‹ Vie d'un heureuxChapitre 1 sur 2 · septembre · texte numérisé non relu

septembre

Je n'ai pas encore eu le courage de rouvrir ce (ahier, de peur d'y relire les pages trop cruellement JHMirt'iiscs (jiii raviveraient ma douleur VA puis je Ir reprends tout de même, parce qu'on a besoin de crier (|uand on souffre, et c'est ici que je veux le pousser, le long en de détresse (pii peut-être me soulagera mieux que n'a pu faire le silence. Se taire, c'est enfermer la peine avec soi et se laisser dévorer dans la nuit;

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j'aime mieux qu'elle me déchire au grand jour et que je me regarde mourir.

J'éprouve déjà un peu moins d'oppression depuis que j'ai résolu de tout écrire. J'étouÉfais. Il me semble que cet horrible poids sera allégé par les mots douloureux... Mais je voudrais pleurer, et je ne peux pas.

Il faut donc que je regarde bien en face chacune de ces crucifiantes minutes, que je me rappelle bien l'allégresse de samedi matin, la jolie couleur de l'aurore, l'éclat du soleil, le joyeux déroulement de la manœuvre, et le plaisir de voir s'avancer et finir la journée; puis, tout d'un coup, l'enivrement de la liberté, d'une fuite rapide, et le fracas de l'arrivée de l'express en gare du Mans; la ruée dans la nuit, mon front collé à la vitre pour mieux voir la campagne courir éperdument au rebours de notre galop, et les petites gares brusquement apparues, saisies, lancées bien vite derrière nous, très loin, comme des cailloux. Oh! je ne veux pas l'oublier, je veux la revivre encore, l'impatience ardente de ce voyage qui me jetait enfin à Paris, première étape du chemin enchanté. Conduit chez moi, je n'y ai guère dormi; de bon matin je repartais pour Verceil, amusé, stimulé par l'absurdité de mon escapade, — toute une permission usée en voyages pour deux heures de bonheur... Et l'énervement très doux de me demander : « Qu'en dira-t-elle?... A cette démarche ne m'aura-t-elle pas compris?... Faudra-t-il dès cette fois

que je lui laisse entendre la vêrilé?... ' Et je cliercliais à deviner aussi où je la rencontrerais en arrivant, dans le jardin ou la maison? Quelle robe elle porterait, et (|uel serait son premier mot... Kl si mon uniforme de lieutenant, dans son élégance convenue, était à mon avanta'je.

X^'iturcllement, personne ne uraltcndail à la yare, toute proche de la maison. .Mon pas sonnait «jaîment sur le petit bout de route. J'avais conscience de faire l'admiration des gamins ((ue je rencontrais. J'éprouvais une satisfaction enfantine à retrouver à leur place les arbres, les maisons, les collines, comme si vraiment j'avais craint (|iie (|uelfju'un ne les déplaçât en mon absence. .Mais non, il ne man(|iiait ni un pavé, ni une borne, et je disais un bonjour alfectueu.x, en passant, aux cboses fidèles, qui faisaient, depuis sa naissance, corté{je à ma bien-aimée. Je souris à la vieille église avec une particulière tendresse : la granilinesse était linie, et la porte, ouverte a deux battants, laissait voir le cher asile d'ombre et d'intimité où Louise m'était apparue. L'église sombre, comme le |)a^sa;;c ruisselant de lumière, comme la route sonore (|iii me renvoyait Téclu) de mes pas, tout semblait me rendre mon salut et mon sourire. .. Ali ! n'auraienl-elles pas du nn' prévenir par (|uel(jues signes de ce (|ui m'attendait là-bas, ces choses (|ui mdnt nu'iili.'' Je serais reparti tout de suite, en courant...

J'avais décidé (|ue Louise serait au jardin, et je la

trouvai dans la salle à manger. Avant d'entrer, je la vis par la fenêtre. Elle m'entendit venir, se retourna et me sourit. Il faut que je me rappelle très exactement son sourire, et le joli mouvement de sa taille, la courbe suave de son cou, dégagé par un corsage croisé à la .Marie-.Antoinette... Il faut surtout que je tâche de ressusciter en moi l'émotion, le choc, le délicieux bouleversement de cette rencontre. Que je grave tout cela dans mon àme! Tout cela qui ne sera plus, reliques, oh! trop chères reliques...

J'entrai dans la salle à manger brusquement, avec une résolution soudaine de lui parler, là, sans attendre, de lui dire sans prendre haleine : " C'est pour vous que je suis revenu... Car je vous aime... - La porte ouverte, je la vis avec des fleurs dans les mains, et donnant des ordres à une femme de chambre. Déconcerté de ne pas la trouver seule, je balbutiai quelques mots; elle me répondit gracieusement, mais ses yeux, ses yeux toujours étonnés de se poser sur notre terre, me disaient clairement : « Monsieur, que voulez-vous?... Et pourquoi cet air tragique en me demandant de mes nouvelles?... •-> Comme je ne m'en allais pas, elle me pria de l'aider, me fît porter un grand vase trop lourd pour elle. La femme de chambre sortit; nous fûmes seuls. Mais comment parler, sans être ridicule, avec cet énorme vase dans les bras? Quand je l'eus posé sur une console, l'instant était passé. La malice du hasard, en contrariant mes plans,

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m'avait ùté tout courajje, ot je me suis relioiive paralysé par la même appn''lieiisioii rpii iiravail déjà retcMiii (If parler peiulaiit les dix jours passés là...

On vint. Je sortis, murmurant la devise des timides : tt Tout à l'heure! ■ Pourtant, si j'avais j)arlé, peutêtre... Mais non, il fallait bien (|iie ma distiuéc ^'mcomplit.

Devant la maison, M. Lorjjeril fumait une cigarette. 11 me lança un bonjour très cordial, et en même temps parut «jèné de me voir.

— Quel beau temps, hein!... Vous êtes superbe en uniforme... Venez donc faire un tour de jardin.

Il me prit le bras comme s'il avait <|uel(|ue chose à me dire... Quebpie chose de bien difficile, sans doute, car il s'embarrassait dans des préparations compli- <|uées (|ui tout d'un cou|) tournaient court; et il recommençait à me parler du camp d'.Auiours, et à me demander comment nous étions couchés : sous la tente on dans l(>s bara(]uenienfs? Je lui répondais dislrail«Mnent, tout occupé (|ue j'étais à calculer si je roverrais Louise un instant seule avant de m'en aller; de sorte (jue notre conversation était pénible et laujjuissantc. La cloche du déjenni'r vint nous tirer d'embarras.

— Allons, allons, dépôchons-nous, nous serons ^jrondés! dit \r Lor;;eril avec une affectation de bonne liumeur.

Et nous reprimes, à travers les allées durement

ensoleillées, le chemin de la maison. Mais, en dépit de sa crainte d'être grondé, il ne se pressait pas; il s'arrêtait pour me faire admirer une fleur ou contempler riiorizon, noyé d'une légère vapeur bleue. Un étrange essoufflement hachait ses phrases et il toussotait. Comme nous approchions de la maison, — nous n'avions plus cent pas à faire, — il s'arrêta ; il me prit le bras; sa vieille main me serrait avec une force singulière. Je le regardai, étonné; il soutint mon regard, et me laissa voir dans le sien une tendresse toute nouvelle.

— Voyez-vous, me dit-il avec émotion, mon enfant, mon cher enfant,... je vous aime beaucoup... moi... je vous aime beaucoup...

Puis il recommença à marcher et nous n'échangeâmes plus une parole.

Devant le perron se tenait un groupe de personnes où je reconnus, avec Louise, Geoi'ges Dargeau et Aime Lorgeril. Puis un monsieur et une dame.

— Eh bien! Léon, cria presque Mme Lorgeril à son mari d'une petite voix triomphante, tu as appris à M. Robert?...

— Xon... non... pas encore, balbutia le pauvre homme avec embarras.

— De quoi avez-vous donc parlé alors? reprit-elle sur un ton de reproche autant que de surprise. (Chaque mot et les moindres intonations sont inscrits dans ma mémoire.) Ce n'était pas la peine de nous faire attendre.

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Puis, tournée vers moi :

— Monsieur Robert, nous sommes d'autant plus heureux de vous possj'der aujourd'hui (jue nous fêtons k's (ianraillosde notre fille avec notre ami M. Darjeau.

Apr»'s, je ne sais plus. Mes souvenirs ne vont pas plus loin. J'ai dû parler, a<jir, soutenir mon rôh; d'homme bien élevé, mais sans conscience, en automate; et je me rappelle seulement une intolérable oppression, une sorte d'afflux de sang à mon cerveau, (jui me j)ermettait à peine de distinguer mes voisins et de les entendre; et puis, cette obsession : partir, partir... être seul...

J ai dû faire de grands efibrls d'énergie pour ne pas m'abattrt! comme une bête touchée à mort, et, aussitôt après le déjeuner, pour gagner la gare, me rappeler l'horaire et les combinaisons du retour. Je ne sais même j)lus comment j'ai traversé Paris. Le voyage me parut d'une longueur interminable, atroce. J'aspirais à sa lin, comme si en se terminant il avait dû terminer aussi mon cauchemar. Kl j)iiis, je suis arri\é à .Auvours. J'ai retrouvé, sous ma lente, la solitude (|ne j'appelais, et elle m'a été plus cruelle encore (|ue le reste.

Il j .1 huit jours de cela, — huit jours (|ue la grande machine militaire me meut, et me broie, avec sa férocité trancjuille. Mais je lui suis presque reconnaissant de me tenir lieu de volonté; et je vais et je viens ainsi (|u'une bêle (|u'on pousse. Mes camarades ont compris,

à mon air, que j'avais reçu quelque terrible blessure; ils s'écartent de moi, moins par discrétion peut-être que par cet effroi qu'inspire la souffrance.

Aujourd'hui dimanche tout le camp s'est encore vidé de ses hommes et moi je suis resté, avec l'obscure volonté d'utiliser la morne immobilité silencieuse de cette journée pour regarder mon malheur, m'y plonger tout entier, et retrouver dans cet effort suprême — si je puis — la force au moins de souffrir noblement.

Lutter... je n'en ai même pas la pensée. J'ai laissé passer l'heure. Si Louise m'avait aimé, elle n'aurait pas consenti à l'union qui lui était imposée, — imposée, j'en suis sûr, et je sais par qui! Mais maintenant!... Maintenant qu'elle s'est laissé arracher sa parole, qu'elle a engagé sa foi!... Scrupuleuse comme elle l'est!... Elle ne m'entendrait même pas, elle me chasserait avec horreur. Lutter? Comment? Avec quelles armes? Ce mariage est parfait au point de vue du monde, il n'y a absolument rien à y reprendre, sinon qu'il est monstrueux, mais ceci ne compte pas! Monstrueux! Ce gros garçon rougeaud et bonasse, avec ses yeux bleus à fleur de peau, ses cheveux toujours apprêtés comme pour une noce de village, son front bas, et cette expression de satisfaction imbécile répandue sur toute sa sotte personne! Cette fausse élégance de commis de magasin, ces grâces ridicules qu'on flaire dès qu'on l'approche, comme un parfum de basse qualité! Et sous son verbiage doucereux,

l'océan d'égoïsnie et la sensualité basse installée dans cet liommc-là ! 11 suffit do le voir faire trois pas, de rcntondrc riro, ou d'ohservcr uue seconde ses Irvres, (juand il |)laisante, les plis de graisse de son menton, sa nuque, ses doigts courts, que sais-je?. . . Le plus ol»tus ne s'y tromperait pas! Il est tout en matière, re Dargeau, tout en chair; |)as d'àme dans cette viande heureuse! Ou ose accoupler le hutor à Louise! A Louise! Mais je ne voudrais pas voir sur elle le regard, la pensée de Dargeau! Elle en serait froissée, salie... Alors on la lui donne. " Allez, mon garçon, elle est à vous! Tâche/ de l'abaisser à votre taille, ne vous gênez j)as... 1^ Qui fait cette hideuse chose? La vieille mère Lorgeril Si je n'avais pas été follement halluciné, j'aurais dû ni'eu douter, et au fait, je m'en doutais, de ce ([ui se j)assait dans cette tète dure, celle tète élroile. lilie ne voulait pas de moi, elle m'avait classé parmi les méchants, avec sou llair infaillible, vieille obstinée! .Mon Dieu, je n<' vaux pas cher, sans doute, et je ne fais j)ns grand cas de mou j)assé; cependant il y a en moi (|uel(jue chose qui tressaille aux appels de l'au-delà et je n'avais pas pu voir Louise sans éprouver la nostalgie des sonunels aux neiges immaculées. Je n'étais |)as digue d'elle, mais je le savais; je l'aurais aimée humblement, et sa lumière, ré[>andue sur ma \ie, l'aurait transfigurée. Je n'étais pas méchant, ma pauvre Louise, je vous assure (|in' je n'étais pas méchant Je n'étais rien du tout (|ue vôtre

Elle, je le vois bien, elle n'a rien voulu, rien souhaité, rien compris peut-être. Elle est si peu parmi nous! Elle ne soupçonne pas les laideurs de la vie. Certainement, si elle m'avait aimé, elle n'épouserait pas Dargeau. Mais pourquoi m'aimer? Je ne m'en flattais pas; je la croyais seulement bienveillante, et elle l'était, — envers tout le monde, hélas! Envers moi, envers Dargeau. Elle ne nous voyait guère. Quand on regarde le ciel, on ne remarque pas le chemin. Elle entrerait au couvent que je ne dirais rien; je souffrirais sans colère. Chimère on vérité, la sainteté est une auréole.

Mais Dargeau ! Livrer à Dargeau cette enfant ! Je vois les calculs astucieux deMmeLorgeril. Elle est enragée de domination temporelle; son royaume, à elle, est bien de ce monde, ou voudrait en être, et, depuis quarante ans, elle dispute à son mari ce lambeau de royauté : la circonscription. Elle n'a pu l'asservir tout à fait, mais elle a toujours rêvé de lui choisir un successeur. L'ambitieux Dargeau a su lui plaire et dire ce qu'il fallait. Il sera député, et son gendre, pardessus le marché.

M. Lorgeril a laissé faire. C'est un faible. J'ai bien vu qu'il m'aurait préféré, mais d'une préférence timide et qui n'affrontait pas la bataille. Il aurait fallu lui parler, se servir de lui, le jeter dans le combat... Ah ! si j'avais su plus tôt !.. . Certainement je lui inspirais de l'affection. Qui sait, lorsqu'il me pressait de

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revenir à Verceil, s'il ne songeait pas à m'opposer à Dargeau? Je suis arrivé trop tard, <|uan(l il était (lél)iis(|iié (le toutes ses positions et déridé à la retraite. S'il a peut-être, en recevant ce renfort, tenté un retour offensif, sa femme l'a bientôt écrasé. Elle a brusqué les choses en mon absence, et il a cédé comme il fait toujours, tristement résigné. Je revois son pauvre air <lans l'allée, sou air affligé et honteux, et je l'enlj-iids chevroter si drôlement : ^ Je vous aime beaucoup... moi... je vous aime beaucoup... « J'ai trouvé cela <Irôle, sur le moment, el puis nue minute a[)r('s...

J'allais comme un niais parmi ces intrigues ourdies. J'allais comnie un illusionné, avec une confiance absurde; et, parce (|u'aucun obstacle matéiiel ne se dressait entre Louise el moi, (|ue nos médiocres fortunes s'appareillaient assez bien, je m'imaginais (jue... J'étais fou! Mais comme j'étais heureux!...

Je ne puis plus maintenant penser à autre chose <|u'aux jours écoulés, avec la déses|)érante pensée <|u'ils sont morts et (|ue l'avenir n'en possède jioint de semblables. Je vivrai probablement bien des années, et toutes sjMont vides de ces jours-là Plus jamais, |)lus jamais... S'il s'agissait d'une autre, j'espérerais encore el je regarderais ce hideux Darg'eau avec la rage <*t la joie d'une vengeance espérée. .Mais Louise!... Mon amour n'est pas de cette (|ualité.

Que les heures lumineuses sont vivantes à nos yeux! I/angéliis matinal, la fraîclieur candide du

jardin, et puis la voici, elle, qui pousse la porte. «Bonjour, mademoiselle! •» Elle lève ses grands yeux étonnés, me sourit un peu... Elle passe et son regard a suffi à me renouveler jusqu'au fond de moi-même... Je la vois sur le perron, nous parlons; ah ! quelle voix elle a! Comment ai-je pu entendre cette musique sans défaillir"?... Je la vois dans un chemin creux bordé de ronces où s'est pris un instant le bord de sa robe... Je la vois... Oh! je ne la vois plus qu'à travers le brouillard de mes larmes. Soyez bénies, premières douces larmes qui tombez sur mon chagrin. Je ne veux plus d'autre bonheur que de pleurer...

Paris, 8 octobre.

Je souflrais trop; je suis retourné là-bas. J'y suis retourné sans espoir et sans dessein, simplement pour la voir encore, au moins pour voir le pays, le jardin, la maison qui la possèdent et endormir ainsi une douleur que je ne puis apaiser qu'en la trompant. J'ai fait ce triste pèlerinage; je suis content de l'avoir fait.

Mon séjour au camp s'est achevé dans une exaspération cruelle. A l'accablement des premiers jours, avait succédé une sorte de rage à peine contenue et qui cherchait sans cesse l'occasion d'éclater. A plusieurs reprises, j'ai eu avec mes camarades des altercations très vives; l'une d'elles faillit se terminer par

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un duel et j'en ai voulu à mon capitaine d'arranger cette sotte, affaire. Il m'eût été bon d'exposer ma vie dans lin furieux assaut, et aussi de chercher à tuer.

