‹ Vie de Alexandre le GrandChapitre 233 sur 233 · CCXXXVIII · texte numérisé non relu

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Certes César avait trop bien mérité les vingttrois coups de poignard qui retendirent sans, vie aux pieds de la statue de Pompée et du sénat asservi par lui.

Il Tavait mérité en soulevant la démagogie ro* maine pendant ses premières années contre la liberté régulière pour la jeter sciemment dans la licence qui appelle toujours Fépée du dictateur^ ce niveau de fer sous lequel tout est petit.

Il l'avait mérité en se faisant^ dans les Gaules^ une milice personnelle et soldatesque des légions que la république lui avait confiées pour agrandir et préserver Rome.

Il Tavail mérité en ne voulant souffrir aucun égal dans le pouvoir et dans la gloire^ en insur* géant l'opinion et bientôt les armées contre son bienfaiteur et son gendre^ le grand Pompée^ qui n'était grand que par la légitimité de sa gran-* deur.

Il l'avait mérité en faisant passer le Rubicon non-seulement aux légions romaines^ mais aux légions de barbares gaulois et espagnols aux* quels il apprenait le premier le chemin de Rome.

Il l'avait mérité en traitant sa patrie en pays conquis, en violant lesénat^ le peuple^ le trésor, les temples, en forçant les consuls et les citoyens à une immense proscription en masse qui ne laissait en Italie que la populace, les Gaulois, les prétoriens espagnols et lui !

GÊSAR. aS.^

11 Tavait mérité en poursuivant de continent en continent^ de champ de bataille en champ de bataille^ cette république errante; en contrai* gnant Pompée à la mort^ Caton au suicide^ Ci* céron à la bassesse > Bru tus méme^ son fils^ à la dissimulation et à l'assassinat.

Il l'avait mérité en couvrant Corfinium en Italie^ Pharsale enGrèce^ Alexandrie en Egypte^ Thapsus en Afrique^ Munda en Espagne, de sept cent mille cadavres de Romains immolés par des Romains à sa voix.

11 l'avait mérité en corrompant Rome jusqu'à la moelle pour Tassouplir à la servitude , en ne lui donnant pour institutions que des jeux^ des triomphes^ des gladiateurs, des orgies, mœurs des peuples qu'on veut désarmer.

Il l'avait mérité; enfin , en n'osant pas même accomplir ce qu'il avait rêvé pendant tant de crimes : saisir la monarchie héréditaire , servi* lude au moins paisible des citoyens dégradés par lui.

Il l'avait mérité en ramenant tout à lui-même^ à lui seul; en prenant l'univers romain en viager sur sa tête et en ne se préparant d'autre héritier possible que l'anarchie.

Était-ce assez de crimes pour mériter lesvingttrois coups de poignard des conjurés républicains? Il n'y a pas une conscience , républicaine ou monarchique^ peu importe^ mais seulement honnête , qui ne condamne à mort le meurtrier de sa patrie; qu'est-ce doncquand^ cette patrie^ c'est Tunivers, et quand, ce meurtrier, c'est le favori de l'univers?

Mais ces considérations sont-elles de nature à légitimer l'acte de Brutus et à justifier l'assassinat même d'un tyran?

L'antiquité le croyait dans sa moralité imparfaite, qui jtigeait les actes par le patriotisme, au lieu de les juger par la conscience. Nous ne le croyons plus, parce que l'intérêt de la patrie n'est pas pour nous le type de la justice. Le type de la justice moderne est plus haut et plus large que la patrie : c'est le devoir. Les règles du de- Yoir ne sont pas écrites pour nous des mains dfi patriote3, mais des mains de Die». Ces règles ne remettent aucune vie, pas même celle de l'usur-

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pateur^ du tyran ^ du meurtrier^ à l'arbitraire erroné ou fanatique de celui qui croit venger la liberté , la patrie^ Tespèce humaine. Elles ne la remettent qu'aux lois, expression de la conscience sotiveraine et légitime de la patrie.

Rome avait le droit de révolution; Bru tus, isolé , n'avait pas le droit de meurtre. Il ne l'avait pas comme patriote y il l'avait moins encore comme fils; peut-être ne Tavait-il pas comme politique. Il n'avait reçu mandat que de son fanatisme pour la liberté de son pays ; mais le fanatisme n'est que le mandat d'une opinion, d'une haine ^ quelquefois d'une démence y et^ si Brutus avait quelque doute sur la légitimité de son assassinat^ il n'avait qu'à interroger sa conscience sur la moralité des moyens qu'il était forcé d'employer pour TaccompUr. Ces moyens étaient le mystère y qui y à lui seul^ accuse l'acte qui a besoin de se cacher : on conspire à l'ombre, on sauve son pays et son opinion au grand jour. C'était ensuite l'usurpation sur la volonté légale de son pays; il ne la savait pas, il ne pouvait que la présumer : on ne tue pas par présomption et par hypothèse. C'était enfin la dissimulation de la perfidie; il endormait César, il

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lui dérobait rembùche , et le jour il C4ch«it son poignard sous sa robe ; il souriait du visuge en immolant du cœur; il envoyait Âlbinus^ Fami de César^ tirer César par des caresses df» sa mai^ son et le pousser au piège en le couvrant de mensonges et d'adulations.

Si de tels moyens ne sont pas innocents^ Taete qui les nécessite est- il honorable? La vraie vertu emprunte4-elle jamais ses moyens au crime? et la même conscience peut-elle à la fois déshonorer la route et glorifier le but? Non, c'est une contradiction que l'homme invente par des sophismes politiques^ mais que Dieu n'a pas faite et que la conscience n'absout jamais.

