PRÉFACE
J'achève dans ce volume la Vie de Bernjer, C'est rhistoire des vingt dernières années. Je prends Berryer à la fin de 1848, époque où je Tavais laissé dans le précédent récit*, et je le conduis jusqu'au 29 novembre 1868, date de sa mort.
Dans cet espace que d'événements se succèdent! Après l'élection de Louis-Napoléon à la Présidence de la République, la convocation de l'Assemblée législative, l'accord des deux pouvoirs rapidement troublé, leurs défiances et leurs luttes , le coup d'État du 2 décembre, le second Empire avec ses phases diverses, tour à tour brillantes et sombres, la guerre de Grimée, la guerre d'Italie, les décrets du 24 novembre 1860, l'expédition du Mexique, les élections de 1863, la guerre d'Allemagne... Le livre s'arrête avant la chute de Napoléon III ; mais déjà on peut la prévoir.
Cette dernière période de la vie de Berryer est la
^ Berryer et la monarchie de Juillet — un vol. in-8"^ — 1894.
gouvernement du général Cavaignac. En retirant le pouvoir au chef qu'elle avait élu pour le transférer au prince Louis-Napoléon, le vote du 10 décembre l'avait frappée elle-même.
Les conservateurs furent les premiers à le lui déclarer. Elle eut quelque peine à les entendre. Des voix républicaines l'avertirent à leur tour. La Constituante finit par se rendre à une nécessité dont l'évidence n'était plus contestable, et marqua, non sans grandeur, le terme de ses travaux.
Les élections générales furent fixées au 13 mai 1849 , la convocation de l'Assemblée législative au 28 mai.
Tous les partis se mirent en mouvement pour préparer ce nouveau scrutin. La réunion de la rue de Poitiers ^ concentra les efforts des nuances diverses de l'opinion conservatrice, groupées sous le nom de parti de l'ordre. Elle confia la direction de la campagne à un comité, dont les membres furent pris en dehors comme dans les rangs de l'Assemblée. Les principaux étaient Berryer, le duc de Broglie, M. de Falloux, M. Mole, M. de Montalembert, le duc de Noailles, M. Thiers. Ce comité rassembla des fonds, distribua des brochures, entra en rapports avec les départements et publia un manifeste qu'avaient signé tous les membres de la réunion. Victor Hugo avait écrit son nom entre M. de Heeckeren et M. de Kerdrel.
Berryer avait, pour sa part, activement travaillé à l'œuvre commune. Il avait consigné dans des dossiers séparés l'état des forces du parti conservateur, les noms des candidats probables pour chaque département, l'indication des comités locaux ; il était en correspondance avec les personnages influents des provinces, portant sur tous les points ses conseils et ses exhortations.
1 Sur les commencements de la réunion de la rue de Poitiers, V. Berryer et la Monarchie de Juillet ^ p. 5îK>.
l'assemblée législative. 3
Parmi les écrits qui lui furent soumis alors en vue d'agir sur les électeurs, figurait un opuscule intitulé : « Aux paysans de la France, — petit livre contenant de grandes vérités. ^ » C'était un avertissement aux habitants des campagnes pour les mettre en garde contre les excitations des révolutionnaires, de « ces insensés, » de ces « conspirateurs tout préparés , » de « ces hommes d'audace, qui, sous prétexte d'éclairer la Patrie, ont toujours voulu l'incendier. »
« Quand vous verrez arriver dans vos paisibles com~ munes ces marchands de faussetés, disait-on aux paysans , refusez leurs présents et chassez-les avec indignation comme des malfaiteurs. »
Le manuscrit était signé : « Luçay, prolétaire ». En l'adressant à Berryer, l'auteur, vieux royaliste, se recommandait de l'amitié des rédacteurs de V Union : c'était M. de Rochefort- Luçay. On sait quelle célébrité s'est faite le fils en attaquant tout ce que le père voulait défendre.
Les élections furent une défaite pour le parti de la révolution de 1848.
