INTRODUCTION
NOTICE SUR . l'esclavage.
L'esclavage a été la condition d'nne grande partie de la race humaine. Il a pris diverses formes, il a reçu divers noms^ mais dans la plupart des contrées du globe, un certain nombre d'hommes ont été soumis à leurs semblables, k ce point qu'ils ont cessé d'avoir une existence propre et individuelle, et qu'ils n'ont été que des instrumens de travail, comme les animaux d'une ferme, comme l'outil dans les mains de l'ouvrier ; ils ont été une chose.
L'esclavage n'a point été la conséquence de telle ou telle forme de gouvernement ; on le retrouve sous le despotisme le plus absolu et dans les démocraties les plus avancées, et ce n'est pas dans ces dernières qu'il a été le moins rude. Les serviteurs du roi de Perse n'avaient point k envier le sort des Ilotes, des esclaves qui servaient les orgueilleux citoyens de Sparte, ou les turbulens démocrates d'Athènes.
On a soutenu long-temps que le christianisme avait fait disparaître l'esclavage des contrées qui avaient accepté la
loi du Sauveur. C'est une erreur ; le christianisme en rappelant les hommes à leur origine commune, en leur imposant les mêmes devoirs, en les associant aux mêmes espérances, le christianisme a condamné Tesclavage, mais les chrétiens, ou ceux qui se sont dit tels. Font conservé. Ils ont conservé souvent le nom et toujours le fait. Laïques, ecclésiastiques, agriculteurs, citadins, industriels, tous ont eu leurs esclaves, et Téglise a légitimé ce que le christianisme condamnait. Etrange aberration ! on prétendait appeler les esclaves a la connaissance et a la profession de l'Evangile, et on leur déniait l'application la plus sérieuse de cet Evangile : la liberté humaine, la libre disposition de leur être, l'égalité devant Dieu ; on anéantissait leur libre arbitre, on les livrait a l'entière disposition d'un maître qui pouvait leur ordonner toute chose, lout, jusqu'à des profanations.
Nous n'avons pas l'intention de dérouler les longs tableaux des misères qu'ont enduré les esclaves et les serfs, ni de reproduire les considérations contre l'esclavage, présentées par des hommes éminents, avec tant de force, de courage, de haute moralité et de christianisme. La cause a été entendue ; elle est jugée et l'arrêt est sans appel. Tout n'est pas encore accompli, il est vrai ; de lâches intérêts palliés par d'odieux sophismes continuent à arrêter dans certaines contrées le mouvement de réparation et d'affranchissement. Mais ces obstacles , ces écueils semés sur la route de la vérité, n'empêchent pas le navire d'entrer dans le port de la délivrance. Son pilote c'est Dieu lui-même ; que peuvent contre lui les tempêtes soulevées par les passions humaines ?
Nous nous bornons à constater des faits. Ainsi l'esclavage existait comme état légal et reconnu dans toutes les parties de l'ancien monde, lorsque Christophe Colomb découvrit un monde nouveau qu'habitaient des peuplades, ignorantes pour la plupart de ce que signifiait le mot de travail. Leurs besoins restreints et facilement satisfaits ; la
riche nature au milieu de laquelle vivaient ces hommes, rendaient la faligue du travail trop disproportionnée avec les résultats qu'ils pouvaient obtenir.
Les Espagnols s'abattirent sur ce monde nouveau comme des oiseaux de proie sur leur victime. Leurs premiers regards avaient rencontré de l'or, les indigènes se paraient avec insouciance des grains de ce métal que les torrens déposaient k leurs pieds.
L'avidité espagnole ne se contenta pas de ces recherches faciles ; elle voulut arracher du sein de la terre les trésors dont de rares échantillons paraissaient à la surface, et la race conquise fut condamnée k ces travaux que la brutalité des conquérans rendit plus odieux et plus cruels. En vain Colomb répétait qu'il fallait savoir attendre pour recueillir tous les fruits que promettait cette nouvelle terre. On ne les laissa pas mûrir; on coupa l'arbre pour les saisir. La reine Isabelle, touchée du sort des Indiens, voulait les proclamer libres, mais la politique s'opposa k ce que commandait la religion, et la reine, au lieu de consacrer un droit, se borna k recommander la modération. On assigna à chaque Espagnol un certain nombre d'Indiens , on leur fit souffrir d'affreux tourmens, soit en exploitant les mines, soit en cultivant la canne k sucre, qui dès l'année 1513 avait été transportée aux Antilles de l'Espagne et des Canaries. Les Indiens succombaient sous ces travaux , on leur refusait même la nourriture indispensable ; s'enfuyaient-ils, on les pourchassait avec des chiens dressés k cette chasse impie. Ils venaient expirer sur le seuil de leurs demeures en criant; fat faim. Beaucoup se donnaient la mort pour éviter ce sort affreux ; les mères étouffaient leurs enfans. Nous ne redirons pas ces horreurs ! jamais plus épouvantables crimes ne furent commis ; et en lisant ces sanglantes annales, on est tenté de faire réparation aux Nérons et aux Domitiens.
Les Indiens poussés au désespoir, coururent aux armes; ils furent vaincus ou plutôt exterminés; tous les moyens de
destruction furent employés. On vit des bûchers où Ton mettait treize patiens ensemble en Thonneur du Christ et de ses apôtres; jamais le sacrilège n'étala de plus hideuses profanations, a Ces choses et beaucoup d'autres, qui font frémir l'humanité, je les ai vues de mes propres yeux, s'écria Lascasas, et j'ose à peine les rapporter, désirant ne pas les croire moi-même et me figurer que ce fut un songe...» La race indienne marchait à grands pas vers sa disparution totale. Alors l'avarice s'effraya et la charité s'indigna ; un peuple inofl'ensif et doux était immolé, et ces belles contrées devenant désertes n'offriraient plus de ressources pour satisfaire l'avidité de leurs oppresseurs. On résolut d'un commun accord de procurer quelque répit aux malheureux indigènes en transportant sur ces rivages désolés une race plus vigoureuse, issue de climats brûlants et dont la constitution physique pourrait supporter le soleil des Antilles. On s'adressa à l'Afrique, on tenta par l'appât du gain les chefs de ces peuplades nègres toujours en guerre les unes contre les autres; on acheta les prisonniers qu'ils se faisaient réciproquement et on les transporta comme esclaves sur tous les rivages de l'Amérique pour y remplacer les indigènes qui avaient succombé sous l'excès d'un travail pour lequel Dieu ne les avait point créés.
Telle fut l'origine de la traite des noirs; elle prit bientôt des proportions eff^rayantes, et des bords de la Plata jusqu'aux rives de l'Hudson, des milliers de navires transportèrent chaque année des cargaisons de créatures humaines, que la violence, l'astuce, l'amour du gain, la séduction, la tromperie, enlevaient a l'Afrique, où par suite de ce trafic infâme les plus odieuses passions ne cessaient de se développer.
Toutes les nations européennes qui avaient des colonies ne cessèrent d'encourager ces marchés d'hommes; l'esclavage devint l'état normal de tous les états et de toutes les colonies fondés sur le nouveau continent.
Selon les idées du temps, l'idolâtre et le musulman^ esclaves du démon , pouvaient h bon droit être tenus en
servitude. Les théologiens lisaient dans la Bible que la des cendance de Ckam avait été destinée k servir éternellement; les philosophes prétendaient que les nègres étaient d'une race inférieure à la nôtre, et les hommes d'état assuraient qu'en les faisant esclaves on leur rendait service, puisqu'on les soustrayait au supplice auquel ils étaient destinés. Il faut le dire, l'Eglise ne fut pas toujours complice de ces iniquités : le Cardinal Ximénès défendit la traite pendant sa régence. Pie ii, Paul m intervinrent en 1468 et 1537 pour condamner ce trafic, a Jésus-Christ ne veut pas de distinction de peuple k peuple», écrivait ce dernier, « mais il veut que la lumière soit portée k tous, parce que tous sont capables de la recevoir; personne n'a le droit de les troubler et de les inquiéter dans ce qu'ils tiennent de Dieu, père de tous les hommes. »
En 1659, Urbain viii défend de priver les nègres de leur liberté; en 1741, Benoit xiv renouvela cette défense. Pie Yii recommande l'abolition de la traite et Grégoire xvi défend formellement ce trafic en 1859. Mais que pouvait la voix de la religion contre l'esprit de lucre? C'était k qui s'arracherait le monopole de la traite. Les Espagnols l'avaient cédé aux Flamands, ils s'en ressaisirent en 155S; en 1580, Philippe ii le donna aux Génois ; il passa ensuite k une compagnie qui fit d'énormes bénéfices ; Philippe Y le céda aux Français ; l'Angleterre demanda ce droit pour trente ans , après la paix d'Utrecht ; Louis xiii permit la traite pour les colonies françaises de l'Inde, d'autres petits Etats l'imitèrent.
La traite ne fut pas dans le commencement accompagnée de trop de violence. On n'achetait que les esclaves exposés en vente sur les côtes; mais la demande augmentant sans cesse, la spéculation alla les chercher dans l'intérieur. Les chefs africains, excités par le gain, allèrent eux-mêmes k la chasse des hommes pour faire des captifs ; l'avarice européenne pervertit ainsi l'Afrique, puis elle se fit un titre de cette perversité pour excuser ses odieux attentats.
Bientôt arrivèrent de l'intérieur de l'Afrique, sur tous les points des côtes, de longues files de malheureux attachés par le cou à une longue perche qui les empêchait de s'écarter. Quelques-uns s'enfuyaient, d'autres bien plus nom* breux périssaient dans le trajet; une nourriture insuffisante, l'entassement, le manque d'air les décimait. Survenait-il une tempête qui mettait le navire en péril, on l'allégeait de cette marchandise en la jetant par dessus le bord ; et pourtant ces hommes avaient une âme, une famille, une patrie, et il faut rejeter la Bible ou les reconnaître comme enfans de Dieu ! Souvent la petite vérole emportait toute la cargaison ! c'étaient les plus heureux. Arrivés aux colonies, ils étaient marqués, rasés, frottés d'huile et mieux nourris, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un acheteur à qui ils étaient livrés et qui en disposait comme de' son bétail. Demi nus, mal nourris, mal logés, ils croupissaient dans l'ignorance et le libertinage. Ceux dont le sort n'était pas trop affreux , trompaient leurs ennuis en dansant, en jouant, en répétant leurs airs nationaux ou en improvisant des chansons. Les mères aimaient avec passion leurs enfans et ceux-ci leur rendaient leur tendresse, ce Bats-moi, disait un enfant à son bourreau , mais ne dis pas du mal de ma mère ».
Les nègres qui mouraient étaient des objets d'envie ; ils allaient, disaient-ils, retraverser les grandes eaux et rejoindre leurs parens et leurs amis. Leur sort était plus cruel encore ds^s les colonies anglaises; ils étaient, suivant les Anglais, une race féroce et astucieuse qui avait quelquefois l'audace de se défendre ou de se venger. Aussi séparait-on avec soin ceux de la même famille et de la même nation ; on cherchait à les isoler en semant la méfiance entr'eux, en étouffant leurs bons sentimens. De 1789 k 1819, les Anglais ont transporté de l'Afrique à Cuba 500,000 nègres dont 50,000 sont morts dans la traversée, 497,736 nègres furent transportés a la Jamaïque, de 1702 à 1725. Ces nègres se vendaient à des prix exhorbitans. On a cal-
— vu —
cole que la population nègre se renouvelait tous les vingt ans. En admettant que les deux Amériques en contenaient trois millions, cela ferait quinze millions d'êtres humains enlevés à TAfrique dans le cours d'un siècle, sans compter ceux qui périssaient dans la traversée. On était tellement habitué à cette iniquité que l'on ne protestait plus; ceuxlà même qui s'en indignaient la regardaient comme un mal inévitable. Tel était l'état de l'esclavage dans la seconde moitié du IS^' siècle.
Mais la patience de Dieu était lassée; il suscita des hommes animés de son esprit en faveur de l'humanité indignement outragée par de tels attentats. L'Angleterre devait une réparation k l'humanité, et des Anglais furent les premiers à faire entendre des paroles de réprobation. Les ^Quakers s'élevèrent contre la traite. Fox,Woolmann, Penn affranchirent leurs esclaves; leurs coreligionnaires s'engagèrent à n'en plus avoir ; ils firent dès ce moment une guerre active à la traite des nègres et des cris de délivrance se firent entendre. Ces accents eurent de l'écho dans le parlement d'Angleterre et des voix éloquentes les répétèrent; mais l'intérêt résistait aux efforts des amis des noirs. Bristol et Liverpool gagnaient plus de douze millions à la traite : que répondre à cet argument?
Les encyclopédistes français et surtout Raynal déclamèrent en faveur des nègres , mais leurs actes étaient peu d'accord avec leurs paroles. Voltaire prit une action de 5000 livres sur un vaisseau négrier, et eut l'impudeur d'écrire à l'armateur qu'il se félicitait d'avoir fait une bonne affaire^ en même temps qu'une bonne action.
Procédant avec une impétuosité irréfléchie, l'assemblée constituante de 1789 retentit de discours qui réveillèrent les espérances des nègres de Saint-Domingue ; l'assemblée législative ne fut pas moins inconsidérée, et le 24 février 1793 elle déclara libres les nègres des colonies françaises. Ce fut le signal des soulèvemens ; les noirs massacrèrent les colons et les horreurs de la traite furent dépassées par les horreurs de l'émancipation.
Les Anglais procédèrent plus sagement ; ils étudièrent la question avant de la résoudre. Déjà Sidmouth, Wellesley, Grenville, Sharp, s'étaient emparés de cet important sujet, et Fun des plus grands hommes de cette grande nation, M. Pitt, en 1790 et 1792, eut l'honneur de se prononcer avec énergie contre la continuation de la traite des noirs. Elle avait pris un tel accroissement que dans ces mêmes années le nombre des esclaves importés dans les colonies anglaises fut porté de 25,000 à 52,000.
Dès ce moment ce sujet occupa chaque année le parlement anglais. Clarkson et Wilberforce consacrèrent à cette cause , leur éloquence , leur fortune et leur vie. La société africaine fut fondée. L'opinion publique produisit le résultat désiré; ces hommes parlaient au nom du christianisme et de la morale, ils devaient triompher.
Les défenseurs de la traite ne cessèrent pendant ces longs débats de représenter l'abolition de la traite comme la ruine du système colonial. Ils ne se placèrent pas une fois au point de vue du droit, ils ne cherchèrent pas k justifier la traite comme un fait légitime, en vertu des lois immuables que le Créateur a gravées dans le cœur de Phomme; le côté moral, le côté religieux de la question les touchait peu; il ne leur importait guère que la loi divine fût foulée aux pieds ; ils n'étaient touchés que d'une chose, la conservation du système colonial.
Cette argumentation toute matérielle, si honteusement égoïste, portait en elle sa propre condamnation ; en vain le ministère se croyait-il obligé de ménager ce qu'on appelait le parti indien et de refuser sa sanction à la mesure réparatrice que les amis de l'humanité ne cessaient de réclamer; le nombre de ceux-ci grossissait chaque année. L'administration se divisa sur cette question et il fut convenu qu'on n'en ferait pas une question de cabinet. En 1805 un bill fut présenté pour demander l'abolition de la traite ; il fut soutenu par le Chancelier de l'échiquier, par son adversaire politique, M. Fox, et par M. Wilberforce,
et fut rejeté seulement par sept voix. La question était résolue de fait et le ministère s'en empara. Lord Grenviile «t M. Fox annoncèrent qu'ils étaient d'accord ; ce dernier proposa une motion que les ministres ne combattirent pas. Il termina son discours par ces paroles : a Je siège depuis quarante ans au parlement, mais si je réussis à faire passer cette proposition, je pourrai me retirer avec la conscience d'avoir assez fait pour l'honneur de ma patrie. »
En conséquence de cette motion , les ministres proposèrent un bill pour défendre la traite sur bâtimens anglais, dès le 1®^ janvier 1807, et pour interdire k tous les sujets anglais de s'y intéresser sous des peines sévères , la confiscation des navires employés k la traite et une amende de 1,250 francs par esclave. D'autres peines étaient stipulées pour prévenir le concours de navires étrangers, et enfin toute assurance sur cet objet était déclarée nulle et sans effet sous peine d'une amende de 12,500 francs.
Un second bill avait pour objet d'empêcher l'accroissement de la traite, jusqu'au moment de son abolition. Ces décisions furent prises aux communes par 114 voix contre quinze^ à la chambre des lords par 41 contre 20. Les deux chambres votèrent une adresse au Roi pour le supplier de pourvoir à l'exacte exécution des résolutions arrêtées.
Cette nation de boutiquiers , comme les Français appelaient alors les Anglais, montra qu'elle savait mettre de côté tout intérêt personnel, lorsqu'il s'agissait de justice et d'humanité. On était alors au plus fort de la guerre qui désola l'Europe jusqu'en 1814.
Lord Grenviile proposa d'étendre aux; autres nations l'effet des résolutions adoptées. Il fut appuyé k la chambre des lords par le duc de Glocester neveu du roi , lord Holland et l'évéque de Durham ; et combattu par le duc de Clarence, depuis le roi Guillaume iv, et par lord Eldon, plus tard Chancelier d'Angleterre : ils menaçaient les colonies de toutes les horreurs d'une révolution ; néanmoins la motion fut votée par 100 voix contre 56.
Wilberforce se surpassa aux communes et Ait couvert d'applaudissemens ; la majorité dans cette chambre fut de 285 contre 16.
Le 14 mai 1811, quatorze années de déportation et les travaux forcés furent décrétés contre quiconque se livrerait à la traite des noirs. Le 5i mars 1824, M. Canning assimila la traite a la piraterie.
La traite était abolie dans les colonies anglaises, mais l'esclavage y continua. Cette anomalie frappa plusieurs esprits distingués, et le bill qui abolissait la traite était à peine promulgué que lord Perry demanda l'abolition graduelle de l'esclavage ; il fut soutenu par Sheridan et combattu, le croirait-on, par Wilberforce. Personne ne pensera et personne ne crut alors que le généreux défenseur des nègres pût croire qu'il avait assez fait pour eux , et que le sort d'un million d'esclaves lui fût indifférent; mais il pensait qu'il fallait laisser k l'abolition de la traite le temps de porter des fruits ; il voulait voir ce grand acte accepté et cet exemple suivi par les nations étrangères ; pour les y amener il voulait rassurer les plus timorés sur les conséquences de l'abolition en regard du droit de propriété des maîtres sur les esclaves. Wilberforce entrevoyait que l'émancipation complète ne pourrait avoir lieu sans une large indemnité aux colons, et on ne pouvait la demander à l'Angleterre après une guerre de vingt ans, dont ses finances avaient soutenu tout le poids.
Il ne fallait pas aliéner le parti dit Indien, dont l'influence était grande. L'exemple de Saint-Domingue était de nature à faire reculer devant les conséquences d'une émancipation sans préparation. Il est vrai qu'on la proposait graduelle, mais une fois le principe reconnu, pourraiton contenir cette population esclave exaspérée par tant de souffrances? et n'ouvrirait-on pas la porte à des scènes atroces, qui feraient frémir l'humanité et relégueraient peut-être dans le champ des utopies, les élans de la philanthropie et les applications les plus sacrées du code des chrétiens ?
Tels furent en partie les motifs qui empochèrent les amis des noirs de concourir alors à leur affranchissement complet. Nous ne déciderons pas entre eux et leurs adversaires, c'est-à-dire ceux qui voulaient qu'on s'occupât immédialement de l'émancipation. Ce ne fut qu'un ajournement, puisque la mesure définitive fut votée vingt ans plus tard ; mais cet ajournemenl pouvait être indéfini et la position des Etats a esclaves de l'Amérique du Nord en est un exemple. Là aussi la traite est abolie et l'esclavage subsiste.
Les grandes mesures destinées à réparer les outrages faits k la loi divine, k condamner les crimes commis contre l'humanité, doivent-elles être pondérées selon l'étalon de la sagesse humaine ? Ce que l'on entreprend en regard de Dieu, ne peut-on espérer que Dieu le mènera k bonne fin? Est-il permis d'ajourner la réparation d'une effroyable injustice, lorsque cette réparation dépend de nous ?
Nous le répétons, nous nous bornons k exposer sans conclure.
Les hommes qui avaient voté l'abolition , s'occupèrent du sort des esclaves ; le parlement promulgua en 1823 un code d'après lequel les familles d'esclaves ne devaient pas être vendues séparément. Le châtiment du fouet fut limité à 25 coups par jour, et les esclaves eurent le dimanche pour se reposer. Quel devait être leur sort, puisque de telles mesures furent regardées comme des bienfaits ! Pourtant elles ne purent être introduites que dans les colonies de la couronne ; la Jamaïque et les autres colonies régies par des assemblées coloniales, les repoussèrent ; elles conservèrent le fouet même pour les femmes, et empêchèrent les nègres de se racheter.
Le gouvernement anglais était sincère dans son désir d'étendre l'abolition de la traite, cependant il en manqua l'occasion au congrès de Vienne ; les grandes puissances continentales, sauf la France, n'avaient pas d'intérêts sérieux dans cette question, et la France n'était pas en me-
sure de 8'y opposer. On se contenta de promesses. On donna 7,500,000 francs au Portugal, pour qu'il renonçât k ce trafic. Les efforts tentés en 1817 au congrès d'Aixla-Chapelle, ne furent pas plus heureux. Le mal semblait empirer avec les remèdes. En 1826, tandis qu'une croisière anglaise saisissait un grand bâtiment anglais sur lequel étaient quatre cents nègres enchaînés, de nombreux navires négriers faisaient voile de Nantes, de Saint-Malo et de Marseille. Dans une séance de la Société de la morale chrétienne tenue k Paris, M. de Staél excita l'horreur et l'indignation de l'assemblée, en étalant les chaînes et les fers forgés à Nantes pour lier les nègres pendant la traversée.
L'Angleterre n'a pas cessé d'agir avec énergie, pour que l'abolition de la traite et les traités conclus à ce sujet avec les nations étrangères reçussent leur exécution ; de là est survenu le fameux droit de visite qu'elle a réclamé et exercé avec une rigueur souvent blessante. Nous n'examinerons pas si l'Angleterre est dirigée dans ces mesures par une philanthropie éclairée, ou si elle cède aux vues égoïstes de l'intérêt personnel ; mais nous pensons que sans le droit de visite les traités pour l'abolition de la traite ne sont qu'une lettre morte; la mauvaise foi ou la faiblesse de certains gouvernements en annuleront tous les effets. En 1858, la traite a été plus active que jamais surtout chez les Portugais; les esclaves délivrés par les croiseurs s'élèvent dit-on, au nombre de 5 à 6000 par an, et il a été affirmé dans les chambres françaises , en 1845, que 500,000 nègres étaient enlevés chaque année à l'Afrique.
Le bey de Tunis, en 1842, a proclamé libre tout enfant d'esclave qui naîtrait dans ses états. Cet exemple devrait faire rougir certains états chrétiens.
Nous avons dit qu'au moment où la traite fut défendue en Angleterre, Wilberforce et ses amis n'osèrent proposer de compléter la mesure par l'abolition de l'esclavage dans les colonies britanniques. Ils voulaient saisir un moment
opportun. Wilberforce était préoccupé de la crainte de ne pouvoir suffire à cette grande tâche ; son &ge, l'élat de sa santé lui faisaient craindre que ses forces ne trahissent son courage; il était convaincu, comme chacun doit l'être, que la traite en dépit de tous les traités subsistera aussi long-temps que Tesclavage ne sera pas aboli en tous lieux. Il cherchait un successeur h qui il put remettre cette noble cause qui intéressait 800,000 créatures humaines. Il remercia Dieu, quand il crut avoir découvert ce continuateur de ses travaux ; cet homme était celui dont nous offrons la vie à nos lecteurs. Ce fut en 1823, que Buxton^ après avoir examiné la question pendant deux ans et avoir imploré l'assistance de Dieu, accepta ce précieux héritage. Nous verrons comment il justifia la confiance de son illustre prédécesseur, et comment après dix années d'une lutte où il déploya une persévérance et une énergie surhumaine, il vit se lever le grand jour où l'Angleterre put dire avec orgueil au monde : « Il n'y a plus d'esclaves dans mes colonies, j'ai payé 500 millions pour les affranchir )t>.
Mais si l'œuvre de la loi est accomplie, celles de la religion et de l'humanité ne sont pas achevées ; il y a un travail immense à faire pour changer en bienveillance active, les préjugés, disons plus, l'aversion qui existe contre les hommes de couleur. Il faut supprimer des distinctions dégradantes, qui se retrouvent partout jusque dans les Etats abolitionistes de l'Amérique du nord où l'éloignement pour les nègres égale l'horreur que l'on affecte pour l'esclavage. Il y a surtout k moraliser cette race dégradée par l'oppression , afin que lorsque l'esclavage sera supprimé, comme en Angleterre et plus récemment en France, cette mesure puisse s'accomplir sans perturbation. C'est l'intérêt de la société entière, mais c'est surtout l'intérêt des propriétaires d'esclaves ; ils ont reçu de terribles avertissements : qu'ils n'y restent pas sourds ! Si cette émancipation réclamée k la fois par l'intérêt social et la loi divine devait être obtenue par la violence, si poussés k bout par
une longue oppression, les nègres exigeaient les armes à la main, les droits que leurs semblables ont obtenus de la raison éclairée dans les colonies anglaises et françaises, ils pourraient être comprimés par les Forces que la civilisation met à la disposition de leurs maitres, ils pourraient expier de téméraires entreprises dans des flots de sang; mais il en serait demandé compte à leurs oppresseurs, au tribunal d'un juge dont les arrêts sont sans appel.
Déjà on peut se livrer à l'espoir d'un meilleur avenir; l'exemple des colonies françaises doit porter des fruits. Il y a à peine quatre ans que l'émancipation des esclaves est consommée, et les résultats sont satisfaisants, plus satisfaisants peut-être qu'après le même laps de temps dans les colonies anglaises. Des mesures énergiques ont empêche l'esprit de désordre de se faire jour chez les émancipés. Les indemnités accordées aux propriétaires d'esclaves ont été régulièrement acquittées. Les colons ont apporté un aide puissant par la bienveillance qu'ils ont montrée aux noirs. Ceux-ci; il faut le dire hautement, étaient infiniment plus dignes de la liberté qu'on ne le prétendait. Ces heureux eflets ont été surtout manifestés à Tile de la Réunion (Bourbon), où le gouverneur, par de sages mesures, a prévenu tous les écarts chez ceux de ces hommes qui, soit par ignorance, soit par paresse instinctive, n'avaient pas compris que le premier devoir social d'un homme libre est le travail.
Cette courte notice nous a paru nécessaire, pour mettre nos lecteurs au courant de l'état de la question. Au moment où commence la vie parlementaire de Buxton, la traite des noirs était interdite depuis dix-sept ans, mais l'esclavage subsistait en entier dans les colonies anglaises. Nous suivrons les luttes qui précédèrent son abolition. Un grand intérêt public s'attache a ce récit; on en trouvera un autre non moins vif: le père de famille, le citoyen, les vieillards et les jeunes gens, ont des leçons ii recueillir dans la vie de Buxton.
Les parents qui croient facilement que leurs enfants n'arriveront h rien, parce que dans leur première enfance ils ont été légers et insouciants lu l'école , se rassureront en voyant que Buxton Yut un écolier médiocre. Mais les parents qui, lu rencontre de ceux-lh, se reposent sur ce qu'ils appellent des talents naturels, verront le changement complet de ce jeune homme ^ partir du jour où, selon ses propres expressions, a il eut acquis la conviction qu'on ne peut rien faire sans travail, mais que le travail, joint à une force de volonté énergique ^ constitue les seuls ialents véritables. x>
Les jeunes gens, avons-nous dit, auront de grandes leçons ik recueillir et nous les conjurons d'en profiter au nom de leur bonheur et au nom du bonheur public, dont chaque citoyen est comptable envers son pays. Qu'ils imitent Buxton ; qu'ils n'entrent dans la carrière politique que lorsqu'ils auront conquis par leurs travaux, s'ils ne la possè* dent déjà, une grande indépendance personnelle : c'est le moyen d'avoir en soi-même cette pleine confiance qu'on ne peut inspirer aux autres si on ne la possède pas. En dépit de toutes les clameurs, nous soutiendrons que si l'Angleterre a été grande, fière, puissante et honorée, c'est que sa constitution sociale est telle, qu'avait de pouvoir agir sur les destinées du pays, il faut que les législateurs commencent par assurer leurs propres destinées.