J'aurais dû m'étourdir, dès mon retour à Paris, par le travail, ou n'importe comment. Je n'ai même pas pu l'essayer un instant. C'est elle (jue je voyais devant mes yeu.x, toujours elle, des le matin, elle, à chaque heure des horribles journées dont j'appelais la fin à grands cris et qui se prolongeaient encore dans la fièvre ardente et l'angoisse des insomnies. C'était elle, c'était son fantôme que je poursuivais à travers les rues hostiles de Paris, comme à travers le chaos douloureux, de mes pensées. Parfois, sous l'excès de la souffrance, je succombais à une torpeur nerveuse qui me tenait pendant des heures prostré et presque inconscient. Parfois, au contraire, je me rappelais avec une netteté aiguë chaque image de mon dernier séjour, chaque expression qu'elle avait eue, et en même temps, à cAté d'elle, le personnage sttipide de Dargeau, avec son sourire de fatuité, de niaiserie et (le bassesse vulgaire : alors, la colère me montait au visage en flots de sang (]iii m'aveuglaient. J'allais et venais dans ma chambre, a demi fou, tantôt défaillant de fureur, tantôt les forces décuplées par mon délire. Je sanglotais, je déchirais mon mouchoir avec mes [ dents pour étouffer les cris (|ui auraient pu attirer l'odieuse présence d'un (l()mesli(|ue et son ignoble apitoiement.

Un soir, vers dix heures, je me suis précipité chez Dargeau, dont l'annuaire du Palais m'avait donné l'adresse : le voir, le provoquer, le souffleter, le traîner sur le terrain, ou même là, tout de suite, étrangler le misérable, détruire cette hideuse vie qui en salissait une autre, et torturait la mienne... Ala main tremble encore de haine en écrivant ceci. S'il entrait en ce moment, pourrais-je me retenir de lui sauter à la gorge?... J'ai donc sonné à son appartement, et dans mon impatience je répétais et redoublais mes sonneries, si bien que j'ai entendu dans le corridor le pas lourd et précipité d'une vieille femme — sa mère — qui, sitôt la porte entre-bàillée, me demandait, criait presque avec une expression d'indicible angoisse :

— Il est arrivé malheur à Georges?

Avant d'avoir pitié d'elle, je songeai à ma vengeance frustrée et je dis :

— Il n'est donc pas là?

— Mais non, monsieur, je viens de rentrer à Paris, et il doit passer encore quelques jours à la campagne..."

Je m'en allai sans m'excuser, empoisonné de rage inassouvie. Et puis je me suis ressaisi un peu, et je lui ai fait grâce... Ma douleur sera toujours là...

Cela se passait... voyons... il y a quatre jours... ou cinq. Les jours et les heures se mêlent dans mon esprit, je ne sais plus ce que j'ai fait. Je sais seule-

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lîiciil (ni'imr idée s'est levée en moi peu à peu, iinpéliouse, lumineuse, fascinante, et faisant pàlir toutes les autres : retourner... retourner là-lias... revoir Louise... Kt lui parler. Oui, lui parler. \e pas accepter mon destin avec cette rési<jnatiou lâche, cette liumilité de chien hattu. .Au moins (juclle sache, elle, ce (ju'ellc me fait souHVir. Kt si cela e;^l possihle, qu'elle souffre aussi, oh! (ju'elle souffre un peu à cause de moi; (|U(! nous ajous cela en commun, ce secret, et cette souffrance...

Et je suis parti un malin. Mais, là-has, je n ai pas 4:u le coura'je de reprendre le chemin (jui se drroulail ^i gaiement sous le soleil, quand il me conduisait au désespoir. J'ai suivi un petit sentierqui descend lecoteau et qui m'a fait jjajjner les vignes, au has du jardin. Il était midi. Je regardais, à deux ou trois cents mètres de là, la vieille face jaune de la maison qui semhiait rire sous la luiuicre; et j'attendais. Sans doute, à cette lieure-là, ils étaient tous à fahie; et peut-être, si j'avais <'u de meilleurs yeu.x, l'aurais-je distinguée, elle, pro- Itahlemenl à sa place hahitindle, en face de la fenêtre (]ui était eutrOiivcrtc. Dargeau devait être assis auprès d'elle, ou liien en face, mais à coup sûr à quelipie place particulière qui indi<|uait hien sa situation de liancé. Kt dans les phrases (|u"il prononçait, dans le ton (|u'it priMiail pour s'adresser à Louise, et dans la laçou dont .Vlnje Lorgeril <ouvait du regard ee gendre • le son choix, daus tout <»■ qu'cui faisait l'I disait

là-bas, était sous-entendu : u Dargeau est le fiancé de Louise. «

Je sentais tout cela avec un mélange de colère et d'apitoiement sur moi-même, si malheureux, accoté là, à cette haie, comme un pauvre chassé du festin. Je pensais aussi qu'elle était bien inutile, ma suprême démarche. Que faire? Me présenter à la maison? On m'y recevrait très bien, odieusement bien, en hôte familier; il me faudrait subir les politesses protectrices de Mme Lorgeril, généreuse après la victoire, et les cordialités de Dargeau — et l'affection véritable du vieux patrou, cette affection qui m'avait si lâchement abandonné... De Louise, je n'aurais rien, que le sourire qu'elle accordait à tout le monde, et comment lui parler, devant eux tous? Alors, je renonçais d'avance à ma tentative, mais je ne me décidais pas à m'en aller, et "je regardais les choses, les arbres, les vieux murs, la pièce d'eau, qui avaient eu la confidence de ma joie et qui me voyaient là, désespéré. Et je trouvais une réelle douceur à respirer cet air tout parfumé d'elle.

Comme j'étais là depuis quelque temps, je les vis sortir de la maison ; et ils se groupaient, s'asseyaient, causaient tout en prenant le café... Je ne distinguais pas les visages, mais je reconnaissais très bien la robe claire de Louise, et cette tournure, cette manière légère et noble de marcher qui n'était qu'à elle. Je reconnaissais aussi tous les autres, commensaux habi-

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luels, et naturellenipnt, an milieu d'eux, Darfjcaii qui senihlait pérorer. J'entendais même des lambeaux de [)lirases, au moins quelques éclats de voix, car l'atmosphère était tranquille et sonore, annonçant l'orajje. Je plongeais dans ce groupe mes yeux avides, et je pensais : tt Voilà, il y a quel(|ues jours encore, j'étais parmi ceux-là, et le plus rayonnant de bonheur, avec toutes les certitudes et tous les espoirs de l'amfxir. Kt maintenant, c'est tout à fait fini, et je suis un malheureux. «

A ce moment de grosses gouttes d'eau tombèrent, puis une violente averse. Bientôt le tonnerre gronda et ce fut un teriible orage. Là-haut, on était rentré précipitamment; j'entendis des claquements de porte, et le bruit des fenêtres bien vite refermées. In vieil arbre sous le(|uel je me mis à l'abri me protégea quelque temps de son mieux; puis son feuillage d'automne, déjà éclairci, finit par se laisser (raiisj)ercer. La pluie ruisselait sur moi; j'étais content de me sentir frissonnant et glacé, pendant (|u'ils étaient tous au chaud. J'aurais voulu mourir dans ce sentier, comme un gueux.

Knsuite, après une très longue pluie qui dévalait la pente du jardin en gros ruisseaux jaunâtres, le soleil reparut. J'attendais toujours je ne sais quoi, un hasard heureux, rien |)eut-élre (juc la dernière joie d'être en ce lieu, et de me répéter encore que j'y étais pour elle et tout près d'elle. Une heure, deux heures

s'écoulèrent. Que faisait-on dans la maison? Quelques fenêtres s'étaient rouvertes, mais personne n'était descendu dans le jardin, et je pensai qu'ils étaient sortis par l'autre porte pour une promenade.

Puis, vers quatre heures, Louise apparut avec sa mère sur les marches du perron, et elles commencèrent à se promener lentement dans les allées. De temps en temps, je les perdais de vue, cachées par des massifs de feuillages, et ensuite elles réapparaissaient, marchant sans se presser à coté l'une de l'autre, mais bien séparées, sans que le bras de la fille touchât celui de la mère, sans aucun abandon affectueux. Elles faisaient, je le compris bientôt, le grand tour du jardin, qui devait les ramener non loin de moi; et en effet, après s'être engagées dans le petit bois, elles revinrent de mou côté. J'étais assez dissimulé par une haie pour les attendre, et mon cœur, à qui je ne puis commander, se mit à battre, à me faire mal. Enfin, elles passèrent à quelques mètres de ma cachette; elles ne parlaient pas à ce moment; la plus proche de moi était Louise. Comment ne sentait-elle pas sur son visage la caresse ardente de mes yeux? Les siens étaient baissés; son profil pur était celui d'une vierge mélancolique, d'une viei'ge qui pressent les tortures de la vie. Je pensais qu'elle serait très malheureuse et toute ma colère et ma peine se noyaient dans un flot de pitié.

Un peu plus loin, elles s'arrêtèrent, échangèrent

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(juei(|U('s mois; [uiis .Miiif I.(ii;{«'ril so dirijoa seule vers la maison, tandis (jue Louise s'allardail à rejjarder le paysajje, en caressant distraitement un grand chien qui était venu la rejoindre et se frottait contre sa robe.

Je compris que l'instant que j'attendais était venu, qu'il allait s'évanouir peut-être. Et cependant je restai encore immobile, paralysé par mon émotion... Enfin, poussant une petite porte de bois qui faisait brèche dans la haie, j'entrai dans le jardin. Elle ne me vil pas tout de suite, car elle rejjardait d'un autre côté. Elle se retourna au bruit de mes pas sur le sable.

— C'est vous, monsieur? fit-elle.

Mais sans doute elle lut sur mon visage (|uelque chose d'extraordinaire, car le sourire (|ui s'ébauchait s'envola de ses lèvres. Je n'avais pas songé à ce que je lui dirais et maintenant (jueje me trouvais devant elle, je ne savais rien que la regarder, la regarder de loiite mon àme. Est-il |)ossible (|ue ce regard ne suffit pas à tout lui révéler?

Au loin, la voix de Mme Lorgeril apj)ela :

— Louise!

Elle lit un mouvement pour s'en aller, .-^lors je compris <|ue c'était fini, que jamais, jamais plus, je n'oserais lui parler. .Mon désespoir m'enhardit, et je lui saisis la main en disant :

— W parte/ pas!... Oh! je vous en prie, ne parlez pas encore! . . .

Elle plongea dans les miens ses yeux effrayés ; et, tenant de toutes mes forces sa petite main qu'elle voulait me reprendre, et la couvrant de baisers, je lui dis :

— Je vous aimais, Louise, je vous aimais... On appela encore :

— Louise ! Louise ! . . .

Et elle partit, sans m'avoir répondu, mais sans m'avoir maudit. Elle sait maintenant mon secret. Moi, je n'ai pas d'espérance, je l'ai bien sentie, hier, comme avant, si lointaine, inaccessible... Mais pour avoir enfin parlé, je soufTre moins. Je n'ai plus dans l'àme tant d'amertume et tant de haine. Je ne puis plus penser qu'à cette minute divine où je tenais sa main, où le voile épais des conventions et des mensonges était enfin déchiré, et où elle pouvait lire en moi. Il me semble qu'elle est encore là, avec ses yeux effrayés devant la vie et devant l'amour, pauvre Louise, et je lui répète tout bas : " Je vous aimais, je vous aimais... ■■-

Paris. 2 mars 1880

Je viens de prendre une décision importante. Aux prochaines élections, — dans six semaines, — je serai candidat à Lervin, contre le député sortant, M. Palandicr.

A vrai dire, je ne compte pas être élu. Palandier, trop adroite aujourd'hui |)our la circonscription, mais député depuis vin;jt ans, jouit d'une situation personnelle très forte. Je l'inquiéterai, je l'approcherai même de très près, mais, en dépit des assurances optimistes du Comité (jiii m'offre la candidature, je ne crois pas, en six semaines, pouvoir le dépasser. Il faut voir les choses telles qu'elles sont : j'échouerai à cin(| cents voix.

Je me présente tout de même, après mûre réflexion, parce (jue, hallu demain, dans quatre ans je triompherai. Je suis un enfant du pays. Depuis j)rrs d'un siècle ma famille a toujours hahilé Lervin ou les environs; je reviens moi-même clia(|ue année, à répo(jiie

des vacances, passer quelques jours à trois lieues de la ville, dans la vieille maison de Presseval où mon père est mort, où ma mère et Tainée de mes sœurs vivent dans une retraite paisible. Après ma campagne, je resterai en contact avec ma circonscription — j'en parle déjà comme si elle était mienne! Au besoin, je m'y ferai élire conseiller général. Les électeurs continueront d'aller à gauche, moi aussi, et M. Palandier vieillira. Fatalement, je le remplacerai.

J'éprouve en écrivant tout ceci une agréable impression de calme et de maîtrise de moi. Il est loin, le temps où je ne connaissais pas de milieu entre la passion et l'indifférence! Cette fois, j'ai examiné les propositions qu'on me faisait, aussi tranquillement que s'il se fût agi d'un autre. Deux questions se posent :

Dois-je m engager dans la carrière politique?

L'élection de Lervin est-elle une heureuse occasion d'y entrer?

Or, tout bien pesé, il me paraît certain que mou avenir, mes chances de succès et de bonheur sont du côté de la politique.

Je viens d'avoir trente-trois ans. Il est grand temps que je m'oriente. Qu'ai-je fait jusqu'ici? Peu de chose. Deux ans passés auprès de .\I. Lorgeril ; deux ans de mauvaise littérature; quelques années de barreau, encourageantes, peut-être, mais interrompues par une crise sentimentale dont je ne suis sorti qu'avec peine après avoir traversé toutes les formes de la neu-

VIE DU M HEUREUX 6r>

laslhénie : j'ai recommencé à plaider, cl je n'y réussis pas mal, mais cela m'ennuie de louer mou activité et mon talent par petits morceaux, à des inconnus. J'aimerais mieux les exploiter moi-nu^me. Et j)uis, on s'use inutilement dans ces luttes sans lendemain. D'un procès à l'autre, quel lien.' .Aucun. Cela finit bientôt par lasser l'intérêt. Il me plairait (jue mon existence fut consacrée à uue œuvre suivie.

Je dirai plus : il le faut. Seule une œuvre suivie me prendra tout entier et me maintiendra, comme malgré moi, dans le clieniin de l'action. Car j'ai pris la ferme résolution d'a;jir. Je n'ai que. trop sacrifié aux rêveries vagues, aux mélancolies funestes, à tous les romantismes du sentiment et de la pensée, ils me conduisaient à la porte du tombeau, et je veux vivre. Agir pour vivre, vivre pour agir, telle est la formule de bonheur à laquelle j'ai fini par aboutir, soif que j'aie réiléclii dans l'abstrait à la condition bnmaine, soil (|ue j'aie considéré mon propre tempérament et ses vicissitudes. Agir, agir. I/action est saine et salutaire. Elle chassera les fantômes (|ui trop souvent m'altrisleiit et iMobst'dcul ; elle disciplinera la liolcnce de mes désirs. Je suis comme une capricieuse machine dont la marche est tantôt trop lente et tantôt trop hâtive; je veux lui imprimer le rythme égal et harmonieux de l'action.

.Agir... comment.' La malien' même de l'activité industrielle et commerciale me répugne; je suis trop

66 VIE D'UN HECREUX

vieux pour me faire soldat, et puis passer sa vie à fourbir une épée, sans se l)attre!... L'existence de l'avocat, je l'ai dit, est trop fragmentaire; d'ailleurs, le cadre même des procès, étriqué et morne, m'ennuie. Le journalisme pur, n'eu parlons pas... Ainsi des éliminations successives ne laissent ouverte devant moi d'autre route que celle de la politique.

Je m'y engage sans regret, comme sans enthousiasme puéril, heureux même d'aller au-devant d'un premier échec qui me permettra de me ressaisir si je le juge opportun. Ne fût-ce qu'à cause de cela, la circonscription de Lervin me plairait; une deuxième et excellente raison de la choisir, c'est... qu'on ne m'en a pas offert d'autre. Enfin, ailleurs, je courrais une aventure et, après l'insuccès, tout serait à recommencer. Ici, dans mon pays, je pose des jalons; sur ce terrain électoral, si difficile et si mouvant, je m'avance presque à coup sûr. Dans quatre ans, j'aurai trente- 1 sept ans, âge fort convenable pour entrer à la Chambre.

Voilà mes raisons, qui m'apparaissent bien raisonnables, consignées sur ce papier. Écrire ce qu'on fait et surtout ce qu'on pense : habitude excellente, qui force à voir clair en soi. Je veux la prendre. Déjà, il y a quatre ans... Mais laissons-le dormir dans un tiroir, ce cahier que je n'ai le courage ni de brûler, ni de relire, ce cahier rouge, couleur d'incendie. Maintenant j'ai reconstruit pièce à pièce ma maison ravagée par

VIE ULN HKUHELX 67

le feu; je la crois capable de durer, d'ahriler du houlu'ur... Espérons! Ajjissons!

3 mars.

Je pars après-demaiu pour LeiTin, et je n'eu bouge plus jus(|u'à la fin de la camj)agne. Il s'agit de ramasser en six semaines — les élections ont lieu le 18 avril — 6 000 voix contre 6 500 qui iront à Palau- <lier. Suis-je un bon candidat? Je n'en sais rien. Je parle facilement, et mènie assez bien, je crois. Je suis jeune, j'ai de l'entrain, de la cordialité, et une grande puissance de travail. Lu peu d'argent, pas assez...

Palandier est riclie, lui, mais j)asse pour avare. Au <lemeuraut, un brave liomme, suffisamment honnête, aimable et cultivé. Je le connais doublement : comme compatriote et comme confrère, ( ar il a la co(|uelterie de plaider encore, de temps en temps, pour le plaisir de passer sa robe et d'arpenter la salle des Pas-Perdus. C'est là (jue je l'ai rencontré. Un jour on nous a présentés Tuu à l'autre, et je dois dire qu'il a été fort accueillant; jieut-étre croyait-il (|ue je votais à Lervin... ICu tout cas, je ne lui dois rien; il ne m'a rendu aucun senice; nous nous serrons la main, rien de plus. Je me souviens ce|)('udant d'avoir diné avec lui chez des amis communs; sa femme est fine, distinguée, et lui ne maïujue j)as d'esprit. Kn somme, des

gens agréables. Vers la même époque nous avons échangé deux ou trois lettres, au sujet d'un procès où nous plaidions l'un contre l'autre... Au fait, je les ai là, ces lettres. . . Oui, elles ne disent pas grand'chose. . . Une phrase amusante dans les circonstances actuelles : «Jeudi, je ne pourrai me trouver au Palais; je dois présider à Lenin une ennuyeuse réunion : l'électeur est un animal aussi stupide qu'exigeant... -i

Pauvre Palandier, sait-il déjà que je me présente contre lui? S'il le sait, il doit s'en réjouir, car avec moi il se doute bien que la lutte n'aura rien de grossier. Et puis il est sûr de sa réélection.

