CHAPITRE H
Origine et ricissitudes du collège de Juilly. — Souvenir reconnaissant que Berrj'er garda toujours de cet établissement. — L'écolier et ses maîtres. — Le P. des Essarts. — Le P. de Rochas. — Le P.Lefévre. — Camarades de Berryer. — Dulac, Gruey, Gibert, Nicod, Lichtenstein, Achille et Aristide de Grandville, Christian et Louis de Chateaubriand, La Roche-Lambert, Jérôme Bonaparte. — Circonstances diverses dans lesquelles Berryer retrouve plus tard Jérôme Bonaparte. — Les visiteurs de Juilly. — Le premier consul. — Monseigneur de Barrai. — Le Cardinal Maury.
Situé en pleine campagne, à liuil lieues de Paris', au milieu des fertiles et riants coteaux de la Brie, l'établissement de Juilly était bien fait pour arracher le jeune Berryer à l'impression des scènes de la Révolution. La nature, avec ses vastes espaces, ses ormes séculaires, ses salles de verdure, ses eaux majestueuses, ses grands silences, soudain interrompus par la joyeuse rumeur des récréations , semblait conspirer pour effacer du
1 Dans le canton de Dammartin (Seine-et-Marne), à 13 kilomètresdeMcaux. — Pour tout ce qui touche i'tiistoire générale de .luilly, nous avons consulté avec profit et nous aimons à signaler l'ouvrage d'un ancien élève du collège, M. Charles Hamel : Histoire de l'abbaye et du collège de Juilly. (Librairie Douniol, 1868.)
cœur des écoliers les souvenirs des hommes et leur rendre, dans la tranquillité sereine de ses horizons, le sentiment de la sécurité et de la paix. Leur àme s'abandonnait à la paternelle bienveillance de leurs maîtres, et pour ceux-ci, encore tout meurtris des coups de la persécution, ces grâces naïves et confiantes de l'enfance étaient une sorte de repos et de rafraîchissement.
En même temps, au sortir d'une époque et d'un monde où tant de ruines avaient été faites, tant de croyances détruites, tant de gloires nationales méconnues et outragées, les élèves de Juilly rencontraient partout, dans les traditions de l'école, dans l'histoire attachée à ses murs, dans les noms que gardaient ses annales, des enseignements de foi, de patriotisme et d'honneur. Les plus grandes figures des deux derniers siècles avaient paru à Juilly, et leur empreinte y était comme visible. C'était à Juilly que s'étaient formés ces enfants qui devaient un jour s'appeler le maréchal de Berwick et le maréchal de Villars. C'était vers Juilly que Turenne, méditant de se retirer à l'Oratoire après sa dernière campagne, avait tourné ses regards; au moment de prendre le commandement de l'armée d'Allemagne, il avait appelé à lui le supérieur de Juilly, le P. de Saint-Denys, et lorsqu'à Salzbach un boulet ennemi frappa le héros, ce fut ce religieux qui célébra au camp, au milieu de la douleur universelle, le premier service pour le repos de son âme. Sous les ombrages de Juilly, Malebranche avait promené sa candeur et ses profondes pensées. Dans la chapelle du collège avait prêché Bossuet. La maison faisait partie de son diocèse. Le grand évêque aimait à la visiter; il y trouvait, comme il l'écrivait lui-même, la fleur de l'Oratoire, l'élite de cette communauté qu'il avait en prédilection.