Buxton suivit cette marche; il réussit, ayant toujours devant les yeux la devise de ses armoiries : <c Ce que vous faites^ faites4e de tout votre pouvoir. »
Ses concitoyens, témoins de ses succès dans la vie privée et dans la vie publique , disaient : « Cet homme n'est ni de bois, ni de paille, il y a du fer en lui. » On vit qu'il n'y avait aucune hésitation chez lui , et qu'une fois décidé rien ne pouvait le séduire ou l'intimider. Aucune question ne lui fut étrangère : réforme des prisons et des lois criminelles, paupérisme, questions économiques et par dessus tout la grande question de l'esclavage. Toutes ces choses
furent traitées par lui dans leurs principes et dans leurs applications. Rien ne décourageait Buxton ; il marchait droit à son but à travers les obstacles, heurtant de front ses adversaires, coudoyant quelquefois ses amis, combattant toujours, confiant dans la justice finale de la conscience publique, et cette justice il l'obtint. Jamais homme n'affronta plus de colères et ne se retira de la lutte en emportant moins de ressentiments.
Lorsqu'il échoua dans sa septième élection au parlement, on ne savait, lorsqu'il quitta le scrutin, qui de ses amis ou de ses adversaires étaient le plus consternés. Il ne se crut pas alors quitte envers la patrie et l'humanité; l'esclavage était détruit, mais il voulait appeler l'Afrique à la civilisation, au christianisme, aux arts de la paix; il voulait que le commerce de chair humaine y fut à jamais proscrit. Il usa ses dernières forces dans cette œuvre, et mourut avec le regret de n'avoir pu l'accomplir.
Ce que nous avons dit suifit pour justifier l'intérêt que cette vie d'homme nous a inspiré. Cependant dans ce qui précède, nous n'avons exposé que les traits les plus pâles de ce tableau ; il nous reste à faire entrevoir le rayon lumineux qui a répandu sur lui la vie et qui en a fait ressortir les couleurs. Ce fanal qui a éclairé tous les pas de Buxton, dans sa vie intérieure et dans sa carrière publique, c'était le christianisme vivant dans son cœur. On verra comment le véritable esprit chrétien s'était développé chez lui. « Il demanda à Dieu la sagesse et elle lui fut donnée. » Il puisa aux sources inépuisables de la Bible et de la prière, et la Bible et la prière lui prodiguèrent leurs inestimables trésors.
Voilà le trait dominant de toute cette vie, voilà l'enseignement que nous y avons trouvé et que nous voulons surtout offrir à nos lecteurs : l'influence du véritable christianisme sur la vie. Il faut qu'à l'exemple de Buxton, les hommes de tous les rangs apprennent que le christianisme ^ se lie à tout, facilite tout, corrige tout, complète tout.
qu'il n'est pas seulement le fondement de nos éternelles espérances, mais qu'il est le plus sûr garant de notre bonheur et de notre réussite ici-bas. Qu'il fait prospérer nos affaires, qu'il centuple notre félicité domestique, qu'il adoucit nos épreuves; que dans la conduite de la vie publique, il encourage nos efforts en les mettant sans cesse sous la protection du Seigneur. C'est par le christianisme que Buxton a sanctifié sa prospérité particulière, en en faisant profiter tous ceux que sa main pouvait atteindre. C'est par le christianisme que sa tendresse , son affection , son support ont répandu une ineffable douceur sur ses relations d'amitié. C'est parle christianisme qu'il a supporté la perte d'enfants chéris, dont il s'enorgueillissait à bon droit. C'est par le christianisme enfin qu'il a attaché son nom et son souvenir aux plus nobles choses qu'ait accomplies cette noble Anglellerre.
La philanthropie seule aurait-elle suffi pour le faire persévérer dans la question de l'esclavage? On peut en douter. Il a lutté avec un indomptable courage, il a usé sa vie dans ces combats, non-seulement parce qu'il souhaitait que les nègres fussent libres et heureux, mais parce qu'il se regardait comme l'avocat de créatures de Dieu, parce qu'il voulait en faire des chrétiens, parce qu'il voulait amener \k Christ des âmes que l'ignorance, le malheur et l'opprobre, en tenaient éloignées. Grand exemple pour qui saura le comprendre et le suivre ; heureux ceux qui , comme lui, s'appuieront sur Dieu dans leurs mécomptes et lui feront hommage de leurs succès avec foi et simplicité de cœar.
Voilà ce que nous avons vu dans la vie de Buxton; comme homme nous ne l'avons pas trouvé complet; il brille d'un pur éclat comme chrétien ; c'est comme chrétien que nous désirons le faire connaître et que nous voudrions qu'il fût étudié.
YIE
DE
m THOMAS FOYELLBUXTON.
La famille dont sir Thomas Fowell- Buxton descend, vivait vers le milieu du xvi® siècle, à Sudbury, dans le comté de Suffolk, et plus tard k Goggeshall dans le comté d'Essex; son nom originaire est Buxton, elle y ajouta par alliance celui de Fowell. Le premier Thomas Fowell-Buxton résidait au château d'Hédingham, comté d'Essex, lorsque naquit, le l®"" avril 1786, son fils aîné Thomas, dont nous publions ici les mémoires.
M. Buxton le père était d'un caractère doux et bon; il ne s'occupait guère que de chasse, et il avait su se concilier la bienveillance de tout le voisinage, en exerçant une hospitalité large et généreuse. Lorsqu'il fut nommé grand sheriff du comté, il profita de sa position pour soulager la misère des prisonniers commis à sa surveillance ; il les visitait assidûment , quoique la fièvre des prisons régnât
avec violence. Il mourut à Earls'Colne en 1792, laissant sa veuve avec trois fils et deux filles (*).
Le fils aine, Thomas Fowell, avait alors six ans; c'était un enfant vigoureux qui manifesta de bonne heure un caractère hardi et déterminé; ce trait le prouvera. Il était encore enfant, lorsque se promenant un jour avec son oncle, M. Hanbury, on lui donna un message pour un gardeur de cochons qui passait sur la route. Il courut après lui, et perdit un de ses souliers dans la boue; sans s'arrêter à le ramasser, il suivit son chemin à travers les sentiers et les ruelles, reconnaissant le passage du gardeur de cochons aux traces que les pieds de son troupeau laissaient sur la boue; il ne l'atteignit que dans la ville de Goggeshall à une lieue de la. Quelqu'un qui l'avait connu fort jeune disait: ail n'a jamais été enfant, il était homme lorsqu'il était encore à la robe. » A l'âge de quatre ans et demi, on l'envoya a l'école à Kingston; il y éprouva de mauvais traitements, et sa santé souffrant de la mauvaise nourriture, on l'en retira pour le placer (peu après la mort de son père) à l'école du D"" Charles Burney, a Greenwich, où ses frères le suivirent peu après. Il trouva dans le docteur un maître bienveillant et plein de bon sens. Un de ses maîtres l'accusa une fois d'avoir parlé pendant une leçon, et il lui fut enjoint d'apprendre par cœur des prières et des passages de l'Ecriture, comme punition. Quand le D*" Burney entra dans la salle d'étude, le jeune Buxton en appela à lui, et nia avec énergie avoir commis la faute dont on l'accusait. Le sous-maître persistait dans son accusation, mais le docteur l'arrêta en lui disant : « Je n'ai jamais entendu cet enfant dire un mensonge, je ne puis faire autrement que de le croire. »
{*) Anna, qui épousa William Forster, esq.; Thomas Fowell; Charles, qui épousa Marthe, fille de E. Henning; Sara-Marie, qui mourut en 1839; Edouard North, qui mourut en 18H.
— sill De parait pas qu'il Ht de grands progrès dans ses études ; ses vacances passées ^ EarIs'Colne , où vivait sa mère, semblent avoir fait une impression plus profonde sur son esprit que son séjour à l'école. Le caractère de M^^ Buxton est décrit en peu de mots par son fils : « Ma mère, dit-il, était une femme d'un esprit vigoureux; elle possédait à un degré eminent les qualités les plus nobles. Elle avait un esprit libéral et étendu ; elle était désintéressée a l'excès, et lorsqu'elle avait un but élevé en vue, rien ne l'arrêtait pour l'atteindre. Elle avait une m&le intelligence, de grandes capacités intellectuelles, beaucoup d'énergie et de hardiesse ; mais elle y joignait les imperfections qui tiennent k un caractère ardent et résolu. » Elle appartenait à la société des Amis, autrement appelés Quakers; son mari étant membre de l'Eglise nationale d'Angleterre, leurs enfants y furent baptisés et elle ne chercha k exercer aucune influence sur eux pour les amener à sa manière de voir. Elle préférait leur inspirer un profond amour pour les Saintes-Ecritures, et leur inculquer les principes de la morale la plus pure, k leur voir prendre une part trop vive aux discussions entre les différentes opinions religieuses. Son système d'éducation était assez remarquable. Elle accordait peu d'indulgence à ses enfans, mais beaucoup de liberté. Ses garçons pouvaient aller où ils voulaient et agir comme bon leur semblait, surtout son fils aine , à qui elle permit de prendre très-jeune sa position de maitre de maison. D'un autre côté quand elle exerçait son autorité, elle était inflexible pour lui comme pour ses frères et ses sœurs. On demanda un jour à M™® Buxton si les principes révolutionnaires en faveur alors ne faisaient pas sentir leur influence sur ses enfants: « Je ne sais ce que c'est que ces principes, répondit-elle ; ma règle est celle qu'on a imposée au peuple de Boston :
obéissance implicite, soumission sans condition.» Son fils Fowell était parfois assez volontaire. Il se peint luimême en plus d'un endroit, comme ayant été dans son enfance « d'un caractère violent , hardi et dominateur. » Quand on en parlait à sa mère, elle disait : « N'y faites pas attention, il est volontaire maintenant, vous verrez qu'il finira bien. »
Pendant une vacance de Noël, en revenant à la maison après une courte absence, on lui dit que c< M. Fowell s'était très -mal conduit et qu'il avait frappé la gouvernante de ses sœurs. » Elle se détermina à le punir en le laissant à l'école, pendant les vacances de Pâques. Mais il advint que quelques écoliers se mutinèrent et que deux d'entre eux durent aussi rester à l'école pendant les vacances. M"**' Buxton ne se souciait guère de laisser son fils seul avec ces jeunes gens. Le premier jour des congés, elle alla à Greenwich et lui exposa franchement son embarras; elle lui dit que plutôt que de l'exposer aux dangers de cette mauvaise société , elle lui permettait de venir à la maison avec ses frères. Il lui répondit: «Ne craignez pas, ma mère, que je fasse rien qui puisse vous faire honte ni à moi non plus; partez, mes frères vous attendent et je vais dîner. » Après cette réponse, sa mère le laissa achever sa punition.
Longtemps après, vivant a Londres, Buxton écrivait à sa mère : « J'éprouve constamment, lorsque je suis activement occupé soit pour moi, soit pour les autres, les bons effets des principes que vous m'avez donnés de bonne heure. » Il faisait allusion à l'horreur qu'elle lui avait inspirée pour l'esclavage et le commerce des esclaves.
Sa force physique et sa nature robuste le rendaient particulièrement propre aux amusements qu'offre la vie de campagne, et il eut de bonne heure un goût très-vif pour
— sales chevaux, pour la chasse et la pécbe, sous les auspices du garde-chasse, Abraham Plastow. Cet homme avait un de ces caractères que l'on rencontre souvent à la campagne: il possédait une grande droiture, beaucoup de bon sens, de la finesse et des réparties vives. Il était d'ailleurs très-capable de donner à ses jeunes maîtres la hardiesse et la résolution que leur mère désirait leur voir acquérir. M. Buxton décrit dans la lettre suivante, l'influence qu'il avait sur eux.
Cromer HaU, 25 Août 4825.
« J'étais fort jeane lorsque mon nrère mourut, et je devins à Page de dix ans le maître de la maison , presque auUnt que je le suis maintenant. Ma mère , femme d'un caractère énergique et supérieur , avait inculqué à mes frères et à mes sœurs qu'ils devaient m'obéir ; elle m'encourageait plutôt à faire le petit tyran à leur égard. Elle me traitait en égal , causait avec moi et m'engageait à exprimer mes opinions sans réserve. Ce système avait certainement de grands inconvénients, mais j'en retirai cependant quelque bien. J'ai agi et pensé par moi-même, et je crois que c'est à cette promptitude de décision que j'ai dû les succès que j'ai pu avoir. . Mon guide, mon philosophe et mon ami, était Abraham Plastow, le garde-chasse; c'est un homme pour qui j'ai toujours eu et pour qui j'ai encore la plus grande affection. Ce singulier précepteur ne savait ni lire ni écrire, mais sa mémoire était pleine d'une foule de choses. Il était rempli de bon sens et d'esprit naturel, et il avait une façon de dire les choses et de les représenter sous un jour nouveau qui en faisait un compagnon très-agréable. Il n'avait à la lettre peur de rien , et je me rappelle mon admiration pour ses exploits à cheval. Mais ce qui le rendait particulièrement recommandable, c'étaient ses principes d'honneur et d'intégrité. 11 ne faisait ni ne disait, en l'absence de ma mère, rien de ce qu'elle aurait pu blâmer. Il remplit nos jeunes cœurs de sentiment^ aussi purs et aussi généreux que ceux qu'on trouve dans les écrits de Gicéron ou de Sénèque. Tel fut mon premier précepteur et , je dois le dire , mon meilleur; car je crois que j'ai plus profité par le souvenir de ses remarques et de ses admonitions , que je n'ai appris dans les discours savants et pompeux de mes autres maîtres. Il était à la fois notre camarade et notre instructeur. »
Les enfants Buxton passaient quelquefois les vacances avec leur grand'mère, à Londres, ou à Bellfield, sa maison de campagne, près de Weymouth. Le genre de vie formel qu'elle menait a Londres n'était pas de leur goût; elle observait le dimanche avec la plus grande rigueur, ne leur permettant qu'une seule fois par an de faire une promenade en voiture ce jour-là dans le parc. Ils préféraient aller à Bellfield; le jeune Buxton y a passé quelques-unes des heures les plus agréables de sa jeunesse. La maison qui lui appartint à la mort de sa grand'mère , est admirablement située , elle a une belle vue sur la baie de Weymouth et l'île de Portland. Il a toujours été très^attaché à cet endroit, et les lettres qu'il y a écrites expriment un vif sentiment des beautés naturelles qui le décorent.
Weymouth était alors le séjour favori de Georges III ; le roi et la famille royale visitaient souvent M"'® Buxton. Ses petits-enfants conservèrent longtemps l'impression de ces royales visites.
Après avoir passé huit ans chez le D*" Burney, sans avoir fait de grands progrès dans ses études, Buxton obtint de sa mère la permission de revenir à la maison ; il avait alors quinze ans. Il y resta plusieurs mois, passant la plus grande partie de son temps à chasser, à monter à cheval et le reste à lire d'une manière décousue, des livres oiseux et inutiles. Quand il ne se présentait aucun amusement positif, il passait des journées entières à parcourir les allées du parc sur son vieux poney, un livre récréatif à la main ; mais il négligeait tout-à-fait les études sérieuses. Dans ce temps là, ses amis essayèrent de corriger ses manières brusques et un peu sauvages, en les lui reprochant et même en se moquant de lui, ce qui le vexait et le décourageait. Cette époque fut un moment de crise dans sa vie; mais il y avait au fond le germe de nobles qualités;
il ne manqaait qu'une influence bienfaisante pour les développer, el par la grâce miséricordieuse de la Providence, comme il le dit plus tard, cette influence n'était pas loin de lui. Avant l'époque dont nous parlons, il avait fait la connaissance de Jobn, le fils aine de M. John Gurney, de Earlbam Hall, près de Norwich. La famille Buxton était parente des Gurney à un degré fort éloigné. Dans l'automne de 1801 , il fit une visite à son ami, k Earlbam Hall.
M. Gurney était veuf depuis plusieurs années. Il avait onze enfants: trois filles ainées, le fils dont nous avons parlé, quatre filles plus rapprochées d'âge de Buxton, et trois fils cadets. Fowell avait près de seize ans; il fut enchanté de l'esprit aimable, vif et animé qui distinguait cette famille ; ce qui le surprit , fut de voir chacun de ses membres occupé k s'instruire avec zèle , et apporter la plus grande énergie à tout ce qu'il entreprenait, aux amusements comme aux choses sérieuses. Il fut reçu comme un enfant de la maison; on apprécia son esprit supérieur, quoique non développé , et l'accueil cordial et encourageant qu'il reçut ne tarda pas k donner essor à toutes ses facultés, cachées jusqu'alors. Il prit part immé* diatement aux études et aux lectures de ses amis, et c'est de cette époque que date un changement remarquable dans son caractère. Il acquit non-seulement de l'instruction, mais encore il prit des habitudes studieuses et des goûts intellectuels. Ses manières et ses sentiments se ressentirent de cette heureuse influence.
Earlbam était un endroit charmant pour cette société jeune et aimable. Ceux qui la composaient passaient leurs après-midi à dessiner, à lire, et k se promener, les uns à cheval, les autres à pied. Le soir on se retrouvait après avoir fait une ample moisson de fleurs sauvages, ou de des-
sins. La vieille maison, vaste et spacieuse, semblait faite exprès pour l'hospitalité cordiale, mais simple, que M. Gurney aimait à exercer, surtout envers la société littéraire qui distinguait Norwich k cette époque.
M. Gurney était membre de la société des Amis (quakers), mais il n'avait pas élevé ses enfants dans l'observance stricte des règles de la société. Il ne les empêchait pas de s'amuser; la danse et la musique étaient leurs divertissements favoris. La troisième fille, qui devint la célèbre M™« Fry, s'était réunie à la société des Amis, mais son exemple n'avait pas encore été suivi par ses frères et sœurs. Telle était la famille dont Fowell-Buxton était devenu presque membre k cette époque décisive de sa vie. Sa mère voulait l'envoyer au collège de Saint-André, résolution pour laquelle il manifestait la plus grande répugnance. Il parait qu'elle y renonça. Son séjour k Eariham se prolongea; il revint a Earls'Colne en décembre 1801. L'influence qu'il avait subie pendant ce séjour, continua k se faire sentir chez lui après son retour, et quelques années plus tard il parle de cette liaison de son enfance, qu'il signale comme une des bénédictions de sa vie. c( Il n'y a aucune bénédiction temporelle dont je doive être plus reconnaissant que de ma relation avec les habitants d'Earlham. Elle a eu l'influence la plus positive sur cette époque critique de la vie entre la jeunesse et la maturité; elle a coloré mon existence. Cette famille cherchait constamment k faire des progrès, et j'ai subi la contagion. J'étais résolu à leur plaire, et pendant que j'étais au collège de Dublin éloigné d'eux , le désir que j'avais de leur faire plaisir fut un des stimulans qui me fit étudier avec ardeur et triompher de la répugnance que m'inspiraient mes livres. Les prix que je gagnais au collège me ravissaient par la pensée que j'allais les leur porter et que c'était en quelque sorte k eux que je les devais. »
On croyait que Fowell-Buxton bériterail d'une propriété considérable en Irlande; aussi sa mère jugea convenable de lui faire achever son éducation k Dublin ; dans ce but, elle le plaça, pendant l'hiver de 1802, dans la famille de M. Moore, de Donnybrook, dont la vocation était de préparer les jeunes gens pour Tuniverâité. Il vint s'établir k Donnybrook quelque temps avant les vacances de Noël; il se trouva très-inférieur à ses camarades, pour les études classiques ; mais il répara avec tant de zèle et d'ardeur, pendant les vacances, le temps perdu, qu'à la rentrée des élèves il se trouva un des premiers de l'école.
Il raconte, dans la lettre ci-aprés adressée à un de ses fils alors en pension, cette époque de sa vie.
« Vous êtes arrivé à un âge où vous devez vous décider; tournerezvous à droite ou à gauche? II faut que vous donniez des preuves de résolution , de force , et que vous manifestiez les principes que vous avez reçus , sinon vous tomberez dans l'oisiveté et vous deviendrez un homme nonchalant et frivole; vous verrez que lorsqu'on en arrive là, on a bien de la peine à se relever.
» Je suis convaincu qu'un jeune homme peut devenir ce qu'il veut. Du moins c'est ce qui m'est arrivé. J'avais quatorze ans lorsque je quittai l'école et je n'y avais à peu près rien appris. Je passai l'année suivante à la maison où je n'appris qu'à chasser et à monter à cheval. Puis on parla de m'envoyer au collège, et les pensées dont je vous ai parlé se présentèrent à mon esprit. Je pris de fermes résolutions, je renonçai à toutes lectures futiles, même à celle des journaux; j'abandonnai aussi la chasse. Pendant les cmq années que j'ai passées en Irlande , j'avais la liberté d'aller , quand cela me plaisait, dans un parc où la chasse était magnifique : je n'y suis allé que deux fois; chaque minute m'était précieuse, j'étais décidé à ne pas rester en arrière de mes camarades et j'y parvins. Je n'avais été jusqu'alors qu'un jeune homme ami du plaisir et de l'oisiveté^ je ne lisais que des livres inutiles; je ne tardai pas à devenir un homme appliqué et d'une énergie indomptable. Je regagnai rapi-
dement le terrain perdu , et les choses que je trouvais si difficiles lorsque j'étais paresseux me devinrent faciles. Une grande partie de mon bonheur et presque toute la prospérité dont j'ai joui plus tard , sont la suite du changement que je subis à votre âge. Il ne dépend que de vous d'avoir de l'énergie et de l'activité. Soyez sûr que vous vous applaudirez toute votre vie d'avoir été assez sage pour former une si bonne résolution.»
Pendant son séjour en Irlande, éclata la révolte de Kilwarden fomentée par le malheureux Robert Emmett. On leva des corps de volontaires; M. Buxton en fit partie avec le grade de lieutenant. Le gouvernement fit peu d'efforts pour arrêter le mouvement ; cependant les soldats réunis en petites troupes, dispersèrent rapidement les rebelles; on fit beaucoup de prisonniers. On avait grisé les révoltés avec de Feau-de-vie, et après quelques actes de brutalité, ils lâchèrent pied devant une force très-peu imposante.
Après avoir passé un an k Donnybrook, Buxton retourna à Earlham. «Nous sommes aussi heureux que possible, écrit-il à sa mère, tout va bien, ne craignez pas que je perde mon temps. Je suis dix fois plus laborieux dans la société de Gurney que partout ailleurs. »
En octobre 1803, il revint a Dublin et entra sans grade au collège de la Trinité. On faisait dans ce temps là quatre examens par an à l'université de Dublin , ce qui faisait quatorze en tout pendant la durée des études d'un étudiant sans grade. A chacun de ces examens on donnait au meilleur élève un grand prix ; s'il en avait déjà reçu un dans le courant de l'année, on lui délivrait un certificat, ce qui était considéré comme tout aussi honorable. A la sortie du collège, on offrait une médaille d'or à celui des étudiants qui s'était distingué dans toutes les branches à .chaque examen.
M. Buxton commença ses études avec la plus grande énergie, et au premier examen il obtint la seconde place.
— soil parait qu'il ne s'attendait pas k ce succès, car il écrit k sa sœur , le 24 février i 804 : « Je pense que vous connaissez le résultat des examens, j'en suis très-content et je me prépare avec zèle pour les prochains. Ma mère est dans l'extase de ce que j'ai été si près d'avoir le grand prix. » Dans une autre lettre, il dit à sa mère qu'il est résolu k l'obtenir pour la première fois. Il réussit : c'était son premier triomphe ; il fut dans une joie difficile à décrire ; il dit que ce qui ajoutait encore à son bonheur, c'est qu'il était le premier Anglais, à sa connaissance, qui eût gagné le grand prix k l'université de Dublin.
Vers ce temps, M. Buxton se lia intimement avec M. John- Henry North , un de ses rivaux ; M. North s'est distingué depuis dans le barreau irlandais et à la chambre des communes. Cette amitié qui dura autant que la vie de M. North, fut une des circonstances dont M. Buxton parlait avec le plus de plaisir.
Toutes les fois que M. Buxton pouvait s'échapper de Dublin , il visitait Earlham , et un attachement qui date du premier jour où ils se virent , entre lui et Anna , la cinquième fille de M. Gumey, mûrit graduellement jusqu'à leur mariage en mai 1807.
Tandis qu'un brillant avenir s'ouvrait à lui de ce côté la , il s'assombrissait d'un autre. De nouveaux compéti^ teurs (*) s'étaient mis en avant pour contester ses droits à cette propriété d'Irlande dont nous avons parlé. Sa mère avait entrepris un procès très -dispendieux, et ses espérances de succès commençaient à s'affaiblir. Elle s'était livrée en outre à des spéculations qui avaient notablement endommagé le patrimoine de la famille. Les lettres de
(*) La f am nie Yorke.
son fils, presque toutes adressées à ses amis d'Earlbam, témoignent qu'il s'inquiétait peu de ces revers.
Avril 4805.
« Les examens sont terminés, mais hélas! je ne saurais vous décrire les malheurs qui me sont arrivés. Jugez comme il doit m'être pénible de voir toutes ines espérances déçues, de perdre le certificat et en même temps la médaille d'or , et de penser que j'en dois attribuer la cause à ma visite à Earlham. Pensez combien cela est désagréable , et poussez un gros , un bien gros soupir ; prenez un air bien grave et représentez-vous mon bonheur de pouvoir vous dire que mes succès ont dépassé mon espérance : j'ai le certificat et le valdè bene in omnibm, et, ce qui vaut encore mieux, c'est que je ne puis attribuer ma réussite qu'à ma visite à Earlham.... Je suis sûr que si je n'avais pas autant pensé que je travaillais en grande partie pour vous , je n'aurais pas été capable d'étudier comme je l'ai fait pendant le mois passé. Notre examinateur a dit à mes adversaires qu'il était fâché de n'avoir pas de prix pour chacun d'eux. Je n'ai pas été enfoncé (style de collège) une seule fois pendant les examens, et si je chante peut-être un peu trop mes louanges, ditesvous qu'un seul mot d'approbation d'Earlham m'est plus précieux que les applaudissements du monde entier. »
II raconte qu'il prend des leçons pour lire avec agrément, et que ses camarades se sont moqués de lui parce qu'il allait k l'école pour apprendre à lire. Ce fut aussi un moyen d'éviter des réunions où l'on buvait des liqueurs fortes, qui lui déplaisaient fort.