Sur 750 membres , la nouvelle Assemblée comptait environ 500 conservateurs qui appartenaient généralement aux deux grandes fractions du parti monarchique, légitimistes et orléanistes, l'opinion bonapartiste n'ayant alors que de rares adhérents ; deux cents représentants se rattachaient au parti républicain et, dans ce parti, aux nuances les plus avancées.
Tandis que M. Ledru-Rollin était nommé dans six départements, Lamartine ne l'était dans aucun. Il fallut une vacance, qui se produisit dans le Loiret, pour fournir aux électeurs l'occasion de réparer cette grande injustice. Les autres membres de la Commission executive
1 Le manuscrit est dans les papiers de Berryer,
et presque tous les anciens ministres du gouvernement provisoire avaient été écartés.
La Constituante traînait péniblement ses derniers jours, lorsqu'on apprit coup sur coup ces résultats significatifs. Quelques-uns des vaincus essayèrent de s'en venger, avant de quitter Tenceinte législative , par Tarrogance de leur langage.
Redoublant de violence contre les ministres, ils attaquèrent surtout celui qui représentait, dans cette victoire des conservateurs, la nuance la plus favorisée, M. de Falloux.
La France, leur répondit M. de Falloux, ne veut plus des hommes qui l'ont étonnée par leur inexpérience et leur incapacité... La France ne veut ni des hommes qui ne sont capables de rien, ni des hommes qui sont capables de tout*.
Ces formules furent bientôt dans toutes les bouches. Le maréchal Bugeaud en était ravi. Il saluait un homme dans leur auteur.
Berryer, qui n'avait pas entendu M. de Falloux, s'empressa de lui écrire :
Mon ami, je suis arrivé à Paris hier soir. Vous savez assurément combien mon amitié est satisfjBiite de ces deux séances et dans quelle pensée j'en éprouve un bien vif contentement. Recevez mes cordiales félicitations*...
Berryer avait été réélu représentant des Bouches- du- Rhône. Avec lui furent nommés MM. Raybaud, Sauvaire- Barthélemy, le général Changarnier, de Laboulie, Poujoulat, Mérentié, Fournier et Pascal. Il retrouvait à l'Assemblée la plupart de ses amis et de ses alliés de la
1 Séance du 24 mai 1849.
2 2(> mai 1849.
l'assemblée législative. 5
Constituante, M. de Larcy, M. de Grandville, M. de Kerdrel, M. de laGuibourgère, M. de Dampierre, M. de Sèze, M. de Tréveneuc, M. Mole, M. Thiers, M. de Montalembort, M. Odilon Barrot. L'Eure avait envoyé le duc de Broglie. M. de Vogué, vaincu aux élections générales, allait bientôt revenir dans une élection partielle. Parmi les royalistes nouvellement élus, on remarquait M. Benoist d'Azy, M. de Saint-Priest , M. de Tinguy, M. de Montigny, M. de Rességuier, M. de Staplande, M. Laurenceau, neveu d'Hyde de Neuville, un ancien président des Chambres de la Restauration, M. Ravez, un ancien ministre de Charles X, M. de Vatimesnil.
L'Assemblée législative constitua d'abord son bureau. M. Dupin fut nommé président.
Le ministère avait donné sa démission après le scrutin. Trois noms furent changés. M. Dufaure remplaça au ministère de l'Intérieur M. Léon Faucher \ dont un vote de la précédente Assemblée avait provoqué la retraite; M. de Tocqueville prit le portefeuille des affaires étrangères, à la place de M. Drouyn de Lhuys^, et M. Lanjuinais -"^ celui du commerce à la place de M. Buffet.
M. Dufaure n'avait accepté le pouvoir qu'à la condition que le commandement de la garde nationale serait retiré au général Changarnier qui l'avait jusque-là cumulé avec celui de l'armée de Paris.
i Faucher (Léon) i803-i8o», député en i8W, représentant du peuple en IStô et 1849, deux fois ministre de l'intérieur (1849 et 1851).