Fondé, sous le règne de Louis XllI, par le P. de Condren, le collège de Juilly avait reçu de ce prince le titre d'académie royale ; de tout temps, il avait été dirigé par
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l'Oratoire. La communauté ayant été supprimée, avec les autres congrégations enseignantes, par un décret de l'Assemblée législative, le collège fut dissous ; il n'en garda pas moins, au milieu de cruelles vicissitudes, et jusque sous la Terreur, une vingtaine d'élèves et cinq professeurs. Il fallut, pour les disperser, l'horreur de la disette en 179i. Un seul maître, le P. Lombois, resta jusqu'au bout dans les vieux murs abandonnés, il était là, le 9 vendémiaire an IV (l"' octobre. 179(>), quand la maison se rouvrit publiquement, sous la direction du P. Prioleau, moins suspect que SCS confrères aux gouvernants, parce que, dans un moment de faiblesse dont il fit plus tard le solennel désaveu, il avait seul prêté le serment constitutionnel. L'École prit alors le nom d'École secondaire de Juilly, nom qu'elle devait échanger, à l'avènement de l'Empire, contre celui d'Institution de Juilly.
En 1796, l'Ecole, qui n'avait que cinq professeurs, comptait vingt-cinq élèves. La rentrée de 1797 en amena cent.
« 30 avril 1797. — Antoine-Pierre Berryer, — s'adresser au citoyen Berryer, homme de loi, maison de M. Lefebvre, notaire, rue Saint-Merry, n" 6 ».
C'est en ces termes qu'est consignée sur les registres du collège, la date de l'entrée de Berryer à Juilly.
Berryer garda toujours de Juilly un reconnaissant souvenir. L'Institution eut plus d'une fois des crises difficiles à traverser; l'intervention dévouée du jurisconsulte, l'influence bienfaisante de l'homme politique, ne lui manquèrent jamais. C'était fête à Juilly quand le grand orateur y paraissait ; il se plaisait à présider le banquet annuel des anciens élèves, à couronner, aux distributions de prix, ses jeunes successeurs, et tandis que leur curiosité cher-
chait sur son front le reflet de ses triomphes, il leur rappelait avec une émotion simple et vraie tout ce qu'il devait à son vieux collège.
« Heureuse maison, leur disait-iî en 1838, heureuse maison que celle qui, par la garde fidèle des anciennes traditions, du môme enseignement, de la même discipline, semble unir dans un même sentiment et par une même vie et les générations éteintes, et celles qui déclinent, et celles qui s'élèvent!
« ... J'ai connu ces derniers hommes de la libre et. sainte institution de l'Oratoire. Comment oublier les soins qu'ils donnaient à la jeunesse, l'elTusion avec laquelle ils prodiguaient leur vigilance et leur tendresse pour éclairer l'esprit et guider le cœur! Tendresse, vigilance, qui pouvaient défier et la sagesse d'un père et le cœur d'une mère !
« Aussi, croyez-moi, messieurs, bien souvent, au milieu d'une carrière orageuse, dans ces jours malheureux où il est encore plus difTicile de bien connaître son devoir que de l'accomplir, à travers ces graves peines de la vie qui troublent le cœur, qui peuvent l'irriter et peut-être susciter en lui des résolutions mauvaises, souvent je me suis recueilli, souvent je me suis rappelé les enseignements de mes maîtres, et que de fois j'ai trouvé, dans ces précieux souvenirs, les plus salutaires conseils ! »
Berryer n'était pourtant ni le plus sage ni le plus studieux des élèves de Juilly, mais il était de tous le plus aimé. Ce don de gagner les cœurs, qui le distingua toujours, parut en lui dès son plus jeune âge. Cette figure expressive, enjouée, pleine de franchise, ce beau regard d'enfant, ces vives et fraîches couleurs, je ne sais quel épanouissement lumineux éclairant toute sa personne, attiraient et charmaient l'attention. Il avait l'humeur malicieuse et la main prompte aux tours d'écolier; mais les maîtres qui auraient pu s'en plaindre ne pouvaient s'em-