Collège de Dublin, 29 septembre 1805 «J'ai beaucoup réfléchi dernièrement sur la prestation des serments; faut-U en prêter oui ou non? Je vous avoue que mes études au collège perdraient beaucoup de leur intérêt si je ne devais pas entrer au barreau. Ce que j'apprends maintenant ne me servirait guère qu'à devenir un homme de loi. Pour m'éclairer à cet égard, j'ai lu la philosophie de Paley, et il m'a presque convaincu qu'il n'est pas défendu de prêter un serment, mais bien de jurer. J'ai essayé d'une part, de me dépouiller de mes préjugés, et de l'autre de mettre mon intérêt de côté; je crois que je suis de son avis; mais j'avais peur que mon intérêt ne fit tort à ma raison. »
— SI- ED octobre 1805, il prit rang, avec son ami North, parmi les membres de la société historique (*) . Dans une de ses lettres, il parle de l'émotion avec laquelle il entrevoyait le moment où il serait obligé de parler en public. Son premier discours eut beaucoup de succès, et il remporta non-seulement le grand prix , mais il obtint la médaille d'argent de la société historique. Il fut toujours heureux au collège ; ses talents et ses effoi^ts furent constamment couronnés de succès ; son activité trouvait de l'aliment, le cercle de ses amis s'étendait, et ce qui colorait par dessus tout sa vie, c'était le doux avenir qui l'attendait à Eariham. Les revers de fortune qui le menaçaient, l'affectaient peu au milieu de tant de bonheur. Ses lettres en sont la preuve.
c( Je suis bien fâché que vous soyez malheureux , écrivait-il à un ami, j'aimerais qu'il me fût possible de vous soulager, il me semble que je pourrais donner du bonheur aux autres et quil m'en resterait encore assez. »
Quelques années plus tard, il prétendait que c'étaient ses succès au collège qui avaient produit cet excès de fa^ tuité. « J'ai toujours été convaincu que j'avais des talents très-médiocres, et que je devais compenser ce qui me manquait sous le rapport de l'habileté, par un redoublement de travail et d'application ; mais je sentais qu'avec le travail je pouvais rivaliser avec qui que ce fût. La conviction que je ne pouvais rien sans travail, mais que par lui je pouvais tout^ joint k une force de volonté peu commune, ont été mes seuls talents véritables. »
{*) Les étudiants avaient fondé cette association pour apprendre à parler en public et pour étudier l'histoire ; après chaque épreuve , on décernait une médaille à celui qui avait le mieux parlé. On ne pouvait être admis dans la société que dans la seconde année de séjour à Puniversité.
Il fut heureusement préservé de la dissipation à laquelle se livraient alors les étudiants de l'université, par ses occupations , par son intimité avec les habitants d'Earlham, et par sa première éducation; car s'il est vrai que jusqu'alors ses lettres ne parlent pas directement de religion, cependant les principes religieux que sa mère s'était efforcée de lui inculquer, avaient une influence positive sur sa conduite, tandis que la fermeté naturelle de son caractère l'engageait à repousser toutes les tentations qui s'offraient k lui. Le sacrifice qui lui coûta le plus, fut de renoncer à la chasse et a l'exercice du cheval, récréations qu'il avait tant aimées à Earls'Colne et qu'il aima toute sa vie. Dans une lettre adressée à Eariham, datée de mai 1806, il dit : « Un des grands avantages que notre relation m'a procurés, c'est qu'elle a donné un autre cours à ma passion pour la chasse et pour les chevaux. Je suis persuadé que si j'avais pu m'y livrer, elle serait devenue irrésistible. Il me semble maintenant qu'une vie toute consacrée au plaisir, doit être fort triste.... Quant a l'idée que vous avez que je pourrais être représentant pour Weymouth, elle est tout-à-fait chimérique; lors même que je le voudrais, cela ne serait pas possible ; vous pouvez donc mettre de côté toutes vos craintes de me voir devenir un grand homme, »
Dans ses lettres à sa mère, datées de cette époque, il ne parle que d'affaires. Cependant nous avons remarqué dans l'une d'elles un trait trop caractéristique pour l'omettre. Il parle de ses chevaux avec l'intérêt le plus vif et comme s'ils étaient ses amis; il dit une fois: aj'ai l'intention d'aller k Weymouth avant de retourner en Irlande , pour voir si mes chevaux et mes parents se portent bien. » Il fut obligé cependant de hâter son retour à Dublin, et fut à cette occasion l'objet d'une miraculeuse dispensation de la
Providence qu'il raconte ainsi : «Dans l'année 1806, je voyageai en Ecosse avec la famille d'ËarIham; je quittai ces amis pour retourner au collège à Dublin. Après une conversation avec Anna Guruey (maintenant ma femme) sur les paquebots de Parkgate, elle me fit promettre de ne jamais m'embarquer sur un de ces bâtiments. J'étais trèsimpatient d'arriver et de me préparer pour les examens. En arrivant à Chestr'r, le capitaine du paquebot de Parkgate vint m'engager à partir avec lui. Le vent était bon, et il m'assurait que je serais k Dublin le lendemain de bonne heure, tandis qu'il me faudrait attendre longtemps le ffolyhead^ qui faisait le service des dépêches; il était même douteux que j'y trouvasse une place. Je regrettai amèrement d'avoir promis; mais je fus fidèle k ma parole. Vers neuf heures environ le bâtiment partit, et avant minuit, des cent dix-neuf personnes qui s'étaient embarquées, cent dix-huit étaient noyées ! »
Ses compagnons de voyage (les Gurney) lurent dans les papiers publics le récit de ce, naufrage, et ce ne fut qu'après un jour d'angoisses mortelles qu'ils apprirent son heureuse arrivée en Irlande.
II paraît que ce fut pendant son voyage en Ecosse, que l'attention de M. Buxton fut plus particulièrement attirée vers la religion. Il acheta à Perth une grande Bible, et forma la résolution , qu'il a tenue , d'en lire une portion chaque jour; il dit dans une lettre, datée du 10 septembre 1806, qu'il sent que la lecture de l'Ecriture Sainte a produit un grand changement en lui. «Autrefois, dit-il, je la lisais plus par devoir que par goût , mais maintenant je la lis avec le plus vif intérêt et je peux dire que j'y trouve du bonheur. Les heures que j'y consacre comptent parmi les plus heureuses de ma vie. »
VIE DE lîUXTON. 3
Les examens du collège approchaient; il ne se trouvait pas aussi bien préparé que précédemment; il craignait d'avoir consacré trop de temps à l'optique , au détriment de ses autres études. «C'est la science la plus intéressante et la plus captivante que je connaisse, » dit-il. Après les examens , il écrit : « Je n'ai jamais vu une bataille plus opiniâtre. L'examinateur n'a pu décider; nous avons été obligés d'y passer encore deux heures ce matin. Je peux vous faire un compliment pour celte fois encore. Je respecte l'optique pour les services qu'elle m'a rendus dans cet examen. »
Pendant cet examen , il fit une réponse que le professeur ne crut pas juste; il s'adressa à l'élève suivant, mais, au grand étonnement de tout le monde^ Buxton se leva et dit: c(Je vous demande pardon, monsieur, mais je suis sûr d'avoir bien répondu. » L'examinateur consentit à en référer à un livre qui faisait loi sur ce sujet, et il fut prouvé que la réponse de Buxton , était d'accord avec la dernière édition de l'ouvrage.
Novembre 4806.
« Quelqu^un m^avait fortement engagé à jouer au bUlard hier , j'ai refusé comme vous le pensez bien (*) , et j^ai eu le bonheur de persuader à cette personne de passer la soirée d^une façon toute différente. Elle est un exemple des fâcheuses conséquences qu'entraîne rhabitude du jeu. Elle m'a raconté que pendant son séjour en ville , elle jouait au billard trois fois par jour et que cela lui coûtait environ dix francs par jour. C'est le jeu le plus séduisant et le plus pernicieux que je connaisse. J'ai remarqué que lorsqu'un écolier commence à jouer au billard, il cesse bientôt de faire autre chose. »
A son arrivée en Angleterre, pendant un court congé, il dit : <i J'ai bien du plaisir à vous annoncer que je suis
(♦) 11 avait promis à Earlham de ne pas jouer au billard.
arrivé ici sain et sauf, et ensuite que pour la douzième fois j'ai le grand prix et le valdè benè in omnibus.
Le 14 avril 1807, il reçut le treizième grand prix et, le plus grand honneur de l'université, la médaille d'or. Il se prépara k retourner en Angleterre, paré de ces distinctions et de quatre médailles d'argent de la Société historique. Il se passa dans ce temps un fait qui aurait pu changer en entier le cours de sa vie. On lui proposa de se mettre en avant comme candidat, pour représenter l'université au parlement; il pouvait, lui assurait-on, être certain du succès. Il était impossible d'offrir un plus grand témoignage d'estime , k quelqu'un qui n'avait aucune relation en Irlande, aucune fortune pour le recommander, et qui n'avait d'autres droits à la considération des électeurs de l'université, que son caractère et ses études laborieuses. Il ne lui était pas facile de rejeter cette offre; il était comme il le dit : « Très-agité et cependant très-heureux. » Il mit en regard le plaisir, les honneurs, l'influence que lui assurait la carrière politique ouverte devant lui d'une manière si inespérée, avec les devoirs que son prochain mariage allait lui imposer. La prudence l'emporta et il refusa la proposition. Son ami North lui écrit: «r Je crois que tous les cœurs auraient été pour vous, si vous aviez concouru, et même à présent, on ne peut croire que vous persistiez dans une résolution si extraordinaire. Venez, mon guide, mon génie; revenez, revenez. Vous vous trompez en croyant qu'il soit nécessaire d'avoir de la fortune; il y a une honorable exception pour les universités. »
M. Buxton était décidé, sa résolution était inébranlable. Il arriva en Angleterre à la fin d'avril, et le mois suivant il se maria. Dans une de ses notes, il parle de la fin de sa carrière académique:
« Le 15 mai 1807, j'obtins celle qui était Tobjet de mon long attachement; j'avais refusé, dans celte espérance, une preuve d'eslime très- honorable do la part de l'université de Dublin; l'avenir que l'on m'offrait était flallcur pour une jeune ambition : devenir membre du parlement, et penser que mes électeurs étaient des hommes de poids et d'éducation , des gens d'honneur et de principes solides, mes camarades, mes rivaux, qui me connaissaient depuis des années. Je suis fier de penser que celte marque d'approbation m'ait été donnée par de tels hommes, quand je pense surtout que je n'avais aucune relation de famille, ni même de nationalité avec eux, que je n'avais ni fortune ni haute naissance pour me recommander. Je demandai à réfléchir pendant un jour; je fus assiégé par mes amis qui ne comprenaient pas mon hésitation; mais ayant pesé le pour et le contre, je refusai l'honneur qu'on me voulait faire, et de ce jour. Dieu en soit loué, je n'ai eu aucun sujet de me repentir de ma décision. »
1S07 à tStS.
M. Buxton passa les premiers mois de son mariage dans une petite maison près de la campagne de sa grand'mère, à Bellfield, et non loin de sa mère qui avait épousé M. Henning.
L'espérance qu'il avait eue de devenir riche s'était évanouie; il vit qu'il ne devait plus compter que sur lui-même. Après mûre délibération, il renonça à suivre le barreau et fit des démarches pour entrer dans le commerce. Ses efforts furent d'abord infructueux, il souffrait de son inaction et de l'incertitude de son avenir. Plus tard, en parlant de ce temps-lk, il disait : « Je désirais ardemment une occupation qui me procurât 2,500 fr. par an (100 I. s.), lors même que j'aurais dû travailler douze heures par jour. Un an s'écoula sans amener aucun changement. Il passa l'hiver à Earlham, où son premier enfant vint au monde. Il eut l'espoir d'une place de commis, mais il échoua.
Une entrevue avec ses oncles changea le cours de sa fortune: il entra dans la brasserie de MM. Hanbury, à Spi* talfields, avec la perspective d'y devenir associé, après trois ans d'essai. Il se mit avec ardeur h ses nouvelles occupations, et s'établit au bout d'un an dans une maison qui attenait à la brasserie.
Une lettre datée de cette époque, adressée h sa femme qui faisait une course h l'ile de Wight, a été conservée. Il devait l'y rejoindre, mais la communication était interceptée par l'expédition qui devait mettre à la voile de Cowes dans l'île de Wight, pour Walcheren.
Southampton, 15 Juin 1809.
« Je crains que Tembargo ne vous ait été désagréable. J'en ai élé très-vexé, je rae faisais tant de plaisir d'être avec vous. Cependant je me suis consolé et j'ai essaye de me distraire. Puisque je ne pouvais jouir de la société des vivants que j'aime le mieux , j'ai été chercher chez un lil)raire les morts que je préfère, c'est-à-dire, Tristan Shandy et le Roi patriote; avec cette compagnie, j'allai vers la rivière, je pris un bateau pour Netley Abbey. Cette petite excursion m'a ravi. J'ai visité l'intérieur ^ et je me suis promené dans le parc. D'un champ voisin , on jouit d'une des plus belles vues que je connaisse: les ruines couvertes de lierre, les beaux arbres et la mer au-delà.
Quoiqu'il fût très-occupé, pendant le temps d'épreuve, k se mettre au fait de tout ce qui concernait ses nouvelles occupations, il trouvait le temps d'étudier la littérature anglaise et surtout l'économie politique. « Il ne faut jamais, dit-il, commencer un livre sans le finir, et je ne le tiens pour fini que quand je l'ai étudié à fond. » Il a laissé voir qu'il entrevoyait dans un vague lointain, l'idée d'entrer au parlement, et il fit partie dès-lors d'un club politique où il parlait souvent, pour se familiariser avec les discussions en public.
Dès son enfance^ sa mère l'avait accoutumé à faire le bien avec activité; elle l'engageait à s'intéresser à quelque
grande cause qui eût pour but le bonheur de l'humanité. Quand il s'établit à Londres, il rechercha toutes les occasions de se rendre utile; il trouva beaucoup de secours chez le quaker philosophe William Allen, qui devint un de ses amis intimes. Cet excellent homme s'occupait depuis longtemps d'œuvres de philanthropie éclairée ; ce fut par lui, que M. Buxton fut initié à quelques-unes de ces questions auxquelles il devait plus tard consacrer sa vie. Il écrit à M™« Buxton en décembre 1808 : « Je désire rester en ville, pour devenir membre d'une petite société qui vient de se fonder, dans le but d'appeler l'attention du public sur les mauvais effets et sur l'inutilité de la peine capitale.» Plus tard , il dit encore : « Depuis le moment que je suis entré a la brasserie, c'est-à-dire, de 1808 à 1816, je me suis intéressé à toutes les œuvres charitables de ce district malheureux, surtout à celles qui s'occupent d'éducation, k la société biblique et aux soulagements des ouvriers des manufactures. »
Il partageait tous ces travaux avec son beau-frère, M. S. Hoare, de Hampstead, avec qui il était lié d'une affection peu commune. Leur compagnon était son frère Charles qui demeurait a Londres.
M. Buxton, membre de l'Eglise établie, était cependant très-attaché à la Société des Amis, et à leurs actes silencieux de dévotion. Il passait souvent le dimanche chez M. et M™« Fry, a Plashet, dans le comté d'Essex, et même à Londres il assistait quelquefois aux réunions des Amis. Il raconte qu'un dimanche il lut le cinquième chapitre de saint Matthieu , pour servir de texte à ses réflexions pendant l'assemblée, et il ajoute : «La réunion me fait beaucoup de bien quand j'ai lu avant, et j'ai été bien aise de voir que je pouvais méditer sans distraction; j'avais j)eur d'avoir reculé a cet égard. Le verset qui m'a fait ré-
fléchir est celui-cî : A mains que votre justice ne surptuse celle des scribes et des pharisiens , vous n'entrerez point dans le royaume des cieux.r^ Ce texte m'a toujours frappé. C'est une chose sérieuse de penser que c'est n'être rien, que de ressembler à ceux qui vous entourent. Ce soir je me suis demandé ce que je pourrais faire pour les pauvres cet hiver ; je sens que je suis loin d'avoir accompli ce que j'aurais dû et voulu faire. »
Nous avons dit que M. Buxton était l'ainé de trois frères. Edouard, le troisième, était un garçon très-volontaire; il s'était embarqué, comme aspirant de marine, h bord d'un navire partant pour les Indes, commandé par un de leurs parents, le capitaine Dumbleton; mais dès son premier voyage, il quitta son vaisseau et entra au service du roi. Depuis ce temps sa famille ne reçut aucune nouvelle de lui et on crut qu'il était mort en mer. Cinq années après, M. Buxton reçut une lettre d'un camarade de son frère, lui annonçant qu'il était arrive mourant à Gosport, et qu'il désirait ardemment revoir quelque membre de sa fa« mille. Il sentait que ses jours étaient comptés et il écrivit a sa mère, de l'hôpital de Haslar, à Gosport, où on l'avait transporté en débarquant. La lettre, mal adressée, ne parvint que tard , et ce pauvre jeune homme (il n'avait que dix -neuf ans) crut que ses parents étaient trop offensés contre lui, et ne se souciaient pas de le voir. Il écrivit une seconde lettre où il suppliait que quelqu'un vint le voir sur son lit de mort. Elle parvint enfin k M. Buxton qui partit à l'instant pour Gosport avec son frère Charles. Ils entrèrent dans l'hôpital avec la plus vive émotion ; on les fit passer dans une grande salle pleine de malades et de mourants. Ils la parcoururent sans pouvoir découvrir l'objet de leurs recherches, jusqu'à ce qu'enfin frappés de la manière dont les regardait un jeune homme très-maigre et Irès-pale, ils
s'approchèrent de son lit et ils virent qu'ils étaient reconnus, à l'expression de joie et de bonheur qui se répandit dans ses yeux; mais ils eurent de la peine à retrouver quelques traits de leur frère, sur ce visage hagard et défait par la maladie.
Gosport, 40 Août l8H.
» Edouard est si heureux d'avoir ses amis près de lui , que nous sommes contents d'être à ses côtés. Ce matin , je lui ai lu un chapitre de saint Luc et la psaume xx*^, je lui ai expliqué les passages qui se rapportent à son état; il m'a dit qu'il les comprenait et qu'il avait été bien malheureux d'être à bord d'un vaisseau où la religion était si négligée. 11 m'a raconté qu'il avait acheté une Bible et qu'un de ses amis lui en lisait quelquefois, mais pas aussi souvent qu'il l'aurait voulu. \\ avait prié avec ferveur pour revenir en Angleterre avant de mourir, surtout pour nous avouer ses fautes; mais désespérant d'y parvenir, il avait dicté pour moi une lettre qui était encore dans sa malle. Il sent que la maladie l'a amené à un état qu'il doit bénir, mais il dit qu'il a tant souffert! Je lui ai explique cette parole que : Christ est venu appeler les pêcheurs à la repentance; cela a paru lui faire du bien, puis il a dit: « J'ai été un trop grand pécheur. > J'ai ajouté qu'il devait prier constamment, que Charles et moi nous priions pour lui. Il a été si affecté que je n'ai pu insister. Tout ceci n'est-il pas une preuve frappante que nos chagrins peuvent être changés en joie. Pour moi , je ne puis considérer cette maladie que comme une dispensation miséricordieuse de la Providence. Rien n'est plus touchant que son humilité et sa reconnaissance ; je ne peux ra'empècher de croire que son àme est plus changée que son corps. »
Edouard Buxton vécut encore quinze jours; il eut le bonheur tant souhaité d'être soigné par sa mère et de revoir toute sa famille. Il mourut le 25 août 18H. Il adressa ses dernières paroles à sa mère, lui disant qu'il était préparé, que la mort n'avait rien d'effrayant pour lui et qu'il espérait que Dieu le retirerait bientôt.
Sa sœur Sara, racontant ses derniers moments, parle ainsi de son frère aîné : « Fowell, le chef de la famille, est l'appui de tous, et au moment où nous avons un si grand
besoin de coDsolalions religieuses, il esl toujours prél à Dous les offrir. »
En 181 i, Buxton devint associé dans la brasserie de ses oncles, et pendant les sept années qui suivirent^ il fut tout entier a ses occupations. Peu après son entrée aux affaires, ses associés, frappés de son énergie et de ses talents, le chargèrent de la tâche difficile de remanier tout le système de rétablissement. Il serait trop long d'entrer dans tous les détails de ses travaux; il suffira de dire qu'il y déploya une vigueur et une fermeté remarquables. Nous en donnons une idée dans ce qui suit. Un des principaux commis était très-honnéte et laborieux, mais attaché à l'ancien ordre de choses; il voyait avec déplaisir les innovations de son nouveau maître, et même il finit par contrecarrer ouvertement les plans de M. Buxton; celui-ci parut n'y pas faire attention et fit dire au commis de venir lui parler dans son cabinet de travail. Lorsqu'ils furent seuls, sans témoigner la moindre colère, sans même élever la voix, M. Buxton le pria de lui remettre ses livres, lui disant qu'il désirait se charger de son travail outre ses occupations personnelles. Stupéfait, le commis fit des excuses, promit d'exécuter les volontés de son jeune maître et le supplia de lui pardonner. Buxton qui appréciait ses services et faisait cas de son caractère, consentit à lui rendre sa place; ils devinrent bons amis, et le commis ne tarda pas a approuver les améliorations mises en vigueur. Une seule fois il essaya de faire de l'opposition, son maître le fit demander, et le commis se soumit de nouveau et pour toujours.
Un des points à réformer, selon lui, c'était l'état moral et intellectuel des ouvriers de la brasserie. Pour v remédier il fit mieux que d'exhorter et de donner des conseils, il réunit les ouvriers et leur dit simplement : D'aujourd'hui
en six semaines, je renverrai tous les hommes qui ne sauront ni lire ni écrire. Il leur donna un maître d'école et leur fournit tous les moyens d'apprendre; puis au jour fixé il tit une espèce d'examen , et tel avait été le zèle de ces ouvriers, qu'il n'y eut pas un homme k renvoyer.
Il eut grand soin d'empêcher qu'on ne se livrât à aucune espèce de travail le dimanche, et ses lois ont été maintenues dans cet établissement jusqu'à ce jour. Le succès qui couronna les efforts de M. Buxton lui fraya son chemin dans le monde. Peu à peu il put se décharger de la surveillance minutieuse qu'il s'était imposée, mais il continua toute sa vie k diriger les affaires de la brasserie.
M. Buxton était retenu presque toute l'année à Londres par ses occupations; il allait passer seulement quelques semaines d'automne à Earlham , pour y chasser avec son beau-frère M. S. Hoare. Ce fut pendant un de ces séjours qu'il parla pour la première fois dans une réunion publique; c'était en 1812, au mois de septembre. M. J.-J. Gurney l'obligea une fois de renoncer a une partie de chasse et de prêter sa coopération à la seconde réunion de la Société biblique de Norwich. M. Gurney parle ainsi du discours de Buxton : « Je suis sûr que plusieurs personnes se rappellent encore l'effet que produisit, à une réunion de la Société biblique de Norwich, un discours que M. Buxton y prononça; il était remarquable par le bon sens, la finesse des aperçus et par le christianisme qui y respirait d'un bout à l'autre. Sa taille noble et élevée (*), l'expres-
(*) M. Buxton avait environ six pieds, quatre pouces, mais il était si bien proportionné, que sa grande stature ne frappait pas beaucoup.
sion bienveillante et intelligente de sa physionomie, sa voix sonore et son éloquence mâle et gaie tout h la fois, électrisèrent l'assemblée. Beaucoup de personnes se réjouirent, dans ce jour, de ce qu'une cause si belle s'était acquise un avocat si habile et si énergique. »
Nous avons déjà dit que Ja religion faisait chaque jour des progrès chez Buxton ; on ne peut cependant pas dire qu'il fût tout-a-fait converti, et qu'il eût des idées bien claires sur les vérités fondamentales du christianisme. En 4811, il raconta que dans un séjour qu'il fit k Lynn, il rencontra ses amis, le rév. E. Edwards et le rév. R. Hanhinson, qui lui recommandèrent d'aller à la chapelle de Wheeler Street, à Spitalfields, où prêchait le rév. Josiah Pratt. 11 attribue à la prédication de cet excellent ecclésiastique ses premiers progrès réels dans la connaissance de l'Evangile.
Sa conversion ne fut point subite comme chez d'autres personnes. Sa nature et son éducation avaient préparé le terrain depuis longtemps. Son âme avait préféré , comme le dit Bacon, les choses solides à celles qui n'ont que Tap* parence; il avait un grand amour pour la vérité; ses sentiments étaient profonds ; lorsque la religion pénétra chez lui, elle y poussa de profondes et durables racines. Il craignit même que les occupations auxquelles il était obligé de se livrer, ne nuisissent k celles d'un ordre plus élevé, qu'il aurait voulu entreprendre; il s'en plaint dans une lettre à ses parents d'EarIham.
Hampstead, le 24 mars 1842.
» Il y a déjà quelque temps mon cher G., que je voulais vous remercier de votre lettre ; elle m'a fait plaisir , et , plus encore , eUe m'a fait du bien. Quoique je reste si loin derrière vous , en toutes choses , je ne puis que me réjouir des progrès que vous faites dans tout ce qui est noble et élevé , et je vois toujours plus combien vos
occupations et le but auquel vous aspirez sont supérieurs à ce que je fais. Je vous assure que la comparaison entre nous me rend bien humble et que je suis prêt à dire : Ta as choisi la bonne part, elle ne te sera point ôtée. Comment se fait-il que ces pensées, constamment présentes à mon esprit, semblent n^avoir aucun effet sur moi , ni sur mes actions. Je reconnais que la route que vous avez prise est la meilleure ; je vois quMl y a folie à se consacrer tout entier aux aflaires de ce monde , sans se préparer à ce voyage que nous sommes tous appelés à faire bientôt. En théorie , je vois toutes ces choses comme il faut les voir, et en pratique, je suis si peu conséquent avec moi-même. Gomment cela se fait-il? Je sens que trop souvent les bagatelles m'impatientent, que je suis trop ardent à la recherche des plaisirs et que le souci des affaires m'absorbe complètement. Des pensées mondaines m'accompagnent jusqu'à PÉglise et au milieu des réunions : elles viennent disputer à Dieu le peu de moments que je lui consacre. Mon âme me dit que ces choses terrestres sont au fond indifférentes, mais en réalité ce sont les seules dont je m'occupe. »
Au commencement de 1815, M. Buxton tomba dangereusement malade et fut bientôt aux portes du tombeau. On peut juger par les fragments de la lettre suivante, combien cette époque fut importante dans sa vie; il écrivait pendant sa convalescence :
7 février 4813.
» Ma faiblesse me rappelle a chaque instant combien la vie est incertaine; puissent les grandes bénédictions spirituelles dont Dieu m'a comblé, me rappeler constamment que les compassions du Seigneur sont infinies. Je fus saisi d'une fièvre bilieuse au mois de Janvier; dès que je me sentis malade, je souhaitai d'avoir une grave maladie pourvu qu'elle me rapprochât de Dieu. Un jour que j'étais tout- à -fait mal, je passai plus d'une heure en ferventes prières. Je priai surtout pour que mon esprit fût débarrassé de toute espèce de doute. Le lendemain je me trouvai une foi très-différente de ce que j'avais éprouvé jusqu'alors. Il me serait difficile d'exprimer la joie et la satisfaction que je ressentis de ce changement. Je sais à présent que mon Rédempteur est vivant. Je me répétai constamment ces paroles, et j'avais une telle confiance dans les mérites de ce Rédempteur, que la perspective de la
mort lie m'effrayait point. Je savais cependant que tous les actes de ma vie avaient été mauvais. Je savais que je n^avais mérité que la condamnation. Mais je savais aussi en qui je croyais. Une fois ou deux, cependant, je me demandai si je ne me (rompais pas moimême. Je me disais : comment après avoir commis tant de péchés, après avoir négligé de faire le bien , après avoir dédaigné la religion, puis-je être sûr d^ètre accepté par mon Sauveur? Ce moment de doute ne dura pas. Je me dis que c'était de la présomption de vouloir limiler la puissance de TÉternel. Ses pensées ne sont pas les nôtres et ses voies ne sont pas nos voies. Il a donné à l'ouvrier qui n'a travaillé qu'une heure, autant qu'à celui qui a travaillé toute la journée à la chaleur du soleil. Ces pensées me rendaient toute ma paix. »
On lui demanda s'il était abattu : « Au contraire, dit-il, j'éprouve une joie qui me rend capable de supporter les plus grandes douleurs. — Est-ce la foi en Christ qui vous rend joyeux? lui demanda-t-on. — Oui c'est la foi en Christ. C'est une faveur inexprimable, au-delà de ce que je puis mériter. Qu'ai-je fait depuis que je suis au monde? rien, je n'ai rien fait pour le service de Dieu, et c'est a moi qu'il a fait miséricorde. Mon espérance est d'être admis dans le troupeau de Christ, d'entrer dans le royaume des cieux comme un petit enfant. » Quelques jours plus tard il disait : a Je ne lirai plus avec négligence ce passage du livre de prières : Nous te bénissons, pour l'amour infini que tu nous a témoigné par notre Rédempteur et Seigneur Jésus-Christ; » puis il éleva son âme à Dieu avec actions de grâces, le bénissant de ce qu'il avait permis que cette admirable doctrine lui fût révélée. Plus d'une fois, il déclara qu'il se sentait heureux et reconnaissant d'avoir été malade; il désirait ardemment que l'impression qu'il avait reçue fût durable.
