‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits)Chapitre 8 sur 41 · L ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE · texte numérisé non relu

L ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE

secrète a-t-on?... Prétend-on les convier ou les forcer à jeter dans Toubli ce glorieux passé?... Bons citoyens, c'est en cette qualité que je vous interpelle, qui que vous soyez, qui voyez l'état présent de nos affaires en France , qui connaissez les colères et les rancunes des partis... Je vous en fais juges... Quels germes de dissentiments, de soupçons, d'excitations, si l'un de ces princes, un seul acceptait la loi, s'il rentrait en France, et venait dire : « Je suis simple citoyen, électeur, représentant, candidat à la présidence. » C'est le désordre que vous vomissez sur le pays.

C'était là le fond de la pensée de Berryer, et, pour lui, comme pour la réunion du Conseil d'État, la vraie question. Dans le retour des princes, avant la réconciliation de la Maison royale, dans les espérances, dans les projets, dans les ambitions, que susciterait leur présence, Berryer voyait l'obstacle à l'union nécessaire, le prétexte à des expédients qui ne feraient qu'empêcher le rétablissement du principe.

Je dis à tous les hommes qui , venus de partis divers , ont arboré le drapeau de l'ordre pour sauver la France , je leur dis : « Vous avez fait un acte généreux, et, quant à moi, la gloire et la satisfaction de ma vie , c'est depuis dix-huit mois, de ra'ètre obstinément attaché à vous, d'avoir tout tenté pour maintenir l'union avec vous. Eh bien ! les propositions qu'on vous apporte ne peuvent être qu'une occasion de soulever des dissidences, de réveiller des dissentiments. Je demande que vous les repoussiez unanimement et irrévocablement. »

La droite salua ce langage par une « explosion de bravos et d'applaudissements ». Les propositions étaient déjà rejetées dans la pensée de l'Assemblée , lorsqu'un discours du prince Napoléon , prononcé pour les soutenir, acheva leur déroute.

S'adressant à Berryer, le prince Napoléon lui reprocha

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d'ôlre venu « pousser un cri de guerre » et « déployer à la tribune le drapeau de Tabsolutisme ». Les deux accusations se valaient l'une l'autre, dirigées contre un homme qui avait en tout temps défendu la liberté et depuis 1848 fait de l'union son idée fixe. Berryer répliqua avec une brièveté sévère à l'orateur :

Ma vie entière proteste haut, dit-il, contre cette accusation d'avoir voulu jeter un cri de guerre au milieu de mon pays... L'honorable orateur et les membres de sa famille savent bien qu'à remonter par la pensée jusqu'à trente-cinq ans, j'ai constamment lutté contre les proscriptions, et fait des efforts de bon citoyen pour faire cesser les divisions au sein de ma patrie. [Très bien, très bien!) Il le sait, lui et les siens, plus que tout autre, et jusque sous le dernier gouvernement, quand j'avais bien peu de crédit et d'influence, il sait comment je m'efforçai de faire satisfaire aux sollicitations de ses proches...

A cette époque, en effet, le père du préopinant, le prince Jérôme , avait rappelé à Berryer les souvenirs de leur ancienne camaraderie de Juilly ^ pour invoquer son appui en faveur des demandes qu'il adressait à la Monarchie de 1830.

Non, reprenait Berryer, je n'ai pas prononcé un cri de guerre. J'ai dit à mon pays, à tous les hommes de raison et de vérité , ce qui ressort de la puissance des choses , de la puissance des siècles , de la situation respective et des fils de la monarchie et d'une république constituée au sein de la patrie. J'ai énoncé un fait qui est plus puissant que la loi... Mais s'il manquait un argument contre la prise en considération de cette prétendue conciliation, bien plus guerrière au fond que n'ont pu l'être mes paroles , il me suffirait des termes dans lesquels on vient de la défendre...

