VIE D'LX II EURE LX
u Quoi? Que fais-lu ? Arrêle, malheureux!... Vastu renverser mon ministère?... A peine en ai-je joui... Ah! harhare... .Ah! cruel...
Sa plainte devinée redouhle mon ardeur, et je m'élève à l'éloquenee. Par une suhstitufir)n curieuse, ma rancune trop véritahle contre ce sot donne à ma harangue, où il n'est question que deHoffhaucr et des principes, l'inimitahle accent do la vertu outra*jée. Mes idées jaillissent, se pressent, et pourtant s'ordonnent. Des mots forts me viennent à l'esprit; ils se coulent d'eux-mêmes dans le moule de phrases un peu courtes, mais robustes et dures. Pour les amples périodes, le souffle me mancpierait, et l'audace. .Mais je me confie avec volupté au rythme précipité des philippiques, scandé du geste de l'accusateur. Elles s'cflarent maintenant, sous mon doigt tendu, nies victimes, elles frissonnent sous le vent glacé de la défaite. On les voit chuchoter et se pencher les unes sur les autres, comme pour retarder leur chute en s'étayant. Leurs amis les regardent avec reproche, parce qu'ils vont mourir. Et, sur ma haute tribune, d'où je les domine et les écrase, tandis (|ue je laisse tomber mon réquisitoire dru et sonore comme une grêle sur un toit, j'éclate d'aisance et d'allégresse. Je m'épanouis dans l'action, je vis avec plénitude Hélas! il faut finir. Je me tais à rejjrel et je descends, moins délicieusement enivré par les applaudissements (|ue par la rumeur qui monte bientôt de tous les bancs, rumeur de sur-
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prise, de crainte et déjà de respect. .. Quel est donc ce nouveau venu, qui nous impose ses colères, et qui fait à lui seul chanceler un ministère?... Quel esl donc ce nouveau convive, qui nous disputera si durement notre part de gâteau ?. . . «
Balbarade, furieux, me répond grossièrement et mal, cavalier culbuté incapable de se remettre en selle. On ne l'écoute pas, on le hue, il se fait rappeler à l'ordre. Martin, pâle, crispé, déclare de son banc « qu'il maintient ses déclarations antérieures » . Le président lit mon ordre du jour, blâme formel au gouvernement, puis un ordre du jour de confiance, déposé par un complaisant. Enfin, pour l'irrésistible et suprême appel aux frères et aux amis, Marronié, président du Conseil, prend la parole : " La majorité républicaine ne sera pas dupe d'une manœuvre qui... que... » Imbécile! Il invoque la République, il s'accroche à elle, ainsi qu'un suppliant embrassait la statue de Pallas-Athèné. Ayant trop peu vécu pour s'envelopper de son passé, il rappelle toutes les belles choses qu'il allait faire. Il menace, mais il fait pitié : « Je ne veux pas mourir encore... » Oh! Marronié en ti jeune captive >' !... Il s'en va, pompeux daus sa fureur et ridicule dans sa pompe.
Les urnes circulent, les groupes se concertent... Ou vote ! on vote ! . . . Mon cœur bat vite. On m'entoure. On me félicite. Un vieux routier intrigué me dit :
« Ah ! çà, qu'est-ce qu'il vous a donc fait, ce pauvre iMarronié?... n J'enteuds des cris : n Bleu! bleu! » Nous quittons tous la salle des séances. J'attends en vain d(^ Ball»arade une provocation eu duel. C'est <lommage! J'aurais aimé mettre cette poularde à la hroclie. Je me promène dans les couloirs, fiévreux. Comme c'est lon<j, ce dépouillement! Des bruits courent : a Le ministère est sauvé... \on, battu... « Ah! ces attentes, ces émotions... J'attraperai une maladie de cœur, c'est certain. Un collègue vient à moi, radieux, les mains tendues :
— Le ministère est eu minorité... 17 voix!... Un flot de joie m'inonde.
— Vous êtes sûr?
— Absolument sûr... 291 contre 274... Chiffres officiels, après pointage.
On rentre dans la salle. Les ministres, déjà informés, viennent recevoir en public la gifle de leurs 291 adversaires. C'est l'usage. Pourvu qu'elle claque fort! Je ne quitte pas Dargeau des yeux. Bernard, debout, au fauteuil de la ]>rèsiilenrc, agile la cloclie appelée sounette; il lit :
Cl Résultats (lu scrutin sur l'ordre du jour de \I. Robert iiesc(eur et de j)lusieurs de ses collègues, votants : .'i().5. .Majorité absolue : 283. Pour 291. (Contre 27i. La Chambre des députés a adopté. '
Applaudissements modérés, (juebjues rires. Le ministère a vécu juste Ireute jours. C'est grotesque! Dar-
geau est rouge brique. Tous les ministres se lèvent et s'en vont, funèbres. Il n'y a plus de gouvernement. Avec une seule balle j'ai démoli quatorze bonshommes.
Je quitte la Chambre au milieu d'un cortège d'amis, de curieux, de journalistes. Au moment où je monte dans un fiacre, un vieil homme se précipite sur moi, les yeux pleins de larmes, et veut me baiser les mains.
— Alerci ! . . . Merci !..
Qu'est-ce qu'il a donc, celui-là? Ah ! c'est Hofifl)auer. Je l'avais oublié.
5 juillet.
A l'heure actuelle, si je l'avais voulu, je serais soussecrétaire d'Etat aux Beaux-Arts. Je n'ai pas voulu.
Changement à vue des lendemains de victoire? Depuis cinq jours, je n'ai que des amis. Un groupe rival du mien a voulu m'attirer dans ses rangs; à quoi le mien a répondu en me promettant la vice-présidence. Les vieux viennent m'offrir leur protection et leurs conseils. Les jeunes me serrent la main et me tutoient en souhaitant ma mort.
Laurence, chargé de former le nouveau ministère, m'a donc offert la place de Dargeau. D'abord, cette substitution m'a amusé; j'ai accepté en principe, disant seulement, pour la forme, que je consulterais mes amis
VIE DLN HEURKLX 151
Puis j'ai rédéclii (|iie cet empressement à touclier mou salaire mauquerait peut-être d'élégance. Me vais-je pas me classer d'emidée dans la foule des petits ambitieux, voués aux miettes des substantiels repas? M'éjjaler à Dargeau! Je vaux mieux que cela.
Le vieux Lair-Belin, f|ui m'a pns en amitié, d'abord parce que j'ai soutenu son ministère, ensuite et surtout parce (|ue j'ai renversé son successeur, m'a exhorté à attendre :
— Voyez-vous, mon ami, me disait-il avec son air de prophète fatigué, si vous voulez monter très haut, ne soyez jamais j)ressé; et surtout ne vous embiigadez pas. On peut être l'espoir de plusieurs partis, mais on . ne se livre (ju'à un seul. Ne vous livrez pas. Me précisez pas vos frontières. Croyez-moi. \ul ne connaît les secrets de l'avenir; il faut laisser libres devant soi les chemins de toutes les évolutions. Songez que nous sommes à dix njois des élections générab's. La majorité peut changer. Je crois (|ue le nouveau ministère est trop il droite. S'il est franchement débordé à gauche, tous ceux <jui en auront fait partie seront hors de combat pour plusieurs années. Attendez au moins les élections, at d'ici là spécialisez-vous un peu : finances, affaires étrangères, les grands ministères...
J'ai suivi le conseil de Lair-Hclin et décliné l'honneur (|u'on m'ofriail (ielte attitude a produit !<• meilleur ellet. J'aurais été le >i jeune et brillant sous-
secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts -n , au lieu que je me hausse parmi « nos futurs hommes d'Etat " .
Ainsi, il a suffi d'HofiFbauer et de ma vieille antipathie à l'égard de Dargeau pour me placer soudain, après trois ans d'incertitude, au premier plan de la politique. Mes impressions de début ne me trompaient pas, quand je jugeais sévèrement la médiocrité de mes collègues. Je serai leur maître.
Il serait temps d'ordonner ma vie en vue de l'avenir. Maman veut depuis longtemps me marier. Peut-être n'a-t-elle pas tort. Je remarque que les hommes d'Etat célibataires gardent toujours quelque chose de bohème qui leur nuit. Ils invitent leurs amis au restaurant; ils se noient dans la petite politique de brasserie et s'avilissent par la camaraderie. Un intérieur bien tenu est au contraire un terrain neutre où l'on peut, sans se compromettre, rencontrer bien des gens et nouer de hautes relations. Le public, toujours prudhommesque, préfère les " ménages » . Un ministre, le président de la Chambi'e, voire le président de la République, doivent être mariés. Même s'ils ont épousé des laiderons, tous les journaux, automatique- .4 ment, vantent la grâce, le charme, Fexquise distinction, les toilettes de leurs épouses. Cela crée, autour d'eux, une atmosphère de sympathie. On ne saurait trop fournir de cette copie-là aux reporters.
Mamau m'a souvent parlé d'une jeune fille de Lerviu. Je l'ai vue quelquefois : ni laide ni jolie.
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distinguée, une famille nltia-lionoral)le (des magistrats), une belle dot — quatre cent mille francs, — de grosses espérances. Il parait que je n'ai (ju'un mot à dire, (jue la famille le désire et que la jeune fille n'eu sera pas fâchée. Je sais bien d'où vient le zèle de maman. Elle soupçonne ma liaison avec Jenny et souhaite ardemment remplacer auprès de moi celte a créature ■ par une épouse confite en piété. Pourquoi pas, après tout? La dévotion n'a rien (|ui m'effraie, au contraire : une femme pieuse peut gêner un homme du centre, mais c'est l'auxiliaire désignée d'un ministre anticlérical. Elle maintient avec la droite les contacts nécessaires.
Voici les vacances; nous pourrons y réfléchir, et, au besoin, poser les premiers jalons. Je suis surtout pressé d'en finir avec Jenny. Elle est toujours à la camj)agnc, d'où elle m'envoie les meilleures nouvelles de Mireille. Si je ne profite pas de son éloignement pour rompre, je ne retrouverai plus une |iareille occasion. Le mieux serait de lui écrire, et je le devrais, mais c'est trop brutal et trop lâche, pour la pauvre petite (|ni m'a aimé, en somme, qui m'aime encore et qui souffrira dans son cteur et son aniour-j)ropre, de sentir (|uell(' petite place elle a tenue dans ma vie, objet familier qui a cessé de me plaire, distraction qui m'ennuie... Et voilà le malheur de ces liaisons nouées entre le plaisir cl rintérèt. Un peu de sentiment s'y glisse au moins (l'iiii (('ité cl le iircniicr (pii se lasse
fait souffrir l'autre. Oh! je lui dirai cela doucement, très doucement, avec accompagnement de baisers et de billets de banque...
12 juillet.
Je me suis rarement senti plus ridicule qu'aujourd'hui. Malgré moi, je relis les dernières lignes de mon journal, aujourd'hui cruellement bouffonnes. J'allais là-bas en bourreau attendri, qui souhaite ne pas trop faire souffrir sa victime. En poussant la barrière du petit jardin, j'étais ému de pitié. Mireille jouait dans le jardin, toute seule, grave comme les enfants qui font des pâtés.
— Bonjour, Alireille... Ta maman est là?...
— Oui, papa.
Je l'embrasse, je joue un instant avec elle. Je n'étais
pas pressé d'aller retrouver la mère. Enfin, j'entre dans la maisonnette. Une bonne eff*arée me barre le passage :
— Madame est sortie !
Si bête que j'aie été jusqu'à cet instant, et depuis
des années sans doute, j'ai compris tout de suite, 'i Ecartant cette fille, je suis monté. Jaloux? Je ne sais j pas; peut-être. La jalousie n'a donc rien à voir avec ^ l'amour? J'étais prêt à rejeter celle-là dans les bras du genre humain, et pour m'être laissé devancer d'une
VIE UUN HEUREUX 155
heure, je ramais liiéo. La porte de sa chambre était fermée à rlef; je l'ai enfoncée d'un coup de pied... Mais je ne suis pas entré. Je m'étais ressaisi. Il m'a suffi d'apercevoir Jenny et... l'autre, et je suis redescendu, très vite, allant d'une traite jus(ju'à la gare. Ce soir, je viens de lui écrire une lettre, dix lignes, sans un mot de colère, de reproche ou de mépris, une lettre d'affaires pour régler les choses d'argent. Oublions cela. Il n'y a plus (|u'à tourner cette page, souillée d'une tache d'encre.
15 juillet.
J'ai sa réponse. Mlle accepte la pension que je lui offre pour Mireille. Sa lettre est du niènu? ton (jue la mienne; à ([uoi bon continuer de mentir (|uand le voile est déchiré? X'otre contrat est rompu; rien de plus simple. Je ne devrais pas en garder d'amertume. Cependant un immense dégoût se mêle aux souvenirs que j'essaie de chasser et qui me hantent malgré moi. C'est (|He les liaisons du plaisir empruntent toujours plus ou moins l'apparence de celles du coMir; mêmes mots, gestes semblables, et le monde englobe tout cela, la vérité et la grimace, la boue et les étoiles, sous un seul nom : l'amour.
Presseval, 2 août.
Je crois décidément que ce mariage va se faire. Mlle de Saint-Yves ne me déplaît pas, et je ne cours pas le risque d'en tomber amoureux : n'estce pas l'idéal pour une épouse? Elle est grande, mince, assez bien faite, quoique trop anguleuse, pas coquette, mise avec un goût un peu sévère, paraît plus âgée qu'elle ne l'est (vingt-cinq ans), montre de l'intelligence, sans esprit comme sans malice, parle doucement, d'une voix agréable, fait preuve dans les plus petites choses d'une parfaite éducation provinciale. Ce qu'elle a de mieux, c'est un air de dignité, de fierté, ou plutôt — oui, il n'y a pas à dire — de vieille noblesse. Aristocratie de race, qui a sauté une généra- j tion, carie père, d'allure bourgeoise et commune, et d'opinions presque radicales, s'est compromis de son mieux avec la République. Il a démissionné jadis pour se présenter aux élections, pensant bien devenir un jour garde des Sceaux; mais, trop flottant entre la-, gauche et la droite, il n'a pu trouver une circonscrip- \ tion (jui veuille de lui. Il reporte sur moi ses ambitions ^ politiques. Ala dernière intervention l'a ébloui; il m'appelle en riant « mon cher ministre n . Au fond, le mariage sera surtout son œuvre et celle de maman. Moi, j'ai laissé faire, et cela s'est fait.
VIE D UN HEURELX
6 septembre
Présenté ma demande. Agréé. Fiancé. Bague, bouquets, dîners, politesses et quelques larmes de maman. Ça s'imposait. Oh! chère maman, gardez vos larmes : c'est un mariage de raison. Mais je crois qu'elle chérit déjà dans sa helle-fille l'instrument de ma conversion. Plus prosaïquement, je vois en elle une maîtresse de maison. .Ma vie s'organise et prend de l'assiette. Je suis content d'accomplir cet acte, important en somme, sans l'ombre de fébrilité. Le bonheur doit être dans l'équilibre, dans le désir calme et comblé. Je vois une belle route s'ouvrir devant moi, et je pense, avec la Marseillaise : a Nous entrerons dans la carrière... "
Mes aînés y sont encore, mais il y a de la place à côté d'eux.
Alaison de santé du docteur Berk, 12 janvier 1898.
(Quelques lignes tracées au crayon et presque illisibles.)
Pour la première fois depuis six semaines, on me permet aujourd'hui de me lever... A la fin, j'avais horreur de mon lit, compagnon de souffrance et d'insomnie... Ici, dans ce fauteuil près de la fenêtre, il me semble que je vais revivre... Enfin! — De quel abîme je reviens!... — Que j'ai de joie à écrire : « 12 janvier, date de ma résurrection ! »
Mon Dieu, que je suis las!... ma vue se trouble... Le crayon s'échappe de ma main...
18 janvier.
Encore six jours d'angoisse affreuse. La fièvre m'avait repris. Quelles nuits! Quels cauchemars flottant dans l'ombre! Je ne les vois plus, il n'y a rien
dans la chambre claire qu'un pou de soleil qui brille sur les murs vernis. Où sont donc mes cauchemars?.. J'attends avec terreur qu'ils reviennent, ce soir...
Je suis incroyablement faible, car on ne veut pas me donner à manger, mais je ne souffre plus, presque plus, et c'est si bon, de ne pas souffrir!... Comme ce petit jardin a l'air aimable sous sa neijje!... Je vois d'ici quehiucs enfants (jui jouent dans les allées. Je voudrais avoir la force de jouer avec eux; je voudrais «'tre un petit enfant, au lieu d'un vieil homme malade.. .
Suis-je vraiment si vieux que cela? C'est ma fête aujourd'hui; j'ai quarante-cinq ans; mon fils m'a a[)()orJ('' des fleurs.
Je n'en puis plus, on me dit que je suis sauvé, mais, moi, je crois tout de même que je vais mourir...
21 janvirr
La sœur qui me garde m'a défendu d'écrire, hier et avant-hier, sous j)rétexle <]ue cela me fatijpie. Aujourd'hui ccpendanl, elle me permet (juinzc lignes et cela me fera du bien, de retrouver mou .une, (]ui s'était dispersée en mille petits fragments, légers comme des morceaux de j)a|)ier. .Mon esprit est trop affaibli pour les rassembler sans le secours de ma plumt>, qui les fixe sur ce cahier et les empêche de s'enfuir. Probablement la mort n'est pas autre chose : une pensée de
plus en plus vacillante, quelques dernières lueurs, des feux follets dans l'ombre, et puis la nuit. Alors le corps devient ce qu'il peut, sans qu'on en sache rien. Qu'y a-t-il là de redoutable? Et pourtant, en y songeant, je tremble encore, je sens sur moi la sueurde l'agonie. Ah! vivre, vivre! Vivre n'importe comment, mais vivre...
Elle rentre doucement dans ma carcasse, la vie, elle y rentre comme chez elle, comme l'hôte dans sa maison; elle y remet un peu d'ordre, un peu de bruit, de la lumière, un commencement de gaîté, une grande douceur à jouir des petites choses...
Ce matin, j'ai mangé un œuf à la coque, du poulet. La sœur m'a fait rire avec ses grosses plaisanteries de campagnarde.
Mon écriture est plus ferme, le crayon ne tremble pas trop dans mes doigts. Je crois vraiment que c'est fini, cette triste aventure. Tout cela pour un duel, parce qu'un idiot m'a mis son épée dans le ventre... Si je l'avais prévu, me serais-je battu?...
Bon, voilà la sœur qui crie... Oui, oui, ma sœur, c'est bien, ne criez plus, je m'arrête.
23 janiier.
Je continue mes réflexions d'avant-hier. Je voudrais savoir pourquoi je suis ici, et qui accuser, ma sottise ou la fatalité?
VIE D'UV HEt'REUX 161
Je mo suis hallii on duel, — c'était la seconde fois (le ma vie — et vraiment pour des raisons bien plus jjraves qu'il y a huit ou neuf ans. Alors, je m'étais moqué d'un colléjjuc, une pure «jaminerie. Cette foisci, quelqu'un d'ignoble, et qui n'a même aucune raison spéciale de me haïr, avait insulté mon père dans un journal; mon pérc, ce grand honnête homme, si droit, la droiture même, bienfaisant et doux, traité comme un louche tripoteur, salement enrichi; un pauvre mort sans défense...
On m'a dit : « Méprisez cela... v Voyons, le pouvaisje? C'était encourager la honteuse calomnie. Il n'y a pas de poursuites judiciaires <|ui j)uissent arrêter un pam|)hlct, tandis (juc (|uelquefois, en les provoquant, on fait taire ces gens-là. Je n'ai guère réfléchi, d'ailleurs; j'ai rencontré l'individu aux abords de la Chambre et je lui ai lancé un coup de canne dans la figure. Il en portait encore la trace en face de moi sur le terrain avec le masque de la peur, car vi.siblement il tremblait pour sa triste peau, et moi, plein de haine et sûr de mon escrime, je le surveillais, j'évitais son poignet qu'il avait toujours l'air de m'offrir, et je lui réservais un mauvais coup, dans la ligne basse, justement celui que j'ai reçu quand je me suis bêtement jeté sur son épée, je ne sais par quelle maladresse... Je n'ai repris conjiaissance qu'ici, où l'on m'a transporté tout de suite pour me faire opérer, et où, depuis bientnl six semaines, je reste ballotté entre les
162 VIE DLX HELKEUX
médecins qui me retiennent, et cette force inconnue, cette grande Mort qui m'appelle et me tire de son côté...
Certes, je ne pouvais guère agir autrement que je ne l'ai fait; toutefois, s'il me fallait recommencer, en aurais-je le courage, maintenant que je sais que je suis mortel? Je ne le croyais pas jusqu'ici, ou bien je ne croyais pas aimer la vie, et je l'aime infiniment, sans que je puisse dire pourquoi, — pour elle-même, sans doute, car je ne désire plus rien que vivre...
Ils me sont devenus si étrangers, les autres!... J'entendais leurs voitures s'arrêter à la porte; on m'apportait la carte d'un collègue, d'un ami... Quelquefois, ils entraient, et, quand ils apparaissaient sur le seuil, avec leur pardessus, leur chapeau, leur visage si gai 2 sous une expression triste, je perdais toute envie de ^ leur parler... C'était tellement déchirant, ce que < j'avais à leur dire, et cela m'aurait fait mal de voir qu'ils m'écoutaient saus éclater en sanglots. Alors, je | me taisais, ou bien je murmurais très bas : ■• Merci, merci, je vais beaucoup mieux... » et ils reprenaient tout de suite une figure souriante, et s'en allaient bien vite, soulagés d'en avoir fini avec un spectacle pénible.
Même les miens m'étaient à charge, ma femme si attentive, si prévenante, qui faisait tout comme si elle avait éprouvé une grande peine, en épouse parfaite et pieuse, et qui pensait surtout, avec la sœur, au moyen d'introduire un prêtre...
Alon petit Paul est le seul qui mait fait du hien, la première fois (ju'oii l'a aineué. Probablement, quand il m'a vu si cbangé, il a eu peur, car il s'est mis à pleurer très fort en m'embrassanl. Je sentais contre les miennes ses joues hai^^uces de larmes, je pleurais avec lui, et c'était très doux... Après on a dû bicu le gronder, car il n'est pas revenu souvent dans ma cbambre et jamais plus il n'a pleuré...
Je ne sais s'il convient d'ordinaire au.v malades d'être entourés de grossiers mensonges, mais cela m'a été odieux plus que tout le reste. Je me débattais pendant des nuits entières avec la fièvre et la hantise de la mort; elle se dissimulait de temps en temps, elle se <-acbait sous toutes les formes, mais elle ne me quittait pas une seconde, cil,., fidèle garde-malade, attentive à sa proie. J'ai senti ses grandes mains sur moi; j'ai vu ses yeux luire; je l'ai entendue ricaner... Peut-être ^ qu'on l'aurait chassée en disant son nom, en la regardant bien eu face... ,Mais on affectait de me croire très bien[ portant; on me traitait comme un enfant on un idiot, en répétant sans cesse : a Ce n'est rien, absolument nen... Dans quelques jours vous serez guéii, vous ferez un grand discours à la Chambre... ,> et d'autres choses tellement stupidcs que je n'avais plus le conra;ie de (|uestionner, et que je faisais semblant de dormir afin de ne pas entendre tourner ainsi en dérision mes angois.ses, mou agonie... Oli ! les uns faisant effort pour paraître tristes, les autres pour
164 VIE D'UN HEURELX
paraître gais, et personne de véridique et de tout à fait sincère, personne ne sentant comme moi et me le disant avec abandon... Personne avec moi d'esprit et de cœur... Pascal a raison : « On mourra seul... «
Paris, 27 janvier.
On m'a rapporté chez moi, avec mille précautions, dans mon coupé. J'ai quitté avec plaisir cette maison aux murs dépouillés, qui me regardait si froidement mourir; ici, dans ma chambre, les objets familiers, les souvenirs qui composent l'atmosphère m'entourent comme pour me défendre. Leurs mille petites racines me rattachent à l'existence et me donnent l'illusion que je me laisserai abattre moins facilement.
30 janvier.
Je refais le Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistre. Je m'intéresse au feu qui rit ou qui s'éteint dans l'àtre, au chat qui se blottit sur mes genoux, aux bruits réguliers de la rue, au jour qui croît et qui décroît, au tic-tac de ma pendule. Depuis douze ans, voici peut-être la première fois que je regarde tranquillement autour de moi, et que je pense à autre chose qu'à demain. J'avais fini par perdre la
sensation du piosent. Il y a dans l'existence d'un homme politique quelque chose de haletant et de frénétique, analogue, je pense, à la passion d'un joueur. Les parties succèdent aux parties, sans (|ue rien, ni gains, ni pertes, inspire aux adversaires le désir de s'arrêter. Il faut jouer, hon gré, mal gré, sans répit. Ainsi j'ai joué depuis douze ans, souvent heureux, toujours impatient. .Maintenant (ju'un coup d'épée pres(|ue mortel m'a arraché pour un temps au .Monaco parlementaire, je regarde avec effarement, avec effroi, avant d"y rentrer, la ronde infernale d'où je sors.
Cependant, depuis le jour lointain — jour de gloire! l'un des plus heureux de ma vie — où j'ai renversé, en haine de Dargeau, le ministère Marronié, je n'ai guère connu (|ue des succès. Tant de succès! J'en suis essoufflé... Deux réélections triomphales (la dernière surtout) ; trois ministères (Gnances, < ommcrce et finances); je ne sais comhien d'interventions décisives : deux cahinets jetés par terre; trois fois les honneurs de raffîchjige. . . Mon parti m'a choisi pour président. J'ai puhlié un livre de discours, très hien accueilli; ma réputation d'orateur et d'homme d'Iitat est solidement assise, et l'on m'assure qu'il me suffira de le vouloir pour entrer k l'Académie. Que souhaiter de plus? Je n'en espérais pas tant, jadis. (|uand je malmenais Palandier — il est mori, le pauvre diahie! — dans les réunions de Lervin... Je suis un homme
envié, comblé, heureux, hélas!... — Heureux! N'estce que cela?. . . Ce n'est pas assez. . .
Désirer et puis désirer encore; s'user le cœur à désirer; monter, monter les marches d'un escalier sans fin... Quel démon te pousse, vieille bête? M'es-tu pas confortablement, à cette minute, dans ton fauteuil? Il fait chaud et tu te sens renaître. La vie, sans plus, est une douce chose; c'est déjà beaucoup de n'être pas mort...
i" février.
J'ai découvert ma chambre. Je découvre ma femme. Elle est très bonne, si elle n'est pas jolie... Elle semble n'avoir en vue que ma santé, mon bien-être et — y penser toujours, n'en parler jamais! — le salut de mon àme mécréante. La perfection de son dévouement conjugal me gêne. Je ne mérite pas ses attentions. Non seulement je ne l'aime pas, cette pauvre } Elisabeth, mais, la voyant d'avance si bien instruite de son rôle d'épouse, je n'ai pas pris la peine de faire semblant de l'aimer. Encore moins l'ai-je élue pour confidente et conseillère; on ne demande des conseils que lorsqu'on est sur de recevoir des approbations. Je ne lui suis pas resté fidèle, et elle doit le savoir, parce que, dans un homme public, tout est public, plus ou moins. Alors, jen'ai pas beaucoup de titres à sa reconnaissance.
VIE D'IJ.\ HELRELX 167
M'aime-l-elle? Oui, comme son mari. Elle ne se soucierait pas de moi si j'étais un monsieur qui passe, mais un mari c'est précisément un monsieur qui ne passe pas. Ln devoir qui demeure. Je suis le devoir d'Elisaijcth. C'est commode et intimidant. .Ma situation est assez fausse, car enfin, (|ui lui dit de tenir ma maison, et de veiller à mon bonheur en ce monde et dans l'autre? Sa reli<]ion (jue j'ignore ou (|ue je combats, et qui par conséquent ne m'impose rien de semblable. J'exif^e de ma femme, au nom de ses principes, le dévouement et la fidélité que je lui refuse au nom des miens. Il y a un peu d'injustice là dedans.
Ma femme est très distin;juée, très pieuse, assez intellifjcnte, ordonnée, pas dépensière, et elle a du tact. Je suis vraiment bien tombé. Je crois qu'elle est ennuyeuse. Je dis n je crois n parce que je ne lui ai jamais laissé le temps de m'ennuyer sérieusement. Il me serait tout à fait pénible de passer trois mois en tète-à-tète avec elle, ou même trois jours, ou même trois heures.
Je lui sais un gré très vif d'être douée d'une voix douce et de ne jamais crier. Elle joue du piano agréablement, t|uoi(|ue sans émotion. Il parait (ju'elle chante, mais pas devant moi. Elle élève bien mou Bis; elle lui apprend à chérir à la fois Dieu au ciel et moi sur la terre, ce ([ui est difficile, car nous ne sommes pas, lui et moi, en très bons termes. Elle n'éprouve aucun plaisir de mes succès politi(jucs. Je crois qu'elle
168 VIE DUN HEURELX
est royaliste. Je l'ai rarement vue pleurer, mais je ue l'entends pas souvent rire. Elle s'habille avec goût. Elle sait recevoir.
J'ai dit à peu près tout ce que je connais d'elle. Ah ! encore : elle a de très beaux cheveux ; il est de tradition, dans sa famille, de lui en faire compliment. Mais elle est beaucoup trop maigre et affreusement pâle. Santé médiocre, pas de maladies graves.
2 février.
Mon fils :
Il est beau et il ressemble à mes portraits d'enfance. (C'est moi qui ne leur ressemble plus du tout.) Il a six ans. Il est naturellement très grand, très fort, très intelligent, très instruit, très éveillé, etc.. « pour É son âge » — comme tous les enfants.
Je m'occupe peu de lui, mais je suis satisfait qu'il existe. Voir grandir son fils, c'est encore la manière la moins désagréable de s'apercevoir qu'on devient vieux. Peut-être, dans la foule des humains, Paul est-il l'être que je préfère. Les enfants me charment moins par l'ingénuité et la grâce de leurs traits ou de leur esprit que par leur imprécision complaisante; ils s'offrent comme une matière docile à l'imagination, qui les transforme et les embellit; ils se laissent modeler par les doigts de l'illusion. Les grandes personnes sont
VIE DUM HELREUX 169
Irop marquées : il faudrait les aimer telles qu'elles sont, on n'en a pas le couraije. Taudis que cliacuu, en caressant la tête d'un enfant, prolonge, achève à sa yuise cette petite courbe ébauchée, et la fait s'épanouir dans l'aveuir : « Toi, tu seras beau, de telle beauté (|ue j'aime; tu seras intelligent, et de telle manière; tu seras glorieux... »
Et nous, les parents, nous nous flattons d'être tout cela avec eux, eu eux. Les enfants, ce sont nos rêves d'avenir qui recommencent.
X'y a-t-il donc que cela sur terre qui vaille : rêver? Le poète dit : a Tout bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve... d .Moi, je pense tout le contraire : tout ce que notre main a touché se flétrit. Xos rêves sont immenses, nos réalisations petites. L'humanité le sent bien : ses héros préférés sont morts jeunes, comme Alexandre. !'our(|uoi? Ils n'ont pas donné leur mesure, et l'illusion demeure, (ju'ils auraient pu réaliser l'inOni.
6 fcvriiT.
Je reçois ce matin une lettre de Jenuy; elle m'inft)rme qu'elle change encore d'adresse, il faut bien en elfet que je sache où lui envoyer la peusion de Mircille.
Le papier à lettres de Jenny, somptueux et par-
no VIE D'UM HEL'REUX
fumé, s'orne de son monogramme : ,1. A. Car elle ne s'appelle plus Loriot, mais Jenny d'Argental. J'ai cru d'abord que cette fille tomberait très bas, dans la misère et le ruisseau. Elle a échappé à la misère. La voilà riche, d'une richesse où ses appointements de théâtre entrent pour peu de chose, j'imagine. Cependant, elle n'a jamais négligé de toucher la rente que je lui fais; à défaut d'autres vertus, elle a gardé celles de la prévoyance et de l'économie. On voit de temps à autre son portrait dans les magazines; elle passe pour belle, mais son image fardée a pris cette expression de bêtise insolente et grossière qui caractérise ses pareilles. Encore une qui n'a rien gagné à se préciser! J'ai eu le meilleur d'elle-même, cette fleur de jeunesse si tôt disparue...