£n recouvrant la santé, il s'occupa avec activité de plusieurs œuvres de bienfaisance et surtout de la Société biblique. Dans l'été de 18i5 il quitta Londres et fut habiter
— véline maison à North End, Hampstead, pour que ses enfants (il en avail quatre alors), pussent jouir de Tair de la campagne.
L'extrait suivant est tiré de son livre notes :
Dimanche, 6 Août 4845.
« Je n'étais pas assez bien pour aller à l'église; j'ai passé la matinée à me promener, à lire et à méditer la Bible, surtout les épitres de saint Jacques et de saint Jean. Quelle sagesse et quelle piété pratique respire dans la première, et quel esprit de dévotion et de sainteté dans la seconde. La première expose de main débattre les infirmités, les tentations et les erreurs de l'homme; l'autre, empreinte de l'amour que l'apôtre voudrait inspirer aux autres, semble d'une nature trop céleste pour se mêler des intérêts de l'humanité. Saint Jean revient constamment à la source d'où il tire ses consolations et ses espérances. Avec lui , Christ est tout en tous. C'est là le résumé et la substance de toutes ses exhortatioi», le commencement et la (in de tous ses chapitres.
« Je veux consigner ici quelques événements qui me sont arrivés dernièrement. Le vendredi 7 juillet a été an jour remarquable pour moi. J'avais découvert le malin que toutes les espérances que j'avais conçues de réaliser de grands bénéfices pécuniaires étaient mal fondées. Ce fut un mécompte, car je revins le soir plus pauvre que je ne me croyais le matin. Ce fut mon premier chagrin. A neuf heures du matin , il y eut une épouvantable explosion de poudre dans une maison près de la brasserie, il y a péri huit personnes; il y a eu beaucoup de dommages, et pendant un ijioment on a craint de ne pouvoir éteindre le feu. Pour terminer la journée, j'ai été volé dans la soirée ; si nous nous en étions aperçus au moment même , ma femme déjà malade en aurait été éprouvée. Je peux supporter les revers de fortune , je peux voir mes espérances les plus chères se réduire à néant; mais les maux qui atteindraient ma compagne me seraient bien amers.
» Le mardi suivant, j'allai à Weymouth , j'y trouvai les affaires d'un ami bien cher dans un fort mauvais état. Cela m'affligea , et mon retour à la maison fut attristé par un chagrin d'une autre nature, qui m'affligea encore davantage. Il me semble que les malheurs qui me touchent personnellement , me sont moins sensibles que ceux qui atteignent les gens que j'aime; mais je sens que j'ai tort et que je dois accepter sans murmurer les épreuves que Dieu
m'envoie, sous quelque forme que ce soit. J'ai appris à reconnaître que les richesses de ce monde sont incertaines et misérables ; j'ai appris à considérer la vie comme une fleur qui tombe, comme une vapeur qui s'élève et s'évanouit. II me semble aussi que je prie plus souvent et avec plus d'ardeur, pour qu'il me donne la sagesse et la force , pour qu'il me dirige et délivre mon cœur des attaches de la chair, afin que mon espérance soit dans ce monde qui est audelà du tombeau. — Tourne mon cœur vers toi , oh Seigneur ! donne-moi de sentir avec force et d'être convaincu que ce n'est qu'en toi que je trouverai la paix , et que je ne peux agir avec sagesse qu'en agissant pour ton service. »
Avant cette époque de réveil, ses actes religieux portent le caractère de sa nature propre. Il pouvait se représenter les choses invisibles avec une grande clarté. La vie future n'était pas pour lui une croyance passive, c'était un fait positif; c'est ce qui lui faisait reconnaître avec tant de franchise et de vérité, la vanité et le vide des intérêts et des plaisirs de ce monde. Mais un des traits distinctifs de son caractère chrétien, était sa confiance enfantine dans sou père céleste et la persuasion qu'il avait d'être guidé par lui dans les sentiers de la vie. Il reconnaît cette intervention divine à tous les instants de sa vie. « Je n'ai pas besoin, disait-il, qu'on nie prouve la religion, la Providence s'en est chargée. Voici une de ces preuves, » et il étendait sa main et démontrait combien le mécanisme en était parfait. Ce sentiment l'engageait à exposer constamment ses soucis et ses besoins à son père céleste, a La prière consiste à élever continuellement son cœur à Dieu; il n'est pas nécessaire de lui parler toujours, mais de diriger ses pensées vers lui. Tout me porte à prier et j'ai été toujours exaucé dans les petites comme dans les grandes choses. » Ceux qui ont assisté à son culte domestique, étaient frappés de l'ardeur avec laquelle il demandait à Dieu de bénir les affaires publiques dont il se chargeait.
Il exposait à Dieu le sujet qui Toccupait, et lui demandait avec énergie de l'aider et de le guider, sentant que Dieu seul donne la réussite. Lorsque le succès répondait à ses efforts il n'oubliait pas celui qui le lui avait accordé, et de même il acceptait sa volonté non-seulement avec soumission, mais avec reconnaissance.
A J.-J. Gurney^ esq,
Hampstead, \i Avril 1816.
H est vrai que j'ai eu beaucoup d'eunuis dernièreuiont , mais ce n'est pas à propos de Pimpôt sur la drèche. Ce n'esl là qu'une question de proHl; je n'y puis rien et je ne me sens aucune disposition à me désoler pour des choses sans remède. Ce qui m'a été plus désaj^rjéabie , c'est la découverte que j'ai faite de défauts dans le département de la brasserie qui m'est échu en partage ; je suis décidé à les corriger, cela me donnera de la peine et du souci, mais je puis encore en prendre mon parti. La véritable cause de mon inquiétude provient plutôt d'un Irait particulier de mon caractère, je sais à peine comment le décrire ; c'est une espèce d'ardeur mal calculée. Lorsque je vois devant moi un but de quelque importance, toutes mes facultés se concentrent dans ce seul point de vue et je n'ai de repos qu'après avoir obtenu le succès. Je déteste cela, c'est si désagréable de s'endormir la tête pleine de cuves, de tubes, etc., et même je le désapprouve. Je vois que c'est un mal; c'est l'épine qui étouffe le bon grain , ou l'ivraie qui croit parmi le blé , et cependant je suis tellement l'esclave de ce penchant, que uième au milieu des réflexions que je fais maintenant , je suis occupé de la bière que Ton va brasser. Je vous assure que j'ai le désir le plus sincère de m'occuper des choses éternelles, avec le zèle que je mets à ce qui n'est que poudre et que cendre. Si je ne puis le faire entièrement , je voudrais au moins un partage : je mettrai la moitié de mon zèle à mes affaires et l'autre moitié à votre livre (*).
» Comment pouvez-vous, mon cher frère, vous sentir découragé et accablé avec une pareille tâche devant vous et tant de capacité pour la remplir. N'êtes-vous pas honteux que je mette plus de zèle à faire du porter que vous à faire des chrétiens. A l'œuvre, cher ami, à l'œuvre avec courage, etc. »
(*) Sur les preuves de la religion chrétienne. Voir les ouvrages de J.-J. Gurney.
ISte à 1S17.
A sa femme , à l'occasion d'un accident :
Spitaifields, 15 Juillet 4840.
« Comme il est possible que vous appreniez l'histoire de Prince, notre chien , il vaut mieux que ce soit moi qui vous la raconte. Jeudi , lorsque je montai à cheval chez S. Hoare, David me dit que Prince avait quelque chose de singulier, qu'il avait voulu le mordre ainsi qu'Elisabeth , et qu'il avait tué le chat. Je donnai des ordres pour qu'on l'attachât et qu'on en prît soin, et je partis pour la ville. En arrivant à Hampstead , je vis Prince couvert de boue , courant comme un furieux et mordant fout ce qu'il rencontrait sur son passage. Je lui vis mordre au moins douze chiens , deux enfants et un homme. Je fus excessivement effrayé, car j'étais persuadé qu'il était enragé. Je fis tout ce que je pus pour l'arrêter; j'essayai de le tuer ou de le forcer à entrer dans une serre qui était ouverte, mais en vain; il s'élança sur un jeune garçon qu'il saisit à la poitrine; heureusement j'étais tout près de lui et je le frappai avec mon fouet. Il reprit sa course vers Londres , et je le suivis en guettant l'occasion de le saisir, décidé à m'en emparer si je voyais quelqu'un en danger. Heureusement qu'il se précipita à la porte de Prior; je sautai à bas de cheval et le saisis par le cou ; il se débattit et voulut me mordre, mais il ne le put. Il est mort complètement enragé. Quelle délivrance miraculeuse de la Providence! »
Plus tard il écrit encore :
« Lorsque je saisis le chien, il se débattit avec tant de fureur que je crus que je ne pourrais le tenir. Je parvins à le tenir en l'air d'une seule main , ce qui me permit de sonner. J'avais peur que l'écume qui lui sortait de la bouche en abondance ne pénétrât dans quelque écorchnre : je parvins avec mille peines à plonger ma main dans ma poche et à mettre mon gant; puis, je pris le chien de cette main gantée et je fis de même pour l'autre. Le jardinier ouvrit enfin la porte. « Je vous amène un chien enragé, » lui dis-je. Je l'envoyai chercher une forte chaîne, et j'entrai dans la cour, tenant toujours le chien par le cou. Je ne voulais pas le tuer, afin de pouvoir rassurer les personnes mordues, s'il était constaté qu'il n'était pas enragé. Le jardinier, qui se mourait de peur, passa le collier autour du cou de Prince et fixa la chaîne à un arbre. Cela fait, je
TIE DE BUXTON. If.
— sole lançai aussi loin que possible et m'enfuis. Il fit un bond énorme; mais sentant qu'il était lié, il hurla d'une façon horrible. Il ne fit que sauter et s'élancer à droite et à gauche, pendant toute la journée, en écumant énormément; nous lui jetâmes de la viande qu'il ne toucha pas. Il mourut environ quarante-huit heures après le moment où il était devenu enragé. »
L'hiver de 1816 commença de bonne heure, et fut dès l'abord d'une grande sévérité. Les fabriques de soie ne marchaient plus, les ouvriers tisseurs de Spitalfields étaient dans une grande misère. On avait établi des distributions de soupes, mais on épuisa bien vile les sommes destinées à cet objet. Une assemblée fut convoquée à Mansion House pour juger de ce qu'il y aurait à faire. MM. Buxton et Hoare renoncèrent à leur visite accoutumée dans le Norfolk pour coopérer au soulagement de celte grande misère. Buxton raconte quelques détails sur ce moment difficile et sur les secours donnés, et nous extrayons ce qui suit d'un discours qu'il prononça à cette occasion; il s'adressait au lord maire :
« Je sens que je suis incapable de représenter avec assez de vivacité les malheurs que j'ai vus. Je voudrais vous engager à en juger par vous-même. Allez où vous voudrez et quand vous voudrez, vous jugerez si nous exagérons. Vous verrez un père de famille démolir son foyer pour en vendre les pierres, une veuve mourante qui a dû vendre sa dernière couverture pour avoir du pain. Venez voir les places de marché; pendant la nuit, les corbeilles et auvents y servent d'abri a une foule de malheureuses créatures, qui cherchent une horrible nourriture dans les débris du marché.... Le pauvre est presque toujours le meilleur ami du pauvre; il y a heureusement une sympathie dans l'affliction pour l'affliction; c'est un rayon de lumière dans l'éternelle obscurité de leur vie. Nous en avons vu des exemples qui nous ont rappelé celui de la veuve du Nouveau Testa-
ment, qui donna de son nécessaire, et celui de la veuve de Sarepta...? N'est-ce pas une leçon pour nous... Pourquoi la charité du pauvre est-elle plus grande que celle du riche? c'est qu'il l'a apprise à l'école de l'affliction. Il sait ce que c'est que d'avoir faim et froid et le riche ne le sait que par ouï-dire.... »
M. Buxton fut surpris de l'attention avec laquelle il fut écouté ; les journaux parlèrent de ce discours dont nous n'avons donné qu'un trait. M. Wilberforce lui écrivit ce qui suit; c'est presque une prophétie.
Kensington Gore, Novembre 1816.
« Permettez-moi de vous exprimer en peu de mots, le plaisir que j'ai éprouvé en apprenant que vous aviez réussi mardi, lorsque vous avez pris avec tant de chaleur la défense du pauvre. Je vous avoue que ce n'est pas uniquement par intérêt pour les malheureux ouvriers de Spitalfields , que je me réjouis de votre réussite. Je suis un peu égoïste. Je prévois que vous obtiendrez d'autres succès dans une autre assemblée , où j'espère que nous serons compagnons d'œuvre, etc. etc.
Je suis , etc.
Wilberforce. »
On recueillit une somme de 43369 I. s. (1,081,725 fr.) à cette assemblée de Mansion House. Lord Sidmouth fit chercher M. Buxton, et lui remit 5000 1. s. (125,000 fr.) de la part du prince régent, en lui témoignant sa satisfaction de son discours. On peut donc dire que la carrière publique de M. Buxton a commencé par ses efibrts en faveur des pauvres. « J'ai besoin de vivre dans une sphère plus élevée, disait-il, et de faire un peu de bien avant de mourir. » Il priait constamment Dieu de l'employer à étendre son royaume et à faire du bien aux autres.
« Je ne saurais, écrit-iK plaindre ceux qui sont appelés à de grands sacrifices pour obéir à leur conscience ; un pareil dévouement est à mon avis plus digne d'envie que
de pitié ; si nous savions envisager les conséquences de ces sacrifices pour les autres ef pour nous-mêmes, nous les tiendrions pour des privilèges inestimables. Je pense souvent à ces versets des Actes : Ils étaient remplis de joie d'avoir été trouvés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus , et ils ne cessaient tous les jours d'enseigner et d'annoncer Jésus-Christ^ dans le temple et de maison en maison. »
Il s'occupa aussi dans ce temps d'améliorer le sort des prisonniers, conjointement avec plusieurs de ses amis. Mad. Fry, sa belle-sœur, leur avait frayé la voie. En 1816, on fonda la société pour la réforme de la discipline des prisons.
A Mad. Buxton.
5 Janvier 4817.
« Je suis allé hier à Newgate , j'y ai vu quatre malheureuses créatures que Ton doit exécuter mardi : que Dieu ait pitié d'eUes... Il faut que je prie, pour que je me réveiUe tout-à-fait; que j'aie Pesprit missionnaire, pour que je me dévoue tout entier à la gloire de Dieu et au bonheur de mes semblables.... Les soucis, les plaisirs, les affaires de ce monde étouffent le bon grain. Il faudrait que la semence pénétrât jusqu'à l'esprit, et elle reste dans la chair; nous désirons le ciel et nous sommes enchaînés à la terre. »
Il avait déjà eu l'idée d'entrer au parlement, et il alla à Weymouth pendant l'élection de 1817, mais sans se mettre en avant.
Peu après, ses inquiétudes pour son frère Charles l'absorbèrent complètement ; cette maladie et la mort qui la termina furent un des plus vifs chagrins que devait éprouver M. Buxton. Le frère cadet, plus gai, avait le pouvoir de dérider et de dissiper la préoccupation de l'ainé. On retrouve dans ses lettres de cette époque les expressions de la plus vive tendresse pour son frère ; les profonds regrets que sa perte lui fait éprouver, sont mêlés d'un senti-
ment de joie de ce que sa fin a été celle d'un chrétien qui ne se reposait que sur les mérites de Christ pour être sauvé. Vingt ans plus tard , il parle de cet événement : « Je ne connais aucune relation , excepté celle de mari et de femme, qui soit plus forte que celle qui m'unissait à Charles. Nous étions ce que les hommes de loi appellent possesseurs indivis pour toute espèce de choses. Il était parfaitement aimable, sa conversation était vive et originale, avec un fond de sérénité et de bonne humeur qui trouvait dans toutes choses matière à sa douce gaieté. Il mourut à Weymouth en 1817. — Tu sais. Seigneur, tu sais seul, combien je Pai aimé et combien je l'ai regretté.» Dans l'hiver de 1817, M. etM™« Buxton, MM. J.-J. et S. Gurney allèrent en France avec le rév. Francis Cuningham qui voulait fonder une société biblique k Paris. Ils prenaient tous un vif intérêt k cette œuvre, et ils désiraient de plus prendre des informations sur l'excellent système de discipline en vigueur dans les prisons d'Anvers et de Gand. Dans la traversée, ils eurent un accident qui aurait pu être sérieux. En quittant Douvres, ils furent enveloppés par un épais brouillard, dans lequel ils restèrent deux jours et deux nuits , sans pouvoir découvrir quelle direction leur vaisseau avait prise. Outre cette inquiétude , ils craignirent de manquer de vivres. Un matelot vendit à un prix élevé quelques biscuits moisis et un morceau de fromage k nos voyageurs. Au milieu de la seconde nuit, le braiement d'un âne les avertit qu'ils étaient près de terre; le brouillard se dissipa et ils entrèrent dans le port de Calais. «J'appris k connaître, dit M. Buxton, la valeur de la nourriture et l'angoisse que cause sa privation. »
!«' Novembre 1847.
On ne peut faire la traversée de Douvres à Calais , sans songer aux sommes d'argent qui ont été dépensées pour satisfaire l'ani-
niosité des deux pays l'un contre Tautre. Nous nous récrions lorsqu'on nous dit qu'on a réuni en Angleterre quelques centaines de mille livres sterlings pour répandre la Bible dans le monde , et qu'on donne environ 500,000 francs par an , pour envoyer des missionnaires annoncer aux payens les vérités du christianisme: cela excite notre admiration. Mais pensez un instant aux sommes dix fois plus considérables qu'on a dépensées sur vingt arpents de terre, à Douvres et à Calais, non dans le but d'avancer la civilisation ou d'augmenter le bonheur des deux pays, mais dans un but d'hostilité, etc.»
Paris, 10 Novembre.
« J'ai jusqu'ici beaucoup joui de mon voyage ; les gens que je vois sont aimables, prévenants et remplis de vie et d'animation. Quelle singulière chose que nos gouvernements respectifs aient jugé qu'il valait mieux nous égorger les uns les autres depuis vingttrois ans. Il suffit de voir de près ses adversaires , pour cesser de trouver du plaisir à les détruire. S'il est ordonné d'aimer ses ennemis, de quelle étrange façon nous nous y prenons en leur faisant la guerre.
Le 16.— «J'ai été avec F. Cunningham chez plusieurs personnes, dans le but de fonder une société biblique. Nous n'avons trouvé que M. Juillerat, avec qui nous avons causé d'une façon assez encourageante. Il nous a dépeint , sous de tristes couleurs , l'état du pays sous le rapport religieux. Les protestants sont indifférents , et les catholiques sont, ou des philosophes insouciants, ou d'un bigotisme outré.
» Baxter dit, dans ses Mémoires, «je ne savais pas jusqu'à présent combien la tyrannie est coupable, lorsqu'elle empêche la propagation de l'Évangile. > Les difficultés que nous avons éprouvées aujourd'hui, pour l'établissement de la société biblique, me font partager cette manière de voir. »
Le journal de M. Buxton renferme des remarques piquantes et des détails concernant les prisons de Gand et d'Anvers, que son but était de visiter. Il fut surtout frappé de la manière admirable dont la maison de force de Gand était tenue, et il se décida à soumettre ses observations à la société pour la discipline des prisons de Londres. Il ajoute : « On nous a conté que lorsque Bonaparte était
empereur, il demanda aa collège catholique de Gand d'approuver son mariage avec Marie-Louise : ce qu'on lui refusa péremptoirement. Peu après, il leur envoya un évéque qui n'avait pas été consacré selon les rites voulus : ils refusèrent de lui obéir. L'empereur ordonna k un détachement de soldats d'entourer le collège et de s'emparer des prêtres et des écoliers; il les fit incorporer dans son armée; de 550 qui partirent, il n'en revint que 15 ! »
Calais.
« Nous avons été heureux d'apprendre qu'on a fondé une société biblique à Paris. J'espère que la circulation des Sain tes- Écritures produira un grand bien, et que cela établira des rapports fréquents entre les protestants des deux pays. La France a besoin d'être ramenée à des sentiments religieux, car il semble que ce pays en est totalement dépourvu. Ces dimanches que l'on passe à s'amuser ou à travailler, cette ignorance de l'Écriture sainte, cette perpétuelle exclamation mon Dieu ! le manque d'égard pour la vérité : toutes ces choses sont un indice que la religion est négligée. »
A son retour, M. Buxton communiqua à la société des prisons les détails recueillis à Gand. La société le pria de publier ces documents. Ce travail s'agrandissait k mesure qu'il écrivait; il dut -prouver par des faits le mal qui existait en Angleterre, et faire de nouvelles visites dans les prisons pour les examiner en détail.
Il écrivait k la fin de 1817 : « Qui pourra nous dire comment cette année va se passer ? Il est possible que je n'en voie pas la fin. Yoici les objets dont je désire m'occuper : écrire un mémoire sur la discipline des prisons ; fonder une caisse d'épargne k Spitalfields ; aller régulièrement k l'hôpital de Londres, et y engager le chapelain k faire son devoir, ou le faire casser ; établir une nouvelle association biblique. — Que la grâce de Dieu m'assiste dans ces travaux, qu'il sanctifie mes motifs, qu'il me garde de l'orgueil et que sa volonté soit la mienne. »
Au mois de février suivant, il publia un ouvrage intitulé : Recherches pour découvrir si le système actuel de discipline dans les prisons, favorise ou empêche les crimes. Il n'y travaillait jamais sans avoir prié, afm d'accomplir son œuvre avec droiture, avec abnégation et en se consacrant au service de Dieu. Cet ouvrage fut accueilli avec une admiration qu'il ne recherchait pas : il en fit six éditions dans une année, et attira entièrement l'attention du public sur le sujet dont il s'était occupé.
M.Wilberforce le félicite et ajoute: «Que Dieu continue à vous animer de zèle pour tout ce qui est bien , et qu'il le dirige sur des objets qui en soient dignes. J'espère que vous entrerez bientôt au parlement et que vous combattrez pour les droits et le bonheur des opprimés. Je vous y convie comme allié dans cette ligue bénie. »
Les bons effets de ce livre ne se bornèrent pas à l'Angleterre; il fut traduit en français et se répandit sur le continent. Il pénétra même en Turquie. Quelqu'un l'ayant lu aux Indes, songea à examiner les prisons de Madras: elles étaient dans l'état le plus déplorable; après cette visite , elles furent complètement réformées.
Au printemps de 1818, le parlement fut dissous, et Buxton se mit sur les rangs comme candidat de Weymouth ; il ne le fit pas sans avoir demandé k Dieu de le guider. « Il me semble , dit-il , que je pourrais agir avec efficace pour le service de mon Créateur ; mais si ce n'est pas sa volonté , je suis prêt à occuper une place moins importante. » Il écrit de Bellfield , d'où il préparait les voies pour son élection :
8 Juin.
< Je suis parfaitement tranquille. Je remets toutes choses entre les mains de Celui qui sait si les occupations de la vie politique (n'éloigneront ou me rapprocheront de Lui, et qui sait aussi si je dois être choisi pour faire son œuvre. Il peut amener toutes choses à bien. »
Dans ce temps- ik , les élections ne se passaient pas comme à présent; les électeurs décidaient fréquemment la question à coups de bâtons ou en boxant. Ce fut le cas à Weymouth. M. Buxton fut obligé de modérer l'ardeur de ses amis : «c Battez vos rivaux, dit-il, mais que ce soit par Téiévalion de vos principes, par votre mépris de la corruption, par votre probité; ne les assommez pas. »
29 Juin 4818.
« L'élection est terminée. Je vais à la maison-de-ville remercier mes constituants. Me voici donc membre du parlement ; je ne peux vous dire encore ce que j'éprouve. Ma seule pensée a été que si c'était une bonne chose que je fusse nommé, mon élection réussirait; sinon, elle manquerait. La ville est dans un grand émoL La musique joue et des centaines de personnes s'assemblent sur Fesplanade. >
M. J.-J. Gurney lui écrivait k cette importante occasion : c(Si mes félicitations viennent un peu tard, ce n'est pas manque d'intérêt, mais manque de temps, car mes désirs sont accomplis.... Il faudra que tu redoubles de vigilance sur toi-même , et une fidélité scrupuleuse te sera nécessaire.... Ne t'enorgueillis de rien, puisque tu n'es qu'intendant et non possesseur de ce nouveau bien ; que les cinq talents en produisent dix, et qu'ils retournent purs et sans taches à Celui qui les a donnés.... Il n'y a rien de plus beau dans le monde moral , qu'un homme distingué par ses talents et qui est comme un petit enfant devant son Dieu.... Il faut t'attendre a être considéré comme le champion de la cause des prisons; tu es engagé à la défendre.
Je crois qu'il n'y a pas de bul plus digne de tes efforts, que l'amélioration de notre code criminel.... Il se fait un grand travail dans le monde : l'esprit humain, sous la sauvegarde de l'éducation religieuse, se prépare à secouer beaucoup d'entraves et de préjugés .. Je crois ces progrès de l'esprit salutaires, tant qu'ils prendront pour base les
principes invariables et admirables du christianisme
Evitons cet esprit qui tend k conserver les plus mauvaises institutions , parce qu'elles sont anciennes ; pour qui la raison et l'humanité ne sont rien , tandis que l'autorité d'hommes faillibles comme nous est tout. »
La note suivante est intéressante, en ce qu'elle montre avec quel esprit Buxton entra dans cette carrière , où il combattit pendant vingt ans pour le pauvre et l'opprimé.
Me voici membre du parlement; je me sens le désir ardent de remplir la tâche que j'ai entreprise, avec droilure, un zèle ardent et une grande fidélité. Je prie Dieu de m'accorder les grâces de son Saint-Esprit, pour que, sans m'arréter à mon intérêt personnel ou à ma popularité, je sois capable de faire quelque bien à mon pays et quelque chose pour Phumanité, surtout en ce qui concerne ses intérêts les plus importants. Je sens la responsabilité de ma position et j'entrevois les tentations qui pourront m'assaillir. D'un autre côté, je comprends le bien qu'un homme peut faire. Que Dieu me préserve des pièges qui m'entoureront; quMl me préserve de l'égoïsme, de l'intérêt personnel, de la passion, des préjugés et de l'ambition ; qu'il rende mon cœur sensible aux souffrances des malheureux et à la misérable condition du coupable et de l'ignorant; que je ne me détourne jamais de l'indigent. Que Dieu éclaire tellement mon intelligence , que je sois un champion capable et résolu , pour tous ceux qui désirent et qui méritent un ami. »
Le i^^ mars 1819, on adopta la motion de lord Castlereagh, pour la nomination d'un comité d'enquête sur la discipline des prisons, et le lendemain, sir James Macintosh présenta une motion pour faire nommer un comité qui eût à s'occuper des lois criminelles. M. Buxton l'ap-
puya : son discours eut un succès qui dissipa ses craintes d'être un membre iuutile du parlement. Le principal objet de ce discours, dont le mérite consistait surtout dans l'arrangement clair et logique des faits, était de démontrer que la loi, eu déclarant certains crimes de peu d'importance (qu'il vaudrait mieux appeler fautes), punissables de mort, avait pour résultat d'empêcher ces crimes de recevoir leur châtiment, parce qu'on préférait acquitter le coupable plutôt que de le condamner k mort. A la fin des débats, plusieurs membres distingués du parlement se firent présenter à lui. M. S. Hoare, assis parmi les spectateurs, voyait avec bonheur le succès de son ami. « Je suis sûr, disait*il, que si j'avais été accueilli comme lui, j'en aurais été fier pendant vingt ans au moins. »
L'opinion d'un témoin impartial aura plus de valeur encore. M. W. Smith, membre de Norwich, écrit k M. Gurney : « Vous verrez dans les gazettes le résultat des débats d'hier ; Buxton s'est acquitté de sa tâche k la satisfaction générale. L'assemblée est préparée maintenant à le recevoir avec respect et bienveillance. Son bon sens, son excellente diction et son énergie, le maintiendront en faveur. Aucun membre n'a débuté d'une manière plus remarquable; il conservera la place qu'il s'est acquise. »
Les discours de M. Buxton étaient moins distingués par leur éloquence que par leur énergie; ils portaient l'empreinte de son caractère, qui était, ainsi que Wilberforce l'a remarqué, celui d'un homme qui taille une statue dans le roc, mais qui ne s'amuse pas à sculpter un noyau de cerise. Il se préparait avec application, non pas k travailler son style, mais k coordonner tous les faits utiles k son sujet, et il excellait k les mettre en lumière. Parlant du cœur et sur des sujets qui en appelaient aux sentiments aussi bien qu'k la raison, il s'élevait quelquefois k une éloquence
entrainante; de temps eo temps, il donnait un libre cours à son indignation; parfois il se permettait une légère pointe de satire; mais, en général, le caractère de ses discours était un appel clair et pressant au jugement et à la raison de son auditoire.