1 Nous avons publié la lettre du prince Jérôme dans la Jeumsse de Berryer y p. 39.

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En combattant la rentrée des princes, Berryer, on ne pouvait se le dissimuler, avait posé leur droit. Il n'avait écarté les personnes que pour affirmer le principe.

Aussi, un député de la gauche, M. Pascal Duprat^ vint-il déclarer qu'éclairé par le discours de l'orateur, il voterait l'abrogation des lois d'exil. Le gouvernement, par l'organe de M. Dufaure, s'était prononcé pour le rejet momentané de la proposition ; il la trouvait « bonne en elle-même, mais prématurée ».

La prise en considération fut repoussée par 487 voix contre 115. On remarqua l'abstention de M. Thiers. Il fit connaître à la réunion du Conseil d'État que, s'il n'avait point pris part au scrutin , c'était pour des raisons personnelles qui ne l'empêchaient pas de s'associer pleinement à la décision de l'Assemblée.

Ces débats ne laissèrent pas de jeter quelque aigreur entre les deux pouvoirs. Dans le langage tenu par les interprètes de la majorité , l'Elysée voyait une atteinte à ses espérances, M. Dufaure au crédit de la forme républicaine.

D'un autre côté, les représentants conservateurs se plaignaient de l'indécision du Cabinet et de sa faiblesse envers les fonctionnaires. Les chefs de la majorité, après avoir contenu ces impatiences, semblaient y céder. Un membre de la réunion du Conseil d'État, M. Vesin^, les ayant adjurés de prendre le gouvernement, M. Mole répondit solennellement : « Je suis prêt à accep-

1 Duprat (Pierre-Pascal) 1815 ■+■ 1885, représentant du peuple en 18*8, 1849 , et 1871 , député de 1876 à 1881.

2 Vesin (Marie-François-Émilc), 1803-1867, représentant du peuple en 1848 et 1848.

ter le pouvoir dans des conditions qui rendraient mon concours honorable et utile. Simple soldat ou au premier rang, mon dévouement sera le môme. »

L'extrême gauche se chargea encore une fois de mettre la paix entre les ministres et la majorité. M. Francisque Bouvet ^ interpella le Cabinet sur la prolongation de l'état de siège; il s'attira de M. Dufaure une réplique si écrasante que l'Assemblée acclama ses paroles et ne songea plus à un changement.

Le danger menaçait les ministres du côté où ils ne le voyaient pas. Éloigné de l'Assemblée par l'état de sa santé, M. de Falloux avait depuis quelques jours remis sa démission au Président de la République. Louis-Napoléon profita de la vacance pour renvoyer tout son ministère.

Le 31 octobre 1849, un message de l'Elysée annonça à l'Assemblée qu'un nouveau Cabinet était ainsi formé : MM. le général d'Hautpoul - à la guerre, Ferdinand Barrot à l'intérieur, Rouher ^ à la justice, de Parieu ^ à l'instruction publique, Fould^ aux finances, Romain-Desfossés *

1 Bouvel (François- Joseph -Francisque) 1799-4871, représentant du peuple en 1848 et 1849.

2 D'Hautpoul (Alphonse-Henri , général comte), 1789-18(k», représentant (lu peuple en 1849, sénateur et grand référendaire du Sénat, après

3 Rouher (Eugène), 1814-1884, représentant du peuple en 1848, en 1849 et 1872. successivement garde des sceaux, ministre du Commerce, des Travaux publics, et ministre d'État, sénateur et président du Sénat sous le second Empire, déi)uté en 1876 et 1877.

4 Esquirou de Parieu (Marie- Louis -Pierre-Julien), 1815 + 1893, représentant du peuple en 1848 et 1849, ministre de l'Instruction publique et des Cultes, président du conseil d'État sous le second Empire; sénateur de 1876 à 1885.

5 Fould (Achille), 1800-1867, député en 1842, représentant du peuple en

1848, sénateur sous le second Empire, successivement ministre des Finances et ministre d'État.

« Romain-Desfossés (Joseph), 1798 -f- 1864, représentant du peuple en

1849, sénateur et amiral sous le second Empire.

