‹ Vie d'un compositeur moderne, 1802-1861Chapitre 13 sur 22 · DERNIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNÉES

La résolution de ne plus écrire pour le théâtre ne condamnait pas Niedermeyer à l'oisiveté et à Tinaction qui lui étaient complètement antipathiques; il avait entrevu un vaste champ ouvert à d'autres travaux dont le résultat, sans nul profit, il est vrai, devait amplement compenser le renoncement aux succès des œuvres profanes et mondaines.

Mettant au service de l'autel son talent et son amour du grand art, il entreprit une tâche noble et désintéressée, en consacrant les dernières années de sa vie à la restauration de la musique sacrée. Il était imbu des traditions des anciens maîtres qui composaient tant d'œuvres grandioses pour l'église, alors que l'art théâtral et dramatique était encore en enfance. Il s'appliqua à faire revivre la musique qui convient aux prières et aux psaumes tant pour les

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voix qui les chantent que pour l'orgue ou les instruments qui les accompagnent et les espacent.

La composition et l'exécution de sa messe lui avaient donné de douces et précieuses émotions; il était fermement croyant et chrétien, et il n'ambitionna plus que la satisfaction d'élever la musique religieuse à la hauteur de la grande et belle mission qui lui est assignée pour ajouter un éclat pur et radieux aux cérémonies du Culte et faire pénétrer l'édification dans le cœur des fidèles.

La liturgie de la religion protestante à laquelle appartenait Niedermeyer n'emprunte aucune solennité à Tart; il est sévèrement banni de ses temples par l'austérité calviniste; on n'y voit ni peintures, ni sculptures, ni ornements; tout y est froid comme la nudité des murs, entre lesquels rien ne doit distraire les fidèles, et si la musique y rencontre quelque tolérance, ce n'est que pour des cantiques peu artistement chantés par les fidèles.

A l'opposé du rite protestant, les cérémonies du culte catholique ont une pompe que rehausse et grandit la musique. Les paroles de l'office entonnées par le prêtre à l'autel sont répétées au chœur par les voix des chantres et des enfants ; le grand orgue répond à l'orgue d'accompagnement, et les principaux motets sont chantés par des solistes.

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C'était donc à Tart catholique que devaient s'appliquer les travaux du maître, jaloux de lui restituer les glorieuses traditions des temps passés, ternies par la routine et l'indifférente négligence des artistes modernes.

A l'époque dont nous parlons, les églises rétribuaient fort modiquement le personnel employé, et elles ne pouvaient recruter que des musiciens,

Déjeunant de l'église et soupant du thé&tre,

auxquels l'art profane devait apporter d'autres ressources pour les nécessités de la vie. La profession de maître de chapelle était peu recherchée parce qu'elle ne procurait ni grand éclat, ni gros salaire, et presque toujours elle était exercée par des débutants ou des artistes occupant ailleurs d'autres emplois. L'art profane éclipsait l'art religieux ; seuls quelques abbés, plus ou moins musiciens, s'adonnaient à la composition religieuse; à de rares exceptions près, elle était délaissée par les maîtres en vogue, qui recherchaient à la fois la renommée... et les droits d'auteur.

Il ne manquait pas cependant dans quelques églises de Paris d'hommes de talent, consciencieux et bien intentionnés; mais leurs efforts ne pouvaient vaincre la routine et la négligence du personnel

sous leurs ordres. Dans certaines villes de province, où la concurrence du théâtre nuisait moins à Téglise, la musique du chœur avait mieux conservé le caractère traditionnel. Le mouvement de restauration qui se produisit à Paris sous l'impulsion de Niedermeyer y attira des musiciens de valeur et des organistes éminents. Ils se firent une place honorable à côté des Lefébure-Wély, des Boely, des Fessy, des Benoist, alors en renom.

Les compositeurs qui ont consacré leurs inspirations à l'autel dans la première moitié de ce siècle sont fort peu nombreux, et l'on ne trouve à citer parmi eux que Lesueur et Cherubini.