Buxton fit partie de deux comités nommés après les deux motions du l®"" et du 3 mai. Il écrit à ce sujet : « Je crois qu'aucun membre du comité ne va aussi loin que moi, c'est-à-dire, l'abolition de la peine de mort pour tous les crimes, excepté le meurtre; mais on a fait quelques pas, et si nous parvenons à empêcher qu'on condamne a mort les faussaires, les voleurs de moutons et de chevaux, nous sauverons à-peu-près trente vies par an, ce qui sera quelque chose.... Je suis sûr que notre opinion prévaudra, etc. »
L'autre comité devait s'occuper de l'état des prisons dans tout le royaume. Voici quel fut le résultat de ses travaux. Le gouvernement, d'après le rapport publié en 1820, présenta un bill pour consolider et perfectionner les lois existantes sur les prisons.
Depuis ce temps, les prisons anglaises, au lieu de n'être que des pépinières de crimes, sont devenues, généralement parlant, des lieux de punition, mais où on cherche aussi à régénérer le criminel. On n'est pas encore arrivé à la perfection 5 mais on ne peut lire les rapports sur l'état des prisons il y a trente ans, et ceux sur leur état actuel, sans être frappé des immenses progrès qui se sont opérés.
23 Novembre 4819.
« Nous avons eu un débat remarquable ; il m'a donné une haute idée de la capacité et de Thabileté des hommes qui y ont pri<i part. Tous les chefs (leaders) ont parlé et se sont surpassés. Il faut mettre Burdett en première ligne : il a fait preuve d'une intelligence si fine, si lucide, si supérieure; je ne m'en faisais aucune idée. Je dois dire qu'il n'a pas proféré une sentence que je n'ai approuvée. Canning
vient ensuite ; s'il y a une distinction à faire entre Téloquence et le bon sens, ces deux hommes en sont la preuve. Canning a parlé avec une extrême élégance , et il a manié tour à tour , pendant prés de trois heures, la raison, Fironie, la plaisanterie, Tinvective et l'emphase, sans en être fatigué. Plunket lui succéda: il a renversé les arguments du pauvre Macinstosh ; ingénieux et souple, il est cependant clair et hardi. Puis Brougham, qui a captivé l'attention de son
auditoire après douze heures de délibération Ce débat a-t-il
excité mon ambition , me demanderez-vous. Peut-être ! car il m'a fait penser que je pourrais combattre dans la plus vaste arène que je connaisse, mais aussi que le succès n'appartient qu'à celui qui y
consacre sa vie Celui qui ne peut supporter la fatigue d'esprit,
qui préfère la chasse à la gloire, qui ne veut pas s'enrôler sous la bannière d'un parti , ne doit pas prétendre à la réputation. Soit, je ne prétends pas à ce qui est d'un prix trop élevé pour moi. >
La lettre suivante est adressée à M™« Forster sa sœur, dont le mari partait pour TAinérique, pour y faire ce que les quakers appellent une visite religieuse. Nous en donnons un extrait.
Earlham, 18i9.
« Votre lettre m'a vivement préoccupé. Ma première impression a été celle d'un grand chagrin, en pensant à cette interruption dans votre bonheur domestique ; mais c'est, après tout, une noble chose que d'être le serviteur du maître du monde , et les joies terrestres qui pourraient nous empêcher de goûter ce bonheur, seraient au fond de misérables joies. Je me réjouis que votre mari soit jugé digne de souffrir des privations pour le nom de Jésus.... Nous pouvons différer sur plusieurs points, mais nous serons d'accord pour penser que l'appel de William vient d'en-haut. etc. »
1S90 à tS91.
M. Buxton se fait un plan d'occupation pour cette année là. En première ligne il met la réforme du code pénal; 2o les prisons ; 3® obtenir des documents sur les veuves hindoues qui se brûlent sur le tombeau de leurs maris ; il
veut chercher à abolir ces énormilés; 4® les écoles du dimanche k Spitalfields. Une grave maladie vint interrompre ces travaux. « N'est-ce pas, dit-il, une sérieuse leçon pour nous engager k nous préparer à la mort ; travaillons pendant qu'il en est temps. »
Il éprouva quelques doutes, lors de la dissolution du parlement causée par la mort du roi, sur l'opportunité de sa réélection; il parle des diverses raisons qui devaient l'en détourner, entre autres sa nombreuse famille; il ajoute:
c(Oh! si je pouvais m'offrir en sacrifice vivant au
Seigneur, si je pouvais rejeter le vieil homme et revêtir
l'homme nouveau Qu'a l'avenir je n'eusse que cette
devise : c^est la volonté de Dieu. Ai-je fait ce que je devais pour le règne de Dieu? Non ! »
Il se représenta pourtant a l'élection et fut nommé à Weymouth. De Weymouth il alla voir son beau- frère Forster qui partait pour l'Amérique.
«J'ai reçu ici une belle leçon d'humilité. C'est trèsbeau de faire le bien, en satisfaisant son orgueil et son ambition. Mais quel sacrifice me suis-je imposé? je n'ai eu que des jouissances. Ici c'est différent; cette parole : ils laissèrent tout et le suivirent, est l'expression vivante de ce que fait mon beau-frère ; il quitte sa femme, son enfant et tout ce qu'il aime pour deux ans. Et cependant je ne puis le plaindre, je ne puis avoir pitié de celui qui a choisi la bonne part. »
Jusqu'à cette époque, la vie de M. Buxton, soit comme chef de famille, soit comme homme public, avait été exempte de peines et de chagrins. Ce bonheur allait s'évanouir. Il fut rappelé chez lui par la maladie de son fils aîné, qu'il perdit en peu de jours. Voici ce que nous trouvons dans son journal : « Nous avons perdu notre fils aine, l'objet de notre amour et de nos joies ; c'était un enfant
vif et bien doué, d'uue charmante physionomie, d'un caractère doux et aimable. Nous nous réjouissons et nous
pleurons tout à la fois Nous sommes sûrs que notre
enfant est auprès de Dieu.... Il a plu k Dieu, Dieu l'a aimé, et le voyant parmi des pécheurs, il l'a pris k lui. Ces paroles sont vraies, pouvons-nous murmurer, pouvons-nous souhaiter de le revoir parmi nous. »
Sa foi était destinée à une épreuve plus sévère encore. Ses plus jeunes enfants, déjà malades de la coqueluche, furent atteints de la rougeole, et un mois après la mon de son fils, il perdit ses trois filles cadettes. A la mort de l'aînée, il écrit : c( Lors même qu'il me tuerait, je ne laisserai pas d'espérer en lui. J'avais désiré qu'elle me fût conservée, mais je la remets volontiers entre les mains du Seigneur. Nous avons perdu ceux qui faisaient le bonheur de notre vie; ils reposent en paix .... Les plus charmantes,
les plus gracieuses de nos fleurs ont été coupées Oh
mon Dieu! console-nous toi-même, fais-nous du bien, nos pas selon le monde, mais par la foi, l'amour, l'obéissance, la patience, la résignation. » Eheu! Eheu! (Hélas! Hélas!) fut la simple épitaphe placée sur la tombe de ses quatre enfants.
Pendant l'été de 1820, M. Buxton ne s'occupa de politique qu'à propos du procès de la reine; il chercha à atténuer les mesures extrêmes et à prévenir ainsi les mouve» ments qui auraient pu en être la conséquence. Dans l'automne, n'étant plus obligé de surveiller aussi minutieusement la brasserie, il renonça à sa maison d'Hampstead et alla s'établir à Cromer-Hall. La plus jeune sœur de Madame Buxton, Priscilla Gurney, s'y établit avec eux; elle était dans un état de consomption déjà très-avancé, et mourut en mars 1821. Cette jeune personne était ministre dans la société des Amis, comme sa sœur. M™® Fry, à qui elle
ressemblait beaucoup. Son caractère était d'une énergie et d'une originalité peu communes, joint à la douceur et à la grâce la plus aimable. M. Buxton en avait une opinion très-élevée, et elle exerça une grande influence sur sa carrière future. «On respirait autour d'elle, dit-il, une atmosphère de paix qui se répandait sur ceux qui s'entretenaient avec elle. L'intimité n'effaçait pas cette impression. Sa touchante beauté, la délicatesse de son teint, la simplicité scrupuleuse de sa toilette, qui ne se faisait remarquer que par le soin et l'ordre, tout ajoutait un charme de plus à l'élévation de son caractère. Ses capacités intellectuelles étaient aussi remarquables que son âme était distinguée. J'ai entendu les prédicateurs les plus éminents, je puis dire qu'elle les surpassait tous. Le son de sa voix, sa physionomie, sa profonde conviction de la vérité de ce qu'elle prêchait, lui faisait exercer un grand empire sur ceux qui l'écouiaient. »
M. Buxton appartenait, nous l'avons dit, à l'institution africaine fondée par M. Wilberforce et ses amis, pour surveiller l'exécution de la loi obtenue en 1807 pour abolir la traite des nègres entre l'Afrique et les colonies anglaises. Lorsqu'elle eut atteint à-peu-près le but de son existence et qu'elle se fut assurée de l'appui de la France, du Portugal, etc., l'institution tomba dans un état presque complet d'inactivité.
30 Janvier.
« Je devais aller chasser hier à Coggeshall, mais j'ai appris qu'il y avait une assemblée à l'Institution aujourd'hui, et j'ai remis la partie à une autre fois, n s'est présenté à cette réunion une occasion de déclarer ma façon de penser sur le manque de zèle de l'association. Je leur ai dit que nous avions eu autrefois la confiance du pays, et que maintenant on ignorait jusqu'à notre existence. . . Mes remontrances ont été bien reçues; il y aura une réunion samedi, chez lord Lansdowne, de tous les membres du parlement qui s'mtéressent à ce sujet. Ceci est pour ma chère Priscilla qui m'a exhorté à suivre cette affaire, si triste et si importante n
— Bois Mars.
• Wilberforce a diné avec moi mardi ; il a été très-aimable. Il nous a parlé de sa jeunesse , et noos a dit one chose qui m^a fait réfléchir. Je lui ai demandé qai était le plus grand homme qu'il eût connu : « Pitt, mVt-il répondu , sans aucune comparaison ;• il a ajouté : « Et cependant , je n'ai jamais pensé à sa supériorité , sans me dire que le plus petit dans le royaume des Cieux était plus grand que lui. » Je sens que je serai parmi les médiocres ; ni dans les premiers, ni dans les derniers. Je ne suis pas content de mes progrès dans la seule chose nécessaire. •
Sa belle-sœar approchait rapidement de sa fin.
« Je ne me préoccupe pour ma chère Priscilla , ni des mau?aises nouvelles d'hier, ni des meilleures reçues aujourd'hui. Elle appartient déjà au Seigneur ; il veille près de son lit ; il Taime, et tout ce qui lui arrivera, lui sera envoyé parson amour. Avec cette conviction , je la remets entre les mains de son Sauveur , sans crainte et sans regrets. Elle m'est plus chère que je ne puis le dire, mais je la regarde comme une sainte déjà dans le Ciel. J'ai essayé de prier pour elle, mais je ne le puis; mes prières deviennent des actions de grâces et mon chagrin se change en joie. Si nous la perdons, qu'est-ce encore ? Ne pensons pas aux cinquante années que nous sommes peut-être appelés à passer sur cette terre , mais pensons à réternilé; que pourrions-nous désirer de mieux que son état actuel.... Ceux qui l'aiment si tendrement, ne seront-ils pas satisfaits de penser qu'elle va vivre éternellement en la présence du Seigneur?.... Dites-lui que je ne lui envoie aucun message de crainte on d'espérance. Car je n'ai rien à espérer ni à craindre. »
Il désirait beaucoup revoir sa chère Priscilla, car il savait qu'elle avait quelque chose a lui dire ; cependant ses affaires le retenaient. Il ne put arriver auprès d'elle que peu de moments avant sa mort , et reçut ses dernières injonctions. Nous dirons plus tard ce que c'était. Il dut repartir tout de suite après sa fin, et ce ne fut qu'avec un violent effort qu'il pat reprendre le cours habituel de ses travaux. Il s'occupait avec activité du sort des veuves indoues ; il rassembla tous les faits, pour les mettre sous les yeux du parlement; il prouva que dans l'espace de quatre
ans, dans la résidence de Fort-William seulement, on avait livré aux flammes 2566 veuves. Il dit que la France, la Hollande et d'autres puissances dans les Indes, avaient aboli cette coutume, tandis que cette tache restait encore sur la Grande-Bretagne. Des années se passèrent avant qu'où prît aucune résolution à ce sujet : la question était plutôt du ressort de la compagnie des Indes que du parlement.
La commission nommée pour la révision du code pénale venait de terminer ses travaux, et le bill de sir James Mackintosh, pour l'abolition de la peine de mort appliquée aux faussaires, devait paraître dans ce rapport. Un discours de M. Buxton, à l'appui de ce bill, excita un grand intérêt ; il voulait prouver que la loi était à la fois cruelle et inutile, parce que la sévérité de la punition étant hors de proportion avec le crime commis, on n'appliquait pas la peine et on acquittait le coupable.
«Nous croyons depuis trop longtemps, dit M. Buxton, que la peine de mort met des bornes au crime. Nous devons à cette heure poser franchement la question. En estil réellement ainsi? Nous faisons cette expérience depuis longtemps et nous n'avons essayé aucun autre remède; on ne s'est pas soucié de modifier l'application de la loi. Que vous ayez tué voire père ou un lapin dans une garenne, la peine est la même! Portez la destruction dans un royaume ou dans une houblonière, la peine est la même! Rencontrez un bohémien sur la grande route, faites-lui compagnie ou tuez-le, la peine est la même ! Quels sont les résultats de ce système suivi depuis de longues années? Les crimes ont-ils diminué? Sont-ils restés stationuaires? Non! Ont-ils augmenté? Oui et dans une grande proportion! Donc votre système est mauvais. Le faux des timbres est punissable de mort; le nombre des faux n'a pas diminué, mais on ne poursuit presque jamais le coupable. Le
fisc était mieux protégé autrefois par la douceur qu'il ne l'est maintenant par la rigueur.
«En 1811, les blanchisseurs de toiles demandèrent qu'on adoucit la loi contre les vols qui se commettaient dans les blanchisseries. On accéda volontiers k cette demande; on crut punir ces romantiques pétitionnaires en les exauçant; quel en fut le résultat? Je prends les cinq dernières années où la peine de mort a été en vigueur, et les cinq suivantes où elle a été abolie. Si je prouve que ce délit a augmenté, mais seulement dans la proportion des autres délits, il me semble que mon procès sera gagné; mais si je fais un pas de plus, si je prouve que tandis que les autres délits ont augmenté, celui-ci seul a diminué, si je le prouve d'une manière irréfragable, n'ai-je pas le droit de demander que .l'on fasse vérifier les faits que je viens d'exposer, ou que Ton admette mes conclusions? »
Il revient ensuite aux faussaires. « Depuis nombre d'années, dit-il, les malheureux que la loi atteignait étaient remis au bourreau sans égard pour l'âge, le sexe ou les circonstances atténuantes.... Par cette sévérité, il est évident que vous devez faire disparaître le crime aussi bien que le criminel; les faux doivent cesser dans un pays où on les punit d'une manière si terrible! Non, ils croissent, ils multiplient dans une effrayante proportion, une bande de victimes succède k une autre bande, tellement qu'enfin vous avez dû mitiger votre loi k cause de la foule des criminels, parce que le public et les conseillers de la couronne se
sont révoltés contre une pareille boucherie Mettez en
parallèle les deux cas : le crime de faux et le vol des blanchisseries, deux délits contre la propriété et commis sans violence. Dans le premier, nous avons adouci la loi et nous avons réussi k diminuer les crimes; dans l'autre, la sévé^
rite a complélement manqué son but. Ne sommes-nous pas obligés, je ne dirai pas même pour conserver la vie de nos semblables, mais par les principes de la raison, de l'équité, du bon sens et de la justice, d'abolir un système qui a si mal réussi et d'en embrasser un autre qui a eu au contraire des résultats si heureux. »
11 chercha dans l'histoire d'autres preuves a l'appui de ses assertions. Au temps de Henri VIII on pend 72,000 personnes pour vols seulement, et sir Thomas Moore se plaint que le pays en est encore infesté. Sous Elisabeth, on pend 500 criminels par an , et elle se plaint de ce que le peuple ne veut pas prêter main-forte à ses lois; Strype nous apprend qu'en effet le peuple ne voulait ni accuser ni poursuivre les voleurs, et que les magistrats ne voulaient pas les punir.
Il cita différents codes, saxons, danois et normands, qui différaient d'une manière palpable avec l'esprit du code anglais. « Ils ont autant de respect pour la vie que
le nôtre en a peu Il est important, continua-t-il, que
dans tous les pays le public coopère k l'exécution de la loi, mais en Angleterre cela est encore plus nécessaire. Celui qui le peut, doit dénoncer le délinquant, et la personne lésée ne doit pas hésiter a le poursuivre. Aussi longtemps, cela va sans dire, que les sentiments du public sont d'accord avec la loi ; mais quand la vie est en question , les lèvres de ceux qui sont témoins du délit se scellent, la partie lésée demeure muette, et le juge lui-même est porté a absoudre le criminel : le résultat est l'impunité du crime. »
Un autre de ses arguments était tiré du parjure du jury ; il produisit une foule de preuves à l'appui de ce fait, devenu habituel , et il ajoute : « On en viendra à croire qu'il est dans certains cas, non-seulement légal, mais louable, de prendre Dieu a témoin de faussetés évidentes.»
H cile une foule de personnes de tout rang et de tout état, d'auteurs anciens et modernes, et demande pourquoi on accorde plus de confiance à un comité qui ne s'occupe de ce sujet que depuis peu de mois, et qui n'a pu appuyer son opinion sur des preuves suffisantes, qu'aux témoignages et k l'autorité des personnes compétentes qu'il cite plus haut, et conclut a demander l'abolition d'un système, qui a contre lui l'esprit et le caractère de cette religion miséricordieuse, qui ne veut pas la mort du pécheur, mai$ sa conversion et sa vie, »
Ce discours fut approuvé par des hommes de différents partis. Sir James Mackintosh dit, que c'était l'appel le plus puissant qu'il eût entendu dans l'enceinte du parlement. Lord Denman remarqua qu'il n'avait jamais entendu parler avec plus^de sagesse, de bienveillance, et qu'il avait rarement vu citer un plus grand nombre de faits à l'appui, que dans le discours de son honorable ami.
Cependant, cette année-là^ et jusqu'en 1826, ses efforts restèrent infructueux. Ce fut sir Robert Peel qui, en arrivant au pouvoir, entreprit de réformer le code pénal. M. Buxton reçut le lendemain de son discours, la lettre suivante de M. WUberforce.
» Il y a maintenant trente-trois ans, qu'après avoir annoncé que j'allais meUre en avant la question de la traite des nègres , Dieu m'envoya une maladie si grave, que Ton crut que j'y succomberais... Je demandai à M. Pitt, et il le me promit, de se charger de cette grande œuvre. Je remercie Dieu de ce que je ne suis pas malade à présent, mais mon âge et ma constitution m'avertissent que je n'ai plus la force de suivre une affaire importante au parlement. Depuis bien des années, je désire remettre ce grand sujet sur le tapis ; la
condition des esclaves noirs dans nos colonies Iransallanliques , les meilleurs moyens de pourvoir à leur perfeclionnement , et à les mettre au rang de paysans libres, sont autant de causes qui me paraissent être celles de la religion , de la justice et de Thumanité.
» J'ai attendu avec sollicitude le moment propice, pour mettre au jour cette grande affaire, et je cherchais s'il ne se présenterait point un membre du parlement qui pourrait devenir le chef de cette entreprise, si je dois me retirer.
»» J'ai donc jeté les yeux sur vous, et d'après votre discours d'hier, je ne dois plus hésiter à vous en parler, et à vous conjurer, comme j'ai conjuré autrefois M. Pilt, de considérer sérieusement s'il n'est pas de votre devoir de vous dévouer à ce bienheureux service, autant que vous le pourrez avec les obligations que vous avez déjà contractées, que vous avez accomplies en partie et si admirablement bien. Permettez-moi de vous conjurer de former une alliance avec moi; ce sera vraiment une sainte alliance, et si je ne puis continuer le combat, promettez que vous le ferez. Votre promesse serait un grand plaisir pour moi.... C'est une mauvaise expression, elle me donnerait plutôt paix et consolation ; car je sens combien j'ai été peu zélé et peu fidèle, dans l'emploi des talents qui m'ont été confiés.... Que Dieu vous bénisse, dans votre vie publique et dans votre vie privée; si c'est sa volonté, qu'il fasse de vous un instrument utile, mais surtout qu'il vous donne de dire en tout temps : Seigneur, que veux -tu que je fasse , ou que je souffre? et qu'il vous donne de chercher en lui seul, par Jésus-Christ, la sagesse et la force.... Puissiez-vous vous élever constamment vers le Ciel et vous affectionner aux choses d'en -haut. Puissions -nous nous y rencontrer à la fin avec ceux que nous aimons , et y passer une éternité de bonheur et de sainteté complète et inaltérable.
Je suis, etc.
WiLBERFORCE.
Plusieurs causes avaient concouru à préparer M. Buxton en faveur de cette sainte entreprise. Son attention avait été attirée de bonne heure vers la question de Tesclavage; on trouve dans un de ses prenniers livres de notes, qu'il remercie sa mère de lui avoir inculqué une profonde horreur pour Tesclavage. « Tant que nous laissons commettre
ce crime, disait-elle, commeDt pouvons-nous demander le pardon de nos péchés? »
Nous avons vu qu'il était un membre zélé de l'institution africaine/et quoiqu'elle ne s'occupât que de la traite des noirs et non de l'esclavage en général, il ne tarda pas à prendre un vif intérêt aux souffrances des nègres. L'importation des noirs d'Afrique dans les colonies anglaises avait été déclarée illégale en 1807, après vingt années de luttes et d'efforts de MM.Wilberforce, Stephen, Clarkson, etc.
Dès que ce commerce fut aboli, on tenta d'obtenir la même mesure de la part des autres puissances européennes. L'esclavage subsistait encore dans les colonies anglaises, quoiqu'il fut défendu d'y amener de nouveaux nègres. On a toujours confondu, mais à tort, l'esclavage et la traite des noirs; plusieurs raisons contribuaient à empêcher l'émancipation des esclaves, mais ce sujet préoccupait vivement M. Wilberforce.
Une lettre de son beau-frère, M. Forster, fixa l'attention de M. Buxton sur ce sujet; il y exprime le désir qu'il prenne en considération l'état de l'Afrique et celui des noirs des Indes occidentales. «La traite des nègres est abolie, dit-il, mais il s'agit maintenant de l'esclavage tel qu'il existe de nos jours.» Une circonstance qui avait fortement excité M. Buxton à prendre en main la cause des esclaves, était l'intérêt que sa belle-sœur, Priscilla Gurney, y portait : « Deux ou trois jours avant sa mort, dit-il, elle me fit dire qu'elle désirait me parler d'une affaire trèsimportante. Au moment où elle voulut commencer, elle fut saisie d'un violent accès de doux qui dura fort longtemps; elle était si épuisée qu'elle ne put que me serrer la main, en me disant : Les pauvres chers esclaves. Je compris ce qu'elle voulait dire, car pendant sa maladie elle m'avait souvent conjuré de faire de leur cause et de leurs intérêts
la grande affaire de ma vie ; rien ne pesait plus sur son cœur que leurs souffrances. »
Ce ne fut qu'après une longue et mûre délibération, que M. Buxton consentit à. accepter le iardeau dont M. Wilberforce lui proposait de se charger ; il paraît même qu'il ne s'y décida que dix -huit mois après avoir reçu la lettre de son ami, citée plus haut : il passa ce temps à étudier cette question , autant que le lui permettaient ses autres occupations. Ses amis l'encourageaient et cherchaient à l'aider de leurs conseils.
Ce qui le fit hésiter à se déclarer le champion de cette cause , ce fut la crainte que les débats en Angleterre ne servissent de prétexte a une insurrection aux Indes occidentales. Il sentait tout le poids de la responsabilité qu'il assumait sur lui , et ce fut le sujet de longues réflexions.
«Si, disait-il, une insurrection des esclaves allait éclater , et qu'on eût à y déplorer la perte de plusieurs vies, quelle impression en recevrais-je ? Mais, ajouta«t-il, il ne faut pas renvoyer, par la prévision d'un malheur, le terme d'un malheur beaucoup plus grand. »
Il parait qu'il se décida dans l'automne de 1822, à Cromer Hall , pendant une visite qu'il reçut de MM. Wilberforce, Macaulay, le D"* Lushington et lord Suffield. Ils esquissèrent les traits principaux du plan qu'ils devaient suivre dans la conduite de cette affaire importante. Les biographies de Wilberforce racontent qu'ils continuèrent à avoir de grandes délibérations ensemble. Il est utile et doux en même temps, de voir dans quel esprit M. Buxton commença cette session du parlement, où il allait combattre en faveur des nègres.
» J'ai si peu de (emps , dit-il , pour me préparer pour réternilé; ne Fai-je pas perdu en m'occupant de choses indignes, moi qui vois tant de misères et de vices, et qui sais qu'il manque de soldats pour
les combattre? Je crois que, de noire temps, ceux qui luttent avec courage pour le bien sont sûrs de réussir.... Accorde-moi, Seigneur, de ne pas dépenser mon argent pour ce qui n'est pas du pain , ni mon travail pour ce qui n'est pas utile; que je choisisse pour les objets de mon dévouaient, des choses qui en soient dignes ! Quels sont-ils? Le salut de mon âme, le service de Dieu en avançant le
salut des autres et leur bien-être —0 Dieu! accorde-moi ces
choses au nom de ton bien-aimé Fils. Donne-moi ton Saint-Esprit.»
Il cherchait partout des auxiliaires à la cause qu'il avait entreprise, et sollicita en particulier son ami, M. J.-H. North, qui se distinguait dans le barreau irlandais, de se joindre à lui. Il avait espéré que le gouvernement se chargerait de l'affaire des veuves indoues, mais ses espérances ne se réalisèrent pas. Il revint souvent à la charge, nous en verrons les résultats plus tard.
Les démarches en faveur des esclaves avaient commencé sérieusement, et continuèrent pendant quelque temps avec un grand succès. Plusieurs de ceux qui s'étaient intéressés a l'état des prisons, reportèrent leur intérêt sur l'esclavage. M. Wilberforce publia un mémoire : Appel en faveur des esclaves. On forma une Société contre l'esclavage : M. Bux* ton en fut vice-président. Les sentiments du public se réveillèrent et les pétitions arrivèrent de tous côtés. Les Quakers se mirent k la tête du mouvement , et on décida que M. Wilberforce présenterait leur pétition au parlement. Il l'apporta , en disant que trente ans auparavant , il en avait apporté une semblable, qui avait été le premier appel contre l'iniquité de la traite des noirs, et qu'il espérait que celle-ci serait la première pierre d'un édifice qui ferait honneur au pays.