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pêcher d'en sourire ; tout était en lui si ouvert et si droit. « Enfant aussi beau que vif, et pétillant desprit, mais dont la pétulance laissait toujours quelque trace de l'inépuisable bonté de son cœur », écrivait depuis un homme qui avait connu ses premières années'. Plus d'une fois, on surprit quelques couplets dans lesquels Berryer avait chansonné ses maîtres; la plaisanterie était si fine et d'allure si aimable, que l'offensé était le premier à demander grâce, comme le P. de Rochas, qui se reconnut un jour dans le portrait qu'avait fait de lui le jeune étourdi : « Qu'il a d'esprit! disait-il. Quel dommage qu'il ne travaille pas! Il aurait tant d'avenir! »
On ne peut dire que Berryer se refusât au travail ; mais il ne s'y livrait qu'à ses heures. Il choisissait ses sujets d'étude, les embrassait parfois d'un élan impétueux et n'avait qu'à vouloir pour y exceller. Dès ce moment, il annonçait son goût pour les grands classiques; il cultivait les vers latins et les vers français. Un jour, il envoie à son père une poésie française de sa composition, et il ajoute : « Tu vas trouver sans doute que je te demande plus que je ne vaux. J'ose te prier de m'envoyer une édition de Boileau avec des notes. Où peut-on mieux apprendre et se perfectionner qu'à l'école de ce grand maître ! »
11 voulut apprendre le grec, bien qu'alors on ne l'enseignât pas régulièrement à Juilly. On avait pour ces études facultatives des répétiteurs particuliers. Berryer prit les leçons d'un de ses camarades, un peu plus âgé que lui. et qu'on appelait Vinchon. Vinchon était en philosophie, quand son élève n'avait pas dépassé la troisième. Aux distributions de prix, il avait l'honneur de lire les noms des lauréats, prérogative réservée aux rhétoriciens et aux philosophes. Lorsqu'il arrivait à se proclamer luimême, il saluait l'assemblée. C'était un esprit laborieux,
1 M. Catalan. Lettre à Berryer, l" février 1830.
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grave, un peu solennel. Après sa sortie de Juilly, il conserva des relations avec son jeune condisciple. Il répondait, tantôt en français, tantôt en grec, aux lettres que Berryer lui adressait dans l'une et l'autre langue. « Je connais depuis longtemps ton cœur et ton caractère, lui écrit Vinclion, dans une lettre du ."{ janvier 180G. Ton cœur est bon ; sois toujours soumis et honnête. Ton caractère... tu le connais : un peu léger et pétillant. Mais tu travailles sans doute à te former, à acquérir de l'aplomb... Si je te faisais des compliments, et si je louais en toi la tranquillité et l'amour du silence, tu croirais, peutêtre avec raison, que je plaisante ' ».
Il n'aurait dépendu que de Berryer d'emporter la palme dans tous les concours. Vaincu dans une composition, il lui venait parfois la fantaisie de promettre sa revanche à ses heureux émules, et il tenait ce qu'il avait promis. Mais il donnait habituellement peu d'ardeur aux leçons scolaires, et voyait sans en être jaloux les triomphes de ses camarades.
Il eut pourtant une déception cruelle. La distribution des prix était proche. C'était une année où Berryer avait travaillé avec succès. Il avait lieu de compter au moins sur une couronne. Mais voici que, peu de jours avant la solennité, il est surpris, comme autrefois Chateaubriand au collège de DoP , dans quelque escapade d'écolier. Il est sévèrement grondé et menacé de punition. Le grand jour est arrivé. Les amis de Berryer le croyaient un des lauréats. Ils lui font signe que son tour va venir, et l'engagent à se lever pour gravir l'estrade. Mais lui, se défendant à regret contre l'espérance, disait tristement : « Non, je n'ai pas de prix ». L'enfant avait dit vrai. Les vainqueurs de sa classe furent appelés, etBerryer n'en était point. Il n'avait pas de prix, ou peut-être il n'en avait plus.
