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CHAPITRE XVI

MOHT DE BERRYER.

Article de VEcho de la Province , feuille royaliste de Toulouse , contre Berryer. — Lettres de Berryer au colonel de Lespinasse qui l'a défendu contre ces attaques. — Fidélité que lui garde la masse du parti royaliste. — M. de Larcy, condamné par le tribunal d'Alais pour infraction à la loi des réunions, réclame le concours de Berryer en appel devant la cour de Nîmes. — Ovations qui se préparent pour Berryer dans le Midi, à la nouvelle de sa prochaine arrivée. — Premiers symptômes de maladie. — Berryer est obligé de renoncer au voyage de Nîmes. — Plus souffrant pendant son séjour dans le Berry, il revient précipitamment à Paris. — Consultations des docteurs Nélaton et Ricord. — La sœur Aglaé. — Lettres de Berryer au journal V Électeur^ à roccasion de la souscription Baudin. — Inquiétudes croissantes autour de Berryer. — Le P . de Pontlevoy. — Berryer reçoit les derniers sacrements. — Son testament. — Sa lettre au comte de Chambord. — n veut aller mourir à Augerville. — Ses adieux à ses amis de Paris.

— Ses paroles à M. Marie, bâtonnier de l'Ordre des avocats. — Départ pour Augerville. — Les dernières journées. — Visites du P. de Pontlevoy et de M»' Dupanloup. — Mort de Berryer (29 novembre 1868). — Impression causée par cette nouvelle. — Lettre de M. Jules Favre. — Hommages des journaux, en France et à l'étranger. — Les obsèques dans l'église d'Augerville. — Délégations et discours.

— La statue de Berryer à Marseille. — Inauguration solennelle du monument de Chapu, élevé, au palais de justice de Paris, en l'honneur de Berryer (20 janvier 1879). — Pourquoi le souvenir de Berryer est demeuré vivant dans tous les partis et par tous honoré. — Conclusion.

Tant do services, tant du gloire, tant d'années n'avaienl pu lasser rin^Talitudo ni désarmer Tinjustice.

Beriyerétaitencore à Augerville,lorsqu'ilapprit qu'une leuille royaliste de Toulouse, ihJrho de la Pi^uvuw. Vf'nait de se livrer contre lui à de violentes attaques. Un de SCS anci<îns collègues, le colonel de Lespinasse, lavait aussitôt défendu dans un organe indépendant, If f^iutgrrs lihrrnl ; il avait envoyé sa réponse à Berrj'er qui apprit ainsi la polémique dont il venait d'être l'objet.

Je \nus r<'nn'i'(ir, lui rerivit B<'rrv<'r, (raxoir si chaltMireiisrnH'iit <•! si cniiijjlrlrnienl répondu à des ol)SiT>ations dirilivcs cnnlr»' moi jim'c moins i\o. bi(Mi>(Mllanre([u«' je ne nie ('roi> en droit d'rn allendii^ dv la part de personnes que je ne \en\ pas eesser de t«*nir j>our être du noni]»re de nn?s amis.

Je m'altli^'-e (U'r^ dissentiments ipii surprissent entre de tels homnn's el moi, mais je ne m'irrite point <le leurs C(»nsures; je me «Tarderai surtout d'en pr*end!*e occasion d'engager à leur é^^ard un dél»at jjublie dont je pré'Nois trop (fue les consé- «puMices seraient plus fâcheuses jmmu' en\-mêm(»s que pour moi... Dans la part <|u«' j'ai été appeli'* à prendre an\ affaires puhrupies, j'ai t<Mijouis apporté* um* conscience parfaitement (lésintéi'essi'e, [u'u doutiecuidance, un zèle ardent pour le sec\ice de nos iri'auils intérêts natiouaux, une étude sérieusi' et inressanle <les liouunes et des cli(»s«'s. (le n'est pas la première l'ois «pie je \ois se sépar«'r de uioi des lionnnes sans doute hieu iuti'nlionués, mais (pii. moins éclairés sur l'élal \\{'> esp!it> eu Fiance et >\\v les moyens d'exeirer une induenre hoiuiéte el salutairi' au milieu des opinions si divei'ses que nos révolutions ont fait naître, n'ont pas peu contribué à déleruéuu'r des i'é\olutions fatales et à entraîner de douloureux é\«''nements. J'i'u ai soutfei-t a\ec ce que Dieu m'a accordé de c(eur el d'iidellijri-nce: mais je n'ai éle>é d'accusation conliv persniuie el j'ai souNt'nt, dans des jours jiérilleux, défendu

MORT DE BERRYEH. 607

ceu\-là inrinc que les événements rendaient victimes de leurs propres avis, si contraires aux miens.

Je ne clian^erai ni de sentiments, ni de conduite; demeurons fidèles, mon vieux Lespinasse,à nos convictions et à l'amitié tjui nous lie^

Ces injustices n'étaient pourtant que des exceptions. Il faut les noter pour bien montrer que, si les épreuves de ce genre ne manquèrent jamais à Berryer, son caractère n'en fut jamais aigri.

Ses amis lui demeuraient fidèles ; sa popularité ne faisait que s'accroître. Toujours accueillis avec bonté, les jeunes gens se pressaient autour de lui; Thonneur de son amitié leur était de plus de prix que toutes les distinctions officielles. Lorsqu'il paraissait dans une ville de province pour y plaider quelque cause judiciaire , la foule inondait les degrés du palais de justice; elle escortait Torateur jusqu'à son bùtel. Les têtes se découvraient devant lui comme devant une majesté, et les journaux de toute opinion, même ceux du gouvernement, emportés par le mouvement universel, s'unissaient pour lui rendre hommage. Dans lo Midi, son nom soulevait l'enthousiasme On se préparait à le lui prouver.

M. de Larcy n'avait pas été élu dans le Gard. La victoire était restée au candidat officiel, M. Dumas, fils de l'illustre savant. Il l'avait emporté sur les deux concurrents que soutenait contre lui l'opposition : M. de Larcy, candidat des conservateurs; M. Cazot, candidat des démocrates. La lutte ne s'était pas terminée avec le vote. M. de Larcy et M. Cazot avaient été traduits tous deux en police correctionnelle, le premier à Alais, le second à Nîmes, sous la prévention d'avoir contrevenu à la loi des réunions publiques. Condamnés l'un et l'autre, ils interjetèrent appel. L'affaire devait venir au mois de no-

1 Auscrville, î) septembre 18(>8.

vembre 1808, devant la Cour de Nîmes. M. Jules Favro avait promis à M. Cazot de le défendre; M. de Larcy s'était aussitôt adressé à Berryer, qui Tassura de son concours.

