ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MUSIQUE
LA FRONDE^ opéra en cinq actes
par MM. Auguste Maquet et Jules Lacroix musique de M. Niederbieter.
Nous sommes aux premierâ jours de la Fronde, le roi vient de sortir de Paris dans la nuit do 5 au 6 janrier 1649, ™^ ^
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nouvelle de ce départ précipité ne s'est pas encore répandue dans la ville. Une femme, d'une grande mine et d'une beauté parfaite, entre furtivement dans le cabaret tenu par Renard, près des Tuileries. Au titre de duchesse que le cabaretier lui donne avec toute sorte de mystère et de respect, on serait tenté de croire aussitôt qu'il s'agit de cette belle et célèbre duchesse de LongueviUe, sur laquelle on a tant écrit depuis quelque temps, et qui, selon Téoergique expression du cardinal de Retz, d'héroïne d'un grand parti en devint l'aventurière. Mais de toutes ces charmantes et poétiques figures qui composent la galerie des dames de la Fronde, pas une n'a trouvé grâce devant MM. Maquet et Lacroix, ni Mn« de LongueviUe, ni M"« de Bouillon, ni M"» de Chevreuse, ni M»» de Montbazon, ni M'*^*' du Fargis, ni M"« de Lesdiguières. Le seul personnage historique qui vient traverser ce drame et en fixer la date est le duc de Beaufort, le roi des Halles, comme on le nommait à la cour par raillerie, et qui fut pendant quelques jours le maître et l'idole de Paris. Je me trompe : à côté du duc de Beaufort et tout à fait sur le dernier plan, il y a un second personnage historique, le cabaretier Renard ou Regnard, cet ancien valet de chambre du duc de Souvré, à qui le roi avait donné un méchant chenil, au-dessus du quai, entre la garenne et la volière, au bout du bastion qui touchait à la porte de la Conférence, et qui avait su transformer ce chenil en un très joli jardin, devenu bientôt le rendez-vous des seigneurs de la Cour et du monde galant. Je trouve en effet, dans les Mémoires de W^^ de Montpensier, l'anecdote suivante à laquelle les auteurs de la pièce ont sans doutse emprunté leur dernier tableau :
< Il arriva en ce temps-là, écrit M^ de Montpensier, une
assez plaisante affaire à Paris. M. de Gersé avait tenu quelque discours de M. de Beaufort, qui lui avait déplu ; de sorte qu'il menaça, et Gersé dit qu'il ne le craignait point et qu'il lui disputerait le haut du pavé même dans les Tuileries. Ensuite de quoi M. de Beaufort alla chez Renard, où Gersé soupait avec MM.de CandoUe, le Freton, Fontrailles, Buvigny, et les commandeurs de Jars et de Souvré, et quelques autres dont je ne me souviens point. Il prit le bout de la nappe, jeta tout par terre et renversa la table. On mit Tépée à la main, il y eut une grande rumeur, et personne de tué ni de blessé. Les offensés résolurent de se battre contre M. de Beaufort. Ce devait être hors de Paris, parce qu'il y était trop aimé : ils devaient craindre d'être assommés par les harengères. Peu de jours après, Monsieur alla à Nanteuil; il manda M. de Beaufort et tous ses amis, et il y mena les autres et les raccommoda. On aurait cru que cela causerait de grands combats, et je ne sais si M. le Cardinal n'eût pas été bien aise d'être débarrassé de quelques gens par cette voie, lorsque Son Altesse Royale pacifia tout ».
La dame aux allures mystérieuses, qui vient de se glisser dans le cabaret de Renard, questionne adroitement cet homme, très au fait des galanteries et des intrigues de la Cour, au sujet d'un jeune lieutenant de la reine, M. de Sauveterre, arrivé depuis peu de Normandie et auquel elle paraît prendre un vif intérêt. Renard avoue qu'un gentilhomme de ce nom loge chez lui depuis deux jours, qu'il paraît d'un caractère sombre et morose, qu'il paye exactement sa dépense et ne dit mot à personne. € Et, tenez, Madame, ajoute l'hôte en baissant le ton, le voilà qui s'avance, absorbé par la lecture d'une lettre qu'il tient à la main.— Laisse-nous, dit la duchesse » ; et Renard, en caba-
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retier qui sait vivre, se retire avec une humble révérence. Cette femme est Hélène de Thémines; elle aime éperdûment Richard de Sauveterre, bien que dédaignée par le jeune gentilhomme, qui lui préfère M"* Loïse de Champ villiers. La duchesse ne connaît pas sa rivale, mais elle est sûre de ne plus être aimée. Après les plus ^^olents reproches, que M. de Sauveterre reçoit froidement, Hélène, rongée par la jalousie, s'emporte jusqu'aux menaces. En ce moment, le cabaretier revient tout essoufflé pour avertir la duchesse qu'une bande de petits maîtres envahit le jardin, et que, si elle tient à ne pas être reconnue, elle n'a que tout juste le temps de s'esquiver : « Je reste », dit Hélène, qui a vu de loin M. de Gersé et sa joyeuse compagnie ; et enchantée du mouvement de dépit qu'elle surprend sur les traits de Richard, elle ofire aux jeunes seigneurs de présider à leur banquet. Le repas s'anime, les propos se croisent. On boit à la santé du jeune roi, de la reine, et de Loîse de ChampviUiers, la fiancée de M. de Gersé. Au nom de Loïse, M. de Sauveterre, qui s'est tenu à l'écart, pâlit affreusement et laisse échapper un geste de surprise et de colère. Hélène a tout deviné, et voulant pousser à bout le jeune homme, elle le désigne aux convives. « C'est quelque frondeur, s'écrie M. de Gersé, d'un air de mépris; nous en aurons bientôt le cœur net », et il entonne des couplets satiriques contre M. de Beaufort. Richard, qui ne se contient plus, s'avance alors, le chapeau à la main, et après avoir salué la compagnie d'un air ironique, il prononce lentement ces mots :
Madame, et vous, Messieurs, si mon discours vous fâche.
