‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits) (volume 2)Chapitre 10 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Naissance de Berryer (Antoine-Pierre). — Origines de sa famille. — Eésumé de la vie de son père, Pierre-Nicolas Berryer. — Arrivée de Pierre-Nicolas à Paris. — Il se présente à l'audience de son cousin- Charles Delacroix, premier commis de Turgot, contrôleur général des finances. — Il est inscrit, le 27 août 1780, sur le tableau de l'ordre des avocats au Parlement de Paris. — Ses heureux débuts. — Son mariage avec M"e Gomeau. — La Révolution. — Premières épreuves. — Prise de la Bastille. — Le secrétaire du district de Saint-Merry. — Les défenseurs officieux. — Pierre-Nicolas se rend à Blois. — L'audience du tribunal de Blois. — Le procès de Louis XVI. — Noble résolution des anciens avocats au Parlement. — Le 21 janvier. — Saisissement de M™<' Berrj-er. — La vie sous la Terreur. — N'ayant pas de certificat de civisme, Pierre-Nicolas cesse de plaider. — Il entre, comme sous-agent, dans les bureaux du Trésor public. — M"^*' Berryer et Fouquier-Tinville. — Condamnation à mort de M. Gomeau, frère de M'"^ Berryer. — Procès des bourgeois de Sedan. — M. Varroquier, oncle de Pierre-Nicolas,est au nombre des accusés. — Efforts infructueux de son neveu pour le sauver. — Bourdon de l'Oise et Pierre-Nicolas. — • Fin de la Terreur. — Pierre-Nicolas reprend ouvertement sa carrière d'avocat. — Il met son fils au collège de Juilly.

Antoine-Pierre Berryer naquit à Paris, au cloître Saint- Merry, le 4 janvier 1790.

Bi;iiRvi:iî. — T. I. 1

Les origines de sa famille le rattachaient à Louis Berr^'er, comte de la Perrière, qui fut sous Louis XIV conseiller-secrétaire du roi et dut sa fortune à la protection de Golbert. Sous le règne suivant, un petit-fils de Louis Berryer, Nicolas-René Berryer, seigneur de Ravenonville, d'abord intendant à Poitiers, devint successivement lieutenant général de la police de la ville de Paris, ministre de la marine et garde des sceaux.

« Nous ne sommes pas issus de lui, a écrit Berryer en parlant du ministre de Louis XV. Il n'eut qu'une fille qui fut mariée à M. le président de Lamoignon K Mais nos souv^enirs de famille ont transmis à mon père et à moi l'assurance que la lignée de feu M. Berryer et la nôtre avaient une même origine- ».

La branche à laquelle appartenait Berryer eut une destinée moins brillante. Elle se transporta en Lorraine, au commencement du dix-huitième siècle, probablement à la suite de grands revers, et ses membres

1 Nous trouvons dans les papiers de famille de Berryer le billet de faire part de ce mariage, ainsi conçu :

« Monsieur et Madame de Fribois, Monsieur et Madame Berryer, sont venus pour avoir l'honneur de vous voir et de vous faire part du mariase de Mademoiselle Berryer, leur lille et pelite-lllle, avec Monsieur de Lamoignon ».

On trouve aussi dans le même dossier le billet d'invitation au service funèbre du garde des sceaux, billet imprimé sur une feuille de longue et large dimension, suivant l'usage du temps, usage encore suivi dans quelques provinces.

« Vous êtes prié d'assister au service pour le repos de l'àme de très haut et très puissant seigneur Monseigneur Nicolas-René Berryer, chevalier, garde des sceaux de France, minisire elsecrélaire d'Étal ; qui se fera samedy vingt huitième août 17()-2, à dix heures du matin, dans l'église des RR. PP. Cordeliers du grand couvent.

« Et aux messes qui se diront le même jour, depuis liuit heures jusqu'à midy, en la dite église.

• Messieurs et dames s'y trouveront, s'il leur plaît.

• Ln De Profundis. »

2 14 décembre 1866. Lettre de Berryer à son neveu, M. Lucien Berryer, alors élève de TÉcole navale, aujourd'hui capitaine de frégate.

se dispersèrent pour chercher dans le négoce les moyens de refaire leur patrimoine.

En 17ol, le grand-père de Berryer, Pierre-Michel, habitait Sainte-Menehould. 11 se retira sur la lin de ses jours à Sailly, prèsMouzon, dans les Ardennes, où il mourut en 1808'. Une de ses sœurs, mariée à M. Albertus, eut un fils qui alla former un établissement au Cap de Bonne- Espérance. Son frère s'était fixé en Hollande. Il fonda à La Haye une famille qui s'y estperpétuée souslenom germanisé de Bichelberger, et qu'une alliance mit en relations de cousinage et d'amitié avec la célèbre M"*^ Geoffrin.