L'annonco de l'arrivée prochaine de Berryer fut dans le Midi comme un jet do flamme. Tout était en mouvement pour b' rocevoir. M. df^ Larcy lui promettait « une ovation sans pareille » , dans laquelle « la gauche rivaliserait avec la droite pour l'acclamer. » Mais Marseille était bien près de Xîmos. Il ne se pouvait pas que Berryer parût dans le voisinage do ses électeurs sans aller les voir. On insistait pour l'y décider. Sa visite aurait une véritablo importance politique. Les radicaux « la jacobinaille », comme les appelait M. Roux, directeur de la Gazette du Midi , étaient entre les mains du préfet, et venaient de s'unir à lui, soutenus dans cette campagne par le Siècle. , pour faire échouer k Toulon la candidature de M. Dufaure.

La présence de Berryer, se montrant dans le Midi en mrme temps que M. Jules Favre, dont l'attitude et le langage envers b^s royalistes étaient excellents, raffermirait entre les modérés l'union électorale. Elle produirait, lui écrivait M. Houx, « un effet immense ». Du reste Taccueil qui attendait Berryer n'était pas douteux; co serait dans le peuple qu'on verrait le plus d'enthousiasme.

Eu 1803, hii (lisait M. Koiix, ce fut le peuple qui, à Mai"soillc, vous rodomanda, taudis que les notables hésitaient encore et calculaient li*s cliances... Ce sera là, comme à Grenoble eu 1863, et mieux encore, toute la population ouvrière qui so S(;rrera autour de vous... Venez! Moi, toiyours si froid et si réser\é sur ce chapitre, je vous répète : le peuple, vrai |)euple, vous atlemP.

1 Scpicinbre 18CS. — Papiers de Berryer.

Tout en se défendant de cette « ovation sans pareille », Berryer en était touché. 11 pensait, comme toujours, à l'avantage qu'en pourrait tirer sa cause. Il demandait à M. de Larcy tous les documents relatifs à son affaire ; il s'en était pénétré, et, sentant ses forces parfois chancelantes, il se donnait dans ses loisirs du Berry un absolu repos pour ne pas manquer à son ami.

Tout était prêt pour fêter sa venue, lorsque M. de Larcyreçut ce triste billet, écrit d'une main tremblante :

Hélas! mon cher Larcy, vous ne savez pas où j'en suis. Depuis bien des jours, je suis malade et souffrant; mais mon chagrin est plus pénible encore. J'ai gardé quelque espoir d'un meilleur état; mais, après l'épreuve de six heures de voyage pour rentrer à Paris, j'ai commencé à désespérer de moi, parce que je voyais mon mal augmenter. La double opération qui m'a été faite mardi et ce matin par les docteurs Nélaton et Ricord, m'oblige à reconnaître que la vie active m'est interdite pour longtemps, et je ne suis plus qu'un être inutile, puisque je ne peux plus complaire et venir en aide à un ami tel que vous. C'est là mon supplice*.

11 n'était que trop vrai. La maladie l'avait terrassé. Berryer était arrivé le 7 octobre à Vaufreland. L'altéraration de ses traits avait frappé ses amis ; quelque effort qu'il fît pour vaincre la souffrance ou la dissimuler, il était visible que sa santé était gravement atteinte. Étendu dans sa chambre, en proie à de vives douleurs, parfois d'une faiblesse extrême, il se ranimait à l'agrément d'une conversation; il prenait plaisir à voir ses amies de Lestang, M'"'' de Bardonnet et M™^ Laurenceau, jouer en perfection quelques scènes du Misanthrope; il retrouvait son entrain pour faire la partie avec les enfants de la maison ou cueillir un bouquet qu'il allait offrir à la petite-fille de ses hôtes.

1 29 octobre 18<>8 — l'aris.

Mais les forces diminuaient à vue d'œil. Une consultalion fut jugée nécessaire. Berrj'^er partit pour Paris le 25 octobre. Le docteur Ricord et le docteur Nélaton furent appelés ; tous deux reconnurent l'existence d'une tumeur abdominale qui mettait les jours du malade en danger. M. Nélaton revenait d'Angleterre. Il était encore tout plein des éloges qu'il y avait entendu faire de Berryer :

« On n'a pas idée en France , disait-il , de l'admiration qu'ont les Anglais pour le talent et pour le caractère de M. Berryer ».

.Derniers échos de la gloire, auprès de cette vie qui allait s'éteindre î

On avait prévenu, dès l'arrivée de Berrj'^er, une religieuse de la congrégation du Bon-Secours de Troyes, la sœur Aglaé ; elle s'établit auprès de lui et ne le quitta plus. Les premières nuits furent cruelles. Berryer, au milieu do ses souffrances, trouvait sans cesse près de son chevet, attentive et vigilante, la pieuse garde-malade; elle n'était venue que pour quelques jours. Il demanda de lui-même qu'elle restât. « Qu'on est bien soigné par elle! » disait-il; ferme et douce, pleine de grâce et d'entrain dans son intelligente charité, elle charmait le regard attristé du malade autant qu'elle édifiait et consolait son âme. « Ma bonne sœur! » répétait-il avec cet accent qui faisait passer son cœur dans ses moindres paroles.

il n'avait pas changé sa vie. Il se traînait à table, sans rien prendre , mais comme pour se faire illusion par la régularité de ses habitudes sur le caractère de son mal. Il tenait à faire chaque jour sa promenade en voiture. Il sut que son vieil ami, Rossini, était malade, et voulut aller lui-même chercher de ses nouvelles. On craignit qu'il n'apprit sa mort, et l'on essaya de l'en détourner. La sœur Aglaé prétexta la nécessité d'éviter les rues et d'aller tout de suite au bois pour respirer le grand air.

Tout en se plaignant aimablement du joug de « cette

petite sœur », Berryer se laissait conduire, mais sans se dissimuler les vrais motifs qu'on ne lui disait pas :

« On me trompe 1 Je suis bien malade. »

Et, fixant sur la sœur ses grands yeux interrogateurs : « N'est-ce pas que je suis bien malade? »

La sœur lui répondait que sa maladie était grave, sans doute , mais qu'il pourrait guérir, s'il était raisonnable. Berryer se sentait frappé; « je ne verrai pas le bonheur de mon pays » disait- il. Cependant il ne voulait point qu'on fit connaître son état : « Si je meurs, je veux mourir à Augerville. Je no veux pas du bruit des journaux. »

11 prévoyait que les partis exploiteraient sa mort. 11 avait horreur de tout ce qui était parade ou ostentation , et voulait pour ses derniers jours la paix et la dignité de la retraite.

Il donna, en ce moment, un signe de vie bien fait pour tromper le public sur sa santé.