1 Papiers de Berryer.
2 Mémoires d'OiUre-Tombc, cdit. Dufour, 18G0, I, p. 88.
En ce moment même, le pauvre écolier donna, au railieu de son chagrin, une preuve louchante de sa généreuse nature. Il était encore tout ému de son échec, inattentif à la fête qui se continuait, lorsque son nom est proclamé; c'est son frère Hippolyle qui, plus lieureux, va recevoir un prix... Mais laissons parler un camarade de Berryer, lui rappelant à lui-même ce qu'il fut alors. « Embrasse pour moi ton bon petit frère, lui écrivait à quelque temps de là son ami la Roche-Lambert, embrassele aussi tendrement que tu le fis le jour de la distribution des prix lorsqu'il monta sur le théâtre pour recevoir le prix de son travail. Dans ce moment où tes yeux étaient baignés de larmes, 0(1 tu regrettais encore les deux prix que tu avais risqués^ tu vois passer ton petit Hippolyte; à l'instant ta tristesse fait place à la joie, tu prends part à son triomphe, tu l'arrêtes et tu l'embrasses tendrement, après l'avoir toi-même couronné de lauriers. Que ce baiser seul, mon cher ami, prouve bien la bonté de ton cœur ' ! »
Il faut retenir ce trait de caractère que maîtres et élèves avaient remarqué; car on le retrouvera dans toutes les phases de la carrière de Berryer. L'homme sera ce qu'était l'enfant.
Personne à Juilly ne doutait de la supériorité de Berryer. Ses maîtres disaient de lui, en le montrant aux plus forts élèves de sa classe : « Vous êtes heureux qu'il ne travaille pas; s'il le voulait, il vous dépasserait tous ». Nul n'avait l'idée de protester contre la prévision. Cette
' I.etirc de la Koche-Lamberl à Berryer, 7 sejjtembre 1803. Papiers de Berryer.
imagination vagabonde, cette humeur espiègle et mobile, qui jetaient parmi les élèves tant de vie et de gaieté, ne les abusaient pas. Dès qu'il abordait un sujet sérieux, Berrj^er montrait dans ses réflexions une élévation singulière. On pressentait en lui une nature privilégiée et comme le dieu caché qui, tôt ou tard, devait paraître.
Aussi quel intérêt ses professeurs ne portaient-ils pas à son avenir! Leur sollicitude le suivit au delà de Juilly. Il n'avait pas cessé de correspondre avec eux ; il leur envoyait les pièces que lui inspirait sa jeune muse, et les bons maîtres, en le félicitant avec une sorte d'orgueil paternel, lui demandaient de les tenir au courant de ses succès. Ils purent entrevoir, en apprenant ses débuts au barreau, les rayons naissants de sa gloire; et l'un d'eux, celui-là même dont Berryer avait chanson né les traits, le P. de Rochas, lui écrivait sous la Restauration : « A Monsieur Berryer, mon ancien élève, aujourd'hui mon maître et la gloire du barreau ».
Le P. de Rochas, le P. Prioleau, le P. Bellaud, le P. Lombois, le P. Lefèvre, à qui Berryer devait, en IS.'iO, remettre la croix de la Légion d'honneur', le P. des Essarts, le P. Sonnet! Berryer a gardé ces noms dans son cœur ; il les a portés à la tribune ou célébrés dans ses lettres ; il les inscrivait encore, aux dernières années de sa vie, dans les notes qui devaient servir de tètes de chapitres à ses Mémoires.
Une lettre qu'à l'âge de soixante-quinze ans il adressait à un petit-neveu du P. des Essarts- donne l'idée de ce
1 La croix de la Légion d'honneur avait été conférée au P. Lefèvre par un décret du Président de la Uépublique. rendu sur la proposition d'un ancien élève de Juilly, M. de Parieu, alors ministre de l'Instruction publique.
2 28 mars 1863. Cette lettre, qui a déjà été publiée, était une réponse à une demande que M. Ordinaire, chef d'escadron d'artillerie à Besançon, et petit-neveu du P. des Essarts, avait adressée à Berryer, pour obtenir des renseignements sur la vie du professeur de Juilly, dont Berryer avait été, écrivait le commandant, l'élève de prédilertlon.
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qu'était à Juilly la vie des élèves sous l'affectueuse tutelle de leurs maîtres.
