‹ Vie de Alexandre le GrandChapitre 232 sur 233 · CCXXXVII · texte numérisé non relu

CCXXXVII

Antoine > qui épiait le sentiment public^ fit exposer le corps sur un bûcher élevé en face de la tribune. La mort a son éloquence irrésistible sur les hommes assemblés; un cri sortait avec le sang de ces vingt-trois blessures béantes par où la vie de César avait coulé. On oubliait sa ty* rannie^ on ne se souvenait que de sa gloire. An* toine^ développant alors aux yeux du peuple la robe de César percée de ces vingt-trois coups de poignard qui attestaient Tacharnement de tant d'assassins contre un seul cœur^ et feignant d'être emporté au delà de ses pensées par sa douleur^ adressa à la multitude une des harangues les plus pathétiques^ par les accents^ par les sanglots, par les gestes^ qui aient jamais été prononcées. Si Bru tus avait ainsi parlé et agi la

veille au Capitole^ la république était sauvée et le corps du tyran traîné aux égouts.

Cette robe ensanglantée^ ces accents^ ces larmes^ ces gestes, après avoir arraché des sanglots au peuple, changèrent en fureur sa pitié; une émeute de douleur et de rage éclata autour de ce cadavre. La populace et la soldatesque, indifférentes à la liberté, adoraient César, qui donnait aux soldats la licence, aux armées l'empire, aux ambitieux le monde, aux prolétaires du pain, à la multitude des spectacles, des fêtes, des jeux. D'abord étonnée, bientôt attendrie, puis furieuse, elle se répandit en imprécations contre les conjurés; elle invoqua la vengeance contre les meurtriers de son idole ; elle courut à leur demeure, des brandons à la main , pour les in* cendier; puis, démolissant les boutiques , les bancs des marchands, les portes des temples qui étaient sur la place, et faisant de tous ces débris de sa demeure un immense bûcher, elle y brûla le corps de César dans un incendié de Rome plutôt que dans un bûcher funèbre. Donnez donc la liberté au peuple pour qu'il en fasse Tapothéose de la tyrannie!

La rage du peuple contre ceux qui avaient cru

Taf franchir était telle qu'un sénateur, ami de César^ nommé Cinna , qui était malade, ayant voulu assister aux obsèques du dictateur, fut massacré et traîné en lambeaux dans les rues de Rome, parce que^ sur une ressemblance fatale de nom , le peuple Tavait pris pour Cinna, Tami et le complice de Brutus.

Brutus lui-même , quoique respecté seul en-^ core ^ar le peuple, qui ne pouvait imputer à crime l'erreur d'une si rare vertu^ sortit de Rome, se proscrivant lui-même et méditant amèrement sur Tinanité des assassinats. On agita , il agitait lui-même dans sa conscience le droit ou le crime d'immoler les tyrans. On les immole toujours en vain. Le fantôme qui se leva devant Brutus^ la veille delà bataille de Philippes, n'était autre que son remords. Le premier supplice du crime, c'est d'être toujours trompé.

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