Vie de Bernardin de S.-Pierre
Enfance et éducation de Bernardin de Saiut-Piei re; il est envoyé eomiile ingénieur en Allemagne et à Maîte.
Au dix-huitième siècle, la société semble emportée par un vertige qui lui voile tout uu coté des objets, et Teutraîne couronnée de fleurs vers le précipice où elle s'est engloutie. Chez elle la poésie n'a qu'une corde , l'art n a qu'une nuance, la philosophie n'a qu'un objet, la vie n'a qu'un but, tout se réunit pour célébrer la glorification de la partie de l'homme que Joseph de Maistre
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appelle la bete; tout ce qu ou tente eu dehor» dans le domaine de la vie politique , comme dan^ le domaine de l'art, est sans élan et sans profondeur. Les voix isolées des littérateurs et des théologiens, du savant bergier lui-même, sont impuissantes à se faire entendre au milieu des applaudis.*)emens qui fêtent leurs sceptiques et sensuels adversaires. Il était réservé à deuxhommes sortis du sein même de cette littérature, de cette philosophie négative , de donner le signal d une réaction religieuse, et de contribuei, par leurs erreuis mêmes, à l'approcher les hommes de la vérité : J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint- Pierre.
Cette influence s explique lacilemeut parlama» niere dont Tun et l'autre furent amenés à écrire. La vie des gens de lettres de Tépoque est constamment la jnême. Au sortir du collège chez les Jésuites ou les Oratoriens , ils étaient reçus dans le monde où pour payer leur bienvenue ils ne songeaient plus, suivant la tendance de leur esprit, qu'à faire de petits vers ambrés pour les femmes qui les protégeaient , ou de jolis systèmes de philosophie matérialiste pour les financierg qui les recevaient à leur table. En dehors de ce monde (et le sort de Gilbert Ta bien prouvé), il n'v avait ni fortune, ni réputation possible; avec son appui, on obtenait immédiatement l'une et l'autre. Faut-il s'étonner si cette coterie, enrichie à chaque instant de nouveaux hommes de talent ,
DE BtRNARDLN DL S.-PILRRE. 5
dirigée d'ailleurs par des hoiurnes de talent, parvint à dominer Tépoque ?
J.-.l. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierie sui' virent une route toute différente , leurs études furent irrégulières ou nicomplètes; leur jeunesse, tout aventureuse et occupée, fut un long ap' prentissage de la vie , et, plus tard, quand la muse •ï'éveilla en eux, étrangers au moins en grande partie aux systèmes dominans, ils trouvèrent dans leurs cœurs des sentimens , dans leur imagination et leurs souvenirs des couleurs, dans leur esprit et leur expérience des pensées , en dehors des sentimens, des couleurs et des pensées que les autres écrivains puisaient dans leur vie factice.
Ce rapprochement est, au reste, le seul que pour le moment nous voulions établir entre ces deux hommes si divers de mœurs, d'idées, de stvle et de puissance. Les aventures de Bernardin de Saint-Pierre ne ressemblent d'ailleurs nullement à celles de Rousseau , et si Ton se permet de sourire de sa naïve philanthropie et des folles démarches où l'entraînent ses rêves, au moins n'at-on jamais à rougir de lui.
La famille de Bernardin de Saint-Pierre, qui , de Nancy, était venue s'établir au Havre au commencement du dernier siècle , avait la prétention de descendre d'Eustache de Samt-Pierre, le patriote maire de Calais, sans cependant pouvoir fournir la preuve de cette hliation. Cette prétention, peu importante en elle-même, fut prise au
sérieux par Bernardin de Saint-Pierre qui v fait allusion plus d'une fois dans sa correspondance, dans ses Voyages de Cochais, où il décrit allégoriquenient les principales aventures de sa jeunesse, dans les Etudes mêmes où il rappelle avec une complaisance toute particulière le dévouement du maire de Calais, et en 1766, à l'époque où il sollicitait de toutes parts du service sans pouvoir en obtenir, dans une de ses lettres (r), il demandé à son ami Hennin de faire faire des recherches à ce sujet par Voltaire , trait qui proute à la fois son inoffensive vanité , et Tinexpérience des hommes qui chez lui avait survécu à toutes les déceptions.
Quoi qu'il en soit de cette origine, Jacques- Bernardin-Henri de Saint-Pierre naquit au Havre le 19 janvier lySy. Pendant soi) enfance, il porta le nom de Henri. Il est à remarquer qUe celui de Bernardin qu'il a illustré, était de ses trois prénoms celui qu'il aimait lé moins, comme il le témoigne dans ses lettres et dans ses Etudes (2), car on sait qu'il attachait une grande importance aux appellations (3).
Ce nom était celui de sa marraine , rejeton de la famille du chevalier sans peur et sans reproche, transplanté en Normandie , Bernardine de Bavard,
(0 Correspondance de B. de S. -Pierre, t. II, p. gf).
(2) Voir la Correspondance et les Études , préface du t. IV, éd. de
(3) EtadcXIV. — OEoT,, p. 469, édit. cempacte.
^|m, plus tard, racontant à son filleul les aventures de sa jeunesse et ses liaisons avec mademoiselle de Montpensier, lui faisait, disait-il, toucher du doigt le grand siècle. Pauvre , surchargée de dettes, elle faisait patienter ses créanciers en leur donnant des fêtes , comme madame de Maintenon ses convives en leur racontant des anecdotes. Chaque premier de l'an, elle donnait au jeune Henri un baiser et un petit présent; cependant un jour le rapport fut renversé; elle n'avait plus rien à donner, ce fut Fenfant qui glissa sous le coussin de sa marraine la seule pièce d'argent qu'il eût jamais possédée.
La bienveillance universelle pour toute la création, Tamour de la solitude, de la nature et de la rêverie, les instincts religieux qui formèrent plus tard le caractère des écrits de Bernardin, apparaissent chez lui dès Tenfance ; il s'emporte contre les cochers qui frappent leurs chevaux, recueille les chats abandonnés , et passe de longues journées à errer au pied de blanches falaises , regardant les vagues qui viennent briser sur le rivage leurs grandes volutes écumeuses dont le dos est couleur d'émeraude; écoutant les bruits rauques que répètent les flancs caverneux des falaises, et au-dessus desquelles voltigent en longues circonvolutions les mouettes et les goélands qui se détachent en blanc sur les flots bleus, — ou bien, suivant des yeux la vague qui remonte la Seine à son embouchure, dans laquelle il voulut voir plus
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laid Neptune poursuivant la nvuiphe <ju*il a aiuiée; — uu recueillant des coquillages noirs et blancs sur les roche!^ blanches et uoire-» a\ec lesquelles ils sharruonient. — ITautres fois, il allait sur le? hauteur^ d In^jouville, et là, à Tabri sous les arbres, ii aimait a suivre les uiouvemens et le bruit de la tempête dans le feuillage au-dessus de sa tête, dans les pâquerettes et les bassinets qui se déroulaient à ses pieds en larges tapis, — ou bien encore, interrogeant curieusement l'avenir, il soufflait sur l'aigrette cotonneuse des pissenlits qui ne lui disaient pas par combien de traverses il lui faudrait passer pour devenir un grand homme ( i).
Déjà même il faisait des systèmes. « Je croyais, disait-il plus tard, sur le rapport de mes yeux, que le soleil se levait derrière une montagne et se couchait dans la mer; que le ciel était une voûte qui allait en s'abaissant vers Thorizon, de sorte que je pensais que si je parvenais jamais jusque-là, je serais obligé de marclier courbé, sans quoi je me casserais la tête contre le firmament. J'entrepris un jour d'atteindre à Textrémité delà voûte céleste : après avoir marché une heure, voyant qu elle était toujours à la même distance de moi , j'en conclus qu'il y avait trop loin ; mais je n'en restai pas moins persuadé qu'elle existait, et que si je ne parvenais pas a la toucher, c'est
(i)tUiJ.c^. Ariidic, tiéfiixoiutt , ijaîf 'in.