Depuis longtemps Niedermeyer s'était préoccupé de cette décadence de la musique religieuse; il avait déjà composé nombre de morceaux d'église, et les difficultés rencontrées pour obtenir une bonne exécution lui avaient fait reconnaître la nécessité de changer les conditions dans lesquelles se formaient les chapelles et les maîtrises. Il avait été surtout frappé des barbares mutilations infligées par l'ignorance au plain-chant, base de toute musique sacrée. Les règles les plus simples de la prosodie et de l'accentuation étaient complètement négligées, et la tonalité particulière qui donne aux chants un caractère solennel et religieux était dénaturée par son

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association à une harmonie moderne; il en résultait le détestable effet d'une mélodie chantée dans un ton et accompagnée dans un autre. Le plain-chant avait donc perdu les admirables beautés définies par saint Bernard : Sic suavis ut non sii levis, sic mulcet aureSy ut tnoveai corda ^ tristitiam levet^ iram mitiget^ sensum litterœ non evacuetj sed fecundet. Chant plein de suavité, sans avoir rien de frivole, il charme les oreilles et touche les cœurs; il dissipe la tristesse, apaise la colère, et loin d'altérer le sens du texte, il en fait ressortir l'esprit et la portée.

Ce genre de musique était l'objet d'une prédilection toute spéciale chez Niedermeyer; il en avait fait une étude approfondie alors qu'ayant à former le répertoire de la société de musique vocale, il avait mis en lumière les œuvres des maîtres des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, qui, écrivant pour les voix seules, empruntaient la plupart de leurs sujets au chant grégorien.

La nécessité de remettre en honneur l'étude du plain-chant, du contrepoint et de la fugue s'imposait pour assurer à l'église un bon recrutement d'enfants de chœur, de chanteurs, d'organistes, de maîtres de chapelle, et de compositeurs. Le maître s'enthousiasma à la pensée d'entreprendre cette

tâche, et il la réalisa par la fondation de l'École de

musique religieuse, destinée à établir une séparation complète entre l'étude de l'art sacré et Tétude de Tart profane.

Il ne s'en tint pas à un programme restreint, et il voulut que chacune des branches qu'embrasse la musique des églises, fût l'objet d'un enseignement spécial; il établit donc des cours spéciaux pour les éléments de la musique, le solfège, le chant, le chant simultané, le plain-chant, l'orgue, l'accompagnement ou basse chiflfrée, l'harmonie, le contrepoint, la fugue, l'instrumentation, l'histoire de la musique, la composition. L'étude du piano était aussi l'objet de soins tout particuliers, dans un but intelligemment poursuivi, celui de permettre aux futurs organistes et maîtres de chapelle formés par l'école, d'augmenter dignement leurs ressources, par des leçons dans les familles et dans les pensionnats.

Le fondateur de l'Ecole de musique religieuse ne négligea rien pour que l'installation et le choix des maîtres appelés à le seconder fussent à la hauteur du but poursuivi. Un grand orgue d'église fut placé à côté des autres instruments nécessaires aux leçons et aux études.

Le nouvel établissement fut ouvert au mois d'octobre de l'année i853, et fut fréquenté dès le début par une trentaine d'élèves internes ; leur surveillance,

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leur éducation morale et religieuse, et une instruction littéraire, mesurée à leurs besoins, étaient confiées au clergé de Saint-Louis-d'Antin.

La vaillance que Niedermeyer apportait à servir les intérêts du grand art fut accueillie avec faveur et sympathie, et le gouvernement n'hésita pas à encourager par son appui la noble tentative due à l'initiative et au dévoûment d'un artiste désintéressé. Par un décret du 28 novembre i853, un certain nombre de bourses furent créées, pour être réservées aux jeunes gens heureusement doués, et sur lesquels Tépiscopat jugerait à propos d'attirer l'attention du gouvernement.

En même temps, le ministre de l'instruction publique et des cultes, c^était alors M. Fortoul, recommandait la nouvelle école aux évêques, en leur adressant la circulaire suivante :

Monseigneur,

La musique religieuse, qui ajoute un si grand éclat aux solennités du culte, a perdu le caractère sacré que lui assignaient ses antiques traditions. II faut surtout attribuer cette décadence à Tabsence d'écoles spéciales et à Tobligation où Téglise est aujourd'hui réduite de demander au théâtre ses organistes, seô chanteurs, ses maîtres de chapelle et ses compositeurs.