« La mémoire du bon P. des Essarls, écrivait Berryer au commandant Ordinaire, m'est restée toujours présente et vénérée. Chargé de la direction religieuse d'une partie des élèves, il était chéri de tous; sa douceur était angélique. Il nous donnait ses enseignements et ses soins avec une grâce qui avait tout le charme des tendresses paternelles. Il eut pour mon enfance étourdie des indulgences et une bonté touchante, qui pouvait être, comme on vous Ta dit, une prédilection. Le P. des Essarts me fît appeler à l'heure de sa mort; agenouillé au chevet de son lit, je pleurai sous la main déjà glacée qu'il posa sur ma tête; je reçus sa bénédiction et son dernier soupir. Mon deuil fut partagé par tous mes camarades qui firent poser sur sa modeste tombe ces simples mots : Amici mœrentes posuere.
« Savant et laborieux comme un solitaire de Port- Royal, l'abbé des Essarls consacra presque tous ses travaux à des recherches historiques. Il a laissé de nombreux manuscrits que malheureusement sa très fine et très mauvaise écriture rendait, il m'en souvient, à peu près indéchiffrables. Ces papiers doivent être restés dans la bibliothèque de Juilly. De temps à autre, il fit des cours d'histoire dans nos diverses classes, et sa charmante causerie nous en donnait d'excellentes leçons quand, aux beaux jours, il appelait quelques-uns d'entre nous à partager ses promenades dans le parc.
« Vous désirez, monsieur, compléter la biographie de l'homme de bien qui appartenait à votre famille. Sa vie fut selon l'esprit de cette congrégation de l'Oratoire, où, nous dit Bossuet, une samte liberté faisait un saint engagement , oîi toute r autorité était dans la douceur, oit le respect s'entretenait sans le secours ^de la crainte. La biographie du P. des Essarts est complète dans le peu
de lignes que je vous adresse. Les trésors d'une vie cachée en Dieu ne sauraient être révélés à l'histoire. Je vous remercie de m'avoir donné une occasion de rendre au bienfaisant ami de mes premiers ans l'hommage de mon inaltérable reconnaissance ».
Le P. des Essarts fut présent à la première communion de Berryer. L'enfant n'avait pas suivi avec l'attention voulue les exercices du catéchisme. Pure légèreté de sa part! Il était insouciant et distrait, sans aucune disposition mauvaise. On le vit bien à son désespoir, lorsque le directeur lui signifia, au. jour de l'examen , que, faute de préparation suffisante, il ne serait point admis. Sa douleur, ses promesses, ses supplications, n'avaient pu faire révoquer la sentence. On permit seulement à l'exclu de suivre la retraite. C'était l'usage de faire faire aux enfants, la veille de la solennité, une sorte de répétition des prières et des cérémonies. Berryer fut désigné pour réciter les actes qui précèdent et qui suivent la première communion. N'y avait-il pas dans ce choix une dernière épreuve et quelque secret dessein de miséricorde? Berryer en est ému; sa foi s'anime aux paroles qu'il prononce. La grandeur du sacrement, le regret de n'en point approcher, le désir, l'adoration , le repentir, tout passe, tout vibre dans ses accents. Il pleure et fait pleurer l'assistance, qu'a remuée plus qu'aucune prédication la voix de cet enfant. Lorsque l'exercice fut terminé, le directeur fit venir Berryer : « Mon enfant, lui dit-il, vous ferez votre première communion. Vous ne saviez pas votre catéchisme , mais vous le comprenez et cela vaut mieux. Je pardonne à votre tête, grâce à votre cœur ».