Que devient Mireille? Il y a trois ans que je l'ai vue. Elle en avait neuf. Elle se mourait d'une mauvaise scarlatine. Jenny me fit prévenir; je ne sais trop par quel mouvement spontané, ou par quel calcul. J'allai dans un petit hôtel élégant, trop élégant. Dans une chambre tendue de rose et qui paraissait un boudoir, Mireille dormait. Je fus frappé de la ressemblance que ses traits, accusés par la maladie, présentaient avec les miens. Je me vois devant ce petit lit, pensant : a C'est tout de même ma fille... » et plus gêné qu'ému par ce lien trop théorique. Heureusement elle ouvrit les yeux et m'attendrit de son beau regard douloureux. Je lui dis : .i Tu ne me reconnais
pas, Mireille?... C'est moi, ton pap.i... .lo icxieiis d'un grand voyage... » Elle me laissa prendre et caresser sa petite main hrùlantc, baiser son front moite. Je revins deux jours après. Puis elle guérit contre toute espérance et je ne l'ai plus revue.
Quand je pense à elle, j'éprouve toujours le même malaise. X'aurait-il pas mieux valu (|u'ellt! mourût? Élevée par celte mère et dans ce milieu, sa destinée est trop certaine. Je ne puis pourtant pas l'adopter! Je n'ai jamais raconté à ma femme cette histoire. Pauvre Alirrille... A ma demande, Jeuny a consenti à la mettre d(>puis un an en pension, ce qui d'ailleurs me coûte un peu plus cher.
10 février.
Je reprends des forces; je reste levé presque toute la journée. Mes souvenirs de la maison de santé, mes angoisses, l'image de la mort, tout cela s'estompe peu à peu; je redeviens un vivant, mais très différent de celui que j'étais.
Je m'en apercevais tout à l'heure en recevant la visite de Reverl, mon o ami politi(|ue r, un de ceux que je gène le plus, car j'occupe |)ré(isément les places qu'il désire. Il m'a parlé du ministère et de ses chances de durée, de nos groupes, de nos combinaisons, des mille potins des couloirs; je devais faire
effort pour l'écouter, tant ces agitations me semblaient vaines, à côté du grand drame où je viens déjouer le premier rôle, to he or not to be. Revert, lui, ne voit rien au delà de riiémicycle et du salon de la Paix. J'éprouvais un peu de honte en le regardant, à la pensée qu'hier encore j'étais ainsi. Comme cette politique m'a dévoré ! Je lui vendais mon âme. îVe dois-je pas congédier cette maîtresse acariâtre, et dont je suis las?
C'est la question que je me pose vingt fois le jour. Que demanderai-je au Parlement qu'il ne m'ait déjà donné? Des succès, les joies sèches de l'orgueil et du pouvoir? Le goût en est toujours le même. Sa fièvre ardente? — Est-elle encore nécessaire à ma maturité? J'ai vécu, je sais le prix des choses et du repos, pourquoi ne m'accommoderais-je pas à présent de la vie du philosophe?
Par instants, cela me tente, de m'en aller en plein succès, de tirer mon chapeau aux frénétiques de làbas : Il Bonsoir, messieurs!... » Au lieu de me colleter avec eux, je me divertirais à les mépriser et à les peindre; peut-être ai-je un bel ouvrage au bout de ma plume, amer et hautain : les Politiques... Souvent, j'ai constaté qu'on se console de la vérité en l'exprimant. Un Saint-Simon muet fût mort empoisonné de bile.
Ils sont bien laids : ti Qu'est-ce que ça vous fait, me disait parfois Minoron. Etes-vous chargé de l'éduca-
tion (lu jjonic liiiniain? " Il a raison. .le ne sais d'où me vient cette tournure d'esprit de vieux pédagogue ou de prôtre.
Ln jour nous regardions une hrelocjue pendue au gilet de Verlhac. Quehjiriiii y décliifTra ces mots : a Fais ce que dois, advienne que pourra. « Pour un si parfait arriviste, la devise parut drôle. Chacun s'amusa à la modifier de mille manières. Clianjuignot trouva ceci, qui parut mieux approprié au personnage : c. Fais ce qu'il faudra pour devenir ce que lu pourras. >
Je riais de leurs j)laisanleries et tout d'un coup j'en ai souffert un peu, vaguement humilié. Au fond, Verlhac, eux, moi, c'est loiil un. ,Au(|nel d'entre nous
— si calculés, toujours si préoccupés des consé(|uences
— conviendrait le fier défi, la belle désinvolture de cet II advienne (|ue pourra « ? Ils suffisent, ces trois mots-là, il évo(|uer un monde, un monde de vie plus libre et d'audace plus nohie, je ne sais quelle aisance suprême : plus d'air dans les poumons, plus de joie au C(pur el plus d'orgueil dans les yeux. • .Advienne que pourra!... -i Ils doivent èlre lunireux ceux (|ui ont le courage d'adopter celte belle devise de liberté... ou d'anarchie : le monde finirait vite s'il la faisait sienne. File est absurde, au fond, avec son mysticisme intransigeant. .Mais elle a de la grandeur et de la séduction.
15 février.
Dans quelques jours, nous partirons pour Presseval. On pense que je me rétablirai plus vite à la campagne, au froid salubre de l'air natal.
En attendant, le défilé des visites continue. La plupart m'ennuient. Dargeau est venu constater tristement que je n'étais pas mort. Il a fini, quoique bonasse, parm'honorer d'une antipathie presque égale à celle que je lui réserve. Cela ne nous empêche pas de nous serrer la main très cordialement. Alildiou, le plus assidu, sonne à ma porte presque chaque jour, vient s'asseoir auprès de moi, passe une heure à me raconter des histoires ou à essuyer mes rebufiades, car je le traite mal. Pauvre garçon! Il m'est si dévoué que je ne peux pas m'empêcher d'en rire. Rien ne le rebute. Rudoyé, il revient à moi en chien battu et fidèle. Je sens que je lui plais; je l'éblouis; il rit de mes boutades, partage mes colères, déteste mes ennemis, encense ma vanité, et s'enivre de mes rêves. Il trouve eu moi ce dont il a besoin — en vrai caniche — un maître. J'ai confiance eu lui; son humble affection me manquerait; mais je ne lui accorde pas grand'chose eu retour.
Bernard, toujours président de la Chambre, daigne monter mes étages. Il a bien engraissé, depuis que
VIE DUi\ HEUREUX 115
Doiis relevâmes sur le j)avois! Sa coipiilenle majesté t»st partout à l'étroil, hors de son sii'fje officiel. Il parle lentement, les yeux mi-clos, la bajoue dédal;[neuse. Son exf«''neur iniporlant recouvre une nullité sereine. C'est un jjros livre où il n'y a rien d'écrit.
Vu aussi le vieux Clapisson, le vétéran de la Répul)lique (soixante-seizeans, onze fois ministre), 'l'homme intè<jre « , comme on l'appelle pour hien indiquer que rinté<jnté est chez nous une orijjinalité suffisante. Il s'assied, déclame d'une voix caverneuse (juelques phrases contre le péril clérical, et s'en va, très ému do ce (|u'il vient de me dire. Il n'a jamais fait autre chose dejmis quarante ans. Il est absolument incajtuhle de comprendre les opinions des autres, de se placer, fût-ce une seconde, à leur point de vue. C'est une force, et sa hètise est le secret de son succès.
En regardant tous ces honshommes, mon envie s'ac- <:roît d'écrire pour raconter tout ce (|ue j'ai \ ii Quels Ixtns nionienls ;t dû jiasser La Hruyère! Oui jouit mieux de la vie.'' Ceux (|ui s'agitent ou ceux (|ui regardent.'' J'ai cru longtemps que mon destin nrap|)elait [laruii les premiers; j'en suis moins sûr aujourd'hui. Hhisé sur les joies naïves de l'action, ou grossières du plaisir, iue laisserai-je tenter par la volupté plus âpre <<le la misanthropie?
Presseval, 22 février.
Un ciel aimable, un soleil doux nous attendaient à Presseval. Ma vieille maison semble toujours accueillir avec joie l'enfant prodigne, son seul eniant, puisque ma mère est morte et que ma sœur est allée rejoindre aux Andelys la famille de mon frère Etienne, qu'elle ne quittera plus désormais.
Le lendemain de notre arrivée, mon secrétaire, Jacques Dauvergue, fort intimidé, a voulu me faire une confidence. Je l'ai pris par le bras, et nous avons tourné dans le jardin, pendant que, d'une voix d'abord tremblante puis chaleureuse et raffermie, il me livrait les secrets de son cœur. Oh ! rien de bien extraordinaire : de gentilles fiançailles, un peu imprudentes, avec une petite dactylographe qu'il a connue chez un de mes collègues. Ils sont très jeunes tous deux — vingt-quatre et dix-neuf ans ; ils se sont aimés tout de suite et ont juré de s'épouser. Sans fortune l'un comme l'autre, Jacques compte bien sur mon appui pour ■ devenir député ou sous-préfet, mais quoi!... châteaux en Espagne! On redoute l'opposition du père Dauvergne, d'autant que la famille de la jeune fille est de condition assez humble (sa mère établie modiste à Orléans). On voudrait me charger des démarches préliminaires, Jacques n'osant pas afi'ronter le premier
VIE nUX HEUREUX 177
les colî'ies paternelles. Ils ne doutent de rien, ces petits!
J'ai promis. Je tiendrai. La bonne fi,'jiire de Jac- «jues, ouverte, affectueuse, foncièrement honnête, souriante au honlieur jusque dans la peine, et si peu faite pour le chagrin, m'a d'abord attendri. Je ne suis pas assez fort ni assez méchant pour retenir sur mes lèvres les mots (|ui donnent du bonheur, «i Oh! merci, monsieur, merci! " s'est-il écrié avec une vraie émotion, tandis qu'avec une spontanéité d'enfant, il saisissait ma main pour la porter à ses lèvres.
Il me remerciait encore (|uc déjà je l'avais oublié. Ln grand souvenir se levait de terre sous mes pas, et transformait la réalité. Subitement les arbres dépouillés s'étaient couverts des feuilles jaunies de l'automne, l'horizon s'élargissait, les pelouses s'achevaient en terrasse : ce n'était plus Presseval, mais Verceil, et j'avais vingt-neuf ans. Je venais en tremblant demander la main de Louise Lorgeril à mon vieux brave homme de patron qui me prenait par le bras, et m'entraînait dans le jardin, comme je venais de le faire pour Jacques. Mais toute sa sympathie n'allait (ju'à me dire d'une voix sincère et chevrotante : u Je vous aime beaucoup, moi... Je vous aime beaucoup... » cependant que sa femme triomphante s'avançait |)onr m'annonrer les fiançailles de Dargeau.
Ce souvenir m'a poursuivi tdul le jour, voilant d'un nuage gris le clair soleil du matin. J'avais beau le
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chasser, il revenait chaque fois plus précis et plus poignant; et maintenant, ce soir, tandis que j'écris dans ma chambre, environné du silence paisible de la nuit, d'autres soirées me reviennent en mémoire, où j'écrivais aussi, non pour m'attendrir sur l'idylle banale d'un autre, mais pour célébrer mon propre amour que je croyais heureux et gonflé de promesses...
On ne peut donc pas tuer le passé, que celui-là respire et palpite encore, après quinze ans d'oubli? J'ai eu tant de peine à guérir mon cœur déchiré! Ni le plaisir, ni la bataille, ni le succès n'ont donc pu remplacer tout à fait cette Louise? Je me suis gardé pourtant de la revoir; à peine Tai-je rencontrée cinq ou six fois, toujours aussi jeune, toujours aussi belle, avec le mystère et l'attrait d'une grande tristesse secrète. Mais j'étais emporté par le galop de l'ambition, comme un cavalier qui aperçoit pendant quelques secondes, en se retournant sur sa selle, une silhouette sur le chemin. La vie me reprenait sans me laisser le loisir de penser.
A présent, on dirait que le voisinage de la mort m'a ■ transformé — ou rendu à ma plus réelle nature : je ne sais. Il me semble que je ne pourrai plus me perdre tout entier dans le tumulte de l'action. Comment me cacher la vérité : tant de paroles, tant d'efforts, tant d'ambitions furieuses et pourtant satisfaites n'ont pas comblé le vide de mon cœur. Al'attarderais-je encore, sans cela, à l'humiliant souvenir d'un amour lointain et déçu?
Quelle étrange chose (|ue cet amour, non point par les circonstances, qui étaient les plus simplesdu monde, mais par l'exaltation, l'extase où il m'avait jeté! Il semltle qu'en y renonçant, j'aie renoncé à ma jeunesse, que j'aie ahdiqué lâchement. Ensuite, je n'ai jamais rien retrouvé de tel, ni cette joie, ni cette confiance, ni cette légèreté d'àme, ni cette plénitude. Mes meilleurs moments ont eu quelque chose d'amer et d'inquiet, depuis cette premi«'re campagne électorale 011 le succès a été acheté au pri.v de tant d'ennuis et de dégoûts, jusqu'à mes j)lus belles victoires j)arlementaires. Aucune ne me j)araissait se suffire à ellemême; je voyais en chacune d'elles la condition et le présage d'une victoire nouvelle (|ue je me mettais à souhaiter avec une ardeur impatiente, si hien que ma vie s'est usée... à (pioi? — \ désirer de vieillir, sans avoir pu dire un seul jour avec vérité : ^i Je suis heureux ! r,
Et voici (|ue je regarde avec effroi mon existence <]ui décline. Je ne puis plus ne pas songer au terme, elIVayaut et incompréliensihie, vers lequel je m'achemine d'un pas si rapide, sur une route si dure. Et je me retourne vers ma [)remière halte, seule oasis dans ce désert hnilaiit, merveilleusement fraîche et |)arfumée. Il nie semhie (|ue j'ai Inuivè là seulement une eau limpide; là seulement je me suis désaltéré.
Que je me sens seul ce soir, dans celle maison, dans la nuit semée (rindiliérentes étoiles, dans lim-
mense univers où personne ne m'aime, où je n'aime rien ! . . .
24 février.
Méchin sort d'ici. Méchin, conseiller municipal de Lervin, négociant en draps, trésorier de mon comité, et l'un de mes meilleurs agents électoraux; un petit bonhomme vif et rond, l'esprit net, le jugement droit, le cœur sec, jamais ému, jamais enthousiaste, mais d'une probité sûre et de convictions éprouvées; peu aimé, universellement estimé, et fort influent. J'ai grande confiance en lui ; il me sert mieux que personne; je ne fais rien dans l'arrondissement sans le consulter.
Il venait aujourd'hui en messager de malheur. Après s'être sincèrement réjoui de me voir guéri, — les liens d'une vieille collaboration sont plus solides que ceux de l'amitié; et puis sa fortune politique dépend avant tout de la mienne, — il m'a dit à bnilepourpoiut :
— J'ai une désagréable nouvelle à vous apprendre : de Larratin est un voleur.
Il déteste Larratin de toute éternité : rivalité de politiciens de village, sur laquelle se sont grefifées des difficultés personnelles. Je ne m'émeus pas trop et lui demande des preuves :
VIE DLN HEUREUX 181
— En voici.
Il tire de sa serviette des paperasses, et deux re- «jistres : les comptes de VEclaireur, dont Lanatin est devenu le directeur. Méchin fait partie du conseil d'administration. Pièces en mains, il m'explique avec beaucoup de clarté comment il a conçu des doutes sur rhonn<Ueté de Larratin; comment, depuis plus d'un an, et sans en rien dire à personne, il le surveille et lui tend des pièces; comment enfin il a acquis la certitude (|ue sur le papier, sur les annonces, sur les abonnements, sur presque tout enfin, de Larratin prélève de secrets péages, — médiocres d'ailleurs, mais noml)reu.\ : au total, trois mille francs environ en un an. Il me montre des écritures évidemment falsifiées, des factures tru(]uées. Récemment encore, chargé d"(»r;(aiiiser un ;(rand l)an(|uet pour fêter l'élection de notre ami Delbarre au conseil général, de Larratin a dû mettre trois ou (|uatre cents francs dans sa poche.
— Kh bien! conclut Méchin triomphant, avais-je raison de me méfier de ce joli monsieur? Un escroc \iilgaire, rien de plus. J'ai tenu à vous prévenir le premier. VOus verrez de <|ii»'ll(' manicrf il «onvicnt de nous en débarrasser. On pourrait pciil-élro l'inviter à se brûler la cervelle?
(lomme il ] \a. l'hoMnèle Méchin! Kt (jnelle race impitoyable (|iu' relie des gens île bien ! Je l'apaise de mon mieux, l'invite surtout à garder le silence jus-
qu'à nouvel ordre. Je l'eux d'abord voir de Larratin seul à seul.
Il s'en va, savourant sa vengeance, mais je crois deviner dans ses adieux rapides, dans sa sèche poignée de main, un peu de mauvaise humeur contre moi qui n'ai pas crié plus fort.
Et de mon côté, je lui en veux presque de me forcer à sévir contre un homme qui m'est utile, et à qui je dois ma première victoire. Je lui en veux surtout de me replonger dans la plus nauséabonde politique. Méchin, de Larratin, Delbarre, je les oubliais un peu, comme ceux du Palais-Bourbon. J'ai la nausée de ces gens-là, de leurs haines féroces et minuscules, de leur misérable rapacité. Je rêvais de m'arracher à eux. Cette sale histoire avive mes désirs d'indépendance. Les élections générales ont lieu dans deux mois : si je laissais mon siège à un autre, à Delbarre, par exemple?
Après le départ de Méchin, je me suis promené quelque temps dans le jardin. L'air était doux et humide; une tristesse paisible, infinie, mais non douloureuse, semblait suinter du ciel gris. Une brume voilait l'horizon. Ensuite, derrière la vitre de ma fenêtre, j'ai regardé la nuit tomber, ou plutôt sortir de terre, sourdre du gazon, monter, estomper les branches des arbres, abolir les dernières formes. Un mélancolique angélus a tinté tout près de nous, dans l'invisible clocher...
Malgré moi ma pensée s'en allait vers ma jeunesse et vers Louise, bien loin des soucis vulgaires où s'attarde mon âge mûr.
25 février.
De Larralin est arrivé ici vers trois heures, claironnant dès l'entrée, comme à son habitude, des phrases de bienvenue. Je l'examinais avec un peu de dégoût, quand je me suis aperçu que sa redingote était un peu élimée et son feutre crasseux. C'est un voleur pauvre. Ma colère est tombée pour faire place à un commencement de pitié.
Je ne connais pas de supplice plus affreux que de dire à un homme qui paraît gai, cordial, sûr de lui : « Monsieur, vous êtes un voleur. " Mon cœur battait à coups précipités, mes lèvres sèches articulaient avec j)eine les syllabes. Pendant un quart d'heure notre conversation s'est traînée dans des généralités. Enfin, j'ai trouvé le courage de prononcer :
— Mon cher Larratin, la loyauté exige (jiie jr vous fasse j)arl de graves accusations qu'on a portées contre vous. . .
— Contre moi ?... Qui donc?...
Il était devenu écarlale : colère, surprise ou terreur? Terreur, |)liilùt . .
— Oui, contre vous.. On a relevé dans votre ges-
tion de V Eclaireur des irrégularités... inexplicables... Certaines écritures auraient été falsifiées... plusieurs factures...
Il ne me laisse pas achever. Il s'emporte.- 11 sait d'où vient le coup, et pourquoi on le traque! Il me dira tout!... Mécliin est un misérable, un traître...
Mais je le ramène durement à la question. Oui ou non les accusations sont-elles justifiées? J'ai gardé les papiers accablants. Je les lui mets sous les yeux. Il essaie d'abord de se défendre, s'embrouille, se coupe, tente de se sauver par une dernière scène, puis s'effondre en pleurant : « Eh! bien, oui, j'ai volé... Mais je comptais remettre... Je suis un honnête homme... Soyez tranquille : ce ne sera pas long. J'ai un revolver chez moi : je me ferai justice. . . i'
Le revolver, lui aussi? C'est leur éternelle réponse, leur seul remède... Le revolver!...
Avec plus de douceur, je le confesse et il me raconte tout... Une passion de vieillesse pour une fille exigeante qui le trompait, et qui l'a planté là, le mois dernier. A court d'argent, il avait commencé par en emprunter à sa caisse; oh! simples emprunts, dette flottante, bientôt consolidée par des jeux d'écriliiies. Peu à peu, par des écritures contraires, il aurait tout restitué ; il avait déjà remboursé deux cents francs... Mais c'est fini, il est déshonoré; il veut se tuer, il se tuera tout à l'heure.
De grosses larmes roulent sur sa figure ridée, sou-
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(laiD détendue, enlaidie par le masque de la douleur ot de la honte.
Qu'il y a loin du voleur abstrait, (|u'ou flétrit d avance sans le voir, à l'être humilié, au malheureux (le chair et d'os qui avoue sa faute en pleurant! Celui-là me faisait une réelle j)eiue; j'oubliais ma rancune et mon mépris, pour ne songer qu'à le tirer d'affaire. Tout d'abord, l'empêcher de se tuer. Je lui avais pris les mains, je m'efforçais de lui rendre un peu de courage... Après tout, en dehors de Méchin et «le moi, personne ne savait rien. Je l'aiderais à rembourser...
Mais lui : " \on , nmi , il est trop tard! Je ne pourrai plus travailler pour vous. Je n'en suis plus <li;jne. Ma carrière politique est brisée... Ah ! je vous étais si dévoué! Je me serais jeté dans le feu j)our vous, je vous le jure ! Tandis (jue d'autres. . . »
.\lors, pour se réhabiliter, il charge furieusement Méchin. Méchin est un traître! Pendant (|ue j'agonis.iis à Paris, il complotait avec Delbarre de me prendre mon siège : Delbarre serait devenu député à ma place, .Méchin aurait remplacé Delbarre à la mairie et au conseil général. Plusieurs réunions ont ru lieu. On avait même préparé des circulaires. Ils ont été navrés de me voir guérir. Mais ils n'ont pas renoncé à me dégoûter de la polilitjue, et au besoin à me (lélo;;<'r de force, (l'est pour cela (ju'ils ont résolu de penlri" l.arralin, iiioii nicilleur soutien. Il
tombe, victime de son dévouement à ma cause!...
Je l'écoute avec une demi-conflance et un écœurement croissant. Il salit les autres, sans réussir à se laver. Entre un escroc et des fourbes, à qui se 6er? J'étouffe dans cette caverne empuantie. Ce Méchin qu'hier encore je croyais un honnête homme et un ami... Ce Delbarre, que j'ai tiré de l'obscurité, patronné, hissé à la force du poignet, non sans peine, car c'est un sonore imbécile! Ah! ils escomptaient ma mort! Ils se partageaient mon héritage ! Et, moi vivant, ils n'ont pas renoncé à me ravir mou siège? Je songeais presque à leur en faire cadeau. Alais ceci m'ôte à jamais toute idée de me retirer. Ils verront que, malade ou non, ambitieux ou désabusé, je suis de taille à me défendre...
Mon parti est pris. Je garde Larratin qui me devra tout. Je lui donne deux mille francs, avec lesquels il sera censé rembourser lui-même ses ii emprunts v . Je saurai bien imposer silence à Méchin. S'il me convient d'abandonner la politique, je pourrai toujours, après les élections, ne plus retourner au Parlement; mais j'ai des devoirs envers cette circonscription, et je ne l'abandonnerai pas aux convoitises de deux aigrefins.
De Larratin est parti, ivre de reconnaissance, prêtai à remuer ciel et terre pour mon bonheur et pour ma gloire. Je lui en veux moins qu'aux deux autres, car je crois qu'il m'est attaché. Ame de partisan ou de
mercenaire, mais de mercenaire fidèle... Il a volé — (Urest-ce que cela? Il ne m'a pas tralii.
15 mars.
Lervin était en fête, hier. Mous inaugurions le buste du général Vincent, enfant du pays, glorieusement tué à l'ennemi sous le premier Empire. Mais plus que l'admiration du brave militaire depuis longtemps défunt, un mouvement de sympathie envers ma très Inunhle et vivante j)ersonne soulevait la petite ville.
Mon duel retentissant, ma blessure, ma longue maladie, ont fait de moi «in personnage intéressant; dans l'allenle de ma mort mes ennemis négligeaient de me combattre; mes amis n'ont pas eu le temps de me faire oublier. On disait de moi, dans les cafés, dans les maisons : u Ce ])auvre Lescœur, tout de même... Dans la force de l'âge... Avec un si bel avenir encore, . . » Ma personnalité débordait les limites de la p(diti(|ue, entrait de j)lain-pied dans le domaine royal du fait divers. I,es commères prcnaienl intérêt à ma santé. Après tout, trois fois ministre, u'ai-je pas donné quel(|ue lustre à ma petite patrie? Mlle m'en sait gré. . .Ius(|irà (|uand? \'importe! Il faut accueillir la popularité (jiii passe.
tt Papa! Papa! la musi(|ue!.., « C'est Paul qui entre en coup de vent dans ma chambre et, trépi-
188 VIE DLN HEUREUX
gnant de joie et d'impatience, m'entraîne vers Tune des fenêtres du salon. Rangée en cercle devant le perron, la fanfare de Presserai me donne une aubade. Pour le moment, elle joue quelque chose qui doit être la valse de Faust, un air qui sautille lourdement sur ses trois pieds, avec la grâce d'un ours dansant sous le bâton du maître. Paul trouve cela magnifique, et si je ne partage pas son admiration, je n'ai cependant pas envie de rire. Le chef d'orchestre bat la mesure avec tant de conviction, tout en m'observant du coin de l'œil ! Les pistons, les opbicléides, les clarinettes participent si vaillamment au charivari ! Je ne connais rien de plus attendrissant que des braves gens attelés à une horrible besogne avec l'illusion qu'ils travaillent pour l'art. Je sens le ridicule de cette naïveté, et pour un peu, elle me mettrait la larme à l'œil !...
Maintenant, voici la marche de Sanibre-et-Meuse. Paul, ravi, bat des mains, et crie - Vive la France! » Je descends, je félicite chaudement le chef, et tous les disciples d'Orphée, rouges et suants sous leurs casquettes ornées de lyres. On boit, on trinque, le vin décuple leur ardeur. Le trombone a dû se rafraîchir dès l'aurore, car il m'ouvre ses bras en pleurant. « Tiens-toi donc, Rochard! v lui dit le chef. Ils sortent. Seigneur! ils vont recommencer!... Grâce au <iel, ma voiture est là. Larratin et le général Vincent m'attendent. •; Adieu, mes amis! -.; — « Adieu, mon-
sieur le député... Vive Lescœur ! i Mon char s'envole et me sépare d'eux par un écran de poussière. Ils ont attaqué un pas redoublé Pendant quelques minutes encore, ils me poursuivent de leurs ondes déplorahlement sonores. A travers les airs, les sons vagues du trombone viennent à moi ou titubant.
Quand j'entre dans la salle du bancjuet, vaste et laide, décorée de drapeaux, une acclamation retentit : « Vive Lescœur! » Encore! Les quatre cents convives debout m'applaudissent et crient à gorge déployée. Quel vacarme! Je crois vraiment qu'ils cèdent à l'envie enfantine de faire dii bruit, car ma seule vue ne doit pas les jeter dan» un tel enthousiasme. Cependant, sans que je puisse m'en défendre, une petite émotion me serre la gorge, un frisson me chatouille l'échiné, pendant (jue je gagne la table d'honneur entre deux haies de convives (|ui m'assourdissent de leurs clameui^s. De Larratin, Méchin, Delbarre sont là; ils m'attendaient à l'entrée, ils se pressent anloiir de moi, comme pour j)reiidre leur part de mon triomphe. L'un m'a volé, les deu.x autres m'ont trahi, il es! juste que tous les trois soient à l'honneur... " Vive Lescœur! Vive Lescœur!... Ils remercient à ma place, avec des sourires imj)ortants. ..
La foule des convives impo.se |)our une heure ses sentiments aux mornes ofliciels. Chacun me félicite, me flatte, m'adult'; dans les toasts, il n'est question que de ma veilii et de ma gloire. On croirait (|ue je
viens de sauver la France ; je n'ai sauvé que ma peau compromise par le coup d'épée d'un drôle. Mais il ne faut pas demander aux hommes raison de leurs sentiments. Je me laisse bercer par la vague d'enthousiasme, avec une joie réelle, qui s'inquiète pourtant de n'être pas plus vive. C'est toujours ainsi : mes joies sont des déceptions...
Du moins je me serai gorgé jusqu'au soir de cris et de bravos. Dans la grande rue, en allant du banquet à la place Vincent, où se dresse le monument du général, nous avons passé sous un arc de triomphe qui portait mon nom. La foule s'entassait sur les trottoirs; une pluie de vivats tombait des fenêtres. Hier, je n'avais plus d'ennemis dans Lervin. Quand j'ai parlé en plein air, devant trois mille personnes, l'unanime sympathie me soutenait, amplifiait mon éloquence; j'ai connu là quelques instants pleinement heureux — de ces instants où l'on s'abandonne, où l'on oublie, où l'on est " iiors de soi w , comme dit une locution si vraie...
Et puis, tout de suite après, sur la route, seul dans ma voiture avec d'ennuyeux amis, j'essayais de savourer encore mon succès, et je n'y parvenais pas. Je m'en rappelais toutes les circonstances, sans pouvoir ressusciter en même temps le fugitif plaisir qu'elles m'avaient donné. Pendant que je répondais distraitement à mes amis, mon k moi d se disait avec amertume : « Et après ?... Et après?... «
Le soir, au moment de me coucher, j'ai trouvé sur ma table un livre d'histoire où j'avais puisé quelques rcnseijjnements pour mon discours. Je l'ai ouvert.'Lne fjravure représentait le maigre visage et l'œil de flamme du célèhre Bonaparte à Arcole. Il y a, dans ce regard, un tel ascendant, et ce geste qui brandit le <lrapeau en montrant la route de la mort et de la victoire est si impérieux, que j'ai fait comme les soldats : j'ai suivi le général de vingt-sept ans. Je l'ai suivi sur les champs de bataille de l'Italie, m'exaltant au contact de cette volonté surhumaine (|ui commençait à se mesurer avec le monde, et à qui le monde cédait; j'entrais avec lui dans les villes conquises, je prenais ma part de ses lauriers; son ivresse et la mienne étaient accru(>s de deviner, |)ar delà les victoires, des victoires plus belles, et l'impérial destin qui attendait César. Vraiment, elle me passionnait, ma lecture, comme si j'avais découvert, ce soir-là, l'ébloni.ssante légende, la fécriiiuc nvenliire d'Kgij)!!', et I;i bataille ensoleillée des Pyramides; puis, le brusque et périlleux retour, le vaisseau qui se glisse à travers les lignes anglaises; enfin, la France, Paris.. Kl, bientôt, Il ru maire.
Ici, César, (oiisul, reprend haleine Les complots et les bombes enjpèchent • ejx'ndant (|ue ne s'embourgeoise son histoire. I. '.Angleterre va veiller à ne pas laisser s'endormir l'Empereur. . .
Le temps j);issail et je ne pouvais pas marracher à
ma lecture. Comme un enfant, j'aurais crié : » Encore! Encore!... ^ Tout grandit : périls, ambitions, succès. L'Europe se ligue et l'Europe succombe... Dans cette symphonie héroïque, d'un mouvement furieux, des appels de trompette éclatent, si âpres, si stridents — Austerlitz! léna! — qu'ils nous saisissent aux entrailles...
Encore! Encore!... Et c'est l'adagio poignant de la grande retraite. Sous un linceul de neige, la grande Armée se couche, victorieuse des Russes, et vaincue par Dieu. L'agonie du rêve commence; la bête sublime est traquée. Comme elle se défend! Leipzig! Lutzen ! Bautzen! Mais les chasseurs sont trop nombreux! Le cercle desépieux ensanglantés se resserre... La campagne de France... Douceur de ces deux mots qui rend plus pathétique le désastre !... L'adagio, traversé des éclairs des dernières victoires, s'achève et meurt sur ce sanglot : les adieux de l'Empereur au drapeau de sa garde...