J'en prendrai mon parti.
Non, le duc de Beaufort, Messieurs, n*est pas un lâche, Et Monsieur de Gersé, Messieurs, en a menti.
94 "^i^ d'un Compositeur moderne.
A cet affront jeté àla face de tous ces jeunes seigneurs succède une efiroyable tempête. On se lève, on met Tépée à la main : € Il payera pour Beaufort, s'écrient les convives furieux. — Je suis là pour payer », répond le duc en entrant tout à coup. C'est bien le vivant portrait du beau, hardi et vaillant prince, dont Tambitieux de Retz a voulu faire son instrument et son jouet, et sur lequel il a écrit ceci en raillant : < Il me fallait un fantôme, mais il ne fallait qu'un fantôme; et, par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme fût le petit-fils d'Henri le Grand, et qu'il eût des cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids de cette circonstance, vous ne pouvez concevoir Teffet qu'ils firent sur le peuple. »
Le duc de Beaufort, secouant comme un lion sa blonde crinière, fait d'un seul revers de la main sauter la table, les bouteilles, les assiettes, et l'acte se termine par une mêlée qui n'a point d'issue tragique, car, d'un commun accord, frondeurs et petits maîtres, ajournent leur querelle.
Toute cette exposition est bien faite ; Faction s'engage de part et d'autre avec une égale bravoure et le tableau final est rempli de mouvement, d'énergie et de fierté.
Au second acte, M. de Sauveterre a été chargé de remettre au marquis de Croisilles un billet de Beaufort; ce billet renferme tout un plan de conspiration. Il s'agit d'une entreprise sur la personne même du roi, que CroisUles a promis d'enlever. Le peuple a dit, la veille, en poussant des cris formidables : < Il faut aller à Saint-Germain quérir notre bon roi; il faut jeter à la rivière tous les Mazarins. » M. de Sauveterre se présente à la cour, protégé par sa qualité de parlementaire. Il demande au nom des frondeurs une trêve qui lui est accordée sur-le-champ. Pendant cinq ou six heures, toutes hostilités
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cessantes, les bourgeois de Paris pourront prendre leurs ébats dans la forêt de Saint-Germain. A la faveur du bruit» des danses et des jeux populaires, les conjurés se proposent d*exécuter leur coup de main. Cependant la duchesse de Thémines qui n*a cessé d'épier les démarches de Richard, par un trait de noire perfidie, fait croire à la pauvre Loïse que soû fiancé la trompe, qu'il est venu à Saint-Germain, attiré par une autre femme, et que si elle veut s'assurer de la perfidie de M. de Sauveterre, elle n*a qu*à lui demander la lettre qu'il cache avec tant de soin dans le pommeau de son épée. Une explication fort vive a lieu entre Loïse et Richard. La jeune fille ne parle rien moins que de se donner la mort; M. de Sauveterre résiste de toutes ses forces; mais, ébranlé par le désespoir de Loïse, il a le double tort de lire à haute voii la lettre confiée à son honneur. La duchesse, qui est restée cachée derrière un arbre, a connaissance du complot et le dévoile à la reine. Les divertissements du peuple pendant la trêve, et la scène de Richard et de Loïse, remplissent exactement le troisième acte, ou, pour parler plus exactement, le second tableau du deuxième acte, qui se passe dans la forêt de Saint- Germain.
Cependant, M"« de Champvilliers, touchée du dévouement de son fiancé, honteuse et repentante d'avoir pu soupçonner un instant sa loyauté et sa bonne foi, consent à Tépouser, le soir même, dans une petite chapelle du couvent des Loges. Un vieux moine a promis de bénir cette union secrète. M. de Sauveterre arrive le premier au rendez-vous. On entend les premiers tintemements de TAngelus qui expirent dans le lointaîo. L'orage gronde, de fréquenta éclairs déchirent le flanc des nuages. Loïse, pâle et tremblante, le cœur agité de mille
pressentiments sinistres, rejoint son fiancé ; mais, au moment où ils vont s'agenouiller sur le seuil de la chapelle, le duc de Beaufort et tous ceux du parti qu'on vient d'arrêter sur la dénonciation de la duchesse, paraissent tout à coup, cernés de gens du roi et de mousquetaires. Les prisonniers accablent Richard de malédictions et d'opprobres ; ils lui reprochent de les avoir livrés lâchement à la haine du cardinal. Richard, qui a peine à comprendre ce débordement d'invectives, se retourne en frémissant vers Loïse et lui jette un regard éperdu. En vain, la jeune fille proteste, en pleurant, de son innocence : < Messieurs, s'écrie Richard accablé de honte, outré de douleur, j'avais confié votre secret à une femme que j'aimais et cette femme nous a trahis. Grâce, Messieurs, pardon, laissezmoi mourir près de vous!... Et s'adressant à Loïse :
Va, sois perdue à jamais, sans retour!
Tu pouvais m'arracher le jour,
M'arracher ton amour > Moi qui t^aimais, je t'eusse encor bénie?