3 Drouyn de Lhuys (Edouard), 1805-1880, député sous le gouvernement de Juillet, représentant du peuple en 1848 et 1849, sénateur après le coup d'État, trois fois ministre des affaires étrangères (1848-1849^ 1853-1855 et 1862-1866).
3 Lanjuinais (Victor), 1802-1869, représentant du peuple en 1848 et 1849, député sous le second Empire (1863).
La réunion du Conseil d'État , qu'on appela aussi réunion du quai d'Orsay, parce qu'elle se tenait sur le quai d'Orsay, dans une des salles du Conseil d'État, succéda directement à la conférence de la rue de Poitiers.
Elle se forma la veille de l'ouverture de l'Assemblée législative. Les membres de la majorité qui la composaient, marchaient sous la direction des chefs du parti monarchique. Mais, pour qu'aucun d'eux ne parût personniflerla réunion, on décida la constitution d'un bureau de douze membres renouvelables chaque année par tiers et qui présideraient à tour de rôle.
La première élection appela au bureau MM. Beaumont (de la Somme), Berryer, deBroglie, le maréchal Bugeaud, Prosper de Chasseloup-Laubat , Jules de Lasteyrie , Mole > de Montalembert , Piscatory, Ravez, Thiers et de Vatimesnil.
La réunion avait des séances presque tous les soirs. Beaucoup, parmi les assistants, étaient des nouveaux venus , n'ayant pas encore l'habitude de la vie parlementaire.
Les susceptibilités étaient promptes à s'éveiller. Les chefs de la majorité avaient fort à faire pour les calmer. Dès les premiers jours, les modifications ministérielles avaient jeté la défiance. Elles marquaient un pas vers le centre-gauche. Pourquoi s'engager de ce côté, quand le suffrage universel venait de renforcer la droite? Pourquoi surtout ce démembrement des pouvoirs du général Changarnier, quand on avait éprouvé contre les factions l'efficacité de son double commandement? Le maréchal Bugeaud (qu'une attaque çle choléra allait ravir à la cause du bien public ^) et M. Thiers avaient arrêté les
1 10 juin 1849.
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motions près d'éclater; Tinsurrection du 13 juin acheva de les refouler en rapprochant de force le gouvernement et r Assemblée.
Le nom de l'Italie fut le drapeau de l'émeute du 43 juin, comme le nom de la Pologne l'avait été, en 4848, de l'insurrection du 15 mai.
Depuis le meurtre de Rossi , le Pape était à Gaëte et Rome livrée à Mazzini ; le roi de Sardaigne , Charles- Albert, avait abdiqué, après la défaite de Novare, pour se réfugier dans un couvent du Portugal. L'Autriche se préparait à remettre l'ordre dans les États pontificaux, lorsque fut résolue , pour prévenir son action, l'intervention française.
La Constituante avait elle-même, au mois de mars, décidé l'envoi en Italie des troupes déjà réunies par le général Cavaignac.
Espérons, écrivait alors Berryer, qu'à la vue de notre pavillon, Rome s'affranchira du joug des démagogues, et que le prompt retour du Saint-Père préservera les États de l'Église de la venue des Autrichiens ^
Le fils d'un des héros de l'Empire, le général Oudinot ^ , commandait le corps expéditionnaire. Trompé d'abord par des informations inexactes qui avaient fait échouer une première, tentative, il venait d'attaquer Rome. Le 3 juin, il occupa plusieurs positions importantes autour de la ville. A cette nouvelle , l'extrôme-gauche s'indigne; dans une interpellation véhémente, M. Ledru- Rollin réclame la mise en accusation du Président et
1 28 mars 1849. A M. ***. Lettre vendue en 1800, dans une collection d'autographes, à riiôtel Drouot, et reproduite par le Journal des Débats (mars 1890).
2 Oudinot (Charles-Nicolas-Victor), duc de Reggio, 1791-1863, député en 1842, commandant en chef de l'armée des Âlpes, puis de l'expédition de Rome , reiH'ésentant du peuple à l'Assemblée législative.
des ministres. M. Odilon Barrot lui répond et T Assemblée donne raison au gouvernement.
