‹ Vie de Alexandre le GrandChapitre 215 sur 233 · LIVRE \X · texte numérisé non relu

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non sans vraisemblance , le projet d'aller combattre les Scythes jusqu'au delà de cette mer^ de remonter le Pont-Euxin, et de traverser TOccident en vainqueur comme il avait traversé rOrient, pour revenir par l'Italie en Grèce.

Quels que soient ces projets ou ces rêves dans la tète d'un homme pour qui l'impossible n'existait plus^ il s'occupa en même temps avec Néarque à la construction d'une autre flotte et du creusement d'un port dans Babylone.

« Alexandre, dit Arrien^ fit construire une autre flotte^ et abattre à cet effet les cyprès que l'on trouve dans la Babylonie. C'est le seul des bois de la Syrie qui soit propre à la construction des navires. La Phénicie^ et toute la côte maritime^ fournit la manœuvre et l'équipage. Alexandre fait creuser à Babylone un port qui pouvait contenir mille vaisseaux longs ^ et des abris pour les retirer.

a Micale de Glazomène fut envoyé avec cinq dents talents pour lever des gens de mer dans la Syrie et la Phénicie. Le projet d'Alexandre était de jeter des colonies le long du golfe Persique et dans /es iles^ qui lui paraissaient susceptibles de le disputer en richesses à la Phénicie.

Mais tous ces préparatifs étaient dirigés contre ]es Arabes^ sous prétexte que leurs tribus nom* breuses étaient les seules qui ne lui eussent apporté ni présent ni hommage. Au fond^ c'est qu'il était affamé de nouvelles conquêtes. »

Il alla lui-même^ accompagné de Néarque^ reconnaître la navigation de TEuphrate et des canaux de dérivation creusés par les anciens rois d'Assyrie. A son retour à Babylone il fut rejoint par vingt mille jeunes soldats perses^ amenés par Peuceste^ et par deux corps considérables^ l'un de Gariens^ Tautre de Lydiens^ sous le commandement de Ménandre et de Philoxène. Il incor* pora ces nombreux renforts étrangers dans les rangs éclaircis de ses macédoniens. La réunion d'une telle armée et d'une telle flotte à Babylone, au sein de l'Assyrie et de la Perse pacifiées^ dévoilait clairement la dernière de ses pensées orientales^ celle d'une double expédition en Arabie^ pour faire pendant à son expédition des Indes. Cette dernière expédition avait moins de hasards et plus d'avantages^ car Babylone pouvait devenir le centre commun des deux empires arabe et assyrien. Mais l'Inde^ séparée par des déserts ou par un océan^ ne pouvait jamais être

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incorporée solidement à la Perse. Celte prodigieuse activité d'un génie qui ne se reposait pas plus dans la paix que dans la guerre suffirait seule aussi à démentir les prétendues mollesses et les prétendues ivresses d'un homme à la fleur de ses années^ et qui n'avait eu à se reprocher ju8que**là d'autres débauches que] les débauches de gloire.

Mais^ comme si la gloire n'avait plus rien à lui donner^ il sentit tout à coup sa vie se retirer de lui sanscausëapparente. Une fièvre lente le saisit à son retour de sa navigation dans les marais de TEuphrate. On peut supposer avec vraisemblanceque l'air méphitique de ces marais^ tantôt desséchés par le soleil^ tantôt inondés par les débordements du fleuve^ fut le seul poison de ses veines. Il lutta quelques jours av^c énergie con* tre lemal^ comme s'il eût défié la mort d'anéantir ce qu'il avait désormais accompli contre elle, en s'assura nt par sa courte vie une si prodigieuse immortalité.

Les intervalles entre les accès de fièvre qui le consumaient lui laissèrent encore le temps d'assister à un de ces banquets militaires qu'il donnait de temps en temps à l'armée, pour cimenter la

concorde entre les troupes européennes et asiatiques et pour entretenir la gaieté du soldat en doublant sa ration dans ces fêtes. A la fin du banquet^ où il avait bu lui-même en publiccomme il convenait à un Macédonien^ et plus qu'il neconvenait à un sang déjà allumé par la fièvre^ un des généraux de sa garde^ nommé Médius^ qui avait succédé à sa faveur après la mort d'Éphestion^ le supplia de venir achever la soirée chez lui dans une fête plus privée et dans un festin plus recherché^ pour se distraire de's soucis de la royauté et des angoisses de la maladie.

Alexandre^ qui ne savait rien refuser à l'amitié, craignit de contrister Médius et s'assità sa table^ quoiqu'il ressentit déjà les frissons de Taceës. Les contes fabuleux de débauche et d'ivresse que leslibellistes grecs ont mêlés après coup au récit de cette nuit, et qui font en toute circonstance un Sardanapale de celui qui était Alexandre^ tombent ici devant le récitlittéral et naturel du journal de l'expédition. Ce journal^ écrit heure par heure par les serviteurs intimes du roi^ a été retrouvé et conservé dans ce qu'on appelle les Éphémérides. C'est là^ et non dans les rumeurs populaires ou dansles pamphlets envieux,

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qu'il faut chercher la vérité sur la maladie d'Alexandre et sur Tanxiété de l'armée pendant cette lutte entre la vie et la mort d'un homme dans lequel l'Asie tout entière se sentait vivre et mourir en ce moment.

Sans doute ^ malgré sa sobriété habituelle^ vertu dont les témoignages unanimes décorent Alexandre^ la nécessité de se conformer de temps en temps aux mœurs des Macédoniens de son armée le forçait à condescendre quelquefois à de courtes ivresses dans des festins militaires. Sans doute aussi le besoin de détendre un esprit tendu par le gouvernement du monde et la mollesse du climat d'Asie^ qui corrompt les sens avant de corrompre les âmes^ avait dû avoir une certaine influence sur l'austérité de vie de l'é* lève d'Aristote; mais l'élévation des pensées d'Alexandre, l'activité soutenue de son corps, ses expéditions personnelles , incessantes, conduites par lui-même pendant que ses généraux et ses troupes se reposaient dans les loisirs de ses capitales , la navigation géographique qu'il venait de faire avec Néarque sur les branches in* ^ connues del'Euphrate, celle de la mer Caspienne, qu'il se proposait de tenter au printemps avec

Héraclide^ les fatigues nouvelles qu'il se prépâ* raitdaus les climats glacés de la Scythie comme repos aux fatigues de Tlnde y enfin le témoignage de ses amis les plus rapprochés^ qui tous parlent de sa chasteté dans ses amours et de sa sobriété à table^ protestent contre cette ivrognerie d'un héros jeune et qui ne voulait imiter de Bacchus que ses exploits.

Tout ce qu'on peut raisonnablement conclure de son souper^ après la revue^ chez Médius^ et des fréquentes ivresses des derniers jours mentionnés dans les Éphémérides ^ c'est que^ sentant ses forces minées par la fièvre des marais de l'Euphrate, il chercha alors dans le vin ou le réveil de ses forces ou l'assoupissement de l'ivresse qui lui faisait oublier son mal. Indépendamment de son austérité de nature et d'éducation^ Alexandre avait besoin avant tout d'autorité sur ses généraux^ de respect parmi ses soldats^ de confiance dans sa sagesse^ de prestige au milieu des peuples étrangers^ éblouis par son génie plus encore que par ses armes. Comment aurait-il conservé tous ces éléments moraux de sa puissance en montrant à ses généraux un Sardanapale abruti par la débauche y à ses soldats un effé-

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