Et puis, pour finale, la folle chevauchée des Cent- , Jours, si folle qu'elle semble déjà une vision d'outre- \ tombe, contemplée par l'œil de RafTet : dernier sursaut des grands morts qui se dressent avant de s'écrouler pour toujours sous le fracas de Waterloo.
Longtemps le rythme souverain de cette enivrante musique m'a poursuivi, m'a possédé jusque dans le sommeil enfin venu, vers l'aube, mais troublé de
VIE DLX HKUKEUX 193
son;jes fî«''vroii\ et «juerneis. Kl maintenant, pour l'avoir ('voqnét', la protli'jioiise histoire, pour mitre laissé entraîner à le faire une fois encore, ce pèlerina;]e au temple de l'ambition et de la jjloire, j'ai senti s'aviver dans mes veines le j)oison du tlésir, dont la vertu s'aflaiblissait... Quelle pauvre, quelle misérable rhose cpi un rœur d'homme!... \.e mien a donc faim et soif des chimères ? Ortes, je ne suis pas assez fou pour attendre l'F'luipirc. . . Il faut pourtant (|ue j'attende encoïc et toujours un je ne sais (|uoi, (|ui n'est peut-être que l'attente elle-même. Le présent, et celuilà surtout (|ui deviail me satisfaire, me lasse et me déçoit. Acclamé, heureux de tout le bonheur (|ue peut espérer sans folie un homme politique de ma sorte, je m'ennuie, et je vais chercher dans l'histoire d'un autre de (|uoi r.illnmer mes ardeurs. Quels sont donc ces désirs, en moi, que je ne puis ni assouvir ni faire disparaître? Ou plutôt, (|uel est donc ce désir sous tous mes désirs.'
6 mai 1901.
Encore un assaut dont je sors victorieux, une interpellation annoncée avec grand fracas comme formidable, et qui s'évanouit en vaines paroles. L'interpellateur retire son ordre du jour, mes adversaires votent pour moi... Ln bel anniversaire!... Car voici tout juste une année, aujourd'hui 6 mai, que je suis président du Conseil.
Nous en sommes venus là, dans notre République cinématographique, d'appeler a grands ministères ^^ et i de considérer avec étonnement ceux qui tiennent bon j un an. Et pourtant!... Un an! A peine ai-je pu me; familiariser avec ma fonction et former quelques pro- , jets... Un de ces jours, on me renversera, et ma place sera prise par un adversaire impatient de démolir mon œuvre. Mais je n'aurai même pas eu le temps de lui laisser quelque chose à démolir...
A cette école, on acquiert vile le mépris du métier parlementaire. Il ne mérite pas ce beau nom de
nu'ticr, (|iii suppose iiuc làclio précise, un travail, iiumhie ou uolile, mais certain, et la soumission de riiomine à ce travail. Pour nous, c'est hien (liflérent. La tàclie à accorn|)lir est si vaste (|u'on peut la rejjarder en prati(|ue comme inexistante; et d'ailleurs, comment s'y intéresser? On croirait (jue nous avons été organisés tout exprès pour riinjjuissance; notre activité s'use en disputes, et nous nous éjtuisons à nous arracher cette forme suprême de l'impuissance qu'on appelle le pouvoir.
Par exemple, j'admire avec quelle fa( ilité un ;jrand pays tel (jue la France se passe de «jouvernement — car le nôtre ou rien, c'est tout un.
Aucun lutmme sensé et un jieu au courant des adhires ne j)eul cslinicr (|iie ce défilé vcrlijjineu.x dincompétences dans di.\ ou douze ministères serve à (|uel(|ue chose; les plus o|)timistes admettent (|u'il n'est pas nuisihle l'A cependant, cela va, en somme : les im|)ùts renlicnl, les trihunaux ju;[ent, l'ordre rè;{ne, l'étranjjer ne nous fait pas la jMicrre; la France vil, enfin. Oui, viainu'nt, c'est admiiahle
Ft moi, depuis un an au comhle de nu's vœux, je préside, étonné, à ce miracle — et cela ne m'amuse même pas.
196 VIE D'U\ HELREL'X
10 mai.
Demain, réception des souverains de Roumanie.
Ils arrivent à trois heures. Dîner à l'Elysée. Les jours suivants, revue, gala, encorie des réceptions, bavardages solennels... Corvées, corvées, corvées!...
12 mai.
Journée morose! C'est pourtant un beau spectacle, que l'arrivée des souverains à Paris par la petite gare du Bois de Boulogne. Le soleil de mai avait fait son devoir; il avait commencé par nettoyer le ciel des moindres nuages, comme jadis, à la caserne, ai'ant l'arrivée du général, nous débarrassions la cour du quartier de tous les papiers qui égayaient de leur blancheur sa monotonie. En dépit dos fumées et des poussières parisiennes, il s'efforçait vaillamment d'être bleu, le pauvre ciel, du bleu clair d'un dolman de hussard, et le soleil lui-même resplendissait de toutes j
ses forces, comme un casque de cuirassier. Vraiment, M que souhaiter de mieux? Les jeunes verdures s'épa- \ nouissaient gaîment, déployaient leurs somptueuses tentures de chaque côté de l'avenue qui montait, bordée de soldats et de spectateurs, vers l'Arc de
Triomphe, posr; de travers là-liaiit, mais toujours majcstupux, ruisselant de lumière et de fjloire.
J'étais arrivé un peu avant l'heure, comme les ronvenanres l'exi^^ent, et sans <|u'()n remar<|u;it beaucoup ma voiture à cocarde; et je m'ennuyais ferme, dans le salon improvisé de la petite gare. Les draperies rouges et or, les tapisseries, les vélums, et le troupeau noir des tt hommes publics « en chapeau haut de forme, tout cela, que j'ai trop vu, me paraissait débordant de laideur morne et de banalité. Pourtant, quand j'étais petit, mon père, lors d'un bref séjour à Paris, me conduisit une fois à l'arrivée du roi d'Angleterre. Taudis qu'au passage du cortège il me soulevait dans ses bras, comme je souhaitais d'être sur la chaussée, sur ce terrain défendu par des soldats et des sergents de ville, sur cette longue bande jaune du paradis terrestre, l'un des hommes heureux (|ui approcjiaient les monanfucs!.. . J'en suis un et même, [ursident du Conseil, pres(|ue le premier d'entre eux... Et voilà... Et il en est ainsi de tout ce cpie j'ai souhaité sur la terre...
Pour me distraire, j'admirais la fraîcheur de senliiiienls du chef de gare (jui manifestait à l'approche du train royal une sincère émotion. Comme il s'agitait, gourmandant son personnel! J'avais envie de lui dire :
u. Tenez-vous donc lran(|uille, mon ami .. il s'arrêtera bien sans \(»us, le train royal, aussi aisément
que les cinquante ou cent trains de ceinture qui s'arrêtent ici chaque jour. Vous êtes, en cette circonstance mémorable, presque aussi inutile que je le suis moimême, et, en récompense de notre inutilité, on nous décorera tous les deux. Car il y aura, soyez-en sûr, de belles décorations roumaines pour tout le monde; les valets de pied de l'Elysée ne seront pas oubliés, et les mauvaises langues prétendent qu'on en donnera aux chevaux de l'escorte... n
Ici, par une association d'idées bien naturelle, je me suis rappelé qu'eu janvier dernier j'avais décoré de Larratin — souvenir toujours pénible et que je m'efforce en vain de supporter plus légèrement. Evidemment, de Larratin est un voleur; mais après tout, on doit en décorer bien d'autres; on en a même vu qui redevenaient députés ou ministres.
Et puis, comment faire? Il a eu le tact de ne rien me demander. Je l'avais déjà recommandé moi-même deux ou trois fois pour le ruban au titre militaire, comme capitaine de réserve. Les bureaux de la Guerre s'en sout souvenus et ils ont cru me faire plaisir en le proposant lors de la dernière promotion. Je n'ai pas osé le rayer; on l'aurait su, cela aurait étonné tout le monde. Il aurait fallu donner une raison, — la raison, — et franchement, je ne le pouvais pas... Bref, j'ai décoré de Larratin; il en a été très content, mais non pas surpris...
Pendant que ma pensée errait du chef de gare à de ^
Larratin, chevalier do la I.éjjion d honneur, le train royal arrivait : présentations, courhettes, banalités considérables. A jjrand renfort d'hymne roumain, de Marseillaise et de coups de canon, les souverains ont fait leur entrée dans notre capitale, acclamés par les badauds. Les badauds de l*aris sont de braves gens; ils savent que leurs acclamations sont inscrites au programme, et ils crient consciencieusement en {honneur de ces h(Mes d'un jour qu'ils ne connaissent pas et qui leur sont indifférents. C'est une manière de dire : « .Vous sommes bien contents de voir tant de soldais, une calèche h si.x chevaux, et cette curiosité (|u'on appelle un roi •
Dans ces monMMit>^-l;i, (|ueb|ucs-iiiis de mes collè;jijes, <eux du .Midi parliciilièi-einent, paraissent gonflés de bonheur et d'orgui'il ; et leurs femmes surtout... Oh! leurs femmes!... Je les envie. .Moi, je l'ai dit, je m'ennuie à pleurer. Peut-être nie plairais-je davantage à ces fêles si j'y jouais un rôle plus illustre, par exemple celui du pi(|ueur de l'Klysée, qui trotte en tèle du cortège, si beau sf)as sa peiiiii|ne et sa veste bro<lée, si beau dans sa culotte blanche On le regarde plus (|ue le roi. On l'admire. I.e c(eur des femmes bat pour lui... .Mais c'est lini, je suis trop vieux... Jamais je ne serai le piqueur de l'Kljsée .
\ 22 mai.
Je suis averti qu'une nouvelle campagne se prépare contre moi. Encore! Toutes les trois semaines, alors? C'est beaucoup. Au début, on me laissait à peu près tranquille; on m'aurait toléré six mois. Mais plus d'un anl... Ils sont indignés. Je leur fais l'effet d'un monsieur mal élevé (|ui, dans une conversation, garde trop longtemps la parole, et on ne sait comment l'interrompre, lui faire comprendre son inconvenance... Voyons, la vie est courte, et il y a neuf cents parlementaires. Si une équipe s'éternise au pouvoir, faudrat-il donc que tous les autres y renoncent!... Ils me regardent avec effroi manger ma grosse part du gâteau. Us me crient : v. Alais c'est de la gloutonnerie! Il n'y en aura pas assez pour tout le monde!... »
Bien entendu la fureur est grande, surtout chez mes amis à qui je barre la route. Dans mon parti même, un petit groupe d'envieux et d'arrivistes acharnés ne se lasse pas de comploter ma perte. La prochaine bataille se livrera sur les nouvelles taxes douanières. Là sera le prétexte avouable.
Mais, en même temps, pour me discréditer, pour me dégoûter surtout, on essaie.de me compromettre dans le scandale de la banque Merson et Xatlier. Deux de mes attachés de cabinet, que je \iens de congédier,
avaient partie liée avec les escrocs. Ils auraient agji pour mon compte... Je me serais laissé corrompre... J'aurais joué à la Hourse par leur entremise et sous un fau.x nom... Pendant une courte période où j'assurais l'inlénm des I''inauces, j'aurais vendu, fort clicr, deux autorisations d'émissions... On raconte sous le manteau (jue j'ai une vie scandaleuse, je ne sais combien de maîtresses et des enfants partout. On fait circuler deux ou trois vieilles lettres écrites à Jenny. Knfin toutes les saletés, toutes les ordure.s. Je serre tous les jours, a la Chambre, la main des bandits «jui ont machiné cela, et je ne peux môme pas m offrir le plaisir de leur casser la li;jiire...
Oh! cela n'ira j)asjus(|u'à la tribune! On s'en tiendra aux conversatiotis, aux potins de couloirs et de salles de rédaction; à peine quelques allusions dans d'infâmes petites feuilles. Mais on espère créer autour de moi une atmosphère irrespirable, m'écœurer, lasser mes amis. Kt aussi, c'est une manière de dire : «iAllons, pourquoi vous obstiner?... Retirez-vous donc... On vous laissera tranquille... •' Aimable chanta;;{e.
Paul est malade, un commencement <le rou;[eole.
I,e débat sur les taxes se présente dans d'assez mauvaises conditions. I,a rommissidu s'est prononcée
202 V 1 E D II i\ H E U R E U X
contre moi, à une seule voix de majorité, il est vrai. Les socialistes me combattront à outrance, naturellement; le centre et la droite me soutiennent franchement, trop franchement, ils me compromettent. Ces gens-là devraient se contenter de voter, sans faire de grands articles dans leurs journaux pour expliquer leurs votes et m'écraser de leur sympathie. . . A gauche, beaucoup de flottement.
La rougeole de Paul suit son cours. Forte fièvre.
On m'affirme que la campagne contre moi est menée en sous mains par Laroche, mon propre garde des Sceaux, qui ambitionne ma succession. Charmant!
28 mai, deux heures du matin.
Je suis inquiet de Paul. Sa rougeole, d'abord bénigne, parait tourner assez mal. Ce soir, en rentrant d'une réunion, j'ai trouvé sa mère affolée; depuis deux heures il délirait, il ne la reconnaissait plus. La fièvre dépassait 40 degrés. Le pauvre petit, si agité dans son lit, les yeux tantôt hagards et tantôt suppliants, faisait pitié. J'essayais de le calmer, je l'embrassais, mais il ne me reconnaissait pas non plus.
VIE DII.V HEURELX 203
Nous avons envoyé chercher le docteur. Il était au théâtre; nous l'avons attendu jusqu'à une heure du matin. Il n'a pu d'ailleurs nous rassurer qu'à moitié; des complications inattendues se sont pioduites du côté du cerveau. Ses drogues ont un peu apaisé Paul, qui a fini par s'endormir.
J'ai fait venir une <{arde, mais Elisabeth ne veut pas quitter le |)elit un instant. Le docteur demande à voir Lapeyre et Bourdel en consultation ; il les amènera dans la journée.
2S mai.
La consultation a duré une grande heure. Ces messieurs ont fait chacun une conférence et se sont retirés fort satisfaits les uns des autres, sans nous avoir rien dit de précis. Ils ne paraissent pas croire à un danger immédiat. Cependant la lièvre est toujours terrihle : 41" 2/10 ce soir, «'t un délire intermittent, qui est pour nous |)lus cruel (|ue tout le reste. Le pauvre petit parait souffrir iiorrilth-nuMil, il nous tend les mains, il pousse des cris de terreur, il nous supplie de l'arracher à des périls imaginaires. Kn vain je |ui parle, je le caresse, je le prends dans mes hras, il me rejiousse en disant : .. Laissez-moi!... Vous n'èles pas mou petit papa... " Alors je me sauve dans ma chambre, je ue peux |)as le voir souffrir ainsi.
Cependant, je ne veux pas me laisser abattre, il faut que je commande à mes nerfs. Pendant que la maladie et l'inquiétude sont à mon foyer, mes ennemis travaillent. Je ne parle pas des accusations de corruption ; ces choses-là sont plus désagréables que dangereuses; il faut s'y faire, voilà tout. Mais mou projet de remaniement des taxes sur lequel je suis bien forcé de poser la question de confiance — je me suis trop nettement engagé envers les Etats-Unis — rencontre une opposition grandissante.
Mes partisans commencent à s'effrayer. L'attitude de Laroche, au dernier conseil de cabinet, a été plus qu'équivoque. S'il n'a pas lui-même machiné toute l'affaire, il a certainement agi en dessous. Plusieurs de ceux qui me combattent ouvertement sont de ses amis personnels. Je me demande si Dargeau n'est pas d'accord avec lui. Dargeau passe sa vie à trahir les ministères dont il fait partie.
Je ne crois pas cependant qu'on puisse me renverser mardi. Je compte sur 80 voix de majorité. J'ai commencé à préparer mon discours. Mon imbécile de chef de cabinet, que j'avais chargé d'envoyer une note à la p^esse,^ l'a rédigée avec une rare stupidité. Tout ce qu'on ne fait pas soi-même...
Le débat se terminera sans doute le jour même. Fulbert s'est inscrit, au nom du parti socialiste. Celuilà braillera deux heures dans le vide. Le plus à '■ craindre sera le venimeux Touraine — sans compter
VIE DUN HEUKEUX 20i
ceux (jui s<' n'servonl jioiir la fin, pirts à me soutenir ou à m'étrangler, selon la huirniire do la discussion.
29 mai.
Elisabeth est très inquiMe de Paul. Je crois qu'elle exajjrro. (iepcndanf la liôvre ne tombe pas. Les médecins balouillenl, cban^jent d'avis doux fois par jour. Vous avons fait venir Estrade et Duroc ; ce sont tous des àues bâtés. Il est certain que Paul a beaucoup changé; sa petite fijjuro est effrayante à voir. Le délire ne le quitte presque plus. .Mais, pour les enfants de son Age, le délire ne sijjnifie pas ,qrand 'chose.
Je luis cetlo chambre do malade oii jo uo, sers à rien, mais rin(|iiiolii(le me poursuit cl entrave mon travail. Pendant ce tomps-là, bien entendu, les autres ne désarment pas. Le bon Mildioti, (|Mi nio voit tracassé et on mauvaise forme pour une si rude bataille, aurait voulu faire ajourner le débat. Il me sufliiait de dire (|ue jo suis souffrant. J'ai refusé, dette démarche serait interprétée comme une reculade; ils croiraient que j'ai pi ur.
On crie sous mes fenêtres une feuille i<[noble où je suis traîné dans la boue et aujourd'hui, comme je soj'tais avec le docteur, un camelot est venu me mettre ma caricature sous le nez... Enfin, demain je les aurai abattus, balayés avec leurs ordures...
30 mai.
Paul va mieux. Le docteur n'ose pas encore affirmer tout à fait qu'il est hors d'affaire, mais je ne veux pas en douter. La nuit a été meilleure, presque ] bonne. La fièvre a diminué. Il paraît moins soufi'rir. Il ne délire plus. Il a dormi cinq heures assez paisiblement. Sans doute il est épuisé, il peut à peine parler, à peine ouvrir les yeux... Mais il se refera vite, il est d'une bonne fabrication! Nous arrangerons cela avec le grand air, la mer, la montagne, tout ce qu'il faudra.
Délivré de cette inquiétude, j'aurai l'esprit plus libre pour me défendre demain à la Chambre. Je me sens plein d'entrain et de verve. Je crois que je vais être éblouissant.
Presseval, 10 juillet.
Alon Dieu, comme je me sens seul et angoissé, ce soir...
Ma maison vide retentit tristement du bruit de mes pas, et semble me dire :
« A ton tour, maintenant... J'ai vu passer tes aïeux, ceux même que tu n'as pas connus... J'ai vu naître et
VIE DL \ IIEI REl X 207
mourir U'S grands-parents et tes parents... In joui- (ii m'as amené ton enfant; et voici déjà qu'il est mort... Et toi, (|uand t'en iras-tu? ^
J'ai retrouvé ici une photographie de Paul, deux ou trois petites lettres de lui qui traînaient sur mon bureau, ses jouets et son livre d'images préféré, un hel alhiiin sur l'Alsace. Je voudrais faire jaillir une llamnie de ces tisons refroidis. Mais la mort j)rend deu.x fois rcu.x qu'elle a choisis; d'ahord eux-mêmes, et puis leur ombre, (|u'elle avait paru nous laisser et (|ui va s'eiraçant peu à |)('u.
Pauvre petit! Ouil est loin de moi maintenant! [ne sorte de remords humiliant se mêle à son souvenir et me hante ce soir...
(]lia(|U(' licnre de (('lie jouriK'c (|ui l'a vu mourir m'apparait iicUe et cruelle... I<es derniers mots que j écrivais sur ce cahier, je les relisais tout à l'heure : « Paul est hors (ra(f;iire. « Commenl m'élais-je laissé trom[)er [)ar la ruse coiitumiric du mai.'' On dirait qu'il s'arrête un instant et reprend haleine avant d'abattre sa victime. Les bonnes femmes le savent; elles appellent ce répit su|)rême ^^ le mieux de la fin ^ . .liais le (Idclciir liii-mênic semblait encourager mon espoir; ma femme se croyait exaucée à force de prières. (!('|)endaiil, au moment où je suis sorti pour aller à la (iliambre, l'exlrême l.iiblesse de Paul aurait (lu m'.ilarnier.
Je me rappelle (|ue jarriiai au Palais-ilourbon
208 VIE D'UX HEUBELX
presque joyeux. Il y a deux êtres en nous, l'homme public, et l'autre, l'être intime, celui qui aime et qui souffre. Ils sont ennemis. Ils s'arrachent l'existence par lambeaux, comme une proie. A ce moment-là, l'homme public, l'homme d'action, celui qui n'a pas le droit d'avoir un cœur, reprenait en moi brusquement le dessus. Je ne songeais qu'à me battre, comme je sais le faire, sans pitié.
Je trouvai la Chambre hésitante, incertaine. On avait mis à profit mon inaction des derniers jours. J'étais entouré d'une atmosphère trouble. Mes amis prenaient trop de soin de me réconforter. D'autres me serraient la main ostensiblement, avec l'air de dire à la galerie : "Voyez comme je suis courageux!... Je serre la main de cet homme perdu... •) Dargeau et Laroche n'étaient pas là. Il y avait dans les tril)unes un entassement de mauvais augure; trop de femmes élégantes : le public des grands jours, des corridas de muerle. Je croisai dans les couloirs deux journalistes qui causaient sans me voir : . Oui, il parle bien, disait l'un, mais nous allons voir comment il défendra sa peau. « Tout cela m'énervait, m'excitait, et je ne pensais plus qu'à ramasser toutes mes forces pour combattre. C'était déjà répondre aux sournoises' manœuvres que de leur opposer un visage souriant et calme, de plaisanter haut et gaiement dans lesgroupes.
— Eh bien, et Paul? y a-t-il encore un peu d'es-'
VIE DLN HELREUX 20»
poir? me demanda avec une fiyure d'enterrement ce Iton Mildiou, toujours en relard d'une page.
— Mais, très bien! Il est liors d'affaire! Aucune incjuiétude! \ous nous sommes affolés beaucoup trop vite...
Je nie donnais confiance à moi-même par ces propos. D'ailleurs si j'avais paru préoccupé, qui donc n'aurait pas cru (jue je tremblais devant l'interpellation? \'i mes c(dl('<jnes du ministère, ni mon j)arti, ne m'auraient pardonné d'aller sur un terrain avec une mine défaite. Je ne m'appartenais plus. J'étais tout à mon rôle.
Fulbert, le premier, parla intarissablement, sans grand profit pour personne. Quand il drapait d'images somptueuses des vérités de la l'aiisse, il recueillait des applaudissements sur tous les bancs; (|uand il venait au.\ clioses précises, comme il était exagéré et maladroit, il se trouvait réduit aux cent battoirs socialistes. Il s'arrêta au bout de dcu.x lieures. Je redoutais davantage les perfidies de Touraine. Celui-ci fut odieux. Il commença par un .. simple exposé des faits , (lit-il, mais si habile, d'une si subtile mauvaise fdi, (|ii(' je sentais le lioiitc s'iiisiinier dans les es|)rils de mes meilleurs amis. De banc en banc, les applaudissements gagnaient et entamaient les rangs de la majorité. J'attendais toujours (|u'il laissât échapper un mol imprudent, pour couper son discours d'une inlerni|)linu tranchante; mais il se gar-
dait des affirmations trop nettes, se bornant à des questions, à des raisonnements, à des insinuations, m'enveloppant de son filet, comme un rétiaire, afin de m'égorger ensuite à terre, et sans danger.
Je commençais à m'impatienter. Je décidai de prendre la parole tout de suite après lui, pour détruire l'effet de son discours.
Il parlait depuis longtemps déjà quand mon secrétaire, qu'on avait appelé de chez moi au téléphone, vint me dire que les nouvelles de Paul n'étaient pas bonnes; que la fièvre n'avait pas repris, mais que l'enfant était très faible : une piqûre de caféine l'avait un peu remonté.
Juste à ce moment, Touraine descendait de la tribune, et le président disait : a La parole est à M. le président du Conseil. -^ Il y eut sur toutes les travées un mouvement de surprise et de curiosité. Des têtes se tournaient vers moi. Çà et là des rumeurs montaient. Un de mes collègues, très nerveux, me dit : tt Qu'attendez-vous?... Etes-vous souffrant?... « D'un brusque effort, je chassai l'image qui m'obsédait, l'image de la chambre du petit malade. Je repoussai comme à coups de poing mes inquiétudes avec des réponses i)rutales : •<■ Il est bien naturel que cet enfant soit faible!... Elisabeth s'affole toujours!... Le docteur est là... i^ Je leur en voulais de me troubler en un pareil moment.
Cependant, je ne parvenais pas à rassembler mes
pensées. Mes premières phrases n'avaient aiu une prise sur l'assemblée. On m'écoutait mal. Le président fut ohligé de réclamer le silence. Alors je me ressaisis Lue fois de plus, je redevins l'homme public, le lutteur. La défense que j'avais préparée m'apparut en pleine lumière. Je me passionnai pour ma cause. Le carré de mes adversaires irréductibles gardait un silence farouche, mais la masse se laissait émouvoir. Je sentais mes arguments entrer dans cette pâte molle. Je ne pensais plus à Paul d'une façon précise, je ne voyais de sa maladie <|ue la peine r[u'elle me faisait, et la conscience (|ue j'avais de la cruauté de ma situation ajoutait au pathétique de mon discours. .Moi (|ui suis surtout un dehatcr, un avocat d'affaires, |)uissant par la logicpie et la clarté, et (jui ai souffert de n'être que cela, — chose horrible k dire! je ressentais pleinement, pour la [iremiére fois peut-être, la joie enivrante de l'éloquence.
Cette excitation tomba bientôt, quand j eus regagné mon banc. Après une belle ovation, deu.v salves d applaudissements rejaillissaient des gradins, et, autour de moi, je ne voyais que des mains tendues. On descendait de travées lointaines pour me féliciter : .. \ ictoire gagnée! Victoire gagnée! i> me disait le bon Mildiou, rayonnant. Sa vue me rappela Paul tout d'un coup, et je lui dis :
— Tu sais qu'on m'a téléphoné de mauvaises nouvelles? Va donc voir s'il y en a d'autres...
Il partit précipitamment, mais ne revint pas aussitôt. La discussion reprit, confuse. Deux orateurs étaient encore inscrits. Ils venaient piétiner inutilement dans le débat, ramasser des arguments dégonflés et déchirés, dont on s'était lassé. Le jeu des ordres du jour commençait. Je voyais des feuilles blanches circuler sur les bancs et se couvrir de signatures; on me soumettait des formules.
Quand Mildiou revint, je l'avais un peu oublié. Sa grosse figure portait une expression si navrée que je ressentis soudain autant de crainte que d'irritation contre lui.
— Qu'est-ce qu'il y a encore?... On continue à s'affoler là-bas?... Ils devraient pourtant comprendre que j'ai besoin de tout mon calme...
Je ne pensais qu'à moi. Il me répondit humblement :
— Ton fils ne va pas mieux...
— Pas plus mal?
— Il s'afiaiblit toujours. Le pouls se ralentit...
— On ne lui fait donc pas de piqûres?
— Mais si... Le docteur ne le quitte plus... Ta femme te fait demander d'aller là-bas, dès que tu pourras... Le petit te réclame. Il veut absolument te voir...
— Enfin, il n'y a pas de danger immédiat... imminent?
Il hésita, puis, sans répondre directement à ma question :
VIE l) L'.V HEIREL'X 213
— On a appelé un prèlie...
— Lu prêtre?
Celle fois je tremblai. Klisaheth n'aurait pas mandé un prèlre on mon absence, si le péril n'avait été extrême. Eu même temps j'éprouvais une gêne d'entendre annoncer là, daus ce milieu, dans cette Chambre où je représentais la laïcité, celle concession (|ue je faisais, comme lanl d'autres pourtant, aux croyances de ma femme. Ce ne fut qu'un éclair. Une autre pensée l'emporta : revoir l'aul, le retrouver vivant encore... L'idée insensée que je pouvais le défendre...
— J'y vais, dis-je à Mildiou.
Comme je me levais, un de mes collègues me retint par le bras. :i Vous allez partir sans répoudre à Touraiue? « Eu effet, Touraine était remonté à la tribune, et, daus un dernier effort, essayait d'arracher à la Chambre le vole d'un amendement (|ui ruinait mon projet. Mon collègue insista :
— Il embrouille tout!... La moitié des députés voteront sans comprendre... Il faut lui ré|)()ndre. . . .Au uioins (|nel(|iies mots. . .
Je jetai à .Mildiou :
— Va téléphoner (|ne j'arrive. . . Vile... Fais avancer une voiture daus la cour... El puis téléphone aussi à Duroc... à Estrade... Dis-leur d'iiller là-bas immédiatement. . .
Debout devant mon banc, j'attendais fébrilement que Touraine eût Uni. Il ne se hâtait pas, déployant
tout son art d'obscurcir les questions. Et, à l'entendre miner avec ses sophismes perfides l'argiimentationque je venais d'édifier, la passion de la controverse me reprenait, l'àpre désir d'avoir raison... Quand il fut enfin redescendu dans l'hémicycle, je lui répondis durement, entraîné par cette sorte de rage qui nous saisit tous dans de pareils débats; excité par les Applaudissements de ma majorité reconquise, je m'attardai à la tribune...
Un peu plus tard, sans attendre le vote, je quittais le Palais-Bourbon. A la porte, on m'avait remis une lettre que ma femme venait de me faire porter — une seule ligne :
« Si vous voulez revoir Paul, venez vite, il vous appelle, y
A toute allure mon automobile regagnait la place Beauvau. Angoissé, les nerfs crispes, je voyais fuir les quais, le pont Alexandre... Je gravis en courant l'escalier, j'entrai dans la chambre de Paul. Les médecins étaient partis. Elisabeth, prosternée au pied du lit, sanglotait.
Et je compris.
Pauvre petit Paul! Je me soutiens que ses baisers et ses larmes m'avaient donné la seule douceur que j'aie goûtée pendant cette longue maladie où je me croyais perdu. Et moi, je n'ai rien fait pour l'aiderdans le grand passage — rien — pas même abrégé mon discours...
Oh! cruauté de la politique, laideur de l'action et du désir passionné qui hroie tout... J'ai triomphé de mes ennemis, je suis toujours président du Conseil. Et qu'est-ce que cela fait à mon enfant, dans la grande épouvante inconnue, dans le noir éternel où il est tomhé?...
25 juillet.
Le silence et la solitude de Presseval, après les tumultes de la Chamhre, ont quelque chose de funèbre. Ces tumultes, je ne sais pas si je les hais ou s'ils sont, à force d'hahitude, devenus nécessaires à mon organisme. Ils ont ceci de hon, ou de mauvais, qu'ils m'empêchent de penser, et la pente de mes méditations va invinciblement à la tristesse, à une sorte d'analyse impitoyable qui détruit mon goût de vivre. Pounjuoi raisonner, après tout? Ce goût de vivre, c'est peutêtre la seule réalité...
Klisabelh, toujours souliVaute, mais |)lus accablée , encore et épuisée depuis ces dernières et douloureuses semaines, a été envoyée en Suisse par les médecins. Sa mère l'a suivie là-bas.
Dans (|uel(|nes jours, j'accompagnerai le Président de la Répulili(|ue à Copenhague, puis à Amsterdam. Et nous nous promènerons avec notre troupe de diplomates, d'ofliciers et de parlementaires, et notre
attirail de phrases pompeuses et de formules protocolaires, un vrai bric-à-brac de comédiens en tournée. J'en suis las d'avance; mais que pourrais-je faire dont je ne sois déjà las?
A bord du Courbet, août.
Ce qui me distrait le plus dans cet ennuyeux voyage, c'est d'observer mes compagnons, les parlementaires. Ils s'épanouissent et s'enflent à l'idée de voir des monarques qu'ils croient traiter d'égal à égal.
— Qu'est ce qu'un roi, dans une monarchie moderne? me disait un de mes collègues. Un inutile. Il est là pour la parade; au lieu que nous décidons. Un l'oi, c'est un peu moins qu'un député, en somme...