« La Constitution a été violée. Nous la défendrons par tous les moyens, même par les armes... » avait dit M. Ledru-Rollin. Le surlendemain, 13 juin, il lui faut exécuter la menace , bien qu'il ait essayé la veille de la désavouer à la tribune. Conduit par les factions, plus que les conduisant, il se dirige vers le Conservatoire des Arts et Métiers, devenu le rendez- vous de l'émeute. Les dispositions du général Changarnier étaient prises. En quelques heures, elles eurent dissipé Téchauffourée.
Trente-cinq représentants, dont huit incarcérés, sont mis en accusation, l'état de siège rétabli, les clubs interdits , plusieurs légions de la Garde nationale dissoutes , une loi répressive votée contre la presse et le général Changarnier réintégré dans son double commandement. Le 8 juillet, des élections complémentaires consomment le triomphe des conservateurs. Leurs candidats à Paris sont tous élus.
Le général Oudinot était entré le 3 juillet à Rome aux cris de « Vivent les Français » , et l'Assemblée , après un débat mémorable, avait approuvé la politique suivie en Italie par le Cabinet. Elle pouvait se séparer sans inquiétude.
La session fut ajournée du 11 août au 1®'' octobre.
Il y avait à peine deux mois que l'Assemblée législative était réunie. Ses membres commençaient seulement à se connaître ; Berryer agissait sur eux par ses conversations et ses conseils ; il avait pris place dans la commission du budget et allait y dominer. Peu porté à se mettre en avant, il ne montait à la tribune que de-
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vant une nécessité claire , visant aux résultats généraux bien plus qu'aux succès personnels. Son grand souci était de gagner à la droite la confiance du pays et de la maintenir en bon accord avec les diverses nuances de la majorité.
Cependant sa réserve, au loin, était mal interprétée. On le disait découragé, affaibli, hésitant; quelques-uns s'étonnaient qu'il n'eût pas encore, sinon ramené le Roi, du moins arboré le drapeau de la monarchie.
De là des questions , des critiques , des plaintes, auxquelles il lui fallait répondre.
Vous me dites deux mots de politique , écrivait-il à l'un de ses correspondants * , et vraiment je m'étonne qu'il me vienne de vous de telles questions, et une sorte de plainte de Tabsence de toute direction. Vous qui avez toujours si sainement jugé toutes les questions politiques et si bien compris la conduite qu'il y avait à tenir, ne voyez-vous pas qu'à l'exception de quelques hommes qui veulent obstinément se mettre en évidence et proclamer qu'ils suivent une marche particulière , apparemment dans la crainte d'être confondus avec la foule, ne voyez-vous pas, dis-je, que la conduite des légitimistes est la même partout, qu'elle est sage, mesurée, et fixe sérieusement l'attention des autres partis, sans irriter les amourspropres et sans réveiller les rancunes et les préventions?
Berryer définissait la politique qu'à ses yeux devait suivre le parti.
En face de l'expérimentation du principe et du système républicains, les royalistes ne refusent point à cette pauvre société française leur concours, leurs votes, leur aide pour résister à l'anarchie. Mais en soutenant les efforts honnêtes d'un gouvernement dans la durée et dans la stabilité duquel
1 A M. Viclor de Carrière, 5 septembre 1840. — Copie autographe dans les papiers de Berryer.
îls n'ont point de foi , ils ne veulent ni ne doivent s'engager trop avant et subir une solidarité qui serait funeste le jour où le statu quo actuel sera renversé. Les royalistes ne se montrent ni impatients du pouvoir, ni triomphants de l'impuissance de ceux qui croient qu'il est possible de l'exercer en France en vertu d'un faux principe. Ils s'abstiennent de tout ce qui pourrait donner le droit de dire qu'ils sont avides de gouverner, de dominer cette société. Ils remplissent silencieusement le devoir de bons citovens, travaillent à éteindre les haines anciennes, à dissiper les préventions , à faciliter les rapprochements, à montrer un bon vouloir pour seconder et appuyer toutes les intentions honnêtes.