' Lervin, 7 mars.

Me voici donc sur le terrain de la bataille. Entouré de mon état-major, j'inspecte les positions ennemies... Il est d'un optimisme délirant, mon état-major. Il croit durcomme fer au succès ; je laisse dire etj'affîche même une confiance qui est obligatoire en pareil cas. Au fait, sont-ils plus sincères que moi? Peut-être prenons-nous la peine de jouer la comédie les uns pour les autres.

Il faut reconnaître d'ailleurs que la situation ne paraît pas mauvaise. Palandier aura un concurrent de droite qui lui enlèvera des voix au premier tour. Le socialiste, pas méchant, se désistera en ma faveur... Admettons, pour faire plaisir à mon comité, que j'aie

vit: DUX HEUREUX 69

des chances : vingl-cinq sur ceut... Kl j'exagère! Mardi, première réunion à Lervin. Je parle de la Réj)ul)li(|iie en ;j;énéral, et de moi en particulier. Je ne suis nullement ému et cela m'amuse assez.

10 mars.

Eh bien ! ils sont assez bons diables, ces Lervinois, et sensibles à l'éloquence, — soyons modeste, — à la facilité de parole. On m'a fait un joli succès. Le gros du public m'a gentiment applaudi et les augures sont satisfaits. Aucune contradiclidu la réuni(»ii était privée. Sans doute ou n'avait invité (]iie do braves gens : des mécontents ou des adversaires de Palandier. Encore fallait-il gagner du premier coup leur confiance et leur sym|)atliie. et je crois y avoir réussi. Discours modéré, sagement hardi, hommages courtois à mon honorable adversaire — et (jueb|ues discrets coups d'épingle. De gros bonnets de Lervin, dont l'importance électorale se traduit par leur majesté pliysi(|ue, me posent plusieurs questions d'abord sur <b's matières (|ue je connais, puis sur d'autres (jiir j'ignore. J'ai répondu aux premières avec précision, et aux secondes avec abondance. Les mots ne me manquent j)as, ni l'ironie, ni la clarté. I/éloquence |)roprcment dite me fait défaut, iufériurili' doul jf ne manque pas do tirer avantage : « .N'attendez pas de

mei de grandes phrases, des périodes sonores, etc.. w Et les gros bonnets opinent, lisiblement heureux. Ils ne doivent pas être éloquents non plus.

16 mars.

Rien de bien saillant à noter. Je fais des visites, beaucoup de visites, et je parcours les communes rurales. La circonscription en comprend trente-deux, dont Presseval. Là au moins, chez moi, j'aurai la majorité, j'espère! Mon père y fut pendant quinze ans conseiller municipal.

On me reçoit bien partout. Palandier leur plaisait assez, mais on le trouve tiop réactionnaire. Je vois qu'ils ont fait beaucoup de chemin à gauche, cela n'est pas pour me gêner. La piété de maman et de ma sœur s'inquiète :

— Tu ne vas pas parler contre la religion, ni contre l'Église, au moins?

— Contre la religion, non. Contre l'Église... le moins possible.

— Ce sera toujours trop!

Je les rassure, je leur promets d'éviter le sujet brûlant... si je puis. Après tout, Palandier n'est pas plus croyant que moi!

— Oui, me répond maman, mais il défend les bonnes idées... Tous les prêtres votent pour lui.

VIE D UM HELREUX 71

— Qu'ils volent pour moi! Je ne demande pas mieux.

— Tu n'as même pas rendu visite à notre \ieu.\ curé.

— Ah! comme candidat, ça m'est bien difficile...

— Veux-tu que je l'invite à dîner avec toi?...

— Parfaitement! E.xcel lente idée...

Tout de même, maman n'est pas contente. Klle ne connait guère nos étiquettes politiques, ni la carte des partis, mais elle redoute d'avance pour moi une carrière parlementaire. Elle m'en a détourné de toutes ses forces. Irréligieux depuis le lycée, si elle savait pourtant combien peu je me sens une àme de sectaire!... Pas assez même, ce sera ma faiblesse.

17 mars.

De Larratin, le président de mon comité, s'effraie dji dîner de conciliation projeté par maman et dont j'ai été assez sot pour lui parler : .i Si nos amis de Presseval apprenaient (juc vous avez invité le curé... ■■> D'abord, ce n'est pas moi, c'est maman. Kt |)tiis, ils m'ennuient, nos amis de Presseval et d'ailleurs!... Vont-ils me contrAler jus([ue chez moi?... Je dis très nettenienl à de Larratin mon désir d'afjir à ma ;]uise. Il bat en retraite, mais parait offensé. Je m'en mo(|ue.

Au reste, la campajjne marche très bien Tous les comités radicaux votent des ordres du jour enlhou-

siastes. Je ne les croyais pas si nombreux, ni si bien organisés. Entre nous, nous ne parlons que du succès certain. Tout seul, je suis plus raisonnable.

Palandier n'a pas encore donné une seule réunion et la période électorale s'ouvre dans dix jours! On me rapporte que, dans quelques salous, il m'a traité de a jeune arriviste de talent -n . Je n'aime pas beaucoup ce ton-là. Il pourrait avoir à s'en repentir.

18 mars.

Aujourd'hui, réunion plénière des comités de la circonscription. Tout le monde très gentil pour moi — et des gens influents, agissants : plusieurs conseillers municipaux, un conseiller général. Ils assurent que les socialistes feront bloc sur mon nom au second tour, pourvu que j'aille nettement à gauche. Quelquesuns me reprochent, paraît-il, d'appartenir à une famille conservatrice. Est-ce ma faute?

A la sorlie, de Larratin m'entreprend encore sur le diner du curé, qui doit avoir lieu demain. Je lui réponds par une plaisanterie. Quelle importance cela peut-il présenter, un dîner?

D'autre part, je dois tenir compte, dans une certaine mesure, de l'opinion et même des préjugés de ceux qui me soutiennent. Tout cela est bien embarrassant.

24 mars.

Palandier donne dimanche sa premif're léuniou pul)li<|ne, et je compte le contredire. Il faut aller de l'aiant. Je serai courtois, mais très ferme. D'un mot j'écarterai la (|uestion de personnes; pas d'attaques Itlessantes, c'est entendu, mais une charge à fond contre sa politique d'inertie et de réaction. Mes amis me trouvent un peu mou. Ils vont voir!

.'Iprès réflexion, j'ai laisse le curé dîner sans moi à la maison, eu m'excusant tn's poliment. Il doit hien comprendre que j'ai autre chose à faire en ce moment.

S9 mars.

Hier soir, première réuniou de Palandier, dure et helle hataille. In j)eu plus dure peut-être (|ue je ne l'aurais souhaité, mais on ne commande pas aux circonstances. Il avait convoqué toutes ses troupes, et moi les miennes. Un préau dialdemeut vaste, traversé de courants d'air, mal éclairé... J'arrive de honne heure, un peu nerveux, j>as tro]), et je m'assieds, avec (le Larratin et quelques autres, tout près de la triliune Palandier se promenait dans la salle; il licul à moi et me serre la main. Politesses d'usajje : a \ou5

74 VIE D'UN HECREUX

pouvons nous combattre sans cesser de nous estimer... Bataille d'idées... Rivalité courtoise... etc. n Et l'on commence.

Il ne parle pas mal, c'est bien pire : le pauvre homme est horriblement ennuyeux. Pas un applaudissement. Après dix minutes d'attention, l'auditoire se lasse; on cause tranquillement, d'abord à voix basse, puis plus haut, jusqu'à couvrir la voix du malheureux, d'autant qu'il jouit d'un déplorable organe, et que la fumée épaisse des cigarettes et des pipes lui arrache des quintes de toux. Il s'enroue, on ne l'entend plus. Un président maladroit et de bonne volonté agite sans cesse une énorme cloche. Quelques plaisants échangent, se lancent des coq-à-l'àne d'un bout à l'autre de la salle. Deux ou trois coups de sifflet. Dans le fond, des altercations entre citoyens avi- 1 nés, et même à jeun.

La réunion menaçait de finir dans le bruit, trop tôt — avant qu'on m'eût entendu. Je monte sur l'estrade •et demande au président la permission de dire deux mots à mes amis pour les engager au silence. Le nigaud accepte avec reconnaissance. Palandier, vieux renard, me comprend mieux; au coup d'oeil qu'il me lance, je devine qu'il ne souhaitait pas du tout que l'ordre se rétablît. Ceci redouble mon ardeur. D'une voix qui perce les murs — grâce à Dieu, mon larynx est de première qualité — je supplie mes chers concitoyens, au nom de la République, de la liberté, et de

tous les immortels principes, d'écouter mon adversaire avec une religieuse attention. Tout à l'heure je lui répondrai. Won intervention énergi([ur, et d'allure chevaleresque en dépit de son machiavélisme, provoque des applaudissements unanimes, et Palandier, que je viens de prendre sous ma protection, achève son prune sans incidents.

Après cette entrée en matière, ma tâche était facile. Redoutant les hasards de l'improvisation, j'avais préparé et presque appris par cœur mon discours — une harangue ramassée, sans phrases, nette, acérée, ironique (d'une grosse ironie, ad usum popiili) . Je la lance tout d'une haleine, et, après l'endormante psalmodie de mon rival, ma philippique réveille l'auditoire. Les idées ne sont pas tout! Quelque opinion qu'ils professent, les hraves gens (|ui viennent à une réunion veulent (ju'on les intéresse, et j'ai la joie de sentir (|ue j'y réussis. Chaque mot porte; je vois des centaines d'yeux fi.xés sur moi; nii\ moindres jjlaisanleries, les visages se détendent en de larges sourires, enfin je tiens mon puhlic et, quand des adversaires m'interrompent, des it chut « impératifs fusent de tons côtés. Tout en parlant, je me rends compte (ju'à côté de Palandier, vieilli, grisonnant, j)resque ohèse, fatigué et hiasé, usé, j'apparais, moi, le nouveau venu, le jeune lutteur alerte et vigoureu.x, comme le personnage sympathique de la pièce. Au théAtre comme h la illc, les tuteurs sont ridicules, et, lassée

de Bartolo, la circonscription, Rosine, me fait les doux yeux.

■^ Cependant, mou discours, commencé en douceur, se termine par des attaques assez brutales qui provoquent l'indignation de Palandier et des siens. Lui, debout au bord de la tribune, proteste en agitant ses bras courts. Dans mon dos, l'ingrat président me crie des rappels à l'ordre et m'assourdit de sa sonnette. Le fond de la salle, invisible, sous un brouillard bleu, n'est que tumulte. Au premier rang, de Larratiu et les autres poussent en ma faveur des cris vaillants. A quoi bon m'enrouer? Pendant cinq grandes minutes, impassible, je me contente de l'éloquence de l'attitude et du geste. Enfin, dans un calme à demi rétabli, je peux lancer, à pleins poumons, mes derniers mots et je redescends noblement pendant que mes partisans m'acclament avec frénésie.

Aux félicitations enthousiates de Larratin, je comprends que j'ai dépassé ses espérances et les fortes joies de l'orgueil me réchauffent et m'exaltent comme un vin généreux.

La fin fut plus à^re. Pauvre réplique de Palandier, absolument inentendue dans un brouhaha qui maintenant ne cessera plus. Un bonhomme de ses amis, industriel, lui succède et m'attaque vivement. Il met en doute ma bonne foi. Je bondis, réclame la parole. On me la refuse. Alors, debout sur ma chaise, j'improvise une réplique foudroyante. A vrai dire, elle ne fou-

VIE nu X HEUREUX 77

(lioic que trois on quatre rangs d'auditeurs, les plus proches; les autres, livrés au :- chahut ^ le plus effroyable, sout hors d'état de m'entendrc. Mais de l'estrade on perçoit certainement mes paroles, et tant pis!... car, excité par cette atmosphère de combat, j'ai dû lancer pèle-méle, en aspostrophes indignées, des accusations et des épithètes sans mesure. Il n'est pas impossible (|ue j'aie appelé l'honorable Palandier tt cynique exploiteur de la crédulité publi(|ue ^ et « vieux comédien '• . Quant à son malencontreux acolyte, l'industiicl, il essayait de nie répondre; je voyais sa grosse figure congestionnée et grimaçante, sa bouche large ouverte articulait d'inintelligibles vocables, à quoi je répondais de confiance : « Vous en avez menti! Vous en avez menti!... »

Après un quart d'heure de ce spectacle énervant — dans le fond ou se battait ferme — le président s'est eflorcé en vain de mettre aux voix un ordre du jour, et puis on est parti. Mou comité m'eiitonrail comme pour me protéger. Prés de la porte, nous sommes tombés sur une bande de triste mine (jui braillait VlnternatioiKtle L'un des chanteurs, paraissant me reconnaître, marchait sur moi en vo( iférant. Je crus (|u'il voulait m'assommer, mais il me serra la main, pendantque Larratin me soufllaità l'oreille : alJravo! Vous avez coïKiuis les socialistes . . -^ Cet incident m'a été plutôt désagréable.

Une centaine de personnes m'ont reconduit jusqu'à

ma porte. L'impression générale est bonne, très bonne même. Tous croient que je serai élu. « Au premier tour » , disent les plus exaltés. Non, pas au premier tour. Mais au second, pourquoi pas?

Résumons : je suis assez content de moi. Ma première intervention a été habile et mon discours excellent; j'ai un peu perdu la tête à la fin, mais après tout, ces violences de langage n'étaient-elles pas opportunes? Les électeurs sont simplistes, ne finassons pas. Décidément je vais mener une campagne très dure. Palandier est trop vieux pour me suivre, je le prendrai de vitesse.

31 mars.

Ils ont eu l'impudence d'apposer une affiche où ils se vantent d'avoir fait voter un ordre du jour flétrissant mon attitude et approuvant Palandier. Les menteurs! Ils n'ont rien fait voter du tout, dans cette bagarre!... Nous avons répliqué par une contre-affiche et une contre-flétrissure infligée à leur manœuvre, et à mon honorable concurrent par-dessus le marché. Il m'agace, ce faux bonhomme!... Plus la campagne progresse, plus je sens monter eu moi le véhément désir de le battre, d'être élu... Ah! la bonne chose que l'action ! Comme on se sent vivre !..

4 avril.

Semaine écrasante. J'ai parcouru la can)pa<jne. J'ai parlé tous les soirs, dans des réunions privées et publiques, contredit Dufeuille-.Martin, le candidat de droite; séance extrêmement pénible -.jeune, insolent comme une potence, la voix j)ointue, il ne s'est pas laissé faire; nous avons échanjjé des diatribes iujulieuses. Je n'ai eu le dessus ((u'à la fin, jjnlce aux socialistes qui ont cassé (|uel(|ues chaises sur le dos des bour^^eois monarcbistes. A la sortie, Dufeuille-.Martin a été houspillé, pendant (ju'on m'acclaniaitaux cris de. Il A bas la calotte! ... • Ah! si maman sait cela... .Mais ce n'est pas ma faute... Pourquoi cette insolence des «jens de droite? Celui-là m'a reproché ma trahison! <}uelle trahison.''

Je vois beaucoup de monde, — trop, cela m'énerve et je vis dans l'obsession des hypothèses et des pointa;{es. Combieu de voix Dufeuille aura-t-il au premier tour.' Et l'alandier? Et Thiboul (le socialiste)?... On m'assure (jue j'arriverai en tête. Les moins optimistes m'accordent soixante chances sur cent.

6 avril.

J'ai fait une soltise. Pour achever de conquérir les socialistes, jusqu'ici très gentils pour moi, j'ai voulu intervenir dans une réunion de leur candidat. Il m'a reconnu à l'entrée, et fort malmené dans son discours. Un mot maladroit de ma réplique a déchaîné ses partisans. J'ai dû subir longuement leurs huées. Ils ont voté un ordre du jour contre moi. Les miens, peu nombreux, se sont esquivés. A la sortie, attitude provocatrice de Larratiu, bousculade, reçu quelques horions, peu de chose. J'ai rédigé une affiche de protestation.

8 avril.

Suites de la maladresse de lundi. Les socialistes sont venus à ma réunion, hier soir, dans un faubourg de Lervin, et je n'ai pas pu ouvrir la bouche. Or, sans eux, je suis battu au second tour. On me signale que Dufeuille se désistera certainement pour Palandier.

VIE DLN HEURELX g]

10 avril.

Depuis le dobut de la semaine, je perds plutôt du terrain; les communes rurales, eu gros, resteront fidèles au député sortant, et, à Lervin, il a gardé bien des sympatiiies. La masse bésite, flotte de l'un à l'autre; je suis arrivé trop tard, on me connaît peu. Lui, il est là depuis vingt ans! Mon comité se décourage. De Larratiu seul continue à me promettre le succès, mais est-il sincère? Je ne veux pas perdre confiance; les difficultés, loin de me lasser, exaspèrent mon désir de réussir. In écliec, maintenant, m'bumilierait d'une manière cruelle. Je m'acbarnerai, j'emporterai le morceau, malgré tout!

11 avril, minuit.

Admirable incident, qui fait rebondir la campagne et décuple mes cliances! Aujourd'biii, jour de Pâques, vers sept beures, la voiture de Palandier, traversant à fond de train un faubourg de Lervin, a écrasé une petite (ille, (îermaine Laplace.