Comme tous les amis de Fart religieux, vous aurez assurément regretté. Monseigneur, qu'aucune tentative n'ait été faite

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encore pour doter nos sanctuaires d^une véritable musique sacrée et d*artistes élevés et formés pour elle. Cet essai que j'espère voir couronné d*un plein succès, M. Niedermeyer vient de Tentreprendre, en fondant à Paris une école où seront préparés, par rétude du chant, du contre-point, de la fugue et des chefs-d'œuvre des grands maîtres des ivi», xvii* et xviii* siècles, tous les artistes destinés à composer les chapelles et les maîtrises de nos cathédrales, depuis le simple enfant de chœur jusqu'au compositeur.

Le plain-chant, base de la musique religieuse, sera dans cette école l'objet d'un soin particulier. Son exécution, maintenant abandonnée à la routine, ne produit que des effets incomplets. On semble oublier que c*est à sa tonalité propre que le plainchant doit ce caractère grave et religieux qu'on lui fait perdre en l'associant à l'harmonie moderne. L'étude des grands maîtres du xvi« siècle ramènera utilement l'attention sur cette vérité ancienne. Dans leurs œuvres écrites pour les voix seules, la plupart des sujets sont empruntés au plain-chant, et la tonalité des développements qu'ils leur donnent, ne s'éloigne jamais de celle du plain-chant lui-même.

Déjà ces idées ont été comprises et encouragées par Mgr l'archevêque et par MM. les curés de Paris. J'espère, Monseigneur, qu'elles auront également votre approbation.

Permettez-moi donc de réclamer votre concours et votre bienveillant intérêt pour assurer le succès d'une œuvre dont Votre Grandeur ne peut manquer d'apprécier tous les avantages au double point de vue de la religion et de l'art.

L'appel du ministre fut entendu et sur la présentation des évêques, les bourses fondées par le gou-

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vernement furent recherchées par les jeunes gens dont les heureuses dispositions étaient reconnues après un examen préalable.

Pendant les huit dernières années de sa vie, Niedermeyer consacra toute sa sollicitude à la direction de son école. Il s'était réservé les classes de plainchant et de composition musicale, ainsi que le cours supérieur de piano qui, par la suite, fut attribué à Saint-Saens; à côté des professeurs chargés des leçons élémentaires, Dietsch, Carlini et Wakenthaler avaient pour mission d'enseigner l'harmonie, le contre-point, la fugue et l'orgue. Ce dernier maître, un des plus habiles organistes de l'époque, mort prématurément, fut plus tard remplacé par M. Loret, organiste de Notre-Dame-des- Victoires et ancien élève au Conservatoire de Bruxelles de l'éminent professeur Lemmens.

Des concours avaient lieu à la fin de chaque année, en présence d'un jury composé d'artistes étrangers à l'école, et des diplômes de maître de chapelle et d'organiste étaient délivrés par le ministère de l'instruction publique et des cultes aux élèves qui sortaient victorieux des épreuves imposées.

Voici comment le critique musical du Journal des Débats rend compte dans son feuilleton du 14 août i855 des concours qui eurent lieu à la fin de la

seconde année d'existence de l'Ecole de musique religieuse :

... J'ai assisté à tous les concours et je puis afSrmer que j'ai été toujours frappé d'étonnement quand je n'ai pas été frappé d'admiration. Je ne parlerai pas ici des concours de solfège et de composition qui ont été des plus remarquables, je parlerai seulement des concours de piano et d'orgue. Figurez-vous une douzaine d'élèves exécuter en grands musiciens, c'est-àdire avec un aplomb, une précision, une intelligence, une netteté admirables, les œuvres de J.-S. Bach les plus difficiles, les plus ardues, les plus hérissées de combinaisons scientifiques. Figurez-vous ces mêmes élèves à l'orgue, aborder les œuvres les plus terribles, les plus compliquées du même J.-S. Bach. Intimidés, émus d'abord dans le morceau de concours, la prodigieuse fugue en mi mineur ^ ils se sont peu à peu rassurés, et ont exécuté avec une aisance surprenante des morceaux choisis parmi ceux que les maîtres de l'art, les Lemmens, les Hesse, les Alkan mettent au nombre des plus inabordables.