Imbécile ! si tu le pensais vraiment, tu ne serais pas si fier de le dire.
Mildiou, qui prend tout au sérieux, se préoccupe des conséquences politiques du voyage. Il est obsédé de cette idée que nous travaillons pour la postérité. Je l'exhorte en vain à plus de modestie.
— Voyons, Mildiou, de tout ce que nous faisons, que restera-t-il?
— De grands souvenirs.
— Oui, des histoires à raconter aux jeunes qui les écouteront en étouffant des bâillements...
Je lis trouve tous vaniteux. Chez les plus désabusas, le pessimisme ne va pasjusfju'à se voir tels qu'ils sout. .Mais je ne les crois pas tri-s mccliants, à l'état ordinaire, ni plus hètes, ni plus malhonnêtes (|ue d'autres. Pourquoi donc sont-ils — sommes-nous — entourés de tant de mépris rancunier? Probablement parce que la carrière politi(|ue devrait être un apostolat. Klle en a les prétentions, les privilèges et le vocabulaire; nous ne buvons pas un bock à la buvette sans faire admirer notre dévouement h la démocratie. Alors, l'égoïsme, l'arrivisme, en chacun de nous, paraissent particulièrement répugnants, beaucoup plus que chez un brave homme qui n'a jamais prétendu sauver la France, en faisant des écritures ou en vendant du saucisson.
Août.
.l'entendais ce matin Lahire parler marine avec nn lieutenant de vaisseau (jui lui montrait notre infériorité en lace de I Angleterre, de r.Allemagne et des Ktats-Unis. C'était assez navrant d'ailleurs, car nous avons dégringolé si vite! Et nous continuons... Lahire était d'abord assez décontenancé. Hientùt, il se lança dans une longue tirade, ébauchant des plans de réformes, jonglant avec les millions et les cuirassés. Après (|M()i, il s'en alla rassuré. Quand un i^arlenien-
218 VIE D'UN HELREUX
taire a bien parlé d'une réforme, il croit qu'elle est réalisée.
Presseval, 25 août.
Ouf î J'en ai fini avec les tournées royales et présidentielles. J'achèverai les vacances ici... Tant pis si ma solitude est une conseillère morose! Il y a des moments où le cabotinage journalier m'est odieux et j'éprouve le besoin de regarder en face la vérité. — C'est une joie qu'on paie cher, comme toutes les choses rares. — D'ailleurs, il faudra que je me dérange encore pour présider un congrès, inaugurer ï une statue de Pasteur, une autre de Diderot, et puis celle d'un imbécile inconnu qui faillit, il y a quelques siècles, être brûlé comme hérétique. Nous , sommes très braves, aujourd'hui, contre l'Inquisition.
Ferai-je encore longtemps ce métier? L'idée m'obsède depuis quelque temps de me retirer, de quitter ce chemin pierreux et poussiéreux où je m'ennuie et qui ■ ne mène nulle part. Je laisserais la place à de plus ) avides. Cela leur ferait tant de plaisir! jÊ
Septembre.
I ne dé pèche de Suisse m'a appris hrusjjuement la niorl d'Elisahetli. Klle n'aura donc survécu à l'aul (juc quelques mois. Comme elle ne parlait jamais d'elle, je ne la voyais pas s'en aller doucement de consomption et de phtisie. D'ailleurs, les médecins s'y sont trompés aussi. Ils en étaient encore à confronter leurs diagnostics et a comhiner des régimes ([uand elle s'est éteinte, un soir. Kt nous l'avons enterrée cette semaine.
J'ai vécu douze ans auprès d'elle sans la connaître; elle m'a (|uilié avec le (ils qu'elle m'avait donné. Où sont-ils maintenant?
(lelle-là n'a pas eu sa |)art de houlieur sur la terre. Elle ne paraissait pas la chercher; je ne songeais pas à la lui olirir. J'ai relu avec un malaise les pages ironiques (|ue j'écrivais sur elle il y a quelques années. Je l'avais choisie pour épouse; elle a fait tout son devoir d'épouse envers moi qui ne lui donnais rien. De (|uel droit lui ai-je imposé ce sort injuste?
Que d'égoïsme dans ma vie !... Moi, moi, toujours moi... Je ne pense (|u"à moi; il n'y a (]ue moi (|ui existe pour moi, et de ce moi je suis écœuré.
l'ill
27 février 1902.
J'ai prononcé ce soir, devant un comité de commerçants qui représente je ne sais trop pourquoi la République, l'habituel discours-programme qui précède les élections.
Je n'en avais pas le droit, car, dès maintenant, j'ai résolu de m'en aller. Mais de difficiles négociations -sont engagées avec l'Italie au sujet de la Tripolitaine. Une crise intérieure pourrait avoir en ce moment des conséquences fâcheuses. On ne manquerait pas de remplacer Dumaine, l'un des rares ministres des Affaires étrangères qui sachent à peu près leur métier. Tout le travail fait serait à refaire. J'attendrai la fin des négociations, mais ma décision, que je n'ai confiée encore à personne, est irrévocable.
A quoi bon prolonger une expérience depuis longtemps concluante? La vie politique m'a déçu, et d'autant plus que les circonstances m'ont comblé. J'espérais y trouver une raison de vivre, une discipline qui
s'imposerait à moi de rexiériciir. .le n'y ai relroiivé (|ue moi-m«MTie, avec mon àprelc et mes soudaines lassitudes.
Il y aurait peut-être dans ma carrière de quoi satisfaire ma vanité, mais la vanité ne me conduit plus.
Quinze ans de vie publique resteront concrétisés à mes yeux dans celte dernière séance où je défendais nioii porlefeuille pendant (juc mon fils mourant m'aj)pelail en vain. Au retour de la Chambre, tandis (|ue je pleurais en baisant ses petites mains «jlacées, on me téléphonai l de là-bas ma victoire, plus de cent voix (le majorité, et je tremblais de honte de l'avoir désirée.
Je ne désirerai plus rien de semblable. Dans (jnelques jours j'aurai démissionné.
J'approche de ma cin(|uantième année. Ma \ie, si elle dure ce que doit durer une vie d'homme, n Cst donc pas litiie encore, et poiirlaiil il l'aul (|iie, de fatijjue et (reiiiiui, je tire le rideau sur la pièce (jui se joue.
Mes collègues, (juand ils sauront que j abandonne la partie eu |)leiu succès, se diront : ■• Celui-là n'était pas bien ambitieux. Ils se tromiieron t : je l'ai été plus (lu'aiuMin d'eux. C'est pour l'avoir été trop (|ue je les quitte. Je leur demandais plus (|u'ils m* |teuvent donner.
■2'22 VIE DU\" HELRELX
5 mars
Maintenant que je suis résolu à m'en aller, je n'ai plus rien à ménager. Mes amis s'étonnent de ma désinvolture et de ma brutalité. On dit que je mène la Chambre à la cravache. Il faut croire qu'elle aime ' cela, puisqu'elle ne me renverse pas, et que mon ministère aura été l'un des plus longs de la République.
Moi, je n'aime pas ce vilain jeu. Pendant quelque temps, il m'a possédé assez fortement pour ne pas me laisser le loisir de m'interroger. Je n'étais pas heureux, pourtant, mais je consacrais toutes mes forces tendues à gravir les durs barreaux de l'échelle qui devait monter au bonheur. Or, me voici tout en haut, et que faire? User les jours qui me restent à défendre ma ] place, en être précipité, y grimper pour en redescendre et y remonter encore, attendre enfin l'ultime vieillesse dans cette occupation ridicule et misérable?
Xon, je ne me cramponnerai pas à mon hochet"î comme cette vieille ganache de Ranagran qui, à' soixante-treize ans, n'a pas encore trouvé de meilleur passe-temps que de renverser les ministères, et, à moitié démoli lui-même, poursuit avec une rage sénile> sa besogne de démolisseur. S
VIE D U\ MEl HEUX .223
8 mars
Mildiou, à qui je m'ouvre très secrètement de mon projet, est tout à la fois ahuri, scandalisé et inquiet. Mais raluirissonient domine.
— .Mais enfin, j)Our(|uoi te retirer? l'ourcpioi? Je t'assure (|ue ta situation est excellente. Jamais tu n'as eu ta majorité mieux en main.
Il s'obstine à situer ses raisonnements sur le plan politique Je lui parle pliilosopliie, il me répond straté;]ie parlementaire. .Au fond, il ne me croit pas. Ce n'est pas (|u"il i;}n(>rc le maniement des idées générales Au < oiitraire, il le connaît trop. Il est habitué, comme nous tous ici, à s'en servir j)our masquer des desseins très particuliers. Aussi, quand je lui parle de mon ennui, et du vide de mon àme, il cherche à me faire avouer la a vraie raison n .
— Est-ce (|ue tu crois (|ue les élections seront mauvaises?
— Mais non, mais non, il ne s'ayit pas de cela...
Il se lait, cl je devine (|U(' sa pensée va chercher autre chose, de plus difficile à dire, et que je n'oserais pas lui conlier : (|uel(|ue jietit scandale prêt à éclater, une vilaine histoire de femme ..
Cependant, se prèlanl par habileté ou par indulgence à mon jeu, il couseni, pour un instant, à se
224 VIE DtN HEUREUX
placer sur le terrain des principes. Et il produit solennellement l'argument suprême, celui dans lequel se drape un parlementaire chaque fois qu'il a quelque place à accepter, de l'argent ou de la « gloire « à encaisser :
— Un homme politique se doit à son parti et à ses idées.
Ah! non, pas cela! Pas cette hypocrisie suprêmel Que d'autres se donnent le change à eux-mêmes, et à force de vanter leur dévouement à la Patrie et à la République, finissent par y croire... Tant mieux pour eux! La vérité est qu'on n'entre pas au Parlement pour servir des idées, mais pour f- arriver i^ . On se fait député de même qu'on se fait architecte ou médecin, et les architectes ne sont pas poussés par l'amour des maisons ni les médecins par l'amour des malades.
Quant aux convictions des partis, le hasard les leur donne comme il donne aux enfants dans leujs jeux le rôle de gendarmes ou de voleurs. Ils en auraient tout aussi bien pris d'autres, et ils en changent à l'occasion, comme les enfants changent de camp.
16 mars.
Toujours des interpellations, des intrigues et dej sales petits complots. Comme on me le dispute, cet osj
que je ne voiix plus ronger!... La raison de patriotisuu* (|ni me retient en ce moment à mon poste devrait leur commander de m'y laisser. Alais rien ne trouve grâce devant leur ambition harjfneuse. Ils tueraient bien la France pour faire voler un ordre du jour.
Il n'y a j)as de beauté dans l'existence parlementaire. On commence en rêvant des batailles épiques de la (Irande .Armée, on finit j)ar clierrlier la ;jloire douteuse des luttes à mains plates et des combats à coups de poing. Encore les nôtres ne sont-ils pas trop loyaux; on y triomphe par des crocs en jambe et des couj)s défendus. Kt (juand on défaille de lassitude et de dégoût, il faut continuer tout de même, atta(|uer, feindre, battre l'estrade devant un public sans pitié.
21 mars.
Je ne connais j)as de plus odieux sup|)lice que de porter en soi une pensée <»n une émotion (|ne tout semble vouloir à cbaciuc in.stant vous arracher. Depuis le matin et tout le jour, les gens, les journaux, les tracas me harcèlent; il faut répondre à tous, décider, ordonner, el par-dessus le marché nif livrer «mi sjiectacle dans la «omédie officielle. Enlin la nuit \ient; l'insupportable représentation se poursuit encore aux lumières, jus(|u'à ce que, de guerre lasse, les acteurs aillent se courher. Vers une heure, la nuit silencieuse
226 VIE D'UItf HEUREUX
m'appartient. Je suis tellement excédé que je me retrouve à peine moi-même...
. . . Maintenant, que la nuit se déroule et s'achève ! . . . Je suis tout au souvenir qui me bouleverse.
Hier soir, au dîner de l'Elysée, en l'honneur des souverains de Danemark, je me trouvais à côté de Louise Dargeau. Auprès d'elle, un ministre danois qui ne parlait pas le français, à ma droite une noble Danoise non moins ignorante de notre langue, en face de nous, la large table luxueusement encombrée de fleurs rares et de figurines de Sèvres, nous isolaient du reste du monde. Eu sorte que, dans cette vaste et banale salle des fêtes, illuminée, bruyante, je goûtai tout de suite le contraste et la douceur d'une intimité préparée pour elle et pour moi par une Providence complice.
Quand je m'assis auprès d'elle, ma première impression fut que je m'évadais des conventions du monde officiel, et même si je n'avais pas dû lui parler, ni la voir, j'aurais été heureux de la savoir là. Elle n'a jamais cessé d'être pour moi supérieure au genre humain. Lorsque, déçu par les hommes ou les événements, je me console et me complais dans un universel mépris, toujours elle est exceptée de la sentence.
Comment moi, qui suis si avide de bonheur, n'ai-je ' pu lui en vouloir jamais de m'avoir infligé autrefois une si atroce souffrance? Je la fuyais cependant, d'abord
VIE D'IX HELKELX 221
pour me guérir, ensuite pour me livrer tout entier à l'action, sans retours mélancoliques sur une triste aurore. J'ai même cru l'avoir oubliée. Et quand je la retrouve, je sens aussitôt paI()itor on moi ma jeunesse qui ne veut pas mourir.
Elle est plus belle encore (|u'elle n'était à Verceil, d'une beauté ])lus harmonieuse et plus pleine, plus rayonnante, d'une beauté parfaite. La vie a ralenti ses gestes et sa démarche, et maintenant la sérénité triste de son visage, jadis si mobile et si joyeux, lui donne une émouvante majesté. .\on loin de nous, la jeune reine de Danemark, cliétive et pâle, peu exercée encore en son métier, répondait, en souriant d'un pauvre sourire fige, aux banalités du Président. Tout en elle révélait la gêne et l'application à un devoir difficile : l'honnête désir de se hausser jusqu'à sa fonction. IVut-étre se trouvait-elle intimidée de visiter une ré[)ubli(|ue et s'efl'rayail-elle des exigences mystérieuses du protocole démocratique? Je ne sais; mais je comparais sa contrainte à l'aisance de Louise, dont les moindres gesles dégageaient tant de noblesse simple et tant de grâce, et je j)ensais : ti Celle-ci est vraiment la reine. «
Je ne le lui dis jias, d'ailleurs. Je I ai troj> aimée pour lui faire une cour banale. Et puis, belle comme elle est, elle doit marcher sur une jonchée de compliments. A (juoi bon me mêler aux diseurs de fadaises? J'aime mieux rester à l'écart.
Elle me parla d'abord de mon double deuil. Elle connaissait un peu Paul; il avait fréquenté quelque temps le même cours que sa petite fille. Elle se souvenait bien de lui; elle évoquait avec des mots justes et délicats sa petite figure toujours grave, ses yeux profonds, interrogateurs, et son esprit rapide et primesautier. Déjà en l'écoutant, je m'étonnais de la sentir si proche. D'ordinaire, les paroles sont un tel écran entre les cœurs! On parle comme on s'habille : pour se cacher. Et surtout quand il s'agit de sentiments profonds et douloureux comme ceux-là, on n'y fait allusion qu'avec gêne et parce qu'il le faut bien; le monde a même inventé des formules toutes prêtes derrière lesquelles s'abrite l'hypocrisie des condoléances : «J'ai bien pris part à votre deuil... J'ai compris votre immense douleur... ^■> On dit cela comme un secret, un peu honteusement, impatient d'en avoir fini, et de revenir aux grands sujets, la mode, la politique, le théâtre, les médisances, tout ce qui compose la vie comme il faut, où la douleur est une indécence. . . Mais je sentais une sympathie émue et vraie vibrer dans les paroles de Louise; en ce domaine du cœur, elle se mouvait comme en un royaume naturel. Et toujours cette même limpidité du regard, ce même accent de sincérité candide, presque naïve... Xon, décidément, elle n'avait pas changé.
Ensuite, notre conversation erra un peu au hasard, et je me rappelais celles de jadis, à Verceil, lorsque je
lui parlais uniquement pour la joie de la tenir sous mon rcjjard, de provoquer ses réponses et de l'occuper de moi... Un mot laissa percer son désenchantement profond. Xous venions de faire allusion aux mille tiislesses de l'existence, aux déceptions, aux petites trahisons.
— On se console, fis-je remanjuer, en disant : tout passe.
— Oui, répondil-elle, et nous passons aussi...
Son rejjard parut errer un instant sur une immensité de souffrance — sa vie peut-être? — et elle ajouta à voix pres(|ue basse, comme pour elle-même :
— Heureusement!...
El je sentis mon cœur tout gonflé d'une infinie pitié, d'un désir ardent de la consoler, de lui iloiiner du bonheur. Je l'aurais tant aimée!... Et en même temps, à la voir si douloureuse, une sorte de joie profonde naissait en moi, et une espérance, incertaine encore, et très douce.
Juste eu lace de nous se ternit Lahire, important et sot; et je nie uift(|nais avec un vif et secret plaisir de cet homme (|iii re.^^scmble à Darjjeau. Louise me laissait dire. Comme je m'égayais de son air de satisfaction béate :
— (^est la chose du monde (|ue je comprends le moins, me répondit-elle. Comment peut-on élre à ce point content de IN^xistence et surtout content de soi?
Elle avait alors une expression moins railleuse que
surprise — ce regard de petite fille étonnée que j'aimais si fort — et que la vie ne lui a pas fait perdre, cette fraîcheur d'enfant...
Je repris bien vite :
— Oui, la joie béate me paraît la preuve la plus sûre d'une immense sottise...
Je pensais à la fatuité heureuse de Dargeau, mais j'avais hâte de me distinguer à ses yeux de la foule des arrivistes et des médiocres que sont mes collègues, et, comme on se sépare déjà de ceux qu'on juge, je les lui montrais tels qu'ils sont, d'esprit court, sans horizon, sans desseins, incapables de convictions fortes, habitués à tout estimer, en vrais cabotins, d'après l'effet produit, ne se préoccupant jamais des rapports de leurs paroles avec la vérité, mais seulement des conséquences de ces paroles, flottants, inconsistants, esclaves de l'opinion et des circonstances, et les meilleurs gâchés par la politique de couloirs et le maniement du suffrage universel . . .
Elle m'écoutait avec sa bonne grâce de femme du monde, mais visiblement absente, et continuant d'errer sans doute dans le jardin préféré de ses rêves. Je la devinais étrangère à notre politique, au point de ne pas même prendre la peine de lui être hostile; à cette impression qui m'irritait, car malgré tout je suis un de ceux-là qu'elle ignore, redoublait mon désir de la forcer dans sa retraite. Comme j'opposais aux petites
aLibitions des parlementaires la volonté grandiose d'un X^apoléon :
— Je n'aime pas \apoléon, me dit-elle. Il ne m'a januis éhloiiie. Je sais que c'est un «jrand homme, d'une in(elli<jPnce et d'une énergie extraordinaires, un génie mais sans aucune séduction. Il y a en lui quelque cnose de grossier, de vulgaire... tous les défauts d'un parxeuu, comme on l'a dit souvent... et le mépris de la pensée... Il représente à mes yeux la force brutale, el je n'aime pas la force.
J'éprouvais une sorte de malaise à entendre condamner ainsi sans appel un héros dont j'ai souvent rêvé; j essayai de le défendre, en inv()(|uant l'éclat merveilleux de son histoire.
— Oui, je sais bien, répondit-elle, c'est un vrai conle de fées, mais je ne parviens pas à le trouver passionnant. Il n'y est question que de batailles et de traités. Les Mille et une Nuits sont plus poétiques. Conquérir des royaumes et encore des royaumes, entasser les victoires sur les victoires, pour le simple plaisir de vaincre et d'agrandir son em|)ire, cela ne nie paraît pas 1res intéressant. Toujours plus, toujours |»lus. Cumulent ne se disail-il jamais : u .A quoi bon ? «
Comme je le sentais retenlir en moi cet u à quoi bon « (|ni a tant de fois arrêté mon élan, ébranlé ma confiance dans l'action, jus(|u'à la déirnire tout à fait! Je m(> rappelais cette soirée, il y a (|iiel(|iits années,
232 VIE DUN HEUREDX
OÙ mon imagination s'enfiévrait à la lecture de l'épopée impériale; et il me semblait voir retomber dans la nuit et s'éteindre les dernières fusées d'un feu d'artifice.
Sans pouvoir s'en douter, Louise venait de faire écho à mes angoisses intimes et de me rendre sensible et intolérable le dégoût de ma vie préserte et, en même temps que sa beauté toujours lumineuse et le timbre inoubliable de sa voix, la grâce caressante de ses gestes avivait en moi jusqu'à la souffran/ce le souvenir et le regret des enchantements de Verceil. Non, certes, le bonheur ne pouvait pas être dans la recherche hâtive et fébrile d'éphémères satisfactions de vanité; il était là, dans l'amour, même sans espoir, de cet être exquis et divin. Elle seule me donnait une impression de perfection; elle seule m'apparaissait comme un bien suffisant et absolu. Comment avais-je pu chercher à l'oublier? En croyant me guérir, je me suicidais.
Alors, dans un besoin violent de la reconquérir, de lui révéler, au moins, que j'étais bieu de la même race qu'elle, en reniant l'ambition qui m'avait trompé, je lui racontai la longue maladie qui avait suivi mon duel, et comment, à la lumière de la mort, tout le reste m'avait paru méprisable. Je lui dis mon intention, alors, de fuir la politi(jue, où les circonstances m'avaient pourtant retenu quelque temps encore... Mais c'était bien fini à présent, ma résolution était
j»rise... Mes (lé<j[oùts, mes rancœurs, ma poignante anjjoisse devant le vide adreiix de l'existence, tout ce (jiie j'éj)rouve si cruellement et (]iie j'ai maintes fois noté sur ce cahier, je lui dis tout cela, d'un seul coup, avidement, éloquemment peut-être, car je lui livrais le fond de mon être. Et tandis qu'elle m'écoutait un peu étonnée — saisie, je crois, par le ton soudain si personnel et si ému de mes paroles — et que je ni'altandonnais à la joie de lui parler ainsi, la certitude jjrandissait en moi (|ue le temps avait passé en vain, sans altérer ni sa beauté ni son cœur, et que je l'aimais toujours, et qu'il me fallait le lui dire... Je m'attardais ce|)endant, repris de cette timidité sentimenlale (|ui m'a coûté si cher autrefois, et craignant au premier mot d'aveu de rompre le charme délicieusement renoué. ..
Soudain, un silence profond se (it, et tout le monde se leva : le Président de la Répul)li(|ue allait prononcer son toast. Une fois encorej'avais donc laissé passer l'heure...
Quand le roi de Danemark eut répondu au Prési- <lent, il était trop lard .A la suite des souverains, nous j)assàmes dans les salons. Je me trouvai (juelques instants encore auprès de Louise, mais non j)lus isolé comme avant. Bientôt (|uel(|u'un vint la saluer; puis nous fûmes housculés et séparés j)ar l'élégante cohue des invités. Et moi-même, je dus suhir l'ennui de longs colloques avec divers personnages politiques, de Danemark ou d'ailleurs.
Cependant, comme la soirée s'avançait, je pus la rejoindre. Dargeau était alors auprès d'elle, affinnant, par sa seule présence et sa désinvolture familière, le 1 droit hideux du mari. Je causai avec eux. Dargeau nous montra en riant un diplomate étranger dont le fils fut célèbre par ses aventures avec une princesse royale de Bavière. Elle avait quitté pour lui la cour et ses enfants. Un an après, ils étaient brouillés. De chute en chute, elle a fini par épouser un professeur de danse, et consacre ses loisirs à écrire contre son premier ami des mémoires fielleux.
— Quelle horrible chose! dit Louise. Cette malhonnête créature n'a donc aucun respect d'elle-même? Je pense qu'elle est folle...
— Que veux-tu, ma chère, dit Dargeau. II n'en est pas moins vrai qu'ils se sont adorés... La grande passion!... L'amour dans toute sa beauté!
— Non, répondit-elle. Ce qui doit finir ne mérite pas de commencer. . .
Dans l'état d'esprit où je me trouvais à ce moment, ces simples mots me bouleversèrent : '■<■ Ce qui doit finir ne mérite pas de commencer... n II me sembla que la sentence allait atteindre, par delà la princesse Sophie de Bavière, mon amour ancien, et les aveux, les seuls aveux que j'en aie jamais faits, et dont Louise ne peut avoir perdu la mémoire... Mettant en balance cet amour et toute la carrière qui devait me le faire oublier, je vis bien qu'il restait vainqueur. Kt, à mi-
voix, craignant d'être entendu par Dargeau qui s'était éioi;]né d'un pas :
— Que vous avez raison, madame! dis-je à Louise. Un grand sentiment ne peut pas mourir. Pour moi, ce que j'aimais à trente ans, je l'aime ce soir avec plus de force s'il est possible. VA, tant que je vivrai, il en sera ainsi...
Son regard resta fixé en face d'elle, comme sur un point lointain. Seulement ses paupières battirent, une légère rougeur colora ses joues et je vis qu'elle m'avait compris.
.\ ce moment Dargeau se retourna. \ous échangeâmes encore (|uelques phrases insignifiantes. Peu de temps après, ils quittèrent ensemble l'Elysée.
Maintenant, les mots que j'ai dits me hantent. Quelquefois, en une minute d'émotion, on voit clairement ce que des années de réflexion ne découvriraient pas. C'est comme un voile (m'oii ne pouvait soulever et qui se déchire tout d'un coup. Est-ce donc vrai? Rien n'a pu tuer en moi un amour si fort, seul digne de me posséder tout entier? Au milieu des soucis de ma fonction, l'image de Louise m'apparaît nette et vivante au point de me donner l'illusion de sa présence. Une grande espérance a surgi dans mon ((eur, et il me semble que je vois se relever Taurore quand le jour commençait à décliner.
24 mars.
Je n'ai pas revu Louise, mais sou souvenir ne me quitte pas. Dès que je suis seul, il revient, il m'obsède. J'entends sa voix. Je sens toujours sur moi son beau regard. Je ne puis arriver à comprendre comment j'ai eu, jadis, le courage — ou la lâcheté — de la fuir! Etais-je fou? Je quittais la souffrance au profit du néant... .-
C'est qu'elle me paraissait inaccessible, intangible, ^ sacrée. Il n'y a de sacré que l'amour. Il faudra bien j que je la revoie, que je lui dise en face, que je lui crie la vérité... Oh! il n'est pas possible qu'elle me repousse encore ! . . .
Il me serait si facile d'aller la voir, de lui dire tout,] — oh! surtout de lui redire les mots qu'elle n'a entendus de ma bouche qu'une seule fois : « Je vous aime. . . »
Et cependant, je tarde encore... J'hésite, car j'ai] peur. Quand j'aurai parlé, si je lis dans ses yeux mal condamnation, n'aurai-je pas détruit à jamais ce qui, me reste d'espérance? Je n'ose pas jouer cette partie ^ suprême.
VIE DLN HEUREUX 237
Sans cesse je remue dans mon esprit mes souvenirs. A peine ai-je soufflé sur la poussière des années, que mon passé, le seul qui compte, celui de Verceil, m'apparaît plus brillant et plus frais et plus cher (|ue tout le reste. Won désespoir même, lorsque revenant du camp pour une heure, je retrouvai Louise fiancée à Dargeau, je le préfère mille fois aux fausses joies qui ont suivi, à mes succès politiques, à ma fastidieuse liaison avec Jenny. Je souffrais à en m.ourir, mais je n'étais pas abaissé. Il y avait dans ma douleur quelque chose de profond et de généreux. Je la sentais couler en moi comme un fleuve. Je m'abandonnais à son courant furieux. Elle aurait pu me conduire à l'Océan muet d'un amour sans espoir, ou bien peut-être aux revanches d'une passion enfin victorieuse. Elle m'emportait vers les risques de ma destinée, lorsque prudemment, lâchement, je me suis arraché à elle pour m'échouersur une petite plage stérile.
Ma douleur me suffisait. Elle me remplissait tout entier. Elle était plus grande que moi. Elle m'absorbait. Je sanglotais, mais je me sentais vivre en elle avec plénitude. Ouaud je la compare à ce que j'ai connu depuis, à «ctle vie pauvre, à cette sécheresse, à cette solitude effroyable au milieu de la foule...
^38 VIE D'UN HELREUX
26 mars.
Les négociations avec l'Italie sont heureusement terminées. Les dernières formalités officielles prendront encore quelques jours, et aussitôt après je m'en irai. Quel soulagement! La Chambre me fait horreur. Elle m'apparait telle qu'un bar grossier où l'on vient i s'étourdir de bruit, de gestes, de discussions, et de ce i que uaurice Barrés appelle « l'alcool des conspirations " . A présent ce bruit m'excède, et cet alcool m'empoisonne sans m'enivrer.
28 mars.
Dargeau arrive chez moi tout essoufflé :
— Est-ce vrai, ce que j'apprends?... Que vous démissionnez ?
— Par qui le savez-vous?
Un sentiment pénible, aigu, — absurde d'ailleurs | — m'entre brusquement dans le cœur : pourquoi Louise lui a-t-elle rapporté notre conversation? Sans doute je ne lui avais pas recommandé expressément le silence, mais ne lui avais-je pas dit que ma raison était secrète encore? Au son même de ma voix, à mon émotion, n'avait-elle pas compris quelle confidence je
lui faisais à elle, rien (|u'<i elle.'' L'idée qirentre elle et son mari existe un semhlanl d'intimité, au moins une solidarité, si hieu que les paroles dites à l'un vont jusqu'à I autre, cette idée-là m'est si odieuse (ju'il y a presque de la colère dans ma (|uestion à Dargeau.
Heureusement, il me répond fout de suite — et je respire :
— Votre ami Mildiou prenait depuis quehjue temps des airs mystérieux... J'ai fini par le confesser.
C'est vrai. J'avais mis celui-là au courant de mes projets. Celui-là seul. Le maladroit! Mais n'importe! liOuise n'a pas parlé. Et maintenant c'est entre nous deux que je la vois, c^tte solidarité, cette intimité (|ue crée une conlidence gardée, oui, entre elle et moi, et prps(|ue contre son mari, tenu à l'écart du secret.
I/esprit lil)re, joyeux même, je dis à Dargeau :
— Mil l)ien, (tui, je m'en vais. J'en ai assez. La politi(|ue m'ennuie.
— Voyons... La politi(|ue vous ennuie... Ce n'est pas une raison, cela... l'ist-ce que vous craignez (|ue les élections ne soient mauvaises?
Lui aussi! Les mêmes réflexions (|ue .Mildiou... Quelle ress«'ml)lance entre tous ces cerveaux! Je ne parviendrai pas à le détroniper.
— lùoutez, mon cher, puis(|ue Mildiou vous a ouvert son C(rur et le mien par-dessus le marché, il a dû vous (lire (|iie ma résolution était parfaitement sérieuse et délinilive. Je m'en vais j)arce (|ue notre
240 VIE D'UN HEDREUX
genre de vie, nos préoccupations, nos intrigues, notre métier, me sont devenus insupportables. Ne le croyez pas, si vous voulez; c'est pourtant l'exacte vérité.
— Vous avez trop travaillé... Un peu de neurasthénie, fait Dargeau, non sans une nuance de mépris.
— Moi, je trouve plutôt que je reviens à la santé et au bon sens. Mais tenez pour certain qu'avant huit jours j'aurai remis ma démission au Président; je vous en donne ma parole.
Fixé sur la réalité de mes intentions, le pratique J Dargeau ne s'attarde pas à en scruter les mobiles, et, revenant à sa chère personnalité, — au fait, s'en est-il éloigné jamais? — il reprend :
— Je ne veux pas me mêler de vos affaires... Mais qui va vous succéder?... Laissez-moi vous dire tout crûment que je me mets sur les rangs.
— Vous ferez très bien... Mais dites cela au Président. Moi, je ne peux absolument rien.
— Pardon! Vous pouvez beaucoup... Vous partez en plein succès, après deux ans de pouvoir, alors que votre majorité est plus nombreuse et plus solide que jamais. Il est donc clair que l'on ne va pas changer de politique, surtout à la veille des élections... Et votre successeur sera celui que vous désignerez au Président.