Berryer avait l'assurance que de Tautre côté du Rhin , à Ems où résidait en ce moment le comte de Ghambord, cette conduite du parti était approuvée :
Le temps combat pour nous, continuait-il, et ce serait être aveugle que de ne pas voir les conquêtes qu'il fait. Ne compromettons pas son œuvre en voulant la hâter.
Le Midi surtout était impatient. Les Marseillais ne comprenaient rien au silence de leur orateur. Ils commençaient à s'en inquiéter. Ne se laissait-il pas conduire et abuser par les orléanistes? Les rédacteurs de la Gazette du Midi s'attachaient à le défendre ; mais ils ne pouvaient lui cacher, ni les attaques dont il était l'objet, ni leurs propres appréhensions.
Berryer fit attendre sa réponse. Interpellé de nouveau, il s'expliqua en homme qui, ayant mûrement réfléchi son plan, ne le change pas au gré des électeurs.
Je ne suis ni las , ni découragé , ni irrité , ni modifié ; bien moins encore disposé à me laisser entraîner et conduire paf la politique d'hommes que j'ai combattus, écrivait-il au rédacteur en chef de la Gazette du Midi, M. AbeP. Je suis la
1 30 juillet 1849. Copie dans les Papiers de Berryer,
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marche et je m'impose les devoirs que les circonstances présentes et l'intérêt de l'avenir dictent à mon intelligence. J'agis avec liberté et volonté. Je crois avoir droit à assez d'égards pour conserver et l'estime et la confiance de ceux qui ne pénétreraient pas les raisons de l'attitude que je garde; que si ce sont ces raisons mêmes que l'on blâme , si c'est une autre politique que l'on veut, il faut le bien dire. La majorité électorale doit avoir un représentant fidèle de ses intentions et de ses convictions, et l'homme qui, avec une ferme volonté, une persévérance invincible , est décidé à poursuivre une direction qui ne serait pas approuvée par elle, ne peut pas être ce représentant.
S'ils avaient pu pénétrer le secret de ses correspondances , le suivre dans ses entretiens , dans ses notes quotidiennes, ceux qui accusaient Berryer se seraient convaincus qu'il ne perdait aucune occasion de servir sa cause et de lui gagner des adhérents. •
Son collègue et ami, M. Benoistd'Azy,.lui avait soumis une étude sur les travaux publics, émanée d'un homme qui devait marquer dans les grandes entreprises, M. Paulin Talabot^ Berryer lut cette étude avec attention; il en félicita l'auteur et, traitant avec lui des questions soulevées , il prit soin de faire valoir les conditions politiques et sociales dont leur solution dépendait.
Je ne dirai pas , comme mon ami M. Benoist , écrîvait-il à M. Talabot, que vous attachez trop d'importance à l'esprit d'entreprise; car j'attends beaucoup de l'action libre et hardie des intérêts privés; je crois qu'il est d'un bon gouvernement de l'encourager puissamment et de se borner à surveiller ses écarts pour prévenir les désordres qu'entraînent les illusions de la production et de la concurrence. Comme à vous, la
1 Talabot (Paulin-François), 1799-1885, directeur-général des chemins de fer de Paris-Lyon- Méditerranée, membre du Corps Législatif de 1863 à 18-0.
question des travaux publics me paraît donc être toute politique; par eux, le gouvernement peut rendre au pays la confiance et le courage que les événements lui ont fait perdre. C'est à la succession des révolutions que nous avons subies depuis soixante ans, qu'il faut attribuer et les efforts exagérés de nos gouvernants pour tout accomplir par euxmêmes , et cette lâcheté d'esprit qui porte les particuliers à tout attendre de TÉtat et à tout lui demander, et enfin l'infériorité où, par une inévitable conséquence, nous nous trouvons aujourd'hui en face de l'Angleterre; infériorité que les conditions naturelles ou gouvernementales des deux peuples n'avaient pas produites à notre préjudice, il y a quatre-vingts ans.