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que je n'avais pas d assez bonnes jambes. An reste, je me figurais, à la vue des étoiles, que le ciel était percé d'une infinité de petits trous par où la pluie tombait sur la terre, comme par un crible, et que les étoiles n'étaient rjue la lumière de Dieu qui sortait la nuit par ces petits trous (i). >
D'autrefois raisonnant sur la «juaulité de blé produite cliaque année, et le nombre des êtres appelés à s'en nourrir, ii concluait avec sa mère que Dieu multiplie le blé dans les (jrenicis. La vue de la iiature Timpressionnait toujours | rofondement, et 1 impressionnait presque seule. Ain.si, un jour qu'on l'avait entérine dans une sorte de cacbot pom* le punir d une désobéissance, il commença par nier Dieu; mais à la vue d'un rayon du soleil le petit atbée fut vaincu, et il invoqua le Dieu qu'il venait de renier. Une autre fois mené à Rouen , en présence des tours de la cathédrale qu'on voulait lui faire admirer : Mon Dieu! comme elles volent haut! s'écria-t-il; il n'avait pas daigné jeter les yeux sur le travail des hommes , sur ce beau clocher tant de foi:^ frappé par la foudre : le petit rêveur n avait vu que les hirondelles (2).
(i) Harmonies. OEuvres posthumes t p. 188, édition compacie de \S.Vo et 1840. C'est à celte édition que se rapporteront toutes nosi citations , non qu'elle ne soit as^ez souvent incorrecte, niai« parce qu'elle est la plus commode.
(•a) Il conserva ce sentiment toute >^ \je. luicadani du jardin det»
La mère de Bernardin , femme d'une piété sincère et douce, était pour beaucoup dans toutes ces idées. On a déjà remarqué que les poètes tendres, Virgile, Racine, tenaient beaucoup de leurs mères; le cœur de Bernardin conserva toujours aussi quelque chose de féminin. Les premiers ouvrages que sa mère lui mit entre les mains furent les Vies des Saints et Y Histoire des Pères du Désert. J.-J. Rousseau avait appris à lire dans Plutarque , et Ton sent dans tous ses écrits ce parfum de fermeté républicaine, et même ce goût du sophisme et de la discussion qui ca* ractérise Fauteur des Fies Parallèles ; Timage de ces ermites vivant seuls au milieu des déserts apparaît dans tous les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre; le Paria n'est guère qu'un ermite profane , et ce n'est pas par hasard que le principal personnage de Paul et Virginie porte lé nom du premier solitaire de la Thébaïde.
Planies . i! alla avec d'auires (Jélé,'jués delà Consention , lorsque l'on fit Tendre le mobilier du chateaa d'Ecouea , pour recueillir le« collections d'histoire naturelle. « On voulait me faire admirer le château, ecrivait-il à sa femme, mais j'étais plus sensible à la mosaïque de la cour, dont les compartrmens noirs et gris étalent tont bordés de lisières de mousses et de saxifrages en fleurs. » [Correspondance, III, p. loo.)
« 11 m'est arrivé souvent, écrivait-il quelques années plus lard , dans la paierie {du Louvre ) où sont réunis les chefs-d'œuvre des plus grandes écoles, de n'oser mettre le nez à la fenêtre, de penr que l'aspect des ciejix , de la rivière et des monnmens qui l'environnent ne me rendît insensible aux beautés de l'art. » [Correspondance , III.
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Dans ces Vies des Pt'ves , un Bossuel n'eût vu que la foi et 1 intervention divine ; Bernardin de Saint-Pierre y vit surtout des bois, des campagnes, de beaux paysages au sein desquels on vivait sans soucis, entouré de ces plantes, de ces animaux dont il aimait tant à suivre le développement et les jeux. Aussi un beau jour, grondé par son magister, prit-il le parti de se faire ermite. Le lendemain au lieu du cbemin de 1 école, il suivit celui de la campagne, son petit panier au bras, bien résolu à ne s'arrêter que dans un désert; il ne fut pas très difficile sur le cboix, le premier bouquet d'arbres qu il rencontra lui parut une Tbébaïde; il se coucha sur 1 herbe, mangea des fruits sauvages, cueillit des (leurs, écouta chanter les oiseaux et regarda touv à tour les insectes courant sous ses pieds et les nuages courant sur sa tête; puis le soir quand ses provisions tirèrent à leur fin , il se reposa sur la bonté de Dieu pour les renouveler, sattendant à chaque instant à voir un corbeau lui apporter un pain comme à saint Paul. Le corbeau ne vint pas, mais sa bonne, Marie Talbot, le découvrit et parvint non sans peine à le ramener à la maison paternelle.
Quant au nom de Paul , dans le roman de ce nom , il n était pas destiné à rappeler seulement le premier ermite, mais encore un vieux capucin qui allait quelquefois en faisant sa quête demander Thospitalité à Nicolas de Saint-Pierre, père de Bernardin. Ces bons frères étaient bien accueillis
paitout , surtout de-» enfans j)Our lesquels ils avaient toujoiirri quelque petit présent, quelque jolie ima^e. Le récit de» voyages du frère Paul amusait fort Henri, qui n'eut pas de repos qu'il îi'eût obtenu de Taccompagner dans une de ses tournées. Les fatigues du chemin ne le rebutèrent pas, car il v avait toujours dans la campagne quelque riante prairie semée de bassinets et de pâquerettes, quelque riche pavsage qu'il s'agissait d atteindre, ou dans la mémoire du capucin quelque attachante histoire dont il fallait savoir la lin ; Taccueil que recevaient le soir les deux quêteurs, les dames qui bourraient le novice île friandises, étaient bien propres d'ailleurs à faire oublier la lassitude, et ce voyage «le quinze jours parut à Tenfant une sorte d'enchantement. Pendant quelque temps il ne fui question pour lui que de se faire capucin. Mais un autre enthousiasme ne farda pas à remplacer celui-là.
A cette époque sa marraine lui fit présent de quelques livres, parmi lesijuels se trouva Robwson. JjSl bonne demoiselle avait-elle pour but de donner le change à l'exaltation monastique de son filleul? Je 1 ignore ; ce qu il v a de certain , r>st que ce livre fut pour lui comme une révélation , et que cette lecture éveilla en lui cet amour des vovages lointains, ces projets de colonisation et de république qu'il caressa jusqu à sa dernière heure. Cette situation exceiitiounelle, cette lonp.ne lutte
DP. BF.HN\RI»1N f)K .S.>f'IFRRK. V.)
i\e riiomnie contre îa nature, le mystérieux jnénie qui s'attache au hZ-ros de ce roman, ont toujours fait nue vive impression sur les âmes neuves ; mais ee qn'il y eut de remarquable che?. Dernardin de Saint-Pierre , < 'est qu'il de'couvrit des Tabord les défauts de 1 ouvrage ; il refit Kohinson , il bu arracha tous le.> oripeaux, tout le vid^aire qui le dépare avant l'arrivée du héros dans l'île et après son départ, il donna à cet être imaginaire i\ni n a que de 1 intelligence , un cœur, des souvenirs, des aspirations; en un mot, de ridée il ht un homme. Mais ii s'aperçut bienlut que le cœur de l'homme ne peut s'accommoder de l'isolement, ni >es besoins physiques se passer d'un aide; il se dit que les instincts étant tlifférens, les hommes doivent nécessairement s'associer pour >'aider et pour s'aimer : le cadre du Robinson lui sembla trop étroit; il y plaça d'abord ime famille, puis des voisin^, puis enfin son Kobinson devint chef de colonie. Ce fut cette idée qui, plus tard, le mena en Russie et ii l'Ile de France, et qui, lorsqu'il eut renoncé à l'action pour la spéculation, lui inspira W^rcndie et X Amazone y comme plant; de colonisation ; Paul Pt f^ù^ginie et]a Chaimiittrc indienne, comme tableaux d'une vie de famille en dehors de la société.