— Et si je ne lui désigne personne?
— Allons donc! Il insistera! Vous savez très bien qu'il est incapable d'une idée personnelle. Il sera trop
VIE DU\ HEUHELX 241
lieuroux de s'abriter derrii re vous. Ku pareil cas, d'ailleurs, la correction constitutionnelle l'exige.
Ces mots de « correction conslitutionnelle v, dans un entretien de ce genre, me font sourire. Ce Dargeau a quel(|ue chose d'irrémédiablement prudliommesque. Je m'appiète à l'envoyer promener, lors(|ue l'idée me vient soudain qu'en le guidant à la présidence du Conseil, je l'occupe, je l'éloigné de Louise, au moment même oii, libéré, je serai tout à elle. Oui, voilà bien ce qu'il faut faire. Et, plus aimable, je reprends :
— Knfin, mon clicr, (|iie voulez-vous de moi?
— Que vous me recommandiez au Président, ricoulez... Il a j)u exister entre nous quelques malentendus, dont je n'étais pas toujours responsable. Happel('/-vous que vous avez commeiK é par i-enverser le premier ministère dont j'ai fait partie... Mais reconnaissez aussi (ju'au fond nos politi(|ues ont toujours été semblables, et que, depuis deux ans que j'ai le j)laisir de collaborer avec vous, je ne vous ai pas marcbatulé mou concours, lo;^al, désintéressé, absolu.
Le bon apôtre! Il n'y a pas douze mois(]iril essayait hypocritement de me casseï" les reins et de me salir par une ignoble campagne. Mais, ayant éclidué, il a tout oublié, il pardonne! Voici niaiiilenanl (|uil me parle de sa haute eslinie, de son attachement, de sa vieille affection. . . Ah! cà, \a-t-il me faire un discours? Je l'interromps :
— Eh bien, mon cher ami, je n'avais l'intention de peser, en aucune manière, sur le choix du Président. Mais, puisque vous le voulez, je ferai encore cet acte politique — le dernier. S'il ne tient qu'à moi, vous serez président du Conseil : je vous en donne l'assurance formelle.
Il me remercie; il me prend les deux mains; un moment, je crois qu'il va m'embrasser. Je me recule avec effroi. Eu le reconduisant, je lui dis :
— Surtout, je vous en prie, pas un mot à qui que ce soit. Je ne puis pas démissionner avant la signature du traité franco-italien, et, jusque-là, je voudrais éviter les potins, les interviews, les sollicitations...
Avec une inconscience admirable, il s'écrie :
— Ah! comme je vous comprends! Il y a tant de raseurs! et d'intrigants!... Comptez sur moi, je serai muet comme la tombe.
Parbleu! Il aurait trop peur qu'un autre ne fit auprès de moi la démarche qu'il vient lui-même de faire.
Il a déjà franchi la porte : il revient pour me dire, d'un ton inquiet :
— Xe craignez-vous pas que Mildiou ait déjà trahi; votre secret?... Il est si bavard!
— Mais non, je ne pense pas... En dehors de vous.
— Ah ! moi, ce n'est pas la même chose... Enfin, il est parti. Me remémorant ses paroles et ses J
attitudes, je prends un bain d'ironie et de mépris.
Mais Inentùt je pense à Louise, dequi je viens d'écarter ce lourd jjardien.
J'ai revu Dar;jeau hier, et il m'a confié qu'il n'était pas ahsolument assuré de sa réélection. Il y a là-has un modéré, conseiller général^ et Tort estimé dans le pays, qui a commencé à lui travailler les cotes.
— .Mais, a-l-il «ijoiité, si je me présente avec le prestijje du pouvoir, je pense «jue je passerai comme une lettre à la poste. Il est presque sans exemple (ju'un [»résident du Conseil n'ait pas été réélu.
Bien (jue (•in(| semaines encore nous sé|)arent des élections, — elles sont fixées aux i et 18 mai, — il a déjà commencé sa ( am|)a;jne électorale. Kt il a envoyé à Verceil sa femme et sa lille.
Louise est à Verceil! A l'imaginer ainsi dans le cadre où je l'ai vue d'ahord, mon amour rajeunit et s'exalte. Les deux images — si peu différentes malgré tout — que ma mémoire garde d'elle, celle d'hier et celle d'aujourd'hui, se superposent, se mêlent, se confondent. Ll puis celle d'hier linil par reiii[t(irler et (levant mes yeux où montent (|uelques larmes aj)parait une Louise de dix-huit ans, si virginale dans sa rohe hiauche, et souriant, sous son gran<l cha|)eau, de son souiire d'enfant... Oh! la revoir, et la revoir là-has...
244 VIE DUN HELREIX
sans savoir ce que je lui dirai, — sans même être résolu à jeter dans ce rêve renaissant la brutale réalité de mes paroles, — mais la revoir!...
Et ce matin, aussitôt après quelques insipides audiences, je suis parti seul, comme en cachette, par le chemin de fer, peu désireux de mettre à mes trousses l'espionnage de mon chauffeur.
l'endant que le train s'enfuyait à toute vapeur, la pluie tombait. Elle cessa quelques instants avant l'arrivée, et, dès la gare, je lis mon cher village briller au soleil, par toutes ses ardoises mouillées, par toutes ses pierres humides. Il avait un peu changé, — on a bâti, ici comme partout, des maisons neuves qui ne valent pas les vieilles. On a abattu des arbres, — je cherche en vain le frissonnant rideau des peupliers au bord de la rivière. Mais le pont suspendu est toujours là, plus craquant, plus vermoulu que jamais. Un écriteau défend aux voitures d'y passer; elles doivent remonter jusqu'à Bourg-l'Evêque.
— Vous comprenez, monsieur, me dit le gardien, — car il y a encore un gardien et un péage! — c'est bien nuisible au commerce, cette chose-là... Les marchands de vin et les aubergistes ne sont pas contents. Avant, il y avait tant de circulation... Aussi, le conseil municipal a décidé la construction d'un grand pont en fer, tout à côté de l'ancien, il sera solide, celui-là!... Les travaux doivent commencer en juillet...
— Et le vieux pont?
— Ail! bien, ou le démolira, sitôt (jur le nouveau sera terminé... Du moment qu'il ne servira plus à rien...
Oli ! les l)arl>ares, (|ui vont mutiler la fi,'{ure de mon passé !
— Et ces travaux, lii-has, à droite, qu'est-ce donc?
— Ça, c'est le nouveau chemin de fer, la lijjne de Livré à Pont-Koland. Il traversera aussi la rivière, mais un peu plus has, sur un autre pont en fer. Il fait même un petit déloui- ('\|)r.''s pour passer par riiez nous. C'est \I. Dar<^eau, notre député, (|ui a oliteiiu ça... La lijjne va jusqu'au has de son jardin.
— L'ancienne propriété de .\L Lorjjeril ?
— C'est ça même... Mais vous êtes donc de par ici?
— Oh! j'y suis leini... il y a liieu longtemps...
.le m'éh)i;{ne, le ((eiir serré d'une an<|oisse. Ainsi \ingt ans sont déjà trop lon<|s j)our l'impatience des hommes; comme ils se hâtent de pousser au néant les choses aimées où nous avons accroché nos souvenirs! Je sens la \ie fuyante et précaire, et l'irrépanthle faute du teuïps perdu. D'instinct, je hâte le pas pour n'en point perdre encore... Que me reste-l-il à vivre? l'A »|iicllc mar;|e de honhriir.'' Mt la plus cnu^lle pensée est de savoir Louise menacée, elle aussi, par le temps. Quoi? liOuise elle-même?... Hélas!...
Au détour de la route, je m'arrête une seconde... Si j'allais trouver ré<jlise abattue et remplacée par une
246 VIE DBN HEUREUX
belle et affreuse bâtisse en pierres neuves? Mais non, la voici bien toute pareille, lézardée, chancelante, et solide pourtant, la vieille maison de prières où j'ai vu d'abord ma bien-aimée... Et voici, tout auprès, le cimetière. Le cimetière!... Je presse le pas encore... Oh! quelle angoisse pèse sur ce retour, obscurci de pensées funèbres, comme d'un vol d'oiseaux noirs...
C'est d'une main tremblante que je tire la chaînette qui pend à la porte des Lorgeril... Le son d'une cloche neuve, et que je ne connais pas, m'avertit que là aussi les années et la mort ont passé. Cette cloche fêlée, dont je me souiiens bien, cette pauvre vieille cloche disparue, encore un petit morceau d'autrefois qui s'effrite et qui tombe dans le noir...
— Mme Dargeau est absente et ne rentrera que pour le dîner, me dit une jeune bonne, avec cet air souriant et satisfait des gens qui vous annoncent une nouvelle désagréable.
Je suis atterré, désemparé. Je n'avais pas prévu cela. Que faire? Serai-je donc venu en vain? Si j'attendais son retour? Hais non, un dîner, au ministère, exige ma présence... Et puis, comment, sous quel prétexte me présenter à elle à sept heures du soir? Toute la puérilité inutile de mon escapade m'apparaît...
— Monsieur veut-il laisser son nom?
— Oui...
Je tire une carte de mon portefeuille, j'hésite un instant :
— El puis, non, ce n'est pas la peine...
Et je m'en vais lentement, mon désir de voir Louise avivé, exaspéré par cette déception. Un moment, je sonjTe à revenir sur mes pas afin de demander où elle esl. l'eiit-èlre ponrrai-jc l'y rejoindre?... Je renonce bien vite à ce projet, trop chimérique vraiment, et voici que j'emploie les deux liciires dont je dispose à errer dans V'erceil et aux environs, pour retrouver le louj des jardins et des haies, sur les prairies et dans les chemins creux, le parfum des jours évanouis...
Soudain, un écriteau pendu à une grille m'arrête :
Maison à vendre. r> Une idée subite me traverse res-pril : comment n'y avais-je pas pensé encore? Rien no me relient désormais, nulle attache... Presseval n'est (|u'uu foyer éteint et désert. l'oiii(|iioi ne pas me fixer ici, auprès de Louise?
,Ie sonne sans obtenir de réponse. lia maison est inll;lbité(^ .An fait, l'écriteau dit : i S'adresser à M' \IinarJ, notaire à VCrceil, ru.' de riicheile. » Je ne connais |)as XI" .Minard, mais je me souviens bien de l'élude, et de ses panonceaux dorés sur une porte basse.
Avant d'y aller, je fais le tour de la inaisoti (|ui s'ofifre à moi si opportunément. Je la vois mal, à tra- "vers le réseau des branchayes où pointent les bour-
geons, et même, çà et là, quelques feuilles. Elle est petite, mais suffisante, d'aspect quelconque et non déplaisant. Un étage, des mansardes. Le jardin, assez vaste, paraît abandonné. L'herbe pousse dans les allées. Les arbres, non taillés, ne respectent pas l'alignement. 0 bonheur inoui! Il n'y a pas de potager! J'ai toujours eu horreur de ces cultures utiles, si parfaitement laides, de leur ridicule géométrie, et de l'insolence bête avec laquelle elles s'étalent au détriment des gazons, des arbres et des fleurs, comme pour dire : et C'est nous le sérieux, le praticjue! C est nous la cuisine bourgeoise! »
Décidément, il me plaît, ce petit logis, et s'il n'est pas trop cher... Alais comment le serait-il? Je suis riche et l'argent ne vaut que pour servir ma fantaisie. Une demi-heure après, le premier clerc de AI* llinard revenait avec moi et faisait grincer la clef dans la serrure rouillée. Tout en m'accompagnant de pièce en pièce, il me racontait l'histoire de la maison. Elle a été construite, il y a une trentaine d'années, par un médecin de Paris pour la dame de ses pensées. Il vint l'y voir très fidèlement pendant près de vingtcinq ans. Elle mourut avant lui, et il n'eut alors le courage ni d'habiter ni de vendre ce petit coin de terre où il avait aimé. Mais il vient de mourir à son tour; ses héritiers voudraient bien réaliser un souvenir dont le prix sentimental leur échappe.
— La maison n'est pas trop mal conservée, mais
l lE D'UX HBUREUX 249
VOUS voyez dans quel état se trouve le jardin ! me dit le clerc scandalisé. Lu vrai fouillis! Il j a si longtemps qu'on le laisse pousser à sa jjuisc!
Le dcvergondajje de ce jardin laissé à lui-même l'indijfne.
— l*Àidemment, poursuit-il, il faudrait arranger tout, nettoyer les allées, tailler les massifs, abattre qut'l(|ues arhres, dessiner des corheilles. On pourrait même, — là, sur la droite, — faire un potager. Cela deviendrait très gentil.
Je laisse parler l'impie, et je crois respirer encore, en cette mélan(olir|ue retraite oii je ne changerai rien, l'odeur d'un amour passé...
J'ai offert sans discuter le prix (|u'oii me demandait, en insistant pour (jue l'affaire fût ((tnclue très \ite. Puis je suis reparti tout joyeux, consolé de ma déconvenue. Je vais donc vivre auprès de Louise. Des fenêtres du |)remier étage, qui donnent sur la rivière, ^ on aperçoit la terrasse où elle se lient le plus souvent, je pense.. .
;{() mars.
Je dis à Dargeau :
— Figurez-vous, mon- hon, (|ue je vais m'installer auprès de vous.
— Auprès de moi?
250 VIE D U\ HELREUX
— Mais oui. J'ai acheté un petit pied-à-terre à Verceil .
— Sérieusement?
— Très sérieusement. Le séjour de Presseval m'est devenu pénible et ma maison là-bas ne me rappelait que des deuils...
— Ah! oui, oui... Je comprends...
Des hommes comme Dargeau paraissent toujours trouver inconvenant qu'on fasse allusion devant eux à des deuils, à la mort, ce scandale des gens heureux. Il écarte d'un geste rapide le sujet malséant et reprend :
— Alais vous n'aviez pas gardé d'attaches à Verceil?
— Des attaches morales. C'est là qu'est née, auprès de AI. Lorgeiil, ma vie politique. C'est là qu'elle finira. J'ai conservé de mon premier patron un souvenir très afiectueux, je vous assure, et j'aime à me rappeler les jours passés auprès de lui.
— Oui, sans doute... Un si excellent homme, me répond Dargeau distraitement.
Mais il n'a aucune en\de de s'attendrir sur son défunt beau-père (ni moi non plus, d'ailleurs). Evidemment, il se demande ce qu'il faut penser de ma décision et quel avantage ou quel ennui il peut en résulter pour lui. Il reprend :
— Et vous vous installerez là-bas bientôt?
— Mais, tout de suite... En me promenant, j'ai vu J
une jolie petite maison à vendre et je me suis laissé tenter... Vous savez, l'occasion, l'herbe tendre...
— Vous ne vous représentez pas à Presseval !
— \i nulle part ailleurs. Je vous l'ai dit, je me retire de la politi(|ue tout à fait, et sans esprit de retour.
— Kli bien, mais, pour vous distraire, vous ferez campa^'jne avec moi, à Verceil...
Il l«; dit en riant, d'un jjros rire qui veut être bon enfant, et qui cache mal une pensée très sérieuse. Je me rappelle ce qu'il m'a dit de sa situation électorale difficile. Sans doute, il ne serait pas fâché de s'étayer du |!resti,'{e de mou nom. Car on s'accorde à dire (|ue si je ne suis pas précisément populaire, du moins j inspire aux éléments les plus sains du pays estime et confiance. Je m'empresse de répondre à Darjjeau :
— Oh ! vous n'avez besoin de personne... .Mais vous savez que vous pouvez compter entièrement sur moi...
Coniinc l'autre jour, nous nous serrons chaleureusement les mains. i,a vie rajjprochc. Il veut |)rendre ma place, je veu.\ lui prendre sa femme; voilà les éléments d'une amitié sincère.
30 mars
.Mildiou vitMit MIC trouver, un |hmi ;{éné. Déjà, l'autre jour, (juaud je lui ai reproché son indiscré-
tion, il m'a paru embarrassé, fuyant. Il me dit :
— Figure-toi que Dargeau me propose... Oh! encore en l'air, une simple idée... Cela ne te ferait rien que j'accepte un portefeuille dans son ministère?
— Mais non, au contraire... J'en serais ravi... Tu garderais le sous-secrétariat des Finances?
— Non, cette fois je serais ministre. . . Le Commerce.
— Ah! fichtre... braro! Tous mes compliments, mon vieux.
Il m'a annoncé cela en redressant sa petite personne trapue, avec une si visible vanité, un effort si maladroit pour paraître désinvolte et dégagé que tout un aspect de son caractère m'est brusquement révélé. Mildiou, pour moi comme pour tout le monde, c'est le brave garçon de second plan, vraiment pas très malin, travailleur, honnête, mais médiocre, parlant mal, sans brillant, presque ridicule, inexorablement voué aux humbles et ingrates besognes et aux dévouements obscurs. Il s'est attaché à moi, je ne sais trop pourquoi, sorte de secrétaire bénévole, faisant mes commissions et préparant mes discours, trop heureux, semblait-il, quand il pouvait prendre une petite, très petite part de mes succès, ou simplement lorsque, pour le remercier de quelque travail, je lui tapais familièrement sur l'épaule avec uu : a C'est très bien, Mildiou... Tout à fait bien, mon vieux... Je te remer- i cie... ^
Et je ne compte pas les boutades, les reproches
injustes, les mots humiliants dont je l'accahlais, et (|ii'il acceptait humblement, en faisant le gros dos, honteux d'avoir tort, et plus honteux encore quand il avait raison... Mildiou! Il ne figurait pas sur les cartes des partis |)oliti(|ues; il ne représentait rien, pas même sa propre personne. On l'avait haptisé " le cavalier à Lescœur > et j'avais cru lui faire un grand honneur en créant tout exprès pour lui dans mon dernier ministère un sous-sccrélariat d'Ktat aux Finances, car franchement on ne pouvait pas songer à faire de .Mildiou un ministre!
Et lui, tandis qu'il supportait sans se plaindre ce sort humilié, il n'avait donc pas renoncé à être quelque chose par lui-même, à ;i arriver > pour son comj)le? IjCs illusions que nous n'avions jamais eues sur sa valeur, lui, il les avait donc entretenues fidèlement pendant si longtemps, patiemment, jus(|u'au jour où les circonstances venaient leur donner un semblant de coiilinnalion?
— Tu as l'air étonné, me dit Mildiou. Cela ne te contrarie pas, au moins?
— VOyons, comment peii\-lii le penser? Seulement, je ne le savais pas en si bons Iciiues avec Dargeau...
— Oli ! il ne se seul |)as très solide sur ses jambes. Il est loin d'avoir ta situation an Parlement. I']t alors il n'est pas làclié de s'assurer d'ores et déjà (]ucl(|ues appuis...
Pauvre diable! Comme il est fier de dire cela, de se donner l'allure d'un homme qui soutient les ministères! Je comprends tout ce qu'il a dû soufirir dans son amour-propre longtemps foulé aux pieds et enfin redressé. Ce (jue moi, son ami, je n'ai même pas songé à lui offrir, Dargeau le lui offre avant même d'être officiellement chargé de former le ministère.
Pourquoi, au fait?... Oui, pourquoi? Car je ne peux pourtant pas accepter cette raison, cette invraisemblable et boufionne raison, qu'il est nécessaire au salut des empires. Et par quoi, grands dieux? Par son prestige ou par son éloquence? Non, il y a autre chose...
Autre chose? Mais oui, parbleu!... Sans lui, Dargeau aurait-il connu mes intentions? Aurait-il pu tenter en temps utile la démarche qu'il a faite auprès de moi? Le portefeuille de Mildiou est le prix de son indiscrétion. Et je me demande même s'il ne l'a pas fait exprès, s'il n'a pas imaginé, avec son astuce finaude d'rVuvergnat, cette sorte de marché. Dans la grande politifjue, il patauge, mais il est très fort dans les petites roueries de macjuignon... Tout s'expliquerait, et son intempestif bavardage — lui qui gardait si bien mes secrets! — et son air contraint, presque coupable, depuis quelques jours...
Ah! .Mildiou, toi aussi... Tu quoque, mi Uni te ! Aucun d'eux ne l'aura donc respiréc impunément, l'atmosphère empoisonnée du Palais-Bourbon, l'atmos-
VIE DU\ HELRELX 255
phcTC (l'arrivisme et de trahison?... Et pui.s, non, j'ai tort (l'incriminer le Palais-Bourbon ; tous les hommes, partout, se ressemblent. C'est la \ie (|ui est romme ca...
I l" airii
Ah! partir, j)arlir... les oublier tous... Arcnformer dans ma petite maison de là-bas, et rester seul, absolument seul avec I^ouise et avec mes pensées, c'est-àdire encore avec elle. Dans leur comédie polili(|ue, je n'avais plus la force de jouer mon personnajjo. Il me faut maintenant du réel et il n'y a de réel qu'un senlimciit (|ni a traversé toute ma \ic sans s'affaiblir ni ^'atténuer. . .
Depuis ma visite à Verceil, j'éprouve en (|uelque sorte la sensati(»n physi(|ue de la fuile du temps. Les battements de mon cœur comptent les secondes qui s'écoulent. Je vieillis cl, I)icnt(il, il scia ln»n tard... J'entends encore Louise me dire, de sa voix profonde et douce :
— Tout passe, et nous passons aussi...
•^ HcurcnscMieiit n , ajoutait-elle.
Oh! s'il fallait le penser, que la seule bonne chose ici-bas est la fuile des choses, et le seul bonheur, de renoncer au bonheur!...
256 VIE DLN HEUREUX
2 avril.
Le traité est signé. Je m'en vais. J'ai réuni mes collègues en conseil de cai)inet pour leur annoncer mon départ. La plupart étaient navrés, non certes par affection pour moi, mais par inquiétude pour euxmêmes. Ils se cramponneront de leur mieux à leurs portefeuilles, mais il y aura du déchet; un nouveau ministère jette toujours du lest.
Et toujours le même refrain :
— Mais enfin, pourquoi?... pourquoi?... Vous n'avez aucune raison de vous retirer... La situation est excellente... Les élections...
Ali! bien, bien, merci, je sais... Je m'en vais parce que cela me plaît. Cette raison n'est-elle pas suffisante? Je vous fâche? Désolé, messieurs!... Mais...
Le plus navré est le tortueux Laroche, mon honorable garde des Sceaux, qui complotait ma perte, il y ' a un an, avec Dargeau. Pour se faire pardonner, après l'échec, sa petite perfidie, il a affiché un grand zèle pour ma politique et presque de l'amour pour ma personne. Que va-t-il devenir maintenant? A qui s'accrocher? Qui trahir?... Sincèrement, Laroche me fait de la peine.
Quand ils ont dépensé en exclamations le trop-plein de leur surprise et de leur déconvenue, ils entre-
pronnoiit t- d'examiner la sitiialioii politi(|ue « (style (les agences). En hon français : ils se préoccupent du ])arla*je de mes dépouilles. Ou se t;\te d'abord prudemment. Chacun pcuse à soi et n'ose pas le dire. Je prends les devants.
— .le ne vous caelierai j)as, messieurs, (|tie votre collègue Dargeau me semble particulièrement désigné pour recueillir ma succession. C'est ce que je dirai à .\I. le Président de la Hépuldirjuc s'il me fait l'honneur de me demander mon avis...
Pavé dans la mare aux grenouilles! Dargeau feint la confusion (>t la surprise. Les autres ont tous sur les lèvres les trois niènies mots : a Pour(|uoi j)as moi? Pour(|uoi j)as moi .^.. n l,a vivacité des sentiments fait (|u'on se relient d'abord de les exprimer et (ju'un profond silence suit ma petite déclaration. Puis on s'enhardit. .Mildiou, déjà romj)u à ses nouvelles fonctions, domestique de race, a|)prouve et proclame que Dargeau est le plus grand homme (|iie la t(Mre ait jamais jiorté. Knfin, on disserte, avec une aigreur gênée el polie, dans nue atmosphère de mensonge. Cela dure assez longtemps — jns(|u'aii moment oii je lève la séance...
Il me semble que je \iens de détacher la chaîne (|ui me retenait à la ceinture el au pied. Adieu, messieurs! Hamez seuls sur les galères de Sa Majesté! Le forçai liliéré vous bénil, el (jne Dieu ions garde !.. .
Même jour.
Je sors de l'Elysée. Les convenances exigeaient que le Président ne fût pas informé par un autre que moi.
Il a paru d'abord tomber des nues; ensuite il m'a importuné de ses questions et de ses supplications. L'excellent homme pensait, par ses plaintes larmoyantes, me faire revenir sur ma décision. Ce n'est pas qu'il s'intéresse à ma personne ou à ma politique, mais il redoute les changements. Les crises ministé- m rielles exigent de lui quelque initiative; c'est l'un des % rares moments oîi l'on se souvient qu'il existe, et il n'aime pas cela. Il m'a répété une vingtaine de fois
— Mais qu'est-ce qu'on va penser? Qu'est-ce qu'on va dire?
Je n'ai pas essayé de lui faire comprendre à quel point les commentaires du public m'étaient indifférents. D'ailleurs, s'ils pouvaient m'émouvoir, j'attendrais avec confiance l'heure prochaine de cette amnistie populaire : l'oubli définitif et profond. Les hommes politiques tombent comme des pierres dans un fleuve: le remous ne dure pas longtemps. Mais le Président s'effraie des éclaboussures. Je l'ai laissé se lamenter longuement, et quand il s'est arrêté, essoufflé, je suis parti, non sans lui avoir chaudement recommandé mon excellent ami Dargeau, sacré grand homme d'Etat pour la circonstance — et pour l'amour de Louise.
VIE DUi\ HEL'REUX 259
Verceil, 8 avril.
Je l'ai leviip. . .
Aussitôt terminés les dernières grimaces et les salamalecs de là-l>as, je suis parti, libre — enfin ! Au nsque d'afflijjor cruellement le clerc de maître Minard, je n'ai [)as fait .. arranger ■■ ma petite maison, ni mon jardin. L'Iierhe continuera d'envahir les allées, le lierre de courir et de ruiner les murs, la mousse de ronger les pierres du perron. .Aucun jardinier n'a mis le pied dans mon domaine si humble et si banal, mais que l'amour et la nature ont fleuri de leur poésie. Hélas! ô crime! ù scandale! je n'aurai pas de potager! Je n'ai même pas fait venir les peintres qui ensevelissent si joyeusement les souvenirs et l'émouvante patine du tem|)s sous le linceul de leurs couleurs. \on... Je sais bien (pic (|ui'l(|ucs lézardes et des moisissures (. déshonorent " les chambres. Mais un soleil complaisant, invité à jiénétrer par les portes et les fenêtres grandes ouvertes, s'est chargé d'assainir tout cela. Lu vitrier a remis quelques vitres; un tapissier a posé des tentures et des meubles. E( c'est très bien ainsi, vraiment!
Le second jour — à l'heure même où le glorieux Dargeau ch'vait lire sa Déclaration à la Lhambre — je sonnais à la [lorle des Lorgeril. Des Lorgeril!... Ce
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vieux nom, que personne ne porte plus, reste attaché pour moi à la maison où s'est décidée toute ma vie, et où je ne suis pas entré depuis vingt ans.
Cette fois, la bonne qui vint m'ouvrir ne me répondit pas que f. Madame était absente pour toute la journée •^ . Elle prit ma carte et me fit attendre dans un salon que je ne reconnus pas tout d'abord. Comment? il était de ce côté du vestibule? .\Ies souvenirs étaient faux à ce point?... Mais non, ma mémoire ne me trompait pas; seulement, je le vis bientôt, Dargeau avait transformé la salle à manger en salon, sans doute par ce besoin maladif de tout bouleverser, de tout renier, qui caractérise l'activité humaine. Et je ^ me sentais comme froissé qu'on eût fait cela sans ma g permission, et bousculé le cadre de mes rêves. Ce Verceil qui n'avait pas cessé de m'ètre si cher, ne m'appartenait-il pas, plutôt qu'à ce gros garçon indifférent? On devrait posséder ce qu'on aime.
Enfin, Louise entra, et vint à moi, très naturelle» en souriant.
— Eh bien, monsieur, vous voilà donc noti voisin? Avez-vous trouvé Verceil bien changé?
Je vis qu'elle voulait avoir oublié notre conversatioQ^ de l'Elysée et les derniers mots que je lui avais dits. Tout de suite, avec une impérieuse politesse, elle m'indiquait le ton de notre entretien. Je n'essayai pas de lui désobéir. A quoi bon? J'aurais risqué de me fermer sa porte. Maintenant, n'avais-je pas le temps
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pour complice?... Kl puis, qu'cllo fût là, tout pivs de moi, uic p.iil.int, m'écoutant, livrée à mes yeux (]ui se rassasiaient d'elle, pour le moment, je n'en demandais pas davanta;je. Xous parlâmes donc, comme un -monsieur r> et une .' dame ■>' en visite, de Verceii et des ravajjcs (pi'j avait faits la civilisation. Je pleurai sur le vieux pont qui allait mourir, et je dis mon indignation de la iKuivelle li;jne de chemin de fer.
— Ah! ne m'en parlez pas! me répondit-elle. J'en suis assez mécontente! Les trains passeront au has du parc. I,a nuil ils ucmis réveilleront toutes les deux heures, et le jour nous serons suffo(|ués par leur fumée. C'est un vrai désastre.
— Voilà les méfaits de la politiijue, dis-je en sourianl. S'il y .ivait uiniiis de députés, il y aurait moins de chemins de fer, et la terre serait peut-èlie plus ajjréahh^ à hahiter.
— Oui, mou mari s Cst donné he.nicoup de mal pour ((htenir celle li;[ne. Il parait (|u elle sera très utile à ra;[riculture. .\Iais ils Uniront par rendre mon pauvre \erceil inhaliitalile.
— Au moins, ils ont respecté la vieille é;[lise.
— Oh! pas pour lon<{temps. . . On ne \eut pas la Il parer l,a loilurr est perdue cl l;i |tluie lomhe dans la nef. Quant au calvaire... lOus souvenez-vous du ( alvaiie (|ui se dressait en haut de la côte, derrière la ;;ran(le ferme .' . .
— S'\ y m'en souviens! J'irais les yeux fermés...
— Eh bien ! non, vous n'iriez plus, car ils l'ont abattu, il y a deux ans.
— Vraiment? Quel crime!... Et pourquoi?
— Ah ! la politique. . .
Hélas ! je la connais bien cette politique de destruction rageuse, d'imbécillité malfaisante. Je la connais sinon pour l'avoir pratiquée moi-même, au moins pour l'avoir laissé faire autour de moi. Si je ne suis pas un destructeur de croix, cependant les destructeurs de croix m'ont cru leur homme; j'ai vécu de leurs votes et de leurs approbations. Mais ma démission m'a restitué la liberté de la pensée et du langage, et comme je leur en veux des vilaines complaisances qu'ils m'ont imposées! Comme je les méprise et les exècre en ce moment où, en face de Louise, ils représentent la barbarie grossière et la laideur!
Est-ce par une délicate courtoisie? une indulgente illusion? ou par simple ignorance de la cuisine parlementaire et des partis? Elle ne parait pas me confondre avec eux, cet « eux îî qui désigne les ennemis de son idéal, et entre autres, je l'espère bien, son butor de mari.
Cependant, je m'évade du présent qui ne m'est pas favorable. Et, rappelant mes souvenirs, je parcours avec elle, en pensée, son pays dont elle me fait les honneurs. ^
— Et la forêt de Raucourt?... Et les grottes du Diable?...
VIE DUN HEUBEL'X 263
Ces vieux noms, je croyais les avoir oublies, mais l'un apj)elle l'autre... Ma mémoire émerveillée est le palais (If la Belle au bois donnant, lorscjue, sous le baiser du prince Cliarniant, la Princesse, puis toute sa suite, s'éveillent. J ai visité jadis les «jroltes du Diable avec Louise; son pied avait ;jlissé sur une pierre ; en voulant la retenir, je perdis l'équilibre H mon tour, et je faillis tomber dans l'eau. Elle s'en souvient. Klle s'attarde volontiers à se souvenir. Son ie;jard attendri, lointain, est li\é sur les jours lumineux d'autrefois, el peut-être sur elle-niènie, sur la petite lille lieureuse (|u'»'lle était, avant (|ue la lourde patte de Darjjeau se fût appesantie sur sou épaule...