Une souscription venait d'être ouverte par quelques feuilles démocratiques pour ériger un monument sur la tombe du représentant du peuple Baudin, tué le 2 décembre 1851 sur une barricade pour la défense de la Constitution. Sans contester la légalité delà souscription, le Gouvernement fit savoir aux journaux que, si elle était continuée , il les poursuivrait sous l'inculpation de manœuvres à l'intérieur; délit passible, en vertu de la loi de sûreté , des peines du bannissement et de la déportation. La menace, loin d'arrêter le mouvement, le développa; des feuilles modérées, des libéraux de toute nuance, M. Odilon Barrot, M. Prévost-Paradol , s'y associèrent. Berryer, qui portait toujours au cœur la blessure du 2 décembre, écrivit au journal VF lecteur :

Monsieur le rédacteur, Le 2 décembre 18î)l, j'ai provoqué et obtenu de l'Assemblée

nationale réunie dans la mairie du dixième arrondissement, un décret de déchéance et de mise hors la loi du président de la République, convoquant les citoyens à la résistance contre la violation des lois dont le président s'était rendu coupable.

Ce décret a été rendu public dans Paris autant qu'il a été possible.

Mon collègue , M. Baudin , a énergiquement obéi aux ordres de l'Assemblée; il on a été victime, et je me sens obligé de prendre part à la souscription ouverte pour l'érection d'un monument expiatoire sur sa tombe.

Veuillez accepter cette offrande, etc.

Ce fut là son dernier acte public. Pour le bien juger, il faut dégager la souscription Baudin des noms qui s'y confondirent, ot dont plusieurs devaient, à quelques années de là, figurer dans les pires scènes de notre histoire. 11 faut ne voir dans cette manifestation que Thommagc rendu au défenseur de la loi violée , et se rappeler qu'en tout temps, depuis 1815, partout où il aperçut un droit attaqué , Borryer se fît honneur de prendre parti pour lui, sans regarder avec qui ou contre qui.

Ce fut ainsi que ses amis entendirent alors sa résolution :

Vous devinez, lui écrivait M. de Falloux, avec quelle émotion je viens de lire votre admirable lettre. Jamais le droit et la justice n'ont adressé à la violence et à la force un plus fier et plus intrépide regard; jamais on n'a résumé si brièvement et si solennellement à la fois une situation, une protestation et un appel.

Les souffrances s'aggravaient dans le déclin des forces ; les médecins n'avaient plus d'espoir. On se pFéoccupait,

tout en se demandant si Berryer ne Tavait pas déjà pénétrée, des moyens de lui faire connaître pleinement la vérité. Un jésuite, le P. de Pontlevoy, fut averti. Le religieux vint, sans être annoncé. Lorsqu'il se présenta, la sœur Aglaé, se souvenant que la consigne était de ne recevoir personne, feignit, à la porte de la chambre du malade, de ne pas vouloir le laisser entrer. Berryer, entendant une voix étrangère, demande qui est là; on lui dit que c'est le Père de Pontlevoy : Ah! mon bon Père, s'écrie-t-il aussitôt; c'est Dieu qui vous envoie! » Et sans relard, il ouvre son âme à ce confident, que le P. de Ravignan lui avait légué.

Le P. de Pontlevoy revenait presque chaque jour. Il priait avec Berryer devant un grand crucifix qu'une pieuse amitié lui avait donné*.

« Vraiment, disait Berryer, je reconnais que la maladie elle-même est un don de Dieu , parce qu'elle rapproche les cœurs et surtout parce qu'elle nous rapproche de lui. »

On touchait au 16 novembre. C'était l'anniversaire de la mort de sa femme. 11 le passait toujours à Augerville.

<( Ah! disait-il encore, au jour de cette mort si pleine de résignation, de calme et de foi, au milieu des plus vives douleurs, j'ai été frappé d'un grand et imposant spectacle. Depuis, mon cœur est plein de ces impressions... »

Ce cher et triste anniversaire fournissait une occasion naturelle de proposer à Berryer de recevoir les derniers sacrements. Il accepta volontiers , tout en exprimant le désir de remettre la cérémonie au lendemain matin, afin de s'y mieux préparer.

1 Nous empruntons ces détails sur les relations dernières du P. de Pontlevoy avec Berryer au récit touchant que le religieux en a lui-même tracé dans son écrit intitulé : A la mémoire religieuse de 3f. Berryer (Libr. Joseph Albanel , 1868).

6ii BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.

Le 17 novembre, entre 9 et 10 heures, les portes de sa chambre sont fermées par son ordre. Berryer reste seul avec le P. de Pontlevoy, et suivant l'expression qu-il avait osé porter un jour à la tribune de l'Assemblée législative, il dit, une dernière fois, « au prêtre sa vie tout entière ».

Un vicaire de la paroisse Saint-Roch se présente ensuite. La chambre se rouvre pour quelques amis; ils viennent s'agenouiller au pied du lit, tandis que le ministre de l'Ëglise administre les derniers sacrements au malade qui s'offre lui-même aux saintes onctions. En découvrant sa poitrine , Berryer cherche sa médaille ; il ne la sent plus : « Où est ma médaille, dit-il d'une voix forte! Je veux ma médaille ».

La sœur la retrouve et la lui remet; il la baise avec effusion. On pouvait dire de sa foi ce que son père écrivait en 1830 de sa piété filiale , qu'elle avait toujours conservé le charme de l'enfance. Le saint viatique lui fut donné après l'extrême-onction. Il avait demandé à le recevoir des mains du P. de Pontlevov.

Mon bien cher ami, lui dit le religieux, je vous présente et je vous laisse le Dieu de votre première communion. Le reconnaissez-vous?

Le malade, avec un doux sourire, fit, sans parler, un grand signe de tête.

Le Père, s'adressant alors au Dieu « qui pardonne et qui bénit, qui reste seul quand tout passe», lui présente le chrétien mourant :

Seigneur Jésus, celui que vous aimez, dit-il, celui qui a toujours cru en vous, qui souvent a si bien parlé de vous, est malade ; Domine, ecce quem amas infirmatur. Rendez-lui donc la joie et la vigueur de la sanlé; en attendant, donnez-lui la patience et la douceur dans la maladie; et enfin, au nom de

Marie, votre mère et la sienne , réservez-lui un jour le bonheur qui n'est pas de ce monde et cette gloire qui n'est plus du temps.

La cérémonie était terminée ; Berryer gardait le silence. Les assistants dominaient leur émotion pour ne pas troubler son recueillement. Tout à coup il étend les bras :

« Mes amis! mes amis! s'écrie-t-il , où êtes-vous? »

On se lève , on s'empresse ; les mains se tendent vers lui; il les saisit, les embrasse :

« Mes amis ! Que je vous aime ! Pardonnez-moi toutes les peines que je vous ai faites ».

Après ce transport, Berryer redevint calme et serein. Il fit venir son notaire et, pendant trois heures, demeura enfermé avec lui et quatre témoins , ses dernières dispositions étaient prises. Il avait nommé ses exécuteurs testamentaires, MM. Paul Andral, Henry Moreau et le notaire, M®Prestat. Il était satisfait, comme un homme qui s'est mis en règle avant d'entreprendre un voyage.