Bernardin de Saint-Pierre avait douze ans au moment où il formait ces beaux rêves, moins déraisonnables peut-«Hre qu'on ne la dit, si le rêveur eut eu moins dimaginarion , s il eiu pu se
lu HISTOIBE
laisser instruire [)ar Texpérience, qui pourtant ne lui faillit pas.
Sa première déception fut un voyage à la Martinique, où remmena un de ses oncles, capitaine de navire. Ce mal de mer si fatigant, cette monotone vie de bord toute d habitude et d'ennui, l'aspect de cette grande mer qui, se mariant à Tazur du ciel, vous laisse comme perdu au fond d'un immense abîme, tout cela était une rude épreuve pour un être aimant qui n'avait jamais cessé de s'abriter sou^ laile maternelle. Ajoutes « qu'il n'eut pas le bonheur, comme il le disait plus lard, de découvrir des iies inhabitées, de voir des terres sortir, pour ainsi dire, des mains de Dieu, parées de toutes leurs grâces virginales (i). > Dailleurs, les colons de la Martinique ressemblaient si fort aux marchands qu'il avait vus au Havre, qu il ne trouvait pas que ce fut la peine de les aller chercher si loin. Aussi revint-il complètement guéri de son amour des prosaïques voyages, et tout disposé à reprendre des études quejson père consentit à lui faire continuer à la prière de sa marraine: ce fut le dernier bon office de cette excellente femme , elle mourut bientôt après ; Bernardin lui fit une oraison funèbre qui fut son premier écrit.
Les études de Bernardin de Saint-Pierre, au
{^i) Étuiles , V. OFuMeî. >). 195; Hni montes, livre ï . OF,uvres ttîiL., p. 4y.
milieu de toutes ces préoccupations romanesques, avaient été un peu négligées; mis en pension chez un curé de Gaen , il avait employé tout le temps qu'il ne donnait pas à faire des espiègleries (i), à regretter la vie de famille, Marie
(i) En voici un trait qur , au rapport de M. Aime-Martin , Rernardin se plaisait à raconter. ■ Il y avait dans un des angles d'une cour interdite aux élèves, près de la porte de sortie, un superbe h- (^uier dont tous les matins le jeune observateur observait de sa fenêtre les brandies couverte? des fruits les plus appétissans. De l'admiralion il passa à la convoitise. Trois figues surtout pendantes, violettes, entr'ouvertes, et qui laissaient couler le miel, le tentaient si vivement, qu'il ne songea plus qu'au moyen de'se les approprier. La chose n'était pas facile. Deux chiens et une grosse fille nommé Jeanneton , véritable servante maîtresse , vive, alerte, terrible, semblaient avoir ité commis à la garde du fruit défendu. Cependant, à force d'y songer il crut avoir trouvé le moyen d'échapper à leur vigilance. Celait un samedi soir, il fallait attendre le dimanche. L'inquiétude et l'espérance le tinrent éveillé toute la nuit; vingt fois il fat sur le point de renoncer à une entreprise si périlleuse; mais lorsque le matin il put entrevoir du coin de sa fenêtre l'arbre couvert de ses fruits dorés des premiers rayons dn jour, la crainte s'envola, la conquête fut résolue, La matinée du dimanche n'offrit aucune occasion favorable. Après le dîner on se rassemble pour aller à vêpres; le moment est attendu et prévu. Les rangs se forment, on traverse la cour à la hâte pour gagner la porte de sortie. Aussitôt le petit maraudeur s'esquive et disparaît derrière le figuier. Déjà la troupe se met en marche, il entend le bruit de la serrure et des verrous. Le voilà pris comme le cerf de la fable. Comment fera-t-il rouvrir cette porte? C'est ce qui l'inquiète peu, sa prévoyance a pourvu à tout. Déjà l'arbre est escaladé, déjà il en courbe les branches, il en touche les fruits, lorsque les abotemens du chien attirent dans la cour la terrible Jeanneton. Son regard inquiet et vigilant se promène autour d'elle. Le coupable reste un moment glacé d'effroi; cependant il se remet, et, pour se débarrasser de cet argus, il tire un cordon qu'il avait eu soin d'attacher à la sonnette du réfectoire; elle perd la tète, va d'un côté, revient de l'autre, laisse tout onvrrt, et, toujours frappée d'une nouvelle
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Talbot, se» goûters sur l'herbe, et il n'avait pas tardé à être rappelé. La seconde émigration fut plus fructueuse, au moins à ses débuis; il se livra d'abord à ses études avec chaleur, mais les lectures qu'on faisait dans le collège, les jours de congé, le rejetèrent bientôt dans ses rêves; on lisait surtout les Lettres édifiantes. Ces admirables récifs, pleins de naïveté et de foi, où apparaissent tour à tour des voyages à travers des pays inconnus, des conversions, des persécutions, des miracles, une nature grandiose et sauvage peinte avec simplicité, firent oublier à Técolier les Grecs et les Latms, et les devoirs furent négligés pour les missionnaires. Il achetait, empruntait, dérobait même tous les livres où se trouvaient ces intéressantes relations; il les lisait en classe, à la récréation, pendant les repas : il en rêvait pendant le sommeil. Là se réunissait tout ce qui l'avait passionné : les vovages de Robinson et les miracles de la Tbébaïde; la conversion des sauvages était une sorte de colonisation; ses instincts religieux et son amour des terres virginales étaient également satisfaits. Aussi déclara-t-il à son professeur qui lui faisait des reproches sur son peu d'assi-
stupeur, elle s'imaf;ine (jue le diable uu moins s'esl emparé du preshylere. Pendant qu'elle remplit la maison de ses cris , notre maraudeur ne fait qu'un *aut de l'arbre vers la rue ; il emporte ses figues et se glisse dans une allée , ou il attend joyeusement le retour de «es cama» rades, en savourant le prix de sa Ticloire '.
Eseai «ur la rie de B. de S. -Pierre , cdiiiou compacte , p. ut.
DE BER>APvDlN DL .S.-PIEKRE. 17
duilé, et il se» pareiis qui lui taisaient desiepK» cbes sur Toubli où il les laissait , qu'il voulait renoncer à tout et se faire missionnaire. ]>e professeur l'encouragea dans ce pieux dessein, mais 566 parens le rappelèrent pour Ten détourner.
Ni la tristesse de sa famille, qui Tinipressionna cependant profondément , ni la lecture des voyages profanes qu'on lui fit faire ne le déterminèrent à changer de résolution ; on obtint de lui seulement l'ajournement de ses projets, et il consentit à aller faire sa philosophie à Rouen. Cette année paraît avoir été mieux employée pour l'étude que les précédentes, car il obtint le prix de mathématiques.
Au collège comme chez lui , Saint-Pierre avait beaucoup plus vécu avec ses rêves qu'avec ses camarades; l'histoire des figues volées en est luie preuve. C'était le moven d être fort malheureux au milieu de cette république ombrageuse des écoliers qui n'accepte de supériorités que celles qu elle s'est choisies, et attribue à morgue l'isolement. L'amertume avec laquelle Bernardin parla dans ses livres des collèges et des écoliers, prouve que tel en effet avait été son sort pendant ses études.