Je lui cite le vers de Victor Hu;jn :
(> smivcnir.s, printemps, aurore!...
Et je la vois émue; et je sais bien que son émotion m'est indul;[enle, parce (jue je dois rester à ses yeux associé au clier passé Mlle m'a si peu vu depuis! Nous renouons lui III brisé il \^ a vin;{t ans ..
— Sortons, dit-elle, avec une décision soudaine et comme s'arracliani à un rêve. Je vous montrerai la terrasse. On ne l'a pas tr(tp abîmée.
Devant le perron, une jcdie fillette de douze à treize ans jouait avec un jjros chien.
— Viens dire bonjour, Odette, dit sa mère.
Elle la «jarda auprès d'elle, sa main caressant les cheveux dorés de rtMilaiil
Xous fîmes le tour du parc par une longue allée circulaire que je connaissais bien. Les gazons étaient parfaitement tondus, les arbres mutilés selon les règles; il semblait qu'un domestique soigneux eût épousseté les massifs et essuyé les cailloux un à un. Je m'empressai de le faire remanjuer à Louise avec une admiration ironique, car je reconnaissais là la main de sou mari.
— Oui, me répondit-elle, avec un léger soupir, le jardinières! très zélé.
On le voyait en effet, un peu plus loin, qui faisait sa besogne avec l'application et l'importance solennelle d'un prêtre du Laid.
Cette allée qui traversait un petit bois, et longeait une treille, pour revenir ensuite au bord de la terrasse, oui, c'était bien celle-là que Louise avait prise le jour où, sans le savoir, elle venait vers moi qui l'attendais... là-bas, derrière cette clôture. Par miracle, rien n'était changé, ni du chemin ni de la haie. Alaintenant, nous approchions de l'endroit où jadis je m'étais blotti. Une grosse pluie d'orage était tombée... Ah! depuis des années elle tombait sur moi, cette pluie, depuis de longues années, jusqu'à cette seconde où le soleil reparaissait.
Xous ne parlions plus. Peut-être la pensée qui m'obsédail occu|)ait-elle aussi l'esprit de Louise? Et cette allée, (lu'elle avait prise au hasard, l'avait amenée plus loin (|u'elle ne voulait...
De la maison, une voix — comme aulrefois celle de Mme Lorgeril — appela :
— Alademoiselle Odetle !
— Maman, c'est pour ma leçon d'anj^lais... dil la pelite lille avec un rejjard interrogateur de ses beaux yeux.
— Eh hien, va, ma clicrie... va vite... El dis en passant (ju'on apporte le thé dans le salon. Mous renlroiis.
Odette partit en courant. Louise pressait le pas. Je lui montrai la campagne :
— Q)ucl spicudide horizon! murmurai-je.
Je disais cela pour l'arrêter quel(|ues instants encore en cet cndritit privih'gic. Je contemplais ini horizon intérieur, cl elle le sculail liieu. .A ce moineiil, mes n"'soluli()ns de prudence sévauouircul. Parfois, à une seule minute, on sacrilicrail l'cternité... Je la regardai sans essayer de radier ma tendresse, et je lui dis :
— Vous rapp«d«'z-vous?
Elle rougit et voulut d'ahord ne j)as comprendre.
— Oui, (it-elle, du temps de mon père, nous venions souvent nous asseoir ici.
\iais sa \ni\ était ()|»|ircssée. Je secunai la léte, et je ré[»étai :
— Vous rappelez-vous?... J'étais caché derrière celte haie... vous passiez ici... et je suis \euu...
Elle essaya de plaisanter :
— Oh ! j'ai tout à fait oublié... Cela se passait sans doute au temps où vous sortiez à peine du collège... quelque gaminerie d'enfant... Ce sont de vieilles histoires... comme je suis une vieille femme aujourd'hui... Allons, venez prendre le thé qui refroidit...
Elle s'en allait, de son pas vif. En la rejoignant, je lui dis :
— Rien n'a changé depuis ce jour-là, je vous le jure... Ai vous qui êtes toujours aussi belle, ni moi qui vous aime toujours et n'ai jamais aimé que vous!
Ah ! la banalité de ces vieux mots, de ces vieilles phrases! Je les sentais cependant chargées de sens et de vérité! Elle ne me répondit pas tout de suite; alors, je me penchai, et, d'un mouvement si prompt qu'elle ne put le prévoir, je saisis sa main et j'y posai mes lèvres, comme autrefois. Je sentis cette petite main tressaillir dans la mienne en se retirant :
— Voyons, je vous en prie, dit Louise (mais sur le ton de la prière plutôt que de l'irritation), cessons ces enfantillages, si vous ne voulez pas me fâcher tout à fait...
Et nous rentrâmes sans ajouter une parole.
Odette et la vieille demoiselle qui lui apprenait l'anglais prirent le thé avec nous. Louise avait retrouvé son rôle de femme du monde, et cette exquise bonne grâce qui la rend plus inaccessible. Il semblait que rien, absolument rien, ne se fût passé entre nous, et
que mon aveu, une fois encore, eût glissé sur elle sans pénrtrer jiis(|irà son cœur, comme la pi nie sur l'aile d'un oiscan. Quand je pris congé d'elle, elle me laissa cette fois, devant Odette, très cérémonieusement lui baiser la main. Klle semblait sourire à sa propre sérénité, trop parfaite pour être vraie. Je crois que le timbre de sa voix restait altéré...
Kt telle est riiistoire du premier jour de mon nouveau bonheur.
Je suis maintenant un intime dans la m.iison de Dargeaii. C/esl lui-même qui m'y invite sans cesse et m'y relient. Son ministère a été accueilli fraîchement par la (chambre. Mes amis lui gardent rancune d'avoir essayé de me trahir l'année dernière. Aussi se couvret-il de mon amitié comme d'un palladium. I/exorde de son discours était consacré à mon éloge, et la péroraison reprenait ce beau thème. pjnnu,on lui a accordé une majorité chétive, affaiblie d'un n(unbre inaccoutumé et Inimiliant d'abstentions. Cette médiocre entrée eu matière n'enflera pas beaucoup le prestige dont il a besoin ici pour sa réélection. .A court de gloire, il m'en emjiruute; de ce coté-là, il sera toujours besogneux. Donc, je raccomjiagne dans ses visites aux grands élec-
leurs dont la fidélité vacille. Il a organisé un banquet Ae maires tout exprès pour m'y faire boire à sa santé.
Les Chambres sont congédiées et deux semaines à peine nous séparent des élections. Aussi ne faut-il pas laisser se perdre une minute! Et tous les gros bonnets de Verceil et des environs défilent à la table de Dargeau qui conduit sa propagande la fourchette à la main. Je suis toujours là; il m'a choisi pour dieu lare.
Louise traverse cette politique et ces maquignonnages électoraux comme je l'ai vue un jour traverser une chaussée boueuse : avec une grâce et une légèreté souveraines. Elle traite ces gens vulgaires comme on doit traiter des convives qu'on élève à son rang en les recevant; elle ignore qu'ils sont électeurs. Son indifférence et mou désintéressement nous rapprochent. Souvent, nous échangeons un sourire amusé tandis que son mari, berger maladroit, sue sang et eau pour ramener dans le chemin son troupeau qui s'égare.
Je vois bien que ma démission, en plein succès, doit lui plaire.
— Je ne hais rien tant que l'àpreté, m'a-t-elle dit un jour. C'est la marque des petits esprits.
Hélas! A ce taux, le mien s'est souvent montré bien peUt! Mais ne faut-il pas plus de courage et de philosophie pour se reprendre que pour ne pas s'abandonner? Je bénéficie du voisinage de Dargeau, «nlisé jusqu'à la ceinture dans le temporel, esclave du
VIE Dl N HEUREUX 269
momont pn-sont, et aussi incapable, lui, dn courage que de philosophie. Son avidilé à se jeter sur la proie (|uc je dédaignais le classe mon inférieur. Par sa présence et le conlrastc coniplaisainnienl étalé de son épaisseur et de son apjxHil, il me donne quelque poésie.
Louise évite de me voir seul. Toujours, (|uand Dargeau lui-même n'est pas là, Odette se trouve entre nous par hasard. .Aussi, me suis-je appli(|ué à gagner ses faveurs. Cette petite gêneuse m'a pris en amitié. Je l'aide à traduire les versions anglaises dont l'accahle nwo institutrice acariâtre. Je parlerais bien grec, s'il le fallait.
0 mai
Dargeau est tout de même réélu au premier tour — un |ieii péiiihlriHcn t : huit ceiils voix d'avance sur son unique concurrent — mais réélu. 1! n'en demande j)as davantage. Un autre serait incjuiet de l'avenir, mais il a|)|)arlient à celte espèce d'audacieux qui ne voient pas devant eux. Si " gouverner c'csl prévoirai, il est jcdimeni fait piuir gouverner!
li'im|)ortant est (|u'il gouverne, et pour cela qu'il s'en aille — ce (|u'il vient de faire aiujahlement. I^a maison s'est vidée soudain d'agitation, d'odeurs et de tumultes électoraux, et de la prose dont il lavait icui-
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plie jusqu'aux greniers. Il n'y est plus — et j'y viens toujours. Il a du moins servi à m'y rendre familier. La grille, les arbres, le chien seraient étonnés de ne plus me voir. Odette réclamerait son grand ami. Je ne leur infligerai pas cet étonnement.
Louise... Je ne puis encore tout à fait déchiffrer son visage. Elle sait si bien garder, sous la facilité gracieuse de sa parole, sous le sourire accueillant de ses lèvres, son àme silencieuse et secrète! Et je vois cependant que chaque heure qui s'écoule use un peu les parois de sa tour d'ivoire, et me rapproche d'elle. Parfois, pour me parler, sa voix prend un son plus profond et plus vrai; ses réflexions glissent aux confidences; ses yeux, oubliant de se surveiller, s'ouvrent plus limpides devant les miens qui s'y plongent et nous échangeons un de ces regards complices où l'on semble se dire : ^ Nous, au moins, nous nous comprenons... Voilà ce que nous sommes, tous les deux... faits l'un comme l'autre, et l'un pour l'autre... »
Si dissemblables pourtant!... Je la sens mécontente de la vie, et je l'étais jusqu'aujourd'hui; je la sens blessée par ses expériences, rebutée par ce qui l'entoure, et je le suis. Mais la souffrance l'a torturée sans la flétrir. Elle garde intacte sa jeunesse, quand la mienne expire. Je vois bien qu'elle a son recours dans le rêve et dans un monde intérieur qu'aucune désillusion ne peut atteindre. A chaque instant, elle s'y réfugie d'un coup d'aile, pour en revenir rafraîchie
VIE D'UiV HEUREUX Hl
et les yeux pleins de visions (|ui doivent la consoler (hi reste. Un mot, moins (|ue cela, un re<jard, révèlent tout à coup à ceux (|ui sont auprès d'elle ce voya;je furtif : elle eu revient chargée de trésors... Elle peut, sans se désespérer, mépriser le réel bas et laid, car elle croit à un réel divin. C'est une àme en prison, qui regarde par la fenêtre grillée l'éclatant soleil et trouve encore la force de chanter. . . .Moi, misérahle, je demandais une àme an inoiule et à la vie, et ni la vie ni le monde ne me l'ont donnée.
20 mai.
A Presserai , après une bataille de cannibales où l'on voulait me faire intervenir, — mais je me méfiais de leurs crocs! — ils ont élu au second tour Méchin, mon ami intime (il le disait dans ses affiches), contre Del barre, mon ami plus intime encore (il le disait dans les siennes). Ces deux compères, d'accord il y a quatre ans pour souhaiter ma mort et eu tirer parti, n'ont pu concilier leurs appétits, lia proie trop facile les a tentés tons les deux et ils se sont jetés à la curée. Triste gibier, (|u"nne circonscription! .Mais un vorace de petite faille, comme .Méchin, emploiera bien le reste de ses jours à la digérer en silence.
Mou troisième ami, le pins intime de tons certainement, de li.irraliu, ennemi des deux antres, a tout
perdu dans la bagarre : son journal, son traitement, j sa situation politique, sa réputation (on a raconté ses vols, avec preuves à l'appui), tout perdu en un mot, fors la Légion d'honneur que je lui ai donnée. Le malheureux m'a écrit des lettres désespérées, de pitoyables demandes d'aumônes. Je me suis décidé à lui envoyer cinq cents francs en lui disant que je partais pour un long voyage dans l'Afrique du Xord.
Juin.
Je n'ose pas encore aller chez elle trop souvent, et les jours où je m'en prive sont des jours perdus. Je les passe dans mon jardin, dans ma petite forêt vierge, à regarder le ciel à travers les branches. Ou bien, je monte dans ma chambre, pour m'accouder à la fenêtre d'où l'on découvre sa maison, et j'attends. Elle va, elle vient sur la terrasse; parfois le veut m'apporte un peu de sa voix, que je recueille précieusement comme une goutle d'eau pure. Parfois aussi les heures se succèdent sans que je l'aie même entrevue, et la nuit tombe plus tristement ces soirs-là.
Louise me reçoit comme un ami... Comme un <■<■ vieil ami ^i ? Je ne le voudrais pas, je veux croire que non. Je ne lui dis pas les mots d'amour qui la mettraient en défiance. Je viens sous un prétexte quelconque — ou sans prétexte. Le plus souvent, elle est
assise dehors, au milieu d'une |)elouse, auprès d'un grand arl)re dont l'ombre (|ui tourne avec le soleil la force à se déplacer d'heure en heure. Elle brode un ornement d'éjjlise, elle lit, elle écrit une lettre sur une table lé<jére. Odette est à ses pieds sur le gazon. Je ne romps pas leur iiilimité. A peine (|uelques mots, et il me semble que je suis là depuis des heures, que j'ai toujours été là .. Hicutôl, c'est Odette (|ui nous devient étrangère. Sans y prendre garde, nous l'expulsons de la conversation. A demi-mot, avec des réticences et des allusions, nous parlons celte langue des grandes personnes (|ue les enfants ne peuvent pas comprendre, eux qui !)e savent ri<'n et ne doivent rien savoir de la vie. Quand la petite s'éloigne, pour un jeu, ou pour quel(|ue leçon de piano ou d'anglais, alors l'intimité se resserre. Il ne faut pas (|ue j'elfarouche ce quelque chose de miraculeux <|ui nie caresse enfin et qui ressemble à du bonbeui-. D'ailleurs, est-ce une illusion ? .l'ai l'impression qu'avec moi elle n'est jtas telle (lu'avcv- les autres. Mlle s'abamloiine davantage. Par é<-happées rapides et presfjue involontaires, elle laisse voir le fond d'elle-même XOus ne parlons jamais de Dargeau, du moins en le nommant; mais il revient incognito sous tant (le nos pensées! (letle pe.smle laideur de la léalité, (|ui l'a révélée à Louise, sinon Dargeau? Qui m'a barré la route et volé nia destinée, sinon lui encon> ? Quand nous parlonsdela vulgarité des êtres faits jxuir jouir, fermés a Nuit idéal, inaccessibles à la poésie,
au sentiment, au rêve, quelle image passe et repasse devant nos yeux, sinon la sienne? Je me flatte, je m'abuse peut-être... je vois bien pourtant qu'elle me livre chaque jour un peu plus de ses douloureux secrets. Elle ne s'en doute pas; elle parle rarement d'ellemême, mais lorsque nous causons de quelque sujet en apparence indifférent, d'un livre ou d'un fait divers, comment me tromperais-je à l'accent soudain si profond et si personnel de certains mots? Dans l'eau courante des paroles, son image se reflète tout entière. Sans le savoir, elle me raconte sa vie, sa fière vie désolée.
Sans le savoir... Et pourtant, lorsqu'une «visite» survient, même une amie réputée très chère, comme le ton de notre causerie, comme son expression même^ changent brusquement!... Le charme est rompu. \ous ne savons plus que dire, quelqu'un est de ti'op parmi nous — et ce n'est pas moi.
Souvent, lui découvrant, sous les dehors brillants de ma causerie, ma tristesse désenchantée, je voulais remonter jusqu'à la source de ma peine, évoquer les brèves semaines où je l'ai connue jeune 611e. Chaque fois elle m'arrête :
— Xe parlons plus de cela, c'est le passé, dit-elle. C'est tout à fait fini. ..
Si vraiment cela était comme elle le dit, pourquoi n'en pas parler? J'y reviens pourtant et peu à peu elle me laisse dire. Elle entrevoit ce que j'ai souffert par
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elle. Cli<i(|iie mot, cli.iquo souvenir ravivé uous lient davantatje.
En vérité, je ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon pauvre cœur meurtri n'ose plus espérer. Il a trop peur il(! ce qui suit l'espérance.
Je m'ahanclonue à mou sort et j'attends...
LOUISE DARGEAU A ROBERT LESCOEUR
22 octobre 1902.
Mon ami, je vous dis adieu; je vous dis adieu pour toujours. Si vous m'aimez, je vous demande de ne pas chercher à me revoir; je vous le demande en pleurant; je vous le demande par pitié. Je vous ai aimé de toute mon âme, Robert, et cest toujours ainsi que je vous aime, et si je dois traîner longtemps ma misérable vie, longtemps et jusqu'à la Jîn ce sera ainsi. Pourtant il faut nous séparer; — et dans la détresse où, je suis, c'est encore un bonheur pour moi d'avoir trouvé le courage de vous l'écrire avant peut-être que cette affreuse pensée ait effleuré votre esprit.
Mon ami, je veux sauver notre amour d'une mort honteuse. Je ne vous accuse pas, je ne vous reproche rien; moi seule suis coupable d'une indigne
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faiblesse, et d'aroir pris avec vous un chemin oit je ne devais pas vous suivre... Vous me comprenez, n'est-ce pas ; pardonnez-moi si je ne puis, pour vous dire ces choses, trouver un seul mot qui ne me fasse pas rougir... J'avais rêvé, d'abord, de vous être bonne et secourahle ; je vous voyais tant de peine et d'amertume ! Il me semblait que bien doucement, comme avec des caresses légères de mon âme, je pouvais guérir la vôtre. C'était une chimère de femme qui cachait un sentiment plus tendre, mais je ne le savais pas, et j'allais à vous les yeuxjermés. Ensuite, je vous ai trop aimé, pour vous faire du bien... On se croit sûr de soi, on a la ferté de sa force et de sa droiture, et puis on succombe un jour au même vertige qui en a saisi tant d'autres. Ce jourlà, nous avions prononcé notre sentence. Ne lavezvous j)as, comme moi, compris tout de suite, ami, qu'un amour tel que le nôtre ne pouvait pas se traîner sans périr dans les petits mensonges et les joies honteuses de l adultère ?.. . Ah! il faut que je sois tombée bien bas pour oser même en prononcer le nom. Maintenant, je n ai plus le droit de l'écarter, ainsi que je le faisais jusqu'ici, comme celui d'une chose vile et presque impossible à concevoir. . . \ oyez, tout ce que j'ai j.ensé dans ma vie se dresse pour m\iccabler. Je n'ai plus la force de me regarder moi-même. Dites-le-moi, mon ami, est-il possible que ce soit là l'amour, cette extase divine que nous
avons connue un instant et qui s'est évanouie pour laisser place à la plus horrible aventure? Oh! non, n'est-ce pas ? ... Tout cela nest qu'un cauchemar qui va se dissiper très vite, et nous verrons bientôt resplendir la neige des sommets que nous avions foulée . . .
Hélas ! Robert, cette ascension vers les cimes, nous ne la ferons plus ensemble, et ce ne sera pas trop du déchirant sacrifice de la séparation, pour rendre à nos âmes le droit de s'unir dans un amour qui mérite d'être éternel.
Ah ! /exprime tout cela si mal que tu vas peut-être penser : :■■ Elle est folle... » et tu ne m' écouteras pas, et tu ne voudras pas me comprendre . . . Et cependant, c'est la vérité profonde que je te crie avec toute l'angoisse de mon être ! Ne le sens-tu pas, que tous les supplices seraient doux auprès de l'agonie de notre tendresse? Nous la regarderions s'en aller par larurbeaux. Plus nous chercherions l'illusion de l'amour, plus l'amour profané se retirerait de nous. Bientôt tu m'aurais méprisée comme je me méprisais moimême... 0 mon ami, que Dieu te l'épargne toujours, cette torture de contempler l'être chéri avec une sorte d'épouvante, de ne plus le reconnaître, de ne plus se reconnaître soi-même, et de se dire : « Celui que f ai aimé, où, est-il? où suis-je, moi qui l'aimais? «
Encore une fois, pardonne-moi, Robert. La Providence îu avait placée sur ton chemin pour t'ap-
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prendre ce que les autres femmes ne t'avaient pas appris, le secret d'un amour qui ne meurt pas, mais qui dure sans s'avilir. Etfai manqué à son attente, je t'ai manqué à toi-même... Je t'ai trahi en t' obéissant. J'en ai déjà été punie avec une rigueur si cruelle que je me demande comment je fais pour y survivre... Et pour tant, je croyais connaître la souffrance et ses extrêmes limites.. . Mais je ne connaissais rien avant de t'avoir rencontré. C'est donc toi, mon aimé, mon trrs aimé, qui m'auras tout enseigné de la vie, et la plus grande joie, et la plus grande douleur... Pour la joie que tu m'as donnée, tant que le cœur de la pauvre Louise battra, il te bénit, il t'appartient. Pour le mal, je veux eapier maintenant et jusqu'à la mort, .^u delà du tombeau, si le Juge souverain me prend en pitié, qu'il me fasse soujfrir encore, et qu'il t'ouvre ses bras.
Louise.
illon Dieu, cllr ne m'ainio pas; ello ne m'a jamais aime... Quoi! je ne la reverrai plus?... (]ela n'est pas possible. Je rêve, je suis fou... Oli ! la retrouver, la voir, lui parler... Ouaiul elle m'aura vu, ne fût-ce qu'un instant, elle rompreiulra. . . Toul «e qu'elle voudra, pourvu que je la voie enrore...
Elle est partie. Klle me fuit... (Vêlait done hicMi vrai?... Klle ne le disait pas dans sa lettre... Je ne
peux pas la relire, sa lettre... chaque mot me fait trop de mal... Je ne la comprends même pas... Je sais qu'elle est partie, qu'elle me chasse, et que j'en mourrai...
Je l'ai revue... Par une inconcevable démence, je l'ai laissée s'enfuir encore. . . Et maintenant, c'est fini. . . je n'ai plus rien à attendre d'elle désormais, plus un baiser, plus un sourire, plus un regard, plus un mot... Je n'ai plus rien à attendre de rien... Je suis bien seul, plus seul que si elle n'avait pas existé, plus désespéré que si je n'avais pas connu l'espérance... La nuit est tout à fait tombée.
Ah! Louise! Tu, as la foi, toi. Tu t'exaltes à l'idée du sacrifice consenti, de la paix reconquise, du bonheur éternel assuré... Tu retrouves ton Dieu que tu m'as toujours préféré. Mais moi, moi, Louise, qu'est-ce que j'ai? De vaines paroles... Je chancelle au bord de l'abîme et le vertige me prend. Louise, si tu me voyais, tu aurais pitié...
Longtemps après.
... Nous venions de rentrer à Paris. Elle avait hâté ce retour qui me désolait en dressant tant d'obstacles ^'ntre nous. Elle alléguait la volonté formelle de Dar-
vif: nu.v heureux 281
geau, les réceptions nécessaires, les cours (l'OdeUe. . Est-ce (|iic ces clioses-i;'i comptent quand on aime? Maisje sais maintenant (|n'elle me fuyait...
Oli ! c'est une chose liorrihle à jx-nsor qu'on s'est aimé et que l'on continue à se prendre les mains, à se regarder dans les yeux, à échanger les mêmes baisers, tandis qu'une si terrihle résolution nait et grandit en silence dans le cœur de l'être adoré... Cela même est donc défendu àdeu.v deces pauvresêtres si mallieureux, (le siiiiir pour ne fain; (ju'un? Cela aussi, cela même... Ils s'y obstinent pourtant, ils s'étreignent éperdument pour s'en donner l'illusion; ils mêlent les battements de leurs cœurs, mais leurs cœnirs ne se confondent pas; leurs fronts se touchent, et leurs pensées restent étrangères l'une à l'aiilie, presque hostiles... Ils ont beau s'aimer, loujours yin abime est entre eux... Et loiià la dernière chimère à bujuelle j'aurai cru.
Pour(|Uoi une f*rovidence ironique a-t-elle donné ce <liarme enivrant à tout ce (|ni commence? Je m'y suis laissé prendre encore. Il y avait dans ce renouveau d'amour (|ui fleurissait en moi, comme pour me cacher les approches de la vieillesse, une \oln|)té d'abord si sereine el si pure!... Une volupté si tranquille, pas impatiente, (|ui ne réclamait rien, (|ui semblait pouvoir durer toujours sans rien demander d'antre (lue ce qu'elle avait. l,es jours se succédaient presque pareils; mes visites, (|ue la prudence rendait irrégulières au début, étaient devenues quotidiennes, et s'allongeaient
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un peu chaque jour; nous n'éprouvions pas le besoin de nous cacher. Odette n'était jamais bien loin de nous, et lorsque nous nous promenions dans le parc, des jardins voisins, de la route même, on pouvait nous voir. Je ne donnais pas à Louise d'autre marque de tendresse que de lui baiser la main, le bout des doigts, bien respectueusement, quand j'arrivais et quand je partais. Seulement, sans que je puisse dire à quel moment et de quelle manière cela s'était fait, il était entendu maintenant que nous nous aimions.
Et cependant, je ne l'avais jamais interrogée, elle ne me l'avait jamais dit; mais cela allait de soi, comme une chose bien évidente et toute naturelle, et si sûre qu'on n'avait pas besoin de l'affirmer pour être certain de sa réalité; nous y faisions allusion sans même y prendre garde; elle était au fond de nos conversations, aussi visible que le sable au fond d'une eau claire; et quand nous nous taisions, elle remplissait le silence.
Cela a duré ainsi plusieurs semaines, plus d'an mois. Dargeau revenait de temps à autre troubler notre rêve de son agitation importune; il avait l'air i d'un bourdon dans un rayon de soleil. Il repartait bientôt, tout à la joie de s'étaler dans la gloire épaisse de ses nouvelles fonctions, pérorant, inaugurant, banquetant, ravi de se faire voir et de s'offrir à l'ad-l miration universelle, maintenant que les Cham-|
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lues en vacances ne tourmentaient plus sa poltronnerie. Il est (le ces hommes (|ui ;iiniont à être généreux en temps de paix. Avec cela, il sait jouir pleinement dans le présent. Voilà un ,'jarcon heureux : j'en suis tombé à ce |)oint d'éca'urernent et de désespoir que je l'envie, cl <|ii(' si j'avais à choisir ma nature, je la voudrais semhlahlc à la sienne.
Il ne s'occupait donc pas de nous. Il ne daijjnait pas s'in(|uiéter de sa femme qu'il paraissait ju;jer irrémédiablement honnête, avec une nuance de mépris. Pour lui, ses facultés amoureuses étaient employées ailleurs, un peu partout, et il ue se donnait pas grand mal |)our en faire mystère.
Quand il était là, Louise et moi, nous sentions, en face (le l'iufrus, noire amour j)lus présent et plus cher, j)lus ress<;rré. Ml rien iju'à la voir, pendant les repas (ju'il em|)lissait(lesaveiTe tapa;jeuseet vuljjaire, j'avais l'impression (|u'elle se Mollissait contre mon épaule.
Le temps devait s'écouler très vile, mais je ne le sentais pas fuir. Pour la première fois, depuis biea lon;{lem|)S, je me trouvais délivré de celle cruelle au;[oisse (!<• vieillir el de la double obsession de crainte et de désir (|ui a empoisonné toute ma vie .l'étais suspendu en une sorle de meixeilleux é(|uilibre.
Hélas! celle éclaircie de bonheur ne devait pas durer l'uijjtemps.. . Cela commença tout d'abord par un I riloublenuMil de passion, un besoin très vif de direct de redire à Louise ma tendresse, el de surenchérir
chaque fois sur mes affirmations. Elle n'avait plus, comme au début, le pouroir d'arrêter sur mes lèvres les paroles trop brûlantes, il fallait bien qu'elle les subit, et je l'en voyais toute troui)lée, moins de joie sans doute que de scrupule. Mais il était trop tard pour qu'elle se reprit et, après avoir commencé par une si implorante humilité, je commençais à abuser de l'autorité qu'elle m'avait donnée sur elle. Bientôt, il ne me suffit plus de lui dire que je l'aimais : j'exigeai qu'elle me répondit. Quelle faute et quelle grossièreté! Je la blessais à la fois dans sa délicatesse et dans sa conscience, et pour quel profit? Peut-être chez une femme un sentiment commence-t-il à perdre de sa force lorsqu'il s'exprime ; il perd son charme de mystère. Et puis, les mots sont imparfaits, immobiles; une fois dits, ils restent là toujours les mêmes, sans pouvoir s'adapter aux nuances changeantes du cœur; ^ et l'on sort peu à peu de la sincérité. I
Mais une fois de plus j'étais gouverné par ce désir auquel je ne résiste pas, toujours prêt à sacrifier le jj bonheur acquis et certain à ma dernière fantaisie. | Trois mois avant, je ne souhaitais rien, sinon que ^ Louise me laissât la voir, l'entendre, et vivre dans son rayonnement. Elle me l'avait permis; elle avait , reçu mes aveux sans les repousser, — ô joie inespérée! j'avais pu voir qu'elle m'aimait. Et maintenant, tout cela n'était rien, si je ne lui arrachais pas encore et sans cesse des protestations qui n'étaient jamais assee
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passionnées à mon gré. Parfois sa fierté se révoltait; je lui en voulais alors presque avec méchanceté, j'affectais une «jrande froideur; une fois même, pour la faire souffrir, je m'imposai de rester deux jours sans venir et j'eus la joie de voir que, toute inquiète et ne sarli.inl que penser, elle fil prendre indirectement de mes nouvelles. Je revins, honteux de ma dureté, repentant; je lui demandai pardon, je lui jurai de ne plus me laisser aller à ces excès d'exigence où mon imagination m'entraînait...
J'étais sincère et je tins parole pendant huit jours, l'uis de nouveau l'obsession reparut, lancinante. l*our(|uoi se dèroltait-clli' toujours ainsi à mes (|ueslions? Que pouvaient lui coûter les paroles, si elles n'exprimaient (|uc la vérité?... \on, non, dans ci-lte réserve, dans ces réticences, s'envelop|)ait le scru[)ule d'une âme locale qui répugnait au mensonge. Louise ne m'aimait j)as! Je n'étais pour elle qu'un bon ami dont elle sii|'|u)rlail la piésence et la fonvcrs ilion, (|ue |)eut-èlre elle avait rêvé de soulager, avec la charité d'une inlirniière spirituelle; mais elle ne m'aimail pas d'amour et le peu qu'elle m'en avait dit n'était (|uc ponr me calmer; cela faisait |tarlie de ma cure morale ..
Ces idées me hantaient d'autant plus ( riicllement que je les enfermais en moi, afin de lenir ma |)romesse. Seul dans mon jardin j'en parcourais indéfiniment les allées, tout entier livic au mal i|ui me
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rongeait. La nuit, les heures torturantes de l'insomnie passaient avec leur implacable lenteur sans me laisser un instant de relâche.
Louise s'affligeait de mon silence et de mon visage assombri, et voulait en savoir la cause. Je résistais d'abord, jusqu'au moment où, à bout de forces, je laissais mes soupçons faire explosion, en un long monologue d'une âpre injustice. Elle m'écoutait les yeux pleins de larmes, en murmurant : « Que vous me faites de peine ! . . . Que vous me faites de peine ! ... » Je finissais par avoir honte de moi-même et je lui faisais grâce... Je le croyais... Mous goûtions une accalmie de quelques jours, si douce parfois que notre bonheur semblait fondé pour l'éternité. . . Et je recommençais. . .