Pierre-Michel Berryer avait épousé, le 18 août 1755, Anne-Françoise Varroq uier, fille du sieur Nicolas-François Varroquier, avocat au Parlement, bailli de Givry en Argonne, et d'Anne-Marie Petit. De ce mariage est issu Pierre-Nicolas Berryer, né à Sainte-Menehould le 17 mars 1757. Avocat au Parlement, puis à la Cour d'appel de Paris, chevaher-conseil de l'ordre de Malte, il fut longtemps désigné dans le barreau , dont il était devenu le doyen, sous le nom de Berryer père -.

C'est de son fils que nous allons retracer l'histoire. Pierre-Nicolas a tenu trop de place dans la vie de ce fils pour que tout d'abord nous ne lui en fassions pas une dans ce récit.

Pierre-Nicolas Berryer vint à Paris dès l'âge de dixsept ans.

Ses paren ts n'étaient pas heureux. Il avait à cœur de ne

1 Le -26 janvier 1808. — Nous avons la leUre, datée du -27, dans laquelle M. Varroquier, beau-frcrc du défunt, annonce à Pierre-Nicolas la mort de son père. — Papiers de Berryer.

- Berryer péreestmort en 1811.

point ajouter à leurs charges et de se créer une position par son travail. Au mois de septembre 17 7 i, il se mit en route avec un jeune compatriote qui avait nom Lherbette, et dont le fils', plus tard collègue de notre Berryer à la Chambre des députés, devait se faire une notoriété, sous le ministère de M, Guizot, par l'ardeur de son opposition.

Pierre-Nicolas était parti dans l'espérance d'obtenir le patronage d'un de ses cousins qui était alors un personnage. Une des sœurs de M. Varroquier, son grand-père maternel, M™*" Delacroix, comptait parmi ses nombreux enfants, Charles Delacroix, qui fut membre de la Convention, ministre des relations extérieures sous le Directoire, préfet de Marseille et de Bordeaux soils Napoléon, et père, c'est là son plus beau titre, du grand artiste Eugène Delacroix -.

A cette époque, Charles Delacroix ne songeait guère aux révolutions. Il était auprès de Turgot que Louis XVI, à peine monté sur !e trône, venait de nommer contrôleur général des finances^. Secrétaire de Turgot, quand il était intendant à Limoges, Delacroix avait suivi le ministre à Paris, en qualité de premier-commis; poste qui, sous un nom modeste, équivalait à la situation qu'a de nos jours un sous-secrétaire d'État.

Le premier soin de Pierre-Nicolas, en arrivant à Paris, fut de courir chez le premier-commis. Il se présenta à son audience, muni des lettres de sa famille.

Les solliciteurs remplissaient déjà la salle d'attente : foule brillante dans laquelle se mêlaient des financiers, des grands seigneurs, des cordons bleus. Le jeune homme avait gardé la veste grise de son pays ; sa pré-

1 Né en 1791, mort en 1864, M. Lherbellc fut dL-pulù de Soissons de 1831 à 1848 et représentant de l'Aisne de 1848 au 2 décembre is^il.

2 Eugène Delacroix, né le 2G a\Til 179!), mort le 13 août 18C3.

3 26 août 1774.

sence et son costume n'étaient pas sans étonner un peu les assistants. Leur surprise redoubla lorsque Delacroix , à qui les lettres de recommandation avaient été transmises, sortit de son cabinet et reconnaissant de loin le jeune Berryer à son habit de campagne, lui dit à haute voix : « Entrez, mon cousin ».

Delacroix avait, avec une grande dignité de manières, l'abord aimable et bienveillant. Il accueillit le jeune provincial, comme le racontait plus tard Berryer lui-même, avec « l'affectation d'un philosophe qui dédaigne la fortune et l'affection d'un parent qui aime sa famille ». Il invita Pierre-Nicolas à dîner et se mit obligeamment au courant de ses projets et de ses désirs . « Vous avez le choix entre deux carrières, lui dit-il; je puis vous donner dans mes bureaux une place de 1.200 livres, ou bien vous recommander à mon procureur, homme très occupé, qui vous prendra dans son étude et vous fera travailler fort et ferme. Dans le premier cas, vous toucherez immédiatement des appointements, vous aurez de l'aisance, une vie tracée et unie, mais sans grand avenir; dans le second cas, vous aurez beaucoup de peine; mais, si vous êtes laborieux et intelligent, vous pourrez vous faire un nom et une fortune ».