€ Apprendre à parler par les règles de la grammaire, disait-il plus tard, après avoir rappelé que Montaigne se vantait d'ignorer ce que c'est que vocatif, c'est apprendre à marcher d'après
es lois de l'équilibre... Je me rappelle qu'étant
îè HISTOIRE
écolier, je fus longtemps étourdi comme les autres enfans par un chaos de termes barbares, et que si je trouvais dans mes auteurs quelque trait d'esprit qui éclairait ma raison ou quelque sentiment qui allait à mon cœur, je baisais mon livre de joie... On abrutit les enfans en contraignant leur âge, plein de feu et de mouvement, à une vie spéculative, et cette vie n'a pas seulement pour résultat d'amener avec soi une foule de maladies , mais elle inspire des vices; elle donne l'ambition sous le nom d'émulation ; l'ambition est la plus funeste des passions... Dans la multitude ( des écoliers) qui ne parviennent jamais, les médisances sourdes, les basses flatteries, fruits d'une ambition négative, fermentent déjà et sont toutes prêtes à se répandre avec elle dans le monde (r).
< Comme cette vaine émulation, dit-il, Étude xni% ne présente , à la plupart des citoyens, aucune carrière à parcourir dans le monde, chacun d'eux s V préfère par sa province , par sa naissance, par son état, par sa iigure, par son habit, par le saint de sa paroisse. De là viennent nos haines sociales... 11 est remarquable que ceux de nos Etats qui ont été le plus agités au dedans et au dehors , sont précisément ceux où notre éducation vantée est la plus florissante (2).
(( Les écoliers qui ne peuvent s'élever par de
(i^ Etude VII.
(7) Etndc XIV.
grands talens , cherchent à réussir auprès des maîtres par leurs flatteries et à faire tomber leurs égaux par des médisances. Si ces movens ne leur réussissent pas, ils prennent en haine les objets de leur émulation , qui valent à leurs camarades des applaudissemens et qui sont pour eux des sources perpétuelles d'ennuis , de chàtimens et de larm.es (i).
i Charlemagne, dit-on, a institué nos études pour donner de l'occupation à ses sujets; il a fort bien réussi : sept ans d'humanités, deux de philosophie, trois de théologie, douze ans d'ennui, d'ambition et de souffrance, sans compter les années que les bons parens font doubler à leurs enfans , pour les renforcer, disent-ils... A quoi tout cela sert-il à la plupart des hommes?... Homère ne savait que sa langue. Jean-Jacques Rousseau savait à peine le latin... Cette éducation nest bonne qu'à faire des hvpocrites (2). »
Ailleurs, il raconte qu'un de ses camarades, un jour de concours, lui dicta à dessein une version remplie de fautes, ^vous n'en finirions pas si nous rapportions tous les passages où, dans les seules Etudes j il s'élève contre l'éducation collégiale; tout un chapitre des l^œux (Cun Soliiaire repose sur le même sujet. Bernardin ne fut donc heureux au collège, comme ailleurs , que par ses rêves. Cependant, au collège de Rouen, il se fit
(i) Etudes, p. 463.
(2) Ibid., p. 239.
un aini , un aiui si Intime, que, cette fois, les vacances tant désirées parce qu'elles lui rendaient .sa famille, cessèrent de lui sourire, et qu il demanda à les aller passer chez son ami. C'est à cet acte qu'il fait allusion dans les Etudes, lorsqu'il dit des pensions où l on envoie les enfans : € C'est la qu'on forme des liaisons étrangères pleines de regrets ou de repentirs, et qu'on éteint les affections naturelles de frère, de sœur, de père et de mère qui sont les plus fortes et les plus douces chaînes par lesquelles la nature nous attache à la patrie ( i). >
Cependant, la liaison de Bernardin avec Cliabrillant ne fut pleine que de regrets et non de repentirs, car ce jeune homme était entièrement digne de cette amitié ardente et presque romanesque. « M. de Chabriilant, dit M. Aimé-Martin, avait ces goût? simples et vertueux qui marquent toujours une âme supérieure, lorsqu'ils sont le fruit de la réHexion ; c'était un de ces jeunes gens précoces, à qui une sensibilité exquise tient lieu de sagesse. Son caractère formait un parfait contraste avec celui du jeune Saint-Pierre. Il avait un nom, de la fortune, des talens , et il mé[)risait la gloire , l'argent et les hommes. Sa plus douce fantaisie était de se dérober au monde, de labourer un champ, d'habiter une chaumière. Son ami, au contraire, quoique sans fortune, sans titre, sans protecteur, se livrait à tous les genres
(i) Etude vu.
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d'ambition. Il voulait courir les mers, (onderdes re[uibliques, combattre, écrire, reFormer les peuples corrompus et civiliser les nations bai bare.> (îeliii qui possédait tout , n'aspirait qu'à l'obscurité; celui qui ne possédait rien . voulait gouverner le monde et n'aspirait qu'à la renomuiee. Souvent ils se livraient à des discussions véhémentes sur ces (graves questions qui ont occupé la vie des sages. ]M. de Chal)rillant faisait de beaux discours de morale dans le genre de Plutarque ; son ami lui répondait par des Hctions séduisantes dans le genre de Platon; et sans jamais parvenir à s'accorder, ils s'aimaient chaque jour davantage, n
Saint- Pierre ne suiMt son»anji que pour le voir mourir. <■• La santé délicate de Chabrillant ne put résister à la crise qui sépare l'enfance de l'adolescence : chaque jour on le voyait dépérir. Près d'expirer, il ne songeait qu'aux douleurs de son ami : il lui rappelait le souvenir d'Etienne et do la Boëtie,etfaisaitallusionàces paroles qu'ils avaient tant admirées : « Il le priait aussi d'avoir courage, « et de montrer par effet que les discours qu'ils « avaient tenus ensemble pendant la santé , ils « ne les portaient pas seulement en la bouche , M mais engravés bien avant au cœur, pour les « mettre en exécution. » Ainsi , ce bon jeune homme ne voyait dans la mort qu'un moven d'essayer sa vertu ; et, lorsqu'à sa dernière heure, il tournait vers son ami son dernier regard, il lui
dit d'une voix mourante : « Henri , ne pleure pas, € ce n'est pas pour toujours! > Cette perte laissa dans Fâme du jeune Saint-Pierre un regret que rien ne put effacer. Il lui doimait encore des larmes, lorsque lui-même, parvenu au terme de sa vie, il n'aimait à se rappeler du passé que le temps où Famitié lui était apparue sous la forme la plus touchante , pour disposer son àme à la vertu. >
Pendant tout ce temps, Bernardin de Saint- Pierre n'avait guère appris que le latin et la géographie , pour laquelle il avait un goût particulier ; il ne sut jamais le grec, et son Plutarque qu'il aimait tant, il ne l'avait jamais lu que dans Amvot; Pépithète de bon qu'il donne au rhéteur de Ghéronée, le prouverait à défaut de toute autre preuve. Cependant il comprenait mieux l'antiquité grecque que la plupart de ses contemporains , que le savant Barthélémy, par exemple , qui l'avait tant étudiée. Il y aVait chfez lui comme une espèce d'instinct de la simplicité et de la naïveté des anciens qu'il fit passer souvent dans ses écrits , comme il v avait un instinct de certaines lois de la nature , qu'il proclama avant qu'on les eût démontrées.
Ses études mathématiques ne furent guère supérieures, si Ton en ju^^e par les erreurs en géométrie et en astronomie dans lesquelles il tomba plus tard; cependant , le prix qu'il avait obtenu lui valut d'être lancé dans cette voie ; il fut en-
voyé à Técole des ponts-et-chaussées; mais, peu de temps après, l'école fut supprimée, et plusieurs ingénieurs congédiés. Pour comble de malheurs, la mort de la mère de Saint-Pierre avait suivi de prés celle de son ami, et son père, qui n'avait pas tardé à se remarier, cessa de le soutenir. Il se trouva donc hors d'état de continuer ses études, sans emploi et sans fortune. Il songea à entrer dans le génie militaire, mais les protections lui manquaient, et son directeur, qui avait d'autres protégés à placer, refusant de le recommander au ministre de la marine qui fondait alors un corps d'ingénieurs à Yersaiiles, il partit avec un de ses compagnons avec la résolution de se présenter directement au chef du nouveau corps. Le hasard voulut que celui-ci attendît ce jour-là deux jeunes gens qui lui avaient été recommandés; les nouveaux venus furent accueiUis de la manière la plus gracieuse; leur brevet leur fut expédié, et ils étaient en Allemagne lorsqu'on reconnut une erreur sur laquelle il n'était plus temps de revenir. Bernardin avait alors vinglîrois ans.