Tout était prétexte à ma jalousie. Une courte maladie d'Odette me mit au supplice. J'aurais voulu que sa mère ne la soignât pas, qu'elle n'en fût même pas préoccupée. Je lui fis une scène de violents reproches parce que, affolée par quelques paroles imprudentes du médecin, elle redoutait une appendicite et voulait rentrer tout de suite à Paris pour l'opération. Ce jourlà, je sentis qu'elle se révoltait. Je partis dans une • sombre fureur que je dirigeais contre elle aussi bien que contre moi : " Je lui suis odieux!... Je lui suis odieux!... 15 me répétai-je...
Et dans tout cela, toujours, je n'ai pensé qu'à moi, empoisonnant mon amour de rancune parce qu'elle
VIE d'un heureux im
ne me rendait pas liemeiix. Il j a des moments où je me fais l'effet d'un monstre, «omljlé par la nature, et capable de créer du malheur avec tout.
Une idée fixe ne tarda pas à s'emparer de mon esprit. Fin opposition avec toutes les femmes que j'avais connues, Louise n'avait jamais cessé de représenter pour moi la candeur, au sens latin du mot, ce (jui est entièrement blanc, immaculé, l'être immatériel qu'aucune pensée grossière, même fu«|itive, r|u'aucun désir impur ne pouvait effleurer. .\ aucun moment de mon existence, les pesantes joies d'un plaisir à peine supérieur à la débauche n'avaient réussi à étouffer tout à fait celte aspiration vers l'amour idéal, affranchi de la servitude des sens, élan de l'âme, extase et prière du cœur. Quand j'avais retrouvé Loui.se, non moins candide (ju'antrefois, et plus sacrée pour avoir souffert, pas un iiislaiil la pensée de la vuljjaire et charnelle aventure n'avait souillé ma tendresse rajeunie. Ce n'est pas assez de dire que je l'aimais avec la plus haute partie de moi-même; je m'étonnais auprès d'elle de sentir tressaillir en moi quel(|U(> chose de nicillcur que moi.
Ce fut la suprême invention de mou inquiétude et de ma jalousie de me représenter comme la seule preuve certaine d'un amour uiii(jue, total, incomparable à un autre, celle-là nièine (|ue j'avais demandée à tant de femmes incapables d'un sentiment profond.
288 VIE D'UN HEURKUX
tt Après tout, pensais-je, Louise ne me donne rien de plus qu'à sa fille, à ses amies, à l'un quelconque des êtres qui se partagent son affection. .. Si les paroles diffèrent un peu, le fond est le même. Elle ne ressent rien de ce que je ressens. Elle ne l'imagine même pas. Pendant que je pense à elle, jour et nuit, que je me ronge de désir, d'inquiétude et d'attente, elle continue de vivre sa vie paisible, où elle m'a fait une place parmi les oeuvres de charité; la mélancolie n'est chez elle qu'une forme de la sérénité, le poétique vêtement d'un bonheur tranquille, ignorant de la passion. A vrai dire, elle se suffit parfaitement à elle-même, elle n'a besoin de personne, de moi pas plus que d'aucun autre. Et je lui offre l'amour de toute ma vie, le sacrifice de mes ambitions, la fièvre de mes veines, — en échange d'un peu de pitié... »
Ces pensées, où je me complaisais avec une rage maladive de destruction, finissaient par aviver en moi une douleur si aiguë et si insupportable que je me révoltais brusquement en criant : " Non, cela n'est pas! Cela ne peut pas être! Louise m'aime, elle m'aime d'amour, j'en suis sûr... Mais une preuve!... Qu'elle m'en donne une preuve seulement! .Après, je ne douterai plus... 11
Et, bien qu'avec une ol)scure conscience de ma folie, je commençais à m'abandonnera la pente de ma nature, qui se laisse hypnotiser par son désir, ne veut plus voir ([ue celui-là, et se représente tous les biens
VIEDLIVUEUKËUX 289
comme subordonnés à un seul — le dernier qu'elle souliailc. Il seniMe (|ue l'activité du monde soit comme suspcuduo, et toutes mes puissances de pensée, de jouir, de vouloir annihilées, tant qu'une certaine condition ne sera pas réalisée... Ainsi, rien ne comptait [)lus pour ma passion exaspérée, si Louise n'en venait pas à me traiter autrement qu'en ami — et ne se dépouillait pas de ce rayonnement idéalement pur j)Our le<|uel je l'avais aimée...
De même que l'eau jetée sur un brasier l'avive d'abord, de même tout ce qui aurait du m'arrèter me j)Oussait au conliairc |)lus avant. Je savais d'avance (|ue Louise ne me pardonnerait pas de l'avoir entraînée à ce qui était, pour sa conscience si pieuse, le mal, le suprême péché. ■• C'est donc, me disais-je, (|u'elle me préfère une idée abstraite, je ne sais (juel fantôme de devoir et de vertu — moins (jue cela, le repos de son àme timorée... L'a mon r est la seule rcli;]ion de ceux qui aiment; cl ils ne connaissent plus d'autres devoirs (|ue ceux de l'amour, d'autre |)é(hé (]ue de refuser queh|ue chose à l'amour... ■
J'enfermais eti nioi-nième ces réilexious, d'autant plus cruelles qu'elles étaient muettes. Je mettais ma fierté à ne rien solliciter. VA aussi j'aurais eu honte de ce (|u'il fallait dire; je n'aurais su (|uels mots employer... Seulement, anpns d'elle, j'affectais de plus en plus (le ne pas cidire à sou affection, et tout, dans mon alliliidc, dans mes paroles, lui donnait à penser
lu
que j'étais horriblement malheureux, et malheureux par elle... Elle s'iugéniait, pourtant, pauvre Louise, à ramener un peu de douceur dans mon cœur ravagé; son orgueil de femme s'humiliait devant moi; elle n'attendait plus que je lui « fisse la cour », elle me prodiguait les tendres assurances, la chaste caresse de ses yeux. Elle ne manquait jamais d'insister sur tout ce qui pouvait me rendre confiance en moi-même, me forçant à me souvenir de mes plus beaux succès... Ensuite, elle appelait le passé à son secours, ce passé qu'elle avait voulu d'abord écarter de nos entretiens. Elle se plaisait à évoquer notre première rencontre dans l'église de Verceil ; et nous y retournâmes ensemble, un soir, à la même heure et presque au même moment de l'année. — c- Ah! je ne puis plus prier comme en ce temps-là!... ■>■> me dit-elle en sortant, et levant sur moi ses beaux yeux où je lisais une tristesse, un regret, un reproche qui était un aveu... Et moi-même, si je fis sur le seuil le signe de la croix avec l'eau bénite que j'avais prise de ses doigts, ce fut pour répéter le geste ancien, et accomplir en quelque sorte un rite d'amour, mais sans rien de cette religiosité naïve qui s'était émue naguère dans les profondeurs de mon âme à voir Louise prier, dans l'ombre du pilier, le regard fixé sur des visions d'au-delà...
Elle me disait la triste histoire de son mariage voulu, préparé, rendu inévitable par sa mère... Lorsque, peu de semaines après ses fiançailles, j'étais revenu pour
VIEDINHELRELX 291
lui jeter le cri dont j'étouffais, elle avait eu la révélation brusque de l'amour; elle avait compris du même coup, et ce que j'aurais pu lui douner, et ce que Dargeau ne lui donnerait jamais. Elle avait enfoui bien au fond de son cœur ce secret; de ce jour-là, elle avait commencé à souffrir — et depuis, elle n'avait jamais cessé...
— Et lors de mou premier duel, quand vous avez arrêté votre voiture et acheté un journal, était-ce à cause de moi?
— A cause de vous... Jamais je ne vous ai perdu de vue. Sans bien savoir le détail de votre carri«'re, — car je défendais à mon mari de me parler de sa polititjue, — j'éprouvais une fierté de vos succès, et de vous voir grandir... Et souvent, je me demandais : « S'il se souvient encore d'autrefois, (ju'en pense-t-il? A-t-il gardé en lui un coin pour le souvenir?... «
Dans la douceur de ces entretiens, mon amertume se fondait. Je détestais alors les pensées de ma solitude. Une fois, vaincu par sa tendresse, à bout d'émotion et de remords, je ne pus réprimer un sanglot... Et puis, je me mis à pleurer, comme un enfant, de grosses larmes pressées.
— Mon Dieu, (|u'avez-vous?... Qu'avez-vous? disaitelle. Je vous ai fait de la peine...
Je prenais ses mains et je les portais à mon front pour le rafraîchir... Je les portais à mes yeux pour essuyer mes larmes...
Ces crises étaient suivies d'une accalmie... Ensuite, l'idée fixe réapparaissait, si dominatrice qu'elle commençait à se trahir dans mes propos, et que Louise en tremblant soupçonnait ce que j'allais exiger d'elle...
Une après-midi, vers le milieu de septembre, nous avions gagné au fond du parc un rond-point un peu élevé qui dominait la campagne, cherchant un air plus vif, car l'atmosphère immobile et lourde du temps d'orage nous oppressait. Xous parlions à peine, et nous étions assis loin l'un de l'autre, évitant de nous regarder, comme deux enfants fâchés. Je traversais l'une de ces périodes de découragement, où je n'essayais plus de lutter contre l'invasion du désespoir, où je ne trouvais d'autre soulagement à mon malheur que de la rendre malheureuse comme moi. « Elle ne m'aime pas! Elle sera toujours incapable de m'aimer!... v pensais-je... « En ce moment, où je suis torturé par la souffrance, elle est là, froide et indifférente... et si je lui demandais de me prouver que je suis pour elle autre chose qu'un étranger, elle me repousserait avec horreur... «
Sa voix s'éleva comme pour me démentir :
— A quoi pensez-vous, mon ami? Pourquoi donc
avez-vous toujours cet air si triste? Vous ne savez pas
quelle peine cela me fait de ne pouvoir rien pour vous
rendre heureux... J'avais espéré mettre au moins un
peu de douceur dans votre vie... et je ne puis môme pas cela... Je vous aime pourtant, plus que tout au monde... Je vous aime autant et plus (ju'on ne peut aimer...
Je secouai la tète sans répondre.
— Vous ne le croyez pas?... Allons, vous êtes dans l'une de vos heures noires. Il faut chasser cela...
— Je suis, au contraire, dans une heure de lucidité...
— Oh! mon Dieu, dit-elle eu se levant, et son visage exprimait une peine extrême, je ne veux plus vous entendre dire cela! C'est trop injuste et trop cruel !
Elle vint à moi, me prit les mains, et me força à la regarder eu face.
— Vous u'avez pas le droit de parler et de penser comme vous le faites, reprit-elle avec véhémence. Non, vous n'en avez pas le droit! Je suis toute à vous et vous le savez hien...
— Oui, toute à moi par la pitié, par le hesoiu de panser des plaies... Toute à moi comme à n'imj)orte lequel de vos pauvres ou de vos malades...
Elle ne paraissait pas m'entendre et répétait d'une voix égarée :
— Si, toute à vous... toute à vous...
Je tenais dans le.s miennes ses mains <|ue je sentais
, glacées. De lourdes gouttes d'eau tomhèrent sur nous.
L'atmosphère était devenue plus accahlaute encore, et
Ton se sentait défaillir d'énervement et d'angoisse dans l'attente de l'orage imminent...
— Est-ce vrai, Louise?... Est-ce vrai?
Et je l'attirais contre moi, je la serrais passionnément dans mes bras, couvrant de baisers ses yeux, son front, ses lèvres.
La pluie brusquement ruissela en une terrible averse. En un instant, elle nous aurait transpercés...
— Xous n'avons pas le temps de rentrer à la maison, dis-je, courons jusqu'au pavillon...
Je la soulevai dans mes bras. Les siens se nouèrent à mon cou. Elle s'abandonnait. Je me sentais pris d'un vertige. En quelques enjambées, je gagnai le pavillon.
— Oh! Louise... ma Louise... ma Louise chérie... répétais-je sans pouvoir dire autre chose...
Pâle comme une morte, elle me rendait mes caresses en silence et avec une effrayante exaltation... Ses yeux agrandis contemplaient fixement quelque chose dans l'espace... Elle semblait avoir pris une résolution désespérée. Elle murmura d'une voix à peine distincte :
— Le croiras-tu encore, malheureux, que je ne t'aime pas?
Et ce jour-là s'accomplit ce qui devait nous séparer à jamais.
C'est un mois environ après la scène dont je viens de parler que j'ai reçu sa lettre, sa terrible lettre. L'été
s'était achevé dans une angoisse fébrile où je voulais voir l'ivrosso de la passion. Mes rapports avec Louise s'étaient complètement transformés. Il ne nous arrivait plus jamais de causer comme nous le faisions quelque.'^ semaines auparavant, avec un tendre abandon, trouvant inépuisablement des choses à nous dire, nous laissant aller au cours heureux de notre fantaisie, comme une bar(|ue légère sur un beau fleuve. Xon, nous ne parlions plus qu'avec eflorl et sans joie : tous les sujets nous étaient indifférents, même nos chers souvenirs, hormis un souvenir récent dont nos paroles s'écartaient avec terreur et qui pourtant ne quittait pas notre pensée. Avions-nous exalté ou blessé à mort notre amour? Cette question nous hantait l'un et l'autre et iirtus n'en disions rien.
Souvent notre opj)ression était telle et le mensonge de notre conversation si évident et si cruel (jue nous prenions le parti de nous taire, et nous restions là, assis l'un près de l'autre, osant à peine nous regarder. Chaque minute (|ni s'écoulait rendait ce silence plus effrayant l'I [dus accusateur. C'était comme si une voix formidable nous eut crié : <i C'est lini! VOus ne vous aimez plus! Vous ne vous aimerez plus jamais! Allezvous-en! Tout est liui!... ■ Pour ne pas entendre cette voix, j'aj)pelais : t Couise!... " Elle lixait sur moi sou regard avec le même air étrange de soumission désespérée que je lui avais vu dans le pavillon. Je lui disais : " Comme je t'aime... « ou : « (]omme nous sommes
heureux... « ou quelque chose de semblable à quoi elle essayait de répondre par un sourire. Et je n'ai rien vu de plus navrant que ce sourire qui s'efforçait de détendre et d'adoucir sa pauvre figure crispée, luttait un instant contre la tristesse morne inscrite sur ses traits, et disparaissait bientôt, vaincu et découragé.
Alors, pour ne pas en voir davantage, pour chasser l'abominable oppression, j'allais à elle ; je prenais dans mes mains sa chère tête maintenant toujours fiévreuse et je baisais longuement ses paupières meurtries par les nuits sans sommeil. Elle se laissait faire, sans révolte, sans volonté. Nous négligions même les précautions les plus élémentaires : Odette, une femme de chambre pouvaient entrer... Alais il semblait que tout lui fût indifférent. Je redoublais mes caresses, plus habiles que les regards ou les mots à maintenir l'apparence de l'amour, et à en prolonger l'illusion... i<. Ma chère, ma chérie, ma bien-aimée... « disais-je en l'embrassant. « Maintenant, rien ne nous sépare plus, tu es toute à moi, nous sommes parfaitement heureux... u et je savais que je mentais.
Elle ne me résistait plus. On aurait dit que tous ses ressorts intérieurs s'étaient brisés; sans personnalité, elle s'abandonnait comme un automate docile à ma volonté... Seulement, une ou deux fois, je surpris dans ses yeux un éclair qui ressemblait à de la haine.
Alors, je me mis à penser que tout le mal venait de cette vie double, qui nous déchirait, et qui renouvelait
VIE DLN HRURELX 297
à chaque instant en elle l'impression du devoir Iralii... Pourquoi n'avions- nous pas le courage de notre amour? Il fallait qu'elle s'arrachât à son milieu... Oui, fuir l'odiou-v Dar<]eau, laisser même celle Odette dont les treize ans commençaient à s'étonner, à comprendre... Xous sauver loin, très loin, nous cacher... Ne vivre plus (|ue l'un pour l'autre, ouhlier tout le reste...
Louise me laissait dire sans une objection, paraissait presque m'approuver... .\Iais quand je la pressais d'en finir, de fixer une date, elle se dérobait.
Mous devions rester à V'ercoil au moins jus(|u'à la Toussaint, lorsque brus(juement, dans les premiers jours d'octobre, elle me déclara qu'elle allait rentrer à Paris. J'essayai de l'eu dissuader, mais je ne pus rien gajpier sur elle. Après l'abandon et l'indilférence désolée des derniers temps, elle s'était raidie dans une résolution obstinée, d'autant plus inexplicable que les motifs en paraissaient plus futiles : exigences de Dar- «{cau, cours d'Odette, dont il n'avait encore jamais été (juestion. A mes instances, elle se bornait à répoudre : « Il le faut.. d'un ton Inaccoutumé, pres(jue iuspiré, comme si une exigence mystique s'était cachée sous l'iusignifiauce des prétextes... Si bien (|ue, pour ne pas m'exposer davantage à un refus bi/airc cl iiritant, je dus me résigner.
— .'\u moins, lui disais-je, laisse-moi le t(Mii|)s de
louer un appartement où nous pourrons nous voir... Sachons comment nous retrouver...
— Nous en parlerons là-bas, disait-elle. Pour le moment il faut que je parte... Il le faut...
Et nous partîmes.
Dès notre arrivée à Paris, je me présentai chez elle : on me répondit qu'elle était absente. Je revins : même réponse. Je lui écrivis pour lui offrir un rendez-vous : elle me reçut en présence d'Odette qu'elle ne voulut pas renvoyer un instant. Cependant, au moment où je me levais pour partir, irrité, blessé, elle me dit à voix basse :
— Promettez-moi de ne pas revenir avant samedi... Promets-le-moi, je t'en prie... Je t'expliquerai...
Je compris que j'essayerais en vain de lui résister, et je promis.
La veille du jour fixé, je reçus par la poste cette lettre d'adieu, dont chaque mot, éternellement, restera gravé dans ma mémoire... Je me précipitai chez elle. « Madame venait de partir pour le Midi avec Mlle Odette. »
Oh! je ne me suis pas résigné tout de suite... Je ne voulais pas croire que cela fût possible... Je la reverrais, je saurais bien lui dire les mots qu'il fallait pour la convaincre, pour la reconquérir... Sans doute, mes exigences l'avaient efirayée... Elle n'avait pas voulu me sacrifier sa fille... Mais je consentirais a tout... à
tout... je me contenterais des heures, des minutes (|u'elie voudrait bien me donner... Même, je ne serais plus |)our ollf r|u'un ami alisolument respectueux... Tout ce qu'elle voudrait, pourvu qu'elle me laissât la voir encore... Ainsi un condamné à mort accepterait n'importe quel sort, afin qu on lui fit grâce de la vie.
A Saiul-Kapliaël, où j'avais couru sur ses traces, j'appris qu elle était descendue dans la propriété d'une de SCS tantes, une Ires belle propriété dont le parc desceud jus(|u'à la mer. Je m'y présentai. Klle était souffrante, le médecin lui défendait de recevoir qui que ce fut. Je m'en allai sans laisser mon nom. Des cbemins d'alentour, d'un liùtel voisin oii je louai une cbambre tout exprès, j'essayai de plonger mes regards jusqu'à la maison. Mais les rideaux épais d'une verdure encore vivace, des pins, des palmiers, gardaient jalousement le secret de sa demeure. Je passai des journées en observation auprès de la grande grille, puis auprès d'une porte dérobée (jue j'avais découverte et (|ui s'ouvrait du côté de la mer. Mais jamais je ne la vis sortir, l ne femme de chambre, interrogée, me dit (|ue sa maîtresse ne descendait môme pas dans le jardin. — Se souvenait-elle de Verceil? avait-elle peur de s'y laisser surprendre? Elle passait toutes ses journées dans sa chambre; elle paraissait très malade et très Irisle.
Je lui écrivis, à plusieurs reprises, des lettres sup-
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pliantes, désolées, sans obtenir de réponse. Je m'entêtais à rester cependant, parfois imaginant des projets insensés, plus souvent me confiant au hasard, attendant une circonstance favorable qui finirait bien par me mettre en sa présence. Et puis, tant que je restais là, à guetter, à défendre ma cliance, tant que je ne consentais pas à désarmer, tout n'était pas perdu; sur la pente du gouffre, je me cramponnais à une petite touffe d'espérance.
Un soir, trois semaines environ après mon arrivée, j'errais, à la tombée du jour, dans un petit chemin désert d'où je découvrais l'entrée de l'église. L'angélus sonna. Quelques personnes sortirent. L'une d'elles, enveloppée d'un chàle sombre, et la figure même presque entièrement cachée, venait vers moi. Je la regardais distraitement, quand je la vis s'arrêler soudain, hésiter, puis reprendre sa route, mais la tète baissée, le corps courbé comme une vieille femme, plus voilée et plus mystérieuse encore... Je n'avais j distingué aucun de ses traits, je ne pouvais même reconnaître, dans les plis de son chàle, sa silhouette, mais une certitude aiguë m'entra d'un seul coup dans le cœur comme une lame : c'était Louise!
Je ne bougeai pas tout d'abord, haletant, bouleversé et les mains si crispées que mes ongles m'entraient dans les paumes. Elle se glissait furtivement le long j du talus, cherchant à se confondre avec l'ombre. Ellè^jl m'avait vu, puisqu'elle avait hésité... mais elle devait^
espérer que je la laisserais passer sans la reconnaître. Quand elle fut tout pn-s, je fis un pas qui me mit en face d'elle, et je lui dis simplement :
— Louise !
Elle s'arrêta; ses deux mains qu'elle tenait jointes sur sa poitrine se séparèrent, son cliàle s'ouvrit.
Le visaye que j'aperçus alors était si ravagé par la soulf'raute que sans la certitude impérieuse de mon cœur, je n'aurais pu affirmer que c'était hien celui de Louise. Tous les traits étaient creusés profondément, les joues amaigries, les lèvres sans couleur... Mais ce qui m'ellrayail surtout, c'était les yeux. Agrandis d'un large cerne noir, énormes, enfouis dans leurs orbites, presque hagards, ils exprimaient une telle immensité de douleur et de désespoir, (|ue ma colère, ma passion, tout se fondit en une pilié infinie, et les larmes vinrent brouiller mon regard... lue ou deux minutes s'écoulèrent de la sorte, sans (|ue nous pussions prononcer un mot... Lnfin, d'une voix très basse et confuse, elle murmura (|uelque chose que je n'entendis pas. Sans force, sans courage, je restais immobile en face d'elle. Klle [i.init l'aire un grand ellorl, et, un peu plus distinctement, elle balbutia :
— Je vous en supplie...
Devant ce pauvre être désarmé, rendu, et qui demandait grâce, pour la première fois de ma vie peutêtre je m'oubliai moi-même. Surprise et brisée d'émotion elle semblait à ma merci .le pouvais encore
la ressaisir, lui imposer ma volonté à force de violence et de passion, qui sait? la décider à partir sur-lechamp avec moi... Si je la laissais passer, je perdais ma suprême chance, et c'était fini... Je compris tout cela en une seconde, mais une force obscure remporta... J'eus pitié de la voix suppliante, du beau visage torturé — et je m'écartai sans rien dire.
Louise s'éloigna d'un pas chancelant, disparut dans la nuit...
Et je ne l'ai plus revue.
Presseval, septembre 1903.
Aprôs un an d'inutiles voyages et d'impuissante agitation, je viens me réfugier darus le silence de Presseval. Je suis airivc hier. J'ai fait à [)ied depuis la gare cette route bordée de souvenirs qui conduit à ma maison. J'ai retrouvé sans joie, sans émotion attendrie, mais avec une sorte d'accahlement |)aisihle, mon paysage familier : le ciel gris, les collines tran«|uilles, l'horizon couronné de bois, toute cette nature qui me séduit par je ne sais quel aspect de repos et d'éternité* — mensonger comme tout le reste.
Novembre.
C'était la Toussaint, hier. A Presseval, la ((nilume est de sonner le glas, la veille de celle fête, toute la soirée, depuis six heures jusqu'à onze. On n'imagine pas quelle désolation se répand sur la campagne avec
ce tintement funèbre. La voix des cloches est humaine, c'est uu sanglot. J'étais sorti, je marchais à l'aventure, quand la nôtre a commencé de gémir. D'abord, je n'y ai pas pris garde. Bientôt sa plainte continue m'étreignait d'une telle angoisse que je pressais le pas pour rentrer. Dans la maison, de pièce en pièce, elle me poursuivait de ses coups répétés, réguliers, lents, inexorables. En passant près du piano, dans le salon, j'ai entendu certaines notes vibrer. Dans mon cœur aussi, il y avait des cordes qui vibraient à se briser. Je n'ai plus résisté à cette hantise de deuil et ma pensée s'est tournée vers mes morts.
Mes parents reposent dans le cimetière du village; c'est là que je suis venu enterrer ma mère, il n'y a pas bien longtemps, hâtivement, presque distraitement, entre deux discours à la Chambre, avec des larmes prêtes à sécher. Avant-hier, je n'ai pas voulu que la cloche de l'église fût toute seule à pleurer sur eux. Je suis ressorti et j'ai gagné le cimetière. Des fossoyeurs y creusaient une tombe, la grille était ouverte. J'ai cherché à tâtons notre caveau de famille. Je l'ai cherché en vain. La nuit était noire, sans lune, sans une étoile. Je me suis trompé d'allées, puis, revenant sur mes pas, me trompant encore, je m'égarai dans ce cimetière minuscule. . .
Honteux d'ignorer où reposait ma mère, je n'osai pas me renseigner auprès des fossoyeurs et, accoté au -, [ mur, immobile, j'essayai en vain de faire revivre en
moi les figures trop oubliées, et ma tendresse d'autrefois. Apri's un quart d'heure d'une méditation glacée, il m'a fallu rentrer sans avoir pu pleurer. Comme ils sont morts, morts en moi!... Ou plutôt, c'est mon cœur qui ne hat plus. Je me souviens d'avoir ri, enfant, avec mes camarades, un jour qu'un prédicateur nous parlait du cadaver ambulans de l'Ecriture. Un cadavre amhulant... Ces mots me reviennent en mémoire, à quarante ans de distance; je me les appli(|ue à moi-môme et je les trouve d'une atroce vérité.
Le «jlas tintait toujours... Oh! le mauvais sommeil dont j'ai dormi cette uuil-là, sommeil troublé de rêves où ceux que j'ai perdus me réapparaissaient, m'appelaient, m'obsédaient de leurs paroles et de leurs regards de reproche... Et puis j'ai vu les yeux si tristes de Louise — hélas! vivante, et plus (|ue morte...
Au petit jour, j'ai |)ris le train pour Paris. Là aussi, les cloches sonnaient à toute volée, les fidèles se hâtaient aux abords des églises. A la porte du cimetière AIont|)arnasse une foule vêtue de noir défilait entre les marchands de couronnes campés sur le trottoir. J'entrai. Autour de moi, des hommes, des femmes tenant des enfants par la main s'agenouillaient sur des tombes avec de grands signes de croix. L'immense cimetière semblait se réveiller de sa torpeur. Lu j)iétinement confus, le froissement des voiles de crêpe, des murmures, des prières, (juelquefois un sanglot
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formaient une musique désolée où je trouvais une douceur.
Avec des fleurs, je gagnai la tombe de mon fils : Paul Lescœur, 31 mai 1901. Mon Dieu, celui-là, je ne Tai pas oublié, je vois toujours sa petite figure crispée qui demande grâce, son regard, dans le délire, qui me cherche sans me reconnaître, puis la pâleur livide et l'immobilité de la fin... Sur la pierre sont gravés ces mots : Requiescat in pace... La paix... Tandis que je regagnais Presseval, ce beau mot m'obsédait. En jouis-tu, au moins, me disais-je, toi, pauvre petit, mort avant de savoir rien de la vie? Ah! tu as bien fait de ne pas attendre davantage. Presque à ton âge, déjà, je me souviens qu'il commençait à brûler mes veiues, le poison de la convoitise et du désir... ilrdeur sans mesure apportée à mes jeux, aux luttes scolaires, inquiétude et volupté poignante des soirs d'automne, attente anxieuse de la vie, de quelque chose de mystérieux et d'immense qui devait me combler... Par éclairs m'apparaissait la vanité de mon attente...
Un jour, ayant choisi la gloire militaire, j'imaginai joyeusement son aurore... D'abord, je taillais à grands coups de sabre de fabuleuses colonies en Afrique, en Asie, jusqu'aux Indes... Puis c'était la grande guerre contre l'Allemagne; je commandais les armées de la France et bientôt je signais la paix dans Strasbourg reconquise... Ensuite, le retour triomphal à Paris,
parmi la frénésie des acclamations, — cl l'Empire... Ici, à l'apogée de mon destin, je me souviens que je m'arrêtais, décontenancé... Que faire? Que souhaiter encore? Entasser des victoires? .^grandir mon empire? Mirages de plus en plus semblables et monotones que je franchissais d'un coup d'aile. Accablé de ma toutepuissance, je promenais sur la terre un regard d'effroi... Hé quoi? il n'y avait plus assez de gloire pour moi sous le soleil?... Alors je ne trouvais pas d'autre dénouement digne d'une si magnifique histoire que de mourir en pleine jeunesse, en pleine force, en pleine illusion de bonheur, avant d'avoir connu le néant de toutes clioses...
Et, si petit que je fusse, je méditais avec un commencement d'épouvante sur la nécessité de ce dénouement... Etait-ce donc là l'achèvement, le couronnement de toutes les féeries? La seule réalité digne des empereurs et des héros?... La mort! .Mais elle était promise à tous, au\ plus misérables aussi... A quoi bon se préoccuper des splendeurs ou des pauvretés du chemin? A (juoi bon e.xalter en soi l'ivresse du désir, si l'on ne désirait jamais, sous la magie éblouissante du rêve, (|U(' cette grande mort toute noire et toute glacée?
L'éclair de vérité sinistre s'éteignait bientôt et je recommençais à gravir en pensée tous les calvaires de l'espérance, jus<|u'au jour où, devenu homme, je les ai gravis en vérité, sur mes genoux déchirés et sur mes mains sanglantes.
308 VIE DUiV HEUREUX
Maintenant, même, si las que je sois, je sens avec terreur un je ne sais quoi d'invincible qui s'acharne à palpiter en moi, une âme pantelante et déchirée qui espère...
Ah! comme je rêve souvent — mon dernier rêve — du silence et de Tinsensibilité éternels, du repos délicieux du néant!... Je voudrais mourir, mais j'ai peur. Je me méfie des phrases, du grand sommeil, de la paix du tombeau... Des mots!... Que me font l'immobilité de mon cadavre, ou son repos, ou sa pourriture, si je porte ailleurs ma faculté de souffrir?. . . C'est mon angoisse que je voudrais tuer.
Hélas! Comment savoir? Comment interroger ceux qui sont couchés sous la terre? Oh! pauvres morts, si vous désiriez encore!...
Encore et toujours ma pensée parcourt le même cercle, refait le même voyage, de mon enfance qui s'éloigne, à la mort qui vient vers moi... Que de l'oeux inutiles, que d'efforts impuissants ! . . .
Il est de nos désirs comme de notre respiration. Nous aspirons l'air violemment : quelques instants de retard nous coûteraient la vie... A peine est-il entré dans nos poumons que nous nous hâtons de le rejeter. Et ainsi de suite jusqu'au moment suprême qu'on appelle le dernier souffle. . .
Pour moi, voici que j'ai tout désiré, tout imaginé, tout tenté, sans pouvoir me satisfaire. Etre satisfait,
dire : assez?... Mais non, ce n'est pas assez, jamais assez, et même quand c'est trop, ce n'est pas encore assez.,.
Matin et soir, j'entends tout près de moi tinter l'angélus dans le vieux clocher. Il distribue aux âmes levées vers lui la manne immatérielle de l'espoir et de la paix... Moi je l'entends comme un appel dont je ne suis plus digne, comme la voix d'une patrie perdue. Et j'aimerais mieux (ju'il ne sonnât plus jamais, qu'il me fît grâce, deux fois le jour, de son obsession douloureuse. Pour nous (jui ne croyons plus, tous les angélus sont des glas.
Décembre.
