CHAPITRE II
rajiit-Pierre projette de fonder une colonie de luallieureux de tous Ie« pays. — U voyarjo eu Hollande et en Russie. ~ v^oo sf'jour €B RasBÏc et eu FiD'aHdc ; »l part poui la Pologne.
Arrivé à La Haye , Bernardin de Saint-Pierre n'eut rien de plus pressé que de porter une de ses lettres de recommandation au baron de Sparken , à qui elle était adressée ; le baron lui déclara ne pas même connaître le nom de celui qui la lui écrivait; au reste, il «eçut amicalement le jeune législateur ; mais le baron avait aussi son rêve: il rêvait la pierre philosopbale, comme Bernardin le bonbeur du genre humain ; les rêveurs sont jaloux; l'alcbimiste nia l'espoir du philanthrope, qui le lui rendit; le baron lui dit alors que s'il était venu quatre jours plus tôt, il
aurait pu accompagner le comte de la Lippe, qui venait de partir pour combattre l'Espagne à la tête des troupes portugaises, mais qu'il était trop tard , et qu'en Hollande sa religion serait un obstacle invincible à ce qu'il pût obtenir un emploi.
Comme l'argent lui manquait pour continuer sa route, il dut s'arrêter à Amsterdam et profita de cette relâcbe forcée pour étudier ce pavs, où le peintre et l'ami du peuple trouvaient également leur compte.
Dans ses ouvrages , Bernardin aime à revenir sur la Hollande , à raconter les merveilles de son commerce et de son industrie , à se rappeler ses tilleuls (i), l'activité de ses ports, la joie du peuple , qui met des banderolles aux boutiques le jour où reviennent les pêcbeurs de harengs (2) , ses goûts agricoles, sa persévérance, son terrain conquis sur la mer, ses chênes, que l'art fait croître jusque dans le sable marin (3), son état florissant , son commerce immense (4).
« 11 semble, dit-il dans ses Observations sur la Hollande, que les Hollandais sont les propriétaires de toute la terre , dont les autres peuples ne sont que les fermiers. En Russie et en Suède sont leurs chantiers pour les mâtures , leurs ma-.-
(i) Etudes, p. 449.
\i) Ibid., p. 203.
(3) Ibid., p. 437.
(4) Ibid., p. Ut.
Dr BERXAfiDIN DE S.-flERftE. ^7
gasios de chanvre , de cuirs , de salpêtre et de goudron; leurs mines de cuivre et de fer, enfin leurs arsenaux de marine et de guerre. Leurs greniers sont à Dantzick, où la Pologne leur envoie chaque année ses ble's et ses bestiaux. Leur garde-robe est VAllemagne, qui leur fournit à Leipsick et à Francfort les toiles et les laines d« Saxe et de Silésie ; leurs haras sont dans le HoU stein et en Daneraarck; leurs vignobles en France, leurs caves à Bordeaux. Les Provençaux et les Italiens cultivent pour eux leurs jardins ; c'est pour eux qu'ils cueillent Torange et le citron, d'un usage si universel dans le Nord ; pour eux qu'ils dessèchent le raisin et la figue et marinent l'olive. L'Asie et ses îles leur fournissent le thé et le girofle, les épiceries, les soieries et les perles. Pour eux le Chinois pétrit la porcelaine, et l'Indienne file la mousseline. C'est pour eux que l'Afrique brûlée étale sur ses rivages le poivre et les gommes ; c'est pour eux qu'elle envoie ses noirs enfans fouiller l'or au Pérou et les diamans au Brésil; et planter en Amérique le cacao, le sucre, le café, l'indigo, le coton et le tabac. Les Hollandais vivent au milieu de ces richesses comme s'ils n'en étaient que les dépositaires ; leurs alimens sont le beurre, le fromage et quelques légumes. Ils mangent cru et sans aucun apprêt le poisson sec, le saumon fumé, le hareng salé , qu'ils regardent comme un remède souverain contre les fièvres bilieuses. Leurs habille-
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mené soiu simples et d'une couleur modeste ; «juand ils sortent de leur pays, ils ne changent en rien leurs anciennes coutumes ; on ne voit sur eux ni dentelles ni galons. Quelque quantité qu'ils trouvent de vivres et d'étoffes , ils n'emploient à leur usage que les provisions qu'ils ont tirées de Jeur patrie. Ainsi, conservant léconomie dans le sein de l'abondance, et des mœurs parmi la dissolution des étrangers, ils retrouvent partout la Hollande, qu'ils portent avec eux (i). »
Il avait vu tant de misère dans le peuple de Malte, qu'il fut heureux de trouver un pays où le peuple était heureux et lier (2), où les enfans, élevés avec douceur, deviennent les plus beaux hommes, les plus gracieuses femmes et les meilleures épouses (3), où Tabondance règne dans l'Etat, l'ordre dans les villes, la fidélité dans les mariages, la tranquillité dans tous les esprits ; où les querelles et les procès sont rares, parce que tout le mondé est content (4j. H y a peu de nations en Europe, continue-t-il, dont le territoire »oit aussi petit, et il n'v en a point qui ait étendu sa puissance aussi loin; ses richesses sont immenses; la Hollande a soutenu seule la guerre contre l'Espagne dans ^a splendeur et ensuite contre la France et l'Angleterre réunies (5).
(1) OEuvres postliunte^ , p, 3.
(5) Eludes , p, 424.
(3) Ibid.,^. 242,
(4) Ibid./p. 'ini.
(3) Ibid.
Dr. BKRNAftDJN DK S.-PIKRfiF. fS
Cette admiration de Bernardin de Saint-Pierre pour lin peuple estimable, industrieux , mais dépourvu dans sa masse de grandeur et d'élévation, peut s'expliquer facilement et par Tidée qu'il s'était formée des républiques antiques, et parla nature des projets philanthropiques qu'il caressa toute sa vie; il était plus frappé du bonheur simple, domestique, terre à terre, pour ainsi dire , que des idées et des entreprises sublimes. En poésie, il préférait Virgile et Fénelon à Corneille et à Bossuet: dans la vie politique, il devait de même préférer la Hollande. Le bon accueil qu'il reçut dans ce pavs , où personne ne le connaissait, ne contribua pas peu d'ailleurs à influer sur ces sentimens.