Après quelques années d'études plusieurs élèves furent placés dans les églises de Paris et les cathédrales de France ; dans plusieurs grandes paroisses de la capitale, la chapelle est encore dirigée , ou l'orgue est tenu par des anciens élèves de Niedermeyer qui se sont acquis une légitime réputation de grands musiciens.

Quelques-uns, il est vrai, ont quitté l'église pour

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le théâtre; certains, même, ont consacré un véritable talent à un genre auquel leur maître n'aurait pas cru voir appliquer l'enseignement de son école. La renommée qu'ils ont acquise et les applaudissements du public leur ont fait perdre de vue les reproches qu'ils n'auraient pas manqué de recevoir. Nous n'avons pas été tenté de les leur transmettre par procuration, ayant, nous en faisons l'aveu, éprouvé un véritable plaisir à entendre leurs opérettes.

Nous pouvons d'ailleurs dire hautement que le but du créateur de l'École de musique religieuse a été largement atteint; les résultats ont répondu aux vues nobles et élevées qui l'avaient inspiré, et ils honorent sa mémoire. Les services rendus, ayant eu le double effet de restaurer la musique religieuse, et d'assurer à quantité de jeunes gens une carrière honorable, utile, et même quelquefois glorieuse, sont une large compensation aux sacrifices dictés par la passion de l'art et l'amour du bien.

L'œuvre de Niedermeyer compte actuellement quarante ans d'exercice; devenue l'Ecole de musique classique, et dépendant de l'administration des beaux-arts, elle continue les traditions du maître; ses élèves sont recherchés partout où le besoin de bons musiciens se fait sentir. Plus de cinq cents jeunes gens en sont sortis, immédiatement pourvus

de places de maître de chapelle, d'organiste, de professeur dans des institutions, de directeur de sociétés philharmoniques, etc.

Le nom du fondateur est resté intimement attaché à sa création. Bien que tel n'ait jamais été son titre officiel, pour le public comme pour les élèves, jaloux

d'une mémoire honorée, elle est restée l'Ecole de Niedermeyer.

Le maître, qui se vouait à la tâche de former des musiciens dignes de l'église, avait pensé que l'enseignement devait être complété par la mise en pratique de ses doctrines, et pour démontrer l'application des théories, il s'était chargé de la direction de la musique de l'église Saint-Louis-d'Antin. Cette paroisse avait alors une grande importance; située au centre d'un riche quartier, elle n'avait pas été diminuée par les attributions faites plus tard sur son ressort à Saint-Augustin et à la Trinité. La direction et l'administration du chœur et de la tribune furent remises à Niedermeyer par un traité à forfait, moyennant la somme inscrite au budget pour la musique, soit quinze mille francs. Elles restèrent entre ses mains pendant les trois années qui formaient la première période de la convention passée.

Les fidèles qui fréquentaient l'église à cette

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époque se rappellent la pompe et la magnificence de sa musique. Les œuvres des grands maîtres anciens furent remises en honneur par de brillantes exécutions. Ce n'étaient que messes et saints solennels, le plus souvent avec orchestre et solistes émérites; le sanctuaire était trop étroit pour contenir la foule attirée par le renom de la chapelle.

Mais si le maître était un habile organisateur de musique, il n'avait pas au même degré les talents de l'administrateur. Il avait mis à l'orgue un savant exécutant, il lui avait adjoint un maître de chapelle expérimenté pour diriger les répétitions du répertoire qu'il préparait, il avait augmenté le nombre des chanteurs, il avait attiré les rares enfants doués de jolies voix, il n'hésitait pas à appeler des instruments pour alterner avec l'orgue; les recettes de l'église augmentaient en proportion du charme qu'offraient les offices, mais Niedermeyer, dépassant de beaucoup les ressources qui lui étaient attribuées, devait puiser la différence dans sa propre caisse.

Le père de famille, soucieux de l'intérêt des siens, et ayant déjà assumé les lourdes charges que lui imposait son école, considéra le musicien épris des belles, mais trop coûteuses exécutions, comme un prodigue, et il dénonça la convention. La fabrique

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Qfirit alors une augmentation des ressources mises à 1^ disposition du maître; mais celui-ci eut la méfiance de ses entraînements. Les livres de la comptabilité de cette gestion nous montrent qu'il n'eut peut-être pas tort.