Brutus était donc vertueuiL d'intention , criminel de fait ; il risquait de plus d'être parricide. Que le fanatisme loue ! la conscience réprouve et la nature frémit. Brutus s'est trompé en droite il s'est trompé en moyens ^ il s'est trompé en meurtre.

Mais, disions-nous tout à Theure^ il s'est

trompé peut-être en politique. Expliquons ici ce mot^ pour qu'on saisisse bien notre pensée en résumant cette vie et cette môtt de César.

On a beaucoup innocenté César dans la première moitié de ce siècle et beaucoup calomnié la liberté régulière parce que la liberté avait succombé et que les théoriciens politiques ont des sophismes^ des doctrines et des adulations au service de tous les succès. On a beaucoup agité si la république romaine aurait vécu^ même dans le cas où César ne l'aurait pas tuée. <c 11 était légitime delà tuer^ dit-on^ parce qu'elle ne pouvait plus vivre longtemps. »

C'est comme si l'on disait qu'il est innocent de tuer une chose ou un homme mortel parce que cette chose ou cet homme mortel sont condamnés par la nature à mourir un jour ! Sophisme et iniquité I Ce n'est pas celui qui veut sauver^ c'est celui qui tue qui est le meurtrier. César était d'autant plus criminel de porter le dernier coup aux institutions de son pays que la république était plus chancelante et qu'elle avait moins de force et moins de vertu publique pour se défendre. La lâcheté se trouvait en cela réunie à l'attentat.

Mais est-il bien vrai qu'il n'y eùtplus ni vertu, ni énergie y ni républicains dans la république romaine^ quand César, tournant contre elle les légions, les barbares, les Espagnols et les Gaulois, vint regorger dans son berceau, à Rome?

Que sont donc ces sept cent mille citoyens romains, et ces quatorze légions de Pharsale^ et ces quatre légions d'Egypte, et ces douze légions d'Afrique, et ces douze légions d'Espagne, qui combattent jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour elle? Que sont donc les Pompée , les Bibulus, les Scipion , les Cassius , les Brutus, les Caton , la bourgeoisie et la noblesse tout entière de Rome, qui désertent l'Italie, leurs foyers, leurs biens, leurs temples, leurs fortunes, plutôt que de consentir à l'asservissement de la république, et qui combattent et meurent pendant sept ans pour aller partout où une plage d'Europe, d'Afrique et d'Asie, leur laisse assez de place pour combattre et pour mourir? Une république qui se défend ainsi, et qui, à Texception de Cicéron, ne rend la liberté qu'avec le dernier soupir, après une si héroïque agonie et après de si solennels suicides, était-elle une république déjà morte, une république sans volonté de

vivre ^ sans énergie et sans vertu? Les casuistes de la tyrannie le disent^ mais le sang de ces millions de citoyens de Rome, et des premiers et des meilleurs citoyens^ proteste. Fouillez Pharsale^ Thapsus^ Munda; vous y trouverez^ dans les ossements de ces millions de républicains romains^ l'histoire vraie de la vitalité obstinée de la république. César ne Ta pas ensevelie seulement, il Ta égorgée : voilà la vérité.

Sans doute elle était en décadence , mais qui peut dire ce que des hommes tels que César^ Labiénus^ Pompée, Caton, Brutus, Scipion, Cicéron, s'ils s'étaient ligués pour la réformer, la relever, la soutenir, auraient pu pour le salut de la liberté? Qui peut le dire si César, au lieu de dévouer son génie à la détruire , avait consa* cré son ambition à la diriger? Des hommes tels que César sont plus puissants qu'on ne le croit sur la destinée de leur pays : il y a des temps où un pays vit dans un homme. Que serait devenue TÂmérique si Washington avait manqué à sa vertu ? Il était plus aisé de ne pas opprimer Rome que de fonder l'Amérique libre.

Il y avait donc plus de vertu ^ de vitalité et d'énergie dans la république romaine > quand César la corrompit et la tua^ qu'il n'en fallait à un homme de bien pour régénérer la liberté. Rome s'humiliait et se dégoûtait rapidement de César quand Brutus raviva malheureusement sa popularité posthume par l'immense horreur de l'assassinat et par l'immense pitié d'un cadavre. Mort dans son lit et dans sa décadence^ César eût été peut-être moins funeste au peuple romain. C'est son ombre longtemps que le peuple attendit et que les légions irritées voulurent surtout venger p^^* OrtflYfii ft^*" nav^ii. L'empire sortit des funérailles de César^ cet empire se ressentit toujours de son origine : né d'une ligue entre la populace et la joldatesque ^ il avilit et il opprima jusqu'à sa fin. . Tel fut rhéritage de César^ immense génie employé à agiter^ à corrompre , à enchaîner son pays^ grand général^ habile démagogue^ exécrable citoyen^ brillant fléau de toute moralité

et de toute liberté sur la terre , illusion de l'histoire ^ exemple des ambitieux^ nom d'autant plus funeste au monde que les tyrans s'en font une excuse y les soldats une idole , les peuples un éblouissement qui sous la gloire leur cache la servitude et sous le triomphe leur fait oublier la vertu ! ^

On voit par cette analyse en action de la vie (le César combien les parallèles entre ce grand politique de Rome et ce grand conquérant de rinde sont faux. Les exploits d'Alexandre «ont tous légitimes^ ceux de César ne sont qu'héroïques. La gloire honnête est l'objet du premier, le pouvoir à tout prix est l'objet du second; la supériorité du motif fait la supériorité du nom. La gloire de César con triste ^ celle d'Alexandre dilate le cœur. César est le politique^ Alexandre est le héros du genre humain.

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