Mais tu m'ôtes Thonneur... Va-t'en, je te renie!
Tout ce quatrième acte est dramatique d'un bout à l'autre, plein d'énergie et de passion, rapide, émouvant, et a produit un immense effet.
M. de Sauveterre, séparé de ses compagnons de disgrâce, attend son arrêt dans une prison d'État. En quel endroit s'élève cette bastille inconnue, les auteurs n'ont pas jugé à propos de nous l'apprendre. Toujours est-il que le prisonnier se promène à pas lents sur une plate-forme bordée de hauts remparts hérissés de canons. Richard est plongé dans une rêverie profonde. Soudain le frôlement d'une robe l'arrache à ses
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tristes pensées : c'est la duchesse de Thémines, dont la haine assouvie a de nouveau fait place à Tamour, et qui, se trouvant trop vengée, vient réparer en partie le mal qu'elle a fait et rendre la liberté au prisonnier. Les geôliers sont ga^és. Un cheval tout sellé attend Richard à la porte. Mais avant d'accepter les offres d'une femme dont il se défie, M. de Sauveterre s'informe du sort de ses amis : < M. de Beaufort s'est enfui, répond la duchesse, on lui a fait passer une échelle de corde et il a gagné la campagne. — Et les autres? » La duchesse détourne la tête et ne dit mot. Le prisonnier refuse alors avec force tout moyen de délivrance. Il partagera la destinée de ses complices. Mais Loïse paraît à son tour, et avec l'irrésistible accent de l'innocence et de la vérité : < N'écoute pas cette femme, dit-elle à son amant; c'est elle qui nous a trahis. C'est elle qui veut encore te déshonorer. Tes amis vont mourir. Tu ne peux donc leur survivre sans te couvrir d'infamie. Voici du poison, je viens mourir avec toi. » A la vue de tant d'héroïsme, la duchesse a un élan de générosité : d'un mouvement plus rapide que la pensée, elle s'empare du flacon que Richard portait à ses lèvres, et le jette par dessus la- muraille. Alors, c'est à qui des femmes versera le plus de larmes, suppliera avec plus de sanglots, se tordra avec plus de désespoir pour détourner le prisonnier de sa fatale résolution. Loïse, elle-même, oubliant à l'approche du danger le noble conseil qu'elle donnait tout à l'heure, se traine à ses genoux pour le prier de fuir. Mais on entend dans la plaine le chant des pénitents qui accompagnent les Frondeurs au supplice. En passant sous les murs de la forteresse, où M. de Sauveterre est enfermé, les mourants lui jettent, comme adieu, un outrage et une malédiction. A ce dernier coup qui le frappe au cœur,
Richard se débarrasse, avec effort, de Tétreinte des deui femmes, et se précipite du haut des remparts.
Tel est, en résumé, ce drame auquel on pourrait sans doute adresser des critiques de détail, mais qui offre au compositeur des situations remplies d'intérêt, quantité de vers bien frappés, et de morceaux parfaitement coupés pour la musique. M. Niedermeyer, dont le nom devenu d'abord populaire par la belle et touchante mélodie du Lac, a grandi dans l'estime des connaisseurs par les deux remarquables partitions de Stradella et de Marie Stuart, vient d'obtenir un nouveau succès et nous le félicitons sincèrement. Son œuvre, irréprochable au point de vue de la science et travaillée avec le plus grand soin, renferme de grandes beautés. J'indiquerai de mémoire et rapide^ ment les morceaux qui m'ont le plus frappé à la première et à la seconde audition.
L'ouverture, largement traitée, annonce et résume les priacipaux motifs de l'ouvrage. Elle débute par un andante en mi majeur, dont le thème, qui est celui de la romance de Roger, revient plusieurs fois dans la pièce. Ce motif, attaqué par les cors, reparaît à la fin de l'andante, accompagné par un trémolo des instruments à cordes qui laisse deviner l'orage du quatrième acte. L'allégro se compose d'un agitato en mi mineur^ suivi bientôt d'un des motifs du trio du cinquième acte, d'un orage parfaitement esquissé, et d'une péroraison brillante, où le thème en mi majeur du trio du cinquième acte (// faut mourir) est reproduit par toute la masse de l'orchestre.
Un chœur d'officiers d'une allure franche et vive, les couplets de M"* Nau, d'une délicatesse et d'une grâce parfaites, un nouveau chœur en six huit, animé et brillant, voilà pour l'introduction. La cavatine de W^ Tedesco : Pour un ingrat^
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fait bien valoir les notes graves de cette artiste, qui ont sur le public une action si directe et si puissante. J'aime infiniment la romance de Roger, qui m'a parue empreinte d*une douce mélancolie et d'une grande tendresse. On reconnaît bien là Fauteur du Lac, Dans le duo qui suit, j'ai remarqué une belle phrase, admirablement dite par Roger : « L'amour qui vient du ciel, l'amour remonte à Dieu * ; mais je crois qu'on ferait bien d'abréger l'adagio qui m'a paru jeter quelque langueur au milieu du morceau.
Les couplets sur M. de Beaufort, chantés d'abord par Marié et repris par Obin, sont écrits dans le style de l'époque et marqués au coin des chansons populaires. Le chœur final, rempli de mouvement et d'entrain, est terminé par une fanfare de trompettes qui se marie d'une manière ingénieuse et piquante à un fort joli dessin de violons.