Le vieux curé de Presseval vient de mourir, à soixante-seize ans, impotent, à demi aveugle, après trente-quatre années de ministère dans la même paroisse. Je me souviens de l'ironie paysanne avec laquelle il me répondait jadis, un jour (juc je m'apitoyais sur son isolement :
— Que voulez-vous, monsieur le député? .l'ai le bon Dieu, cela me suffit. Un pauvre curé comme moi ne peut pas être bien exigeant.
Sa dernière œuvre pie aura été d'essayer de me convertir. En me voyant revenir au gîte, meurtri et
désabusé, il s'était dit sans doute que l'heure était venue, et, avec ce mélange de déférence excessive et de hardiesse qui caractérise les prêtres rustiques, il est venu plusieurs fois, tout perclus qu'il était, me parler de mon salut éternel. Et je l'ai laissé dire, afin de ne pas faire de peine à ce vieillard simple et bon. Qui sait, d'ailleurs, qui sait"?... Sa foi naïve est touchante.
Je suis allé à son enterrement; tout le village se pressait dans l'église, même les mal-pensants, ceux qui jadis votaient pour moi. Les chantres, de leurs voix rauques ou nasillardes, braillaient les chants liturgiques, si étrangement beaux, le Kyrie, le Dies irœ, le Libéra... Il passe là une douleur plus qu'humaine. S'il y a un Dieu, de tels cris doivent aller jusqu'à lui. Dans l'état de tension où je suis, je n'ai pu supporter leur plainte déchirante. La tête cachée dans mes mains, je me mis à pleurer, non pas sur le curé, mais sur moi, sur ma vie absurde et dévastée.
Demain... Demain... j'ai toujours attendu demain et je l'attends encore... Je n'ai fait que cela toute ma vie. Pourquoi, mon Dieu, ce sentiment d'inquiétude et d'attente, seule réalité permanente et indestructible au fond de mon être? Pourquoi, si j'attends le néant? Pourquoi la cruauté inutile de cette duperie ? Pourquoi cette attirance du vide?
VIE DLM HEUREUX 311
L'hiver s'avance. C'était hier \ool, et voici la nouvelle année qui vient. Je reconnais au passage toutes les occasions d'impressions, si vives autrefois, d'allégresse, d'espoir... Il n'y a presque aucune année que je n'aie accueillie joyeusement, comme une promesse : " Toi, disais-je, tu me donneras telle ou telle chose que je désire : l'amour, la gloire, l'argent, la volupté... î) A toutes, je demandais le bonheur. Elles ont passé; elles m'ont tout pris, Tune après l'autre : ma jeunesse, ma force et mes illusions, sans me donner le bonheur en échange. Et je ne puis ra'empècher de le demander encore honteusement, tout bas, à celle-ci...
Oh! tourment d'une pensée qui ne me fait pas grâce et dont rien ne vient me distraire! Ou dirait que le monde extérieur a cessé d'exister. Il n'y a plus de vivant, dans le cadre morne et muet de l'univers, que ce tète-à-tête angoissant entre l'inconnu et moi qui l'interroge. Est-il possible que cette apparence aussi ne recouvre que le néant, et que ce tète-à-téte soit une solitude?...
Dans la chambre où ma mère est morte, où rien n'a été changé, depuis dix ans, j'ai trouvé un vieux petit livre, mal relié, usé, jauni, une Année spirituelle que je lui voyais sans cesse entre les mains et dont chaque feuillet a été froissé par ses doigts. Je respectais cette relique, comme une chose familière à celle
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que j'avais aimée, mais tout à fait morte avec elle, un peu de poussière mêlée à sa poussière.
Et puis, ces jours-ci, j'ai ouvert le vieux livre avec une curiosité inquiète, un peu découragée d'avance, tant je suis accoutumé à ne trouver que le vide partout où je cherche la substance. A chaque jour de Tanné* sont consacrées deux ou trois pages qui commencent invariablement par ces mots : « En ce jour, on fait la fête de... ■>^ Suivent quelques lignes très succinctes sur la vie des saints que révère l'Eglise et l'énumération de martyres affreux et d'héroïsmes inouïs.
Tout cela ne peut plus guère nous toucher, il me semble; c'est si loin de nous, ces persécutions, ces supplices... Histoire merveilleuse, histoire morte, d'un autrefois vraiment trop différent d'aujourd'hui. Et je tournais les pages distraitement, lorsque mon regard tomba sur une longue citation de Fénelon qui me frappa par son éloquence et plus encore par l'application précise que je m'en faisais à moi-même. La voici :
«... Aveugles tous ceux qui se croient sages, et ne le sont pas de la sagesse de Jésus-Christ. Ils courent dans une nuit profonde après des fantômes. Ils sentent qu'ils ne sont pas heureux; et ils espèrent le devenir 2>ar les choses mêmes qui les rendent misérables... "
Je relus plusieurs fois ces derniers mots, dont la
vérité, illustrée par toute ma vie, me parut saisissante.
(i ... Ce qu'ils n'ont pas les afflige, ce qu'ils ont ne
VIE DL'N HEl REUX 313
peut les remplir; leurs douleurs sont véritables ; leurs joies sont courtes, vaines et empoisonnées. Elles leur coûtent plus qu'elles ne leur valent; toute leur vie est une expérience sensible et continuelle de leurs égarements, mais rien ne les ramène... »
Quel saisissement pour un malade qui ne rencontre chez les médecins que vains bavardages et (|ui se croit incurable, s'il voit soudain dans un livre ses souffrances décrites plus exactement qu'il ne saurait le faire lui-même! Il se croit déjà soulagé. Au moins, il poursuit sa lecture; il veut entendre parler de son mal, par quelqu'un (|ui le connaît. Je lus le fragment qui suivait :
Il 0 monde si fragile et si insensé! est-ce à toi à t'en faire accroire? Avec quelle audace espères-tu nous imposer ta vaine et creuse figure qui passe et (|ui va disparaître? Tu n'es qu'un songe, et tu veux que l'on te croie? On sent même en te possédant que tu n'es rien de vrai qui remplisse le cœur. N'as-tu point honte de donner des noms magnifiques aux misères éclatantes par lesquelles tu éblouis? Dans le moment où tu t'oH'res à nous avec un visage riant, tu nous causes mille douleurs. Dans le moment tu vas disparaître et tu oses nous j)romettre de nous rendre heureux?... r>
Je la répétai deux ou trois fois en moi-même cette apostrophe véhémente et injurieuse au .t monde » qui m'a trahi. J'aurais voulu la lui cracluT au visage... Ku la relisant altentivement, j'en saiourais cha(|uc
mot, débordant de vérité : ii On sent, même en te possédant, que tu n'es rien de vrai qui remplisse le cœur. . . «
X'étaient-ce pas là les réflexions mêmes qui tant de fois, et depuis déjà tant d'années, ont jailli de ma plume, plus douloureuses et plus précises de page en page?... Enfin, je rencontrais donc une pensée libre et sincère... Chaque fois que j'ai lu l'un de ces livres nouveaux que le public accueille avec faveur, chaque fois que j'ai vu jouer l'une des pièces qui ravissent Paris, j'ai éprouvé l'écœurante sensation du mensonge. Art, espiit, éloquence, poésie, gaîté, oui, tout mentait... La vie qu'on me représentait sur les scènes à la mode n'était pas la vraie vie; au moins elle n'était pas la mienne, la seule dont j'eusse l'expérience, et dans ces voluptés toujours pâmées et triomphantes, je ne reconnaissais pas mes plaisirs inquiets ou déçus. Quant à la mort, la grande énigme, on me la cachait sous des fleurs. Mais, alors, il est vrai, moi non plus je ne voulais pas y penser.
A présent, je ne pourrais accepter sans dégoût ces hypocrisies. Je bois au contraire à longs traits l'amère vérité du petit livre, et j'y cherche avec prédilection tout ce qui montre la réalité telle qu'elle est, laide et vile, sous des dehors séduisants, et infiniment cruelle même aux u heureux 5' — dont je suis...
Je continue ma lecture... Je me plais à me crier à| moi-même en renforçant ma voix de voix plus élo-
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quentes, le vanitas vanitatum ^\\\'\\ faiidiail inscrire en épitaplie au-dessus de tout ce que j'ai fait. Vanité des vanités!... Ma dernière vanité sera donc, de clamer : « Tout est vanité! •>
Ma vieille maison est funèbre et sonore comme un tombeau vide. Je sors. Sous le triste soleil d'hiver, les champs ras étendent à perte de vue leurs sillons noirs, leurs mottes de terre durcies qui craquent sous mes pas. Un vent glacé me coupe le visage et «jérnit dans les bois dépouillés. Je m'en vais dès le matin et j'erre à l'aventure, faisant lever devant moi les troupes lugubres des corbeaux. Mon petit livre seul m'accompagne; un chien même serait trop « humain v, pour mon goût. Et j'écoute le chant désolé d'un verset de V Imitation : « Buvez avec joie le calice du Seigneur... » — une interrogation de saint Luc : «Insensé, cette nuit on va te redemander ton àme; pour qui sera ce que tu as amassé? " — ou bien cet efifroyable vœu : « Prions le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation de nous arracher notre propre cœur et de ne pas nous en laisser la moindre parcelle... »
Oh! le sublime cri poussé par le tendre, le doux Fénelon, et qu'il a dû souffrir pour en arriver là!... Arracher notre -propre cœur... (|ue nous voilà loin des fades mensonges du roman et du théâtre, des niaiseries qui font recette, des n droits au bonheur < et des « vivre sa vie " ! . . .
Hélas! Je voudrais bien aller plus loin — et je ne peux pas. Tous ces grands contempteurs de la \\e et du monde se consolaient par la vision d'une existence éternelle et d'un monde divin — et dès ici-bas par la érénité dans les ardeurs de la foi. Que je voudrais les croire! Avec quelle nostalgie j'écoute leurs récits! Fénelon me propose une paix « quelquefois sèche et même amère, mais que l'àme aime mieux que l'ivresse des passions : c'est une paix où Von est d'accord avec soi. . . »
D'accord avec soi... Moi qui fus toujours divisé, déchiré... Subtil enchanteur, que tu les connais bien les plaies saignantes de mon cœur! Que ta main de prélat est habile à les panser...
Mais je suis d'un temps qui n'a plus la force de croire.
Janvier 1904.
Revert, député de Bourg-l'Evêque et voisin de Dargeau, m'écrit :
« Que devenez-vous? Vous nous laissez sans nouvelles. Etes-vous amoureux, malade ou trappiste? Votre silence est-il le résultat d'un vœu ? Pour égayer votre solitude, je vous apprendrai que l'illustre Dargeau, après l'échec rapide et grotesque de son « grand ministère » , s'est fourvoyé dans une aventure ridicule
avec la femme d'un chef de Itureau de l'Intérieur. Elle a obtenu qu'il divorçât pour elle ! Le jugement a été prononcé contre lui, hien entendu ; il promène fièrement partout cette grosse créature commune comme la paille, sotte comme un panier, et qui le trompera avant un an — et tout le monde poufife de rire derrière son dos. Mme Dargeau s'est retirée avec sa fille dans une sorte de couvent, où elle ne reçoit personne. Quant à ce beau domaine de Verceil, qu'elle tenait de son père, et que vous devez connaître, elle l'a donné à une œuvre... On y voit maintenant de petites tuberculeuses et des .sœurs en cornette, je ne sais que! ordre bizarre (|ue nous avons oublié de chasser... «
Revert serait bien étonné s'il savait avec (pielle émotion j'ai lu Ja fin de sa lettre vulgaire et goguenarde. J'y retrouve Louise tout entière, sa tendresse et sa piété. Llle n'a pas voulu vendre la maison ni le parc où nous avons aimé; elle les a sanctifiés en les offrant à Dieu.
Pauvre Louise! Invisible, lointaine, — toujours |)résente — si intimement mêlée encore à moi qu'on ne peut la nommer sans que tout mon être frémisse — je l'imagine pleurant et priant dans sa retraite — j)riant pour moi. Je commence à pouvoir penser à elle sans révolte. Il se passe (|uel(jue chose d'étrange dans mon c(pur. Le souvenir dos jours lorltirés s'estompe, et les autres se rapprochent. Il m'est trop douloureu.x d'évo(|uer son beau visage tel que je lavais fiiit, Ici
que je l'ai vu dans les dernières semaines de Veiceil, — fiévreux, inquiet, souffrant, — tel surtout que je l'ai contemplé une dernière fois à Saint-Raphaël, usé de larmes et rongé de remords. Alors je voudrais effacer ces images qui m'accusent, et je remonte haut, bien haut, jusqu'à la source que ma passion n'avait pas empoisonnée. Peu à peu, elle redevient l'être de rêve rencontré dans une église et dont la seule vue m'avait fait meilleur... Avait-elle donc raison quand elle me disait dans sa lettre : « Tout cela n'est qu'un cauchemar qui va se dissiper très vite; nous verrons bientôt resplendir la neige des sommets que nous avions foulée... o
Oh! sa lettre, je l'ai lue dans la stupeur et la colère... Je l'ai lue sans la comprendre... Certains mots me frappaient au visage comme des soufflets; d'autres, avec leurs assurances d'éternelle tendresse, me semblaient une insultante dérision... Louise me fuyait, ne m'aimait pas, ne m'avait jamais aimé; je ne voulais pas voir autre chose... Comment aurait-elle pu, sans cela, parler de cauchemar, de joies honteuses, d'horrible aventure?... Et, dans mon imagination, je répondais à ces injures par des injures : elle m'avait donc menti!... elle m'avait donc trahi!...
J'étais de bonne foi... Et cependant, ne l'avais-je pas obscurément senti ([ue la conquérir, c'était la perdre?... Je m'en souviens à présent : je me réjouissais, et en même temps je m'effrayais de voir sa résis-
VIE D Li\ HEUREUX 319
tance faihiir ... Un i)rcssenlimpnt m'avertissait du danger. Je ne l'ai pas écoute, j'ai suivi rornii're... Talonné par l'âge, je voulais réaliser ma part de bonheur avant les déchéances de la vieillesse... Désir impérieux et aveugle, vanité peut-être, besoin de me prouver (|ue je ne m'abusais pas, (jue j'étais vraiment aimé.
Et puis aussi, et puis surtout peut-être, vulgarité, bassesse inexpiable d'une vie tout entière eni|jloyée à jouir, et devenue indigne d un noble et pur amour...
Elle tomba. Et moi, (|ui pensais ne croire à rien, j'éprouvais aussi fortement qu'elle-même le sentiment de sa chute. Louise était donc une femme comme les autres. Elle s'abaissait à ma taille. Nous rentrions en pays connu. Des souvenirs d'aventures anciennes me hantaient, se mêlaient à nos baisers...
Je m'efforçais de ne pas voir, de ne pas com|)rendre, el\e me réiugiaisdans la fréné.sie de cet amoui" déchu, avec une sorte de joie âpre et désespérée...
Pour la première fois depuis bien longt('m[)s, je relis sa lettre, et ne la reconnais plus... Je crois que je commence seulement à la (om prendre... Elle me révolte moitis... J'accepte pres(|iie, avec encore un frémissement de douleur, mais comme un juste châtiment, les mots (jui me marquent au fer rouge... Et les autres, les mots d'amour, ne sont plus dérisoires, ils m'apaisent. Tout s'éclaire, tout s'illumine...
« Mon ami, disait-elle,/^ veux sauver nofre amour
d'une mort honteuse... Je t'ai manqué, je t'ai trahi en t' obéissant... Bientôt tu m'aurais méprisée comme je me méprisais moi-même... ■
Et cela ne me paraît plus insensé. Elle était d'une autre essence que moi, et je me suis acharné à la rendre semblable à moi. Elle était d'une autre sphère, et je l'ai traînée sur la terre. Je l'avais aimée pour ce que je voyais en elle d'immatériel et de divin, et je lui faisais renier sa nature et son Dieu. Oui, quand je lui imposais le mensonge, et mon amour avide et bas, je devais lui faire horreur... Et je renonçais au rêve que j'avais fait en la voyant, rêve candide, rêve mystique, d'une ferveur purifiante, plus durable et plus sereine que les enivrements des sens...
Je le vois, j'ai façonné de mes mains mon malheur.
J'ai retiré d'une armoire tous ces cahiers que je noircis. De ma vie qu'ils racontent, des parties immenses sont mortes, comme dévorées par l'ombre : l'histoire de mes ambitions et de mes succès... Je renonce à secouer ces jours poussiéreux. Les seules heures dont le souvenir sôit vivant encore sont celles où j'ai souftert, ma longue maladie, la mort de Paul — et surtout celles où j'ai aimé, toutes celles que remplissait l'amour de Louise...
Je la retrouve saus cesse, même sous les mots qui ne la nomment pas. A travers mes alternatives d'eiv
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thonsiasme pI de décoiirajjenicnl, dé;joiit«^ des défaites et dé'jjoùté des victoires, c'était toujours à elle que, malgré moi, je pensais. Son image restait intacte. Le mépris de l'humanité montait en moi sans l'atteindre. Je me disais : « Oui, tous les hommes sont lâches, toutes les femmes menteuses et viles, mais il y a Louise. V A elle toute seule elle faisait équilibre au reste. Je ne croyais plus à l'amitié, aux idées, au progrès, au bonheur, je ne croyais plus à moi-même, mais je croyais à elle, et en croyant à elle, je croyais à tout ce qui donne du prix à la vie. Honneur, beauté, pureté, cela existait donc, puisque Louise existait... J'avais besoin pour vivre de voir briller au-dessus de cet océan de boue quelque chose d'immaculé. Louise existait, et je vivais...
Pourquoi ai-je voulu prendre l'étoile entre mes doigts?
a Ce ne sera pas trop du déchirant sacrifice de la séparation pour rendre à nos âmes le droit de s'unir dans un amour qui mérite d'être éternel . . n Ces mots (le sa lettre me hantent... Kst-il possible (ju'ils soient véridi(jues? et que l'amour subsiste, qu'il renaisse plus fort, malgré le temps, malgré l'éloignement et le silence, et si je l'entends bien, malgré la mort?...
Oh! si cela était! S'il existait, cet amour assez fort pour ne pas finir, assez vaste pour nous combler? \e serait-ce pas Dieu lui-même, Dieu qu'elle reflétait
SI
comme un miroir, Dieu que j'aurais aimé en elle... Ah! croire cela, croire ce qu'elle croit, pleurer les mêmes larmes de tendresse et de repentir, prier les mêmes prières, lever les yeux vers le même ciel!
Par moments, il me semble que je suis tout proche de cette foi consolatrice, et je me réfugie dans le silence de ma petite église, j'essaie de retrouver des lambeaux de Pater et à' Ave et j'interroge du regard le tabernacle muet où peut-être la divinité m'attend et m'appelle...
Quelquefois ma raison se rév^olte, repousse cette religion comme une fable enfantine; je l'ai tant méconnue, plus que cela : critiquée, raillée. J'ai fait avec les autres ce que j'ai pu pour la détruire dans les cœurs simples. Mon front ne veut plus se courber devant la « superstition -î ennemie de la « science » ; je suis esclave des mots meurtriers que j'ai tant de fois jetés du haut d'une tribune...
Et puis, la même raison se sent saisie d'horreur à la seule pensée du néant... Alors elle rejette comme mille fois plus puériles encore toutes les philosophies, et la triste vanité du charabia moderne. Elle appelle à son secours la croyance, «i II me faut, dit-elle, une foi qui m'explique moi-même à moi-même, qui me rende compte de mes désirs et de mon impuissance; — de mes espoirs et de mes déceptions; — de ce que j'ai rêvé et de ce que j'ai vu ; — qui me donne la paix... »
Et je tends les bras vers la religion du Paradis
VIE DL'\ HELHELX 323
perdu et retrouvé, de Tàme divine et déchue, de la faute et du rachat; — vers la reli*jiou de la justice et du pardon.
Souvent, dans l'exaltation de mes nuits d'insomnie, je me croyais exaucé...
Avec la lueur grise du jour, revenaient la torture du doute, le froid glacial de mou cœur, la désespérante impression de mon impuissance à croire...
Un journal vieux de plusieurs jours, lu par hasard tout à l'heure, m'apprend l)rus(|ucnicnt la mort de .lenny, tuée dans un accident d'automohile, en compagnie du harou C .., un viveur... Ils sortaient, à l'auhe, d'un lieu de j)laisir et le baron devait être ivre au volant de son auto.
Je ne peuv pas m'attendrir sur elle; cependant, elle emporte dans la tomhe (juehjue chose de moi, heaucoup troj), hélas!... Que de baisers, que de caresses, que de mensonges!...
Mais c'est à Mireille queje pense. Cette petite-là, qui doit avoir dix-huit ans, je devine trop bien ce qu'elle va devenir, ce qu'elle est déjà devenue sans doute. Il y a (|uatre ou ciu<| ans queje ne sais rien d'elle; sa mère m'a retourné un jour mon argent et depuis ne m'a plus donné son adresse.
IVe dois-je pas tenl(M- de retrouver Mireille? S'il en est temps encore, la sauver du ruisseau... Au moins, avoir fait (jnelque chose de pro|)re et de désintéressé
avant de mourir... An moins une bonne action dans ma vie... Mais où aller, où la prendre? Dans quelles coulisses de quel petit théâtre, ou dans les bras de quel « ami •>^ ? Déjà sa mère, au même âge... Et puis, elle ne doit pas avoir gardé son nom... à peine en a-t-elle encore un... Mireille Loriot... .Mireille d'Argental... ou quoi?...
J'ai écrit à la directrice de la dernière pension où je sais qu'elle a passé — une institution de Xeuilly. Mais je ne puis guère espérer qu'on l'y connaisse encore. Et quand on m'aura répondu qu'on ne sait rien d'elle, à qui m'adresser? Le dernier u protecteur « de Jenny, ce baron C ... aurait peut-être pu me renseigner; mais puisqu'il s'est tué, à quelle porte frapper?... Hélas! je crois bien qu'elle est perdue, ma petite Mireille, perdue dans tous les sens du mot, et que ma sollicitude tardive ne peut plus rien pour la sauver... Ce sera donc, dans quelques années, tout ce qui restera de moi, et mon seul legs à la terre, une pauvre fille qui passera de mains en mains, et qui ne se souviendra de moi que pourdire : ^^ Mon père était président du Conseil... »
Une lettre étrange de la directrice.
Elle sait où est Mireille. Mais, bien qu'elle sache aussi quelle raison et quel droit j'aide la questionner, elle ne croit pas pouvoir me répondre... " J'écris à
VIE DU M HEl REL X 325
Mademoiselle votre fille, me dil-elic, pour lui faire ()art de votre désir et je vous ferai connaître son adresse aussitôt qu'elle m'y aura autorisée... »
Humiliante situation, que; je n'avais pas imaginée. . . La trace de Mireille n'est pas perdue, mais c'est ellemême qui hésite à me reconnaître. Pour que la directrice ose m'écrire cela, — et tout de même, hien (|ue je sois éloifjné du pouvoir depuis deu.\ ans, j'ai encore un nom (|ui compte, je suppose, un nom (|ui n'est pas celui du premier venu! — il faut que cette petite lui ait donné, en quittant la pension, des instructions l)ien formelles, qu'elle ait manifesté une ;pande horreur de moi. On considère toujours les enfants naturels avec une pitié insull.intc, et nous-mêmes, les responsables, nous les rejjardons avec dédain ; nous ( royous leur faire trop d honneur en daignant nous souvenir d'eu.\, de loin en loin... Ici, c'est moi qui suis tenu à distance par ma fille. .Avant de la revoir, il faut que je fasse antichambre; encore j)eut-étre ne serai-je pas admis à son audience. — Comment plaindre le trisie père que j'ai été .. Que mr doit-elle y Son malheur en ce has monde, et dans un douteux au-delà... C'est justice qu'elle me délesle...
Six jours se sont écoulés et je n'attends plus sa réponse. Elle ne me donnera plus signe de vie. Je ne saurai rien d'elle. Et si elle doit, comme je le crains, comme tout l'annonce, finir elle aussi dans la houe,
je n'aurai même pas eu cette satisfaction d'essayer de l'en arracher... Elle suivra jusqu'à la fin le triste destin que je lui ai fait.
Une honte, un remords, un accablement inconnu pèsent sur mes épaules, une vue soudaine du mal moral... quelque chose comme le sentiment du péché. Jusqu'ici, je pleurais sur moi, sur ma misère. Malheureux, je songeais à des bonheurs encore possibles. Je m'attardais à examiner les remèdes que me proposeraient les médecins de l'âme. Je discutais le Dieu des chrétiens.
Et voici qu'il m'apparaît sous un tout autre aspect, plus vraisemblable, plus proche et plus terrible — comme un Dieu qui aurait non pas la mission de me plaire, mais le droit de me demander des comptes. Et ce n'est plus ma défiance volontaire, c'est tout mon passé qui malgré moi me sépare de lui par un abime. Mireille n'en est qu'un épisode, non le plus coupable peut-être, de ce passé tout entier consacré à jouir, usé, gâché au service du haïssable moi, illuminé d'un seul amour véritable avec lequel j'ai bassement fabriqué de l'égoïsme. Il pouvait encore me sauver de moi-même, si je m'étais laissé faire par lui. Mais je n'en ai usé que pour moi, et de quelle manière! Je l'ai sali et brisé sous mes pieds, comme tout le reste. Ma seule bonne action, peut-être, c'est d'avoir fait grâce à Louise lorsque je l'ai retrouvée à Saint-Raphaël, de l'avoir délivrée de moi et rendue à elle-même...
VIE DUN HELREUX Si-
Maintenant, comment ne serait-il pas trop tard? Je me sens enfoncé jusqu'aux genoux dans la voie que j'ai choisie... Hélas! ce serait trop beau, et inique, si, après avoir cherché à jouir tant que je l'ai pu, sans nul souci d'un Dieu gênant, je me consolais dans son paradis du mal que j'ai souffert en le fuyant... illirage ou réalité, je regarde en pleurant la terre promise où je n'entrerai pas...
Quand je n'y comptais plus, je reçois cette lettre de Mireille, infiniment inattendue, bouleversante :
Couvent des Daines de l'Annonciation, Brightbury (Angleterre).
Mon cher père, je vous écris avec la permission de notre Révérende mère supérieure, jiarce que j'ai appris que vous désiriez me revoir. Dieu m'a fait la grâce de mettre sur mon chemin des âmes charitables qui m'ont enseigné les voies du véritable bonheur. Depuis un an, je suis entrée comme novice au couvent que les Dames de l'Annonciation ont fondé en Angleterre, après les dernières expulsions. (Je m'en souviens, de ces expulsions, elles datent de mou ministère.) J'y suis parfaitement heureuse et je demande à la Divine Providence de m'y garder toute ma vie. Je La prie aussi chaque jour pour vous, mon cher père, et pour l'âme de ma pauvre maman. Je vous garde
une immense reconnaissance de m' avoir fait entrer far le baptême dans la famille chrétienne et je veux que vous sachiez que f offre ma vie pour vous deux, avec les souffrances et les épreuves qu'il plaira à Dieu de m'injliger et que j'accepte d'avance de grand cœur. Je suis, mon cher père, votre fille respectueuse.
Soeur Sainte-Angélique.
La directrice de rinstitution de Neuilly, en me transmettant cette lettre, y joint quelques mots d'explication. C'est l'une de ses jeunes sous-maîtresses qui a entraîné Mireille dans ce couvent où elle est entrée elle-même. Jenny n'y avait point fait d'obstacle; elle avait paru, au contraire, accepter avec joie cette résolution. Quel fond obscur de religion dormait en cette malheureuse? C'est elle, je m'en souviens bien, qui avait tenu au baptême de sa fille. Elle a exigé seulement qu'on ne me prévint pas.
Que dire, que penser de tout cela? .. Je lis et je relis la petite lettre de '• Sœur Angélique « . Sous ce style de convention, sous cette écriture incolore d'enfant sage, j'entrevois tant de choses, — tant de choses mei'veilleuses dont je ne suis plus digne...
Demain, de bonne heure, je prendrai le train pour le Havre, et de là le bateau me conduira en Angleterre.
C'est une résolution soudaine qui s'est imposée àJ
mon esprit. Je veux parler à Mireille, — je ne saurais dire au juste pourquoi, mais je le veux de tout ce qui me reste de volonté. Peut-être lirai-je la vérité dans son regard... Aucun raisonnement ne me suffit plus; j'ai besoin de toucher, de voir... Oh! si Louise était là!... Mais je l'ai trop fait souffrir; même au prix de mon salut éternel, je ne voudrais pas troubler sa paix reconquise.
Je vais en tâtonnant dans les ténèbres. Je traîne sur les pierres de la route mon cœur épuisé, avide de paix et d'amour encore. Des forces mystérieuses semblent me prendre par la main, puis m'abandonnent; me parlent à l'oreille, puis se taiseut... Je conçois des espoirs insensés, et ensuite je retombe dans l'impuissance. Je voudrais croire en Dieu, et à de certaines heures, je le fuis avec une terreur invincible. La dernière ambition de mon orgueil serait de me passer de lui, jusque dans l'angoisse dernière où je me débats; cependant, il m'arrive de pleurer et de demander pardon comme un enfant...
Il y a dans cette lettre de Mireille quelque chose de «i extraordinaire que je ne l'ai pas bien vu tout d'abord. Justement celle-là, que je croyais plus bas <jue terre, dont j'avais pitié, sur qui ma vertu de pharisien se penchait... justement celle-là dans la cité mystique des parfaits... justement celle-là, l'enfant de ma faute... qui aurait dû ajouter au poids de mon ignominie le poids plus pesant de la sienne... juste-
ment celle-là s'immole pour mon rachat. . . Oh ! si elle est dupe de quelque illusion suprême, la malheureuse enfant, bénie soit cette illusion, et puisse-t-elle s'endormir à jamais sans que rien l'ait désabusée!... Mais si elle avait raison?... Si vraiment ses yeux innocents voyaient Dieu?...
Est-il possible que tant de miséricorde imméritée vienne à moi? Ce livre qui s'est trouvé un jour sous mes doigts, tout embaumé du parfum de Tàme de ma mère... L'étouuante histoire de Mireille... Louise enfin qui m'a révélé le bieu par l'horreur du mal... Louise dont je ne sais plus rien, mais dont je suis sur que les prières m'environnent... Louise qui m'écrivait dans l'héroïsme de sa tendresse et de sa foi : :•• Au delà du tombeau, si le Juge souverain me prend en pitié, qu'il me fasse souffrir encore, et qu'il t'ouvre ses bras... «
Qu'ai-je fait, ô mon Dieu, pour être aimé ainsi? Des ressouvenirs d'Evangile me hantent, merveilleusement consolants... la parabole de l'enfant prodigue... celle du bon Pasteur qui cherche la brebis égarée...
0 douceur inconnue... tendre espérance... Il me semble qu'enfin, au bout de ma triste route, je vais trouver la certitude et le pardon...
Comme mon cœur battra, lorsque ma main fera tinter la cloche du couvent d'Angleterre. ..
0 Dieu de miséricorde... Dieu de l'amour infini... Dieu de Louise...
Robert Lescœur ne devait pas atteindre le terme de son douloureux pèlerinage.
Le lendemain du jour où il écrivait les dernières lignes qu'on vient de lire, il succombait à une congestion, sur le bateau qui fait la traversée du Havre à jVewhaven. Bien que le froid fût d'une rigueur exceptionnelle, on l'avait vu se promener longtemps sur le pont, un petit livre à la main — cette Année spirituelle qu'il tenait de sa mère et dont il parle à plusieurs reprises dans son dernier cabier. Il était depuis quelque temps assis à l'avant, immobile, lorsqu'un passager s'aperçut qu'il s'était évanoui. Ou lui prodigua des soins inutiles. Peu d'instants après, il mourait sans avoir repris connaissance.
Celui qui publie aujourd'hui ces notes, chrétien et catholique, a la ferme confiance que Dieu aura accueilli, dans le sein de sa miséricorde, cette âme (jui cherchait confusément sa lumière, à travers les ombres épaisses de la vie charnelle.
De profundis clamavi ad te. Domine... * Des profondeurs de ma misère, j'ai crié vers toi, ô mon Dieu... «
24 févricr-17 jiiillrl 1014.
PARIS. TVP. PLON-NOLRRIT KT C'*, 8, RUE GiîRAXCIKRK. 21585.
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2607 Vie d'iin heureux