Vers la même époque, jaloux de donner essor aux principes, sur lesqueljÉfe étaient basées ses tentatives de restauration fle l'art sacré, Niedermeyer fonda le joui'nal la Maîtrise, et il s'associa M. d'Ortigue comme rédacteur en chef du recueil dont il dirigeait la publication.

Voici en quels termes est exposé, dans le premier numéro, le programme du journal :.

Nous fondons un journal uniquement consacré aux intérêts de la musique d'église. Par musique d'église, nous entendons tous les chants qui retentissent dans le sanctuaire : musique sacrée, plain-chant, orgue. Pour le plain-chant, nous disons saint Grégoire ; pour la musique sacrée, nous disons Palestrina ; pour Forgue, nous disons J.-S. Bach.

Nous nous occuperons d*abord de toutes les questions qui se rattachent au chant grégorien, à sa constitution, à sa tonalité, à son histoire, à ses rapports avec certains usages liturgiques. Nous nous occuperons surtout de la manière dont on doit le chanter, soit à Tunisson, soit avec accompagnement d'orgue, soit en faux-bourdon, accompagné ou non accompagné. Nous tâcherons de donner de bonnes règles pratiques pour l'exécution de ces trois sortes de chant, comme

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aussi pour la prononciation, la prosodie, l'accentuation, etc.

Nous nous occuperons en second lieu de ce genre de musique auquel on a donné le nom de musique religieuse. Nous rechercherons à quelles conditions cette musique est digne de sa destination, à quelles autres conditions elle ne doit pas être tolérée dans les temples.

Entre toutes les écoles, celle à laquelle Palestrina a donné son nom sera pour nous Tobjet non seulement d'une attention, mais encore d'une vénération particulières. Nous analyserons avec soin les œuvres qui en sont sorties, en nous efforçant de relever, ainsi que les beautés scientifiques, les éléments d'où découlent ce caractère auguste, cette expression sublime qui font l'admiration des siècles; nous donnerons en même temps des indications utiles pour la manière d'étudier ces chefsd'œuvre, de les exécuter, pour les mouvements à prendre, les nuances à observer, etc.

L'orgue de chœur et le grand orgue fixeront nos regards d'une manière non ifioiné spéciale, car U ne suffit pas que le plain-chant soit bien accompagné, il faut encore que l'instrument de nos églises ne se fasse pas le colporteur des cantilènes profanes, qu'il s'abstidMe de repi'oduire les nuances de sonorité et les effets pittoresques de l'orchestre : il faut qu'S se montre fidèle au style grave qui lui convient, comme aux conditions primitives de sa structure.

Non contents de publier et de faire apprécier les beHes œuvres de toutes les époques, nous en ferons encore connaître les auteurs ; nous ptrblidrons sur leur vie et leurs ouvragés des notices puisées aux Meilleures sources; nous rechercherons de nouveaux et intéressants documents sur leurs persûnf»es. Nous ne nous bornerons pas aux compositeurs puremenft rel^eux;

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mais lorsqu'un musicien lyrique aura bien mérité de Tart par quelque belle œuvre sacrée, nous ne Texcluerons pas de notre galerie.

Sans nous interdire absolument le domaine des questions purement scientifiques et des monuments archéologiques de l'art, nous ne ferons sur ce terrain que de rares excursions et seulement pour éclaircir des questions ou des difficultés de théorie et d'enseignement. Nous laisserons à de plus érudits que nous ce genre de spéculations métaphysiques et de recherches composant ce qu'on appelle la philosophie de l'art, et qui sont sans action dans la sphère beaucoup plus modeste des faits et de la pratique.

Mais dans les limites du cadre que nous venons de tracer, nous ferons nos efforts pour répondre aux besoins des paroisses, pour que les ecclésiastiques, les organistes, les maîtres de chapelle, les accompagnateurs, les choristes nous lisent avec fruit. Nous nous efforcerons de signaler tout ce que Ton tente pour le maintien des saines traditions liturgiques, grégoriennes et musicales, et dans les égUses de Paris, et dans toutes celles de France et de l'étranger. Nous voudrions que notre journal fût comme l'écho fidèle des accents qui s'élèvent de tous les sanctuaires, pour que tout ce qui se fait de bien, de conforme à l'esprit de l'église, fût à l'instant connu, imité, répété sur tous les points.