Pierre-Nicolas n'hésita point. Il entra chez le procureur. Au bout de quatre ans, il fut reçu avocat et, le 27 août 1780, il prit rang sur le tableau de l'ordre. Il alla faire visite au président de Lamoignon, celui-là même qui avait épousé M"" Berryer, fille de l'ancien garde des sceaux. En entendant le nom du jeune stagiaire, le magistrat lui rappela gracieusement le lien de parenté qui existait entre eux, et, comme avait fait Delacroix, il le salua du litre de « mon cousin ».

Le bruit des progrès de Berryer arrivait dans sa province et remplissait d'espérance sa famille et ses amis. Quelque inquiétude se mêlait pourtant à cette juste salis-

faction; on se préoccupait des dangers de Paris; on pensait à l'influence que le redoutable et brillant séjour, avec son mouvement, ses plaisirs, son éclat, pourrait exercer sur cette jeune imagination. Un prêtre qui avait connu Pierre-Nicolas enfant, labbé Beauson, lui écrivant pour le féliciter, joignait de graves conseils à ses encouragements : « Vous faites très bien de vous appliquer à l'étude du droit, lui disait-il ; vous êtes à la source des lumières pour cette partie, et j'espère, vu vos talents et votre travail, qu'un jour votre nom fera sensation au barreau. Mais je pense que toujours la religion et la probité la plus scrupuleuse seront votre boussole. Nous ne sommes que pour un temps bien court sur la terre. Tâchons d'y cheminer toujours, sans perdre de vue le terme oîi nous devons tous tâcher d'arriver' ».

Le barreau de Paris comptait à cette époque près de six cents membres. Au premier rang, on distinguait, parmi les orateurs, Gerbier et Target ; parmi les avocats consultants, Tronchet et Ilenrion dePansey. Gerbier dominait tous ses confrères par la beauté de sa diction et le charme entraînant de son éloquence. Il remarqua les débuts du jeune Berryer et lui prêta son appui : « C'est l'organe le plus net et le plus pur qui se soit fait entendre depuis longtemps », disait-il à sa belle cliente, la duchesse de Mazarin, en lui présentant son nouveau confrère. Pierre-Nicolas avait, en efTet, une voix dont la sonorité séduisante captivait tout d'abord l'auditoire. Lorsqu'il parla pour la première fois devant la grand' chambre du Parlement, cette voix le fit écouter par l'imposante assemblée avec un si religieux silence que le jeune avocat, se méprenant sur la cause de ce recueillement, tomba sans connaissance en terminant sa plaidoirie.

i 8 février 1"78. Papiers de Berryer.

Ayant rapidement conquis une clientèle nombreuse et variée ; avocat des plus importantes maisons de commerce en même temps que des hauts et opulents chapitres de Brioude et de Bourges, Pierre-Nicolas épousa, au mois de janvier 1789, la fille d'un procureur aux conseils, M. Gorneau, que son vaste savoir et sa longue expérience avaient investi d'une sorte de magistrature. M. Gorneau, devant la juridiction consulaire, dictait les jugements plutôt qu'il ne plaidait les causes. Elu, après la Convention, député au conseil des Anciens, il devait concourir à la rédaction du Code de commerce, et mourir sous la Restauration conseiller à la cour royale de Paris. Mais, dès cette époque, il avait gagné par sa connaissance approfondie du droit commercial un tel ascendant que les ministres du roi Louis XVI l'appelaient fréquemment à Versailles pour le consulter.

Cette alliance valut à Berryer la confiance des principaux banquiers de Paris, déjà clients de son beau-père.

Il fit du droit commercial et maritime l'objet particulier de ses études, et ce fut en s'iniiiant sous sa direction à ces difficiles matières que son fils se prépara lui-même à les traiter, soit au Palais, soit à la Chambre des députés.

M. Gorneau, comme son gendre, habitait à Paris le cloître Saint-Merry; il avait à la barrière d'Enfer, qui était alors en pleine campagne, une maison qu'a illustrée depuis un grand souvenir; elle est devenue l'infirmerie de Marie- Thérèse, fondée par M™® de Chateaubriand. Il y recevait souvent ses enfants; dans l'été de 1789, M""'' Berryer y passa quelques jours sans son mari. C'était la première séparation du jeune ménage; aussi, quoique bien courte, fut-elle pour lui un événement. Berryer avait à peine quitté sa femme pour retourner à Paris, qu'il lui écrivait cette naïve et touchante lettre : « Je t'envoie le premier billet doux que tu ayes reçu de moi et je parierais de ta vie. Il ne t'apprendra rien de nouveau sur mes sen-

timents pour toi... lime semble, en parcourant seul ce vaste appartement, que j'ay été laissé, dans un moment de sommeil, au fond d'une contrée déserte. Je me persuade que, de ton cùté, il te manque quelque chose... » 11 lui recommandait pourtant de s'égayer en son absence : « Amuse-toi bien, aime-moi toujours bien; ris, chante, s'il faut pour cela être certaine du plus parfait retour... » Et, pensant à la chère espérance qui les unissait: (i Je ne te dis rien pour le petit; il est encore si inconnu; cependant conduis-toi envers lui plus prudemment que si c'était une ombre'. »

« L'inconnu », le u petit », c'était notre Berryer-.