I.e hasard avant fait prononcer devant lui le nom de Mustel , journaliste français retiré à Amsterdam , il se souvint qu'un de ses anciens professeurs l'avait aussi porté, et il lui écrivit. Le journaliste lui répondit que le professeur était son frère, et qu'il serait heureux de lui être utile. Bernardin se hâta de profiter de cette offre. « M. Mustel, écrivait-il plus tard (i), était un vrai philosophe, d'un caractère sérieux, d'un esprit gai, mettant son bonheur dans la liberté , dans la culture des lettres et dans celle d'un petit jardin où il aimait à se promener Dans l'origine, il était homme de lettres, il avait remporté
(i) Fragment <lr \\4!fo:oi,^. f)Fuvrps |jo?tbjim(»-! , p. 494-
un prix au Palinod de Gaen; c'était pour une ode fort belle sur la mort de Caton. Celte pièce fit tant de bruit que M. Mustel fut appelé à Paris par M'-' Lecouvreur , par J.-B. Rousseau et par des seigneurs de la cour de Louis XV. Tous lui firent beaucoup de compliments et ne lui rendirent aucun service. Ayant épuisé ses ressources dans de vaines espérances , il se détermina à accepter remploi d'instituteur des enfans du roi de Pologne. Il partit pour Dantzick ; mais le roi étant venu à mourir dans ces entrefaites, M. Mustel se rembarqua pour la Hollande , où il se chargea d'écrire la Gazette de France, ce qui lui procura un peu de fortune. Devenu vieux, il désira retourner dans son pays pour y mourir, et comme il avait cru trouver en moi quelque talent, il m'offrit sa place (qui valait mille écus) et la main de sa belle-sœur. Mais alors j'étais jeune, plein d'ambition , je préférais la carrière militaire à
celle des lettres Mustel me dit : c J'ose vous
prédire que vous regretterez un jour ma place. Autrefois je faisais ma cour aux grands : ce sont eux qui me la font aujourd'hui. Ils veulent que je parle d'eux; j'ai des malles pleines de lettres de ces hommes avides de réputation; je ris de leurs espérances et je me moque de leurs promesses. »
Mais Catherine, la Sémiramis du Nord, comme disaient les encyclopédistes , venait de succéder par un crime à Pierre I*'. Le moment parut favo-
rable au jeune rêveur, et Mustel, voyant son enthousiasme, lui prêta de l'argent pour se rendre à Lubeck, où le chevalier de Chazot, qui commandait cette ville, lui rendit le même service pour aller à Saint-Pétersbourg,
La traversée fut d'un mois, pendant lequel Saint-Pierre n'eut pas le temps de s'ennuyer. Il y avait à bord une foule d'aventuriers comme lui , mais qui s'attachant à ce qui pouvait flatter les passions, avaient plus de chances de succès. Comédiens, chanteurs, danseurs, coiffeurs se flattaient, suivant la manie de l'époque , de régénérer la Russie en remplissant leurs bourses , et le spectacle de leurs prétentions n'était pas médiocrement amusant. Bernardin en eut un autre qu'il a pris soin de noter dans son voyage , celui de l'habileté des marins de ces côtes sablonneuses de la Prusse , le long desquelles il n'y a aucun reluge pour les navires, c Près de l'île de Bornholm, dit-il, un pêcheur seul dans sa barque vint nous offrir du poisson; c'était à l'entrée de la nuit et au milieu d'un coup de vent affreux. Quand on l'eut payé, il demanda à boire. Le capitaine lui donna un gros flacon plein d'eau-de-vie. Il le saisit d'une main, et de l'autre tenant une corde que nous lui jetâmes, il restait en équilibre sur le bord de sa nacelle, un pied en l'air, posé contre les flancs de notre bâtiment; les vagues s'élevaient quelquefois tout près de le jeter sur notre pont: il buvait d'un air aussi tranquille que s'il eût été
U'À HISTOIKE
à terre. Des passagers anglais convinrent qu'ils n'avaient encore rien vu de si hardi (i). »
Saint-Pierre était recommandé à Torelli, premier peintre de Tempire, qui se rendait à la cour pour faire le tableau du couronnement, et il fut parfaitement traité à bord. A Cronstadt, on prit une chaloupe pour remonter la ^eva, semée d'îles désertes et bordée de sombres forêts de sapins. « Le bruit des rames se faisait seul entendre, et Ton aurait pu se croire dans quelque profond désert, lorsque tout-à-coup, au détour du fleuve, un aperçut Saint-Pétersbourg, t
La ville de Pierre-ie-Grand est de ce point de
vue < d'une magnificence éblouissante. A droite et à gauche du fleuve sont une foule de palais décorés de colonnes, de guirlandes, de trophées, de groupes d'amours qui couronnent les toits. Elle est traversée d'un pont de bateaux. Au loin s'élèvent des clochers dorés, un obsers'atoire , trois palais impériaux, les bàtimens immenses de la douane, du collège, des affaires de l'amirauté, etc. Mais, continue le vovageur à qui nous empruntons ces détails, cette splendeur s évanouit en approchant comme l'effet d'une décoration théâtrale. Toute cette architecture est de chaux, de bois et de briques; tous ces ornemens sont mal exécutés. Dans l'intérieur des pa-
(i) Voyage en Rusiic. OEuvre* po-ihume?, p. a8.
lais c'est encore pis ; la plupart des meubles nécessaires y manquent (i). •
Une foule de Russes attendaient sur la rive le débarquement des passagers. Tout le monde leur fit accueil. Un M. Tornon , négociant anglais , les invita à prendre le thé chez lui. Bernardin est transporté de cette hospitalité, et croit toucher une terre patriarcale. ]Mais une voiture vient bientôt après enlever Torelli, qui lui fait un signe de la main et disparaît. Les autres passagers s'éloignent de même, et le jeune vovageur resté seul, se décide à prendre congé du négociant pour ne pas paraître sans asile. Plongé dans les idées mé-» lancoliques qu'inspire 1 isolement, il longeait tristement les quais, lorsqu'il s'entendit appeler par une voix connue : c'était un de ses compagnons de vovage qui, devinant la vérité, le guida jusqu'à la seule auberge de la ville. Là il apprit que l'impératrice était allée se faire couronner à Moscou, et qu'il lui faudrait vivre jusqu'à son retour avec les six livres qui lui restaient, tous frais payés.
Cependant il ne fut pas long-temps isolé; il rencontra quelquefois chez son hôtesse un Gène-vois nommé Duval, joaillier de la couronne, âme franche et noble qui comprit celle de Bernardin, et sans croire comme lui en ses projets , ne les combattit qu'avec beaucoup de réserve. Une
(i) Voyage en Russie. Œuvres posthumes, p. 26,
grande intimité s'établit bientôt entre eux pour durer toute leur vie; ce fut à lui que plus tard Saint-Pierre adressa les lettres qui composent son Foyage à l'Ile de France , où il parle de lui avec enthousiasme, et dans sa vieillesse il se plaît encore à le faire figurer dans son Amazone , ce répertoire de ses souvenirs et de ses rêves.
11 vivait de crédits et d'épargnes depuis longtemps, lorsqu'un jour, au sortir de la messe, un seigneur vêtu d'une riche pelisse laborda poliment à la porte de Téglise. c Après une conversation assez longue, dans laquelle il lui témoigna beaucoup d'intérêt, il lui offrit de le présenter au maréchal de ^Munich, gouverneur de Saint- Pétersbourg, dont il était secrétaire. Charmé de cette offre bienveillante, M. de Saint-Pierre accepta un rendez-vous pour le lendemain trois heures du matin, seule heure à laquelle le maréchal donnât ses audiences. 11 trouva un vieillard de quatre-vingts ans, sec, vif, pétulant, qui laccueillit de bonne amitié, et qui, en moins d'un quart d'heure, lui eut montré son cabinet, ses dessins, ses plans et une centaine de volumes sur le génie militaire , qui formaient toute sa bibliothèque. Ces livres avaient servi à sa gloire. Jeté dans les déserts de la Sibérie, il avait, comme les anciens philosophes, ouvert une école sur la terre de Fexil. Ptassemblant autour de lui les soldats commis à sa garde , il s'était plu à leur dévoiler la science dEuclide et de Pascal. Sa patrie
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adoptive avait puni ses vertus ; il ne se vengea qu'en lui en montrant de nouvelles, et Ton vit tout-à-coup une troupe d'ingénieurs habiles sor» tis de ces régions barbares, se répandre dans l'armée, et fonder le corps du génie militaire russe. Un homme de cette trempe devait apprécier le mérite de M. de Saint-Pierre. Il était déjà charmé de sa conversation; mais il voulut le juger sur ses œuvres, et lui ayant remis des couleurs, du papier, des pinceaux , il Tinvita à venir bientôt avec un échantillon de son talent (i). >
Quelques jours après , Saint-Pierre revint avec un travail, dont le maréchal fut si satisfait, qu'il promit de le recommander au maréchal de Villebois, grand maître de lartillerie , et lui offrit poliment un sac de roubles pour payer son vovage. Bernardin l'ayant refusé en rougissant, — c Vous ne refuserez pas au moins, lui dit-il, de faire le voyage avec un de mes amis, le général Sivers, qui se rend à la cour. > Saint-Pierre accepta, et muni de dix roubles ^5o francs) que lui prêta Duval, il partit pour Moscou avec Tami du maréchal de Munich.
On était en janvier. Le général avait deux voitures closes pour lui et ses adjudans, et un traîneau découvert pour ses domestiques ; c'est dans ce traîneau que Saint-Pierre fut relégué , et
(i) Essai sur la viç de Bernardin de Saint-Fierrf , par M, Aitn* Martin, p. xiv.
comme il n'avait pris aucune des précautions que le climat commande, il fut exposé aux plus horribles tortures. Le traîneau versa deux fois dès la première nuit. Le second jour Bernardin eut une joue {jelée, et il aurait perdu les deux oreilles, sans un bonnet fourré que lui prêta son compagnon. A chaque maison de poste, le général dis- •tribuait à ses compagnons de route du pain noir et la valeur d'un verre de vin que Ton coupait à coups de hache. Il se mettait ensuite à table, ses lieutenans et son secrétaire derrière lui, et le jeune Français n'ayaut tenu compte de cet usage, le général ne lui pardonna jamais de s'être assis en sa présence.