G était dans les dernières années de cette guerre de sept ans, à laquelle la France s'était si impoliliquement et si malheureusement mêlée. La campagne de i 760 fut un peu moins désasti*euse pour nos armes que les précédentes, mais elle ne fut pas heureuse pour Bernardin de Saint-Pierre. Incapable de flatter pour parvenir, il était égale-
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ment incapable de se battre par passion , et ia désolation des pays qu il eut à explorer n'était (juère propre à lui donner du goût pour le métier de béros. Aussi ne rnpporta-t-il d\\llema(^ne que deux anecdotes , deux traits de sentiment qu'il a rappelés dans ses ouvrage^, et le souvenir d'une injustice.
V^oici d'abord les deux anecdotes.
La première est relative à nos soldats, t Notre armée, dit-il (i\ était campée auprès d'une petite ville appelée Stadberg. J'étais logé dans im misérable village occupé par le quartiergénéral. Il v avait, dans la pauvre maison de pavsan ou je logeais avec deux de mes camarades, cinq ou six femmes et autant d'enfans qui >'v étaient réfugiés, et qui n'avaient rien à manger, car notre armée avait fourragé leurs blés et coupé leurs arbres fruitiers. Nous leur donnions bien quelques vivres ; mais c'était peu de cbose pour leur nombre et pour leurs besoins. 11 v avait parmi elles une jeune femme grosse, qui avait trois ou quatre enfans. Je la vovais sortir tous les matins et revenir au bout de quelques beures avec son tablier tout plein de tranches de pain bis; elle les passait à des ficelles et les taisait sécher à la cheminée comme des champignons. Je lui fis demander un jour, par un de nos gens qui parlait allemani et français, où elle
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trouvait ces provisions et pourquoi elle leur donnait cet apprêt. Elle nie répomlit qu'elle allait dans le camp demander Taumone parmi nos soldats, que chacun d'eux lui donnait des tranches de son pain de munition, et qu'elle les faisait sécher pour les conserver; car elle ne savait où elle pourrait recouvrer d'autres vivres après notre départ, tout le [)avs avant vtr. désolé. >
L'autre est un trait vraiment sublime. « Un capitaine de cavalerie, dit-il (i), part à la tête de sa compagnie jionr aller au fourrage et se rend dans le quartier qui lui e^l assigné : (tétait un vallon solitaire où l'on ne voyait que des bois. Il v aperçoit une pauvre cabane, il v frappe; il en -ort un vieux hernouten à barbe blanche, t Mon
< père, lui dit Tofflcier, montrez-moi un champ où
< je puisse faire fourrager mes cavaliers. » — « Tout à l'heure, > reprit Thernouten. Ce bonhomme se met à leur tête et remonte avec eux le vallon. Après un quart d heure de marche, ils trouvent un beau champ a orge. « Voilà ce qu'il nous faut, » dit le capitaine. — f Attendez un moment, lui dit son conducteur, vous serez content. > Ils continuent à marcher, et ils arrivent ù un quart de lieue plus loin à un autre champ d'orge. La troupe aussitôt met pied à terre, fauche le grain, le mer en trousse et remonte à cheval. L'officier de cavalerie dit alors à son
â6 HISTOIRE
guide : « Mon père, vous nous avez fait aller trop loin sans nécessité; le premier champ valait mieux que celui-ci. — Cela e^t vrai, reprit le bon vieillard, mais il n'était pas à moi. »
Cette anecdote est reléguée dans une note. On a remarqué que c'est dans ses notes que Bernardin a rappelé ses plus vives admirations , comme sa Virginie mettait ses pensées secrètes dans un postcriptum.
Il paraît cependant que, malgré le titre d'/mmortels donné par dérision aux ingénieurs, Bernardin courut plus d'un danger. Voici le récit que fait M. Aimé-Martin, (jui avait sous les yeux les notes de son ami, des exploits militaires de Tauteur des Etudes. On verra que s'il ne perdit pas son bouclier comme Horace, cest qu'il n'avait pas de bouclier.
« Un matin 1 armée fut rangée sur deux lignes. Depuis trois heures, elle était immobile et dans un morue silence, lorsque plusieurs aides-decamp passèrent au grand galop en criant: Marche la cavalerie I » x\u même instant trente mille sabres parurent enTair.M. de Saint-Pierre, chargé 4e porter des ordres à lantre extrémité du champ de bataille, fut renversé dans la mêlée; il se releva froissé et blessé , poursuivit sa course et rejoignit M. de Saint-Germain (le général en chef;; mais après avoir rempli sa mission , il le trouva exposé au feu le plus terrible et donnant tranquillement se;? ordres. Plusieurs officiers témoi-
gnant leur impatience et désirant sans doute se mettre hors delà portée du mousquet, le général leur dit froidement: c Messieurs, modérez un peu lardeur de vos chevaux. »
« Le champ de bataille resta aux Français. Bien peu de jours après , M. de Saint-Germain avant osé combattre les avis du maréchal de Broglie, fut disgracié, et Ton envoya pour le remplacer le chevalier de Muy. Dès lors tout alla mal dansTarmée Chaque jour on éprouvait quelques nouvelles pertes. Un matin M. de Saint-Pierre reçut Tordre d'aller reconnaître les positions occupées par le prince Ferdinand. Il traversa la plaine de Warburg au milieu d'un brouillard épais, ettrouva le général Fischer qui faisait bonne contenance. On distinguait à peine quelques hussards ennemis qui caracolaient autour de cette partie de Favant-garde, en faisant le coup de pistolet. Toutà-coup un aide-de-camp du maréchal de Castries, le chevalier de La Motte, vint à passer à bride abattue en criant : « Dans trois minutes vous allez avoir trois mille hussards sur les bras. « Aussitôt la plaine se couvre de fuvards. Entraîné par la nmltitude, !>L de Saint-Pierre courut long-temps sans pouvoir se dégager; enfin, ayant peu à peu tiré sur la droite, il se trouva seul et vit ce nuage fondre sur la gauche. Arrivé à Warburg, tout était en confusion : les épuipages encombraient le pont, les troupes se dispersaient, et les généraux ne savaient quel parti prendre. Ils délibéraient
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eucore , lorsque ie brouillard, -e levant peu à peu, laissa voir i'enneuii à poru.-e du canon, 11 s'avançait sur irois colonue» et débordait l'armée française qui se trouvait au milieu du feu. Dans cette situation dangereuse, les ofliciers ne prenant conseil que de leur couraj^e, tentèrent de s'ouvrir un chemin dan^ les rangs ennemis. Un si généreux dévouement lut inutile, et le sacriHce de leur vie ne put sauver Tarmée. Les lantassins, les cavaliers, les uuilormes bleus, rouges, blancs, se précipitaient péle-méle du haut de la montagne. On avait à peine coiiibaîtu, et déjà la déroute €tait complète. M. de Saint-Pierre lança son cheval sur des rochers si escarpée, qu il n'eût osé dans un autre monient les regarder de sang froid. Parvenu au bord de la Dymel, dont les eaux ne roulaient que de> cadavres, il la traversa à la nage, au milieu du feu le plus vif, et il atteignit l'autre rive, d'où il put contemjjler cet horrible désastre. Les flancs de la montagne qu'il venait de quitter étaient couverts de malheureux Français morts ou blessés; ils apparaissaient à travers la fumée du canon comme des ombres sanglantes , et, atteints de tous cotés par le feu ennemi, ils mouraient sans pouvoir se défendre. Cet affreux spectacle se prolongeait sur toute la rive (i). »
Désespérant de se distinguer dans la guerre et cependant dévoré de cette ambition dont ii
(ly tasai sur la \ic de Bcrudidui de i<aii)l-Pieric, p. vjil-,
HccusHJt >uîi éduiatioii, Saiiu-]*ieiTfc' le\ai(. de-s plan.s, prenait (lc.-5iiutes, rédi^jeait de^ ménioirea: «jc> travaux (^[aicnt rcmi^ à l iii^jéiiieur en chef, qui, soit qu'il vuuiiit>"e!i lauc lioiiueur, soit qu il fût mécoMteiit de sou .sidjordonut', ue les fit jjoint parvenir au uiini^dt'. Averti de cette inKdélité, Bernardin, eu lui j émettant un nouveau travail, demanda un reçu de ceux qu'il lui avait remî> précédemment; liupénieur sv refuse, Saint- Pierre insiste; l"in<>énieur juet la main à son épée , Saint-Pierie saisit celle dun de ses collègues présens et l'en menace ; l'ingénieur se ^anve en criant : A ras>assin! Mais la discipline avait été violée, [kutiardin tut suspendu de ses fonctions et rappelé en France [i).