Cependant la révolution avait commencé, et déjà Pierre- Nicolas en sentait les atteintes. Il a raconté, dans d'intéressants mémoires-', les inquiétudes, les souffrances, les dangers qu'il dut traverser. Nous ne retracerons de ces terribles scènes que les faits nécessaires pour peindre les impressions au milieu desquelles s'éleva l'enfance de son fils.

Dès le 14 juillet 1789, secrétaire du conseil d'administration du district de Saint-Merry, Berryer père avait été témoin d'un hideux spectacle. Le conseil tenait sa pre-

1 Papiers de Berryer.

- Le mardi .•> janvier mil sept cent quatre-vingt-dix, a été baptisé Antoine-Pierre, né (lu jour précédent, fils de M" Pierre-Nicolas Berryer, avocat au Parlement, et d'Anne-Marie Gorneau. son épouse, cloître etparoisse Saint-Merry. I,e parrain, M' Antoine Champion, procureur au Parlement quai d'Orléans, Isle Saint-Louis, oncle p.iternel; la marraine, Marie-Jeanne Thibault, épouse de Philippe-Josepii (iorneau, avocat au Parlement, agréé aux conseils, ayeule maternelle de l'enfant. Signé aux registres : M. J.Thibault, Champion. Berryer et Moufle, vicaire de ladite paroisse. (Extrait des minutes des actes de naissance de la paroisse de Saint-Merry, année 1790.)

3 Souvenirs de M. Berryer. doyen des avocats de Paris. 2 v. in-8"; Paris, Ambroise-Dupont, 1839.

mière séance dans la salle des fabriciens de la paroisse; Pierre-Nicolas rédigeait le procès-verbal , lorsqu'une horde furieuse envahit bruyamment la rue et présente à la fenêtre ouverte, portées au bout de longues piques, des têtes sanglantes parmi lesquelles était celle de l'infortuné Delaunay, gouverneur de la Bastille. A celte vue, Berryer recule, saisi d'horreur; la séance est interrompue dans le désordre et la consternation. Sous le coup de l'épouvante que ce premier débordement des passions populaires avait imprimée aux honnêtes gens, Berryer se jure à lui-même de n'accepter aucune fonction publique, redoutant les égarements et les lâches complaisances auxquels, à une telle époque, cette acceptation pourrait l'entraîner.

Mais ce serment n'impliquait en aucune façon, de sa part, la désertion de ses devoirs de citoyen. Berryer demeura secrétaire du district de Saint-Merry, et réussit à y faire quelque bien, en empêchant beaucoup de mal. Il se retrancha contre les agitations du temps dans la pratique assidue de sa profession.

L'Assemblée nationale ayant supprimé l'ordre des avocats pour les remplacer par l'institution des défenseurs ofTicieax, les membres du barreau se demandèrent quel parti prendre. Berryer n'hésita pas, au milieu de ses confrères indécis, à plaider sous ce nouveau titre. Bientôt réduit à y renoncer, quand il fallut avoir un certificat de civisme pour porter la parole devant un tribunal, il continua sous mille déguisements, à donner des consultations et cà prêter à ses anciens clients un ministère que la menace de l'échafaud, perpétuellement suspendue sur sa tête, rendait souvent héroïque.

Il n'y eut qu'un moment où Pierre-Nicolas céda à l'idée de quitter Paris : ce fut à l'époque des massacres de septembre. Il saisit l'occasion d'un procès important qu'il devait soutenir à Blois et partit en toute hâte pour cette

ville avec sa femme et son fils, Pierre, alors âgé de près de trois ans.

L'enfant parut dans les bras de sa mère devant les magistrats ; il eut même son rôle à l'audience. Le défenseur officieux, qui répliquait à Berryer, était dune longueur désespérante. Vainement son adversaire avait essayé d'abréger son discours, en lui insinuant qu'il pourrait se dispenser de lire toutes les pièces du dossier. « Jaime lire, moi! » répondit l'importun parleur, et il reprit sa lecture au grand déplaisir des juges. 11 la prolongeait au milieu du silence résigné des assistants, lorsqu'une voix d'enfant retentit tout à coup : « Maman, en voilà assez; allons-nous en! »

La vérité était sortie de cette jeune bouche. D'un mouvement irrésistible, l'auditoire se reconnut dans ce cri. L'élan entraîna le président lui-même : « La cause est entendue, dit-il au défenseur officieux. Remettez vos pièces. Le tribunal jugera ».