M. Buxton annonça, que le 15 mai suivant il ferait une motion, pour que le parlement prît en considération l'état de l'esclavage dans les colonies britanniques.
Quelques semaines auparavant, il avait communiqué ses intentions au gouvernement, par la lettre ci-après :
« Quant à la ligne de conduite que je compte suivre au sujet
de Tesclavage, je ne suis pas encore décidé; vous ne devez donc pas me croire absolument engagé par ce que je vais vous dire.
» Le sujet se divise en deux parties : la condition des esclaves et celle de leurs enfants. Voici les changements que je désire pour les premiers :
» 1^ Que les esclaves soient attachés à Pile et, avec de certaines modifications , au sol ; 2^ qu'ils cessent aux yeux de la loi de faire partie du cheptel ; 5^ que leur témoignage soit reçu, quantum valet (pour ce qu'il vaut) ; 4" que lorsque quelqu'un croit avoir des droits au service d'un nègre, l'onus probandi (l'obligation de faire la preuve) soit à la charge du demandeur; b^ que toute entrave à la liberté soit anéantie; 6^ que la disposition de la loi espagnole (qui fait déterminer par l'autorité compétente la valeur de l'esclave, et qui permet à celui-ci de se racheter en travaillant pour son compte un jour par semaine) soit mise en vigueur; 7^ que ni juge, ni gouverneur, ni procureur-général, ne puisse être possesseur d'esclaves; 8® que l'on crée un fonds pour subvenir à l'instruction religieuse des esclaves; 9® que le mariage soit encouragé; 10° qu'on leur permette de se reposer et de s'instruire le dimanche , et qu'on leur donne un- jour pour cultiver leurs jardins; 11° qu'on prenne des mesures pour adoucir leurs punitions , etc.
> Je préférerais demander tout de suite Tabolition de l'esclavage, en libérant tous les enfants nés depuis un jour fixé, mais il est évident qu'il faudrait pourvoir à leur éducation. »
Il répondit a M. W. Horton, qui l'engageait a attendre :
« Je crains d'avoir Tair obstiné, mais l'opinion de
toutes les personnes qui concourent avec moi à cette œuvre, est qu'il ne faut y apporter aucun délai, et c'est aussi mon avis. Il me semble que ce serait me rendre complice d'un grand crime , si je laissais passer cette session sans faire de proposition. »
Le 15 mai, s'ouvrit le premier débat sur l'esclavage des nègres. M. Buxton commença par la déclaration suivante:
«L'esclavage répugne aux principes de la constitution britannique et de la religion chrétienne ; il faut qu'on l'abolisse peu k peu dans toute l'étendue des colonies anglaises, aussi promptement qu'on le pourra , en ayant égard aux parties intéressées.
» Nous demandons, dit-il, l'abolition de l'esclavage, rien de moins que l'extinction de l'esclavage dans toutes les possessions de l'empire britannique. Nous ne demandons pas que cela se fasse immédiatement, ni qu'on émancipe les noirs tout-a-coup ; mais nous demandons qu'on prépare les esclaves à jouir de la liberté qui doit être leur partage un jour. »
En lisant ces paroles , on est étonné qu'on ait blâmé si sévèrement et si longtemps les abolitionistes , et qu'on les ait accusés d'avoir mis imprudemment les esclaves en liberté , avant de les avoir préparés k faire un bon usage de celte liberté. Nous voyons qu'ils usaient, au contraire, des plus grandes précautions.
M. Buxton suivit, dans son discours, le plan qu'il avait tracé dans sa lettre k M. Wilmot Horton ; mais il insista particulièrement sur la nécessité de mettre immédiatement en liberté les enfants des noirs. Il prouva qu'on l'avait fait dans d'autres pays, sans qu'on eût k y déplorer les troubles et les bouleversements que leurs adversaires semblaient redouter. A celte époque, on prenait des mesures analogues, sans les proclamer, k Ceylan, Bencoolen et Sainte- Hélène.
« Il y a beaucoup de personnes, continue-t-il, dont les idées de justice sont si confuses sur l'esclavage , qu'elles s'imaginent que le planteur a réellement quelque droit sur l'esclave. Nous nous sommes accoutumés k dire, mon esclave^ votre esclave^ et nous en sommes venus k croire qu'il est vraiment a nous, et que nous pouvons le garder ou le
vendre. Examinons notre litre a cette propriété. Voici un article de valeur, deux personnes prétendent y avoir des droits : un homme blanc et un nègre. Quel est l'article disputé? C'est le corps du nègre ! L'homme blanc dit : // est à moi ! et le nègre dit : // est à moi ! A qui donc appartient le corps du nègre. Voici les droits du nègre : la nature lui a donné son corps, il l'a reçu de Dieu. Ce composé d'os, de chair et de muscles, est à lui par le droit le plus sacré, par celui qui n'admet aucun soupçon de fraude, de violence ou d'irrégularité. Osera-t-on dire qu'un nègre a obtenu son corps par des moyens illégaux? Dira-l-on qu'il a volé ses membres? Vous admettrez certainement que le nègre a les premiers droits sur sa propre personne; s'il y en a de meilleurs, il faut les prouver. Voyons maintenant les droits de l'homme blanc; nous les établirons sur les bases les plus solides et les plus équitables. Vous avez reçu, dites-vous, ce nègre de votre père; votre père l'avait acheté à un de ses voisins; celui-ci en avait fait l'emplette au marché de Kingstown, et le marchand le tenait d'un trafiquant africain. En vertu de quel droit celui-ci le possède-t-il? // l'a volé! il l'a enlevé! Ainsi, la base de vos droits c'est le vol, la violence et la perversité la plus inouïe! ceci est prouvé. Voilà sur quoi reposent vos titres. Ils sont donc nuls sur les nègres venant d'Afrique ; ils sont encore plus nuls sur les enfants nés à la Jamaïque. L'enfant nouveau-né n'a rien fait pour perdre son droit à la liberté. Les mots de justice, d'équité, de loi et de droit, perdent leur sens naturel lorsqu'on les applique à l'esclavage. Notre langage serait le même, lors même que nous n'aurions aucun intérêt dans cette affaire et que nous parlerions d'une autre nation que de la nôtre.
» Observez la modération de nos demandes. Nous vous disons: ne faites plus d'esclaves, cessez cette iniquité;
arrêtez-vous, abstenez-vous d'un acte qui est un péché. Nous ne vous disons pas, retournez en arrière, réparez le mal que vous avez fait ; mais seulement, ne faites plus le mal, servez-vous de vos esclaves, mais n'en achetez plus.»
M. Canning proposa plusieurs amendements, le plus important fut l'insertion de ces mots : « Prenant en considération, avec justice et équité, les intérêts de la propriété particulière. » La société contre l'esclavage craignait que les colons ne s'en fissent une arme dans l'avenir, et ils avaient raison. M. Canning proposa qu'on flt part aux gou*. vernements des colonies des changements qu'on avait en vue, et qu'on n'en fit l'essai que dans l'ile de la Trinité qui, relevant directement de la couronne, n'avait pas de législation en propre; avec la condition que si on y rencontrait de la résistance, on aurait recours à l'autorité.
Voici les conclusions proposées par M. Canning : nous aurons occasion d'y revenir, en faisant connaître les opérations des dix années qui suivront :
1<> On devra adopter des mesures efficaces et décisives, pour améliorer la condition des esclaves dans les colonies de sa Majesté.
2° Le parlement, décidé k poursuivre avec justice et équité, mais avec persévérance, ces mesures, entrevoit qu'il faut améliorer progressivement le caractère des esclaves.
50 Le parlement désire que ces mesures s'accomplissent le plus promptement possible, tout en ayant égard au bienêtra des esclaves , à la sûreté des colonies et aux intérêts des particuliers.
M. Buxton répondit à un argument mis en avant pour prouver que le danger ne venait pas de l'esclavage, mais de la discussion qu'on établissait sur les droits des esclaves: Eh quoi! s'écria-t-il , apprendrons-nous à l'esclave
qu'il est esclave , et que Tesclavage est la plus dure des conditions; tout le lui fait sentir: son travail si pénible, qui n'est jamais récompensé ; il sent les coups de fouet, et il gémit sous cette dure étreinte; il voit la mère de ses enfants succomber sous le fouet; il voit ses enfants envoyés au marché pour y être vendus au meilleur prix possible. Il ne se considère plus comme un homme, mais comme une chose; il est un outil, une machine, une bête de somme. Peut-on dire que les nègres n'aient pas d'euxmêmes, sans aucune suggestion, considéré cet état comme une injustice, qu'ils ne l'apprendront qu'en lisant un journal, et qu'ils ne découvriront seulement alors qu'il y a des enthousiastes qui déplorent leurs misères et combattent contre l'esclavage. Il y a des enthousiastes, et j'en suis un; tant que nous vivrons, nous soutiendrons cette cause, jusqu'à ce que cet outil, cette machine, soit réinstallé dans ses droits d'homme! »
Ce débat était un grand pas de fait, et plus tard les paroles de M. Buxton furent vérifiées : « Le procès qui vient de commencer se terminera, quoique plus lentement que nous le voudrions, par Texlinction de l'esclavage dans toutes les possessions anglaises. »
M. Buxton eut plusieurs entrevues avec M. Canning après ce débat, et M. Wilberforce se réunit une fois à eux. M. Buxton s'assura des opinions de M. Canning sur tous les points en rapport avec le traitement actuel et futur des esclaves. Il écrivit un résumé de l'état des noirs et le soumit à M. Canning; on est frappé dans ce mémoire de son énergie, de sa laborieuse exactitude; il tenait à vérifier et à prouver avec évidence chaque fait; ces qualités furent remarquables pendant tout ce débat.
Le gouvernement adressa à la fin de mai, une circulaire aux autorités des colonies, pour leur recommander les réformes suivantes :
lo De prendre des mesures pour donner une instruction religieuse et une éducation chrétienne aux esclaves;
2<> D'arrêter les travaux et les marchés du dimanche, et de leur donner un jour par semaine pour cultiver leurs jardins ;
5<» De protéger les esclaves dans leurs achats, dans leurs propriétés et dans les dons qu'ils en feraient;
i^ De légaliser leurs mariages et de les protéger dans la jouissance de leurs droits conjugaux;
5^ D'empêcher que les membres d'une famille fussent séparés ;
6<^ De chercher à empêcher l'abus des punitions arbitraires ;
7^ D'abolir les châtiments corporels pour les femmes;
8<* Admettre le témoignage des esclaves en cour de justice ;
9<> Empêcher l'enlèvement des esclaves;
10<^ Ecarter les obstacles qui s'opposent k l'affranchissement, et accorder k l'esclave la possibilité de se racheter, lui et sa famille, à un prix équitable;
\\^ Etablir des caisses d'épargne pour les esclaves.
En attendant le résultat de cette démarche, M. Buxton hésita à accepter l'invitalion que lui avait faite lord Hun* lingdon de visiter les Indes occidentales; il consulta M. Wilberforce qui s'y opposa formellement (*). Nous extrayons ce qui suit d'une lettre de M. Buxton k sir James Mackintosh, qui n'avait pris aucune part aux débats.
(*) M. Buxton ne se doutait pas de la réception qui attendait aux Indes ces réformes. Le capitaine Hodgson, du 49* d'infanterie, raconte qu'on avait publié des volumes d'injures sur Sharpe, Wilberforce, Lushington, Stephen, Buxton el l'amiral Fleming; cmais, dit-il, l'inimitié est plus forte contre ces deux derniers, et je suis persuadé que s'ils débarquaient dans une des iles, sans se faire escorter par les nègres, qui prient nuit et jour pour eux , ils seraient massacrés par les Européens.»
« .... Combien j'aurais désiré que celte bonne cause eût le bonheur d'être plaidée par quelqu'un d'aussi énergique
et zélé que vous l'êtes Avec voire aide et celui de
Brougham , les fijs des esclaves actuels pourraient devenir des affranchis, et leurs petils-fils des hommes libres. C'est une supplique que je vous adresse en faveur de plus d'un demi-million d'êtres humains qui ne peuvent rien demander eux-mêmes, et qui ont beaucoup d'adversaires. »
Lettre de Wilberforce a Buxton :
«Mon cher ami, excellent, excellent! J'approuve complètement ce que vous avez fait. Il va sans dire que c'est à une condition, c'est que vous tâchiez d'avoir présent à Tespril le précepte de l'apôtre : Quoi que vous fassiez, faites-le au nom du Seigneur Jésus. Vos (ravaux sur l'esclavage seront vraiment des exercices de piété. Pardonnez ce conseil, il est dicté par l'amitié la plus sincère. Vous ne rendez pas assez justice à vos facultés. S'il vous faut du temps pour que les choses pénètrent dans votre esprit , c'est que vous voulez qu'elles y pénètrent profondément » .
t»%3 à is^e.
Lorsqu'on reçut aux Indes occidentales la nouvelle des attaques de M. Buxton, contre ce que les planteurs considéraient comme leur propriété, et l'aquiescement que le gouvernement donnait a ces principes, il s'éleva un cri général d'indignation. On pensa même à résister par la force, aux innovations que le gouvernement voulait tenter. On proposa de rejeter le joug de la mère-patrie, et de se placer sous la protection de l'Amérique (*). Les magistrats
(*) L'extrait suivant, tiré d'un journal de la Jamaïque , est un échantillon des injures adressées a M. Canning, lord Bathurst et ces hypocrites coquins, les abolitionistes. «Nous prions le parlement d'amender son origine qui est due à la fraude, de nettoyer sa conscience qui est corrompue, de jeler le masque qui n'est qu'hypocrisie, de rompre avec ses faux alliés les saints, et de bannir de son enceinte les mauvais drôles qui sont payés, c'est-à-dire les trois-quarts d'entre eux. »
— sides colonies refusèrent de se soumettre aux recommandations du gouvernement. Quand la circulaire arriva à Demerara, les autorités essayèrent d'en cacher le contenu aux esclaves. Mais leurs précautions allèrent a fin contraire du but qu'elles se proposaient : des bruits exagérés se répandirent au dehors. Les nègres s'imaginèrent que le grand roi d'Angleterre les avait mis en liberté, et que les planteurs avaient supprimé l'édit qui le déclarait. Imbus de cette idée, ils refusèrent de travailler sur plusieurs plantations. On eut recours à la force; ils résistèrent et cornmirent des outrages sur la personne et la propriété des blancs. On proclama l'état de siège et les soldats se mirent en campagne. Sans organisation, sans chefs et sans armes, les esclaves furent bientôt soumis. Il n'y eut pas un soldat de tué , mais les nègres furent opprimés et maltraités de la plus horrible manière.
« On fit, dit M. Brougham, des exemples terribles parmi eux. Il en périt plus de cent sur le champ de bataille où il n'était pas tombé un soldat. On dit qu'on a tué un grand nombre de prisonniers. Avant la fin de septembre, on en avait exécuté quarante-sept. Ce qui est encore plus affreux, c'est que dans une semaine, dix de ces malheureux ont été mis en pièces à coups de fouet : quelques-uns avaient été condamnés a recevoir de six a sept cents coups, cinq d'entre eux à mille coups ; un seul avait supporté ce supplice. »
Une pareille sévérité ne satisfit cependant pas les colons. Depuis quelque temps les hommes religieux en Angleterre se préoccupaient de l'ignorance et de la dépravation des bas3es classes dans les colonies. Plusieurs sectes chrétiennes avaient envoyé des missionnaires pour les instruire : les Indépendans et les Wesleyens s'y étaient distingués; c'était une rude tâche. Les colons s'opposaient à tout changement, et, en maîtres despotes, ne pouvaient
supporter qu'on instruisit leurs esclaves; malgré toutes ces difficultés, les missionnaires réussirent à amener plusieurs nègres à la connaissance de l'Evangile. Les planteurs voulurent arrêter celte peste, comme ils l'appelaient, et lors de la révolte des nègres, ils en déchargèrent toute la responsabilité sur les missionnaires chrétiens. M. Smith était un missionnaire indépendant; il fut traduit de la manière la plus illégale devant une cour martiale d'officiers de milice, et condamné à être pendu, mais sa santé était détruite par les mauvais traitements, et la mort vint à temps empêcher le bourreau d'accomplir son office (*).
Ces nouvelles arrivèrent promptement en Angleterre. L'affliction fut grande chez les abolitionistes; leurs partisans tièdes les abandonnèrent; on les dénonça comme les fauteurs des désordres qui avaient eu lieu. Le peuple ne vit que les malheurs arrivés, il ne se rappela pas combien le remède proposé par M. Buxton était doux ; il ne comprit pas que ces tristes résultats étaient dus aux colons euxmêmes. Les reproches dont on accabla M. Buxton, ne furent rien auprès de son chagrin en apprenant que le gouvernement retirait la promesse qu'il avait faite de contraindre les colonies à l'obéissance. Tout semblait concourir à ralentir le zèle de M. Buxton ; mais il continua, au contraire, à avancer dans la voie qu'il s'était tracée. Il voulait obtenir l'émancipation de tous les enfants au-dessous de sept ans, en accordant une indemnité à leurs maîtres. Le gouver-
(*) Pendant que Smith était en prison , ses persécuteurs lui firent signer un bon sur la société des missions de Londres, pour les dépenses de son procès. Ce bon fut retrouvé plus tard ; en l'examinant on vit en petits caractères: «2 Cor,, iv, 8, 9. » Voici ces versets : ISous sommes pressés de toute manière, mais nous ne sommes pas réduits à l'extrémité ; nous sommes en perplexité, mais nous ne sommes pas sans espérance ; nous sommes persécutés, mais nous ne sommes pas abandonnés ; nous sommes abattue, mais nous ne sommes pas entièrement ptrdus.
Dement anglais les ferait élever jusqu'à l'àge de sept ans, puis ils seraient mis en apprentissage et affranchis. Les abolitionistes n'étaient pas contents de M. Canning : le gouvernement manquait à sa parole et ne voulait rien faire. M. Buxton devint très-impopulaire; on attribua sa conduite et celle de ses amis aux motifs les plus vils.
Au moment où l'orage était le plus violent contre lui, ses amis lui demandèrent ce qu'il fallait dire quand on l'entendait accabler d'injures, a Dites, répondit-il, dites cela^ en faisant claquer ses doigts. Vous autres braves gens vous pensez trop a votre réputation. Faites bien, et on vous rendra jitëtice une fois.» Il n'était cependant pas indifférent au fond à la haine qu'on lui témoignait. Quelques années plus tard, lorsque l'opinion publique eut changé à son égard, il exprimait sa reconnaissance envers Dieu, de ce que les privilèges et les joies de sa vie n'en avaient pas souffert, de ce que ses ennemis (ses ennemis parce qu'il était l'ami de l'esclave) n'avaient pas remporté la victoire, et de ce que «je n'ai plus sujet de dire (écrit-il) comme David l'a dit, et comme je l'ai dit aussi une fois : Les reproches m'ont brisé le cœur. »
Les ministres refusèrent le projet de M. Buxton, et lorsqu'arriva le jour fixé par M. Canning (le 15 mars), la société contre l'esclavage était très-découragée, et même la division se glissa dans son sein. Quelques membres conseillèrent de recevoir en silence l'attaque de M. Canning, afin de laisser passer l'effet que produisait son éloquence. M. Buxton s'opposa à cet avis; il prêcha la résistance et fut soutenu par quelques amis.
M. Gurney l'appuya et lui dit : « Rappelle-toi cette inr jonction de l'apôtre : Acquittez^vous comme des hommes, soyez forts,... Pourquoi serions-nous découragés?.... Sois satisfait de la part de persécutions, ne permets pas que les
— M — reproches de tes adversaires, rallanguissement de ta foi, et l'idée que tu as de ton incapacité affaiblissent ton énergie. » Buxton écrit le 12 février 1822 : « Les occupations et, ce qui est pire, les pensées qui m'oppressent, sont un poids plus lourd que j'aie jamais eu à porter. Je suis fatigué au point d'en être malheureux. »
Il ne comptait plus que sur cinq ou six amis dévoués dans le sein du parlement, tandis que deux cents membres étaient plus ou moins ses ennemis, et si le gouvernement les abandonnait complètement, quelle espérance pouvait-il conserver. Ses craintes se vérilièrent. M. Canning repoussa les mesures et les principes qu'il avait adoptés l'année précédente. Il annonça que les changements convenus seraient mis k exécution dans l'île de la Trinité, mais que les colonies récalcitrantes ne recevraient d'autre punition que des reproches.
M. Buxton répondit et attaqua le gouvernement en lui reprochant sa conduite versatile; il cita M. Canning luimême en opposition à son discours du jour. « Je ne vois plus de raison, dit-il, pour qu'il ne s'écoule pas au moins dix siècles avant que nous voyons les nègres libérés et délivrés de l'étal misérable où ils sont maintenant. » Après avoir prouvé avec évidence que les nègres étaient traités avec la plus atroce cruauté, il conclut : « Ce que j'ai dit, je l'ai dit pour accomplir un devoir. Je n'ai aucune hostilité contre les planteurs. Indemnité aux planteurs, émancipation des enfants nègres. Voilà ce que je désire. » Wilberforce lui écrivit :
. Il faut que je vous exprime la satisfaction avec laquelle j'observe les progrès que nous avons faits, et les espérances que nous sommes fondés à avoir pour l'avenir. Les deux chambres du parlement s'occupent des intérêts et du bien-êlre de ces êtres qui n'avaient guère que le rang d'orangs-outangs il y a peu de jours ; n'est-ce pas un indice de succès? Dans tous les cas je crois humblement que nous
nous réjouirons et nous glorifierons dans un monde meilleur, car nous pouvons affirmer que nous travaillons pour réternité. Et j'espère que nous en jouirons avec beaucoup de nos pauvres frères noirs, quand Tesclavage et l'injustice, les chagrins et la douleur auront cessé , et que Pamour , la vérité , la miséricorde , la paix et la joie seront notre partage pour toujours. Luttons avec ardeur pour ce glorieux avenir. »
Le l«r juin, M. Brougham 6t une motion au sujet des missionnaires et en particulier du missionnaire Smith; il saisit cette occasion de parler de la modération dont les noirs rebelles avaient fait preuve lors de leur révolte. Il fut soutenu par ses amis. Ils changèrent l'opinion publique et la ramenèrent à leur propre point de vue.
M. Wilberforcese relira du parlement en 1825. Il écrit à cette occasion h M. Buxton. «Je désirerais que ce soit vous qui fassiez la motion pour B., parce que je vous regarde comme mon exécuteur parlementaire. Que Dieu vous bénisse vous et les vôtres, dans votre vie privée et votre vie publique. »
« On prétend, dit M. Buxton, que je suis violent et impatient dans nos débats contre l'esclavage; j'ai demandé, il est vrai, des mesures vigoureuses,.... je ne voulais pas qu'on pût mettre en doute notre bon droit.... J'ai cité la devise de notre marine : Combattre toujours. »
Wilberforce, le grand champion de la cause, s'était retiré, et le nombre des abolitionistes ne s'était pas accru. Nous sommes frappés de ce que tous les raisonnements qu'on employait à cette époque, nous font l'effet maintenant de lieux communs; mais c'est k nos yeux une preuve des progrés immenses qu'a faits la cause de l'abolition dans l'esprit public.
M. Buxton loue extrêmement le zèle et les talents du D^ Lushington, il dit que l'on ne connaît pas la dixième parlie de ses travaux. Un autre membre distingué parmi
— Seles abolitionistes, était M. Zacharie Macaulay; son jugement éclairé, sa mémoire nourrie de faits et de détails, le mirent à même de rendre de grands services a la cause. Il était éditeur du Nouvelliste de la Société contre Vesclavage. On se rappelle encore la taille courbée de M. Macaulay, son elocution embarrassée et sa toilette négligée; mais cet extérieur cachait le caractère d'un héros et un cœur brûlant d'amour pour Dieu et ses semblables. Il ne recula ni devant la fatigue, ni devant les privations, ni devant le blâme et la persécution. Travailler et souffrir pour arriver à soulager les misères d'autrui, tel était son but et il l'acceptait gaiement.
Pendant les quatre premières années de la lutte, les chefs s'occupèrent a préparer le terrain; ils s'efforcèrent de faire connaître le mal tel qu'il existait , plutôt qu'à former des plans pour un avenir éloigné, mais auquel ils avaient confiance, c'est-à-dire : l'émancipation complète des nègres.
La première partie de la description de l'esclavage, par M. Stephen, qui parut en 1824, leur fut d'une grande utilité ; son but était de faire ouvrir les yeux sur le véritable caractère du système de l'esclavage. Le D' Lushington dénonça, en 1825, les indignes traitements qu'on avait fait subir aux hommes libres de couleur : M. Buxton exposa devant le parlement l'affaire du missionnaire Shrewsbury, dont la conduite n'offrait pas le plus léger prétexte au blâme. Les planteurs étaient exaspérés contre lui à cause de la peine qu'il s'était donnée pour instruire les nègres et les hommes libres de couleur : sa chapelle fut détruite, et M. Shrewsbury dut se réfugier chez un ecclésiastique pour se soustraire à la mort. M. Buxton dit qu'il ne peut reconnaître le dévoûment de ce ministre qu'en taisant son nom, craignant qu'il courût de grands risques s'il le faisait connaître. Il dit encore en terminant le débat. « Je désire
qu'il soit clairement entendu , que ma résolution ferme et inébranlable est de dévouer ma vie à la cause des esclaves; je persisterai dans cette voie malgré l'opposition, Fimpor pularité, le blâme et la calomnie. »
Sir J. Mackintosh lui écrit : « Les deux grandes mesures a prendre sont : le bill pour soutenir et généraliser la circulaire du gouvernement, et le projet particulier pour l'émancipation. Je crains que ce ne soit trop pour une session. »
M. Buxton dit au commencement de la session de 1826 : c< M. Canning nous a donné à entendre que le gouvernement ferait quelque chose, mais il a refusé de dire ce que ce serait. Mardi je présenterai la pétition de Londres. . . Mercredi, la motion de Denman sur les jugements de la Jamaïque; il est probable qu'il y en aura d'autres. »
Cette pétition de Londres était signée par 72,000 personnes. «Je voudrais, dit-il, ne blâmer personne, mais ma conviction est que le parlement doit poursuivre cette affaire activement ou l'abandonner complètement. »
L'extrait suivant fera voir comment on avait dirigé les procédures à la Jamaïque. « On demanda au constable s'il avait trouvé des munitions parmi les insurgés? il répondit : Non; et des baïonnettes? Non, mais on m'a montré un panier où on m'a dit qu'il y en avait eu ! et voil^ les preuves sur lesquelles on a pendu les inculpés ! »
Le parlement déclara qu'il ne pouvait revenir sur les décisions qu'il avait prises, mais qu'il convenait que c'était là une preuve probante des malheurs attachés k l'esclavage. La fin de cette session amena un temps d'arrêt â leurs travaux, parce que le gouvernement avait accordé une année d'épreuve a la législature des colonies
M. Buxton passa l'automne à Cromer-Hall; il jouissait vivement du repos, et des distractions que la campagne
lui offrait. Il aimait passionnément les chevaux. Il perdait peu k peu dans cette vie champêtre, l'expression soucieuse et fatiguée que sa figure contractait dans sa vie laborieuse de la ville. Il n'abandonnait cependant pas ses occupations relatives à l'esclavage, et il y consacrait un certain temps. La société de ses enfants était une source de vives jouissances pour lui, il s'occupait volontiers de leurs plaisirs; c'étaient tantôt des parties de campagne , tantôt des récitations de poésies; il avait fondé un journal où les jeunes gens écrivaient tour à tour et dont on faisait la lecture à haute voix; il cherchait toujours a favoriser le développement intellectuel au milieu de la gaieté et des divertissements. Il avait eu l'idée d'un petit ouvrage intitulé : Maximes pour la jeunesse. En voici quelques extraits :
« Les hommes prennent souvent les difficultés pour des impossibilités : c'est là la différence entre ceux qui font et ceux qui ne font pas. »
« Plus on a k faire et plus on fait. »
« L'oisiveté est la plus grande des prodigalités. »
« Il y a deux espèces d'oisiveté, une oisiveté indifférente et une oisiveté active ou plutôt agitée. »
c(Nous ne pouvons nous donner des talents naturels, mais nous pouvons perfectionner ceux que la nature nous a donnés. »
« Energie, vigueur, un but fixe devant soi : voilà ce qui fait remporter la victoire aujourd'hui. »
« Montrez au monde que vous êtes coulé en fer et non construit de paille ou de bois. »
« Que les hommes sachent que vous ferez ce que vous avez dit, que votre décision est définitive, que vous n'hésitez pas, et que rien ne pourra vous intimider ou vous arrêter.»