L'aspect de ce qui les entourait était d'ailleurs peu propre à égaver les voyageurs. Un voile de neige couvrait les villes , les champs et les lacs; les arbres étaient noirs et le ciel plombé. La vapeur de la respiration se gelait à mesure qu'elle s'échappait des poumons ; la neige brillait comme un sable de diamans, et l'air était rempli d'une poussière étincelante tenue par le soleil dans un mouvement continuel. La nuit éclairée par les aurores boréales , et la clarté tremblante de la lune , avait quelque chose de plus cruel encore. Les sapins en pyramides étagées , les bouleaux en larges ellipsoïdes , dont les avenues se prolongeaient à l'infini ; les villages semblables à des terrasses couvertes de neige qui réfléchissaient la lumière, présentaient aux yeux mille
DE bti'i^ARDlN L)Ë 6.-PlliHRt. 57
objets fantastiques. On eût dit des forets, des colonnes de vastes portiques, des sphinx, des avenues entières d'obélisques et de majestueux palais d albâtre. En marchant, la scène s'animait: c'étaient des centaures, des harpies, des monstres hideux, puis des tours crénelées, une forteresse inexpugnable, le dieu Thor et sa massue, enfin toute la mythologie du Nord, et l'on avait peine ({uelquefois à ne pas croire à la réalité de ces apparitions (i).
A coté de ce danger fantastique, il y en avait même un réel : des troupeaux de loups affamés poursuivaient les voyageurs ; divisés en deux meutes, ils suivaient chacun des cotés du chemin. Un seul marchait au milieu comme un guide, et les deux meutes lui répondaient et se reconnaissaient par leurs hurlemens. Ces cris seuls retentissaient dans la nuit, et se mêlaient aux sifflemens d'un vent glacial; le jour, des troupeaux de moineaux annonçaient l'approche des hommes; la nuit, les chiens vigilans , les coqs matinaux, engourdis par le froid, ne décelaient pas même le voisinage des habitations. Exposé aux injures de Tair, au milieu de ces nuits , Bernardin en était réduit à envier le sort du paysan qui, après une journée de fatigue, repose au moins tranquille au fond de sa cabane, et même les toisons longues et soyeuses que la nature avait données aux chevaux de son traîneau.
(i) OEuvrw posUmmes. Voyage cq Ru»«ic. De la Russie, pan'uv-.
Enfin Ton arriva à Moscou. Cette ville , la plus
grande de l'Europe, était d'une magnificence éblouissante qui annonçait le voisinage de l'Asie. Près de douze cents clochers , avec des flèches terminées par un croissant surmonté d'une croix, dominaient la ville. Au centre, le Kremlin, ancienne demeure des czars, s'élevait entouré d'une triple enceinte de murs crénelés et flanqués de tours; tout à Fentour, des maisons bâties à la chinoise , à balustrades raccourcies , avec des degrés qui montaient de la rue. Mais en arrivant dans cette ville, celui qui rêvait de fonder un empire, n'avait pas un écu dans sa poche.
€ Parmi ses compagnons de voyage (i), un seul s'attacha à son malheur. C'était un officier nommé Barasdine : jeune, bouillant, superbe, poussant la franchise jusqu'à la rudesse, il s'était fait une loi de penser tout haut, regardant comme une lâcheté de se taire devant le vice heureux et l'attaquant en face avec toute l'âpreté de son caractère. Souvent il avait reproché au général son indifférence pour le jeune français; mais ces reproches n'avaient fait que blesser plus profondément Torgueil d'un homme pour qui rien n'était évident que son propre mérite. Arrivé à Moscou , le général fait arrêter ses voitures devant une grande auberge; et, charmé de trouver une occasion de contrarier ou peut-être d'em-
(l) Efisaisur la vie de Bernardin de Saint-Pierre , p. xit.
DE BERXARDIX DE S.-PIFERE. 59
barrasser Saint-Pierre , il annonce froidement qu'il est temps de trouver un gîte. Il était nuit et cette nouvelle répandit le trouble parmi les voyageurs. Aussitôt chacun songe à retrouver ses bagages, et les domestiques font approcher les yssvoschtschiki, espèce de traîneaux qui rendent à Moscou les mêmes services que les fiacres à Paris.
« Saint-Pierre n'avait qu'un petit porte-manteau, et depuis un moment il faisait de vaines recherches pour le retrouver, lorsqu'il apprit que le général l'avait envoyé aux messageries, sous prétexte que ses voitures étaient déjà surchargées. Pendant qu'il témoignait sa surprise d'un pareil procédé, Barasdine s'emportait contre ce qu'il appelait hautement une action indigne; mais le général, sans lui répondre, donna ordre de partir et laissa les deux jeunes gens exhaler leur colère. Cette circonstance les unit davantage , et ils ne se séparèrent qu'après s'être promis de se revoir bientôt. Barasdine alla descendre chez son oncle M. de Viiiebois, grand maître de l'artillerie, et Bernardin loua un traîneau et se fit conduire chez le frère de son hôtesse de Pétersbourg... Arrivé chez lui, il apprend que le Lemaignan n'est plus à Moscou et qu'on ignore l'époque de son retour... Isolé au milieu de la nuit, dans une ville immense , ignorant la langue du pays , il restait muet devant son guide; enfin, ne sachant que devenir, il remonte machinale-
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jnciu dans le traîneau; le cocher comme par iiispiration met les chevaux au ^alop et le ramène à l'auherge où il lavait pris. Le paiement de la voiture acheva d'épuiser sa bourse, et il entra dans la maison sans savoir comment il en sortirait le lendemain.
• A peine avait-il fait quelques pas dans la cour qu'il vit accourir Thôte , bon allemand à ventre rebondi , à face rubiconde, qui dans un jarfjon presque inintellip,ible protestait de son innocence , de sa probité, de son honneur, et qui termina son apologie inattendue en plaçant sur les épaules du voyageur une assez belle selle en velours qu'il tenait. Ce dernier argument dut lui paraître sans réplique, car il se tut soudain; on vit sa physionomie s'épanouir et les veux fixés sur M. de Saint-Pierre, il resta dans une espèce d'admiration de lui-même. Surpris de cette étrange réception , M. de Saint-Pierre prend froidement la selle . la remet entre les mains de l'hôte et entre en explication. Enfin , après quelques discours dont il parvint à saisir une ou deux phrases, il crut deviner que cette selle avait été oubliée par Barasdine et qu'on le prenait pour un domestique de cet officier. Loin de se fâcher de ce quiproquo, l'idée lui vint d'en profiter pour passer la nuit dans cette auberge sans être obligé de payer son gîte. 11 fit donc entendre à Thôte qu'il était étranger, que la nuit était avancée et que son intention était de ne partir que le lende-
»)•: BKHNARIJIX l)F- S.-PIF.ÛRK. 61
main. L'hote le comprit fort bien, car i! ouvrir aussitôt une salle échauffée par un vaste poêle, et l'invita galamment à s'étendre sur uue banquette à la manière des Russes. La selle lui servit d'oreiller, et sans plus s'inquiéter des soucis du lendemain , il s'eudormit bientôt d'un profond sommeil.
« liC jour commençait à peine à [)araître lorsque Barasdine entra dans la chambre où le pauvre voyageur dormait encore. 11 ne fut pas peu surpris de le trouver là mollement couché sur une planche, et la tête posée sur la selle qu'il venait réclamer. Sou exclamation éveilla M. de Saint-Pierre qui, quoiqu'un peu étourdi de cette brusque apparition , se mit à raconter de la façon la plus comique sa mésaventure de la veille. Ce récit les mit en gaieté, ils résolurent dépasser la matmée ensemble, et pour la bien commencer, Barasdine fit apporter à déjeuner. Au. dessert Barasdine voulut voir les lettres de recommandation de son ami. Dans le nombre il en aperçut une adressée au général du Bosquet; elle était entièrement de la main du maréchal de Munich. Barasdine s'en saisit avec vivacité et dit: Celle-ci ne sera pas inutile; le général est français et il n'a pas oublié sa patrie... Il faut nous rendre tout de suite à son hôtel, car je pense que vous n'avez pas de temps à perdre; le général n'en perdra point dès qu'il =anra qu'il peut vous obligei.
< Ils trouvèrent le général enveloppé d'une robe de chambre à fleurs, coiffé d'un bonnet de coton et fumant sa pipe en se promenant à grands pas. Son air brusque , ses traits courts et ramassés, la rudesse de ses mouvemens produisaient au premier abord une impression désagréable; mais à mesure qu'il parlait, sa figure prenait une teinte plus douce; elle semblait s'embellir de je ne sais quoi d'aimable et de bienveillant, et l'on voyait peu à peu cette physionomie sombre s'éclairer, si l'on peut dire ainsi, d'un sourire de bonté qui attirait à lui.