Le procès terminé, Berryer se retira avec sa famille en Sologne, chez un de ses parents, M. de la Tour, ancien trésorier de France à Orléans. 11 ne revint à Paris que dans le courant du mois d'octobre. Les tueries des prisons avaient cessé; mais le jugement du roi se préparait.

Les avocats qui , sous le nom de défenseurs officieux, avaient continué ou repris, à l'exemple de Berryer, l'exercice de leur profession, étaient en petit nombre. Ils se réunirent chez Tronson du Coudray pour délibérer sur la conduite qu'ils tiendraient dans le cas où Louis XVI ferait appel à l'un d'entre eux. Pierre- Nicolas assistait à cette réunion et, avec lui, Delacroix-Frainville, Bellart, Blacque, Archambault, Bonnet, Chauveau-Lagarde, Billecocq, Delamalle, Bureau du Colombier, noms que l'histoire doit honorer et qui reparurent avec éclat, en des jours plus calmes, dans les rangs du barreau ou de la

MMtWr. HKRRYEn K T SON 1 [ I. S , A .\ T O I \ E - I' I E U U R. D"apvès nue miniature apparteuaiit à il. Doisi'al'.

magistrature. Il fut convenu que les confrères présents à la réunion formeraient entre eux une sorte de ligue défensive, et que tous aideraient de leurs conseils celui dont le roi aurait réclamé le ministère.

Cette généreuse résolution n'eut pas à s'exécuter. Le choix de Louis XVI ne tomba sur aucun des membres de la réunion.

Le meurtre du 21 janvier laissa une trace sinistre dans la famille de Berryer. Pierre-Nicolas avait été consigné au corps de garde de sa section pendant cette fatale journée. Le soir, quand il rentra dans sa demeure, la désolation peinte sur son visage apprit à sa femme que le crime était consommé. Le coup fut terrible pour elle. M"= Berryer était alors enceinte. L'enfant qu'elle mit au monde quelques mois plus tard ne vécut pas. Elle demeura elle-même plusieurs jours dans un extrême péril, passant tour à tour de convulsions violentes à un état léthargique qui semblait le présage de la mort.

Cependant, horrible contraste de cette époque sanglante, la malheureuse femme n'était pas encore remise des suites de ses souffrances, qu'on l'obligeait à figurer dans quelques-unes des scènes de la Révolution. Berryer, nous l'avons vu, habitait au cloître Saint-Merry; son nom était inscrit, comme le voulaient les décrets du temps, audessus de la porte cochère de sa maison. M'"^ Berryer devait aller chez le boulanger de son quartier pour présider à la distribution du pain; elle distinguait, parmi ceux qui réclamaient leur part, ces timides solliciteurs, ces « pauvres à honnête figure » , dont son fils a gravé le souvenir dans les notes de sa vie, parents ou amis de proscrits, tremblants de le devenir eux-mêmes. 11 lui fallait encore contribuer aux frais des banquets'palriotiques qui se donnaient dans sa rue et y faire acte de présence. Une fois enfin, elle fut contrainte d'accompagner à la Convention les délégués qui venaient offrir à l'Assemblée

le salpêtre extrait' des caves de la section, et, toute affaiblie par la maladie, l'âme déchirée par la mort du roi, elle dut porter la parole devant les juges de Louis XVI, Elle pouvait d'autant moins refuser ces gages à un ré gime détesté, qu'elle cachait, au moment même, dans sa maison, un émigré mis hors la loi.

La vie se traînait ainsi dans un mélange de simagrées fraternelles et d'atroces persécutions. Les occupations de chacun se poursuivaient avec une régularité apparente, sous laquelle se dissimulait l'inquiète terreur d'une accusation qu'on sentait partout. On se quittait le malin, sans savoir si l'on se reverrait. On apprenait tout à coup l'arrestation, le procès, l'exécution de ceux qu'on avait rencontrés quelques heures auparavant.