Ce que nous venons de dire des questions que se propose la philosophie de l'art, nous le dirons de la polémique. Nous n'y recourrons que lorsque nous y serons contraints et forcés. Cette œuvre n'est pas une œuvre de critique et de dispute : c'est avant tout une œuvre de fondation, d'édification et de propagation.

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Ce programme est tout entier écrit de la main de Niedermeyer; il constitue une véritable profession de foi, où sont exposées ses doctrines et ses idées. Par cette publication, le maître voulait ouvrir une tribune destinée à donner un nouvel éclat à la féconde branche de l'art à laquelle il s'était dévoué.

Dans la Maîtrise parurent une série d'articles de Niedermeyer, de d'Ortigue, et de remarquables travaux de labbé Jouve, l'abbé Petit, le père Schubiger, de MM. Schmitt, Laurentie, Stephen Morelot , de Coussemacker , Sigismond Newkom , Morel de Voleine, etc. A chaque numéro étaient joints six morceaux de musique destinés à former le répertoire des églises ; dans cette collection on trouve les plus belles pages de Palestrina, d'Orlando di Lasso, de Vittoria, de Marcello, de Mozart, de Bach, de Haendel, de Frescobaldi, de Scarlatti, de Remb, de Rink, de Clérambault^'Mes motets et des chœurs inédits de Rossini, de Meyerbeer, d'Halévy, de Carafa, d'Auber, de Gounod, de Gewaert, etc. Des morceaux d'orgue de Lemmens, de Boély, d'Ambroise Thomas, de Lefébure-Wély, de Loret, etc., furent écrits spécialement pour aider à l'œuvre de propagation de la bonne musique, poursuivie par Niedermeyer. Celui-ci, pour sa part,

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composait une série de motets et nombre d'offertoires, de prières, de fugues, de marches, et de préludes pour orgue.

La Maîtrise a été fort répandue dans les églises de France, où elle a formé un précieux fond de bibliothèque. Tandis que les morceaux publiés ont encore un important tirage, le texte est épuisé.

Niedermeyer publiait aussi un travail spécial, trop volumineux pour trouver place dans la Maîtrise^ et auquel n'aurait pu convenir le fractionnement nécessité par une publication périodique. Cet ouvrage, intitulé : Traité théorique et pratique de V accompagnement du plain-chant^ était le résumé du cours pro£e$sé par son auteur à l'École de musique religieuse. M* d'Ortigue fut chargé de rédiger, sous la direction du maître, les notes prises pendant les leçons.

€ L'idée de ce traité ne m'appartient pas », dit M. d'Ortigue dans la préface qui précède le livre, et il raconte comment, après que son collaborateur lui eut démontré la vérité indiscutable des principes sur lesquels est basé son système^ il n'hésita paa à désavouer les idées qu'il avait professées dans &on Dictionnaire de plain-ckanty et à accepter une part dans l'œuvre de son contradicteur. Ce qui lui rendit évidente la supériorité du système nouveau, ce fut.

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dit-il, renoncé de deux règles, qui comme un trait de lumière, lui révélèrent les bases du système harmonique grégorien :

I® Nécessité dans raccompagnement du plainchant de l'emploi exclusif des notes de Téchelle.

2° Nécessité d'attribuer aux accords de finale et de dominante dans chaque mode des fonctions analogues à celles que les notes essentielles exercent dans la mélodie.

L'apparition du livre publié par Niedermeyer avec le concours d'un savant écrivain qui professait autrefois des principes opposés, fit une profonde impression dans le monde musical.

Comme application à ses théories de plain-chant, Niedermeyer qui ne se complaisait que dans un travail assidu, entreprit une œuvre considérable à laquelle il ne mit fin que peu de temps avant sa mort; bien que les épreuves aient été corrigées par lui, cet ouvrage ne parut que comme œuvre posthume.