€ A peine eut-il appris que M. de Saint-Pierre était français, que perdant sa gravité, il se livra sans réserve au plaisir de voir un compatriote et de lentendre parler de la patrie. Cette conversation qu'il se plut à prolonger lui fit aimer de suite le pauvre voyageur qui ne le quitta pas sans- avoir la promesse d'une sous-lieutenance dans le corps du génie. > Cinq jours après il reçut son brevet; son hôte , qui revint à la même époque, lui avança l'argent de son équipement, et Barasdine s'empressa de le présenter à son oncle.
« ^'icolas de Villebois, dit Bernardin de Saint- Pierre dans une note des Études (i), était né en Livonie d'une famille française de Bretagne. Il décida, à la bataille de Francfort, la victoire
(0 (SuMcs de B, de Saint-Piç^rre, p. 493.
pour les Russes en chargeant les Prussiens à la tête d'un régiment de fusiliers de l'artillerie dont il était alors colonel. Cette action jointe à son mérite personnel lui valut le cordon bleu de Saint-André , et bientôt après la place de grand jnaître de Tartillerie, dont il était revêtu quand j'arrivai en Russie. » c Des manières pleines de dignité, ajoute M. Aimé-Martin (i), une physionomie froide, mais imposante; Tair supérieur que donne l'habitude du commandement, n'ôtaient rien à la cordialité de son accueil, et semblaient même donner du prix à la manière flatteuse dont il savait encourager le mérite. Il devina celui de M. de Saint-Pierre, et dès sa troisième visite, il Fadmit dans sa familiarité, le pria d'accepter sa table , et suivant la courtoisie des grands seigneurs russes, ne l'appela plus que son cousin. Il avait beaucoup vu, » et racontait à merveille. Bernardin conserva long-temps le souvenir de ces causeries dont on retrouve des traces dans plusieurs de ses ouvrages.
Bernardin brûlait d'être présenté à Catherine, qui lui apparaissait entourée de Tauréole que les écrivains français lui avaient décernée. Yillebois s'empressa de le satisfaire, et un soir, en sortant de table, il lui annonça que la présentation aurait lieu le lendemain.
Cette nouvelle faillit tourner la tête du jeune
(i) Essai sur la vie de B. de S.-Pierre, p. xv.
ftî HISTOIRE
philosophe. Il s échappe à la hâte flu salon da grand maître, court chez lui rehre son Mémoire, le déclame, cherche des inspirations dans Plutarque et prépare un beau discours philosophique sur le bonheur des rois qui font le bonheur des peuples. La tièvre dure toute la nuit. Dès le matin, il commence sa toilette qu'il interrompt cent fois pour corriger son Mémoire. Enfin, l'heure sonne, il se rend chez Villebois, ils partent, et bientôt ils se trouvent au milieu delà galerie où les plus grands seigneurs attendaient déjà. Les rubis, l'argent, les pierreries ornaient tous les costumes ; le souris éclairait tous les visages, le désir de se nuire remplissait tous les cœurs. A l'aspect de cette foule, Bernardin se sentit déplacé, et voulut fuir; il 1 aurait fait peutêtre si Catherine ne fût entrée en cen\oment.Dès lors tout fut immobile et silencieux, et il ne vit plus que Timpératrice. i Elle s'avançait seule ; son port était noble , son air doux et sérieux , sa démarche facile; tout en elle éloignait la crainte, inspirait le respect. Elle s'arrête pour écouter le grand maître. Tandis qu'il parle, les yeux de Catherine se fixent sur le jeune législateur, qui s'avance à un signe de M. de Villebois, et qui, selon l'usage , met un genou en terre pour baiser la main que lui présentait l'inipératrice. Après cette cérémonie, elle lui adressa plusieurs questions sur la France; il fut heureux dans ses répoDses , et un sourire charmant lui annonça qu'il
pouvait se rassurer. Enfin , elle lui dit avec un grand air de bonté, qu'elle le voyait avec plaisir à son service , et qu'elle le priait d'apprendre le russe; puis saluant M. de Villebois, elle jeta sur son protégé le regard le plus gracieux, et continua de marcher avec les seigneurs qui Fenvironnaient. La rapidité de cette scène avait déconcerté le projet de M. de Saint-Pierre ; son discours était resté sur le bord de ses lèvres , et son Mémoire dans sa poche. Lui qui était venu pour dire la vérité, n'avait pu trouver que des flatteries... ))
Dès que 1 impératrice se lut retirée, les courtisans environnèrent M. de Villebois, en le félicitant des succès de son jeune cousin , qui devint aussitôt Tobjet de l'attention générale. On lui prodiguait les offres de services, on l'accablait de complimens, de protestations, de flatteries; le comte Orloff lui-même s'avança pour l'engager à déjeuner, et le baron Breteuiî, alors ambassadeur de France, le gronda familièrement d'avoir négligé ses compatriotes. Etourdi, et comme un Lomjne enivré, le pauvre sous-lieutenant ne put deviner ce qui l'avait rendu si vite un personnage important. 11 s'approcha de Barasdine , qui, témoin de cette scène, le félicitait de loin , et semblait assister à son triomphe. Dès qu'ils furent seuls, Barasdine lui expliqua Tempressement dune cour toujours prête à se prosterner devant les idoles passagères de la fortune, c On
croit, lui dit-il, que le grand niaitre a jeté les yeux bUT vous pour ébranler le crédit d'Orloff, et ressaisir le pouvoir dont il a connu Tespérance; on ajoute que Timpératrice en s éloignant a loué votre figure , votre assurance et la vivacité de vos réponses; mon oncle et plusieurs courtisans ont fait votre éloge ; Orloff en a pâli.
€ Crovez-moi, osez tenter d'être le rival de cet indigne favori; toutes les bourses vous seront ouvertes. Prenez un équipage, un hôtel, un titre, des yalets: soyez à toute heure sur le passage de l'impératrice : elle est jeune, belle, faible; vous êtes français, vous êtes aimable, tous vous est possible (i). >
Cette confidence produisit sur Saint-Pierre un effet tout opposé à celui qu'on en attendait , il y avait si loin de là à ses rêves qu'il en fut abasourdi ; mais il n'hésita pas , et le lendemain son premier soin fut de se présenter chez Orloff. Le favori était seul dans son cabinet. « Son abord , dit M. Aimé-Martin, fut plein de politesse, mais un peu froid; il v avait dans ses manières un mélange singulier de familiarité, de franchise et d'orgueil ; sa beauté mâle et farouche aurait eu quelque chose de dur, si Ton n avait senti dans la mollesse de son ton, dans la douceur étudiée de ses regards, quil avait supporté un joug, et
(i) Essai sur la vie de B. de Saiut-Pierre y p. îtvn.
