habitudes de la chicane. Leurs minces possessions étaient ainsi toujours troublées et précaires. Enfin M. de Lezai-Marnésia, préfet du Bas-Rhin, ami ardent de la Justice et de ses administrés, accueillit le vœu de M. Oberlin pour ménager un accommodement. Il agit d'accord avec le pasteur, et les parties accédèrent bientôt à une transaction convenable des deux côtés. A la voix du bon préfet, les maires présentèrent en députation à M. Oberlin, la plume qui avait signé lacté de paix, en le priant de suspendre cette plume dans son cabinet, comme un trophée de la bienfaisance et de la charité chrétienne. C'est
à côté de cette plume pacifique que nous vous
proposons, Messieurs, de placer aujourd'hui une de vos médailles d'encouragement; et n'est pas la seule qui doive y figurer.
L'agriculture, naturellement amie du travail, de la justice et des mœurs, l'agriculture a des besoins de plus d'une sorte. Sa base est sans doute dans les sillons; mais autour de ce premier fondement, combien d'accessoires viennent se grouper ! et combien de branches" secondaires doivent concourir à l'affermissement de la tige principale! Ce n'est pas tant . la maigreur du sol du Ban de la Roche qui fait la pauvreté de ses habitants que le défaut de terrain. Quinze cents arpents de terres labourables pour nourrir six cents familles de cinq personnes chacune font à peine cinq journaux de terre par famille. De trois mille âmes qui forment la population totale du Ban de la Roche, un tiers est hors d'état de travailler pour gagner son pain; ce sont les enfants du
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premier et du bas âge et les vieillards infirmes. Parmi les deux mille en âge convenable pour le travail des mains, il n'y en a guère qu'un quart qui s'occupent des travaux champêtres, et ils ne peuvent même s'y livrer que dans quatre ou cinq mois de la belle saison. 11 fallait occuper les trois autres quarts de la population, qui restaient misérables et désœuvrés; il fallait remplir les tristes journées et les éternelles soirées d'un long hiver. Il y avait donc nécessité absolue de suppléer au déficit de l'agriculture en introduisant diverses branches d'industrie pour subvenir à la subsistance et aux besoins des habitants du Ban de la Roche. L'industrie est l'auxiliaire de la culture. C'est ce qu'on ne doit jamais séparer quand il s'agit des pays de montagnes, et c'est ce qu'on a souvent tort d'oublier, même dans la plaine. Les moyens de pourvoir à la réunion de ces ressources dans le canton du Ban de la Roche
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devaient être adaptés aux circonstances locales, soit pour tirer parti des produits indigènes jusqu'alors inconnus et négligés, soit pour y appeler du dehors, avec discernement, ceux des métiers nécessaires et des arts utiles dont on pouvait y espérer le succès. Telles sont encore, Messieurs, les opérations qui ont été conçues par M. Oberlin, et qui ont réussi au delà de toute espérance, par ses effprts encourageants et sa constance imperturbable.
Les détails en seraient sans doute bien intéressants, mais ils paraîtraient sortir du sujet de ce rapport. Je n'oublie pas que j'ai l'honneur de parler seulement à la Société royale d'agriculture; mais, d'après les pièces et les renseignements que j'ai mis sous vos yeux, il est certain, Messieurs, que le modeste pasteur de village, dont j'ai l'honneur de vous entretenir, mériterait qu'on fît un pareil rapport à la Société d'encouragement pour l'industrie natio-
nale et un autre à la Société pour l'instruction élémentaire.
Quant à moi, Messieurs, qui ai été à porté. de contre par moi-même le» service»
inappréciables rendus à la contrée du Ban de la Roche par M. Oberlin, lorsque, après avoir formé l'administration du département des Vosges, en 1790, et avoir présidé cette administration en 1793, j'ai dû parcourir ces montagnes comme commissaire du Gouvernement en 1795, deux ans après que Rotbau et Waldbach, dépendant ci-devant de la principauté de Salin, furent réunis au département des Vosges; pénétré du souvenir et de la vénération que Ton doit à l'un des bienfaiteurs de l'humanité les plus dignes de la reconnaissance des gens de bien ; instruit aujourd'hui que M. Oberlin a persévéré depuis dans cette création touchante, uniquement due à son zèle et à ses vertus; sachant qu'il a refusé des vora-
lions* plus importantes et plus avantageuses, pour ne pas laisser tomber le Ban de la Roche dans l'état de désert dont il l'avait tiré ; enfin, touché jusqu'aux larmes des efforts extraordinaires que M. Oberlin a faits dans les années désastreuses de 1 81 2, 1 81 6 et 1 81 7, pour sauver ses paroissiens des horreurs de la famine, je me félicite, Messieurs, de pouvoir montrer devant vous rattachement et l'intérêt que je porte au département des Vosges, ma chère patrie, en vous offrant une si belle occasion de couronner, dans la personne de M. Oberlin, non pas seulement un acte spécial, mais une vie entière consacrée à répandre dans un canton, avant lui presque sauvage, les meilleurs procédés de l'agriculture et les plus pures lumières de la civilisation. Les limites de la séance ne nous permettent pas d'en donner les
1. Le mot vocation, dans l'est de la France et en Suisse, est employé comme équivalent de carrière ou fonction.
développements. Nous les consignerons dans les Mémoires de la Société, comme un exemple admirable de ce que peut l'influence d'un homme éclairé sur le bonheur de toute une contrée.
Quelle histoire instructive et intéressante que celle des prodiges opérés en silence dans ce coin ignoré des Vosges! Qu'il est doux pour nous d'apprendre à la France qu'elle possède dans son sein un tel miracle de vertu ! Qu'il est consolant de penser que ce n'est pas ici un rêve de la philanthropie, que ce sont des faits positifs, et que l'imagination ne peut rien ajouter à leur réalité! Mais quelles conséquences n'en peut-on pas déduire! Nous avons établi ailleurs qu'il reste dans le royaume assez de places incultes pour fonder cinq mille nouveaux villages. Quand on voudra organiser ces colonies intérieures, la création de celle de Waldbach sera un des meilleurs types qu'on
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ait à suivre. Et dans les trente ou quarante mille communes rurales déjà existantes, il n'en est aucune, même des plus florissantes, où ks perfectionnements de l'économie sociale soient aussi complets, et où Ton ne puisse encore méditer avec fruit les annales du Ban de la Roche.
Sur ce rapport, la Société a décerné une médaille d'or à M. Jean-Frédéric Oberlin, âgé de soixante-dix-huit ans, ministre de la paroisse de Waldbach, arrondissement de Saint- Dié, dans les Vosges.
M. le baron de Gérando, conseiller d'État, présent à la séance, chargé de pouvoirs de M. Oberlin, en recevant de M. Tessier, président, la médaille destinée à M. Oberlin, a témoigné combien il était heureux de représenter ce pasteur vénérable.