J'étais cbez moi, j'acbevais de dîner (piand de Larratiu entre en coup de vent, très ému, à la fois joyeux et fébrile. Il m'apprend la nouvelle et ajoute :

— La petite fille, gravement blessée, a été transportée à l'hôpital. Venez vite. Il faut absolument que TOUS la visitiez; nous passerons ensuite chez les parents, TOUS leur donnerez de l'argent. J'ai donné rendez-vous devant l'hôpital au photographe de VEclaireur qui prend des clichés...

J'étais abasourdi. Cet homme a le génie de la politique. Il pense à tout, prévoit tout, utilise tout. Pendant que nous nous hâtions vers l'hôpital, il me raconta toute l'affaire :

— L'émotion sera considérable dans le faubourg. Le père Laplace, excellent ouvrier, pas socialiste, président d'une petite société d'épargne, est très connu et très aimé. Déjà des groupes se forment dans les rues, on a crié : " A bas Palandier!... « L'imbécile n'a pas encore eu la pensée d'aller à l'hôpital. Nous le devancerons... Demain nous ferons crier VEclaireur dans les rues. On verra les photos. Et le vote a lieu dans huit jours!... Quand nous aurions tout arrangé nousmêmes, nous n'aurions pas pu mieux faire...

J'admirais en l'écoutant sa présence d'esprit, et en même temps je ne pouvais m'empêcher de penser à la pauvre petite victime qui travaillait si cruellement pour mon élection.

Je ne sais comment de Larratin s'y prit pour m'introduire auprès d'elle. Il connaît tout le monde. Il en-* impose aux subalternes par son ton de commandement. Enfin, nous avons vu cette enfant dans la

grande salle à demi obscure, sa frimousse cliiffonuée et chétive, affreusement pâle sur roreiller blanc. Une femme sans âge, comme tant de femmes du peuple, pleurait auprès du lit. Et elle se mil à nous raconter Taccidoit dans tous ses détails, puis à nous parler de Germaine, une enfant si douce, si gentille, qui venait de faire sa communion... La petite ne paraissait rien entendre, anéantie par la faiblesse. Une surveillante s'approciiait, et j'allais m'éloigner, quand soudain retentit une détonation... Un éclair nous aveugla... J'avais oublié le pliotograpbe. Au bruit, Germaine avait poussé un cri et ouvert les yeux; j eus le temps de saisir son regard d'angoisse, une seconde fixé sur moi... Je m'es(|uivai avec de Larratin, pendant que la mère, les autres malades, la surveillante surtout, indignées, prenaient à parti le pliotograpbe.

J'étais un peu honteux de ce que nous venions de faire, et du parti que nous tirions de la douleur des autres. De Larratin, ;i fjui je confiai mon malaise, .ne voulut rien entendre :

— Laissez donc! Ce n'est pas nous(jiii l'avons écrasée! Chez les Laplace, pas de diflicullés. Le père, qui

gesticule devant cincjuante personnes, nous accueille à bras ouverts.

— Alors, la petite sera sur le journal?

Il en parait très flatté, et, comme le photographe nous a rejoints, il nous propose spontanément de poser devant l'appareil. Cette fois, tout le monde veut eu

être, les deux sœurs aînées de Germaine, une tante, une voisine, des camarades du père. De Larratin fait prendre plusieurs clichés au magnésium et promet des épreuves à tout le monde. Je laisse deux cents francs reçus avec reconnaissance.

Comme nous rentrons, nous croisons Palandier, à pied, avec deux amis, au bas du raidillon qui monte à Thôpital.

— Il arrive trop tard, me dit de Larratin... Nous l'avons joué... Et voyez, il n'ose même plus se servir de sa voiture...

Pas de réunion, ce soir, à cause de Pâques. J'en profite pour rédiger un grand article sur les événements de la soirée. Oui, je crois que nous tenons le succès, maintenant... Mais pourquoi ne puis-je oublier ce regard affolé et suppliant de la petite agonisante, éblouie par le magnésium?

Mardi, 13 avril.

Le numéro de VEclaireur, avec ses clichés, très réussis, a produit une énorme impression. Les socialistes font rage contre Palandier. On a failli l'écharper hier. Il n'ose plus annoncer de réunion. Son journal essaie de prétendre que les blessures de Germaine ne présentent pas de gravité. Aous affichons à la permanence le bulletin des médecins.

VIB D'UN HEUBEUX 85

Mercredi, 14 avril.

La campagne marche meneilleusement. Nous avons établi que Palandier, au moment de l'accident, allait dîner en famille et avec de nombreux amis dans sa maison de campagne. Après avoir assisté chez le pharmacien aux premiers pansements et laissé quelque argent, il est reparti. Saisissant contraste entre la joyeuse soirée du riche et le désespoir des pauvres dont la fillette se meurt... Facile développement oratoire et journalistique.

Tout à l'heure, passant au retour d'une réunion devant la maison de Laplace, j'ai trouvé, comme à l'ordinaire, cent cinquante personnes réunies dans la rue. Le père Laplace m'a serré les mains. Debout •dans ma voiture, j'ai parlé avec feu,... je ne sais trop ce que j'ai dit... meurtre... lâche assassinat... Exagérations sans doute... Enfin, il n'y avait pas de sténographe. On m'a acclamé. Une manifestation, à laquelle j'ai voulu rester étranger, son est allée casser les vitres de la permanence de Palandier.

Le Petit Phare n'ose plus prétendre que Germaine Laplace n'a rien : elle agonise.

S6 VIE D'UN HEDREDX

Jeudi, 15 avril.

Elle est morte ne matin... Pauvre petite!... Enterrement samedi, veille du scrutin. Il y aura trois mille personnes. Palandier est perdu.

Samedi, 17 avril.

Journée de déroute pour Palandier. Il a i^oulu suivre l'enterrement, on l'a chassé à coups de pierres. Sa couronne a été jetée à l'égout. Après, un immense cortège parcourt la ville aux cris de « Palandier assassin 55 . La police, impuissante, laisse faire.

Je suis réconcilié avec les socialistes. Vendredi, ils sont venus à ma réunion publique et m'ont laissé parler — à peu près.

Mes amis me répètent que je puis être élu demain, au premier tour. En tout cas, triomphe assuré au second.

19 avril, soir du scrutin, une heure du matin.

Quelle soirée! Quelles émotions! Pendant une heure, je me suis cru définitivement battu, écrasé.

Thiliout, le socialiste, avait plus de voix que moi dans trois bureaux de tote. luifin, d'autres résultats ont été connus. Voici les chiffres :

Palaudier, en tète, avec 8 256 voix; puis moi, avec 5 802; Thibout, avec 5 031; enfin Dufcuille-Martin, avec 2 520.

Tout espoir n'est pas perdu. .Mes voix, réunies à celles de Thibout, dépassent de quelques unités celles de Palandier et de Dufeuille. Mais les socialistes feront-ils bloc sur mon nom?

Mon comité est atterré. Tous jujjeaient le succès certain et j'étais assez bète pour penser comme eux. Que s'est-il passé? Je n'y comprends rien. Les campagnes ont voté pour Palaudier. On dit que les manifestations de ces derniers jours ont effrayé les i)ourgeois radicaux, qui se sont détournés de moi. D'autres me reprochent d'être trop à droite. Qui croire?

En tout cas, je ne désarme pas! \^ous avons dès ce soir préparé notre plan de campagne pour le ballottage. Guerre, guerre à outrance!

Jeudi. 22 avriJ.

Quatre jours énervants, odieux !... Dufeuille-Martin a affiché dès lundi sou désistement en faveur de Palandier et je n'ai pas pu obtenir encore celui de Thibout. Tergiversations, marchandages... Qu'attendent-

ils? Que je leur rembourse leur campagne? Je leur ai fait offrir de l'argent. Ils ont refusé. En veulent-ils davantage? Je n'en ai plus. J'ai déjà mangé trente mille francs ! Je ne peux pourtant pas risquer tout mon capital sur une carte aussi douteuse!

Et dire que sans eux je suis battu, et plus que battu, écrasé, grotesque!...

Samedi, 24 avril.

Obtenu le désistement. Coût : vingt mille francs qu'ils prétendent avoir dépensés avant le premier tour. Je me ruine stupidement, mais que faire?...

Pendant les huit jours qui me restent, je vais mener une campagne farouche, et très à gauche. A droite, je n'ai rien à gagner; à gauche, j'ai tout à perdre. Maman m'envoie de Presseval de petits mots désolés qui m'agacent et me peinent bien inutilement. On devrait bien ne pas introduire la religion et le sentiment où ils n'ont que faire!... Après tout, si elle est pieuse, je ne le suis pas, moi! Je ne l'ai jamais été! Qu'on me laisse agir à ma guise ! Suis-je un bébé ?

Jeudi, 29 avfil.

Je n'en puis plus. Comment tiendrai-je bon pendant trois jours encore? Je n'ai plus de voix, plus

VIE DUN HEUREL'X S9

de forces, plus d'idées, ni lucidité, ni sommeil, rien qu'une petite fièvre continue, exaspérante .. Ce qui me console, c'est que Palandier est plus bas que moi. Je l'ai contredit hier. Grâce aux socialistes qui me soutiennent loyalement, j'ai pu l'écraser. Il avait l'air d'un vieux sanglier à bout de souffle; ma meute donnait de la voix et lui faisait sentir ses crocs... Ah! que je voudrais sonner l'hallali!...

Dimanclic, 2 mai, deux heures.

Encore quelques heures et je saurai... J'ai passé, tous ces jours-ci, par des alternatives de confiance folle et de découragement absolu. Maintenant, pendant qu'on vote, je me réfugie dans rabrulisscment. J'ai dit à mes amis que j'allais dormir, et prié qu'on me laissât au moins quelques instants en paix; de Larratin a voulu m'acheter à tout hasard une écharpe et des drapraux : je les ai là, cachés dans ma chambre... Ils ajouteront à notre ridicule, ce soir, si nous sommes battus. Ah! je regrette pres(jue de m'èlre présenté, tant je devine ce (j ne la défaite me fera de mal ; et même le succès valait-il la fièvre, la frénésie de la campagne, et l'angoisse de cette dernière attente?... Je me sens aussi vaguement humilié de tout ce que j'ai fait, de ce qu'on m'a fait faire. .Ainsi de Larratin

voulait à tout prix une « manœuvre de dernière heure « : révélation, accusation, que sais-je?... de quoi rédiger une affiche foudroyante. Il a fini par m'arracher la permission d'extraire de cette vieille lettre de Palandier que je relisais au début de la campagne, cette phrase : « L'électeur est un animal aussi stupide qu'exigeant. " Il a collé ça sur les murs, avec la signature et la date. Au fond, c'est stupide! Qu'estce que cela prouve, cette boutade? Et puis, une lettre privée, évidemment, on ne devrait pas... Enfin, au point où nous en sommes, il ne faut plus s'arrêter à ces délicatesses...

Si au moins cela devait assurer mon succès...

Comme les aiguilles de ma montre sont lentes! Il me semble qu'il y a déjà deux heures que ma plume se traîne sur mon cahier pour écrire ces vingt lignes...

Même jour, minuit.

Élu à vingt voix. Brisé, épuisé, anéanti. Il a fallu parcourir les rues derrière un drapeau, entre des ivrognes, parler encore, bafouiller, brailler... Ah! assez! assez!... Dormir, ne plus entendre parler de politique...

Je suis ingrat, en somme. J'ai eu ce que je souhaitais, plus même que je n'espérais d'abord. Pour-

quoi cette lassitude morale, ce dégoût? Je m'interroge sans me comprendre... Voyons, le but est atteint, la partie gagnée... Je suis bien satisfait, tout de même, n'est-ce pas?... Député!... Je dois être content, heureux...

A partir de V élection du mois de mai, le journal se poursuit assez irrégulièrement, interrompu parfois pendant plusieurs mois, souvent incompréhensible à force de laconisme et de sécheresse. Une date, un rendez-vous, une adresse. De temps à autre des fragments plus longs, sorte d'examens de conscience, jetés de loin en loin. Nous ne pouvions songer à tout citer. Nous n avons reproduit que Vessentiel, négligeant de parti pris ce qui n'était qu'anecdote. A travers la vie de Robert Lescœur, nous cherchons Robert Lescœur et lui seul.

... Les lendemains de l'élection m'ont paru plus agréables que l'élection elle-même. Mille satisfactions légères — insignifiantes sans doute, mais sensibles — Tiennent caresser l'amour-propre : lecture des journaux, simple pensée que sur des millions et des mil-

VIE DLN HEUREUX 93

lions de feuilles, ce tout petit mot : Elu, suit et consacre mon nom, ici ou là, parmi les cinq ou six colonnes où sont énumérés les nouveaux maîtres de la France; — premier voyage fait aux frais de l'Ktat, et, sur le quai de l'arrivée, si naturel que je m'efforce d'être, glorieuse autorité de ma réponse à l'employé : « Député!. . 1) Les voyageurs qui se hâtent avec moi vers la sortie en sont impressionnés. Je reste impassible parce que je le veux. Mais j'ai envie de rire, d'un petit rire d'ironie à l'égjurd de moi-même, et aussi d'un rire heureux, épanoui.

Puis, l'entrée à la Chambre, la grille majestueusement franchie. Quarante curieux nous contemplent; l'un d'eux me désigne à des voisins et leur dit quelques mots. Murmure d'admiration : on m'a pris pour un autre, déjà célèbre, l'heureux homme!... Enfin, c'est à m(ii que vont les hommages, gloire empruntée, mais gloire tout de même.

Choix d'un vestiaire, (rmic place dans la salle des séances, où, devant ma l)an(|uette, \\n j)upitre m'attend de toute éternité. Prise de possession de la buvette et des couloirs, ces fameux couloirs où quelquefois, — bien rarement, — j'avais pénétré en étranger timide... Je recois avec ma carte, mes insignes : le " baromètre fl et l'écharpe, celle-ci un peu ridicule d'ailleurs, avec ses trois couleurs. C'est criard, c'est maire de village, et (|iiatorze-juillet. En fait de grand cordon à porter en sautoir, je ne vois guère que celui de la

Légion d'honneur, tout rouge, qui me plaise... Attendons ! . . .

Et le papier à lettres!... Ah! l'admirable papier à lettres! L'Etat, généreux, nous en offre de toutes les sortes, et de tous les formats, grand, petit, moyen, solennel ou désinvolte, discret ou provocant; et partout, jusque sur les enveloppes, on lit clairement, imprimés à l'encre ou timbrés en relief, les mots, les trois mots magiques : « Chambre des Députés... ■' J'écris un peu sur tous ces papiers-là, cherchant celui qui produira le plus d'effet; et cela dépend des personnes à qui j'écris. Petites gammes de la vanité, comme on a du plaisir à les monter, — autant, je pense, qu'on a de peine à les descendre...

Je commande des cartes de visite. Je donne ma photographie et des notes biographiques aux faiseurs d'annuaires. 11 y a beaucoup d'annuaires, officiels ou officieux... Il n'y en a pas encore assez...

Je reçois des lettres : « Monsieur le Député... ■ Les huissiers du Palais-Bourbon s'inclinent devant moi avec déférence : '-. Monsieur le Député... » Ceux-là, je ne sais pas comment ils peuvent nous concéder encore quelque prestige ! Ils en ont tant et tant vu passer, des députés, et quels députés, parfois!... Mais quoi qu'ils pensent de nous, leur tenue est parfaite. Merci!...

Joies plus graves et qui me gonflent d'importance : je m'assieds pour la première fois à mon banc, en séance publique. Je vote! Oui, j'ai voté. Validé tout

VIE DUN HEUREUX Oi

de suite, sans examen, dans une fournée de trois ou quatre cents (car le pauvre Palandier, malade et découragé, se résigne à sa défaite et n'a pas même protesté), c'(;st moi (|ni maintenant valide ou invalide les autres. Je suis généreux, d'ailleurs. Je vole toujours hleu... non... blanc... Ah ! je ne me rappelle plus, je ne m'habituerai jamais à ces petits papiers de couleur où mon nom est imprimé, s'il vous plait, et qui signifient oui et non... Enfin, je vote toujours ouij par sympathie d'abord pour fous ces candidats heureux — comme moi — <|ui ont dû se donner tant de mal, et se prêter si volontiers — tomme moi, hélas! — à tant de petits trafics j)as très j)ropres. Certainement il y en a qui sont allés plus loin dans... l'audace, un jieu trop loin, beaucoup trop loin. Oh! ceux-là, je les admets avec plus d'enthousiasme encore — di(jnus, dipuis est intrarc — afin d'avoir ici (|uel(|u'uii à mépriser, au moins, à dominer du haut de mon incorruptibilité relative... Leur abaissement me rehausse. Venez, chers inférieurs, que c'est donc aimable à vous d'être inférieurs... Venez, témoins de ma vertu...

Une impression désagréable : la main molle de (jeorges Dargeau que j'ai dû serrer le jour de la rentrée. L'animal est député, lui aussi, naturellement. Je dirais volontiers " quel singe v. , s'il n'y avait pensé bien avant moi, puisque, selon mon pronostic et selon le vœu obstiné de la mère Lorgeril, il a succédé à mou ancien patron, indolent, fatigué, et prématurément eu

disponibilité par retrait d'emploi. En épousant Louise, Dargeau a vraiment réalisé une bonne affaire. Ah! celui-là n'a pas eu de mal!... Il me déplaît toujours autant. Trouverai-je partout ce rival heureux? En le retrouvant, je ne lui tendais pas la main; j'oubliais qu'officiellement nous sommes toujours d'excellents camarades, presque des amis. Il y a ainsi des moments d'aberration où l'on agit suivant ses sentiments véritables. Quelle imprudence! Surveillons-nous.

Le gros Dargeau a choisi une place très proche de la mienne, un peu plus nous étions voisins! Nous habitons la gauche, une gauche prudente, une gauche moyenne, pas centre-gauche, non, évidemment, cela ne se porte plus, cela donne un air trop ;i vieux monsieur «, mais une gauche pas extrême non plus... Enfin une gauche très convenable, mettons, et ce sera de bon augure, une gauche ministérielle. Point stratégique parfaitement choisi, oii l'on se trouve placé à merveille pour se porter, à la première alerte, au secours des vainqueurs...