Le second acte ne contient que trois morceaux : l'air de M"» Tedesco avec accompagnement de trombone, air fort bien dit par l'artiste, et couronné d'un point d'orgue magistral, du duo des deux femmes, et d'un beau rédt de Roger, simple et large, suivi de charmants couplets d'une mélodie naïve et d'une excellente couleur.
Un chœur en re, égayé par la musique des saltimbanques, qui ne ménagent point les tambours, les cymbales ni les coups de grosse caisse, ouvre le troisième acte. Les airs de danse, surtout l'écho de M^^ Taglioni et la tarentelle ont fait le plus grand plaisir. J'en dirai autant de la romance en fa mineur de M^^"" de Lagrua, avec accompagnement obligé de cor anglais. Le style en est fort simple et rappelle un vieil air : c O ma tendre musette. > Le duo de Roger et de M^i» de Lagrua, re- Blarquable à plus d'un titre, a paru un peu long le premier
soir. La lecture de la lettre se fait sur une seule note, pendant que l'orchestre module et que les cors font entendre une jolie harmonie imitative.
Le quatrième acte est très beau depuis la première jusqu'à la dernière note, et mérite d'être loué sans restriction et sans réserve. Après un chœur de religieux d'un caractère élevé et d'un style plein d'onction et de tendresse, Roger chante une romance en ré bémol : « OA, viens Vunir à moi, chère âme, » dont la fin se détache heureusement sur les voix qui s'éloignent, tandis que les premiers bruits de l'orage grondent dans l'orchestre. Le trio du moine, de Loïse et de Richard a été calculé dans de justes proportions pour bien préparer le finale, belle et grande page, qui est sans contredit ce que M. Niedermeyer a écrit, jusqu'ici, de plus complet. Ce finale en mi mineur débute par des phrases lancées par Obin avec une sombre énergie; l'andante, en mi majeur, largement développé, conduit à une explosion de voix d'un effet saisissant. Le morceau est coupé par la scène si émouvante et si pathétique de Roger et de W^^ de Lagrua; après quoi, la reprise de l'andante éclate à l'unisson dans un tutti magnifique, soutenu et renforcé par l'orchestre, exprimant par ses masses formidables le déchaînement de la tempête et la furie des éléments.
Un récit de Roger, suivi de la reprise par les cors du motif de la romance qu'on a déjà entendue plusieurs fois dans la pièce, un beau duo entre M"»« Tedesco et Roger, et le grand trio final, tels sont les morceaux les plus saillants du cinquième acte et les plus vigoureusement applaudis.
L'exécution n'a rien laissé à désirer, et la critique la plus exigeante ne saurait trouver à y redire. Roger, par sa création de Richard de Sauveterre, met le comble à sa réputation de
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grand acteur et de chanteur passionné et dramatique. Il s'est montré au premier acte plein de jeunesse, de fierté et de verve, mélancolique et tendre au troisième acte, et dans tout le quatrième, il s'est élevé à la plus grande hauteur que Fart de la déclamation et du chant puisse atteindre. Il a littéralement électrisé le public, qui n*a pas attendu la fin du spectacle pour le rappeler à grands cris. C'est un magnifique succès pour le théâtre et pour Tartiste.
M"»« Tedesco a fait des prodiges. Chargée d'un rôle odieux, repoussée par l'homme qu'elle aime, maudite et reniée par tout le monde, elle n'excite que des sentiments de pitié, de sympathie et de tendre intérêt. Ses belles notes graves, si égales, si homogènes, si douces, vont droit à l'âme du spectateur et le remuent profondément. Elle a chanté tout son rôle avec une exquise perfection ; mais elle a surtout soulevé des transports dans l'air du second acte, qu'elle termine par un point d'orgue d'une incomparable beauté. Si Meyerbeer avait assisté à cette représentation de la Fronde, il ne chercherait plus une cantatrice pour lui confier ï Africaine.
W^^ de Lagrua est très belle et très touchante dans le rôle de Loïse de Champ villiers. Elle a sauvé, à force d'intelligence, de passion et de vérité, ce que ce personnage de jeune fille parait avoir de trop crédule et de trop confiant. Rappelée à la fin de la pièce avec M"»» Tedesco et Roger, elle a partagé leur triomphe.
Obin n'a que deux entrées, mais il a si bien saisi la physionomie et le caractère de Beaufort, il dit avec tant de hauteur et de dédain sa chanson du premier acte, avec tant de force et d'ampleur son imprécation du quatrième, que son rôle paraît avoir plus d'étoffe et d'importance que les auteurs ne lui en ont données en réalité.
MiJ« Nau vocalise à merveille les couplets de la soubrette. La direction de TOpéra cherche souvent bien loin des cantatrices quand elle en a de parfaites sous la main. Marié est fort convenable dans le rôle du marquis de Gersé.
Le divertissement, réglé par Petitpas, se compose d'un joli pas de deux qui a mis surtout en relief la légèreté, la souplesse et la ^âce de Miï« Louise Taglioni; d'un pas de quatre, agréablement dansé par M"^" Forli et BagdanofF qui ont de terribles partners dans MM. Bauchet et Minard, et d'une tarentelle, animée et bruyante, exécutée par tout le corps de ballet.