La Convention ayant imposé le certificat de civisme aux défenseurs officieux , il devint plus dangereux de le demander que de n'en point avoir; le refus rendait suspects ceux qui jusque-là n'avaient été qu'oubliés. Pierre - Nicolas, comme ses confrères Bellart* et Bonnet^, renonça aux plaidoiries. Bellart s'était relégué dans la commission des armes et poudres, Bonnet dans les bureaux du domaine national. Lié avec l'agent du Trésor public, M. Turpin , Berryer obtint d'entrer comme sous-agent dans cette administration pour laquelle il avait longtemps plaidé. En réalité, il ne cessait pas d'en être l'avocat; seulement il préparait les défenses par écrit; un avoué les lisait au tribunal. Rentré chez lui , Berryer veillait aux intérêts de ses anciens clients. Les grands banquiers dont il avait eu la confiance, les Pourrai, les Lecoulteux, les Magon, victimes de la cupidité et de l'envie, étaient

t Bellart (Mcolas-François), procureur-général prés la cour royale de Paris sous la Restauration, né en 17G1, mort en 18-26.

2 Bonnet (Louis-Ferdinand), né en 1700, célèbre par sa belle défense du général Moreau, fut député sous la Restauration et plus tard conseiller à la cour de cassation. Il est mort en 1839.

LES ORIGINES ET LES PREMIÈRES ANNÉES. i'A

en prison, et soiL pour sauver leur tête, soit pour préserver leur fortune, leurs familles cherchaient auprès de l'avocat une assistance qu'il leur prodigua, au péril de sa vie.

Parmi les proscrits qui sollicitèrent son concours, on remarque un Marseillais dont le nom devait retentir dans l'histoire de notre siècle. C'était un ancien archiviste du corps municipal de Marseille qui, ayant marié une de ses filles à un négociant de Menton, s'était retiré en 1790 dans cette ville pour y vivre auprès de ses enfants. Bien que la politique n'eût rien à démêler avec cette résolution, on l'avait inscrit sur la liste des émigrés et exposé dès lors à toutes les rigueurs des lois rendues contre eux. N'ayant pu obtenir sa radiation des autorités des Bouches-du-Rhône, il voulut s'adresser à la Convention ellemême; il chargea son fils de présenter sa requête, et ce fut à Berryer que ce dernier en confia la rédaction. Le proscrit s'appelait Louis-Charles Thiers. Le texte du mémoire, publié pour sa défense, est resté dans les papiers de Berryer père, entièrement écrit de sa main. A quarante ans de là, le fils du défenseur et le petit-fils de l'émigré devaient se rencontrer dans les luttes parlementaires, adversaires politiques, bien que rapprochés l'un de l'autre par une mutuelle affection.

Menacé de mort par Coffînhal, un des substituts de Fouquier-Tinville, pour le zèle intrépide avec lequel il avait soutenu contre ses poursuites les droits d'un ancien fermier général, Berryer fut dénoncé comme aristocrate, jusque dans les bureaux du Trésor public. Son chef, M. Turpin, n'était pas en mesure de le protéger, car on l'avait mis lui-même en surveillance. On ne l'avait pas chassé de son poste, parce que les financiers de la Convention ne pouvaient se passer de son expérience; mais on lui avait adjoint un gendarme qui ne le quittait ni jour ni nuit. Berryer allait succomber sous la délation, lors-

qu'il fut sauvé par deux membres de la Convention, Bourdon de l'Oise, avec qui il avait été clerc chez le procureur, et l'ancien premier commis de Turgot, Charles Delacroix, trop faible dans la vie publique, mais s'eiTorçant du moins d'arracher des innocents aux conséquences des lois et des mesures qu'il avait votées.

jyjme Berryer s'exposa elle-même à Téchafaud pour lui dérober des victimes. Berryer avait autrefois rendu service à Fouquier-Tinville; il lui avait procuré un emploi dans sa section, ne pouvant soupçonner alors son épouvantable avenir. C'était le temps où Fouquier s'attendrissait aux accents de Bellart défendant M™^ de Rohan devant le tribunal révolutionnaire : f Ce sont des monstres, s'ils la condamnent! » s'écriait-il d'une voix toute en larmes. M™'' Berryer se flatta que l'accusateur public aurait gardé souvenir des bons offices de son mari. Elle surmonta ses répugnances pour aller lui demander la grâce d'un accusé. Elle se présenta, tenant par la main Pierre, son fils aîné; elle était très belle avec ses épais chev'eiix bruns, l'éclat de son teint, ses yeux noirs pleins de flamme, sa grâce intelligente etfière. Fouquier-Tinville la considéra avec une sorte de convoitise féroce : « Saistu, lui dit-il, que ta tête serait charmante à voir rouler sur l'échafaud? »

M"^ Berryer échappa à la mort ainsi que son mari; mais leur famille paya tribut à l'échafaud. Malgré tous leurs efl^orts, ils ne purent y soustraire deux de leurs parents.