U accompagnement pour orgue des offices de V église y écrit sur les éditions du rite romain de Rennes et de Digne, qui étaient les plus usitées, forme deux gros volumes in-4'' de plus de cinq cents planches de musique; les offices de tous les dimaaches et des principales fêtes de l'année, la messe des morts, les saluts du Saiat-Sacremeat, le

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chant du Te Deum y sont contenus, harmonisés suivant le système du Traité théorique :

L'accompagnement pour orgue du Graduel et de VAntiphonaire de Niedermeyer se distingue par sa grande clarté, sa facilité d'exécution et par la rigoureuse et fidèle observation de la tonalité et de la modalité dans Tharmonisation des chants d*église. L'homme studieux y trouvé des harmonies neuves, hardies, des successions d'accords étranges, mais toujours de la plus grande correction. Selon nous, Touvrage de Niedermeyer est autant un bon livre pratique qu'un excellent livre d'étude, et tout homme impartial doit lui rendre hommage d'avoir écrit un livre aussi pur sous le rapport de la science musicale. [G. Schmitt, organiste de Saint-Sulpice, extrait du journal le Plain-Chantj du i«»- septembre 1861].

Niedermeyer trouvait encore le temps de s'associer aux œuvres utiles. Membre de la commission de surveillance du chant dans les écoles de la ville de Paris, il y apportait le précieux concours de ses lumières et de son activité; il faisait aussi partie du Comité général de patronage des Orphéons de France :

Il était, dit le Figaro du 21 mars i86t, voué à la présidence des jurys d'orphéons, un vœu devenu une vocation véritable. Il courait avec une ardeur infatigable, à marches forcées, c'est le mot, partout où l'appelait un concours, remplissait scrupuleu-

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sèment sa mission, et dédaigneux des banquets qui complètent ces exercices gastro-musicaux, revenait en toute hâte reprendre sa tâche à Paris.

Il a travaillé à de nombreuses compositions chorales et orphéoniques. UÉternel est son nom est en ce genre une œuvre magistrale : il y a mis une simplicité, une grandeur et une foi égales à celle de son immortel parolier Racine. Les soldats de V avenir et le Jugement dernier sont aussi des chœurs fort remarquables.

L'érudition de M. Niedermeyer était vraiment étonnante, sa nature loyale et droite, mais froide, s'échauffait peu à peu à un contact sympathique ; alors il causait volontiers et avec esprit.

Niedermeyer était en outre souvent appelé à présider les commissions formées pour arrêter la combinaison et faire la réception des orgues commandées par l'Etat, les villes ou les fabriques des églises.

La restauration de la musique religieuse, la présence à la tribune d'habiles organistes nécessitèrent le changement ou le remaniement des instruments défectueux dont on s'était contenté jusqu'alors. Les anciens constructeurs et surtout au dix-huitième siècle, les Dallery et les Clicquot avaient livré aux cathédrales et aux églises de superbes instruments, remarquables par la qualité du son, mais le mécanisme était arriéré, et le jeu des claviers était nécessairement lourd. Au commencement du siècle

les frères Girard, Grenié, Chameron, etc., introdui-

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sirent quelques améliorations, et plus tard Barker apporta un immense perfectionnement par l'invention du levier pneumatique. Son ingénieuse découverte donne aux claviers de l'orgue la légèreté des touches du piano, alors même que tous les jeux, quelqu'en soit le nombre, sont réunis par les pédales de combinaison. Le procédé de Barker fut adopté par tous les facteurs, et chaque organiste voulut le faire appliquer à son instrument ; on peut dire que les orgues de presque toutes les églises importantes ont alors été remplacées ou retouchées, et l'industrie des constructeurs prit un grand développement.

L'autorité de Niedermeyer était telle en matière de musique religieuse que de tous les côtés on recourait à ses lumières : son concours était toujours acquis à ceux qui le sollicitaient, et ses connaissances approfondies en acoustique et en mécanique venaient compléter sa compétence musicale.

L'activité du maître s'exerçait même à l'étranger : un de ses amis, M. Bartholony, qui fut un des créateurs des chemins de fer en France, était grand amateur de musique; il venait de doter Genève, sa ville natale, d'un magnifique Conservatoire, construit à ses frais par l'architecte Lesueur. Il s'occupait avec une grande sollicitude de tout ce qui touchait

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à la bonne organisation des cours de cette école et il demanda à Niedermeyer de l'aider de ses conseils et de sa grande expérience.