Les décorations font beaucoup d'honneur au talent de MM. Cambon, Thierry, Despléchin, Nolau, Rubé et Martin. Que ce nombre d'artistes n'étonne pas nos lecteurs. Au lieu de quelques toiles grossièrement barbouillées dont on se contentait jadis, le public est devenu aujourd'hui si difficile et si exigeant, qu'il demande aux décorateurs de véritables tableaux. Les costumes sont d'une grande exactitude et d'une extrême richesse. En un mot, la direction de l'Opéra, qui paraît avoir redoublé, dans ces derniers temps, d'efforts et de soins, n'a rien négligé pour entourer le nouvel opéra de tout le luxe et de tout l'éclat qu'on est en droit d'attendre de notre première scène lyrique. Elle en sera récompensée par une longue suite de représentations fructueuses.
Au Constitutionnel du lo mai, le terrible Fiorentino se montrait bienveillant :
M. Niedermeyer a donné déjà deux grands ouvrages au théâtre, Stradella et Marie Stuart; il a composé une messe
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dont tous les musiciens font le plus grand cas, et des mélodies devenues populaires. Sa nouvelle partition se recommande par rélégance et le choix des idées, la finesse des nuances, par une orchestration savante, habile, tantôt large et sobre, tantôt colorée et brillante, toujours travaillée avec soin. On a remarqué dans l'ouverture un andante fort bien traité, un beau motif attaqué par les cors et un allegro terminé par une péroraison remplie de mouvement et d'éclat. Le premier chœur est franc de rythme, vif, enjoué; il exprime à merveille la pétulance et la raillerie des jeunes fous qui narguent les bourgeois de Paris. Les couplets de Marthe ont de la déUcatesse et du charme. Le chœur reprend ensuite avec un redoublement de gaîté et de verve. La cavatine de la duchesse a valu à M°»e Tedesco un triple salve d'applaudissements. La romance de Roger, « la voir toujours, la voir encore », est d'une expression mélancolique et douce que Tartiste a fort bien rendue. Il y a une phrase touchante dans Tandante du duo entre M«* Tedesco et Roger et le morceau se termine par une stretta entraînante, énergique et passionnée. La chanson sur M. de Beaufort, écrite en style du temps, aurait pu avoir plus d'originalité et de caractère ; en revanche, le chœur final est d'une excellente facture et parfaitement orchestré.
Au commencement du second acte, W^^ Tedesco chante une romance empreinte d'une couleur sombre et d'une poignante amertume; l'accompagnement de trombone ajoute à l'effet de cet air, et les magnifiques notes graves que la cantatrice fait entendre sur ces mots : < l'amour devient barbare lorsqu'il est dédaigné, * enlèvent le public. Il faut dire aussi que M. Dieppo joue admirablement du trombone. Après le duo des deux femmes qui n'a rien de bien saillant, l'acte se termine
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par un récit de Roger et des couplets dans la couleur de l'époque, vivement applaudis.
Le troisième acte est rempli par les fêtes, les danses et les jeux des Parisiens dans la forêt de Saint-Germain. 11 y a d'abord une musique de saltimbanques fort gaie, fort bruyante et fort vive, un joli boléro de M***^ Nau, un air de danse charmant sur récho de M"« Taglioni et une tarentelle qui, sans valoir celle de Rossini, ne manque ni de brio ni d'entrain. Le Couvre feu n'a qu'un tort, c'est de faire songer involontairement à celui des Huguenots. Lorsque Meyerbeer a laissé quelque part sa griffe de lion, mieux vaut s'abstenir. La romance de M^^* Lagrua est d'une mélodie simple et naïve; le duo de celle-ci et de Roger, trop développé surtout dans l'andante, rachète ce défaut par un allegro d'une remarquable beauté.
Le quatrième acte est sans contredit le meilleur de l'ouvrage, et le compositeur a été fort bien inspiré dans l'admirable scène finale qui est une des plus belles et des plus dramatiques qui soient au théâtre. Un chant de religieuses d'un beau caractère et d'une mélancolie grave et douce, une romance tendrement soupirée par Roger, le trio du moine, de Richard et de Loïse, préparent par d'habiles gradations l'âme du spectateur aux émotions qui vont la saisir. Enfin la voix d'Obin menaçante et cuivrée comme le clairon de l'ange exterminateur, éclate en notes formidables et jette l'effroi et le frisson dans la salle; Tanathème des condamnés, le cri navrant de l'innocence, la magnifique explosion des masses vocales et instrumentales, tout cela est vraiment beau, grandiose, entraînant et d'un irrésistible effet.
Il faut louer dans le dernier acte la romance de Roger, dont le motif a déjà été entendu dans l'ouverture, et le grand trio
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de la fin, interrompu par le chant des pénitents et Timprécation des Frondeurs qui vont au supplice.
La création de Richard de Sauveterre fait plus d'honneur à Roger que les plus brillants succès qu il a obtenus jusqu'ici dans d'autres rôles et qui ont porté si loin et si haut sa réputation de grand acteur et de chanteur accompli, etc.
Au Journal des Débats du 7 mai i853, nous arrivons de suite, dans Tarticle de Berlioz sur la Fronde, à ce qui concerne le musicien :
M. Niedermeyer est un compositeur d'une valeur réelle; il en a donné des preuves dans ses opéras de Marie Stuart et de Stradella, dans une très belle messe solennelle et dans plusieurs compositions de salon, qui, plus encore que les grandes œuvres que je viens de citer, ont contribué à populariser son nom. Nous avions donc raison de compter sur la partition de la Fronde, et cette œuvre contient en effet de beaux morceaux.