Le premier fut le propre frère de M""' Berryer, le jeune Gorneau. Il avait à peine vingt ans. Son frère aîné, homme d'esprit, avait composé une chanson contre les tyrans. Elle fut bientôt connue et, quoique anonyme, on crut en

deviner l'auteur. Gorne.au habitait le château de Coyes, près Senlis, qui appartenait, avec les bois d'alentour, à Berr3'er, son beau-lrère. Prévenu des poursuites dont il va être l'objet, il s'évade et se cache dans la forêt. Cependant on vient faire des perquisitions dans la maison; on cherche dans les armoires; on fouille les meubles. On découvre la chanson incriminée dans le tiroir d'une table, où elle avait été oubliée. Sur cette table travaillait le jeune frère du coupable. On l'arrête aussitôt, on le met en jugement et, malgré ses dénégations, tandis que son frère fugitif ne peut protester contre une méprise qu'il ignore, il est condamné à mort et exécuté.

Un autre drame dont Berryer fils racontait souvent les phases déchirantes, fut le procès de son grand-oncle, Pierre Varroquier, parrain de son père.

Quelques jours après le 10 août 1792, La Fayette était entré à Sedan avec les troupes qu'il commandait. Le surlendemain de son arrivée, parurent aux portes de la ville trois commissaires de l'Assemblée législative, Antonelle, Peraldy, Kersaint, chargés de préparer cette région à l'avènement prochain de la République. La Fayette, n'écoutant que son dévouement, alors prononcé, pour la royauté constitutionnelle, ordonna l'arrestation des trois envoyés et les fit enfermer dans la citadelle. La municipalité, dont Pierre Varroquier faisait partie, dut concourir à l'exécution de cet ordre.

Mais La Fayette avait trop présumé de son pouvoir. Il entend des murmures parmi ses troupes ; il sent qu'elles vont l'abandonner et, dès le lendemain, il part avec son état-major, prenant à son tour le chemin de l'émigration. La municipalité qui n'avait fait que se soumettre aux ordres du général, s'empressa de délivrer les commissaires et de reconnaître leur autorité; ceux-ci, de retour à Paris, n'eurent garde d'accuser les administrateurs de Sedan, et obtinrent pour eux, de l'Assem-

blée législative, l'absolution qu'ils leur avaient promise.

Ces faits étaient oubliés. Les plus affreux événements avaient passé sur ce souvenir, et l'un des commissaires qui auraient pu se plaindre de la municipalité de Sedan, Kersaint, avait lui-même péri sur l'écbafaud, lorsque vers le mois de germinal an II, l'une des sociétés populaires de la ville imagina de rappeler au Comité de Salut public l'injure faite aux délégués de l'Assemblée législative. Le Comité, flairant aussitôt une proie à dévorer, fait rechercher les membres de la municipalité de Sedan et décide qu'ils seront arrêtés et conduits à Paris.

Pierre Varroquier était du nombre. C'était un chirurgien habile, l'égal des Dussault et desPelletan, d'un désintéressement et d'une générosité qui avaient fait dans le pays une auréole à son nom. A peine incarcéré, il écrivit à son filleul pour l'informer de son malheur. Transféré à Paris avec ses compagnons de captivité, il adressait de Rethel, de Reims, de chaque étape de ce cruel voyage, dépêches sur dépêches à Berryer pour lui recommander de voir, sans perdre une minute, son parent Charles Delacroix et d'implorer son appui. Ces lettres, reproduites en partie dans les Souvenirs de Berryer père, existent encore dans l'original. Son fils les avait pieusement conservées; on croit retrouver dans les caractères indécis de l'écriture les poignantes angoisses qui devaient serrer l'àme du malheureux accusé.

Les membres du conseil municipal de Sedan avaient contre eux un argument sans réplique : c'était leur fortune. Riches fabricants de draps, pour la plupart, ils excitaient trop de jalousies pour qu'on s'enlevât l'occasion de confisquer leurs biens. Ni les démarches de Delacroix, ni les efforts des avocats avec qui Berryer, ne pouvant plaider lui-même faute de certificat de civisme, avait concerté la défense de son oncle, ne réussirent à préserver

ces têtes innocentes. Les vingt-quatres oiembres de la municipalité de Sedan furent immolés.

Cet attentat mit le deuil au foyer du jeune Berryer. Varroquier était pour sa famille un parent vénéré. L'horreur inopinée de l'exécution achevait de désoler cet intérieur dont le ferme courage avait jusque-là dominé tant d'épreuves. L'enfance de Pierre Berryer en demeura impressionnée. Bien des scènes lugubres avaient passé inaperçues ou rapidement oubliées de son heureuse insouciance. Mais l'émotion de ce procès, les inquiétudes de son père, les récits que, chaque soir, après des tentatives sans nombre, il portait à sa demeure, la douleur de la catastrophe, se gravèrent dans ce jeune cœur, résumant pour lui dans ce meurtre d'un oncle révéré les crimes de la Kévolution.