Celui-ci s'empressa d'accéder à son désir; il se rendait assez fréquemment à Genève, où il avait envoyé son fils entreprendre des études scientifiques auprès des illustres professeurs de l'Académie, les de la Rive, les CoUadon, etc. Sans accepter au Conservatoire aucune mission officielle, il apporta un concours utile aux maîtres et aux élèves. Le comité du Conservatoire a plus d'une fois rendu hommage à ces relations précieuses pour l'établissement, à la parfaite obligeance et aux procédés aimables du maître.

Du reste, la Suisse, qui fut le pays natal de Niedermeyer, le revendique hautement comme un de ses enfants. En même temps qu'à Paris le ministère des beaux-arts lui élevait un monument dans la cour de l'Ecole de musique classique, et faisait placer son buste à l'Opéra-f la ville de Nyon, où il est né, consacrait à sa mémoire un autre monument surmonté de son effigie en bronze, et placé sur le quai bordant te lac qu'il a chanté. La cité de Genève, dont il possédait la bourgeoisie, ne restait pas en arrière, et le conseil administratif rendait hommage au maître en érigeant son buste dans le foyer du grand théâtre.

Tout en se livrant à tant de travaux qui le rendaient le véritable apôtre de l'art religieux et classique, Niedermeyer ne négligeait pas la composition, mais il ne sortit plus du domaine qu'il s'était assigné. Sans compter de nombreux motets et morceaux pour orgue, il écrivit deux autres messes, l'une en réy l'autre en so/, quelques psaumes, entre autres le Super flumina Babylonis^ et une symphonie religieuse pour orchestre.

Parmi tous les chants d'église de Niedermeyer, son Pater Noster a obtenu, dans un genre tout différent, une popularité égale à celle du Lac.

Il n'est guère de cérémonie, célébrée à l'église avec quelque solennité, où l'on n'exécute ce motet qui pénètre au cœur des assistants par son inspiration remplie d'onction et de ferveur.

Le Pater accompagne tous les mariages, comme le Pie Jesu du même maître fait entendre, à presque tous les enterrements, ses accents de douloureuse tristesse, auxquels succède une éclatante et confiante imploration de la miséricorde divine.

Cependant les atteintes de la maladie qui devait l'enlever prématurément s'étaient fait sentir, sans que la rude tâche qu^il s'était imposée fût en rien ralentie.

Une cruelle douleur l'avait profondément affecté,

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par la perte de la compagne de sa vie, survenue en 1854.

Dès ce moment, à côté de la tendre sollicitude dont il entourait ses enfants, le travail fut son unique consolation et il poursuivit un labeur au-dessus de ses forces. Il trouvait ses seules distractions dans l'intimité des amitiés d'élite qu'il avait groupées autour de lui, les villégiatures en Suisse ou les voyages entrepris en famille. Mais son plus grand bonheur était de faire le bien. Nous avons eu la rare et précieuse satisfaction de voir fidèle à sa mémoire la reconnaissance de ceux qu'il a aidés, guidés, ou soutenus.

Niedermeyer mourut presque subitement le 14 mars 1861 , à l'âge de cinquante - neuf ans, étouffé par une angine de poitrine.

Nous avons déjà fait bien des citations, dans notre parti pris de nous abstenir de toute appréciation, de tout jugement et de tout commentaire; comme conclusion, nous reproduisons la péroraison du discours prononcé sur la tombe du maître par le président de la société des compositeurs et auteurs dramatiques :

Heureux d'un passé glorieux, satisfait d'un présent qui lui promettait un plus bel avenir encore, entouré de l'estime de

tous et de la gratitude de nombreux obligés, Niedermeyer n'avait plus rien à désirer lorsque l'impitoyable mort est venue Tarracher à ses travaux, à Tamour des siens, à TafiFection de ses élèves et de ses nombreux amis.

En présence d'une perte aussi douloureuse qu'imprévue, nous devons nous incliner en silence devant la volonté qui tient entre ses mains divines le sort des empires et des simples mortels. Heureux celui qui meurt dans le Seigneur! Heureux celui qui, comme vous, Niedermeyer, n'a fait couler que des larmes d'attendrissement, et ne fait verser de pleurs amers que sur le seuil de sa tombe. Reposez en paix, adieu, cher et grand maître, ou plutôt au revoir I

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