Toutefois je crains que les bouleversements, les remaniements, les coupures, les soudures qu'on lui a fait subir pendant les répétitions avec la brusquerie et l'irréflexion fiévreuse qu'on apporte à ce genre de travail, ne lui aient beaucoup nui. Certains morceaux paraissent écourtés, d'autres d'un caractère grave ou triste, sont suivis ou précédés de morceaux de la même couleur, chose que les compositeurs évitent, en général, avec soin. Il est impossible de savoir ce qui s'est passé au théâtre de l'Opéra pendant les huit jours qui ont précédé la première représentation de la Fronde, et l'on ne peut très probablement se faire qu'une idée bien faible des épreuves cruelles infligées durant cette crise au malheureux composi-
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teur. D'un autre côté, les critiques, comme le public, ne peuvent apprécier que ce qu'ils entendent, et ne doivent parl^ que de ce qui leur est connu. Je bornerai donc là ma tâche.
M. Niedermeyer ne s'est pas dispensé, comme plusieurs de ses illustres devanciers, d'écrire une ouverture. La sienne est bien faite, mouvementée, énergique dans l'allégro, un peu languissante dans l'introduction, dont le quatuor de cors, emprunté à une scène du dernier acte, rappelle Teffet de celui de l'air d'Edgard dans la Lucia de Donizetti.
Le premier chœur : < Ma foi, la paix n'amuse guère, » est un des meilleurs. Cela est franc et plein d'entrain, et produirait certainement plus d'effet sans les coups de grosse caisse et de tambours qui viennent, à intervalles réguliers, joindre à l'action musicale une part trop violente et que rien ne motive.
11 y a de la grâce dans les couplets de Marthe : < L'œil ouvert, la bouche close. *
J'aime moins, quoiquelle ait été plus applaudie, la cavatine de la duchesse. La romance de Richard a paru un peu languissante; j'aurais besoin de l'entendre encore, ainsi que le duo et le trio suivants. Il y a des idées piquantes et jolies dans la chanson sur M. de Beaufort. La scène du démenti et de la provocation est bien traitée.
Au second acte, l'attention se porte tout d'abord sur un air de la duchesse : c De moi l'enfer s'empare, » où l'intervention d'un cor et d'un trombone récitants produit un boiti effets et donne à l'harmonie de l'orchestre une couleur sombre parfaitement en situation. Je n'en puis dire autant de la cadence ou du trait vocalisé, qui éclate sur ces mots, je crois :
L'amour devient barbare Quand il est dédaigne.
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L'emploi de ces roulades violentes à pleine voix, et sur les notes aiguës, sous prétexte d^exprimer la passion, mais dans le but unique de faire applaudir la cantatrice, appartient à un système de musique ultramontain, dont je n'ai pas à examiner ici la valeur, mais pour lequel j'ai toujours eu Thorreur la plus profonde.
Cet acte contient encore un duo pour soprano et contralto bien conduit, et des couplets de ténor où le tambour pourrait ôtre supprimé avec avantage. Le troisième acte est presque tout entier consacré au ballet dans lequel figurent deux danseurs habillés de jaune qui tournent comme des toupies. Le public a paru médiocrement charmé de cette reproduction des vieilles pirouettes viriles. On a applaudi en revanche un charmant air de danse d'une mélodie lente fort gracieuse.
Après un couvre feu, qu'il était dangereux d'écrire après celui des Huguenots^ vient un air de Loïse :
Oh ! je Tenteods encore, 11 me disait, à moi, LoIse, je t'adore, Je n'aimerai que toi.
Ce morceau pourrait bien être un de ceux qu'on a mutilés aux dernières répétitions.
Le duo des deux amants, au contraire, est fort bien traité, qqoique manquant, en général, un peu d'animation, et le passage : c Adieu, Famour si tendre, » d'une expression profonde et vraie a été remarqué.
La prière des religieuses au quatrième acte a de la couleur et un beau caractère ; elle gagnerait à n'être pas chantée à pleine voix, comme on chante tout à TOpéra. Grétry disait un
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jour qu'il donnerait un louis pour entendre une chanterelle; je connais des gens qui en donneraient dix bien volontiers, pour entendre, fut-ce qu'une fois Tan, un piano vocal à l'Opéra. Mais en oflFirit-on mille, il est certain qu'on ne l'obtiendrait pas. Les usages de ce théâtre ont plus d'analogie qu'on ne le pense avec ceux des églises; le canto firmo y règne despotiquement, et l'on y professe une sainte horreur pour les nuances, ces perfides attraits de la musique passionnée.
C'est si fatigant de chanter piano, de ménager sa voix, d'indiquer des crescendo, des perdendo, d'accentuer certains temps de la mesure, de dispenser sur le tissu musical la lumière et les ombres ! Il faut, pour y arriver, du soin, de TinteUigence, de la patience dans les études, du talent et du zèle pour les diriger; c'est de l'art en un mot. Tu ne demandes pas tant de choses, toi, douce, calme et lymphatique médiocrité!
Le morceau de l'anathème produit un eflFet général et très grand. Les voix et les instruments, groupés habilement, y atteignent vers la fin à un degré de sonorité extraordinaire, et l'indignation et la colère y sont magnifiquement exprimées.
Il faut citer encore un bel effet vocal dans le trio final du cinquième acte, au moment où la duchesse, émue de pitié pour sa rivale et pour Richard, revient à de meilleurs sentiments. Les rôles principaux de la Fronde sont remplis avec talent, etc.
Nous donnons la parole à Théophile Gautier qui s'exprime ainsi dans la Presse du lo mai i853 :
. . . Passons maintenant à l'appréciation musicale de la Fronde.