Je plaisante, je m'amuse, j'exagère. Avis à la postérité qui me lira peut-être, car il n'y a plus rien de secret pour elle, et si jamais je suis un grand homme, les cambrioleurs de l'histoire dévaliseront mes cartons. Donc, postérité, sache bien que j'exagère. Je ne suis pas si arriviste!... Non, j'ai confiance dans mon étoile, mais c'est, je le sens, une étoile de bonne compagnie, et qu'on peut recevoir dans le monde. Pas de

V!E DUN HEl'REL'X 97

manœuvres tortueuses : nous irons droit (levant nous, tout droit, — presque tout droit...

Enfin, voilà, j'ai surmonté le passager déjjoùt de l'élection, et j'éprouve maintenant la sensation assez ajjréable d'un acteurqui se trouve parfaitemoiit adapté à son rôle, et escompte un succès. Maintenant, le rôle et même le succès m'amuserout-ils?... C'est une autre allaire. Pourquoi pas, cependant? Espérons.

Juillet.

Faut-il en pleurer ou eu rire? Depuis vinjjt-quatre heures je suis père de famille... Xon, pas père de famille; cette expression pleined'honneur et de débonnaire majesté ne se décerne pas sans la permission du maire et du curé. Oui, lé;jitime, ce petit bout de bonne femme qui crie là-bas dans son beneau, me serait toute une famille dont je parlerais avec importance et orgueil. Naturelle, elle n'est plus rien du tout, qu'elle-même, un petit être suj)plémentaire, en marge des institutions sociales, pres(jue coupable déjà, en tout cas incorrecte, encombrante, •' indésirable «, pauvre gamine... Je la regarde avec un peu d'effarement et, si je n'y veillais, une nuance de reproche :

— Pourquoi, dianlrc, es-tu venue au iiKHide, jeune indiscrète?...

Elle ré|)ond par une grimace de sa fijjure ridée, laide

et si triste d'avance ! Elle ouvre et referme ses minuscules mains rouges. Elle a l'air de dire :

— Ce n'est pas ma faute! Croyez-vous que cela m'amuse d'être née?

Non, ma chérie, je m'en doute... Va, les coupables, je lésais bien, c'est ta maman, c'est moi, qui suis ton père... Ou du moins, n'exagérons rien, on m'affirme que je suis ton père, quand je ne suis peut-être que ridicule...

Cette Jenny, que j'ai rencontrée et remarquée, il y a un an, à l'Opéra-Comique où elle jouait un petit rôle, — et je ne l'ai pas remarquée pour sa voix, — elle est vraiment très gentille, fraîche, jeune, faite à ravir, de jolis yeux, de jolies dents, un de ces nez qu'on est convenu d'appeler a amusants - , un teint que tous les J fards du monde ne parviennent pas à gâter... Et puis, très ensorceleuse, très câline, très chatte... Pas une profonde intelligence, évidemment, mais beaucoup de | tact, et l'art de se taire, oh ! un art exquis du silence. . . Quand elle ne comprend pas la conversation, ou qu'elle ne pense à rien, elle renonce à son tour de parole, comme nous disons à la Chambre, et se contente d'un 4 regard ou d'un sourire charmants, et pleins de choses — qui ont l'air pleins de choses. . .

Derrière ce regard, ce sourire, derrière l'ingénuité de ce visage où brillent ses vingt-deux ans, qu'y a-t-il? Je n'en sais rien, je n'en sais absolument rien. Je n'ai jamais rien eu, ou plutôt je n'ai jamais rien vu à lui

VIE DLN HEUREUX 09

rpproclior, mais je me méfie... Je pense au mot de Shakespeare : t Elle a trompé son père pour moi... Elle en a mi'^me trompé un autre que son père... Il ne faut pas demander au plaisir une sécurité que l'amour môme ne donne j)as toujours.

Car je ne l'aime pas, moi qui sais trop ce (|ue c'est que d'aimer et qui ne connaîtrai plus jamais, jamais, cette joie ni cette douleur... Xou... Elle me plaît, mais je ne l'aime pas. Je n'éprouve aucun besoin de l'associer à mes pensées, à l'essentiel de ma vie. Mon àme, si j'en ai une, enfin ce quelque chose qui me donne l'impression d'être mon àme lui reste inexorablement fermé. Et de ce qu'elle j)pnse, elle, de ce qu'elle est, en vérité, je m'inquiète fort peu, juste autant que l'exige l'instinct de jalousie qui me conduit à la surveiller de mon mieux.

Elle est la fille d'uhe mère actrice, et de je ne sais (|iii. A dix ans, elle se destinait déjà au théâtre, bien entendu. Quand je l'ai counu'e, elle faisait le bonheur <run brave choriste, son premier u ami '^ , assure-t-elle, et leurs cachets réunis réali.saient une honnête misère. Je ne lui ai pas caché mon «joùt pour sa personne; j'étais un monsieur, un vrai, en liabil et en cha|)eau haut de forme, et ces petites filles-là s'imaginent que nous sommes tous riches à millions, de ce cùté-ci de la rampe... Bref, elle a bientôt découvert (|ue son choriste était très méchant... Elle a changé volontiers de théâtre et d' i ami " , — je l'ai éblouie en la mettant

dans ses meubles — du pitchpin, tout simplement... Voilà.

Ai-je eu tort? Après trois ans de fidélité douloureuse et de désespoir stérile, j'ai voulu me prouver que j'étais capable d'oublier Louise, et de tromper le rêve qui m'avait trompé. Je suis retombé — de très haut — au niveau de moi-même. Je crois que j'ai eu raison. Sans doute n'étais-je pas fait pour le sublime, puisque le sublime n'a pas voulu de moi. Cette petite liaison ne présentait rien d'extraordinaire : une agréable banalité. Je me conformais à la règle de ceux qui n'en ont pas.

Par exemple, la règle ne comportait pas d'enfants!... Admettons — et en somme sans vanité ni aveuglement excessifs je crois qu'il faut l'admettre — que cette petite fille soit ma fille. Elle m'encombre. Elle entrave ma liberté. Elle a, de toute évidence, des droits. Eu même temps qu'elle rend la mère moins . aimable, elle me lie plus fortement. Maintenant, comment sortir de là, sans paraitre un goujat? Et je ne me soucie ni de le paraître ni de l'être. Jenny va peutêtre profiter de l'incident pour tâcher de se faire épouser?... Ah! pour cela, non, par exemple, non, jamais!...

Au reste, je dois dire que depuis le jour où elle m'a annoncé la nouvelle, l'heureuse nouvelle, elle a montré comme d'habitude beaucoup de tact. Très discrète, pas de scènes, pas de projets d'avenir. De mon côté

VIE D'UX HELREUX 101

j'ai fait bonne contenance; pourquoi récriminer? La politique m'a assez absorbé pour me distraire de cet ennui. Et, le moment venu, j'aviserai. Certainement, jf ne peux pas quitter Jenny tout de suite, comme cela, sans motif. Je n'y songe pas un instant. Le geste serait tout à fait dépourvu d'élégance. En tout cas, je paierais une pension pour la petite, cela va sans dire...

Mireille! On l'a appelée Mireille... Une idée de sa mère. .Moi, je n'y vois pas d'inconvénient. Il va falloir aussi la baptiser. Jenny y tient, ob ! absolument!... Il J'ai de la religion, tu sais; j'ai été baptisée et j'ai fait ma première communion... Tu ne voudrais pas que Mireille soit élevée comme une païenne?... »

Mais non, mais non, Jenny...

C'est qu'elle parle sérieusement... Toute malade, toute épuisée encore des longues beures de la grande souffrance, elle s'agite, elle se fàcbe...

Que les femmes sont drôles!...

Juillet

La session est close. Voici les vacances. Déjà! Le temps a passé vite. Ces premières semaines du Palais- Bourbon me rappellent certaines impressions d'enfance : mon arrivée au lycée Louis-le-Grand, à onze ans. Jusque-là, un [)eu maladif, j'avais travaillé à la

maison, avec des précepteurs. Le lycée, où j'entrais comme externe, était tout nouveau pour moi, et, d'abord, la découverte de ce royaume m'amusa. Il en va de même pour la Chambre; je la découvre, elle, ses habitants et ses mœurs, et ma curiosité s'occupe. Ajoutez à cela que ce grand collège n'est pas gênant : un seul « pion ", le président, et si indulgent!... Pas de devoirs à faire, pas de leçons à apprendre, et quand il fait un beau soleil et que je n'ai pas envie d'aller en classe, je n'y vais pas.

Mes petits camarades, je veux dire mes collègues, sont plus sympathiques qu'on ne croirait. Ils ont du épuiser leur stock d'injures dans leurs campagnes électorales, et n'ont conservé que de la cordialité dont ils débordent. Une réelle camaraderie professionnelle les unit. Dès les premiers jours, j'ai eu quinze, vingtcinq, cinquante amis, des » anciens •' qui me pilotaient à travers la maison, en me prenant par le bras avec affection, en me racontant de petits scandales pour me faire rire.

Je remarque tout de suite que la distinction entre le vice et la vertu est plus sensible en séance publique que dans les couloirs, où elle se trouve atténuée et presque abolie par un bon garçonnisme gentiment cynique. Une réponse, toujours la même, jaillit spontanément de leurs lèvres quand je me montre un peu étonné de ceci ou de cela :

— Bail 1 vous en verrez bien d'autres!...

VIE D L'X HELREUX 103

Je devine (jn'ils pensent :

— El vous en ferez bien d'autres...

Une impression agréable : la plupart ne sont vraiment pas tn-s forts. D'abord les deux tiers, au moins, se Irouieiit d'avance bors de combat, soit à cause de leurs ()j)inions vraiment prébistoriques, soit plus simplement il cause de leur nullité personnelle : ils ne parlent pas; ils n'intriguent pas; ils ne a font pas l'opinion r. dans les couloirs; ils se contentent d'(;xisler et ont l'air de trouver que c'est déjà beaucoup. Plusieurs ne mettent jamais les pieds au Parlement. Le dernier tiers comprend un certain nombre de spécialistes et de travailleurs, piliers des commissions, a bûcbeurs v par tempérament; quebjues orateurs de grande envergure, très peu, trois ou (juatre; deux douzaines de bous avocats d'affaires intelligents et babiles; et puis une majorité de politi( iens moyens, les uns passionnés, remuants et sectaires, les autres scej)ti(jues et malins, tous plus ou moins ministrables" , suivant l'expression consacrée, tous capables de figurer lionorablement à la tribune et d'y débiter, en une langue assez voisine du français, ce (|u'il convient de dire selon la circonstance et l'heuie.

Je n'ai pas l'ambition de rivaliser avec les orateurs de j)remier plan, c'est trop difficile, — ni avec les travailleurs, c'est trop ennuyeux. Mais parmi celte foule, qui est déjà une élite, des bommes politiques moyens et des aspirants au pouvoir, il nie semble (|u'('n jouant

un peu des coudes j'arriverai assez aisément aux premiers rangs. J'écris « aux premiers rangs " au pluriel, par modestie; mais le singulier ne me paraîtrait pas orgueilleux à l'excès.

Bien entendu, je note ici une impression qui peut être prématurée. L'expérience dira si ma vanité s'abuse. Au fait, je ne m'apprécie pas, je les déprécie, u Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. » Ici, mes collègues protesteront contre l'injurieuse image. Ils ne veulent pas être aveugles! Soit; mais moi, je suis un peu mieux que borgne...

Au reste, mon action jusqu'ici ne s'est manifestée que par des applaudissements ou des murmures en séance, et par des « Très bien ! très bien ! i- que le Journal officiel a négligé d'enregistrer.

Presserai, septembre.

Pour quelques jours de vacances, la vieille maison familiale m'accueille en enfant prodigue. On dirait qu'entre nous deux il y a eu un malentendu, plus que cela, un dé.saccord, que nous tâchons d'effacer en pensant à autre chose. Cette vieille maison diffère de moi d'abord en ceci qu'elle est vieille; c'est un miroir terni qui conserve d'anciennes images. Moi je regarde droit devant moi. Elle se souvient, et j'espère. Elle regrette et je désire. Elle est résignée et je m'impatiente.

VIE D-U\ HEURBUX 105

Moi jp l'aime bieu et je la crois indulgente. Elle me sourit j)ar les lézardes de ses murs jauuis; elle me sourit tristement, comme si elle me disait avec son expérieucc deux fois séculaire : « Va, tu vieilliras aussi, et tu seras content, fatigué de vivre, de revenir le blottir dans mes bras pour mourir. « J'entends son langage sans y ajouter foi. Tant de jours brillants me caclieut ces sombres perspectives! .. Je me sens plein <le jeunesse et de force.

Maman est heureuse de me voir auprès d'elle. Elle a souflert de ma campagne électorale, (|u'elle n'a pas connue tout entière; cependant, elle ne m'adresse pas de reproches. Elle me connaît bieu, elle sait que je ne suis pas méchant, un peu avide seulement, et <|ue je n'écoute pas grand'chose dans le temps de mon avidité. Alors par sa simple présence, par sa voix, par ses yeux, abîmes de tendresse douloureuse, elle apaise ma fièvre et me verse une sorte de mélancolie sereine dont je goûte le charme apaisant, jusqu'à ce que mes désirs, brusquement réveillés, crient tous eu moi comme une meule Quel vacarme ils faisaient vers la fin de la bataille électorale!... Et, à d'autres moments, d'autres désirs aussi se mettent à hurler...

Je ne me comprends pas très bien, avec mes alternatives d'abandon et de frénésie. Je ne puis faire de tout cela une synthèse. Quand je souhaite, je suis tout entier dans mes vœux ; quand j'oublie, tout entier dans

l'oubli. Je crois parfois me gouverner. Est-ce une illusion? Peut-être?...

J'ai diné avec le curé. Maintenant cela n'offre pas d'inconvénients. Ce brave homme m'a plu, par son air de bonté, et aussi, ou surtout, par son exactitude à rendre à César ce qui est à César. Avec quel soin déférent il m'appelle à chaque mot : « Monsieur le député!... " Il me marquerait moins de respect si j'appartenais à la droite. Mais il sait mes opinions tt avancées d et cela me donne à ses yeux l'auréole des persécuteurs. J'en jouis, sans la mériter, je pense, car au fond je ne lui veux que du bien, à ce digne pasteur et à tous ceux qui lui ressemblent, à leurs vénérables églises, à leurs ouailles. Ils forment le meilleur de la France. On le sait bien. On ne taperait pas sur eux de si bon cœur, si Ton n'avait l'espoir qu'ils n'en mourront pas et continueront d'entretenir dans l'àme de la race les fables nécessaires et les mirages qui rendent vertueux .

Evidemment, il m'est impossible de mettre en balance la valeur morale de mon curé et celle de Larratin. Mais de Larratin, admirablement doué pour l'action, hardi, nerveux, souple, précis, énergique, implacable, affamé d'honneurs et de pouvoirs, allégé de scrupules, me semble prodigieusement supérieur au curé pour la conquête du temporel. En face de lui, dans la bataille qui les heurte, le pauvre prêtre m'a l'air d'un indigène africain devant nos petits colo-

niaux. Pendant que les l)raves sauvages déploient leurs étendards, invoquent leurs dieux, et croient impressionner les Européens par du tintamarre et une niinii(|uc jjuernère, ceux-ci, à bonne distance, les canardent avec d'excellents fusils et des canons à tir rapide, et prouvent ainsi la supériorité de leur civilisation. Les curés de France, quand ils opposent aux de Larratin des prônes entendus de quelques vieilles femmes et des anathèmes hors d'usa<jc, nie paraissent avoir aussi peu de défense contre l'artillerie radicale. Je leur concède d'avance toutes les revanches dans les célestes contrées.

Biarritz, septembre.

Je nie promène ici avec Jenny. Nous avons envoyé Mireille eu nourrice. Cette jeune personne exijjeante nuisait avec excès à l'agrément de nos relations. Jenny a fini par le comprendre, non sans (]uelque mauvaise volonté : voulait-elle jouer à la jeune mère? ou plus simj)lement donner du prix au sacrilice dont elle me favorisait? Je n'en sais rien. La psychologie de Jenny m'est un domaine assez impènétrahlc, peutêtre parce (|ue j«^ n'ai jamais fait de ;jrands eflbrts pour y pénétrer.

Impressions souvent pénibles d'ailleurs (|U(' celles de ce voyage à la Cùle d'.Argent, décidé en vingt-quatre

108 VIE D'UN HELREUX

heures, gaîmeut, dans un caprice, voyage de plaisir et de distraction où je m'ennuie à mourir. . . Nous sommes vraiment trop loin l'un de l'autre, et cela nous apparaît avec une évidence plus cruelle, hors du cadre familier qui créait autour de nous une apparence d'intimité. Au moins, à Paris, quand je vais la voir dans ce petit home où je l'ai installée, j'y retrouve les meubles, les tentures, les bibelots que j'ai choisis, que nous avons pris l'habitude de considérer ensemble, et où nous avons accroché quelques lambeaux de souvenirs récents. Alais ici!... A quoi pense-t-elle à côté de moi en wagon? A quoi pense-t-elle sur la plage? A quoi pense-t-elle aux courses, au casino? Nous faisons des efforts désespérés pour échapper à la morne stupidité de nos tète-à-tête qui contrastent si ridiculement avec la volupté de certaines heures.

Vraiment, je n'avais jamais mieux vu la laideur du marché qui nous unit. J'en suis humilié, gêné. Je me suis échappé il y a huit jours de Presseval pour retrouver Jenny, et maintenant je voudrais être à cent lieues d'elle...

Presscval. 20 décembre 1888.

Ed vôritt', je suis un peu honteux ; au moment tie repreudre la plume après un si lon<j silenee, il est convenable que je présente dMiumbles excuses... Au fait, à (|ui?A moi-même? Du coupable au coupable? Bizarre... Au public (|ui ne connaîtra pas mes confidences? Plus bizarre encore... Disons tout simplement à ce pauvre cahier délaissé pendant deu.v ans...