En regard de l'Angleterre et des progrès accomplis par elle depuis un siècle , Berryer montrait alors la situation qu'aurait eue la France sous un gouvernement stable :
Supposons la France exempte de ses soixante années de révolutions, corrigeant progressivement les abus de sa vieille administration, prenant aux questions de législation et de gouvernement la part qui appartient nécessairement à toute nation éclairée, et telle que la voulait donner le sage Louis XVI ; demandons-nous alors ce que serait devenu au dedans et au dehors notre pays avec la puissance croissante de sa marine, son ascendant légitime aux États-Unis, ses possessions dans l'Inde, sa splendide colonie de Saint-Domingue, ses liens naturels et historiques avec tous les peuples qui ceignent la Méditerranée; croirons-nous que l'Angleterre aurait aujourd'hui le pas devant, comme nous gémissons de le lui voir?
Il arrivait ainsi à poser les conditions nécessaires au développement des intérêts publics :
La stabilité du pouvoir, sa propre confiance dans la perpétuité du principe qui le constitue, la liberté des citoyens
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développée et garantie par le respect des droits de tous et de tous les droits, telles sont les conditions sans lesquelles il ne peut y avoir au sein d'une société humaine ni chez les particuliers cet esprit d'entreprise intelligent et fécond que vous voyez avec douleur presque éteint en France, ni dans le gouvernement ce grand esprit politique qui encourage , éclaire et protège le génie et les intérêts d'un peuple.
11 était plein de foi dans l'avenir de la France , mais parce qu'il ne désespérait pas de la voir rétablie dans les conditions de gouvernement, auxquelles cet avenir était attaché :
Nos expériences sont rapides, nos fautes ont été multipliées, nos malheurs immenses; les ressources que la Providence prodigue à ce pays de France, sont plus variées et plus grandes encore; j'ai foi dans son avenir; je me suis convaincu qu'après tant et de si dures leçons, notre patrie, par l'accord des esprits honnêtes et sérieux, doit entrer dans les voies d'une puissance et d'une prospérité nouvelles. N'en doutez pas, Monsieur; vous touchez un des ressorts les plus puissants de l'organisation départementale; mais, croyez, ainsi que vous le disait M. Bcnoist , que toutes ces forces matérielles seront vaines et stériles , si elles ne reçoivent la vie des grandes forces morales que nous réclamons ^
Ce n'était pas assez de gagner des adhérents; il fallait contenir les amis , les mettre en garde contre d'imprudentes démarches, étouffer en eux des impatiences et des soupçons dont Téclat eût empêché , à la joie des adversaires, raccord si désiré du parti monarchique.
Prenez garde, écrivait Berryer, le 19 octobre, à M. de Surian, de ne pas hâter une crise qui, ces jours-ci était imminente à Paris et bien évidemment trop prématurée. Les
1 2^» août 1849. Copie dans les Papiers de Berryer.
dernières séances du Conseil d'État * , où le langage des conservateurs a été unanime à propos de la proposition Napoléon, pour ne parler que de la maison de Bourbon et de son principe , sans distinction d'aînés et de cadets , ont porté une très vive émotion à TÉlysée. Aussitôt les caresses de la Montagne y sont arrivées, et il allait se former une majorité momentanée, composée des Élyséens , du parti républicain modéré et et de toutes les nuances de la Montagne. Si ce n'est là une majorité, ce pourrait en être une, grâce à l'accroissement de force que les esprits timides apportent toujours aux partis menaçants et violents.
Il insistait sur la nécessité de ne pas favoriser « ce rapprochement de l'Elysée et de la Montagne par des démonstrations précipitées ».
Quelle était donc cette « proposition Napoléon » dont parlait Berryer? Que s'était-il passé à la réunion du Conseil d'État?
Il nous faut, pour l'expliquer, revenir aux séances de l'Assemblée.
Le session s'était rouverte le 1®"" octobre 1849. Le lendemain, un cousin du Président, qui avait pris place à la Montagne, M. Napoléon Bonaparte^, fils de Jérôme (que nous appellerons désormais, avec l'histoire, le prince Napoléon) déposait une proposition tendant à rappeler en France les deux branches de la Maison de Bourbon, en même temps que les insurgés de juin, déportés sans jugement.