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que pour régner il avait fallu se soumettre à plaire. On servit le thé, et tout en déjeunant ils commencèrent à s'entretenir de politique , de littérature et de fortifications. Orloff s'exprimait avec clarté , il savait écouter pour s'instruire , chose assez rare dans le monde, où Ton n'écoute que pour tuer le temps, oublier et parler. Vers la fm du déjeuner, il tira de sa bibliothèque les deux premiers volumes de l'Encyclopédie, dont les marges étaient couvertes de notes sur les sciences abstraites , écrites en français de la main de l'impératrice. En ouvrant ces deux volumes, il se mit à genoux, les couvrit de baisers, et, s'aiiimant jusqu'à l'enthousiasme, il vantait, dans les termes les plus passionnés , le génie de la souveraine, ses grâces, sa beauté, et la haute fortune de ceux qu'elle aimait. Il tira ensuite de son secrétaire un autre livre richement relié , et dit à M. de Saint-Pierre : < Celui-ci ne renferme pas beaucoup de science , mais vous verrez qu'il n'est pas inutile au bonheur. » Il ouvrit le volume, qui ne contenait que des billets de banque : « Il faut , dit-il en riant, que vous en preniez quelques feuillets, c'est le seul moyen d'en porter un jugement cligne de vous; » puis il ajouta du ton le plus aimable : « Je sais par expérience que. l'équipement d'un sous-lieutenant est très cher, et que ses appoiutemens sont peu de chose ; vous ne refuserez donc pas un officier qui se fait honneur d'avoir commencé comme vous. »
Cette offre toucha vivement M. de Saint-Pierre, il y vit une action noble et généreuse; peut-être, avec plus de connaissance des hommes, y aurait-il vu le dessein d'humilier un rival déjà flatté par quelques courtisans. Quoi qu'il en soit, Toffre d'Orloff n'eut pas plus de succès que celle du maréchal de Munich : pour être le bienfaiteur de M. de Saint-Pierre, il fallait dès lors être son ami ou son roi. Mais , en repoussant d'une main les dons du favori , il lui présentait de 1 autre le fameux projet qui lui tenait tant au cœur. Orloff le parcourut avec indifférence, puis il le jeta négligemment sur la table , en disant que de pareilles idées étaient contraires aux lois de l'empire et à Fintérêt des grands. Cette objection ne put décourager notre législateur, qui, s'échauffant par l'opposition même , tenta de persuader Orloff en lui développant la beauté et l'utilité de son projet. Mais celui-ci ne Técoutait plus qu'avec distraction , et déjà il s'était levé comme un homme que la vérité ne flatte pas, lorsqu'on vint l'avertir que l'impératrice le demandait. Aussitôt il passa chez elle en pantoufles et en robe de chambre , et laissa M. de Saint-Pierre profondément affligé, et tout disposé à faire une satire contre les favoris. Après une demi-heure d'attente , vovant que le comte ne rentrait pas*, il prit le parti de se retirer, maudissant à la fois et sa propre ambition et l'incroyable aveuglement des grands qui ne savent jamais vouloir ce qui est
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bieri(i); > mais il était dëse.^péré. Ce rùve })uur lequel il avait supporté tant de fatigues , contracté tant d'obligations, sur lequel il avait vécu si long-temps, il le vovait enfin, n'était pas de ceux qu'on peut faire prévaloir dans les conseils des rois, et il reportait avec douleur les veux vers cette France, sa patrie, qn il aimait tant, et cette Hollande où il aurait pu trouver le bonheur modeste.
Cependant ilavajt acquis queiquKs nobles amitiés; il n'y avait plus alors esprit de corps, ni jalousie à se placer entre lui et ceux qui lentouraient; il reprit sa nature, bonne, tendre et aimante, et trouva partout des sympathies. Jl dut remarquer même que le hasard le traitait en enfant gâté, et qu'il était beaucoup plus heureux que son imprudence ne le méritait. Villebois avait bien un peu compté sur lui pour réveiller le crédit dont il avait joui sous Ivan; mais en présence de la répugnance de son protégé, il n'insista plus et ne l'en estima que mieux. Au reste , le crédit d'Orloff allait toujours croissant, et^ peu de temps après le comte de Bestuchef présentait à l'impératrice une requête signée de quelque» grands seigneurs : on lui représentait que la santé du grand-duc, son bis, étant très faible, on la suppliait de pourvoir à la tranquillité de l'empire par une alliance qui lui assurât des héritiers; ou
[i) Ksi-ai sui la vie d« Btiuatdiu de Saintrieiic - p. xvik
ajoutait que personne ne paraissait à cet égard plus propre à remplir les vœux de la nation que le comte Orloff. Catherine envoya cette pièce au sénat pour en délibérer. Tous les sénateurs répondirent unanimement qu un tel mariage était contraire aux lois de Tempire ; que si l'héritier actuel venait à manquer, il restait Ivan ; enfin , qu'ils ne reconnaîtraient jamais Orlofl: pour leur empereur. — Le soir de ce jour-là, on doubla la garde du palais. Le grand maître de l'artillerie prit un prétexte pour s'éloigner quelques jours de Moscou. La cour envoya à Thetman Tordre de se retirer dans son gouverneuient.
( Le lendemain, l'impératrice se rendit au sénat. Je vous ai consultés, dit-elle, comme une mère consulte ses enfans, pour le bien de la famille. Je ne veux rien faire contre les lois de l'empire; Bestuchef m'a trompée. Et en se retirant, elle leur laissa une lettre. On y lisait : Je vous défends de parler de moi sous des peines plus grandes que l'exil. Qu'aucun soldai ne paraisse dans les rues de vingt-quatre heures. Les sénateurs lui envoyèrent demander si cette lettre devait être communiquée. — ^on seulement au sénat, répondit-elle, mais je désire qu'on l'affiche (i). > Elle fut obéie, et au bout de quelques jours on n'en parlait plus.
Tout effrayé qu'il était du spectacle de ce des-
(i) Vojage en Russie. OEuvres postbumei, p. Sa.
potisme, Bernardin de Saint-Pierre n'en rendait pas moins justice à Catherine. Elle amis, disaitil, dans son j^ouvernement, une modération inconnue avant elle; elle fait vovager les mécontens qu'auparavant on exilait en Sibérie. Elle a introduit le^joiit des spectacles, delà littérature et des arts, pour adoucir des esprits farouches, et surtout elle a encouragé l'agriculture et la fabrication ■ i ).
Plusieurs grands seigneurs avaient établi de.-. fabriques à son exemple; de ce nombre était le comte Lomorow. Bernardin de Saint-Pierre fut témoin d'un accident qui lui arriva; il ne Ta pas raconté dans son Voyage , mais il s'en souvenait assurément lorsqu'il fit la Cliaiunière Indienne. iVous laissons parler M. Aimé-Martin, en supprimant toutefois les réflexions dont cet écrivain brillant et ingénieux est un peu trop prodigue.
« Un soir qu'il soupait chez le grand maître , ou entendit tout-à-coup le roulement des tambours et la marche précipitée des soldats qui parcouraient les rues en poussant des cris d'alarme. On craignait un mouvement de l'armée. ^I. de Villebois fit avancer des traîneaux, et, suivi de Barasdine et de M. de Saint-Pierre, il se dirigea vers le palais de l'impératrice. Mais une immense clarté qui se réfléchissait dans le ciel lui eut bientôt appris la cause de Teffroi général. Une rue entière était la proie des flammes. Du milieu des cours
(i) Voyage en Ruiçie, OEuvres posibuinçs, p, 32.
72 Hr.sTorhF.
pleines de neige s élevaient des tourbillons de fumée qui enveloppaient la foule. L'explosion était si violente , que les poutres embrasées semblaient tomber du ciel. De toutes parts les murs en s'écroulant laissaient à découvert de vastes appartemens d'où les femmes, les vieillards, les enfans, tendaient leurs mains suppliantes. On vovait çà et là quelques hommes debout devant leur maison, présentant au feu une image d'argent dont ils imploraient le secours, sans songer à se secourir eux-mêmes. Dans un si grand malheur , le peuple était morne, immobile, silencieux, et cependant le danger était partout. Les chemins , construits avec d'épais madriers , à la manière russe, recelaient un feu qui circulait sourdement et qui éclatait soudain sous les pieds des hommes et des chevaux; la rue entière était comme un immense bûcher. Pendant que M. de Villebois dirigeait les travaux des soldats que ses ordres avaient rassemblés, et tentait de ranimer le courage de tant de malheureux, M. de Saint-Pierre aperçut plusieurs groupes d'esclaves qui considéraient cette scène avec une parfaite indifférence; quelques uns même s'étaient rassemblés dans un cabaret voisin, et, profitant de la consternation générale, comme;iîls auraient profité d'un jour de fête, ils buvaient, chantaient, dansaient à la lueui de cet horrible incendie^ Transporté d'indignation, Barasdine s'avança pour les châtier; mais l'un d'eux lui dit froidement : < La ruine de no-
r)E Bf;P.NA/:l)lN DE S.-I'l i.RP, T. 7.)
tre maître nous importe ibrt ])eii ; nou^ n v perdons que du travail et du souci. 11 employait nos mains à fabriquer des étoffes de soie inconnues :\ la vieille Russie; voilà sa fabrique détruite, et nous nous réjouissons de ce moment de calme et de liberté. » En disant ces mots, il courut se mêler à ses camarades, frappa dans ses mains, et, transporté d'une joie féroce, il se mit à danser et h boire.