M. Niedermeyer, avant d'arriver au théâtre, s'était fait un
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nom par ses belles mélodies du Lac, de V Automne^ de Vlsolementy égales aux magnifiques vers qui les ont inspirées. Le Lac surtout a obtenu une célébrité qui a dû souvent contrarier le compositeur, comme la vogue d!Eugénie Grandet ennuyait Balzac, en ce que Fauteur du Lac est devenu synonyme de Niedermeyer, et que ses autres œuvres disparaissaient devant le rayonnement de celle-là. Toute proportion gardée qui n'a pas eu son Lac? M. Niedermeyer, nature rêveuse, lyrique, lamartinienne, n'a pas obtenu à la scène tout le succès que son talent remarquable semblait promettre. Stradella , Marie Stuart, ne sont pas restés au répertoire, quoique parsemés de morceaux de premier ordre tels que la scène de Téglise, et la romance : Adieu donc y belle France y chef d'œuvre de grâce et de sensibilité qui est sur tous les pianos. Ce n'est pas la mélodie qui manque au compositeur, ni la science non plus; il trouve une phrase comme un Italien et Tinstrumente comme un Allemand; il sait écrire pour la voix, mérite rare aujourd'hui; seulement, il n'a pas le don inné du drame, et l'on sent qu'il préférerait s'épancher librement dans les inspirations soUtaires si le théâtre n'était pas aujourd'hui le seul lieu où la muse puisse se rencontrer avec le public.
Par son intelligence qui est des plus distinguées, il parvient à se mettre dans la situation et trouve souvent de beaux effets ; mais sa pensée, souvent distraite, suit Faction avec peine, et, si le compositeur n'y veillait, un coup d'aile l'aurait bientôt ramené sur les eaux d'azur qui bercent les cygnes blancs. Nous expliquons ainsi Fespèce de froideur avec laquelle ont été accueillies ses œuvres pourtant si recommandables.
L'ouverture en mi renferme un beau solo de cor très bien joué par M. Mohr. Cette ouverture, savamment conduite, ins-
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tnimentée avec goût, se termine par une péroraison en mi mineur.
Le chœur des jeunes seigneurs est riche d'harmonie ; il a de la verve, de l'entrain, et une certaine couleur archaïque qui reporte l'esprit à l'époque où le drame se passe.
Les couplets de la soubrette chantés par M"« Nau sont moqueurs et spirituels ; elle y lance avec succès le mi bémol mis à la mode par M^'^' de Lagrange. La cavatine de la duchesse est déclamée très dramatiquement, et Richard y répond par une pure et noble mélodie.
La chanson du duc de Beaufort sautille d'un air goguenard sur un rythme saccadé et rit au nez des gens le plus insolemment du monde.
Au deuxième acte, on remarque l'air de la duchesse, d'une coupe et d'une mélodie tout italiennes, que M«»«» Tedesco termine par un superbe trait de vocalise; le duo entre la duchesse et Loïse finit par un bel ensemble admirablement dit par les deux cantatrices.
Le cantabile, c messieurs, nous n'avons plus ni musique ni danse, » a été détaillé par Roger d'une façon très fine et très courtoise. Il a fait sentir habilement sous la gravité comique de l'ambassadeur la nuance d'ironie et de bravade. Ce morceau en style léger, remarquablement rétrospectif, a produit beaucoup d'effet et donne de la couleur à l'ouvrage.
Dans le ballet, qui est la suite naturelle de cette ambassade des frondeurs de Paris aux petits-maîtres de Saint-Germain, il y a un air de danse vif, alerte, original, bien dans la couleur du temps, dont le motif passe alternativement de l'orchestre sur la scène, où il est repris par une bande de musiciens forains, saltimbanques et bohénotes armés de trombones, de chapeaux chinois, de grosses caisses et de clarinettes.
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Le petit chœur mystérieux de la ronde de nuit m'a paru manquer d'originalité. La grande scène de jalousie entre Richard et Loïse se prolonge trop et détruit l'émotion par la violence des moyens employés. M. Niedermeyer réussit mieux à peindre Tamour tendre et dévoué que ce choc de passions furieuses.
Une douce onction religieuse respire dans le chœur des nonnes au couvent des Loges. La prière des deux fiancés : « Oui, notre voix supplie » est d'une suavité charmante qui contraste heureusement avec les reproches foudroyants de Beaufort et des captifs s*unissant dans un grand final à la Verdi, d'une sonorité puissante et d'un grand efifet dramatique.
Au cinquième acte, notons le grand air de Richard, se reportant à ses souvenirs de bonheur et de jeunesse, et le chœur des condamnés d'un caractère lugubre, impérieux et fatal.
Nous espérons que la Fronde aura une plus longue carrière que Straddla et Marie Stuart, Le mérite de la musique, l'intérêt du poème, l'éclat de la mise en scène, et la beauté de l'exécution, tout nous le fait présager.
L'article se termine par des éloges décernés à Roger, à M"'' Tedesco, à M"** Lagrua et Nau, et à Obin.
Le succès de la Fronde est constaté par ces feuilletons rédigés aux quatre plus importants journaux de l'époque par les critiques les plus éminônts, qui ne passaient pas pour être les plus indulgents. Comme autre élément d'appréciation, nous avons relevé le chiffre des recettes encaissées
aux huit représentations de cet opéra; il est de quarante-six mille trois cent quatre-vingt-neuf francs, soit cinq mille huit cents francs par soirée, et il faut tenir compte que cette moyenne est sensiblement diminuée par les billets donnés à la première et à la seconde représentation.
