Stœber
mais dominer l'âme. Dès qu'il voyait que quelque goût sensuel voulait s'emparer de lui, il s'y opposait avec force. Il aimait beaucoup à prendre du tabac; s'aperce vant que cette habitude prenait de l'empire sur lui, il prit promptement son parti. « Oh! dit- il, ma tabatière, tu veux me commander; je m'en vais te faire voir qui de nous deux doit obéir. En prison! »
Il enferma sa chère tabatière dans une armoire qui se trouvait dans la chambre de ménage au rez-de-chaussée, de sorte que, pour prendre une prise, il était chaque fois obligé de descendre du premier étage, où se trouvait son cabinet. 11 savait bien que cela arriverait rarement, parce que, avant tout, il était attaché à son travail.
Nous transcrivons la relation suivante de iM. Paul de Merlin, qui nous introduit dans
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la maison et dans l'intimité du noble vieillard.
« Enfin la porte s'ouvre et Oberlin paraît.
Sa taille est moyenne, mais les ans ne l'ont point courbée. La plus grande propreté règne dans son habillement entièrement noir; sa tête, blanchie par de nombreux travaux, et par plus de quatre-vingt-deux hivers, est couverte d'un bonnet éclatant de blancheur. Le génie brille encore dans ses yeux, dont l'éclat commence à s'éteindre.
« En m'inclinant avec le plus profond respect, je cherchai à motiver ma visite peut-être importune, sur le désir bien naturel de voir ie créateur du bien-être de cette contrée, qui, bien que d'une religion différente de la mienne.... — Êtes-vous chrétien? demandat-il en m'interrompant ; si vous êtes chrétien, mon cher enfant, nous sommes de la même re-
ligion. . . . Suivons la loi tracée par le cher Sauveur; elle seule est la vraie loi. Quelles que soient les pratiques, les cérémonies que les diverses sectes aient ajoutées à cette loi, elles sont de peu d'importance. En achevant ces mots, M. Oberlin me serra la raain avec bonté et me fit asseoir près de lui. Il m'interrogea avec intérêt sur mon âge, mon état, et quand j'eus satisfait à ces questions pleines de bienveillance, il me serra la main une seconde fois, comme il l'eût serrée à un ancien ami. La vieille gouvernante rentra en ce moment, portant du vin et deux verres; elle m'en présenta un qu'elle remplit et versa quelques gouttes dans celui qu'elle offrit au pasteur, qui but à ma santé d'âme et de corps....
« Chaque fois que je ramenais la conversation sur les bienfaits que M. Oberlin avait accumulés sur le Ban de la Roche, il la détournait, ou cherchait à diminuer leur importance.
— J'ai peu de mérite dans le bien que j'ai fait; je n'ai que celui de l'obéissance aux volontés de Dieu, qui a daigné me manifester ses intentions et ma toujours donné les moyens de les exécuter. Quelques personnes, ajouta-t-il, m'ont fait un mérite d avoir refusé des cures plus considérables que celles-ci ; mais vous, si votre général vous plaçait à un poste, le quitteriezvous malgré son ordre? — Non, répondis-je, — Eh bien! Dieu m'a confié ce troupeau, pouvais-je l'abandonner? Et où aurais-je trouvé des paroissiens meilleurs et des cœurs plus reconnaissants ?
« Je lui rappelai que pour le bien-être de ses paroissiens, il avait exposé sa fortune. — J etais sûr, reprit-il, que mes amis ne me laisseraient pas dans l'embarras. Le Ban de la Roche doit surtout beaucoup à M. de Marnésia. Le bon pasteur s'attendrissait en prononçant le nom du bon préfet. Lavez-vous beaucoup
connu? demandai-je. — Oui, et nous avons bien souvent parcouru ensemble ces campagnes. Quelquefois, il venait passer plusieurs jours dans mon humble habitation; il m'ouvrait son
cœur. Désirant vivement croire, mais ne pouvant toujours accorder ce désir avec les objections que le raisonnement lui présentait malgré lui, il me soumettait ses doutes; nous les discutions ensemble, et quand j'avais vaincu les difficultés qu'il m'opposait, il était aussi heureux de sa défaite que je l'étais de ma victoire.