La nuit venue, quel ne fut pas Tétonnement de la sœur Aglaé, lorsqu'elle le vit se lever! Il rangeait des papiers, allant et venant dans son cabinet. Effrayée de son imprudence , elle le supplie de se remettre au lit , alléguant la gravité de son état, le pressant de ses remontrances , de ses prières , de ses instances :

« Non, non, ma sœur, lui dit-il, ne m'empêchez pas de faire ce que je dois ; il faut que je fasse mes adieux à mon Roi ».

Et, alors, tout chancelant, Berryer s'assied devant sa table, prend une plume; puis, comme s'il se sentait trop faible pour la tenir, il la rejette loin de lui, en prend une autre, et d'une main mal assurée, il écrit enfin sa lettre, s'arrêtant souvent, les yeux remplis de larmes qui tombent sur le papier, mais portant dans

cette action accomplie silencieusement, à la pâle lueur d'une lampe, devant cette religieuse qui le regarde anxieuse et stupéfaite, une grandeur incomparable et comme la majesté de Theure suprême.

La lettre, « un des plus beaux cris qui soient jamais sortis de l'âme humaine », — a dit M. de Montalembert, — était ainsi conçue :

0 Monseigneur,

0 mon Roi , on me dit que je touche à ma dernière heure.

Je meurs avec la douleur de n'avoir pas vu le triomphe de vos droits héréditaires, consacrant rétablissement et le développement des libertés dont notre patrie a besoin. Je porte ces vœux au ciel pour Votre Majesté, pour Sa Majesté la reine, pour notre chère France,

• Pour qu'ils soient moins indignes d'être exaucés par Dieu, je quitte la vie armé de tous les secours de notre sainte religion.

Adieu, Sire, que Dieu vous protège et sauve la France 1

Votre dévoué et fidèle sujet,

Berryer 18 novembre ^

Berryer n'avait plus qu'une pensée : partir pour Augerville. Le docteur liicord s'y opposait. On attendait comme un arrêt l'opinion du docteur Nélaton qui n'était pas à Paris. Berryer se désolait de son absence. Enfin il arriva le mercredi 18. Il fut d'avis de ne pas combattre l'idée du malade.

Ce fut une joie pour Berryer. « Le docteur me rend la

'1 Une dépêche, que Berryer put connaître, et une lettre, arrivée après sa mort , exprimèrent l'émotion qu'avait ressentie le comte de Ghambord, en recevant cet adieu.

vie », dit-il. Il voulait se mettre tout de suite en route; il semblait qu'à Augerville la guérison Fattendait.

On avait dressé son lit dans son cabinet. Il reposait là, enveloppé dans sa robe de chambre, un bras hors du drap, son beau profil se dessinant admirablement sous la pâleur du visage. Il respirait d'un souffle égal et tranquille. Autour de lui tout était dans le trouble et dans rinquiétude. On s'effrayait de ce voyage d' Augerville; comment le supporterait-il? Ne risquait-on pas de le voir mourir en chemin de fer? Quelle voix serait assez puissante pour le détourner de ce projet? On songea au P. de Pontlevoy. En ce moment entrait un ami, revenant d'une longue absence , tout ému d'apprendre l'extrême péril , qu'il ne soupçonnait pas. Il propose d'aller chercher le P. de Pontlevoy, et bientôt le ramène avec lui. En voyant le religieux, Berryer lui dit :

« Eh bien , mon Père, hier avec vous, j'ai arrangé mes affaires là-haut; puis je les ai terminées en ce monde. Me voilà en règle. Je vais partir pour Augerville. Il en sera ce que Dieu voudra ! »

Le P. de Pontlevoy pensa, comme les médecins, qu'il n'y avait point à le fatiguer par des représentations inutiles; il ne lui fit point d'objection. Il lui renouvela ses pieuses exhortations, et alors, d'une voix pleine, comme en ses plus beaux jours, Berryer commença le Salve y Regina. Il le récita tout entier, accentuant luimôme de ses intonations pathétiques les paroles de l'hymne sacré. Le Père lui amena son petit-fils :

« Sois bon sujet! sois travailleur, lui dit-il! Aie soin de ta mère! Je te bénis, mon enfant; je te bénis! »

Et il l'embrassa, en imposant les mains sur la tête de l'enfant qui sanglotait. Le Père se retira avec le jeune Henry et sa mère , M™° Arthur Berryer. Berryer s'était retourné sur son lit, la tête appuyée sur sa main, et comme rentré dans son recueillement. L'ami qui ne lui

618 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SEœND EMPIRE.

avait point encore parlé , témoin silencieux de la scène que nous venons de raconter, se hasarda à le saluer.

« Qui est là ? » demande Berryer sans changer de position. — « C'est moi , Charles , Charles de Lacombe. »

« Ahl c'est vous, Charles! »

Et se retournant vers le visiteur, il lui prend la main :

« Ah! je suis aise de vous voir. Dites bien mes amitiés, mes vœux, mes tendresses, à votre frère Hilaire. — Vous m'entendez, Charles! — Vous savez combien je vous ai aimés tous les deux, et quelle confiance j'avais en vous! »

Il prononçait lentement ces mots avec une sorte de solennité , comme s'il voulait les imprimer dans le cœur de celui à qui il les adressait. Nous lui rappelâmes alors les travaux que nous avions commencés ensemble et que nous pourrions un jour reprendre :

« Si je survis , ce qui est douteux , dit Berryer, vous viendrez me voir à Augerville. Oh ! je ne me fais pas illusion ! »

Il parla quelque temps encore. Son interlocuteur lui répondait à peine, sentant que les larmes briseraient sa voix.

Quelques amis se tenaient dans le salon. Goumot et Lecanu^ l'un et l'autre attachés au maître depuis son bâtonnat ; Henri de Habcr, que Berryer avait vu enfant ; du Teil, son secrétaire d'autrefois et son disciple. Berryer fit demander son voisin, M. Marie; membres tous deux du Conseil de l'ordre , tous deux députés de Marseille , une vieille affection les unissait, malgré la diversité des opinions politiques. A sa vue, Berryer se soulève et lui tend les mains :

Ah! vous voilà, mon cher Marie!

Il l'embrasse avec effusion, et après un silence, il lui dit:

1 M. Lccanu avait étés comme M. Gournot , secrétaire de la Gonrérence des avocats, pendant le b&tonnat de Berryer.

Mon cher ami, soyez, je vous en prie, mon organe auprès du barreau, auprès de nos confrères. Je les ai bien aimés. Ils m'ont aussi bien aimé; c'est une grande joie pour moi que ce souvenir. Embrassez-les pour moi, mon ami; je leur ai été fidèle, et ce sera mon dernier honneur de mourir le doyen de notre ordre. Ahl mon ami, ce grand barreau, qu'il reste toujours, comme il Ta été, ferme dans sa foi, dans son amour pour le droit! Car c'est là sa puissance, sa grandeur, sa force... A tous mes derniers adieux. Embrassons-nous encore, mon bon ami, peureux, pour vous. Adieu, adieu!

Adieu, non, dit M. Marie; nous nous reverrons.