La Fronde fut donc une victime politique par la portée qu'on lui attribua, t contre l'intention bien évidente des auteurs », ainsi que le reconnaît le rapport de la commission d'examen des pièces de théâtre que nous avons reproduit plus haut.
Quoique d'un caractère fort calme, et empreint d'une philosophique résignation, Niedermeyer fut vivement affecté de voir interrompre les représentations d'une œuvre dont le mérite était incontesté; dès ce moment, il prit la résolution de renoncer au théâtre.
Roqueplan, qui dirigeait alors l'Opéra, avait fondé de grandes espérances sur cet ouvrage; les dépenses de la mise en scène pour laquelle il avait déployé un grand luxe furent perdues pour lui, et le déficit qui en fut la suite amena sa déconfiture peu de temps après.
Néanmoins, quoiqu'on Tait dit fort superstitieux à l'égard de certains musiciens qualifiés jettatori^ et qu'on le vît toujours conjurer par l'opposition d'une
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corne en corail les malheurs redoutés au contact d'Offenbach ou du comte Gabrielli, il ne crut pas que le compositeur fût pour quelque chose dans le sort de la pièce. En effet, lors de son passage à la direction de l'Opéra Comique, il lui demanda de mettre en musique un livret en trois actes de MM. de Leuven et Deligny. Le maître avait irrévocablement pris son parti, et il déclina la proposition tout en se montrant fort touché de cette marque de confiance.
M. Roqueplan n'avait eu avec Niedermeyer que les relations passagères d'un directeur avec un auteur joué sur son théâtre, et il en gardait un bon souvenir.
Dans le compte rendu du Stradella de Flotow monté en i863 au Théâtre Italien, fait par lui au Constitutionnel où il avait pris la succession de Fiorentino, il consacra le paragraphe suivant au compositeur de la Fronde :
Sur ce livret de Stradellay Niedermeyer écrivit une partition plus originale que celle de M. de Flotow, et qui n'est pas tellement oubliée qu'on ne puisse citer la délicieuse sérénade du premier acte, le trio des bandits, et la belle scène de l'église. Après avoir encore donné à TOpéra Marie Stuart, dont quelques morceaux sont restés populaires, et la Fronde, qui renfermait des beautés de premier ordre, après avoir aussi
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trouvé sur des paroles de Lamartine, le Lac^ Vlsolement^ des inspirations charmantes, Niedermeyer, dont il faut citer les œuvres de musique religieuse, est mort jeune encore; que cette petite digression en faveur d'un brave homme et d'un remarquable artiste soit permise à un sentiment personnel, et je reviens à M. de Flotow...
Le mot de brave homme, quoique banal, ne nous offusque en rien; il était sans doute inspiré par le souvenir de la délicate simplicité avec laquelle le doux et modeste maître se résigna au sacrifice, et se refusa à toute nouvelle démarche pour maintenir son œuvre au répertoire. Nous avons conservé une protestation rédigée par ses collaborateurs, à la signature desquels il ne voulut pas joindre la sienne, disant qu'on ne pouvait demander d'être toujours joué par ordre.
Le théâtre et les coulisses n'étaient du reste pas le milieu où se complaisait la nature fine et distinguée de Niederraeyer; il avait une grande dignité de conduite et de tenue, et la liberté d'aUures, usitée sur les planches, ne lui plaisait guère./il était néan- / moins fort assidu aux répétitions, et tenait à faire apprendre lui-même aux artistes les principaux rôles, pour en bien préciser les nuances et les détails; il usait d'une extrême patience et d'une parfaite courtoisie, tout en déployant une grande auto-
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rite. Il était inaccessible aux intrigues et aux influences, et quelquefois dans ce petit monde où, chacun cherchant à attirer à lui ce qui peut le mettre en évidence, il est difficile de contenter toute la troupe, il suscita quelques mécontentements.
Un jour, certaine basse, marquant plus par la beauté de sa voix que par son éducation, n'avait pu obtenir que le compositeur ajoutât quelques traits à un air; prenant mal son parti d'un refus ferme mais poli, l'acteur se mit à arpenter le foyer en disant : € Tous les compositeurs sont des imbéciles. » — € Comme on se trompe parfois, repartit Niedermeyer, en s adressant à l'accompagnateur, j'avais cru jusqu'ici que tous les chanteurs étaient des gens d'esprit. »
Nous tenons cette saillie de M. Dietsch, qui était chef du chant à l'Opéra ; nous en trouvons quelques autres relatées par l'ancien Figaro bi-hebdomadaire, en 1861, alors que, après la mort du maître, les anecdotes sur lui étaient d'actualité ; nous ne les rapporterons pas, convaincu qu'il est inutile de réfuter l'opinion que le chanteur mécontent formulait sur leÇcompositeur})
Dans les arts toute supériorité ne peut être exercée que par une nature d'élite ; le talent qui fait créer des œuvres remarquables est voisin du génie qui ne
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réside que dans les grandes et vastes intelligences. Dieu ne permet pas que les étincelles divines s'égarent dans des cerveaux où elles ne rencontreraient aucun feu sacré à allumer. JCombien de maîtres de Tart ont été privés par les circonstances entourant leur enfance des bienfaits d'une instruction et d'une éducation complètes, qui se sont élevés par euxmêmes au premier rang. Parmi tous ceux que nous avons connus, nous n'en avons pas rencontré un seul dont l'esprit ne fut à la hauteur du talent.