C'était au mois de mars 1803. L'évêque de Meaux, M^"" de Barrai, vint administrer à Juilly la confirmation qui, depuis la Révolution, ne s'était pas donnée dans le diocèse. Plus de douze cents personnes, non seulement
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les élèves de l'Ecole, mais les paroissiens des environs , se pressaient pour la recevoir. L'autel avait été dressé au fond de la grande allée du parc. A l'arrivée du prélat, un compliment lui fut adressé. Berryer l'a mentionné dans ses' notes; il semble que ce fut lui-même qui le prononça. Les liaisons de collège ne s'arrêtèrent pas pour Berryer aux portes de Juilly. Les amis de son enfance le furent de toute sa vie. Citons parmi les plus fidèles, Dulac, qui mourut avocat à Ambert, en 1857, et à qui il disait quelquefois : « Ah! Dulac, tu as été avant moi dans cette composition; mais je t'attends à la prochaine ; je serai le premier! » et il n'y manquait pas; Gruey, cœur délicat et rude travailleur; Nicod, grand joueur h la balle, très fort en vers latins, qui devint aumônier de la maison royale de Saint-Denis; Lichtenstein, fils du prince de Lichtenstein et d'Emilie Contât', plus tard officier, enthousiaste de l'Empire, rallié, sous la monarchie , à l'opposition libérale et bonapartiste , mais toujours dévoué à Berryer, et prêt à lui donner asile en 1832, lors de l'entreprise de la duchesse de Berry ; Gibert, dont le père avait contribué à relever l'établissement de Juilly , qui en fut lui-même un des bienfaiteurs et qui offrait, chaque année, l'hospitalité à Berryer, dans sa belle demeure de Thieux, aux environs du collège où ils s'étaient connus; les deux Grandville, Achille et Aristide, rejetons de vieille souche bretonne, Achille, qui donna sa fille, charmante créature ravie dans sa fleur, au fils de Berryer ; Aristide, le compagnon de ses luttes parlementaires, le confident de ses peines , son loyal et sage conseiller^.
• Registre de Juilly : « 9 thermidor an VU. Émile-PIiilippe-Louis- Alexandre de Lichtenstein, fils de Louis-Philippe de Liciitciistein et de Marie-Éniilie Contât, Citoyenne Contât, rue des Colonnes, prés celle des Filles-Saint-Tlionias, n" 8, Paris ».
2 M. Aristide de Grandville fut représentant du peujile pour la Loire-In-
Une lettre de Berryer à son camarade Lichtenstein nous le montre rapprochant lui-même quelques-uns des noms que nous venons de citer : «... Je ne passerai pas dans ton voisinage, sans chercher ta retraite et aller causer avec toi des anciens jours et de nos vieilles amitiés, lui écrivait-il en 1848, bien peu de jours avant la révolution de Février. Ton souvenir se réveille souvent dans nos conversations avec Gibert et avec d'autres condisciples. Au dernier banquet de Juilly, le P. Lefèvre me parla de toi. Le bon vieillard a gardé sa mémoire et son amabilité. Les deux Grandville ne t'ont pas oublié ^ ».
N'oublions pas deux frères qui tinrent le premier rang dans l'affection de Berryer, Louis et Christian de Chateaubriand -; Louis, à qui nous devons plusieurs traits de ce récit, a survécu de quelques années à Berryer. 11 habitait le château de Malesherbes, tout proche d'Augerville, et quand Berryer se rendait à Augerville, les deux anciens camarades se visitaient souvent. Berryer ne voyait jamais Louis de Chateaubriand sans lui parler de son frère. « Ce pauvre Christian, disait-il , je pense toujours à lui ».
Christian de Chateaubriand avait été, en effet, le meilleur ami de Berrj-er. Avant d'entrer à Juilly, il avait été placé, ainsi que son frère, dans une petite pension de Paris ; le culte étant interdit, on n'osait pas, dans les premiers temps , y célébrer la messe ; on se contentait de la lire aux élèves tous les dimanches. Les deux frères
fc-rieure à la Constituante el à l'Assemblée législative. Né en 1791, il est mort en d853.
1 Lettre du 18 février 1848. — Comniiniiquée par feu M. le cidonel de Lichtenstein, fils de l'ancien camarade de Berryer.