Ah ! oui , reprend Berryer, avec un signe de doute. La campagne peut-étn»...! Adieu, mon ami, adieu!

On faisait dans l'appartement les préparatifs du voyage. La voiture du chemin de fer attendait les bagages. L'heure du départ approchait. La sœur Aglaé, qui était allée prendre congé de sa communauté, ne revenait pas. On s'étonnait de ne pas la voir; les inquiétudes recommençaient ; on pensait au moment où le malade devrait se lever et marcher jusqu'à la voiture. De temps en temps on entendait sa voix; il donnait des ordres, indiquait des livres à emporter, parfois se parlait à luimême.

Soudain la tenture qui séparait son cabinet du salon s'écarte. Berryer apparaît. Vêtu d'une longue robe de chambre de velours noir^ appuyé sur une canne, d'abord hésitant et puis s' avançant d'un pas ferme, il s'approche de ceux qui étaient là, immobiles, muets, les yeux fixés sur lui; il les embrasse, en les appelant chacun par son nom : « Adieu Gournot! adieu Charles! adieu Henri! adieu du Teil!... » Il se dirige vers le perron.

Dans la cour, d'autres amis l'attendent, M. Marie, M. Augustin Cochin,le comte Pozzo di Borgo. Il embrasse M. Marie :

Adieu, mon cher Marie! N'oubliez pas ce que je vous ai dit.

Il serre la main à M. Gochin, au comte Pozzo, et paisiblement monte dans sa voiture. La sœur Aglaé, de retour du couvent, prend place à ses côtés.

On savait dans le quartier que Berryer allait partir; il y était bien connu. Depuis près de cinquante ans, il habitait la même maison; il était dans cette rue comme un ancêtre. On se pressait sur le devant des portes pour le voir encore une fois , et , lorsque la voiture parut , chacun se découvrit en silence, saluant le voyageur qui ne devait plus revenir.

La compagnie du chemin de fer de Lyon était avertie. On fît entrer la voiture de Berryer dans Tintérieur de la gare pour qu'il pût monter immédiatement dans le wagon. Il occupait, seul avec la sœur, un coupé-lit. Dans le même wagon étaient M"^ Arthur Berryer, sa belle-fille ; lïenry Berryer, son petit-fils ; M^^® Élisa Outrey, M"® de Vaufreland ; son secrétaire, M. Griveau, et M. Henry Moreau.

Son frère et sa belle-sœur, M. et M™° Ludovic Berryer, devaient, ainsi que leurs fils, Hippolyte et Georges, le rejoindre à Augerville^

Berryer était radieux.

« Ah! que je suis bien maintenant! disait-il. »

Les minutes lui semblaient des siècles. Il croyait à un retard :

« Monsieur le chef de gare , on ne part donc pas ! »

Enfin le signal est donné ; le malade se trouva mieux durant tout le voyage. Lorsqu'on eut atteint la station de la Brosse, la nuit était venue; il faisait un froid glacial. Berryer n'était pas attendu. Les dépêches, envoyées le matin, n'avaient pas encore été reçues à Augerville.

1 Lucien Berryer, le frère d'Hippolyle et de Georges, avait été, comme nous Favons dit , s'embarquer à Brest

Heureusement on avait eu la prévoyance de détacher le wagon, et pendant que M. Griveau et le jeune Henr}^ faisaient en courant les deux kilomètres qui les séparaient du château, Berr^er put demeurer sans fatigue dans son coupé.

Les voilures arrivèrent rapidement, et eurent bientôt porté Berrjer et ses hôtes à Augerville. Il voulut passer à pied, soutenu par deux bras, le pont jeté sur les douves. 11 salua du geste et de la voix ses gens tout attendris, et, prenant par la main la sœur Aglaé : « Il faut, lui dit-il, que je vous fasse les honneurs d'Augerville pour la première et la dernière fois. »

11 entra alors dans le salon et traversa la galerie qui conduisait à la salle de billard. C'était dans cette sallç que se trouvaient ses portraits de famille : son père, sa mère, sa femme. Eu les voyant, Berryer est pris d'une grande émotion, et s'affaisse sur le parquet. On s'empresse pour le relever.

«Non, laissez-moi,, dit- il, laissez-moi les regarder. On est bien chez soi , même à terre. »

Il avait comme un rayonnement dans ses yeux pleins de larmes, et envoyait des baisers à ces images chéries.

La nuit qui suivit fut agitée. Pourtant le malade gardait sa fermeté d'esprit. 11 faisait pour le lendemain des projets de promenade. Son lit avait été placé dans son cabinet, attenant à l'oratoire. Dans la matinée, le curé d'Augerville vint le voir; il était depuis peu dans la paroisse; Berryer ne le connaissait pas encore. Avant la messe , il s'entretint quelque temps avec lui , et témoigna l'excellente impression que le prêtre lui avait faite.

La journée s'annonçait calme. Berryer s'était rasé; il avait bonne mine. 11 apprit avec plaisir que M"^ de la Grange et M. Auguste de Vaufreland venaient d'arriver.

A neuf heures du soir encore, il se trouvait bien. Il se leva pour écrire à son bureau quelques dernières paroles

d'adieu à ses amis. Vers onze heures, il fut pris d'une extrême faiblesse. Salomon , le serviteur dévoué qui assistait la sœur auprès de lui, alla réveiller les hôtes du château. Le médecin de Malesherbcs, prévenu en toute hâte , ne cacha point ses craintes ; le pouls était au plus bas. Borryer sentait le péril ; il demanda lui-même au docteur combien, à son avis, il avait encore de minutes à vivre. Il bénit son petit-fils, et prenant sur une table près de son lit quelques objets, qui lui étaient d'un habituel usage , il les distribua à ceux qui Tentouraient. Il répétait souvent : « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains. » L'heure suprême n'était pas venue. Peu à peu la crise passa, la vie sembla reprendre, et Berryer invita chacun à aller se reposer.

Le lendemain matin, vendredi 20 novembre, il ne restait plus trace de cette nuit terrible. Berryer avait bon visage ; on n'eût jamais cru que la veille il avait vu de si près la mort. Il reçut ce jour-là quelques visites amies : M. de Rocheplatte, un de ses voisins dont il goûtait la nature chevaleresque; M. Louis de Chateaubriand, qui, de Malesherbcs , était sans cesse en quête de ses nouvelles; M. Andral et M. de Falloux qui devaient rester auprès de lui jusqu'aux derniers instants.

« Le P. de Pontlevoy m'a ouvert les portes du ciel, ditil à de M. Falloux; maintenant, je suis tout au calme, et à Tamitié. »

Vinrent ensuite M^"^ Dupanloup, son vicaire général l'abbé Lagrange, et M. IL de Lacombe. L'Évoque pria avec son diocésain qui le reconnut et le remercia.