« Ses succès ne m'étonnaient pas ; la grâce et la persuasion semblaient déqouler de ses lèvres. Je l'écoutais avec un ravissement et un respect qu il est impossible de rendre. Il semble que la vertu, comme un astre bienfaisant, communique sa chaleur à tout ce qui l'entoure. Je me sentais meilleur près d'Oberlin ; le sacrifice le plus grand ne m'aurait rien
coûté dans l'état d'exaltation où se trouvait
alors mon âme.
« Le son de l'horloge qui vient frapper mon oreille me rappelle que le pasteur a ce matin des devoirs à remplir et qu'il est temps de prendre congé de lui. — Quoi! déjà vous partez, me dit-il, allez-vous déjà quitter le Ban de la Roche? — Je lui réponds que je ne comptais en repartir que le lendemain. — Eh bien ! si la société d'un vieillard ne vous ennuie pas trop, revenez me voir ce soir. Cette invitation me causa la joie la plus vive, et je sortis enchanté de ma visite et de l'espoir de la renouveler.
« Je m'éloignais lentement; je ne sais quel charme me retenait dans cette maison. En descendant les degrés, je rencontrai la vieille gouvernante, nommée Louise, et je ne pus résister au désir de lui adresser quelques questions. « Le bon pasteur, luidis-je, paraît jouir
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d'une excellente santé? — Dieu merci, répondit Louise ; nous espérons le conserver encore longtemps; cependant sa vue et son ouïe s'affaiblissent. 11 y a peu d'années, il parcourait encore à pied, plusieurs fois dans x une semaine, les villages de sa paroisse ; la nuit même, il se levait et affrontait des temps affreux pour porter des consolations à des mourants. Mais depuis peu, il a de bien mauvais jours. Cependant il prend le mauvais temps comme le bon; il est toujours doux, calme et résigné.
— Ètes-vous depuis longtemps, à son service? demandai-je. — Depuis bien longtemps, répondit la bonne Louise, qui paraissait âgée de plus de soixante ans ; j 'étais bien jeune à la mort de Mme Oberlin; j'ai soigné les neuf enfants qu'elle a laissés, et dont le dernier n'avait que six semaines quand le ciel rappela à lui ma digne maîtresse. Combien elle était chérie
dans le canton ! Rien ne pouvait lui être comparable; c'était la vertu descendue sur la terre.
— Combien sa mort, m'écriai-je, a dû frapper cruellement le cœur de son époux !
— On ne peut se faire une idée de la tendresse qui les unissait. M. Oberlin adressait souvent à Dieu cette prière : Prive-moi, ô mon Dieu, de tous les biens de la terre; ne me donne que des fruits sauvages pour nourriture; mais conserve les jours de la femme que tu m'as donnée; laisse-nous vivre et mourir ensemble. Le ciel, pour l'éprouver, lui a enlevé presque subitement et déjà depuis quarante ans cette épouse chérie. Le bon ministre fut frappé comme par la foudre. Je tremblais pour ses jours et pour sa raison. Quel fut mon
étonnement de le voir, au bout de quelques instants d'un effrayant silence, tomber à genoux et rendre grâces à Dieu. Dès lors, il a été résigné, et aucune plainte, aucun murmure
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ne sont sortis de sa bouche. Depuis cette perte, le bonheur de ses paroissiens Ta seul occupé. Toutes les fois qu'il a médité quelque bienfait nouveau, dont le résultat n était pas évident, la voix de sa femme (il en a au moins la persuasion) s'est fait entendre à son oreille, soit pour l'arrêter, soit pour l'encourager dans ses
projets
« En attendant l'arrivée du ministre, on cause avec liberté ; mais sans élever la voix. Il entre ; tout le monde se lève à la fois ; il salue d'un air rempli de bienveillance et va se placer devant une table où ses livres sont déposés.