« L'éloquence : c'est le talent le plus utile ; on peut l'acquérir et le perfectionner. Presque tous les grands ora-
leurs ont mal débuté. Comment peut-on devenir un bon orateur? Lisez, multum, non multa, homo unitis libri; apprenez par cœur tout ce qui vous frappe. »
Il insistait surtout sur la nécessité d'acquérir de la force de caractère. Voici une note écrite au moment où un de ses fils allait entrer dans la vie active : « Préservele , Seigneur , des résolutions prises avec mollesse ; des buts vagues et incertains, d'un esprit oiseux et hésitant... Fais qu'il saisisse avec fermeté l'objet dont il s'occupe. Donne-lui , oh Dieu ! de l'activité et de la persévérance ; un jugement sain.... Qu'il puisse plus tard rendre grâce de ses succès à son Seigneur, et qu'il dise avec David: C^est Dieu qui m'a couronné de force et qui a rendu mon chemin parfait. »
Il écrivait k son neveu, fils aine de M. Hoare, qui avait manqué ses examens au collège.
Avril 1827.
«cet échec est l'épreuve qui va décider de votre caractère: si vous êtes faible, abattu, vous vous relâcherez, vous vous découragerez et vous ne ferez plus rien. La plupart des hommes vont bien, quand le vent souffle en leur faveur ; mais que Torage gronde , ils fléchissent lâchement. Si votre caractère est ferme , vous puiserez des forces dans votre défaite même; la fortune vous refuse ses faveurs, arrachez-les-lui de force. Taime votre lettre, j'y vols un esprit invincible, ce qui suivant moi, vaut mieux que tout le latin, le grec et les mathématiques du monde. Soyez homme et prenez votre revanche aux premiers examens. Si vous vous sentez abattu, si vous ne pouvez ni rire, ni dormir, ni défier la fortune contraire, vous pourrez faire peut-être un honnête banquier, mais c'est fait de vous. »
Avant qu'on eût établi des phares flottants au-delà de Happisburgh, les naufrages étaient fréquents sur la côte de Cromer. Dès qu'on apercevait un vaisseau en péril, M. Buxton et M. Hoare étaient des premiers sur le rivage, non-seulement pour diriger les secours, mais pour les donner eux-mêmes. Dans une de ces occasions , M. Bux-
ton courut de grands dangers. Pendant un violent ouragan, en 1825, un bâtiment charbonnier s'avança sur les récifs au-delà du phare de Croraer. On mit à Teau le bateau de sauvetage ; mais la mer était si terrible , que les pêcheurs n'osaient s'y aventurer. M. Buxton espérant les encourager, sauta dedans, mais ce fut en vain. Le canon tirait constamment, et enfin une vague énorme brisa le navire et l'engloutit. Pendant un instant, les spectateurs restèrent immobiles d'épouvante. « C'est tout fini pour ces pauvres gens, » dit un vieux pécheur. M. Buxton crut voir à cet instant un des naufragés au sommet d'une vague. Sans attendre une corde, il s'élança en avant, saisit l'homme et lutta avec force contre la violence des eaux; on vint à son secours et on le déposa h terre avec le marin qu'il avait sauvé, dans un état d'épuisement complet.
Un des traits distinctifs de son caractère, c'était l'usage qu'il faisait de son influence pour répandre l'Évangile autour de lui. Tous les dimanches soir, sa grande chambre à manger se remplissait d'un auditoire nombreux et varié: c'étaient pour la plupart des pêcheurs et d'autres voisins de même espèce qui se réunissaient à ses domestiques. Les explications qu'il donnait sur quelques versets de la Bible, étaient courtes mais faisaient une profonde impression. Il avait pour principe qu'il ne faut pas parler à moins qu'on n'ait quelque chose à dire. On voyait qu'il avait étudié la Bible , qu'il avait recherché la vérité à la source même, et il l'appliquait avec une énergie et une vivacité de sentiment, qui ne pouvait manquer de faire vibrer quelques cordes dans le cœur de ses auditeurs.
Il dit à propos de la lecture de la Bible :
«n ne faut pas lire la Bible, il faut Fétudier; nous ne devons pas nous contenter d'y jeter un coup-d'œil furlif, mais la méditer profondément, avec une attention soutenue, et nous rendre maîtres des
(résors de la révélation. L'Ecriture sainte étudiée avec zèle, apprise pour ainsi dire par cœur, en implorant Passistance du Saint-Esprit, nous donnera de nouvelles lumières Nous en saisirons les beaulés ; elle suf6ra à nos besoins, nous y moissonnerons de divines instructions d'une vérité efficace Mais il faut le Saint-Esprit pour
guider les recherches, éclairer Tintelligence et toucher le cœur. Un astronome considère le firmament avec un excellent télescope, et il y découvre des merveilles d'ordre, de puissance, d'harmonie, de sagesse , tandis que l'observateur dépourvu d'un bon instrument, n'aperçoit point ces choses.
» Il en est ainsi de la lecture de la Bible : scrutée par notre faible raison, nous n'y découvrons rien ; il faut le secours du Saint-Esprit, pour éclairer notre intelligence et toucher notre cœur, et comment l'obtenir sans la prière ? »
L'homme qui écrivait ces paroles n'était point im personnage austère, voué à la vie contemplative, ascétique, étranger aux choses de la terre. Il aimait les jouissances que la fortune peut procurer; nous avons dit qu'il avait la passion des chevaux : les siens étaient renommés et il n'épargnait rien pour en améliorer la race. Il était aussi grand amateur de beaux chiens, et la chasse était son plaisir favori.
Il pratiquait une large hospitalité à Cromer-Hall. Sa conversation, pleine d'anecdotes, était vive et animée, et il cherchait toujours à amuser ses hôtes.
Il était l'ami zélé et actif du pauvre ; sa sollicitude s'étendait aux plus petits détails. « C'est une cruelle chose pour un pauvre paysan , disait-il , d'être obligé de vendre le porc qu'il a élevé et nourri comme son enfant; lorsque l'un d'eux vient m'offrir d'acheter la moitié d'un porc, je l'achète en entier ; puis j'en fais deux parts : une pour le paysan et une pour moi. » Aussi était-il très- populaire dans la contrée.
Sa correspondance à celte époque, montre qu'aucun sujet d'utilité sociale n'était étranger a ses méditations, et
les lettres de ses amis sont la preuve de Taffection et de la considération qu'ils lui portaient ; ils le consultaient sur toute espèce de sujets; les conseils qu'il donne sont pleins de finesse et annoncent une grande connaissance du cœur humain.
« Vous croyez, écrivait-il à un ami, que le public est une créature pleine de sagacité , qui ne demande que des raisonnements et des faits dépourvus de tout ornement ; vous êtes dans Terreur. Le public n'accepte volontiers que ce qui lui arrive par le chemin de son imagination et de son cœur ; il faut donc Pattaquer par ses parties vulnérables. En voulez-vous un exemple : le docteur Laurence était un homme fort instruit, doué de grands talents; il faisait à la chambre des communes d'excellents discours que personne n'écoutait, excepté Fox. On demanda un jour à celui-ci pourquoi il prêlait une oreille si attentive. — Parce que je veux répéter ce discours, dit-il... 11 le fit; et ces mêmes faits, dont Texposé par Laurence causait un ennui mortel, captivèrent et charmèrent la chambre lorsque Fox les présenta. Pourquoi? Parce que le docteur Laurence pensait comme vous, et Fox comme moi ».
 un autre ami qui lui recommandait quelqu'un pour être secrétaire d'une compagnie de mines, et qui ajoutait: c'est un brave officier ; il répondit :
« Votre protégé est brave, dites-vous ; qu'est-ce que la bravoure a à faire avec les mines ? Nous ne voulons pas combattre l'argent ou le cuivre. Votre homme est-il énergique, persistant à lutter contre les difficultés? a-t-il le jugement prompt et éclairé? connait-il les hommes? est-il lui-même un homme d'affaires? a-t-il un caractère aimable et conciliant? Voilà ce qu'il importe de savoir, et non s'il est toujours prêt à mettre flamberge au vent. »
Il écrit à un ecclésiastique qui paraissait un peu trop enclin aux jouissances mondaines :
« L'accomplissement des devoirs de tout homme et surtout
des devoirs d'un ecclésiastique, demande toute l'énergie dont il est susceptible. L'esprit du monde est envahissant; en avançant dans la vie, nous sommes toujours plus portés à penser et à agir comme le plus grand nombre. Combien de jeunes gens, dont la sévérité de
principes était (axée d'exagération, qui dans Tâge mûr ont, sinon
approuvé, au moins toléré les vanités du monde Où est le mal,
vous dira-t'On, d'avoir une bonne maison, élégante et bien meublée? et à moi aussi Ton m'a dit, où est le mal d'avoir quelques bons chiens, de faire garder son gibier? etc. etc. Ainsi l'on m'a détourné de choses plus utiles. J'ai plus de gibier, de chiens et de chevaux que d'autres ; si j'avais consacré mon temps et mon argent à de meilleurs emplois, combien de sociétés bibliques et de missionnaires auraisje pu soutenir!
»... Je me souviens de vous avoir entendu dire dans votre jeunesse, «j'aime la musique, mais j'attendrai d'être au ciel pour en jouir». Eh bien ! maintenant, avez-vous changé? Voulez-vous avoir votre musique ici-bas, ou attendre encore quelques années. Wesley étant appelé par la loi a déclarer combien il possédait de vaisselle d'argent pour être soumis à la taxe, répondit: «J'ai cinq cuillers d'argent, et je n'en aurai pas davantage aussi longtemps que mes pauvres voisins manqueront de pain ». Voilà le véritable esprit du ministre de l'Evangile.
» Personne n'a trop de moyens d'agir ; j'entends par moyens , le temps, les talents, l'argent, l'influence: on peut toujours appliquer ce que Ton possède. Si une paroisse ne suffit pas, on a le voisinage, on a le monde entier, dont une si grande partie est encore plongée dans les ténèbres de l'erreur. Tout ce que l'on consacre inutilement aux choses de la terre, on le dérobe aux intérêts du ciel. Si l'on possède une vaste ferme pour sa subsistance, et un jardin pour son plaisir, le temps et les amendements employés au jardin, sont autant d'enlevé à la ferme; on a beaucoup de fleurs et peu de pain.
» Ce n'est pas tout; quand on touche le monde par tant de points,
on a bien de la peine à se préserver du poison de ses maximes : on
l'imite d'abord dans ses habitudes, et plus tard dans ses principes.
» Chaque mot de ce sermon est ma propre condamnation, je le
sais; mais n'importe, la vérité est toujours la vérité».
1896 et 1S37.
L^année d'épreuve accordée par le gouvernement aux colonies , avait suspendu les travaux des abolitionistes. M. Buxton ne perdit cependant pas son temps; il s'occupa
d'un objet nouveau , qui avait quelque rapport avec l'esclavage. Il avait eu la visite d'un M. Byam, qui avait été commissaire-général de police a l'île Maurice, et qui était indigné des excès qui s'y commettaient. H assura que la traite des noirs se continuait d'une manière effrayante dans cette île, et que les autorités et les habitants étaient également coupables ; il ajouta que les esclaves étaient traités avec une cruauté inouïe et d'autant plus grande qu'on pouvait les remplacer plus facilement. L'île Maurice avait été cédée à l'Angleterre par la France en 1810, c'est-à-dire, trois ans après l'abolition de la traite des nègres dans les possessions anglaises; c'était en partie la cause que le commerce des noirs n'y avait jamais entièrement cessé.
M. Buxton put à peine croire ce qu'on lui affirmait ; il fit des recherches, obtint une grande quantité de documents, et se convainquit de la vérité de ce qu'on lui avait rapporté. Il fut effrayé de la grandeur du mal, et ce n'était pas une petite affaire que cette nouvelle lutte avec un ennemi aussi éloigné. Il hésita un moment ; mais comment ne pas révéler de telles énormilés. Il ne pensait guère alors que six ans plus tard l'esclavage serait aboli dans toutes les possessions anglaises. Il croyait a une plus longue lutte, et ne pouvait tolérer la durée de ces horreurs; avec l'aide du D"" Lushington , il prit cette nouvelle affaire en main.
Ils dressèrent un plan d'opérations; sir G. Stephen, abolitioniste déclaré, entreprit de découvrir et d'examiner des témoins (*) . Le premier qu'il interrogea fut la femme
(*) M. Buxion interrogea un jour un monsieur qui avait demeuré longtemps à l'île Maurice. Celui-ci cherchait à lui persuader que les esclaves étaient très-heureux. — «Dites donc à .M. Buxton, ma chère, s'adressant à sa femme, que les esclaves de M. T** ont Tair très-heureux, -r Oh oui, dit celle-ci , je suis sûre qu'ils le sont ; mais cela m'a toujours étonnée de voir les cuisiniers nègres enchaînés à la cheminée. »
de chambre anglaise de M"^^' Byam , qui , pendant son séjour à l'île Maurice, avait eu mille bontés pour les esclaves. Elle raconta que la nuit qui précéda leur départ, elle fut réveillée par une voix qui l'appelait doucement du dehors; elle se leva, et fut effrayée de trouver la ct)ur pleine de nègres. Ils la supplièrent de ne rien dire, et, tombant à genoux, ils lui demandèreut, puisqu'elle allait dans le pays du Dieu tout puissant, de Lui raconter leurs souffrances et de le prier de les soulager.
Le 9 Mai 1826, M. Buxton soumit au parlement la question de l'ile Maurice ; il rappela que le trafic des esclaves était contre la loi. c< Et cependant, dit-il, dans une colonie anglaise, depuis quatorze ans la traite des noirs existe dans toute son horreur ; on les y transporte par milliers et par dix milliers ! »
Il prouva ses assertions par le témoignage d'une foule de gens qui avaient été élevés en dignité dans l'ile, et prouva par le recensement de la population dans les Seychelles, qu'il aurait fallu que chaque femme eût eu cent quatre-vingts enfants, si on voulait continuer à nier la traite des noirs.
Après avoir raconté de quelle manière on s'empare du nègre, etc., il dit : « Les horreurs du voyage passent toute description. La capacité d'un vaisseau négrier est de deux à quatre pieds de haut ; on le remplit d'autant de créatures humaines qu'il en peut contenir. On les fait asseoir avec leurs têtes entre leurs genoux ; où en place un rang contre les parois du vaisseau, puis un autre rang; l'emballeur, armé d'une massue, frappe sur leurs pieds pour les forcer a se serrer les uns contre les autres; ils deviennent ainsi, pour me servir de l'expression d'un témoin, une masse de corruption vivante. La puanteur est si affreuse, qu'un officier m'a assuré avoir été malade, pour avoir respiré un
instant l'air émanant du trou qui leur donne du jour. Ces malheureux font ainsi un voyage de plus de quatre cent soixante lieues. »
M. Buxton obtint qu'on nommât un comité pour vérifier si la traite avait existé à l'ile Maurice. La dissolution du parlement arrêta ces recherches. Le mois de juin fut rempli par une élection orageuse à Weymouth. Il s'établit une violente lutte entre les deux partis, et il fallut se battre pour approcher du bureau de l'élection. On appela des troupes et on augmenta la police pour empêcher l'émeute, mais la populace fut la plus forte pendant deux jours.
M. Buxton se tint à l'écart autant que possible, son élection était assurée ; sa popularité était si grande , qu'après sa nomination, il fut parfaitement reçu par tous les partis; il ne semblait pas qu'il eût eu un seul adversaire. M. Buxton dit dans une lettre à M. Hoare, à propos de l'élection: «On dit que *** (son adversaire) dépense trentesept mille francs par jour ; il a neuf auberges ouvertes toute la journée, tout le monde, homme ou femme, peut y venir s'enivrer et manger. Toute la ville est ivre. » — «Je proteste contre de pareils procédés de notre part, » dit-il dans une lettre adressée au président du parti qui le portait.
Le reste de l'année se passa en recherches actives sur l'affaire de l'ile Maurice. M. Stephen visita toutes les garnisons de l'Angleterre , pour y découvrir des soldats qui eussent été à l'île Maurice. Il recueillit les dépositions des officiers et des soldats , qui prouvèrent que la traite des nègres y existait en effet. Dans son discours du 9 mai 1826, M. Buxton avait accusé les autorités de l'île d'une négligence coupable ; le dernier gouverneur en fut trèsblessé et le défia de prouver ce qu'il avançait. Cela le força a incriminer des individus , chose qu'il avait espéré éviter; cette inquiétude et le travail continu auquel il était
forcé, altérèrent sa santé; son médecin lui ordonna le repos; mais il ne put s'y résoudre et continua à travailler sans relâche pour préparer sa motion. Les horreurs et les atroces cruautés dont il était obligé de lire et d'écouter les récils, s'emparèrent à tel point de son esprit, qu'on le voyait quitter son travail et se promener en s'écrianl : « C'est trop affreux , je ne puis le supporter. » Il dit dans une lettre.
«J'étais plus malheureux que je ne puis rexprimer, et le 19 mai j'étais si accablé que je ne pus continuer mes travaux. Le lendemain je fus très-indisposé.... Ma tille était seule avec moi, mais je ne me rappelle tout cela que vaguement. Je tis demander le médecin; le fait est que j'eus une attaque d'apoplexie, et ce ne fut que le mercredi que je montrai quelques symptômes de vie. Je reconnus ma femme, et je pus lui exprimer tout ce que je ressentais pour
eUe Pendant ma longue convalescence, je dus renoncer à tous
mes travaux.... mais je n'en eus que plus de temps pour réfléchir. Je me rappelai tous mes péchés, et fus profondément touché de la miséricorde et de Pamour que Dieu m'avait témoignés... — Donnemoi , mon Dieu , de me repentir amèrement de ce que je t'ai si souvent offensé, et préserve -moi de transgresser de nouveau tes volontés. »
tS97 et tS9S.
Le jour où il devait présenter sa motion pour l'ile Maurice était passé quand il revint à lui : ce lui fut un grand chagrin. Il écrit pendant cet intervalle de repos :
«Ne trouvant de consolations nulle part, j'eus recours à ma Bible et entre autre aux Psaumes ; je pus dire avec David : Dans ma détresse, j'ai appelé le Seigneur, et il m'a délivré Je puis dire
avec vérité que l'étude de la Bible a eu Veifet le plus salutaire sur mon esprit , et j'espère qu'il sera durable ; j'y reviens avec un plaisir qui m'était inconnu.... je me réfugie dans la prière; David m'en fournit en abondance : Le Seigneur est ma défense , et mon Dieu est le rocher de mon refuge. Je me suis très-bien trouvé de
préparer mon esprit à la prière par la méditation ; il faut réfléchir aux points sur lesquels nous implorons le secours de Dieu , sans quoi nos prières sont vagues et sans suite.»
A celte époque, M. Buxton apprit que lord William Bentinck était nommé gouverneur-général des Indes; il alla le voir pour lui recommander de chercher à abolir les sacrifices des veuves indoues sur le tombeau de leurs maris. Il eut la grande joie d'apprendre que lord W. Bentinck avait fsTit ce qu'il désirait et que cette affreuse coutume était abolie. Il dut, cet hiver-lk, abandonner le séjour de Cromer-Hall auquel lui et sa famille étaient très-attachés; ils furent dédommagés par l'offre qu'on leur fît d'une habitation rapprochée ; elle leur permettait de rester dans un voisinage qu'ils aimaient et où une partie de leur famille était établie.
Le premier emploi qu'il fit de ses forces, fut en faveur des Indes occidentales. L'année d'épreuve était expirée, et rien n'avait été fait pour améliorer l'état des esclaves. Le gouvernement n'était pas découragé, et cherchait à atteindre le but par des voies de douceur plutôt que par la force. Une circulaire fut envoyée à toutes les assemblées des colonies, pour les engager à effectuer les changements qu'on croyait essentiels d'apporter à l'état de leurs esclaves. Ces circulaires furent regardées comme nulles et non avenues par les colonies. M. Buxton était encore trop malade ; il ne pouvait agir avec son énergie habituelle , ni demander au gouvernement d'employer des mesures énergiques pour forcer les colonies à adopter un autre régime vis-à-vis de leurs esclaves.
M. W. Horton fit une motion, le 6 mars, pour faire ajourner l'exécution de l'ordre du conseil, relatif à l'affranchissement des esclaves à Berbice et à Demerara. M. Buxton l'écouta avec douleur; il espérait qu'un de ses amis
viendrait à son secours ; il ne se croyait pas assez bien portant pour parler ; mais son indignation Temporla , et, après une amère tirade de M.W. Horton contre les abolitionistes, il se leva pour répondre. Il défia son adversaire de prouver qu'il eût rien avancé de faux et chercha k battre en brèche les preuves qu'il avait fournies à l'appui de son opinion. « Le parti des planteurs indiens ne cesse de parler du bien-être des esclaves, dit-il, mais comment se fait-il alors que ces gens si heureux diminuent k vue d'œil, dans une proportion dont il n'y a pas d'exemple dans l'histoire. On vient de nous dire qu'il était impossible de concilier la promesse d'abolir l'esclavage avec celle qu'on a faite également d'avoir égard aux intérêts des parties intéressées ; il faut, dit-on, sacrifier le planteur ou
l'esclave Je me déclare, sans hésiter, en faveur de
l'esclave. Je voudrais donner au nègre, tout ce que je peux lui donner avec sécurité ; je voudrais adoucir son sort et émanciper ses enfants, ensuite je m'occuperai du planteur. Je suis pour la compensation , mais pour la compensation sur la base. la plus large. Vous en demandez une pour celui qui fait usage du fouet, j'en demande une pour celui qui a re^u les coups de ce fouet. Vous en demandez pour celui \k qui on enlève une propriété, j'en demande pour ceux qui ont supporté des torts innombrables, dont le moindre est l'incapacité de posséder quoi que ce soit.... »
Un de ses amis écrit au sujet de ce discours : « Le parlement a été vaincu par sa chaleur de cœur; on l'a applaudi avec enthousiasme. »
On ne pouvait rien faire de plus pendant cette session. Le D** Lushington et M. Brougham désiraient réhabiliter les hommes libres de couleur, qui étaient dans la position la plus pénible et la plus humiliante : leurs efibrts furent couronnés de succès en 1828. Le gouvernement
décréta qu'ils devaient être mis sur le même pied que les blancs : c'était une mesure d'une grande importance. M. Buxton remit à M. Huskisson, membre du gouvernement, cette année là, des documents importants sur les mauvais traitements infligés aux nègres; mais M. Huskisson l'assura que la traite était arrêtée et que de nouveaux décrets en faveur des esclaves allaient être mis en vigueur.
1898 et 1899.
Le D' Philip, du cap de Bon ne -Espérance, engagea M. Buxton à s'occuper, pendant la session suivante, du sort des Holtentols. M. Buxton eut la satisfaction de voir ses efforts en leur faveur couronnés de succès. La société des missions de Londres avait envoyé, huit ans auparavant, le D*" Philip, pour s'enquérir de l'état des missions du midi de l'Afrique. Il fut frappé de l'état de dégradation des malheureux Hottentots, qui 170 ans auparavant étaient les maîtres du pays. Les premiers colons s'emparèrent d'eux et les traitèrent comme un troupeau de bétail. Les Hollandais premièrement, puis les Anglais, n'hésitèrent pas à suivre les errements des premiers colons; ces peuplades étaient à la merci de tous ceux qui voulaient les opprimer; elles n'avaient pas été réduites à l'esclavage proprement dit, puisqu'elles n'avaient pas été achetées; elles auraient eu au moins dans ce cas là des maîtres pour les protéger. Ces infortunés étaient devenus propriété publique, et chacun avait le droit d'en prendre pour son usage particulier. Peu à peu, par suite de leur terrible misère, leur nombre avait diminué ; ils étaient devenus presque nains et abrutis au point que les nègres les considéraient comme une race inférieure à la leur. MM. Wilberforce,
LusbingtOD et Buxton, convinrent de demander qu'on envoyât une commission d'enquête au cap, k l'ile Maurice et à Ceylan; ils l'obtinrent, et en 1824, M. Buxton demanda qu'on s'occupât des rapports de cette commission , qui étaient remplis de faits importants. En 18!28, M. Buxton annonça qu'il ferait une motion. Le gouvernement la prit en considération ; on vota h l'unanimité une adresse au roi sur ce sujet , et les Hottentots furent libérés. « Ah ! dit M. Buxton, on né sait pas le bien qu'on vient de faire k la cause de l'émancipation des noirs. »
Presque à la même date, le général Bourke, l'excellent gouverneur du Gap, promulga une ordonnance par laquelle il mettait les Hottentots sur le même pied que les autres habitants de la colonie. Le gouvernement n'eut qu'à ratifier cette ordonnance. La session de l'hiver suivant fut marquée par l'émancipation des catholiques. M. Buxton dit en parlant du duc de Wellington : « Le duc est péremptoire. On prétend qu'il a dit k M. *** qui a une place dans le gouvernement : Nous avons arrangé l'affaire , j'espère que vous êtes contents. M. *** répondit qu'il lui fallait du temps pour réfléchir. — Oh oui, vous aurez du temps. Je n'ai pas besoin de votre réponse avant quatre heures aujourd'hui , mais il me la faut pour ce moment-lk ; si vous ne nous approuvez pas, il nous faudra votre place pour quelqu'un d'autre. » L'affaire de l'émancipation des catholiques retarda la présentation de celle de l'esclavage; les esprits étaient trop préoccupés par d'autres pensées.
La satisfaction causée par la délivrance des Hottentots était fondée; ils devinrent un peuple libre, et de ce jour le christianisme et la civilisation ont fleuri chez eux. Les co* Ions se plaignirent et allèrent même jusqu'aux menaces; mais ils se calmèrent peu à peu, et l'expérience de dix-huit années a prouvé la sagesse de cette mesure.
Le gouvernement du Cap, à la suggestion du capitaine Stockenslrom , forma un établissement dans les riches pâturages de la rivière du Kat: on y envoya les Hottentots qui formèrent une espèce de boulevard contre les Caffres. Ils y furent exposés à de grandes privations et à beaucoup de dangers. Peu h peu le terrain se défricha et les villages s'établirent. Le D** Philip, a son retour, les trouva dans un état encore misérable, et plusieurs parmi eux, qui avaient connu des missionnaires dans les colonies, étaient avides d'instruction et avaient établi des écoles entre eux. Dans ses courses, il vit un jour une femme hottentote bien vêtue, qui agitait une sonnette; il la suivit dans une petite chaumière où étaient entassés cinquante enfants, a qui elle apprenait à lire sur des feuillets dépareillés d'un Nouveau Testament. Les Hottentots adressèrent une pétition au D"" Philip, pour leur procurer un maître d'école.
Un de ces villages fut nommé Buxton. On eut lieu de se réjouir de cet essai de civilisation chez les Hottentots : les crimes diminuèrent considérablement et leur état moral a complètement changé. Les chapelles étaient régulièrement fréquentées et plusieurs écoles se remplissaient d'enfants. En 1832, les Hottentots payèrent 2300 rixdollars d'impôt au gouvernement.
M. Buxton écrit le 29 mars ; « Mercredi sera mon jour de naissance ; je passerai cette journée avec mon admirable ami Wilberforce, qui, après avoir consacré sa vie à doter l'Afrique d'une grande félicité, passe dans la retraite le reste des jours qui lui sont accordés. » Buxton fait ensuite la revue de Tannée qui vient de s'écouler et le compte de ses travaux, il ajoute : «J'ai perdu ma mère l'automne dernier; elle a terminé une vie mélangée de beaucoup de chagrins et de douleurs, mais sa mort a été paisible, et je ne doute pas qu'elle n'ait été admise au bonheur éternel,
elle qui ae s'appuyait que sur les mérites de son diviu Rédempteur. » Il termine par de ferventes prières pour tous les siens et il demande à Dieu de lui faire la grâce d'accomplir les œuvres commencées pour le soulagement de l'humanité.