Le 5 octobre, la commission d'initiative conclut au
1 II s'agit ici de la réunion dite du Conseil d'État (ou du quai d'Orsay)-.
2 Napoléon Bonaparte (Joseph-Cliarles-Paul) , 1822-1891 , représentant du peuple eu 1848 et 1849, prince , sénateur, général de division, ministre de l'Algérie et des colonies , sous le second Empire ; député en 187C et 1877, banni en vertu des lois d'exil en 1886.
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rejet de la proposition , en protestant contre l'assimilation qu'avait faite l'auteur entre les princes bannis et les insmçés. Le jour du débat fut fixé au 24 octobre. La réunion du Conseil d'État délibéra sur la manière dont il serait engagé.
La motion avait, comme par enchantement, effacé toutes les nuances parmi les membres de la majorité.
Le langage des orateurs de la réunion semblait une préface de la fusion. Unanimes pour repousser la proposition parce qu'ils ne voulaient ni fournir prétexte à des agitations coupables, ni jeter prématurément le nom des princes dans des luttes publiques où pouvait sombrer la conciliation finale , ils ne l'étaient pas moins pour confondre dans leurs discours les destinées des deux branches de la Maison de France. « Gardons-nous de compromettre cette grande ressource de l'avenir ! » s'écriait M. Thiers.
C'était là cet accord qui avait ému à la fois les républicains et l'Elysée, et provoqué entre eux des essais de négociation.
La discussion vint au jour fixé. Elle porta d'abord sur une proposition antérieure , qu'un représentant conservateur, M. Creton\ orléaniste ardent, avait déposée en faveur du rappel des princes et que , malgré toutes les instances , il refusa de retirer.
M. Greton la développa lui-même. Berryèr lui répondit.
On ne vit pas sans une sorte d'anxiété le chef du parti royaliste monter à la tribune pour combattre l'abrogation des lois qui exilaient la famille royale.
Berryer avait toujours été l'adversaire des lois de bannissement. Il le rappela en commençant. Pourquoi
* Cretou (Nicolas-Joseph), 1797-1864, député de 1846 à 1848, représenanl du peuple en 1848 et 1849.
donc venait-il en combattre aujourd'hui l'abrogation?' C'est qu'à ses yeux, il était aussi vain, dans les circonstances présentes, de retirer ces lois qu'il avait pu l'être autrefois de les voter.
Eût-on levé leur exil, les princes, disait-il, ne pourraient rentrer.
Ce qui les excluait du territoire , ce n'était pas les lois de bannissement , c'était le principe du gouvernement. Deux principes contradictoires , dans toutes les sociétés humaines, réglaient l'ordre de souveraineté, le principe héréditaire et le principe électif :
Quand l'ordre d'un État est posé sur le principe électif, il exclut le principe contraire; ce n'est plus alors la loi de proscription , [la loi de colère , c'est le principe sur lequel le gouvernement est établi qui interdit le territoire.
L'orateur niait qu'aucun prince eut la pensée de profiter de la loi , si elle était votée ; négation démentie , il faut le dire , par les interrupteurs qui rappelaient les lettres du prince de Joinville et du duc d'Aumale réclamant la fin de leur exil. Il soutenait que la dignité dont ils étaient investis par leur naissance leur créait une situation à part.
Les révolutions peuvent bien déshériter de l'avenir; mais elles n'ont pas la puissance d'anéantir le passé. Eh bien! Messieurs, sur toute la terre étrangère, dans cette Europe civilisée, où, nous pouvons bien le dire, presque tous les trônes se sont trouvés honorés d'avoir été vivifiés par le sang de la maison de France , dans toute cette Europe , que sontils, ces princes? Ils sont les fils de la plus antique, de la plus illustre des familles qui aient régné sur la terre; ils sont les fils de ceux qui ont eu l'honneur de régner au-dessus de cette grande nation française et d'y régner pendant tant de siècles... Que prétend-on par la proposition, quelle intention