« Plus loin ils rencontrèrent le comte Lomorou au milieu de sa nombreuse famille, qui ne pouvait se consoler. Les reflets de l'incendie le laissaient à peine entrevoir dans Fombre. < Que je suis à plaindre! disait-il, j'ai vendu la moitié de mes pavsans à cinquante francs pièce pour établir cette belle manufacture; j'aurais pu doubler mon capital en deux ans, et voilà que le feu a tout détruit. Que sert, hélas! de faire iieurir Tindustrie , de se sacrifier pour son pays? On se rit de ma ruine, et personne ne songe à me secourir. » Comme il parlait ainsi , de (grosses larmes roulaient sur son visage, et Ion entendait au loin les cris de ses esclaves qui, placés au bord de 1 incendie, apparaissaient comme des ombres mouvantes stir un horizon de lumière (i). »
Le comte n'avait songé qu'à s'enrichir, il n'avait donc aucun droit de se plaindre de l'ingratitude de ses con( itovens. Les malheureux sont
(r^ r$s»i .>yr lj>it=(lc r-«*inaiiliu de Siiiiu-I'ict T'- , (». wii.
iA HI.STOIRE
aiinans et ohligeaiis; il n'avait pu se faire aimer tie ceux qu'il employait, et il en était puni.
Le mois de juin approchait, c'est l'époque oii riii ver finit et ou commence Tété, qui ne dure que jusqu'en septembre; une nuit suffit pour enlever aux campagnes leur manteau de neige et les revêtir de leur riche parure. L impératrice, qui ne pouvait supporter Tabsence d'Orloff, n'attendait que ce signal pour le rejoindre à Pétersbourg. Villebois la suivit avec Barasdine et Bernardin de Saint-Pierre , et celui-ci , qui avait éprouvé sur cette route toutes les tortures du froid, fut condamné à v souffrir toutes celles de la chaleur. Ces essaims de mouches qui , dit-on , avaient fait donner au pavs le nom de Moscovie, assaillaient les voyageurs déjà dévorés d'une soif ardente qu'un bloc de glace sans cesse renouvelé ne pouvait éteindre ; à chaque heure du jour et de la nuit elles variaient de formes et de dimensions, tantôt de la grosseur dun grain de sable, tantôt de celle du petit doigt, mais toutes armées d'aiguillons irritans. Les gens du pays n'y échappent qu'en trempant leur chemise dans le suif et en couchant la nuit sous la protection d'un nuage de fumée; Bernardin passa plusieurs nuits auprès de ces feux.
c Un matin , pendant ce voyage , dit M. Aimé- Martin (i), Bernardin de Saint-Pierre et Barasdine
^1^ Essai sur la vie «i-.- licrnardin de Saint-Pierre, p. xvn.
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côtoyaient à pied les rives d'un lac en admirant la multitude de perspectives qui s'ouvraient devant eux. Après une nuit étouffante, ils jouissaient avec délices de la double fraîcheur des eaux et du matin, lorsque les accens de plusieurs voix mélodieuses attirèrent leur attention. Ils marchèrent un instant sans rien découvrir; mais soudain la vaste étendue du lac se déroulant à leurs veux à travers quelques sapins isolés, ils aperçurent plus de trois cents femmes entièrement nues, dont les eaux transparentes semblaient multiplier les charmes. Les unes nageaient en silence, les autres chantaient, mollement couchées sur le gazon. La plupart se poursuivaient en folâtrant, tandis que d'autres, laissant tomber leur dernier voile, restaient sur le rivage. Leurs groupes pleins de grâces se dessinaient sur un horizon d'azur et semblaient l'œuvre d'un enchantement; on eût dit une troupe de ces nymphes que le Tasse met à l'entrée du palais d'Armide. Les voyageurs contemplaient cette scène avec ravissement; mais, avant voulu s'approcher davantage, leur habit rouge les trahit, l'alarme se répandit parmi les baigneuses , et en un moment le tableau disparut. Les plus jeunes se plongèrent dans le lac, et les plus âgées se couvrant le visage d'une main , de l'autre firent signe aux vovageurs de s'éloigner. Quoique jeunes et officiers, ils respectèrent cet ordre, et bientôt ils purent s'en féliciter lorsqu'ils appri-
lent (Je leur coiiducleur qu il v aurait eu du (laî)[;er à ne pas s'v soumettre. >
A Petersbourg , Saint-Pierre retrouva avec bon- Iienr ses anciens amis , le bon Duval, le vieux Muliicb; mais il ne put se livrer avec calme aux douceurs de cette intimité. Le cbagrin de voir ses projets renversés, cette inquiétude qu'éprouve tout boiume qui ne se sent pas à sa place, ne lui laissaient plus de repos; vainement Villebois lui fit-il obtenir avec un brevet de capitaine une gratification qui lui permit de payer ses créanciers ; vainement Duval le consola; vainement Barasdine fit poser devant lui les illustres parvenus, les beureux disjjraciés de la cour, qu un caprice avait tirés de l'obscurité, et qu un caprice y replongeait; il demeurait triste, préoccupé, sauvage.
Une occiq:)ation active apporta quelque trêve à ces idées sombres, ce fut un voyage dans la Finlande russe et la Finlande suédoise, qu'il fit avec le général du Bosquet pour examiner les positions militaires de ce pavs; il en rapporta pour la cour de Russie des mémoires dont elle fit peu de cas, si Ton en juge par Toubli où elle laissa ses projets, mais il en rapporta aussi des couleurs qui illuminent plus d'une page de ses ouvrages et qu'il oppose avec beaucoup d'art à celles qu'il recueillit plus tard sous les tropiques.
Ces couleurs cependant il ne les cherchait pas: ce n'était pas fauteur des Études qui voyageait,
DE BERNARDIN DE S.-PitRRL. 77
c'était un ingénieur qui calculait la puissance du boulet sur les arbres , et ne voyait partout que des plans d'attaque et de défense, regardant comme ouvrage du désordre ce qu'il ne comprenait pas , ou s'écartait de nos systèmes de physique (i). A mesure qu'il s'éloigne de l'époque où il fit ce voyage, à mesure que ses souvenirs prennent la place des faits, ces lieux s'embellissent sous sa plume. Le tableau qu'il en trace dans le Voyage en Russie est bien inférieur à ce qu'il en dit dans les Etudes, et il y a moins d'enthousiasme dans ce dernier écrit que dans les Harmonies. Nous détachons quelques pages de chacun de ces ouvrages, en y ajoutant quelques traits que M. Aimé-Martin a extraits des notes que l'auteur avait écrites pour la cour de Russie.
« Nous voyagions, dit-il (2), entre la Suède et la Russie, dans des pays si peu fréquentés, que les sapins avaient poussé dans le grand chemin de démarcation qui sépare leur territoire. Il était impossible d\ passer en voiture, et il fallut y envoyer des paysans pour les couper, afin que nos équipages pussent nous suivre. Cependant nous pouvions pénétrer partout à pied et souvent à cheval ; quoiqu'il nous fallût visiter les détours , les sommets et les plus petits recoins d'un grand
(1) Harmonies, p. 309, (î) EtudM, p. 196.