J'avais eu le soin cependant d'enre^jislrcr ma résolution solennelle ; je relis, sous la date du .'} mars 1886, cette phrase lé<]èremeut prudhommescjue, mais accablante : tt Kcrire ce (|u'on fait et surtout ce qu'on pense : habitude excellente qui force à voir clair en soi. Je veux la prendre... »

Je l'ai prise, en effet, mais je ne l'ai pas tenue, .•^près (|ucb|nes semaines ou quel(|ues mois, j'ai néyliyé la pratique de cette confession l;ii(|iie. Suis-je donc incapable d'un effort suivi? Kiilin, n importe, pnis(|iii' la fantaisie m'rii a pris «e malin, je \imi\ profiler pour

écrire du calme de Presseval en décembre. Un ciel gris, un vent gémissant, de la neige à perte de vue; dehors un froid affreux, ici un beau feu de bûches, et la bonne tiédeur de mes pantoufles et de ma houppelande. Ah! je me sens à cette minute une âme tranquille et songeuse; je passerais sans hésiter un bail de cent ans avec ma solitude et ma méditation... quitte à frémir dans deux heures de l'impatience d'agir. Voilà ma nature. Qu'elle est heurtée! Qu'elle est ridicule!

Parlons sérieusement. Je ne suis pas content de la vie, ou de moi-même, ce qui revient exactement au même. Je m'étais confié à la politique. Elle me promettait beaucoup : elle ne se hâte pas de tenir. Mes chers collègues ne m'ayant pas ébloui par leur génie, je me proposais de les éblouir par le mien. Je n'en ai rien fait encore. Je croyais que ce serait plus facile. Les occasions de discours m'ont manqué. C'est quelquefois ennuyeux d'appartenir à la majorité; on perd, avec le droit de s'indigner, la faculté d'être éloquent. Je ne puis pourtant pas défendre en frémissant d'émotion un ministère que je soutiens sans doute, mais auquel je n'appartiens pas. Un bulletin de vote est tout ce qu'on accorde à ses amis; il faut garder l'enthousiasme pour soi.

On m'a dit : « Travaillez dans les commissions!...» J'y ai travaillé. J'ai passé trois mois à rédiger un énorme rapport sur le budget de l'Imprimerie nationale. Personne ne l'a lu. Quelques journaux amisoat

VIE D LX HElIHEl X 111

signalé distraitement • le remarquable travail du jeune député de Lervin "... .Meni!... Et c'est tout. Je suis monté à la tribune pour défendre mes conclusions; c'étaient mes débuts parlementaires. Il y avait trente <léputés en séance. Quand j'aurais parlé comme saint Jean-Houclie-d'Or en personne...

Je me suis inscrit à un groupe, le plus nombreux, le plus influent et dont le programme est le mien. (D'ailleurs en deliors des fossiles de l'extrême-droiteet des propbèles de l'extréme-gauche, tout le monde a le même programme. Seulement on se donne un mal inouï pour créer des divergences, des oppositions de principes; parce (jue sans divergences, pas de fraclions, pas de politi(|ue. Sans politique, à (|uoi bon un Parlement? Aussi la vie parlementaire est-elle un constant effort vers la division.)

Eh bien! dans mon groupe, on ne me fait (ju'une < bètivc place. Les \ieux défendent leur situation ac(|iiisc; les promotions sont rares et les jeunes se disputent àprement les places à prendre...

Quand on n'y joue aucun rôle, le Parlement est liorriblemenl ennuyeux. Blasé sur la joie de francliir la grille et de jouer à l'iiomme polili(|ue, j'ai assisté moins régulièrement aux séances. Je suis retourné (juel- <|uel"ois au P.ilais; j'ai plaidé trois ou (pialnî affaires, mollement, ronnue (|uel(|irun dont la \ie est ailleurs. Ailleurs?... Oii cela?... Ah! si Je le savais!...

J'ai suivi le conseil du poète latin : carpe dirm.

J'ai cueilli le long du sentier les fleurs qui me frôlaient la main. Joies éphémères; plaisirs d'un jour, énervants, dissolvants... Jenny me boude pour mes infidélités ; l'habitude m'attache à elle et m'en détache. C'est une liaison sans charme, qui me pèse, et d'où je ne puis m'évader. Quelle sottise de soumettre une fantaisie à l'épreuve de la durée! D'autre part, la fantaisie perpétuelle et sans lien est lassante. Enfin, et bien que je ne me plie à aucune morale positive, une gêne naît de cette existence instable, désaxée, assez platement employée à la recherche d'introuvables ou décevantes sensations. On a beau se couper d'avance les ailes, s'interdire de promener des rêveries sentimentales dans les jardins du plaisir, la vulgarité de l'aventure renchérit encore sur la vulgarité de l'attente. Lassitude , dégoût des réveils et des lendemains...

Quand on est jeune, on a des matins triomphants...

Un de mes collègues, Tiédel, me citait l'autre jour ce vers d'Hugo avec un petit rire entendu. Des matins triomphants? Je ne trouve pas... Oh ! les tristes levers du jour après les ivresses passagères... L'ennui sans fond, les nausées, la bouche et l'âme amères...

Caprice, fantaisie, plaisir, quelle réalité de tristesse et de désespoir recouvrent ces mots pimpants! Je me dis souvent que la « vertu i- dont on se moque doit être plus près du bonheur, et je l'envie. .\Iais que

VIF, DUS HEl'RELX 11$

n'ai-je pus envié!... Le difficile est de couquérir.

Je crois que ma méditation prend un tour décourayé. Cela m'effraie. Quoi! j'ai trente-ciiKj ans, je sui.'î l)ien portant, pas trop pauvre, honnêtement doué; j'ai réussi à peu près en tout ce que j'ai entrepris, l'avenir me sourit, je n'ai rien d'autre à faire en ce bas monde (jue mon propre bonheur, et je serais malheureux! Cela est par trop hètc, en somme!... Et je ne dois m'en prendre qu'à moi-même, si je me laisse tenter par le spleen et la neurasthénie.

Après tout, je le savais bien, que n'importe quelle existence, mais paisible, me serait à charge. Je ne puis vivre que de mouvement, d'action, et d'action passionnée. Je n'agis pas et je m'ennuie : c'était prévu. On ne se fait pas député comme on se fait notaire! Il aurait fallu, coûte que coûte, me jeter dans la bataille, au lieu de m'amuser aux bagatelles de la porte, ou de me laisser rebuter par les difficultés méprisables des premiers essais! Après l'effort énorme et réellement méritoire de mon élection à Lervin, j'ai surtout compté sur les circonstances, comme si les circonstances avaient pris envers moi l'engagement d'être bienfaisantes. l\Ial utilisées par ma volonté paresseuse ou inconstante, elles ont tourné contre mes desseins. La faute eu est à moi, non à elles. Admettons même qu'elles m'aient été hostiles; que signifie de récriminer, de bouder contre la vie, contre les faits? Il faut être plus fort (|u'eux, il faut vaincre la \ie,

façonner les faits. Pour avoir eu le courage de réfléchir une heure, voici que je me suis inondé de clarté. Mes fautes, mes fautes lourdes et stupides m'apparaissent avec évidence; et non seulement mes fautes, mais le remède.

J'ai choisi de sang-froid la carrière politique, non pour m'en parer, comme je le fais de mes insignes ou de mon écharpe, mais pour en jouir, oui, pour jouir de Tàpre combat, et des espoirs, et des colères, et des succès; pour me défendre magnifiquement, déployer toute ma nature, m'enivrer de ma force. Mon rêve, c'est que l'action, un jour, s'empare de moi comme malgré moi, qu'elle m'entraîne, qu'elle m'emporte dans un tourbillon qui ne me laisse plus le loisir de compter mes misères et de gémir sur les infirmités humaines. Mon rêve, c'est de m'abandonner enfin à quelque grand courant de passion, de me perdre dans une toute-puissance presque extérieure à moi. Oublier le fini de toutes choses dans l'infini d'une passion. Et je ne crois pas qu'il y en ait de plus généreuse et de plus prenante que la passion d'agir, quand on se sent fait pour dominer la foule médiocre des hommes.

Colle joie-là, que j'espère, il faut la mériter. La passion ne vient pas à ceux qui l'attendent en dilettantes. Je rougis, quand j'y songe, de ma sottise et de ma lâcheté depuis deux ans. Deux années perdues, et des meilleures, quand la vie est si courte et mes forces comptées!

VIE DUV HEUREUX 115

Il me tarde, à présont (jue j'ai vu clair, de rentrer à Paris et de me mettre au travail avec l'ardeur du soldat et l'austère ténacité d'un moine... Un moine! <•(' mot me fait penser à Jenny, bien encomltrante et bien froufroutante pour une rellule. Comme rela pèse quelquefois, une femme légère! Dans mon actuelle disposition d'es|)rit, une épouse m'accommoderait mieux; une honne épouse, alliée et coilalioratrice, dont la seule présence introduirait dans ma vie cet élément de régularité qui m'a toujours fait défaut. Si j'épousais Jcnny.^ . \'on, franchement, ce serait sfupide — un vrai suicide. Elle est sotte comme un panier, elle n'a jnmais représenté à mes yeux que le plaisir, aujourd'liiii un plaisir morne et d'habitude, nn plaisir (|ui m'enchaîne, qui m'humilie et me dégrade. Il faudra l'un de ces jours li(|uider la situation (le Jenny. Si ce n'était pas la peur d'une scène... .-Ml ! si j'avais un l)on prétexte!... Il y a des cas oii les prétextes sont plus forts (jue les raisons. \Iais rien. I.a fine mouche, trop sage ou trop adroite, me reste désespérément fidèle.

Il faudra bien cependant... Je pars avec éclat pour conquérir le monde et je n'ose pas me débarrasser d'une piMile fcinine (|ue j'entretiens ! J'y réfléchirai. Il ne s'agit (|ue de saisir une occasion favorable.

Janvier 1889.

Nous venons de remplacer le vieux président de la Chambre, Alorisson, par un plus jeune. Le vieui n'est pas content du tout :

— C'est une trahison! ronchonne-t-il dans sa barbe floconneuse et sale. Je présidais l'Assemblée depuis cinq ans ; on pouvait bien me réélire!... En quoi ai-je démérité?

En rien, sans doute; mais jamais non plus il n'avait mérité. Comme on lui avait avancé jadis sans aucune raison ce fauteuil, on pouvait le lui retirer de même sans raison. Malheureusement, l'obèse vieillard a perdu l'habitude de s'asseoir par terre, et furieux, se frottant les reins, il promène partout sa lourde personne, irrité de la douleur et du ridicule de sa chute. Laissons-le gémir pour féliciter le vainqueur.

Celui-ci, Bernard, ressemble à son malheureux adversaire, comme une jeune fille mince ressemble à sa grosse maman. Un fiancé amouraché de l'une déteste déjà l'autre de tout son cœur de gendre; mais ses amis, plus perspicaces, disent entre eux, en regardant Vohjet aimé : « Ce sera tout le portrait de sa mère dans vingt ans! »

Ainsi Bernard et Morisson. Nous avons cru cependant devoir substituer le premier au second — car

j'étais au nombre des « traîtres ' — parce que la nullité enflée, boursouflée par l'âge, apparaissait mieux dans le vieillard que dans le néophyte. Elle f>clatait à tous les regards. On en parlait comme d'un fait universellement admis, comme de la petite taille <le Xapoléon ou des trois cents mètres de la tour Eiffel. On disait : « Ce gros imbécile de Morisson. -^ Il y avait là une indécence dont souffrait la pudeur parlementaire. Xous avons jeté sur la nudité lisible du vieil homme le manteau de l'ombre. Nous sommes les tils pieux de l'Ecriture. Tant pis pour Noé s'il grogne!

Il faut dire (jue, dans un an et quelques mois, la <]hambre sera soumise à la réélection; aussi fait-elle un petit bout de toilette pour aguicher l'électeur. On remet à neuf les appartements qu'on veut louer. Le nôtre n'est j)as beau : bas de plafond, obscur, mal aéré, et les odeurs de la cuisine empestent jusqu'au salon. Voilà le Parlement tel qu'il est, et tel (|u'on le connaît, hélas!... Je ne pouvais m'empécher de rire (tout en applaudissant) chaque fois que Morisson, aj)r«'s un nouveau scandale, proclamait du haut de sa chaise que u le Parlement français faisait l'admiration du monde ". Du monde!... Qu'en sait-il.'' Je me demande (juels aperçus Morisson peut a\(tir sur le monde?... Enfin laissons cette insignifiance restituée au néant.

J'ai volé pour Bernard parce (|ue, en prin( ipe, l(»utc nouveauté me semble bonne. Xous nous enlisons dans

une boueuse routine. Au moins, changeons d'ornière! Les plus anciennes sont les pires. Ce discrédit dont jouit le Parlement m'humilie. Aie suis-je donné tant de mal pour entrer dans un mauvais lieu? Alaintenant que j'ai résolu de faire ici ma carrière, et brillante, il me déplaît qu'on nous entoure d'un certain mépris; et je m'élève jusqu'à la notion de l'esprit de corps, amour-propre aux frontières élargies.

Depuis deux semaines, je n'ai pas manqué une séance. Il faut se montrer pour être connu. Le terrible mot de Louis XIV serait volontiers repris par le public : tt C'est un homme que je ne vois jamais. « Faisons-nous voir par les journalistes, qui sont les yeux du peuple-roi!

En même temps, je travaille de mon mieux dans les Commissions ; j'espère obtenir le rapport du budget des Beaux-Arts. Le mieux serait d'intervenir à la tribune, mais à quel propos? Quoi qu'en pensent les profanes, on parle tout de même mieux quand on a quelque chose à dire.

6 février.

Jenny a tenu absolument à rentrer en possession de sa fille, et je ne m'y suis pas opposé, au contraire! Cela l'occupera, jusqu'au jour, lâchement retardé, mais prochain je l'espère, de la définitive rupture.

Mireille a donc doux ans et demi. « Vois comme elle te ressemble!... " me dit l'astucieuse Jenny. Et c'est vrai, cependant, qu'elle me ressemble, cette gamine : la couleur de mes cbeveu.x, de mes yeux, je ne sais quoi dans l'expression quand elle rit. Kt peut-être aussi le nez... Mais le nez, à cet àge-là, il y en a si peu!...

Je ne puis guère douter que ce soit nia lîlle. .le me demande si je l'aime, et je crois bien que non. Elle ne m'apparaît encore que comme un appendice de sa mère, dont je suis si excédé! A présent, tout m'agace en Jenny : sa sottise certaine, en vain dissimulée par son silence, par ses sourires et ses regards profonds, la profondeur du vide! Et ses j)etitesc<'\lineries apprises, toujours les mêmes, éc(rurantes de mignardise et d'insincérité!... Son joli rire faux, son rire de tbéàtre, pour montrer ses dents parfaites, trop parfaites!... Elle a l'air d'une réclame (|uand elle rit! r)u»'l(|uefois elle boude, elle pleure... Alors elle devieut laide. Les larmes ne vont pas à ces femmes-là.

Je lui cil veux de me forcer à mentir depuis si longtemps, par pure faiblesse. Je monte l'escalier en me disant : a .Allons, aujourd'bui, je vais lui j)arler! Dans une lieure tout sera fini! » Kt puis l'embarras des premiers mots, la peur d'une .scène, d'un scandale .. J'ajourne l'exécution. Combien de temps cela va-t-il durer.'

Je suis cbargé du rapport sur le budget des Bt'aux- Arts, et j'y travaille tous les soirs. Je crois que ce ne

sera pas mal. Avant-hier, j'ai parlé une demi-heure en séance, sur la nouvelle loi scolaire. Pas le grand discours — il faut laisser aux chefs leur dada favori, l'école laïque ! ... on ne peut l'enfourcher qu'en croupe, derrière eux — une simple intervention sur un point de détail, mais assez heureuse, si j'en crois mes collègues. On m'a écouté. La presse m'a consacré quelques lignes sympathiques. C'est peu de chose encore; je m'entraîne. Ma voix résonne bien dans l'hémicycle. La tribune, trop grande, trop haute, me gêne un peu. Je m'y ferai.

15 février.

Hier soir, dîner officiel chez Bernard, à la Présisidence de la Chambre. Un dîner comme beaucoup d'autres. Cuisine et conversation bourgeoises, figées dans l'ennui d'une solennité sans grandeur. Bernard préside comme à la Chambre, digne et empesé. Les domestiques ont l'air d'huissiers, et quand la conversation s'animait un peu, je croyais qu'ils allaient ciier : « Silence, messieurs, s'il vous plaît ! ... »

A côté de moi, Mme Charquignot, la « belle Mme Charquignot « , a-t-on coutume de dire, sans doute parce que dans l'esthétique parlementaire, la quantité prime la qualité. Il est tellement entendu bue nous la trouvons belle qu'elle croit devoir, par

VIK D'UN HELREIX 121

charité, se décolleter avec une iovraisemblable et généreuse impudeur. Toute cette chair auverjjnate, fraîche et saine, évo(| liait des idées de comestibles, de " delicatesseu >- , comme disent les Allemands; et j'avais envie de piquer là dedans une étiquette pour indiquer le prix de la livre...

Avec cela, vulgaire à faire peur et criant à tue-tète des réflexions sur le prix des légumes ou du beurre. Klle a toujours l'air de revenir du marché. Ln diplomate étranger nous considérait avec curiosité. J'étais gêné... Il a dû penser que je réglais mes comptes avec ma cuisinière.