"- « 9 vendémiaire an XH (1803). MM. Louis-Geoffroy Chateaubriand, âgé de treize ans et demi, et Christian-Antoine, son frère, âgé de douze ans et quelques mois. M. de Tocqueville. tuteur et oncle, rue de la ville-1'Évêque ». (Registre de J )
n'arrivèrent à Juilly qu'en 1803; Berryer y était déjà depuis six ans. 11 y avait entre Christian et lui beaucoup de ressemblances : tous deux gais, rieurs, pleins d'entrain, et, au physique, tous deux de petite taille, tandis que Louis de Chateaubriand, ayant pris plus tôt son développement, avait été dès l'abord classé parmi les grands.
Avec une humeur vive et enjouée, Christian était d'une piété singulière. C'était, suivant le mot de Berryer, une nature angélique. Au collège, et plus tard au régiment, il faisait publiquement ses exercices religieux ; mais son austérité n'était que pour lui-même. 11 était pour les autres plein d'indulgence et gardait une aimable familiarité avec ses camarades, moins réguliers que lui. Son grandpère, le président de Bosambo, sa grand'mère, fille de M. de Malesherbes, son père et sa mère, étaient morts sur l'échafaud avec l'illustre défenseur du roi. N'ayant encore que dix-sept ans, il rencontra un jour sur le boulevard son ancien condisciple Berryer, sorti, comme lui, de Juilly :
— Que comptes-tu fair€? lui demande Berryer.
— Je vais voyager, répond Christian; M. de Tocqueville, mon tuteur, me le conseille.
— Tu as raison, tu es riche.
— Non, je ne suis pas riche.
— Comment! dit Berryer, n'as-tu pas reçu de tes parents une fortune considérable ?
— Je le croyais, reprend Chateaubriand; mais je n'y ai pas droit. D'après la coutume de Bretagne, je ne puis, en qualité de cadet, réclamer qu'une légitime de l'héritage. Tu comprends que je ne consentirai jamais à tenir davantage des lois révolutionnaires, faites par ceux qui ont coupé la tête à mon arrière-grand-père, à mon grand-père, à ma grand'mère, à mon père et à ma mère.
BERKYER. — T. I. 3
Christian persista toujours dans cette résolution; son frère, de son côté, refusa d'accepter la part qu'il abandonnait, et il fallut l'entrée de Christian dans les ordres pour mettre fin à ce généreux débat K
Incorporé dans les dragons de la garde royale, après le retour des Bourbons, Christian portait sous l'uniforme la vocation sacerdotale. II allait se déclarer, en 1823, et quitter la vie militaire, lorsque s'engagea la guerre d'Espagne. Il resta au régiment, ne voulant point paraître déserter le drapeau devant l'ennemi. Il se battit courageusement; la campagne terminée, il se fil prêtre et jésuite. Dans l'hiver de 1829, M. de Chateaubriand, nouvellement nommé ambassadeur auprès du Saint-Siège, se promenait au milieu des ruines de Rome; il remarqua, aux abords du Cotisée , une pension de jeunes garçons que conduisait un ecclésiastique « à chapeau rabattu, à robe traînante et déchirée, ressemblant à un pauvre frère de la Doctrine chrétienne «. Le prêtre le regarde et, sans montrer aucune surprise, vient à lui, en lui disant simplement : « Mon oncle ^! » C'était Christian, le brillant officier de la garde, devenu préfet des études au collège de Saint-Ignace. « Avez-vous des nouvelles de votre ami Christian? » disait souvent le grand écrivain <à Berryer, et il ajoutait un jour : « Savez-vous que je baisse les yeux devant lui? »
L'amitié d'un tel compagnon ne fut pas sans influence sur les sentiments de Berryer, Celui-ci avait reçu et garda toujours une profonde empreinte de l'éducation religieuse qui faisait le fond de l'enseignement de Juilly. Cependant il ne comptait pas jusqu'en rhétorique parmi
1 « Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Maleslierbes, et Louis, la terre de Conibourg. Christian, ne regardant pas le partage égal eoninic légitime, voulut en ((uiltant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son l'rére aine. » (Mémoires d'Oulre-Tombe, I, p. 12.)