La (^uene lui inspirait horreur et dégoût; sans projets, sans argent, sans ressources, il alla rendre visite à un oîicle qu il avait à Dieppe. Il fut bien reçu d'abord; niais, dès que la vérité fut connue, il s'aperçut (niil devenait lujportun, et partit pour la maisoîj paternelle. Au bout de quelque» jours, sa belle-mère lui ht entendre qu'il n'était pas à sa place; il quitta donc ce toit inhospitaliei et se rendit à Paris désespéré. Il lui restait douze louis pour toute fortune.
C'était en mais 1761. Un hardi coup de mam d'esclaves faillit allumer la guerre en Europe. Un vai>seau de guerre turc, qui venait de lever 1h
[î) toilfiîpUlKL^U'.C , t. I , p. Ivij.
carache . ou tribut jjavé par les Grecs de l'Archipel, étant allé mouiller sur les cotes de Morée, soixante esclaves français profitèrent du moment où les officiers et une partie de Téquipa^e étaient à terre pour massacrer le reste des marins et s'emparer du vaisseau, avec lequel ils cinglèrent vers Malte.
Le sultan fit tuer le capitan-pacha et redemanda son vaisseau aux Maltais, qui refusèrent. L'ordre craignit un siège et implora des secours; le gouvernement français lui envoya plusieurs ingénieurs , parmi lesquels Bernardin de Saint- Pierre obtint de prendre place. On lui avait promis de lui envoyer à Toulon son brevet d'ingénieur-géographe ; il se rendit dans cette ville occupé des idées les plus riantes, mais lentement et en observant, comme Ulvsse, les villes, les pays et les mœurs. Ce fut alors qu'il vit près d'Orange Tare de triomphe de ^Marins après la défaite des Cimbres, le premier monument de l'antiquité qu'il eût encore rencontré. Il décrit lui-même dans les Etudes l'impression qu'il en ressentit.
< Ce monument, dit-il, est à quelque distance de la ville, au milieu des champs. C'est un massif oblong à trois arcades, à peu près comme la porte Saint-Denis. Quand j'en fus près, je n'avais pas assez d'yeux pour le regarder. Je m'écriai d'abord : Quoi! voilà un ouvrage des Romains! Et mon imagination me porta d'un trait à Rome
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et au temps de Marins. II me serait difficile de décrire tous les sentimens qui s'élevèrent successivement en moi. D'abord ce monument, quoique élevé par le malheur des hommes comme tous les arcs de triomphe en Europe, ne me fit aucune peine , parce que je me rappelai que les Cimbres étaient venus pour envahir l'Italie comme des brigands. Je remarquai que si cet arc de triomphe était un monument des victoires des Romains sur les Cimbres, il en était im aussi du pouvoir du temps sur les Romains. J'y distinguai dans le bas-relief de la frise, qui représente un combat, une enseigne où on lisait distinctement ces lettres : S. P. Q. R. Senalu^ Po^ puliisquc Romanus; et ime autre o\i il y avait : M. O..., dont je ne pus interpréter le sens. Pour les guerriers, ils étaient si usés qu'on ne leur voyait plus ni armes, ni physionomie; il y en avait même qui n'as aient plus de jambes. Le massif de ce monument était d'ailleurs bien conservé, à l'exception d'un des pieds^droit d'une arcade, qu'un curé du voisinage avait fait démolir pour réparer son presbytère. Cette ruine moderne me fit naître d'autres réflexions sur l'excellence delà construction des anciens dans les monumens publics; car, quoique le pied-droits qui supportait un côté d'une des arcades eût été démoli, comme je l'ai dit , cependant la partie de la voûte qui en était soutenue était restée en l'air sans appui , comme si ces voussoirs avaient été
^ HLslUlRF
collés le? un» aux autres. 11 me vint aujssi a lidée que le curé démolisseur était peut-être descendu de ces anciens Cimbres, comme nous autre» F'rançais descendons des anciens peuples du Nord qui ont envahi Titalie. Ainsi , la démolition exceptée que je n approuvais pas, par respect pour l'antiquité, je pensais aux vicissitudes des choses humaines qui mettent les vainqueurs à la place des vaincus, et les vaincus à celle des vainqueurs. Je me figurais donc que, comme Marins avait vendre l'honneur des Romains et détruit la gloire des Cimbres, un descendant des Cimbres détruisait à son tour celle de Marins, et que les jeunes filles du vosinage venaient peut-être les jours de fête danser à Tombre de cet arc de triomphe sans se soucier de celui qui l'avait bâti, ni de celui qui le démolissait ( i). >
11 est douteux cependant que toute» ces jdée» aient surgi dans son esprit à cette époque. Pour que les ruines produisent en nous ces impressions mélancoliques, d faut ime certaine expérience de la vie qu il n avait pas encore , et il en donna bientôt après la preuve en s'embarquant sans attendre l'expédition de son brevet. Mais il ne vivait encore que par le cœur et l'imagination. îl avait l'imagination remplie du spectacle si curieux et si varié des différentes nations que le commerce attirait à Marseille et à Toulon; il y
(i) Otuvres. p. 4oS,
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avait tant de droiturti dans son <œur et il avait €té iii touché do I amitié que lui avait montrée un pauvre Turc esclave, dont i! raconte les témoignages dausle.-> fœux dutt >oliLaut^ , (jn il ne dai gnait pas se préoccuper de> fvéuemens pro- .saïques de la vie connnuiie.
€ Au moment do Jii einbas qner, dit-i! , un homme à l>arbe longue , en turban et en robe , qui était as;-i.s ^.ur .>e> talons à la porte au calé de la Marine, m'embra>.sa les {jenoux comme \cn sortais, et me dit en langue inconnue quelque < hose que je n entendais j)as. î'n oflicier de la marine qui Tavait compris me dit que cet homme était un Turc esclave, qui. sachant (|ue j'allais à Malte et ne doutant |)as que son sultan ne prit cette lie et ne réduisit tous ceux qui s'v trouveraient à l'esclavage , me plaignait de tomber si jeune dans une destinée semblable à la sienne (i\ »
Lattachementde cet homme letoucVia d'autant plus qu'il était accoutumé à ne rencontrer chez ses égaux qu aigreur et mauvais vouloir. Que son caractère, que son impatience de donner sa mesure aient quelquefois provoqué cette aigreur, c'est ce dont il n'est pas possible de douter; cependant la conduite qu'on tuit à son égard pendant le voyage de Malte est difficilement excusable. ÎSQUS prétexte qu'il n avait pas de titre officiel, le
i) Otiiv»c>. p. 7«J.