Mais bientôt, je u'ai plus pensé à .Mme Charquignot. Car l'événement de la soirée est que j'ai rencontré Louise... Louise Dargeau. Je ne l'avais pas vue tout d'abord, ni sou mari, dans la foule des robes «lécolletées, des uniformes et des habits noirs, et je causais avec ma grosse voisine, loi'S(|ue, levant les yeux, je reconnus, presque en face de moi, Louise. Je m'arrêtai net au milieu d'une phrase, comme si le souffle me manquait. Ce n'est pas (|ue je l'aime encore, mais quand on a déraciné, arraché de son cœur a grand'peine, un sentiment, il me semble ([uOn a détruit du même coup tout ce qu'il évo(|uait, le passé entier, et cette Louise, brustjuement surgie en pleine lumière après une nuit de six ans, m'a paru ressuseilée (le l'empire des moils. J'étais saisi. Machinalement je cherchais son re;jard, (jui, |iar hasard ou à dessein,

restait fixé ailleurs. Je dus reprendre avec ma grosse dame l'échange des banalités pesantes. Enfin, les yeux de Louise rencontrèrent les miens. Je la saluai; elle me rendit mon salut avec une politesse gracieuse et indifférente. Xous étions trop éloignés l'un de l'autre pour nous parler.

J'avais bien \dte repris mon sang-froid, et, faisant mentalement l'inventaire de mes sentiments, je n'y rencontrais que de la surprise. Xon, je ne l'aimais plus. Mon cœur tout à l'heure n'avait battu que sous le choc de l'inattendu.

Après le dîner, je m'approchai d'elle. Devais-je avoir l'air de la fuir? Elle m'accueillit avec la même grâce aisée qu'autrefois, et de quoi aurions-nous parlé si ce n'est de Verceil, du beau jardin où elle aime à revenir chaque année, et de son père, dont la santé décline? Elle glissa, sur mes premiers petits succès parlementaires, une phrase aimable, mais si banalement aimable qu'elle aurait pu la dire à n'importe qui. A peine avions-nous causé queDargeau nous rejoignit, pour se mêler à notre entretien. Et puis ce fut fini.

jMaintenant, je tâche de résumer mon impression. Aujourd'hui, elle a vingt-quatre ans, je pense, et elle en paraît toujours dix-huit, seize peut-être, avec ses traits et son teint d'enfant. Mais moi qui l'ai bien connue, qui ai rêvé, trop rêvé de son visage et de l'âme transparente sous ce regard limpide, comme je la trouve changée! Je crois découvrir, derrière son

masque cliarniaut de petite fille, quelque chose de douloureux et presque de tra<]i(|ue. Autrefois, elle avait l'air d'errer, princesse de légende, au milieu des enchantements d'un conte de fées; et maintenant, c'est uue femme qui sait... Qui sait (juoi? .Ah ! la vie j)rol)al)lemcnt, la vie vraie avec ses laideurs, ses brutalités, son odeur et son goût vulgaires, — et celte horrible chose que doit être l'amour, (juand Louise I.orgeril est aimée par Dargeau...

Lui, il n'a pas changé, par exemple!... Lu peu vieilli, mais son type d'arrinste et de jouisseur s'affirme en s'empàtanl. Je l'ai souvent rencontré à la CJiambre, mais sans prêter plus d'attention qu'il ne convient à un personnage de son espèce, banal, et tiré, dans le monde parlementaire, à cinquante ou centexemplaires. Mélange d'égoisme et d'impersonnalité, de nullité et d'importance. Un ;- moi y- falot et despotique. La dictature de .\L Prudhoïume.

Je l'oubliais, ce gros garçon fadasse, et il a fallu ce dîner d'hier pour lui restituer à mes yeux les privilèges de l'existence réelle, et, au premier rang, celui de prov()(juer mon antipathie et mou dégoût. Je le regardais manger, tripoter sou pain avec ses gros doigis eu spatules, boire, s'essuyer la bouche, rire aux niaiseries qu'il disait, et ensuite je regardais Louise, Louise toujours immatérielle, vrai « corps glorieux », comme dit le langage théologi(|ue, et vraiment, il nélail pas nécessaire d'être encore amoureux d'elle

124 l'IE D'UN HEUREUX

— je ne le suis plus, Dieu merci! — pour s'indigner de ce rapprochement. Est-ce qu'il n'y a pas un pays où l'on inflige aux femmes ce supplice de les coudre avec un chat dans un sac? Celle-là me paraît enfermée avec un pourceau.

Je pense que Dargeau, précisément à cause de sa banalité, et parce qu'il n'est pas un monstre, lui aura révélé d'un seul coup toute l'humanité, toute l'ignominie de l'humanité. Voilà ce qu'elle sait, sans doute, grâce à lui, et ce qui lui donne cet air grave et plus que désabusé, désespéré, sous la fraîcheur miraculeusement naïve de son regard, de son sourire, de sa voix. Un air d'enfant dans la douleur, de petite fille en deuil d'une mère. Elle sait, elle doit savoir maintenant tout ce qu'elle ignoi'ait à Verceil, comment sont, en vérité, les choses et les gens, et comment tournent toutes les aventures humaines; oui, comment nous sommes tous, nous autres, plus ou moins pareils à celui-là qui me dégoûte et qui peut-être, vu d'un peu plus haut, me ressemble. Elle le sait; et le mal que fait cette science est irrémédiable. On peut vivre dans le monde sans le voir, et garder une âme d'enfant, mais quand on a vu, ou ne peut plus oublier. Pauvre Louise! J'ai beau m'ètre détaché d'elle, enfin... elle me faisait de la peine, hier soir... Je suis trop vengé. Tout de même, je m'imagine qu'avec moi... Au moins, je l'aurais aimée, ce que jamais ce gros dindon n'aura su faire.

Ou l)ien, me suis-je trompé? Est-elle heureuse avec ce garçon? VA adaptée à son milieu? Couforlaljlemeol installée dans le laid et dans le médiocre? Mais non, ce ne serait plus elle, celle que j'ai vue pour la première fois, jadis, dans la petite église, au déclin de l'été...

Ah ! pourquoi réveiller cette vieille chanson?

10 mai.

Je me hats en duel demain. Pour une hèlise, une «jaminerie... Dans les couloirs, nous nous amusions, (juelques jeunes députés et moi, à parler de Chatoigère. Chatoigère, l'ancien ministre, cet invraisemhlahle spécimen de la vanité humaine; du talent, d'ailleurs, de l'activité, une parole élégante, et de l'inU'lIigence, autant du moins que celle-ci est compalihle avec une délirante fatuité. Chaloigère déjà orgueilleux en nourrice, je pense, mais ridiculement enflé et hoursoullé de[)uis qu'il a été l'un des ministres les j)lus jeunes de la Troisième République, ne met rien au-dessus de sa petite personne. Il s'admire en tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit, et lorsqu'il ne fait ni ne dit rien, il s'admire encore dans le silence et i'inaclion. On le surprend à se sourire dans les glaces, prenant des poses pour lui tout seul. Il doit étudier, chez lui, en secret, l'attitude de l'homme dlOtat : la

main dans le gilet, à la Xapoléon, ou le pouce dans les entournures, en dandy fin de siècle. Sûrement, il chérit sa moustache, parfumée, retroussée, il chérit les courbes molles de son double menton naissant, et jusqu'à la calvitie légendaire qui donne à sa tête illustre ; un éclat de plus : celui de l'ivoire. Chatoigère, prompt à renier et à maudire tous ceux dont il s'est séparé, doit avoir horreur des cheveux ; sans doute il a la fierté de son crâne si poli, parfait miroir, et ne regrette qu'une chose : de ne pouvoir s'y regarder.

Voilà Chatoigère, autant du moins qu'on peut enfermer en vingt lignes une vanité qui ne soutire point de limites.

Xous parlions donc de lui, comme on peut en parler : en riant, bien qu'il y eût là de ses amis; on les reconnaissait à ceci qu'ils riaient plus fort que les autres. L'un d'eux, de sa clientèle, Noirclos, se plaignait de la difficulté de louer le jeune patron d'une manière qui le satisfît; quoi qu'on pût dire d'hyperbolique, on restait toujours au-dessous de ce qu'il pensait lui-même. J'exprime un doute. Noirclos s'échauffe :

— Essayez ! Je vous mets au défi de trouver un éloge trop fort à sou gré!...

— Tout de même...

— Je parie un louis ! . . .

Cette idée saugrenue nous amusa tous et je tins le

pari. Chatoigère n'était pas loin : il faisait la roue

pour une vieille femme journaliste, laide et plâtrée, (jui lui prenait une interview. Ce ne fut pas difficile de l'atlirer à nous et je commençai de le complimenter d'ahord sur un récent discours, puis sur son dernier ministère (aux Finances), enfin sur ses destinées. Il approuvait, sérieux, avec l'air d'un homme ennuyé par le rappel de vérités trop connues. Je le comparai, au hasard de mes souvenirs histori(|ues, à Colhert, à Turgot, à Sully, sans obtenir de lui autre chose que des hochements de tète silencieux. De Sully je passai donc à Henri IV, et de Colhert à Louis XIV : il daigna sourire : « Vous allez compromeltro ma réputation de républicain... » A rjuoi je réplicjuai qu'elle était bien établie car il n'eût tenu qu'à lui, nouveau Bonaparte, d'exercer la dictature. Il m'arrêta ici pour critiquer les idées financières de rEmpereur, fort surfait à beaucoup d'éjards, et d'une i*jnorance crasse, me ditil, en matière économique.

Alors, renonçant lâchement à évocjucr le «jrand Alexandre ou les dieux de l'Olympe, je m'avouai vaincu; je dus sjibir une conférence sur les impùts du Premier Empire, et quand Chaloifjère nous eut quittés, je payai de vingt francs entre les mains de Noirclos ce magnificpie document sur la sottise bouffonne des humains.

Tout allait bien, lors(|ue le Cri de Paris, traîtreusement informé |tar liin des spectateurs de cette petite scène, — je ne sais (|ui, — la raconta, fort drùlemeut

d'ailleurs, en nous désignant par des initiales ultratransparentes. Vingt-quatre heures après, je tombe à la Chambre sur Chatoigère, qui se dresse sur ses ergots pour me sommer de démentir l'inepte racontar du Cri de Paris. <■<• Car j'espère bien que vous n'avez pas été assez sot pour jouer le rôle qu'on vous attribue, ii

Cette insolence m'agaça, et je répondis paisiblement au petit grand homme que je ne comprenais pas son irritation : si quelqu'un pouvait se plaindre, n'était-ce pas moi, qui avais perdu vingt francs?

A ces mots, il leva la main pour me frapper. Je saisis son poignet au vol. Il se débattit. On survint, on nous sépara tandis que, dans sa fureur comique, il trépignait presque, n'ayant plus d'impérial que la pourpre de son front chauve.

Dans la soirée je reçus ses témoins au moment où j'allais lui adresser les miens. Nous allons donc nous battre demain matin, au pistolet, sous les ombrages de Villebon. Il raconte à qui veut l'entendre qu'il fait mouche à tout coup chez l'armurier, mais, à l'en croire, en quoi n'excelle-t-il point? La vérité est qu'il; s'est battu plusieurs fois sans jamais toucher personne.

Je suis parfaitement persuadé que nous échangerons deux balles inutiles et je n'ai besoin d'aucun effort pour conserver mon sang-froid. L'idée d'un danger à courir ne s'impose guère plus à moi que

VIE DIX HELREUX 120

lorsque je traverse uu pont ou (|ue je monte eu chemin de fer. Kl ce|)('n(lant le pont peut s'effondrer et le cliemin do fer dérailler. Je sens en moi trop de vie, de santé, d'avenir pour croire à la mort prochaine. I,a mort, cette chose énorme, cette chose grave, sortant de la honche d'un pistolet tenu par ce fantoche de Chatoi;j«'re? C'est impossihle.

Aussi, nulle envie de faire mon testament ou de réfléchir à mon hypotliéti([ue vie future. Je vois surtout qu'on parlera heaucoup de ce duel, à cause de la personnalité de Chatoigére, et à cause du motif, qui est vraiment amusant. J'y «[ajjnerai une réputation d'homme (resjuit, (|ui fera plus pour ma carrière (jue vingt discours.

1 1 mai .

(l'est fait. Deux halles pour rien. Chatoigère préid que la mienne lui a frùlé l'oreille. On dit toujours i, mais je n'en crois rien :je manquerais un éléphant à cin(j pas, et d'ailleurs je ne visais (|u'à ne pas blesser les témoins, n'étant animé d'aucune inleution homicide.

J'arrivai le |>remier, un peu moins serein peut-être que la veille, mais encore fort conveuahlement tranquille, en dépit du zèle amical de mes témoins : ils me laissaient entendre, pour me rassurer, (jue je m'en

tirerais peut-être avec une balle dans l'épaule ou dans la cuisse. L'homme qui était censé vouloir ma mort, et qui la voulait peut-être en effet, car il est rageur, parut sur le terrain avec des guêtres chamois et un pantalon de couleur tendre. Il s'efforçait de se montrer souriant et dégagé ; mais à coup sûr il remâchait ce méchant article du Cri de Paris, et tandis qu'il prenait position et s'offrait, héroïque, à mes coups, tout, dans sa petite personne vive et replète, disait :

— Qu'est ce que j'ai donc de moins que Louis XIV ou Napoléon?...

La chose faite, il s'en alla comme sous des ovations. Le sang, que nous n'avions versé qu en rêve, lavait le ridicule dont je l'ai couvert en réalité.

Jenny, prévenue par les journaux, avait affecté de s'émouvoir. Elle projeta de m'accompagner sur le terrain, non par tendresse véritable, mais par désir de figurer dans un événement aussi honorable qu'un duel parisien. Prières, ordres, menaces, impossible de l'en dissuader. Elle fit semblant de céder hier soir, mais ce matin elle était là, et il fallut subir ses baisers sous le déclic du photographe. Je l'aurais battue! • Je me suis enfui avec mes amis, la vouant aux dieux infernaux.

Quelque chose m'émut davantage. Vers trois heures, ■. allant à la Chambre, je descendais le boulevard Saint- \ Germain. On criait la Patrie. En manchette, avec un assassinat à Belleville et l'insurrection d'Albanie, « le

duel de ce matin d. Une voiture élégante, <|ui venait \('rs moi, s'arrêta court auprès d'un camelot. Une main de femme tendit un sou et prit le journal. Quand la voiture, ayant repris sa course, me dépassa, je crus reconnaître \luie Dargeau, seule, et (jui lisait avec attention... Est-il possible (ju'elle prenne un tel intérêt aux faits divers de Belleville ou aux événements d'Albanie?... Ce serait donc pour moi qu'elle aurait?... Après tout, (juoi d'étonnant? Elle me connaît; curiosité pure...

Cependant, je me souviens encore de cette journée du mois d'octobre où, dans une allée de son jardin, je lui baisais la main en répétant : - Je vous aime, Louise, je vous aime... » La semaine dernière, à la Présidence, elle m'accueillit aussi naturellement que si jamais je ne lui avais parlé que de la pluie ou du beau temps... .Mais une femme oublie-l-elle ces choses-là?

Que le hasard est capricieux, qui me remet sur sa route deux fois en trois semaines, après m'en avoir éloigné pendant des années!

Maintenant était-ce bien elle? La voiture allait vite, et j'ai peut-être mal vu... Ou bien elle voulait connaître le sort de Chatoigère? Ln si grand homme!...

12 mai.

Très bonne presse. Ma photo dans le Matin qui, malheureusement, écorche mon nom. La Journée, toujours bien informée, ajoute : " On sait que Je jeune et distingué député de Lervin est un de nos meilleurs tireurs... v Aîoi? Où ont-ils pris cela? Ils sont extraordinaires, ces journalistes. A la Chambre, beaucoup de mains tendues. Je sors du tas des inconnus. Cependant, dans les comptes rendus du duel, on m'accorde surtout l'épithète de distingué, ce qui prouve qu'on ne me distingue pas encore très bien. ,

28 mai.

La chose la plus inattendue, la plus invraisemblable, la plus grotesque... Dargeau ministre — ou presque ministre : sous- secrétaire d'Etat, et aux Beaux-Arts encore !.. . Lui pas plus artiste qu'homme d'Etat!... Il a pris la parole assez souvent, c'est vrai, depuis trois ans, mais pour quels discours, grands dieux! Poussifs, pompeux, à la fois redondants et nuls, gonflés d'une éloquence massive, des ballons plus lourds que l'air. Ses amis vantent sa facilité : parbleu ! Quand on ose parler des questions sans les. connaître...

.]o ne sais coiiimciit il a réussi à faire croire qu'il avait (juel(|iie valeur. Je pense qu'il s'est contenté de le dire : les «jens sont si naïfs, même ici!... ou si làclios... Ils ne résistent pas à une affirmation répétée, lùifin, on l'a choisi, voilà le fait, pour illustrer de sa présence le nouveau ministère que va présider

I l'ineffable Alarronié. Ministère de concentration, naturellement. Une coalition liizarre où toutes les fractions de la Chambre étaient représentées, depuis l'extrérae- «jauche jusqu'à l'extréme-droite, a renversé ce pauvre

' vieil honnête homme de Lair-Belin, qui gouvernait depuis deux ans avec une inté;jrité «jènante, une intéj{rité qui avait l'air d'un reproche aux autres. Que iliable! Quand on est vertueux, ou le cache, par politesse pour les copains!... Aussi était-il délesté. Ses meilleurs amis lui ont tendu quel(|ucs pièges où il est tombé avec la maladresse des grandes âmes. Près de son cadavre encore chaud, on a fait la concentration <les héritiers autour de l'héritage. Tout le monde voulait sa i>art, sauf ceux de la droite, depuis longtemps <ln'ssés à ne rien réclamer. \ous les avons réduits au rôle d'ouvreurs de portières : nous seuls moutons dans les carrosses, leur jetant comme pourboire l'épithèlc infamante de u réactionnaire ". C'est très com- ' inoile.

Moi, je suis resté fidèle jusiprau bout à Lair-lleliu, sympathique et touchant, drapé dans sa loyauté défraîchie. iMais Dargeau a voté contre. VA comme il

connaissait Marronié, — vieilles relations de famille, — on lui a donné une moitié de portefeuille. Sa jeunesse même l'a servi; il y avait trop de vieux sénateurs dans la nouvelle équipe et l'on voulait faire aussi la concentration des âges.

Rien n'est officiel encore ; Marronié court Paris en fiacre pour trouver un ministre de la Guerre et un ministre des Affaires étrangères, avec la seule idée bien arrêtée d'écarter les militaires et les diplomates. Alais il aboutira certainement; il prendra plutôt ces deux ministères pour lui : son incompétence est universelle.