« .... Les femmes écoutent sans interrompre leur ouvrage. De temps en temps, le pasteur ouvre sa tabatière et après y avoir puisé, la fait circuler dans l'auditoire ; il n a rien à lui seul; tout ce qu'il possède, il le partage avec ses paroissiens.
« Après une demi-heure de commentaires sur la Bible, il dit : Mes chers enfants, n'êtesvous pas fatigués ? chacun assure que non, et il continue. La lecture de la Bible terminée, il chante un second psaume, auquel succède une prière, pendant laquelle tous les assistants montrent le plus grand recueillement et qui termine le service. »
Parvenu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, malgré la pesanteur de la vieillesse, Oberlin conservait toujours le même zèle et la même activité d'esprit. 11 avait alors chez lui sa plus jeune fille et son gendre, M. Rauscher, pasteur lui-même, qui le suppléait dans ses fonctions. Un de ses fils occupait la cure de Rothau , la seconde paroisse du Ban de la Roche ; deux autres filles, mariées, habitaient la Suisse et la Russie; mais cette longue et belle vie n'avait point été sans douleurs. Outre l'aîné, dont
nous avons raconté la mort héroïque, un autre fils , Henri Oberlin, dont l'âme sensible et forte rappelait celle de son père, était mort aussi, après une longue et douloureuse agonie, à l'âge de trente-neuf ans. Et l'aînée des filles,. Mme Wolf , l'avait depuis deux ans précédé dans cette autre vie , à laquelle ils croyaient tous si fermement qu'ils ne doutaient pas de se revoir. Cependant ni le chagrin ni la vieillesse n'avaient affaibli l'âme d'Oberlin. Il s'efforça jusqu'au dernier jour de dominer la faiblesse et les infirmités de 1 age 7 et il se stimulait lui-même en s'écriant quelquefois : « Allons, Fritz, paresseux, où sont tes forces? ques-tu devenu? » Il persistait à se servir lui-même, et qûand on voulait lui épargner quelque peine, aller chercher ce dont il avait besoin, il remerciait, assurant que le mouvement lui était nécessaire. Sa frugalité était extrême;
toujours occupé, comme par le passé, de sa
chère paroisse, il aimait à rencontrer tous ses paroissiens et à leur parler. « En rencontrait-il un dans sa promenade journalière vers le petit ruisseau de Belle-Goutte, il lui tendait la main,
lui demandait avec une douceur angélique comment il s appelait, parce que ses yeux ternis ne distinguaient plus aucun objet; mais la figure trahissait sa joie d'avoir parlé à un de ses enfants.,.. L'âge avait respecté sa taille et ne l'avait point courbée ; il marchait toujours droit.... Livré à lui-même, son visage portait quelquefois, malgré le fond de sérénité et d'abandon à la volonté divine, l'empreinte de la tristesse; mais lorsqu'il voyait des jeunes gens autour de lui, le sourire le plus tendre, le plus engageant animait ses traits.... « Ne devenez pas vieux, leur disait-il, je ne suis plus bon à rien, je ne vois plus, je n'entends plus... ; j'ai aussi été jeune. Quelle force! quelle vivacité! Qu'est-il devenu aujourd'hui ce vigoureux
Fritz? Il peut à peine se traîner.... Croyezvous, mes chers , que je murmure pour cela?
Oh non! non! Le bon Dieu est un peu plus sage que le vieux Fritz.... »
Il ne s'éteignit pas, mais il souffrit cruellement pendant cinq jours. Enfin, il sentit venir la mort, et bien qu'il eût déjà perdu la parole et presque l'usage de ses membres, il trouva la force d'ôter son bonnet, de joindre les mains et de lever les yeux au ciel en priant. Il expira le 1 er juin 1826. On vint de Barr et de Strasbourg à ses funérailles, et tous les villages environnants y assistèrent. Toute cette foule désolée semblait n'être qu'une famille. On visite la tombe d'Oberlin dans lepetit cimetière de Waldbach, et Ton y lit, après le nom et les dates, cette simple inscription : 11 fut pendant cinquante-neuf ans le père du Ban de la Roche.