16 PIISTOIRE
nombre de rochers pour en examiner les défenses natiireiles, et que Ja Finlande en soit si couverte , que les anciens géographes lui ont donné le surnom de Lapidosa. Non seulement ces rochers y sont répandus en grands blocs à la surface de la terre, mais les vallées et les collines tout entières v sont, en beaucoup d'endroits, formées d'une seule pièce de roc vif. Ce roc est un granit tendre qui s'exfolie , et dont les débris fertihsent les plantes en même temps que ses grandes masses les abritent contre les vents du nord, et réfléchissent sur elles les rayons du soleil par leurs courbures et par les particules de mica dont il est rempli. Les fonds de ces vallées étaient tapissés de longues lisières de prairies qui facilitent partout la communication. Aux endroits où elles étaient de roc tout pur, comme à leur naissance, elles étaient couvertes d'une plante appelée kloukva, qui se plaît sur les rochers. Elle sort de leurs fentes, et ne sélève guère à phis d'un pied et demi de hauteur ; mais elle trace de tous côtés et s'étend fort loin. Ses feuilles et sa verdure ressemblent à celles du buis, et ses rameaux sont parsemés de fruits rouges bons à manger, semblables à des fraises. Des sapins, des bouleaux et des sorbiers végétaient à merveille sur les flancs de ces collines, quoique souvent ils v trouvassent à peine assez de terre pour v enfoncer leurs racines. Les sommets de la plupart de ces collines de roc
étaient arrondis en forme de calottes, et rendus tout luisans par des eaux qui suintaient à travers de longues fêlures qui les sillonnaient. Plusieurs de ces calottes étaient toutes nues et si glissantes, qu'à peine pouvait-on y marcher. Elles étaient couronnées, tout autour, dune large ceinture de mousse d'un vert d'émeraude, d'où sortaient çà et là une multitude infinie de champignons de toutes les formes et de toutes les couleurs. Il v en avait de faits connue de gros étuis, couleur d'écarlate, piquetés de points blancs ; d'autres de couleur d'orange, formés en parasols; d'autres jaunes comme du safran et allongés comme des œufs. Il y en avait du plus beau blanc , et si bien tournés en rond, qu'on les eût pris pour des dames d'ivoire. Ces mousses et ces champignons se répandaient le long des filets d'eau qui coulaient des sommets de ces collines de roc, s'étendaient en longs ravons jusqu à travers les bois , dont leurs flancs étaient couverts et venaient border leurs lisières en se confondant avec une multitude de fraisiers et de framboisiers. La nature, pour dédommager ce pavs de la rareté des fleurs apparentes qu il produit en petit nombre, en a donné les parfums à plusieurs plantes, telles qu'au calamus aromaticus^ au bouleau qui exhale au printemps une forte odeur de rose, et au sapin, dont les pommes sont odorantes. Elle a répandu de même les couleurs les plus agréables et les plus brillantes des fleur> sin- le- végétations le^ [dus
communes , telles que sur les cônes du mélèze , (jiii sont d'un beau violet, sur les baies écarlates du sorbier, sur les mousses, les cbampignons, et même sur les cboux-raves.... Mais rien n'égale , à mon avis, le beau vert des plantes du Nord, au printemps. J v ai souvent admiré celui des bouleaux , des gazons et des mousses, dont quelques unes sont glacées de violet et de pourpre. Les sombres sapins même se testonnent alors du vert le plus tendre; et, lorsqu'ils viennent à jeter de l'extrémité de leurs rameaux des touffes jaunes d'étamines, ils paraissent comme de vastes pyramides toutes chargées de lampions. Nous ne trouvions nul obstacle à marcher dans leurs forêts. Quelquefois nous V rencontrions des bouleaux renversés et tout vermoulus ; mais en mettant les pieds sur leur écorce, elle nous supportait comme un cuir épais. Le bois de ces bouleaux pourrit fort vite , et leur écorce, qu'aucune humidité ne peut corrompre , est entraînée à la fonte des neiges , dans les lacs , sur lesquels elle surnage tout d'une pièce. Quant aux sapins, lorsqu'ils tombent, rhumidité et les mousses les détruisent en fort peu de temps. Ce pavs est entrecoupé de grands lacs qui présentent partout de nouveaux moyens de communication en pénétrant par leurs longs golfes dans les terres, et offrent un nouveau genre de beauté, en réfléchissant dans leurs eaux tranquilles les urilices des vallées, les collines mousseuses, elles
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sapins inclinés sur les promontoires de leurs rivages.
i II serait difficile de rendre le bon accueil que nous recevions dans les habitations solitaires de ces lieux. Leurs maîtres s'efforçaient par tontes sortes de movens de nous y retenir pîusi(îurs joins. Ils envovaient à dix et qunize lieues de 1h, inviter leurs amis et leurs parens pour nous tenir compafjnie. — Celui sur qui tombait le choix du (;énéral, dit à son tour M. Aimé-Martin, invitait aussitôt ses compatriotes au festin de réception. La maîtresse de la maison s'avançait ensuite {gracieusement pour présenter la chale. marque d'hospitalité en usage dans tout l'empire, et qui consiste à offrir au voyageur un verre d eau-de-vie , un morceau de pain et quelques grains de sel. Après cette politesse russe on servait le dîner, composé ordinairement de deux services. Le dessert était préparé dans une autre pièce jonchée de mousses odorantes et de branches de sapin. Plus tard on servait le café , puis le goûter, puis le punch, puis le souper; et cela durait aussi longtemps qu'il plaisait aux voyageurs de séjourner dans une ville, un bourg ou même un village ( i ). "
« C'est au milieu de ces fêtes hospitalières, continue Bernardin (2), que nous avons parcouru les villes de la pauvre Finlande; Wiborg , Wilmanstrand, Frederiksham , jNislot, etc. Le châ-
(i) Esjiai, etc., p. xx.
teau de cette dernière est situé sur un rocher au dégorgement du lac Kismen, qui l'environne de deux cataractes. De sa plate-lorme on aperçoit la vaste étendue de ce lac. Nous dînâmes dans une de ses quatre tours , dans une petite chambre éclairée par des fenêtres qui res'^emblent à des meurtrières. C'est la même chambre où vécut longtemps rinfortuné Ivan, qui descendit du trône de Russie à 1 âge de deux ans et demi. »
Malgré sa préoccupation d'ingénieur, le vovageur ne put retenir son admiration à la vue des cataractes d'Yervenkile qui s'échappent à travers d'immenses voûtes de glace, de celles d'Imatra, formées par la chute de la Vosca. Après avoir couru quelque temps entre deux rives aussi escarpées que celles de la Seine à Paris, ce fleuve se trouve tout-à-coup resserré dans un canal qui n'a pas quatre-vingts pieds de large, et s'élance de plus de trois cents toises. < La vue de ces eaux noires, dit-il (i), qui bondissent et écument en roulant , leur bruit épouvantable semblable aux hurlemens confus des bêtes féroces , les sapins noirs qui croissent en amphithéâtre le long de ses bords, ce ciel toujours couvert de vapeurs, cette terre semblable au fer, tout inspire dans ce désertlhorreur et la mélancolie. Quelquefois un ours, poursuivi par des loups affamés, tombeavec eux dans ce torrent, dont les rives en pente sont
(i) Voyage en Russie. OEuvres posthumes, p. 19.
DF. BIRNAfiDlN DE S.-PiERRF. 8?)
loujoiii.s humides; alors ils sont emportés comme uue flèche , ils roulent en tout sens au gré de ces vagues furieuses, ils sont heurtés, meurtris, et leurs os sont brisés à travers leur peau couverte de longs poils; les cailloux même qui tombent dans ces abîmes pirouettent, s'écornent et prennent mille formes bizarres. >
« Les cataractes du lac Kismen, dit son biographe d'après ses notes , lui offrirent un spectacle non moins imposant. Un gentilhomme du pays , qui lui servait de guide, lui raconta comment , avant voulu traverser avec sa servante le courant du lac supérieur, son bateau fut entraîné jusqu'au bord de Tabîme où il se bri^a sur un rocher à fleur d'eau qui divise la cataracte en deux grandes nappes. Ils restèrent couchés pendant trois jours au sommet de cet effroyable précipice, tandis que plus de quinze mille hommes faisaient de vains efforts pour les en retirer. Un paysan russe en vint cependant à bout avec une machine assez simple. Il y avait six mois que cet événement était arrivé; la servante en mourut après quelques jours, et son maître , le conducteur de M. de Saint-Pierre, n'avait encore pu rétablir sa santé (i^. »
Aux environs de Vilmanstrand , par soixante et un degrés de latitude nord , les explorateurs aperçurent les débris d'une cabane et les sillons
[i) Kssai , p, XM,
^4 HISTOlilK
dun petit champ an milieu des rochers et de^ sapins. ( Mon général, dit le vovagenr (i) qui connaissait beaucoup la Finlande où il s'était marié, me raconta que ce champ avait été cultivé par un officier français au service de Charles Xïï, et ensuite prisonnier des Russes à la bataille de Pultawa. Cet officier avait fixé son habitation dans ce désert où la terre , couverte de neige pendant six mois et de roclies toute Tannée, ne rendait à ses cultures qu'un peu d'orge, des choux et de mauvais tabac. 11 avait une vache dont il allait vendre le beurre tous les hivers à Pétersbourp. M. de La Chetardie , ambassadeur de France , le lit inviter plusieurs lois à le venir voir, en lui promettant de Femploi dans sa patrie et de lui donner les movens d'v retourner; il se refusa constamment à ses invitations et à ses offres. 11 avait oublié entièrement sa langue niaternelle , mais il entendait toujours celle de la nature. 11 avait épousé la fille d'mi pavsan finlandais, et il ne manqua à son bonheur que dVn avoir des enfans... Je lavone, les ruines de cette petite cabane, entourée de sillons moussus, m'ont laissé des impressions plus jnofondes et des ressouvenirs plus toucbans que le jialai-. impérial de Pétersbourg avec ses huit cents colonnes et ses vastes jardin^, palai> rempli comme
(i ^ Harmonip*. C»Envre= poîtliiiin*»-: . p. q<).