corps des officiers se sépara de lui, et, quand on débarqua, ses compagnons allèrent faire leur vi- -site en ie laissant sur le rivage. Peu de temps après, il sut que l'ingénieur en chef le faisait passer pour son dessinateur: il s'en plaignit au grand maître, il écrivit au ministre pour réclamer la prompte expédition de sa commission. En attendant, il se retira dans une maisonnette avec un domestique portugais trop fier pour le servir, et, pour se désennuyer, il se mit à étudier Tile. 11 fit peu d'observations sur le gouvernement du pavs ; mais il en fit beaucoup sur le climat plus brûlant que celui des Tropiques, et sous lequel malgré cela on conserve la neige de l'Etna, Il visita ses collines de pierre de taille escarpées par la mer, ses jets d'eau salée à une grande distance de la cote (i); le voyage des cailles qui arrivent tous les ans le 11 ou 16 septembre en rasant les flots de leurs croupions chargés de graisse et si lasses qu'on les prend à la main (2); mais ce qui frappa surtout le futur auteur des Vœux dwi solitaire , ce fut le malheur du peuple, c Malte est riche, dit-il (3), et pourrait Têlre encore bien davantage par la commodité de son port le plus avantageusement situé de tous ceux de la Méditerranée ; cependant le paysati y est très misérable. Il n'est vêtu pour tout habit que
^ij Harmonies , p, 234.
(a) Etudes, via et ailleure.
(3) Œuvres, p. 424.
d'un caleçon qui lui vient aux genoux et d'une chemise sans manches. Quelquefois il se tient sur la place publique, la poitrine, les jambes et les bras nus, à demi brûlé du soleil, pour se louer moyennant vingt-quatre sous par jour, avec une voiture à quatre places attelée d'un cheval, depuis le point du jour jusqu'à minuit, et pour parcourir tel endroit de l'île qu'il plaît aux voyageurs, sans qu'ils soient tenus de donner un verre d'eau à lui ni à sa béte. Il conduit sa carriole, courant toujours pieds nus dans les roches, devant son cheval qu'il tient par la bride, et devant ToisiF chevalier qui ne lui parle bien souvent qu'en le traitant de faquin, tandis que le conducteur ne lui répond que le bonnet à la main, en l'appelant votre seigneurie illustrissime. Le Trésor de la république est plein d'or et d'argent, et l'on n'v paie le peuple que d'une monnaie appelée pièce de quatre tarins, qui vaut, de valeur idéale, seize de nos sous, et, de valeur intrinscque , environ deux de nos liards.... »
Au reste. Bernardin supportait difficilement sa retraite forcée ; il n'en était pas encore arrivé à ne désirer qu'une maisonnette et un jardin (i). Des railleries à son sujet avant amené des scènes assez vives, on écrivit que le climat avait agi sur lui, qu'il était devenu fou. Dès lors il dut chercher la première occasion de revenir en France avec les
(i) Cotrespondance. tome l*"".
tk)o^iv^es qu'on lui assigna pour indemnité de \oyage, le siège ne devant pas avoir lieu. Il s'embarqua sur un vaisseau danois dont le capitaine n'avait aucune connaissance de la Méditerranée , et celte fois le péril de la mer, comme on disait jadis, qu'il avait appelé quelques années plus tard, l'attendait au passage. Après avoir long-temp^ louvoyé, ils se trouvèrent entre le banc de la^Case dont le nom rappelle un naufrage et les rocbers u pic des cotes de Sardaigne, babités par des paysans qui, comme les anciens lîretons, attendaient les naufragés pour les faire périr. La mer en cet endroit n'a que vingt-cinq pieds, et lorsqu'elle est grosse elle soulève les bas-fonds et menace d'engloutir les navires sous des vagues de sable, (c Sur le ,soir, le vaisseau se trouva arrêté par le calme entre ces deux dangers; la cbaleur avait été excessive et le ciel se couvrait insensiblement de nuages noirs et cuivrés. La nuit vint encore augmenter l'horreur de ce spectacle. On craignait le coup de vent de Téquinoxe; toutes les manœuvres furent suspendues, et Ton soupa de bonne heure pour se préparer aux fatigues de la nuit. Les passagers , assis autour de la table , attendaient dans un morne silence, lorsqu'un officier, qui venait de monter sur le pont, redescendit à la haie pourannoncer qu'on allait essuver un grain épouvantable. En effet, le vaisseau se perdit tout-àcoup dans une nuée prodigieuse, dont les noirs contours éfuieiit frappés par intervalles de l'éclat
r>K BERNAftDlX 1>I. S.-J'II.P.flF. 37
subit des éclairs. Le ciel et la mer semblaient se toucher; Téquipage se hâta de serrer toutes les voiles et d'amener les vergues sur la barre de hune; on amena ensuite la barre du gouvernail. Pendant que tout le monde était en mouvement, un bruit sourd et lointain, semblable à celui du vent qui souffle dans une charpente , se fit entendre, et, s'accroissant à chaque seconde, il semblait fondre du haut du ciel. En une minute U gronda autour du vaisseau , qui fut couché sur le côté, taudis que le vent, la pluie, la mer et la foudre le frappaient eu même temps et s'assourdissaient par leur horrible fracas. Les éclairs se succédaient si rapidement, que le vaisseau était enveloppé d'une lumière éblouissante. Cette situation durait depuis plus d\me demi-heure, lorsque le capitaine entra , une petite lanterne sourde à la main, dans la chambre où les passagers s'étaient rassemblés. Il avait les veux égarés, le visage pâle, et, s adressant en anglais à lunde ses officiers, il lui montra la route pointée sur une carte, et se retira les larmes aux yeux. L'officier secoua la tête, et, comme tous les regards l'interrogeaient, il annonça que si la tempête durait encore une heure, le vaisseau était perdu corps et biens (i). w
Heureusement la nuée creva , le calme reparut, et le lendemain Bernardin de Saint-Pierre
(l) ïj^'ài sur la *ir, flr., jj. V.
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•alua la terre de France, que les souvenirs des dangers qu'il avait courus, des traverses qu'il avait éprouvées ailleurs lui rendaient encore plus chère; cependant il se retrouvait là isolé, sans argent , privé de sa mère et des consolations de la maison paternelle. Arrivé à Paris, il va voir ses anciens protecteurs; celui-ci a ses chagrins particuliers, celui-là est occupé d'un gros livre dont il ne peut se distraire, cet autre estaccahléde sollicitations et ne peut rien faire pour un homme qui n'avait pas encore réussi, par sa faute ou par celle des circonstances : les parens auxquels il s'adresse le rebutent également; il prend le parti de donner des leçons de mathématiques, mais l'assiduité était peu dans son caractère ; ses élèves l'abandonnent, son hôtesse menace de ne plus l'héberger, et son boulanger refuse de lui fournir plus long-temps.
Cette situation lui rappela celle de Robinson, beaucoup moins cruelle, puisqu'il n'avait à lutter que contre la nature, cette bonne mère qui récompense toujours 1 audace et l'énergie, tandis que Saint-Pierre avait à lutter contre la société , cette marâtre qui oublie les services rendus, et ne se laisse attendrir que si l'on caresse ses intérêts ou sa vanité, que lorsqu'on peut lui offrir une utilité présente. Les idées qu'avait éveillées en lui la lecture du roman lui revinrent à l'esprit ; il rêva de recueillir une colonie de malheureux rassemblés de toutes les parties du globe, à la
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condition , il est vrai , d eu être le chet et de leur imposer des lois, ces . mêmes lois sans doute que plus tard il voulait faire accepter à la France.