On se laissait aller à reprendre espoir, en voyant Berryer montrer tant de vie. C'était le dernier éclat d*une flamme à son déclin. Les symptômes effrayants ne tardèrent pas à reparaître. Souvent assoupi, Berryer retrouvait de temps en temps la lucidité. (Jn jour il essaya de se lever pour s'approcher de sa fenêtre : « C'est un ma-

lade , dit-il , qui veut encore une fois revoir ses fleurs et ses arbres. »

Les forces lui manquèrent; il considéra quelques instants la campagne, se soutenant à peine : « Ma promenade est finie, fit-il tristement; il faut quitter tout cela... A la volonté de Dieu! »

Les souffrances lui arrachaient parfois des cris de douleur; il n'en témoignait que plus de reconnaissance pour les soins qu'on lui prodiguait. Au cours d'une nuit affreuse, il s'écria, en regardant la sœur : « Ah! sainte femme ! Ah I charité I charité ! » Et, levant les yeux vers le ciel : « Dieu! Dieu! » Il disait encore : « J'attends la mort en chrétien , sans la désirer, ni la craindre. »

11 s'étonnait d'être toujours là : « Qu'il est donc difficile de mourir! »

Le 25 novembre, BerrjxT vit entrer le P. de Pontlevoy. Il voulut de nouveau réciter avec lui le Salve, Regina. Ses yeux, d'abord fermés, s'ouvrirent à la fin de la prière, et d'une voix suppliante, les mains étendues, il prononça les dernières invocations :

0 démens ! 0 pla! 0 dulcis Virgo Maria !

La France était comme suspendue autour de cette agonie. Les barreaux de province avaient rédigé des adresses, que leurs délégués portèrent à Augerville. Malade lui-même, M. de Montalembert, de son lit, écrivait à Berryer :

... Je veux vous dire que mon cœur (»t mon âme sont toujours auprès de vous, que je souffre avec vous, que je prie avec vous et pour vous... Jamais je n'ai oublié, jamais je n'oublierai ce que vous avez été pour moi.

M. Vitet demandait à M. de Falloux de prononcer son nom au mourant, s'il pouvait entendre encore. .

« Comme il nous manquera! lui écrivait-il. Quel vide dans nos rangs! J'rn ai le cœur brisé; mais qu'il meurt admirablement , et qu'il faut lui t»nvier cette grande façon de quitter ce monde! Elle lui était bien due : après tant de vaillants efforts pour les autres, c'était justice qu'il en eût un suprême pour lui-même K »

Bcrryer ne put connaître ces touchants ténioignages. Il répéta une dernière fois : In manus tuas, Domine, commcndo spiritum meiim. Puis, à trois reprises, il fit entendre c(î cri : « Vive le Roi ! Vivo le Roi ! Vive le Roi ! »

Il entra ensuite dans le silence. La nuit du 27 novembre avait été pleine d'angoisses. Le 28, au soir, la respiration devint oppressée, l'agitation extrême ; c'était comme le dernier combat que livrait la mort pour déraciner cette puissante existence. Enfin , vers une heure du matin, le calme se ût; la vie était vaincue. Le malade semblait endormi. Les parents, les amis, présents à Augerville, étaient tous réunis au pied de son lit. A quatre heures on entendit un soupir. Berryer n'était plus.

C'était le dimanche, 29 novembre 1868.

La nouvelle arriva à Paris dans la matinée. Elle excita partout une émotion profonde. Il semblait qu'on n'y fût pas préparé. A part une ou deux exceptions, tous les journaux oublièrent leurs divisions pour célébrer la gloire de cette vie.

Dans ce deuil unanime, nul, il faut le reconnaître, ne trouva des accents plus délicats, plus tendres et plus vrais que M. Jules Favre. Il était alors en province.

J(i sens si profondément l'étendue de cette perle, écrivit-il îui journal VÉlecteur, que mon esprit en repoussait les présages hélas! lroi> certains. Il me semblait que cette grande june était notre bien et ne pouvait nous être ravie, et j'cs-

1 LeUrc comniuuhiuéc par M. Georges Bcrryer qui la tenait de M. de

Falloux.

péraîs pour elle un miracle que les illusions de mon amitié avaient toujours rêvé. Maintenant, tout est fini; nous ne verrons plus cette noble et rayonnante figure , ce sourire à la fois viril et charmant, ce regard étincelant et tendre; nous le chercherons vainement, paraissant au milieu d(^ nous comme un ami indulgent et généreux, se levant comme arraché de son banc par un élan de justice (^t de vérité, quand l'Assemblée s'abandonnait à une passion qu'il condamnait. Tout en lui était simplicité et grandeur; sa voix sonore, souvent émue, son geste sobre, son dédain des petitesses , son ardeur contenue, lui donnaient une autorité irrésistible, même sur ses adversaires, auxquels il aurait épargné bien des fautes s'il les eût plus fréquemmtmt a\ertis...

Le jour mônie où il apprenait la mort, de cet incomparable serviteur, le .30 novembre , le comte de Ghambord avait adressé à M"" Arthur Berryer l'expression de sa douleur :

... La Franco, lui disait-il, perd dans la pei-sonne de M. Berryer un de ses plus nobles enfants, la cause du droit son plus éloquent défenseur, et moi un de mes plus fidèles amis. J(; n'oublierai jamais, croyez-le bien, ce qui a fait durant le cours de sa longue, carrière, la force, la gloire et l'honneur de sa vie : la constance de son dévouement, la sincérité de sa foi, la chaleur de son cœur, l'élévation de son caractère, la puissance de sa parole, l'ascendant de son génie. Je n'oublierai pas non plus les services qu'il a rendus à notre cher pays, k ma famille et à moi-même...

Les journaux étrangers s'unirent aux journaux français; partout furent louéf^s l'éloquence de Berryer, l'unité de sa vie, la générosité de son âme « la majesté de son indépendance », comme disait une feuille anglaise, le G/o^^; partout on s'accorda à reconnaître que l'homme qui venait de disparaître faisait honneur à la nature humaine.

J'ai rccu(îilli bon nombre de suffrages bien exprimés et suplout bien sentis, écrivait quelques jours après le P. de Pontlevoy qui, lui-mônio, avait tenu à donner publiquement son tt'^moipiage à Berryer^ Chose bien rare! à peu près tout le monde est à l'unisson, relativement à celte chère mémoire*.

Tlerrycr avait voulu fuir le bruit de Paris. Mais, dans le calme de sa solitude, Paris vint le chercher.

L'enterrement était fixé au lundi 7 décembre. Des trains spr»cianx furent organisés par le chemin de fer de Lyon; ils transportèrent à la station de la Brosse tous ceux qui voulaient rendre les derniers devoirs à Tilluslre défunt. Les voitures, réunies en grand nombre à la gare, ne suffisaient pas pour une telle affluence. On vit se r<'»pandre dans la campagne de longues files dé visiteurs, hommes de tout âge et do tout rang, grands seigneurs, orateurs, anciens ministres, avocats, écrivains, représentants des princes que Berrycr avait servis ou défendus, ouvricu's que sa parole avait couverts et qui ne l'oubliaient pas, et enfin, le fils du maréchal Ney. Un seul client ne fut pas représenté , celui qu'en 1840 Berryer avait assisté devant la Chambre des Pairs , Louis Napoléon, devenu l'empereur Napoléon III.