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à la marine, Bineau^ aux travaux publics, Dumas- au commerce et à Tagriculture. Sur le refus de M. de Rayneval, le général de la Hilte ^ prit le portefeuille des affaires étrangères.

Les termes du message ajoutaient à la gravité de la résolution :

La France inquiète , parce qu'elle ne voit pas de direction, cherche la main, la volonté de l'élu du 10 décembre, écrivait Louis-Napoléon. Or cette volonté ne peut être sentie que s'il y a communauté de vues, de convictions, entre le président et ses ministres, et si l'Assemblée elle-même s'associe à la pensée nationale dont l'élection du pouvoir exécutif a été l'expression. Tout un système a triomphé au 10 décembre; car le nom de Napoléon est à lui seul un programme.

Le message ne portait la signature d'aucun ministre , mais seulement celle du Président; l'action personnelle se déclarait.

Elle s'était déjà essayée, pendant la prorogation de l'Assemblée, par la lettre à Edgard Ney. Cette lettre que Louis-Napoléon, sans consulter personne, avait écrite à Tun de ses aides-de-camp , le colonel Ney ^ , alors en mission à Rome, constituait une véritable sommation à regard du Saint-Siège, en subordonnant le rétablissement du pouvoir temporel aux conditions suivantes : « Amnistie générale , sécularisation de Tadministration ,

1 Bineau (Jean-Martial), 1805-18oo, député en 1841, représentant du peuple en 1848 et 1849, ministre des Finances et sénateur en 18oâ.

2 Dumas (Jean-Baptiste), 1800-1884, représentant du peuple en 1849, sénateur sous le second Empire, membre de l'Académie des sciences et de rAcadémie fi'ançaise.

3 De la Hitte (Jean-Ernest Ducos, général vicomte), 1789-1878, représentant du peuple en 1850, sénateur sous le second Empire.

* Ney (Edgard) 1812 -f- 1882, depuis général de division et aide-decamp de Napoléon lll, prince de la Moskowa à la mort de son frère.

code Napoléon et gouvernement libéral ». Datée du 18 août, elle avait paru, contre Tavis du Cabinet, dans le Moniteur du 7 septembre. La publication émut l'opinion et faillit amener une crise , au retour de l'Assemblée, lors de la discussion des crédits proposés pour couvrir les dépenses de l'expédition de Rome.

Le rapport de M.Thiers, qui défendit magnifiquement la cause du pouvoir temporel sans dire un mot de la lettre, comme s'il la tenait pour non avenue , l'admirable discours de M. de Montalembert , les explications du Cabinet, le vote final des crédits, avaient apaisé les mécontentements et assoupi les inquiétudes.

Le message du 31 octobre vint les ranimer. « C'est un coup d'État ». Le mot fut aussitôt prononcé. La Bourse baissa. Pour qui savait prévoir, le langage du Président, l'appel au nom de Napoléon, et jusqu'à ce choix déjeunes ministres, M. Rouher et M. de Parieu , que leur talent n'avait pas encore désignés comme des chefs, appât jeté à d'autres ambitions, tout annonçait l'arrière-pensée de l'Empire dans l'initiative de Louis-Napoléon.

L'acte étant consommé, son auteur s'empressa d'en amortir l'efTet. Les ministres se firent modestes. Leur programme fut des plus conciliants. Une note insérée au Moniteur du 9 novembre rappela le serment du Président en s'élevant contre l'accusation de Coup d'Etat « calomnie odieuse, insulte à la loyauté de celui qui ne viola jamais sa parole ».

Les esprits étaient excités dans la réunion du Conseil d'État. On voulait interpeller les ministres. M. Mole s'y opposa; il trouvait dans le programme du Cabinet « l'amende honorable » du message et demandait qu'on attendit au moins quelques actes hostiles de la nouvelle administration. Pour la première fois peut-être, depuis la révolution de février, Berryer fut en désaccord avec lui. Moins sévère pour les ministres tombés que ne

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