< Je m'étendis en imagination, disait-il en 1781, au sein de» vastes forêts ; j'v bâtis des forts, j'y défrichai des terres, je les couvris d'abondantes moissons et de vergers chargés de toutes sortes de fruits étrangers à l'Europe. J\- offris des asiles aux hommes de toutes les nations. 11 v avait des Hollandais et des Suisses sans territoire dans leur patrie, et des Russes sans movens pour s'établir dans leurs vastes solitudes ; des Anglais las des convulsions de leur liberté populaire, et des Italiens, de la léthargie de leurs gouvernemens aristocratiques; des Prussiens, de leur despotisme militaire , et des Polonais , de leur anarchie républicaine; des Espagnols, de l'intolérance de leurs opinions, et des Français, de l'inconstance des leurs; des chevaliers de Malte et des Algériens; des paysans bohémiens , polonais, russes, francscomtois, bas-bretons, échappés à la tyrannie de leurs propres compatriotes; des esclaves nègres fugitifs de nos colonies barbares ; des protecteurs et des protégés de toutes les nations, des gens de cour, de robe, de lettres, de guerre, de commerce, de finance, tous infortunés tourmentés des maladies des opinions européennes, africaines et asiatiques, tous pour la plupart cherchant à s'opprimer mutuellement, et réagissant les uns sur les autres par la violence ou la ruse, Timpiété
OU ia aupeiaULiULi. Ils abjuraient les préjugés nationaux qui les avaient rendus , dès la naissance , le» ennemis des autreb hommes, et surtout celui qui est la source de toutes les haines du genre humain, et que l'Europe inspire dès la mamelle à chacun de ses enfans : le désir d'être le premier, lis adoptaient, sous la protection immédiate de lauteur de la nature , des principes de tolérance universelle; et par cet acte de justice générale, ils rentraient sans obstacle dans l'exercice libre de leur caractère particulier. Le Hollandais y portait [agriculture et le commerce jusqu'au sein des uiarais; le Suisse, jusqu'au somniet des rochers, Pt le Russe, habile à manier la hache , jusqu'au rentre des plus épais^^es forêts. L/Anglais s'y livrait à la navigation et aux arts utiles qui font la force des sociétés; Tltalien , aux arts libéraux qui les font fleurir; le Prussien, aux exercices militaires: le Polonais, à ceux de Féquitatiou; l'Espagnol solitaire , aux taleus qui demandent de la constance; le Français à ceux qui rendent la vie agréable , et à l'instinct sociable qui le rend propre à être le lien de toutes les nations. Tous ces hommes, d'opinions si différentes, se communiquaient par la tolérance ce que leur caractère a de meilleur, et tempéraient les défauts des uns par les excès des autres. Il en résultait par l'éducation, les lois et les liabitudes, un ensemble d'arts, de talens, de vertus et de principes religieux qui n'en formait qu'un seul peuple, propre à
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exister au dedans dans une harmonie parfaite , à résister au dehors aux conquérans, et à s'amalgamer avec tout le reste du genre humain (i).
c Tout naïf et inexpérimenté qu'il était, Bernardin sentit cependant que ce projet ainsi présenté ne pouvait être accepté par aucune puissance, il songea donc à le rattacher à un intérêt commercial, et jeta les yeux sur les belles contrées situées sur le bord oriental de la mer Caspienne, dont les Tartares, disait-il, n^avaient fait qu'un désert, mais qui seraient bientôt remplies d'habitans si ou leur promettait qu'ils y trouveraient l'honneur, la richesse ^ une société heureuse. Ces habitans devaient avoir deux missions, l'une d'assurer la tranquillité delà frontière russe et de civiliser les Tartares , comme il raconta plus tard dans X'Àrca^ die, que les Gaulois avaient été civilisés par le spectacle du bonheur des cultivateurs et des bienfaits de l'agriculture; mais, ce qui était bien plus intéressant, cette société devait devenir l'entrepôt du commerce des Indes, et faire circuler les richesses du Midi par la Russie, qui les distribuerait comme autrefois à toute l'Europe.
< Il ne s'agissait, comme on le voit, de rien moins que de donner une nouvelle face au commerce de l'Europe avec l'Asie ; pour cela, il avait calculé que si la Russie voulait autoriser la colonie et fournir, au moven d'une société par actions ,
(i ) Pt'éambui< de XArcxdie , Oturre*, p. h^ii.
une somme de i5o,ooo roubles pour acheter défi habillemens, barques, etc., la colonie serait réalisable avec trois cents aventuriers qu'il se chargeait de choisir.
« Lorsque la colonie, écrivait-il , aurait assure ses établissemens par une forteresse construite sur le bord du lac Aral, le commerce des Indes serait déclaré libre pour Tempire de Russie et les colons... Tous les ans une caravane de barques , armées aux frais des actionnaires et montées par des habitans de la colonie, ferait un voyage aux Indes. Les marchandises exportées et importées paieraient un droit de dix pour cent. Le commerce ne serait permis que dans ce temps, et la colonie confisquerait les effets de ceux qui agiraient autrement. De son côté, la cour de Russie s'engagerait à ne jamais gêner ce commerce, en établissant de nouveaux droits d'entrée et de sortie dans l'intérieur et sur la frontière.
c Les terres que la colonie achèterait ou conquerrait sur les Tartares , lui appartiendraient à elle seule , sans que la cour ou les actionnaires pussent rien prétendre sur les établissemens qu'elle v ferait. On imposerait seulement sur ces terres un dixième rachetable par le corps des aventuriers. Le produit de ces impôts serait partagé également entre les actionnaires et les colonisateurs, après toutefois le prélèvement des sommes destinées à faire face aux frais de la guerre, de l'agriculture, de la navigation, etc. >
€ Les actionnaires auraient dans la colonie un représentant dont la fonction se bornerait à la recette et au partage des revenus; six juges pris dans les deux corps décideraient les difficultés qui pourraient s'élever entre les aventuriers et le» actionnaires.
€ La colonie serait reconnue par la cour de Russie comme une république entièrement libre, se gouvernant par ses lois, ayant ses magistrats et tous ses officiers élus de son propre cboix. Il serait permis à cbaque citoyen de sortir de l'empire et de se retirer où bon lui semblerait, sans être inquiété ou forcé de payer un droit. Les colons envoyés en Russie auraient un caractère public officiel, et la colonie pourrait établir des manufactures comme elle l'entendrait et avec les artisans qui lui conviendraient (i). »
Si une république libre, fondée sur ces bases, eût existé, la Russie l'eût nécessairement détruite dans rintérét de son agrandissement, de son commerce et même de sa politique intérieure ; la liberté des colons eût trop vivement contrasté avec le servage des paysans russes; la république eût pu devenir puissante, et constituer un obstacle à des projets d'agrandissement, et sa ricbesse eût pu porter ombrage à l'empire des czars. Il y avait de plus dans rétablissement de cet état des difficultés matérielles presque insur-
(i)OEuvrci> posthuQief, Mcm. à la Miitc du Vo\.>oo en Russie.
'/m HlSlOlKt DL btRNAllDlN DL Ji.-PlEKKL.
jnoiitables; il était donc évident que la Russie ne pouvait s'en charger; mais Bernardin, dans ses rêves de philanthropie , eut toujours la naïveté de reufancc ; il prit au sérieux le^ éloges que les encyclopédistes faisaient de cet empire et résolut de partir. Une ^eule chose Tembarrassait , les frais de route. Ses amis hivèrent cet obstacle, en lui prêtant l'un vingt livres, l'autre trente ; celui-ci trois louis, celui-là deux; il vendit ses habits un a un, écrivit à son père, qui lui envoya ses papiers de famille et un certificat de noblesse demi-satistaisant'î -, mais pas d'argent; prit deux lettres de recommandation seulement, et partit pour Bruxelles après avoir soupe joyeusement avec un de se» amis, pauvre d'argent et de crédit, mais riche d'illusions et d'espérances.
(l'j Ce certificat du indrLjuis de l'Aigle attestait la nobles?c de la famille de Nicolas de baiut -Pierre, laai» avec cette clau?c qu'un de *c? ancétie» .i^ai» ^erc lee ^ffairt» de la aiaiK>u de l'Aigle.
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