DF RF.RNARDIN DE S.-PIF.RRK. Sf)
rous les palais du inonde de jouissances vaines er de soucis cruels. Je me représente encore cette petite habitation de la Finlande au milieu des roches, sur la lisière d'une forêt de sapins, n'offrant dans un été fort court que quelques gerbes d'orge à la bêche de son cultivateur , mais lui ayant donné en tout temps la liberté, la sécurité, le repos, Tinnocence et un asile assuré à la foi conjugale. >
Ce colon n'était pas le seul qui eût choi:^i ce triste pavs pour y demeurer. Bernardin y trouva encore un cohjuel suédois d'origine, qui avait été simple ingénieur connue lui. «Etranger, sans fortune , dit l'auteur des Harmonies (i), on le chargea d'aller en Sibérie faire construire, d'après les plans de la cour, la prison du maréchal Munich, condamné à y finir ses jours. Après avoir rempli sa triste conimission, on Tenvoya ingénieur à Frederiksham , en Finlande. Fendant qu'il y vivait solitaire, il apprit qu'il y avait, ;"» quelques lieues de là, un vice-amiral. Suédois connue lui, exilé sur ses terres. Il l'alla voir et en fut très bien reçu. Cet officier général avait de la fortune et une fille unique; il crut ne pouvoir mieux faire que de la donner en mariage à un jeune homme de sa nation, son consolateur. L'ingénieur usa bien de la fortune. 11 commenç-a par renoncer à son état, il se retira du service,
(i) OFavres posihume?, p. ^3.'>.
§S HISTOIRF
se fit bâtir une simple maison au milieu du jardin , où je ne vis en été que de^i sycomores et des sapins ; mais il avait établi cbez lui le bonbeur conjugal. Sa femme, déjà sur l'âge, avait une figure très intéressante. Elle nous montra avec complaisance, étalés dans une armoire vitrée, tous les présents que son mari lui avait fait-. cbaque année au temps de Pâques, suivant Tusage russe : c"étaient des œufs peints de toutes les couleurs. Toute cette famille nous reçut avec la plus grande cordialité.
« 11 rassembla des amis de dix et douze lieues de distance pour nous tenir compagnie, et le temps que nous fûmes cbez lui se passa en jeux, en bals et en festins. 11 semblait n'avoir bâti sa maison dans cette solitude que pour donner des fêtes. Le salon, situé au milieu, était entouré d'un corridor et de quatre cliambres dont les cloisons s'enlevaient, ce qui le doublait et formait quatre cabinets destinés au jeu, au café, aux rafraicbissemens et au repos. C'était un gros homme d'une figure gaie, qui mettait son bonheur à faire celai de sa femme , de ses filles et de ses amis. >
Ce vovage avait duré quatre mois. A son retour, le caprice de Catherine avait bouleversé toutes les positions, ^lunich ne siégeait plus au conseil, et la charge de grand-maître deTartillerie devait être enlevée à Villebois pour être donnée à Urloff. Barasdiue, furieux de cette dis-
grâce future, ne savait plus contenir sa colère, et Duval déplorait ces choses en silence.
Mais à coté de cet horizon il s'en offrait uq autre moins sombre. Auguste III de Pologne était mort. La Prusse et la Russie se disputaient sa succession et cherchaient à y placer leurs créatures, n'osant encore s'en emparer directement. Catherine voulait la donner à Poniatowski, son ancien amant. Frédéric résistait, et la France ap- |)uyait secrètement les mécontens qui rêvaient pour la Pologne une rovauté nationale et indépendante. A leur tête était le prince de Radzivil, qui, comme un héros des temps fahuleux, s'était élancé des forêts de l'Ukraine, vêtu d'une peau d'élan, la tête couverte de la dépouille d'un ours qu'il avait étouffé, pour appeler ses compatriotes à la liberté. L'énergie de son âme, sa fierté, son patriotisme égalaient sa force herculéenne , sa taille gigantesque , son air farouche et dur. Sa voix fut entendue , et bientôt il eut une armée pour proclamer et soutenir l'indépendance de la Pologne. Ce mouvement généreux avait éveillé un écho dans l'âme de Barasdine, et il eut d'autant moins de peine à faire partager ses idées à son ami que l'ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, le baron de Breteuil, les encourageait secrètement, et que Bernardin, qui caressait le projet de retourner en France, aurait bien voulu n'y rentrer qu'avec la gloire. Une imprudence de Barasdine hâta l'exécution de ce projet.
8B HISTOIIIE
Villebois attendait sa disgrâce sans crainte; mais son neveu, qui n avait pas le même stoïcisme, ayant un jour aperçu au spectacle de la cour Orloff décoré du cordon de grand-maître , ne put contenir son indignation. — t Les grades supérieurs, dit-il assez haut pour être entendu de tous , étaient autrefois la récompense des services; aujourd'hui, pour les mériter, il sufHt d'avoir étranglé son maître , trahi sa patrie et couronné une étrangère. » Saint-Pierre effrayé s'empare de lui et l'entraîne hors de la salle ; mais à peine avaient-ils fait quelques pas dans la rue que des soldats se jettent sur eux et les séparent. Bernardin fut reconduit à son logement, à la porte duquel on mit une sentinelle ; quant à Barasdine, il ne le revit plus; tout ce qu'il put savoir de son sort se borna au contenu du billet suivant qu'il trouva le lendemain sous sa porie quand la sentinelle se fut retirée.
< Si vous ne voulez pas perdre votre ami , gardez-vous de prononcer son nom.
t M. de Villebois se retire dans ses terres; il est parti cette nuit. Le comte Orloff, qui lui succède, désire que vous vous attachiez à sa personne. Souvenez-vous qu'avec du courage et de la patience on surmonte tous les obstacles.
c P. S. L'exil de votre ami est prononcé; il a été enlevé cette nuit; on le conduit à Astracan.»
Croyant avoir reconnu le style du maréchal Munich, il court chez lui ; le maréchal était ab-
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sent. Viilebois était également parti et la maison de Barasdine était déserte. Il rentra chez lui désespéré ; il v trouva du Bosquet, auquel vint se joindre Duval, qui parvinrent, non sans peine, à l'empêcher de se perdre lui-même en sollicitant la grâce de son ami ou en écrivant son apologie, comme il en annonçait le projet; mais ils ne purent ébranler sa résolution de quitter la Bussie, et il ne répondit aux instances pressantes du général qu'en écrivant sa démission. « Alors, dit M. Aimé-Martin , soit que le général fût touché de tant de grandeur d'âme, soit qu'il eût conçu pour son jeune compagnon de voyage une tendresse vraiment paternelle, il s'approcha de lui, et lui saisissant la main avec cette familiarité un peu rude qui donnait à tous ses mouvemens un air de bienveillance et d'amitié, il lui dit les larmes aux veux : « Beste avec nous; je n'ai point d'entant , tu seras mon fils , tu épouseras ma nièce, mademoiselle de la Tour ; elle est, comme toi, jeune, aimable, française et malheureuse ; elle a perdu ses parens encore au berceau, mais toi et moi nous lui en tiendrons lieu, n'est-il pas vrai? Tu es décidé? Allon>, voilà qui est bien; tu composeras toute ma famille ; je suis riche, et je vous donnerai tout. » — Bernardin fut touché; mais en ce moment un seul sentiment parlait en lui : 1 indignation contre Orloff et contre la cour de Bussie. n s'était promis gloire en Pologne, repos
et bonheur en France; il remercia le général et "îe décida à partir.
Cependant, dans T intervalle qui sépara la résolution de son départ, un secret pressentiment lui dit plus d une fois que ces amis dévoués qu'il allait quitter, que ce mariage heureux qu'il refusait, il ne les retrouverait pas, et plus d'une fois sur la terre de sa patrie, en écrivant ses Etudes, il reporta les veux vers ses amis du Nord (i). Quand il écrivit son Paul et Virginie^ il donna le nom de mademoiselle de la Tour à son héroïne, et, dans la Pierre d Abraham , il joignit le souvenir qu'il avait conservé d'elle à un autre souvenir moins pur quoique plus aimé peut-être.
Tel fut pour le jeune rêveur la conclusion de tant de douleurs , d'agitations, de travaux et de courses lointaines, il avait usé deux des plus belles années de sa vie , et il se trouvait à vingtsept ans exactement ce qu'il était à vingt-cinq, au moment du départ, et si peu en fonds que Duval, n'osant lui offrir sa bourse, prit le parti de jouer avec lui et de perdre pour lui laisser la somme nécessaire à son vovage , qu'il désespérait de lui faire accepter autrement.
(i) Eludes, xiii et ailleurs.