■■i Mémoires d'Oulre-Tombe, V, [>. 137.
les plus fervents. Il n'approchait pas alors de la piété de ses trois camarades , Nicod, Gruey et Christian de Chateaubriand. Mais, à cet âge où l'imagination s'éveille, 011 l'intelligence embrasse avec passion tout ce qui est grand et beau , les quatre amis s'entretenaient souvent des choses sérieuses de la vie. Ils se demandaient ce qu'il y a au delà de ce monde; ils écoutaient la parole brûlante de Christian; ils s'échauffaient à ses accents, et ce fut à la fin d'une de ces conversations que Berryer, pénétré d'enthousiasme, s'écria : c II faut que nous entrions tous dans l'Eglise. »
Nicod et Christian suivirent cet élan ; chez Berryer, l'impression était ardente, mais passagère. Elle se ranima plus d'une fois, toujours sincère et toujours fugitive, dans le cours agité de sa vie.
Il est un autre enfant de Juilly, moissonné de bonne heure par les guerres de l'Empire , dont Berryer a conservé la correspondance et qu'il se rappelait avec un tendre regret : c'est la Roche-Lambert.
Né à Cahors le 16 février 1789, Joseph-Clément de la Roche-Lambert était de bien peu l'aîné de Berryer. Ils avaient suivi les mêmes classes et fait ensemble leur première communion. Une pieuse image, qui se trouve dans les papiers de Berryer, porte ces lignes qui témoignent de leur étroite intimité : « Joseph-Clément de la Roche-Lambert a fait sa première communion dans l'église du collège de Juilly, le 29 du mois de mai 1803. — Antoine- Pierre Berryer a fait sa première communion dans la même église de Juilly, le même 29 mai de l'année 1803 »,
Les deux amis se séparèrent en 1806, Berryer pour aller à Paris terminer son éducation, la Roche-Lambert
pour entrer à l'école militaire de Fontainebleau. Au bout de trois mois, il en sortait sous-lieutenant. Le voilà, officier de dix-sept ans, au quartier impérial! Quel enivrement ! Les troupes françaises bondissaient alors d'un point de l'Europe à l'autre. Leurs étapes s'appelaient Berlin, Dresde, Naples, Lisbonne, Burgos, Madrid. La Roche- Lambert est à Friedland ; il entre à Berlin ; il assiste aux fêtes de Tilsilt. L'enthousiasme des combats résonne comme un clairon dans ses lettres; mais il n'oublie ni Berryer ni Juilly. En 1808, il passe en Espagne, et, durant trois annés, la correspondance se continue. « Quand viendra le jour heureux oîi nous aurons la douce satisfaction de nqus trouver réunis! » écrit-il, le 5 avril 1811, à son ami.
Puis le silence se fait. Les lettres de Berryer se succèdent. Pas de réponse. Étonné, inquiet, il écrit au colonel du 116* de ligne, à ce « père des officiers », comme l'appelait la Roche-Lambert. Enfin, il reçoit cette lettre.
Alais. royaume de Valence, le -2 avril 1812.
« Monsieur,
« Par votre lettre du 26 mars dernier, vous me demandez des renseignements sur le sort de M. de la Roche-Lambert, ex-lieutenant de grenadiers du 1" bataillon de mon régiment. Ce jeune et brave officiera été tué le 28 juin 1811, au siège de Tarragone, en montant à l'assaut.
« J'ai l'honneur de vous saluer.
« Le baron de r Empire, colonel du 116^ régiment, « Rouelle. »
Berryer sentit cruellement la perte de son ami. On retrouve, au milieu des notes d'un de ses agendas, le texte
d'une inscription qu'il destinait à quelque monument élevé à la mémoire du jeune héros.