Ce que l'on éprouvait dans la famille de Berryer, ce que ressentait surtout Pierre-Nicolas, ce n'était pas cependant cet accablement désespéré qui porte à s'envelopper dans son manteau, à s'isoler dans la retraite, à repousser comme également maudit tout ce qui, hommes ou choses, se rapporte à un gouvernement criminel. Ni les périls, ni les souffrances, ni les forfaits ne réduisirent Berryer père à l'inaction et ne le reléguèrent en dehors du mouvement de la vie publique. Tl n'avait rompu avec aucune de ses relations antérieures, et dans l'affreuse promiscuité créée ou imposée par les événements, on s'étonne des noms que l'on rencontre parmi ceux avec qui il avait conservé des rapports. Personnellement favorable aux changements accomplis en 1789, détestant la tyrannie révolutionnaire sans méconnaître le bienfait des

réformes nouvelles, gardant des amitiés parmi les hommes les plus engagés dans la démagogie, sans oublier ni sacrifier ses anciennes affections, Berryer père demeurait debout, au milieu de cette horrible tourmente, ne se livrant à aucun parti, mais se mêlant à tous. Il sauvait les émigrés et il fréquentait les conventionnels; il était le confident, jusque dans leur prison et presque sur l'échafaud, des victimes de la Terreur; il était consulté sur des intérêts financiers par le duc d'Orléans, devenu Philippe-Égalité, et la duchesse de Bourbon l'appelait à prononcer comme arbitre sur les différends élevés entre elle et son mari, le duc de Bourbon, alors émigré. En même temps, il recevait les secrets des plus farouches révolutionnaires. Lorsque Robespierre eut arraché à la Convention ce décret du 22 prairial dont il espérait se servir pour exterminer ses ennemis. Bourdon de l'Oise, se sentant menacé par le dictateur, résolut de prendre les devants et de le tuer de sa propre main. Il fait venir son ancien camarade de cléricature, Berryer : « Ecoute, lui dit-il, il y a longtemps que nous nous connaissons ; je sais que tu es un patriote modéré, sans passion pour la répubhque, mais tu es un honnête homme, im bon ami; c'est pourquoi j'ai cru pouvoir m'ouvrir à toi ». Il lui dévoile alors son projet contre Robespierre; il lui montre le coutelas dont il compte le frapper et, sans s'arrêter au trouble qu'une telle confidence cause à son interlocuteur, il lui remet son testament pour qu'il le garde jusqu'à l'issue de son entreprise.

Berryer le garda, en effet, jusqu'au 9 thermidor, pendant seize jours qui lui parurent des siècles.

Plus tard, on verra Berryer père, adversaire de l'Empire, quoique lié avec des impérialistes déclarés, maintenir la diversité de ses relations et conserver des amis dans tous les camps, sans soumettre à aucun d'eux la liberté de ses vues. Il n'avait pas, à le bien entendre,

d'opinion politique déterminée : « Je suis, disait-il dans ses vieux jours, comme un observateur anglais débarqué sur le continent; j'ai connu des hommes de tous les partis et, dans tous les partis, j'ai rencontré des hommes de bonne foi ».

Son parti à lui, c'était son indépendance personnelle : indépendance dont n'eut raison aucun pouvoir et qui trouvait dans le barreau à la fois un refuge et un symbole.

La Terreur avait cessé. Un certain ordre commençait à se rétablir. Les comités révolutionnaires des sections étaient dissous, leurs crimes divulgués, leurs chefs flétris et mis à mort.

C'est ainsi qu'à Sedan le principal meneur des Jacobins, Wassant, expiait sur l'échafaud le meurtre des vingt-quatre membres de la municipalité que ses dénonciations avaient livrés au Comité de Salut public.

L'agent du Trésor, M. Turpin, proposa à Berryer de lui céder son office. Mais Pierre-Nicolas s'était promis de n'accepter aucune fonction publique; il refusa l'offre et reprit ouvertement sa carrière d'avocat.

Il dut bientôt songer à l'éducation de son fils aîné. La Révolution avait détruit, sans les remplacer, les collèges dont les ordres religieux avaient peuplé la France, L'institution de Juilly, se relevant la première de ses ruines, rouvrit ses portes. Berryer père lui confia successivement ses trois fils, Pierre, Hippolyte et Ludovic.

Pierre Berryer entra à Juilly, le 30 avril 1797. Il avait sept ans depuis le 4 janvier.

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