J'enrage de voir Dargeau le pied à l'étrier, quand j'en suis encore à chercher un cheval. Sans vanité, je me sens un peu supérieur à lui, tout de même!... Je viens justement de rapporter le budget des Beaux- Arts. Et lui, le lourdaud! a-t-il jamais mis les pieds au Louvre? Singulier néophyte qu'on voue au culte d'Apollon!...

30 mai.

Leurs tètes s'étalent à la première page des quotidiens. Dargeau, ofi'usqué par le gros Marronié qui plastronne, se lève derrière lui sur la pointe du pied pour montrer le bout de son nez. C'est à mourir de Tire.

fr

VIE D'UX HEIUELX 13&

2 juin.

J'admire la désinvolture du bon jeune homme qui flattait les manies conservatrices de la mère Lorgeril, afin d'avoir la fille, et qui, trois ans après son élection, voisine dans un ministère avec un socialiste et deux ou trois mania(jues de l'anlicléricalisme. Je paierais volontieis cent francs pour savoir ce qu'en dit sa hello-nière. Quant à Louise, si je l'ai bien jugée, elle est dej)uis longtemps fixée, c'est-à-dire écœurée.

Le Matin publie une interview de Dar^jcau sur le rùle de l'Etat à l'égard des artistes, morceau hautement comi(|ue. L'imbécile, en quête de patrons illustres, parle de Périclès et de Mécène, mais prudemment : ou devine (|u'il ne sait pas bien le(|uel est le (îrec et le(|nel est le Romain.

6 juin.

Mireille est un peu soullranle, pâle, anémique. •leiiiiy pleuriii( he. Sur le conseil du médecin, et sans me laire prier, j'expédie la mère et l'enfant à la campagne, avec promesse d'aller les voir, et résolution de ne pas bouger. Je compte profiler de cet éloignement pour rompre — enfin! Kl dire (|u'il \ a six mois que

j'y suis décidé. Mais elle me devine, se cramponne. Je crois que la pauvre fille m'est assez attachée; en somme, elle m'a aimé de son mieux... Le mieux persiste, hélas !

27 juin.

Tant pis! Advienne que pourra!. Ma lettre est partie et communiquée aux journaux : j'interpelle le ministère sur l'affaire Hoffbauer.

Hoffbauer est un receveur des postes du département du Tarn qu'on a réi'oqué la semaine dernière, en apparence pour faute professionnelle, et en réalité ■ parce que le député de l'endroit, le très influent Balbarade, a exigé sa tête. Pourquoi Balbarade est-il influent? Je l'ignore. Individu d'esprit court, et peu éloquent ; mais on a pris l'habitude de le considérer comme l'oracle du parti républicain, et on ne fait rien sans le consulter. Il est donc d'usage, dans sa circonscription, que tous les fonctionnaires, du préfet au cantonnier, soient à ses ordres. Il les nomme, les utilise et les révoque, comme il lui plaît. Quand le |; gouvernement fait mine de résister, il ciie au péril clérical, et on cède. Mais généralement on ne résiste pas.

Hoffbauer lui a donc déplu, ayant refusé de faire partie du cercle radical de Croissac, et, bien plus!

ayant voté à bulictin ouvert pouiuu ronscillergénéral modéré. Crime inexpiable! L'n mois après, accusé, faussement d'ailleurs, de je ne sais (|iielle néjjligence, il était mis à pied.

Ce brave liomnie, ])ère de famille, brusquement réduit à la misère, a fait le voyage de F'aris pour venir m'implorer. Je le connais, il a passé deux ans à Presscval. J'ajoute (jue son affaire est intéressante en ellemême. El (juand elle ne le serait pas, (juelle joie d'interpeller et de malmener le gouvernement de Dargeau !

La discussion viendra sans doute vendredi ; d'ici là, je vais étudier le dossier. Il s'agit de bien conduire l'attaque. Mon groupe, fortement représenté dans le ministère, m'a supplié, jtuis sommé de renoncer à mon projet. Je les ai tous envoyés promener. Qu'ils m'excommunient, s'ils le veulent! Ils ne m'ont jamais jusqu'à présent rendu aucun service, et (|uand, pour la première fois, je veu.x agir à ma guise, ils me feraient taire?, (irand merci!...

29 juin, ooz(* liciircs du malin.

. On me confirme (|ue ce sera pour tout à l'Iieure; le gouvernement ne s'op|)osera pas à la (li>^(ii<>;i<in immédiate.

— Alors, vous alie/ nous interpeller .' ma dit liicr

soir Dargeau, de son air protecteur et indolent. C'est pour la forme, j'imagine? Vous le connaissez donc, ce HoÉfbauer?

— Oui, un peu... Mais, soyez tranquille, je ne voudrais pas vous faire de mal, à la veille des vacances, lui ai-je répondu en riant, pendant que je pensais tout bas : it Toi, si je pouvais te casser les reins... -i

— Oh! je ne suis pas inquiet, a-t-il repris, toujours avec sa molle impertinence.

Et nous nous sommes quittés.

Je dois dire que ses collègues ne paraissent pas plus inquiets que lui. Le ministre du Commerce, un brave sénateur, qui s'appelle Martin, comme tout le monde, m'a conseillé paternellement de retirer mon interpellation. On sait que j'ai été lâché par mon groupe. Enfin, je ne fais peur à personne.

Et cependant, je sens bien qu'il y a de bonnes choses dans ce dossier que je vais porter à la tribune. Et si je sais les présenter comme il convient... Alon discours est prêt : je l'ai tourné et retourné dans ma tète... Pas tout à fait appris par cœur, mais presque... Pourvu que la mémoire ne me fasse pas défaut! Malheureusement, je suis d'une nervosité stupide, à ; laquelle je ne puis commander. Ainsi, en ce moment, ma main a beau se crisper sur la plume, elle tremble... C'est le « trac --i bien connu des acteurs... Déjà! Que sera-ce dans quelques heures, quand il me faudra gravir l'escalier de la tribune?

Même jour, minuit.

Rivoli! \Iaren^o! Austerlilz !... Hourra! J'ai envie d'illuminer ol de m'acclamer moi-môme... A Rome, on m'eût décerné les honneurs du triomphe; ici, j'aurai mon portrait dans la presse. Mais racontons, racontons! Revivons ces heures suhlimes! Je me retiens pour ne pa.s éclater de rire, tout seul dans ma chambre...

A deux heures, je suis au Palais-Bourhnn, ma serviette sous mon hras, ma petite serviette pleine de bombes meurtrières. Je connais maintenant les joies de l'anarchiste (jui va faire sauter un hôtel et tàte son en<j;in dans sa poche. Pauvres jjens! Ils sont excusables... C'est si bon de détruire (juand on déteste!

Couloirs vides. Je croise pourtant Balbarade, qui, de très haut, me jette :

— Ah! cà, pour(|uoi votis occupez-vous de ce qui se passe dans ma circonscription?

Je réponds sèchement :

— Ce n'est pas vous que j'interpelle.

Kt je passe. Tout a l'heure, il me paiera le ton méprisant de son a[)ostrophe.

Un peu plus tard, arrive le ministr»^ du Commerce, et tout de suite cet excellent Martin me prend par le bras pour me demander «jentiment :

â40 VIE DU-\ HEUREUX

— Dites donc, si cela ne vous fait rien, nous ne discuterons pas votre afifaire tout de suite... Il faut que j'aille à la Commission du budget... Hein, n'est-ce pas, c'est convenu?... Et puis, vous n'en aurez pas pour longtemps?... Ça vaut mieux, croyez-moi, de ne pas être trop long, pour un début... Allons, à tout à l'heure.

Il s'en va en trottinant et comme dit Musset :

Il emporta mon cœur et n'en sut rien.

C'est vrai, pour ces quelques mots de cordialité et de franche bonhomie, il m'est devenu très sympathique, ce pauvre Martin. Si peu de fiel et si peu de morgue... Et il me donnait des conseils encore!... Ah! le brave homme... Je me suis demandé un moment si je ne retirerais pas mon interpellation, de peur de lui faire de la peine... Mais, non, non. Taistoi, mon cœur... Et jetons Dargeau par terre...

Emu, nerveux à mon banc, j'ai donc dû attendre trois mortelles heures pendant que se traînait, devant soixante députés, l'interminable discussion sur les poudres. Il y a là deux ou trois hommes compétents, qui écoutent en se tenant les côtes. Le ministre de la Marine, ancien pharmacien, laisse échapper cette phrase : « La poudre D, messieurs, a été préparée scrupuleusement suivant l'ordonnance des ingénieurs... » L'ordonnance... Il n'a pas pu finir, tout le monde riait trop fort, sauf moi, dont la gorge était étranglée

VIE D U\ HEURKLX 141

pairôinotion. Esl-cc hi'le, nu tilracv pareil, à mon âge?

Enfin, vers cinij htniies c'est mon tour. Je descend» les «jradins, raidi sur mes jambes tremblantes, et dans le hou sourire que m'adresse Martin au passage, je puise des forces pour l'attaquer. Me voici sur cette immense trihuue, cette tribune-promenoir, ornée de deux femmes de marbre qui jouent de la trompette en silence. Ali! çà, vais-je seulement pouvoir dire ui> mot? Ma tête est vide, vide... Je ne retrouve un peu d'assurance (|u'en ouvrant ma^chère petite serviette, en étalant mes papiers, en préparant mon eau sucrée... a Sileiu'e, messieurs, s'il vous plaît!... « crient les huissiers. C'est bon, c'est bon, je ne suis pas pressé.

Va tout de même, ji' coinmence, d'une voix de ventriloque (|ue j'écoute tout étonné en me demandant d'où elle sort. ;i Messieurs, l'afTaire (|iii m'amène aujourd'hui à cette tribune... ^ L'exorde le plus plat, le plus parlementaire... Mais pendant qu'il se déroule, je reprends courajje. Les brumes (jiii notaient nia cervelle et brouillaient mon re<jard se dissipent; soudain, le soleil se lève dans ma léte et fait luire mes idées, comme luisent sous mes yeux les crânes de mes <(dlèf{ues. Car, |)endanl une seconde, leur calvitie m'obsède : elle brille à droite, resplendit au centre, se voile à 1 extrénie-<jauche, où h* cheveu domine. Oh! tous ces cnlnes, ces lueurs jaunes... Enfin, d'un j(ran«l effort j'ai chassé cette hantise... Et je reviens à Httfn)auer.

142 VIE DLN HEUREUX

J'expose les faits sobrement. Je lis des papiers. Ses états de service. Il a sept enfants. Il a retiré de l'eau une petite fille qui se noyait.

— Qu'est-ce que cela prouve? dit Balbarade.

Je cherche une réplique cinglante, je ne la trouve pas, et je continue, un peu agacé, comme un boxeur qui vient de recevoir un petit coup de poing sur le nez et qui ne l'a pas rendu. Cependant, une impression heureuse, timide d'abord, puis irrésistible, se répand en moi comme une douce chaleur : évidemment, je tiens mon auditoire. Je sens cela... A quoi donc?... A des riens, à leur manière de tousser, de se moucher, discrètement; à leurs regards; à leurs hochements de tète; à l'attitude des tribunes; à leur silence, parbleu!... Mais oui, ils ne causent plus entre eux, je parle seul, moi, l'orateur, c'est admirable... Ah! Dargeau, Dargeau, mon ami, je vais te tailler des croupières...

Il n'est pas à son banc, on dirait qu'il l'a fait exprès, de ne pas être là, pour me marquer son dédain. Je reconnais cependant six ou sept ministres, Martin m'a rendu service en retardant le débat : il y a bien maintenant deux cents députés en séance, et il en arrive à chaque instant qui se tiennent à l'entrée, ou viennent se camper sous la tribune. Une belle salle, en vérité! Cher Martin! Un élan de gratitude m'emporte, et je rends un hommage chaleureux à ses convictions républicaines, à sa droiture, et à sa haute probité. Vifs applaudissements.

«Et cependant, messieurs, (juels quo puissent être mes sentiments ;i l'égard de M. le ministre du Commerce, il faut bien que j'en vienne à me demander comment il a pu se faire que... •

Et tout doucement, très poliment, j'établis qu'il s'est conduit comme un menteur, un niallionnête liomme et un bonapartiste. Je ne dis pas ces mots-là, bien entendu, je parle seulement de « procédés dignes de l'Empire » . Ou encore : « La Cbambre estimera sans doute comme moi que cette affirmation de M. le ministre du Commerce est inconciliable avec lu réalité des faits qu'il connaissait certainement à cette date... ii

Je n'ose plus le regarder qu'à la dérobée. Il sourit toujours bonnement, en vieil homme qui pense : Il Ah! jeunes gens, jeunes gens... ■» et, en même temps, il a l'air un peu ennuyé; il ne s'attendait pas à cela, et probablement il refait dans sa tète et corse de son mieux la réponse négligente (|u'il avait préj)aré('.

.le parle (lt'|)uis une demi-Iieiire; il faudrait animer un peu le débat et crânement je fonce sur rinilueut Balbarade, t\ran exécré, .^ux premiers mots, il braille de son énorme voix. La Chambre attentive me regarde. Vais-je faiblir? \on pas! Je redouble et, ])enché vers lui, je dénonce ses abus de pouvoir, la terreur qu'il fait peser sur nos humbles fonctionnaires... « Ah! Messieurs, n'est-il pas tem|)S d'eu finir .ivec ces traditions despotiques, legs odieux de l'.Ancieu Régime... "

144 VIE DUN HELRELX

Salve d'applaudissements, à droite et au centre. La droite applaudit toujours quand, pour flétrir la République, on la traite d'ancien régime. La gauche prudente me suit avec sympathie.

\e lassons pas les bonnes volontés. J'abrège, jetant à l'assemblée un résumé des faits, avec une brève péroraison, et posant délicatement, avant de m'en aller, un petit traquenard où j'espère bien que tout à l'heure Balbarade et Martin se feront prendre. Il me suffit de leur laisser croire que j'ai utilisé tout mon dossier : j'en ai gardé, pour ma réplique, les meilleures pièces.

Mon succès personnel est vif, mais jusqu'ici le ministère ne doit pas se sentir menacé. Balbarade me succède, beau de cynisme et d'incohérence. Il nie tout ce qu'on lui reproche, après quoi il déclare qu'il a sauvé la République, menacée par Hoffbauer et par moi. Courte harangue, succès moyen.

Puis Martin. Un juriste. Pas de phrases. Quelques mots de louange à mon talent, à ma bonne foi « qui a été surprise v, . L'exposé des faits, simple, précis; pour conclure, deux honnêtes mensonges : la faute professionnelle de M. Hoffbauer devait entraîner la révocation; la politique est étrangère à la décision du ministre qui n'a même pas vu à ce sujet l'honorable M. Balbarade.

De sa place, celui-ci ajoute :

— C'est par les journaux locaux que j'ai appris la mise à pied de AI. Hoffbauer.

VIE D'L'.V HELREUX 145

Martin n'a pas occupé la tribune plus de quinze à vingt minutes. Pas d'applaudissements, mais la Chambre est favorablement impressionnée. On croit que tout est fini. Quand je me lève pour répondre, un ami me soiiflle à l'oreille :

— Renoncez à votre ordre du jour.

Ah! bien oui... Je sens déjà la victoire palpiter dans ma main, comme un «jibier pris au piège.

V. Messieurs, M. le ministre du Commerce, vient de vous dire, avec sa coulumière netteté, et l'honorable M. Balbarade a confirmé <jue jamais, à aucun moment, sous aucune forme, il n'avait été question entre eux de la révocation de M. HofTbauer. Je me permettrai, pour toute réponse, de soumettre à la Chambre le document que voici... «

Ce document, c'est le manus( rit d'un article destiné au Journal de Croissac et tout entier de la main de Balbarade. I/iinpudent personnage, sous le voile d'un pseudonyme, y annonce, (|uatre jours avant VOJJiciel, la révocation d'Hoffbauer, et félicite notre « vaillant député " d'avoir obteuu du ministre cet acte de ti justice républicaine " . — « La |)résence à la tête du bureau de poste de Croissac d'un fonctionnaire félon, trahissant la main (|ni le nourrit, était un scandale pour tous les bons citoyens. Grâce à M. Balbarade, ce scandale a cessé. Que tous les fonctionnaires se le tiennent pour dit ! ^

L'article n'a pas paru; Balbarade l'a arrêté au der-

nier moment. Mais le manuscrit et les épreuves portent le timbre à date de l'imprimerie. HofiTbauer, qui la doit à Tamitié d'un prote, m'a mis en mains cette arme sûre, cette épée bien trempée. Il me semble la sentir qui s'enfonce doucement dans le rentre de mon adversaire, et la sensation est délicieuse, au moins pour moi. Le sang jaillit à gros bouillons, sous la forme d'interruptions furieuses et d'invectives. Balbarade me crie d'abord " faussaire •■ , puis, quand il s'aperçoit que la pièce est irrécusable, il se rabat sur « policier >> . Il tente une diversion. Comment ai-je volé cette pièce? Je refuse de répondre, et poursuis mon réquisitoire. Maintenant, voici cinq, dix attestations de personnes « honorablement connues» devant qui Balbarade s'est vanté d'avoir arraché au ministre la condamnation d'Hoffbauer. Les témoignages, formels, sont accablants. Balbarade et Martin ont menti.

On n'en avait jamais douté, mais comme on ne croyait pas qu'ils se fissent prendre, on les absolvait volontiers. Mes preuves offusquent la pudeur de la Chambre. Elle paraît gênée, elle hésite. Je l'adjure, au nom de la probité politique.

A ce moment, ô.joie! Dargeau, le gros Dargeau, Dargeau que je hais et contre qui j'ai dressé ma catapulte, apparaît sur le seuil de la porte de gauche, juste à point pour recevoir mes projectiles en plein dans sa grosse figure. Son visage rouge, hébété, ses yeux implorants et fixés sur moi me disent clairement :

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