I liC p. (le Ponllevoy avait piil)liù un écrit Intitulé : A la mémoire re/iyieuHc de M. Berryer.

II donnait ainsi au début la raison de son hommage :

« Si je |)uis parier, ne dois-je pas le faire? Oui, si je ne me trom|)e, je le dois à la religion d'abord... Je le dois encore à cette famille religieuse (]ui est la mienne, et dont M. Berryer fut, dans tous les temps, Tami sincère et le courageux défenseur. Et lui aussi, quoi qu'on en di«e, n*élaitil pas du nombre de ces athlètes de la liberté et de la conscience pour lesquels le R. P. Roothan, alors général de la Compagnie de Jésus, écrivait au P. de Ravignan : « C'est au nom de toute la Compagnie que Je leur exprime ma reconnaissance... > Je le dois aussi au P. de Ravignan... EnQn je le dois à M. Berryer lui-même... » A la mémoire religieuse de M. Berryer, p. 0 et suiv.

i 21 décembre 18()8. * Pour moi, écrivait à la même époque le général Changarnier, c'est une perte de cœur; car il était encore plus aimable <>t |)liis aimé (ju'admirable et admiré de tous. > Cftangarnier, par le comte d'Anlioche. p. 424.

&rf>^-.

Le yeslibule du château avait été transformé en chapelle ardente. C'était là que le corps était exposé, sous la garde des sœurs Aglaé et Monique. Sur les draperies noires se détachait la devise qui avait retenti au Palais de Jnstice : Forum et jus,

MM. de Sacy, directeur de l'Académie Française, Grévy, bâtonnier de rOrdre des avocats; Thiers et Marie, députés au Corps législatif, ce dernier représentant la ville de Marseille, le duc de Noailles, le comte de Falloux, Garmeaux, délégué des compagnons charpentiers, et Robert de Massy, bâtonnier du barreau d'Orléans, tenaient les cordons du poêle.

Le marquis de la Ferté-Meun, représentant le comte de Chambord, marchait avec le fils et le petit-fils de Berryer, au premier rang du cortège; au second rang, avec le frère de Berryer, ses trois exécuteurs testamentaires, MM. Henry Moreau, Paul Andral et Prestat.

La députation de l'Académie, le conseil de l'Ordre dos avocats, auquel s'était joint le conseil de l'Ordre des avocats à la cour de Cassation, les députés et anciens députés, les délégués des barreaux d'Angleterre et de Belgique, les délégués des barreaux de France, les délégués des typographes et ceux des compagnons charpentiers, les maires du canton de Malesherbes et des cantons voisins, la députation de Juilly, précédaient ensuite rimmense concours qui se pressait à ces funérailles. Trois magistrats, seuls de leur ordre, osèrent paraître à ces obsèques; leurs noms, pour cela même, doivent être conservés. C'étaient MM. de Peyramont^ , conseiller à la Cour de Cassation ; Georges Picot, juge suppléant au tribunal de la Seine 2, et Charles Fagniez, juge de paix à Paris ^.

* Peyramonl (André-Adolphe Duléry de), 1804-1880, député sous le gouvernement de Juillet, représentant du peuple en 1871, sénateur en 1876.

2 M. Picot est aujourd'hui membre de l'Académie des sciences morales et politiques.

3 € On comptait des députations des barreaux des provinces, des bar-

C28 liKHRYICH SOUS LA RÉPUBUQUE ET LE SECOND EMPIRE.

Les discours furent prononcés devant le château, avant le transport du cercueil à l'église. M. de Sacy, au nom de l'Acadéuiin; M. Grôvy, au nom du barreau de Paris; M. Marie, au nom des membres du parlement et de la vilhî de Marseille; \o duc de NoaillesetM. de Falloux, au nom dos amis; M. d(^ Sèzo, au nom des barreaux de province; M. Huddleston, au nom du barreau anglais; M. liara<^uet et M. Carmeaux, au nom des typographes ot des charpentiers, adressèrent tour à tour l'hommage suprême à Berryer. M. Bocher rappela la reconnaissance dos princes d'Orléans pour celui qui avait protesté en 1852 contre la conliscation de leurs biens; le marquis de la ForLé, mettant lin h ces discours, porta « le dernier adieu , la dernière prière de l'exilé » au royaliste fidèle « (jui n'avait jamais séparé la cause de ses aiîections do celle des libertés et des grands intérêts du pays ».

La hn-ée du corps fut faite par M«^ Dupanloup , assisté do ses vicaires généraux, MM. Dosbrosses, Bougaud et Lagrange. La modeste église ne put contenir qu'un petit nombre des assistants. Après la messe, célébrée par l'abbé Dosbrosses, révoque d'Orléans donna l'absoute. L'heure avancée no lui permit pas de prononcer l'oraison funèbre qu'il avait préparéo à la louange de son diocésain. Mais, avec l'écrit du P. de Pontlevoy, avec rallocution que M*^"^ Dolalle ', évoque de llodez, adressa,

renuK d'Angle terre cl dcHclKiquc à côté des représentants du barreau de IMris, écrivail M. de Mazade dans la Revue des Deux-Mondes, Toute la iiiai^Mslratiire nantaise, à c(^ (lu'il parait, n'a pas cru nécessaire de rendre ce dernier devoir à celui ([ui a\ait si souvient illustré ses audiences; ou du moins, il faut être juste, il n'> avait que trois magistrats. • Et récrivain donnait les trois noms que nous citons i)lus haut, en ajoutant. « l\ Taut nommer ces courtisans d'un gi'an^ mort. • Itevue des Deux-Mondes, 15 décembre l«(>8.

1 1/ordre des avocats do Itodex avait fait célébrer dans la catliédmle de rf'Ite ville un service solennel pour le repos de l'âine de Berryer «... Serviteur de c(^ qu'il connaissait être son devoir, dit aux avocats H*^0elallc, Heri>er ne llécliit jamais. Kl c'est siM'loul ce que vous honorez, ce que ia

quelques jours après, au barreau de cette ville réuni dans sa cathédrale , cette oraison funèbre restera, pour attester la part que prit TÉglise à Taflliction de la France.

La pensée d'élever un monument à Herryer se fit jour aussitôt dans tous les esprits. Le !23 décembre 1868, la Gnzrllr de France ouvrit la souscription; les listes turent prompteniont couvertes de signatures, et les fonds réunis assez considérables pour déterminer l'érection de deux statues, Tune à Marseille, l'autre à Paris.

La ^uern^ de 1870, avec ses désastres, ses révolutions, ses douleurs, passa dans Tintervalle. Klle n'effaça point le souvenir de Berryer, et le sentiment du vide qu'avait laissé sa mort rendit plus pressant le désir d'exécuter le projet conçu pour honorer sa vie.

Le clief du pouvoir exécutif était alors M. Thiers.

In républicain, M. Jules Simon, occupait le ministère (le rinstrnction publique et des beaux-arts; le fils du jjjraud ministre de la monarchie de Juillet, M. Casimir l*erier, b* ministère de l'intérieur; un royaliste, un ami (le H(^rryer, M. de Larcy, le minist('Te des travaux publics. Tous trois, sous l'autorité de M. Thiers et avec lui, mirent leurs noms au bas des décrets qui devaient permettre l'érection du monument de Berryer. M. Jules Simon lit envoyer au sculpteur le bloc de Carrare d'où l'œuvre devait sortir; M. Casimir Perier et M. de Larcy décidèrrni , d'accord avec le comité de souscription, que le monunieni sérail élevé au Palais de Justice.

C'étail Innion, qu'avait toujours rêvée et recommandée

Franco Iioikho m lui. le caraclorc, la vie... » Bkrrykk. — Hommages rrnrius à sn mémoire, piiblicalioii faite i)ar la Gazelle de France , 48(îy,

Bcrryer, se continuant autour de sa mémoire, comme elle s'était faite, le lendemain de sa mort, autour de son cercueil.

La même union se reforma au jour de Tinau^ration du monument.

Déjà, lo 25 avril 4875, Marseille avait dressé sur la place de son Palais de Justice la statue de son ancien député, reproduction agrandie par Barre lui-même de la statuette si connue que le sculpteur avait faite, du vivant do Berryer, au temps de ses plus grands triomphes.

Le 20 janvier 1879, Paris eut son tour. Dans la salle des Pas-Perdus de l'antique Palais de Saint-Louis, on vit se presser une affluence qui rappelait le concours des funérailles d'Augerville. Conçu par un grand maître, Chapu, qui, sans avoir jamais vu Torateur, l'avait deviné, le monument de Berryer paraissait aux regards, en face du monument de Malesherbes, dans cette salle encore toute pleine de sa mémoire. Il était là debout, sa robe d'avocat entr ouverte pour laisser voir Thabit boutonné du député, une main posée sur son cœur, l'autre appuyée sur la tribune, la tôte haute, Toeil en feu, les lèvres frémissantes. A ses pieds, l'Éloquence et la Fidélité; Tune qui, le stylet en main, oublie d'écrire, comme autrefois les sténographes, pour le regarder et l'écouter; l'autre, gracieuse et sévère image, sœur délicate (lo la Jeanne d'Arc du même artiste, pressant d'une main qui ne se lassera jamais l'écu de France lleurdelysé.

L'Académie, le Parlement, le barreau, Tamitié, lareconnaissance, sans distinction d'opinions, firent entendre de nouveau leurs voix. La magistrature, qui n'avait eu aux obsèques que trois représentants , mieux inspirée cette fois, avait officiellement envoyé ses plus hauts dignitaires; les ouvriers, charpentiers et typographes^ se retrouvaient lidèles à leur défenseur, et, comme si Ber-

ryer était mort hier, après tant et de si graves événements, les éloges prononcés portaient Timpression toute vive de l'admiration qui avait entouré son existence et du deuil qu'avait causé sa perte.

Mais, en 1879, comme en 1861, au jour de la célébration de sa cinquantaine judiciaire, comme en 1868, au jour de ses funérailles, comme en 1870, au jour où l'Académie reçut son successeur ^ , ce qui se dégageait de ces hommages rendus à Berryer, c'était une pensée de concorde et de pacification. Chacun montrait autour de Berryer « les distances effacées et jusqu'aux animosités politiques éteintes ^ » ; chacun se plaisait à retrouver dans cette âme « une portion de lui-môme et de ce qu'il avait de meilleur^ »; chacun répétait qu'à son nom « la trêve de Dieu s'était faite », et d'unanimes applaudissements saluèrent ce vœu exprimé par un des hommes qui l'avaient le mieux connu, M. de Larcy : « Puisse ce souvenir, incarné dans cette image, rappeler sans cesse qu'il y a eu un moment où les cœurs de tant de Français, d'origines et d'opinions diverses, ont battu ensemble, à l'aspect de cet emblème vivant de l'éloquence, de la fidélité politique, du patriotisme et de l'honneur! »

Les années n'ont point affaibli cette impression.

Dans un temps où les idoles tombent aussi rapidement qu'elles s'élèvent, où disparaissent oubliées les renommées les plus éclatantes, la popularité de Berryer n'a point pâli. Les plus rebelles aux gloires des gouvernements passés s'inclinent devant lui. Sa statue est à l'Hôtel de Ville; elle sera bientôt à la Chambre des députés où ses illustres émules , victimes d'un ingrat ostracisme , attendent en vain la leur. Son nom revient

1 M. le comte de Charapagny, successeur de Berryer à l'Académie, fut reçu par M. de Sacy dans la séance du 10 mars 1870.

2 M. Nicolet, bâtonnier de l'Ordre des avocats.

3 M. de Larcy.

invoqué par les opinions les plus diverses , dans les discussions parlementaires, au milieu des luttes des partis. Ses paroles, rappelées h la tribune, y paraissent avec leur grande allure, comme ces armures de nos pores trop fortes pour les membres affaiblis des générations nouvelles. La chaire elle-même vante les conseils et célèbre les (exemples de « ce grand citoyen^ », et le pape Li'on Xlll, s'entretenant des destinées de notre nation avec un prélat français^, lui dit : « Il vous faudrait un orateur, une grande voix qui sût parler à la France; où est Berryer? où est Bcrryer? »

J^a durée de cet ascendant se doit attribuer aux sentiments dont Bcrryer fut animé plus encore qu'à son éloquence, à son âme plus qu'à son génie. Croyant et royaliste, servileur passionné du droit et de la liberté, Berryer n*a connu ni l'esprit de rancune, ni l'esprit d'exclusion; il a défendu la justice, partout où elle lui est apparue, tendant la main et rendant hommage à tous ceux en qui il reconnaissait, comme en son propre cœur, l'amour de la France. J^eur union était le rùve de sa vie; il aurait voulu la l'aire sur sa cause, comme il la senlait faite sur son nom.

(rosi en s'inspirant de ses larges pensées qu'on prépar<Ma cette union, nécessaire h l'avenir de notre patrie. Le jour où elle se sera réalisée, sous quelque régime qu'elle s'accomplisse, quelque parti qui en ait Tinitiative oi l'honneur, on pourra dire que la politique de Berryer a triomphé.

• Le Cardinal Larùjorie, Disrours prononcé le 8 mai 18î»3 dans la caUicilralt' «l'Aliter i)ar M-"" Penaud, cvôque d'Autnn. libr. Ondin, !«)», p. 93. - M-»^ BouiTcl, évoque de Rode/, aujourd'hui cardinal.

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