L'attention du parlement fut entièrement absorbée par la question catholique dans la session suivante; M. Buxton ne put mettre en avant l'affaire de l'ile Maurice ; sa santé altérée l'obligeait aussi à de grands ménagements; mais il ne cessa d'agir en dehors de la chambre auprès du gouvernement, et de solliciter l'adoption de mesures propres a mettre fin à la traite des noirs dans cette île.
Dans un débat précédent, M. Buxton avait avancé que ce trafic avait eu lieu à l'ile Maurice, sous l'administration de sir Robert Farquhar ; celui-ci somma M. Buxton de prouver cette allégation ou de se rétracter. M. Buxton expliqua que l'état de sa santé l'avait seul empêché de s'occuper cette année de la question, mais il accepta le défi de sir Robert Farquhar pour la session prochaine. Ce soin était inutile ; le retour des commissaires qui avaient accompli leur mission, à travers de nombreuses difficultés, et le rapport qu'ils firent, confirmèrent complètement les allégations de Buxton , sur là persistance et l'extension de la traite dans l'ile Maurice. Ses amis désiraient en conséquence qu'il remit toute l'afiaire entre les mains du gouvernement; il s'y refusa : «Je n'ai point agi, dit-il, par animosité contre sir Robert Farquhar, c'est avec répugnance que je suis devenu son accusateur; mais je ne puis trahir les intérêts de ceux dont je me considère comme l'avocat, et abandonner l'enquête jusqu'à ce que j'aie la garantie que le gouvernement prend sérieusement à cœur cette afl*aire. L'issue de mon débat particulier avec sir Robert me préoccupe très-peu. » La mort imprévue de ce
dernier, mit fin k cette contestation personnelle. Au printemps de 1830, le gouvernement, convaincu par le rapport des commissaires, prit enfin les mesures que réclamaient la justice et l'humanité.
Le succès de Buxton et de ses amis fut complet, et tous les esclaves qui purent prouver qu'ils avaient été illégalement importés, furent mis en liberté.
Plusieurs personnes avaient souffert des injures et des calomnies que les planteurs répandirent contre ceux qui soutenaient la cause des noirs. M. Byam, commissairegénéral de police, le gouverneur-général Hall, n'avaient pas été épargnés; M. Jérémie, qui avait été juge à Sainte- Lucie, avait été un des plus maltraités, aussi avait-il déclaré que rien ne pourrait le décider à retourner dans un pays à esclaves. Mais M. Buxton frappé de son énergie et de la hardiesse avec laquelle il manifestait ses principes, pensait que c'était précisément l'homme qu'il fallait envoyer à l'île Maurice, et il lui dit avec sa franchise habituelle : « Il importe peu que vous soyez ou ne soyez pas tué, mais il importe qu'un homme comme vous aille dans ce moment à l'île Maurice. » M. Jérémie sourit, le quitta; mais il revint le lendemain: «J'ai pensé, dit-il à Buxton, à ce que vous m'avez dit hier, et je suis convaincu maintenant qu'en effet il vaut mieux courir la chance d'être sacrifié pour faire réussir cette affaire; je suis prêt a partir. »
Il demanda et obtint la place de procureur-général à Tile Maurice. Sa tâche n'était pas facile; les planteurs avaient une telle horreur pour le caractère dont il était revêtu, qu'on s'opposa k son débarquement: pendant son court séjour dans Tile, il fut insulté et sa vie fut plus d'une fois mise en danger. Il fut enfin contraint de se réfugier k bord d'un vaisseau d'où il continua ses fonctions. Le gouverneur crut devoir faire cesser cet état de choses, en lui
intimaDl l'ordre de quitter I'ile. II revint en Angleterre, el à son arrivée on lui ordonna de retourner occuper sa place à l'ile Maurice, mais cette fois on lui donna une escorte militaire. Il fit tous ses efforts pour accomplir sa mission, mais l'opposition fut si forte, qu'il dut y renoncer et quitter l'ile ; le gouvernement le rappela en Angleterre.
ISSO.
Voici une note trouvée dans les papiers de M. Buxton, au commencement dé cette année. Nous l'extrayons.
« Je remercie Dieu de ce que malgré nos imperfections et nos péchés nous avons persisté dans la prière , et de ce que nous en avons goûté toutes les douceurs; nous avons lu sa Parole avec plus de zèle , et nous avons trouvé qu'elle est vraiment esprit et vie.... Et maintenant pour quel objet prier.... demandons à Dieu son Saint-Esprit : Notre Père céleste ne donnercht-il pas son Saint- Esprit à ceux qui le lui demandent,
» Ephes. ni, 17. Et maintenant mon désir et ma prière sont que Christ habite en mon cœur par la foi,
• 'i Samuel , XXll, % L'Eternel est mon rocher, ma forteresse et mon libérateur, mon bouclier, ma haute retraite , mon refuge^ mon Sauveur. Que je sache que mon rédempteur vit, quMl m'a sauvé de la perdition et qu'il m'a appelé à une gloire immense.»
Le sujet de la réforme du code pénal n'avait jamais été complètement perdu de vue. En 1826, sir Robert Peel, en arrivant aux affaires, en commença la révision ; il fit abroger plusieurs statuts barbares et arrangea tout le corps des lois. En 1850, sir Robert Peel proposa un bill pour revoir les lois relatives aux faux, en conservant cependant la peine de mort dans plusieurs cas; il s'éleva à cette occasion une grande opposition dans le parlement. M. Buxton était convaincu dès longtemps que la peine de mort, dans ce cas, était contraire aux intérêts aussi bien qu'aux
sentiments du monde commercial anglais. Il rédigea une pétition qui fut signée par plus de mille banquiers. M. Buxton la présenta lui-même; mais la proposition de sir James Mackintosh , tendante à abolir la peine de mort pour les crimes de faux, échoua. Il revint cependant à la charge et obtint une majorité contre la peine de mort ; quoique cette décision fût repoussée par la chambre des lords, on put regarder la cause comme gagnée. Dans les anrfées suivantes, on réduisit encore les cas où la peine de mort devait être appliquée. M. Buxton se joignit toujours k ceux qui votèrent dans ce sens, et en fait on ne condamne actuellement a cette peine que pour les meurtres ou les tentatives de meurtre.
A la fin de Tété, M. Buxton fut rappelé chez lui par la maladie de son second fils, jeune homme de grande espérance, qui avait tous les symptômes de la consomption ; le père affligé a laissé des notes sur ce temps d'épreuve, qui renferment d'utiles leçons.
«J'ai éprouvé cette nuit toute la grandeur de la bonté de Dieu; j'ai une confiance sans bornes en Lui ; je peux Lui remettre mon enfant et tout ce qui m^appartient.... En me réveillant ce matin, j'avais le sentiment qu'un affreux malheur me menaçait; la douleur qui nous attend m'a accablé avant que j'eusse pu penser à tous les sujets de consolation qui me sont laissés. J'ai pu remercier Dieu de sa bonté et de sa miséricorde, même dans celte terrible dispensation.... Je l'ai remercié avec effusion de la disposition d'esprit d'Henri, et de ce qu'il fait évidemment partie du troupeau de Christ. Ce passage m'a beaucoup consolé : Ces afflictions légères qui ne sont que pour un temps.»
Ce fut en vain qu'on prodigua au jeune malade les soins les plus attentifs, et qu'on l'entoura de la plus active solicitude : on ne put le sauver. Les progrès de la maladie étaient lents mais constants :
«Je te supplie, oh Dieu! dit le père, de m'accorder un esprit de sainteté plus vivant, car c'est le seul qui adoucisse les soucis et les
douleurs de la vie... Répands tes plus précieuses bénédictions sur mon enfant bien-aimé.... Donne-lui la lumière de ton Esprit, lorsqu'il marchera dans la vallée de l'ombre de la mort... Sois avec lui, dis-lui que tu es prés de lui et murmure des consolations à son
oreille Donne-lui ta paix, donne-la nous aussi, et donne-nous
de le remettre avec joie dans les bras de son Père céleste.»
Forcé de quitter ce cher marlade, M. Buxton lui écrit :
« Le ciel étoile m'a fourni le sujet d'un excellent sermon pendant mon voyage. Voici le texte : Les deux annoncetit la gloire de Dieu^ et Qu'est-ce que Vhomme, qu£ Tu te souviennes de lui. Tout n'est pas vanité , comme Salomon le dit ; c'est d'un grand bon sens, au contraire, que de servir le maître et le créateur des cieux , de tout son cœur et de toute son âme. Ce n'est pas vanité que de vaincre ses mauvaises passions, d'étouffer des désirs impurs; ce n'est pas vanité que d'être patient et soumis, doux et serein au milieu des épreuves ; ce n'est pas vanité que le malade enseigne et console ceux qui l'entourent.... Voyez, disait mon prédicateur (ce groupe d'étoiles), pensez à la puissance qui les a créées, à la sagesse qui les
guide, et dites alors, que ma volonté se fasse et non la sienne
Que le Dieu d'espérance vous donne sa paix et son secours, qu'il vous fortifie et vous rende joyeux par les consolations qui viennent de Jésus-Christ , notre Seigneur.»
Le jeune malade s'endormit paisiblement le 18 novembre, à l'âge de 17 ans. Il fut enterré dans un endroit retiré des ruines du chœur de l'église d'Overstrand. On inscrivit son nom sur une tablette à côté de celui de son frère et des quatre jeunes sœurs mortes avant lui. Nous extrayons une lettre de M. Buxton, pour terminer ce sujet.
50 janvier 4831.
« J'étais plus abattu aujourd'hui que]de coutume, peut-être parce que je dois reprendre ma vie de tracas et de soucis, mais aussi à cause du tableau que j'ai eu hier sous les yeux. J'étais allé avec mes fils et leurs amis chasser sur les collines de Warren , en face de la mer. La terre était couverte de neige, l'Océan sombre et agité ; je m'assis sur un des tertres. Au même instant, une vision passa devant moi; ce moment fut le plus triste de cette triste année. Deux ans auparavant, je m'étais trouvé sur le même tertre. La nature
semblait n'avoir pas changé : le même tapis blanc s'étendait à mes pieds , la mer avait le même aspect menaçant , tout était de même à une seule douloureuse exception près. Mon bien-aimé Henri était près de moi. Il avait aperçu un canard sauvage volant près de la mer, nous le vîmes s'abattre au-dessous de nous. J'envoyai Henri, plein de vie et d'ardeur, s'emparer de l'oiseau.. . Avec quelle joie il revint le tenant à la main.... maintenant je ne vois plus que le cimetière où il repose.... Cher enfant, que le monde a changé pour moi depuis l'heure où j'étais ici avec toi.... Il jouit d'une paix qui durera toujours.»
La cause des esclaves faisait des progrès dans Topinion, lors même que ses promoteurs semblaient condamnés au repos. Les planteurs par leur obstination, avait refroidi le zèle de leurs partisans. Ils s'étaient fait des ennemis nombreux par leurs violences. M. Buxton s'écrie à ce sujet. c< Continuez, vous accomplissez notre œuvre; encore quelques triomphes de votre part, et l'Angleterre se lèvera en masse pour abolir l'esclavage. » En effet, ce fut en 1830, que des convictions vives et arrêtées atteignirent le peuple, qui n'avait guère eu jusqu'alors que des impressions vagues contre l'esclavage.
M. Buxlon avait cru au premier moment que l'émancipation serait un triste don à faire aux noirs, s'ils n'étaient préparés à en jouir; mais cette idée avait fait place à la persuasion que ce n'était pas par degrés que l'esclavage devait être aboli. La conduite des colons avait prouvé qu'on ne pouvait rendre les esclaves capables de jouir de la liberté, tant qu'ils seraient esclaves. Les chefs abolitionisles durent abandonner l'idée qu'un adoucissement à l'esclavage serait le premier pas vers la liberté. Il semblait assez plausible de dire « qu'aucun peuple ne doit jouir de la liberté, s'il n'est en état d'en faire usage.» Cette maxime, dit un auteur, est digne de ce fou qui ne voulait entrer dans l'eau que quand il saurait nager.
Les chefs abolitioDistes durent changer de politique, lorsqu'ils virent qu'il était impossible de modifier l'esclavage, et qu'il fallait le détruire d'un seul coup. Au mois de mai, M. Buxton proposa dans une réunion présidée par M. Wilberforce, d'user de tous les moyens légaux pour abolir l'esclavage. Il fut vivement soutenu par les membres les plus distingués de l'assemblée ; leurs discours fermes et hardis, excitèrent une forte opposition, et la réunion se sépara en confusion. Elle se réunit cependant quelques jours plus tard, et après un éloquent discours de M. Thompson, 25,000 personnes signèrent une pétition pour demander l'émancipation immédiate.
Le gouvernement suivait ses anciens errements. On était d'accord que l'état d'esclave était un état barbare et hors de nature, qu'il fallait abolir; mais on pensait que les nègres étaient bien traités et qu'ils étaient heureux; on répétait que le fouet n'était plus qu'un symbole d'autorité, et qu'on en faisait très-rarement usage. Les statistiques officielles prouvent le contraire, et que ce n'est Ib que la moindre des misères de l'esclave; la mauvaise nourriture, le manque de vêtements, les liens de famille qui sont nuls pour lui, le refus d'instruction; la persécution des missionnaires qui se dévouaient à son amélioration, le jour du repos aboli pour lui, aucun redressement à ses injures n'était permis, tandis que la plus légère offense de sa part était cruellement punie.
Le travail qu'on leur imposait était très-sévère h la Jamaïque : la loi permettait dix-neuf heures de travail par jour dans le temps des récoltes, et quatorze heures et demie pendant le reste de l'année. Les colonies de Demerara, Berbice, de la Trinité et de Sainte-Lucie, étant colonies de la couronne, se trouvaient sous le contrôle immédiat du conseil des colonies en Angleterre; les autres
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étaient gouvernées par leurs propres assemblées. On fit accepter aux premiers des améliorations que les autres refusèrent avec mépris. Malgré ces adoucissements dans les colonies de la couronne, on enregistra dans les années 1828 et 29, 68,921 châtiments, dont 25,094 avaient été infligés à des femmes; la loi permet vingt-cinq coups par punition , le total des coups donnés dans ces quatre colonies pendant ces deux années , serait de 1,550,000.
M. Buxton évitait de se servir de témoignages fournis par des amis de l'émancipation ; il cherchait les faits à l'appui de sa cause , chez ses adversaires et dans les rapports officiels. Il réunit, avec son zèle et sa sagacité ordinaires, une grande quantité de documents, il mit tous ces faits sous les yeux du parlement, dans un discours où il plaidait vivement en faveur des nègres; il fut soutenu avec talent par lord Morpeth. Après une discussion trèsanimée, le débat fut ajourné. M. O'Connell, qui avait soutenu l'abolition de l'esclavage, tendit la main à M. Buxton, en lui criant : « Terre ! Terre ! » C'était une prophétie, car malgré l'ajournement, l'argument fondé sur la dépopulation des colonies à esclaves, fit faire un pas énorme k leur procès; il fut constaté que, pendant 23 ans, la population noire avait diminué de 100,000 âmes; après l'émancipation , au contraire , elle s'accrut notablement.
Au mois d'avril, le parlement fut dissous et le pays tout entier fut plongé dans le tourbillon de la réforme. M. Buxton dut aller k Weymouth pour les élections.
Au mois de juin , plusieurs membres du gouvernement et d'autres personnes visitèrent la brasserie à Spitalfields,
et dînèrent chez M. Buxton ; on était censé ne devoir manger que des beefsteaks cuits dans un des fours de la brasserie. M. J. Gurney raconte ainsi ce repas:
« Le Premier (ministre) lord Grey, tout grave et pensif qu'il est, fit grand honneur à notre dîner. « Milord Grey,» s'écria le général espagnol Alava, en voyant qu'il acceptait encore un beefsteak^ « my lord Grey, vous en êtes à votre sixième.» Le contraste entre Grey et Âlava est curieux. Celui-là est un noble Anglais de la vieille école, digne, roide et calme; celui-ci est un étranger, vif, amusant et grand causeur. Il a été le fidèle compagnon de lord Wellington pendant la plus grande partie de ses campagnes. Il était venu tout exprès de Walmercastle , près de Douvres, pour prendre sa part des produits du garde-manger de Spitalfields.
Le lord chancelier (lord Brougham) était très-gai ; il était vêtu d'un affreux habit noir râpé et d'un vieux chapeau ; il différait étrangement du vénérable Premier, qui portait son étoile, sa jarretière et un chapeau à cornes. J'étais assis entre lord Grey et le ly Lushington ; celui-ci a causé presque tout le temps avec son voisin, de sorte que je me suis entretenu pendant deux heures avec lord Grey. La conversation a roulé sur sa longue carrière politique, et lord Shaftesbury, qui était près de lui , lui a adressé mille félicitations.
« Lord Grey nous a dit : « Je suis entré au parlement à l'âge de » vingt-deux ans, et j'ai été sénateur quarante-cinq ans.» (Il a donc 67 ans). Je lui exprimai mon intérêt et ma sympathie. < Je suis trop » vieux, dit-il, j'aurais voulu refuser ce fardeau , si j'avais pu conci- » lier mon devoir et mon désir....» Je lui demandai quel orateur lui avait paru le plus éloquent. «Fox, sans aucun doute; son élo- • quence était irrésistible, elle partait du cœur et allait droit au » cœur de ses auditeurs. Sheridan était habile, mais il n'aurait pu » parler sans préparation.»
« Le diner fini, je joignis lord Brougham, le duc de Richmond et Buxton ; celui-ci raconta au sujet de la réforme : « Un cocher de » diligence conduisait une paire de chevaux rétifs , de Londres à » Greenwich; l'un d'eux trébucha et faillit tomber: levez-vous, coquin de courtier d'élection que vous êtes, s'écria le cocher en lui » donnant des coups de fouet.»
« Lord Brougham nous dit, à propos de Paley, que l'on avait sollicité le roi Georges 111 de le nommer évèque. Le roi refusa, et pre-
nant la Philosophie morale de cet auteur, il montra à M. Pitt le passage où Paley justifie les gens qui adoptent des principes douteux, lorsque le but qu'ils se proposent l'exige. «Voici, dit le roi, » ma raison pour ne pas le nommer évéque.» Paley, lui-même, condamna plus tard ce passage.»
M. Buxton ajoute quelques détails sur ce dîner:
« Talleyrand n'a pu venir, il venait de recevoir la nouvelle de l'élection de Leopold, comme roi des Belges; je pense qu'il a regretté mes beefsteaks; il ne mange qu'une fois par jour. J'ai conduit mes convives à la machine à vapeur. Brougham nous a fait un discours sur la vapeur, rempli d'anecdotes; il expliquait à merveille le mécanisme de nos machines, personne n'aurait pu le faire comme lui. Je n'ai porté que deux toasts : au roi , et à la mémoire de Georges III dont c'était le jour de naissance.»
Le nouveau parlement, qui se rassembla le 14 juin, ne s'occupa que du bill de réforme.
Nous trouvons dans un papier, daté du 6 novembre 1851 , les réflexions suivantes :
« J'ai iéprouvé de grandes afflictions : ceux qui m'étaient si chers, m'ont été enlevés à l'aurore de leurs jours; celui qui est parti dernièrement, je le pleure tous les jours, mais il est auprès de son Dieu ; il est en paix ; il habite les demeures que ton amour a préparées pour ceux qui t'aiment.... Nous sommes dans un moment de crise, j'ai besoin de prier avec ardeur dans ai temps de danger. H y a des émeutes, des incendies, le choléra a commencé ses ravages.... Oh Dieu! que ma maison soit fondée sur le roc, afin que les vents et les torrents ne puissent l'ébranler. l\ n'y a de sécurité qu'en toi, mon Dieu.»
En effet, l'esprit de révolte qui troublait alors le pays, envahit même le paisible voisinage de M. Buxton. Un malin , pendant le déjeûner, on vint lui dire qu'une bande d'émeuliers passaient près de chez lui , et qu'ils allaient détruire la machine à battre le blé d'un fermier. M. Buxton alla au devant d'eux , accompagné de ses plus jeunes enfants; il leur démontra leur folie et les supplia de ne pas
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commettre un crime qui mériterait les galères. Il réussit k désarmer leur chef et quelques autres hommes ; ils s'enfuirent déconcertés et toute la hande rentra chez elle.
Il perdit à cette époque Pami de sa jeunesse, M. North. Il écrivit à sa veuve une lettre touchante : ses consolations étaient basées sur sa propre expérience des grâces de Dieu, même lorsqu'il châtie.
Il s'examine ainsi sur la manière dont il a cherché k atteindre le but qu'il se proposait :
«Ai-je travaillé avec assez de zèle à accomplir mes devoirs? Ma tâche est d'obtenir la délivrance du corps et de Pâme de mes semblables dans les Indes. Je m'en suis acquitté assez fidèlement au commencement de Tannée. J'ai prié qu'il me fût donné de persévérer. J*ai avancé vers le but.... Mais depuis quelque (emps, ai-je continué avec le même zèle?... Non! Seigneur, pardonne-moi d'avoir négligé le service auquel tu m'avais engagé. Ecoute ma prière, fais que cette année ne soit pas consacrée à de misérables intérêts, que mes soucis personnels ne nuisent pas à mes progrès. Bénis, ô Dieu ! mes efforts pour l'extinction de l'esclavage, ou plutôt, charge-toi toi-même de cette affaire.»
Il écrit k son beau-frère , dont le fils s'était trouvé mêlé à une révolte d'école :
« Avez-vous réellement beaucoup plus mauvaise opinion de votre fils, parce qu'il est au nombre des rebelles; je ne puis le penser. Savoir se soumettre à l'oppression , lorsque la soumission est fondée sur les préceptes de l'Évangile et sur l'exemple de notre divin maître , est certainement un acte digne d'éloge , mais on ne peut l'attendre d'un garçon de l'âge du vôtre. Rien n'est plus difficile que de résister au torrent des sentiments populaires. Si j'étais son père , je lui rappellerais avec affection que sa faute consiste en ce qu'il s'est départi des principes qu'il doit professer ; je lui dirais qu'il aurait dû rester seul de son bord , plutôt que de combattre avec vaillance dans une révolte, et que j'espère que c'est la dernière où il se trouvera mêlé; mais quant à moi , je ne m'en tourmenterais plus, et je le renverrais à l'école; en disant à l'oreille
(lu maître, quil y aura de sa faute si semblable chose se renouvelle. Ce qui mMnquièterait davantage, ce serait qu'on louât le courage dont votre fils a fait preuve.
Cette année, la nation fut remuée jusqu'au fond par la question de la réforme. M. Buxton y portait un vif intérêt, et votait dans ce sens, mais les occupations continuelles qui résultaient de la cause de l'abolition, l'empêchèrent de s'occuper activement d'autres sujets. Il fallait tous ses efforts pour empêcher la question brûlante du jour d'absorber les intérêts moins immédiats des esclaves. Cependant l'attention de tous les partis fut réveillée sur cet objet: 1<* par l'irritation qu'avaient montré les colonies, lorsque lord Althorp avait déclaré qu'il demanderait qu'on les obligeât à accepter les mesures d'amélioration (*); ^^ par une insurrection qui éclata parmi les nègres k la Jamaïque ; ils avaient appris quelle indignation éprouvaient leurs maîtres contre le gouvernement de la mère-patrie; ils en avaient conclu que les papiers de liberté étaient arrivés et que les planteurs les avaient supprimés. Ceux-ci avaient cherché à impliquer les missionnaires et une partie du clergé dans la rebellion des esclaves : MM. Gardner et Knibb avaient été arrêtés sous cette prévention ; mais on ne put produire une seule preuve contre eux.
Les propriétaires des Indes occidentales à la chambre des lords, firent une motion pour nommer une commission d'enquête sur les affaires de ce pays.
{*) Elles avaient déclaré que la décision du gouvernement était injuste, et inhumaine; elles avaient qualifié les faits prouvés par les abolitionistes de représentations infâmes et intéressées faites par des lunatiques furieux.
«rCe n'est qu'un prétexte pour retarder la solution, dit M. Buxton, c'est un malheur pour notre cause. » Il savait qu'il n'y avait pas à la chambre des lords un seul véritable ami de Témancipation des nègres. Il écrit ^ lord Suffield : « Je pouvais à peine écouter avant-hier en silence, et m'empêcher d'applaudir la voix solitaire qui s'est élevée pour défendre la vérité et la justice , et qui avait si peu d'écho. Nous nous réjouissons que cette voix ait parlé ; vous vous êtes placé k ce que j'appelle le poste d'honneur. » Lorsque les travaux de la commission furent terminés, lord Suffield ne se trouva plus seul de son opinion k la chambre des lords.
M. Buxton termine ainsi un discours prononcé dans une réunion : « Quand je songe au nègre gémissant sous le fouet, condamné à une mort prématurée, suite de cette maladie nommée l'esclavage, et quand je pense que nous, bons chrétiens , ne l'avons point mis en état de se préparer à cette mort, je ne puis m'empécher de m'écrier: grand Dieu ! jusques h quand durera cette iniquité. »
Les partis se trouvèrent à peu près égaux dans la question de l'esclavage ; cette circonstance encouragea M. Buxton à devenir plus pressant, et à en demander la prompte abolition. Les ministres, tout en étant de cet avis, n'étaient cependant pas préparés k une mesure immédiate. Ils éprouvaient le poids de la responsabilité que ressentent si souvent les hommes au pouvoir, lorsqu'ils doivent frapper un grand coup, et ils étaient obligés de se concilier le parti indien, dans l'intérêt de leur propre conservation. Ce parti avait une immense force parlementaire, qui explique le mouvement de va et vient de la question pendant les deux années suivantes. Beaucoup de grands propriétaires en Angleterre possédaient aussi des terres dans les colonies, et ils avaient de la haine pour les enthou-
siastes imprudents qui voulaient leur enlever leurs esclaves. Le gouvernement évitait donc une crise décisive aOn de laisser ces partis en suspens. M. Buxton devait résister à une pareille politique, mais ce rôle devenait difficile, car il professait les principes whigs et était attaché de cœur à plusieurs membres du cabinet dont il souhaitait la durée dans rintérét des nègres. Il pensait que les dangers d'une émancipation immédiate n'étaient pas aussi grands qu'on le supposait, et il croyait qu'une bonne police et de bons traitements suffiraient pour empêcher les épouvantMes calamités, que sir Robert Peel ne contemplait qu^en /rissonnant. Il assura que les nègres travailleraient pour un salaire, dès qu'ils seraient délivrés de la terreur du fouet; il pensait que ce ne serait pas une tâche ingrate, que d'amener les esclaves à un point de moralité qui les mît en état de jouir sans inconvénient de la liberté.
Le gouvernement ne fut pas de son avis et fit des efforts pour empêcher M. Buxton de présenter sa motion; mais il persista à forcer la votation, pour obliger le gouvernement à déclarer en face de la nation quel parti il était résolu à adopter. La lettre suivante, écrite par sa fille ainée à sa famille, donne des détails curieux sur ce moment intéressant :
« Le débat a enfin eu lieu (2^ mai); le résultat nous a complètement satisfait. Il est difficile de me rappeler exactement les sentiments et les opinions des jours précédents. Mon père a eu à soutenir plus d'un assaut de la part de ses amis et de ses ennemis, pour rengager à renvoyer la motion ; mais on a vu que tout était inutile, quMl était décidé à ne pas même la mitigeretà forcer la votation.
« Le D** Lushington pensait que la cause courrait des périls , sMl persévérait , et cette divergence d'opinion fut un grand chagrin pour mon père. Le gouvernement a été aussi extrêmement insistant, et les conditions quMl offrait étaient très-séduisantes. Mardi, mon père fut enfermé long-temps avec le D** Lushington, lord Althorp
et lord Howick ; ils usèrent avec lui de tous les arguments et de toutes les supplications possibles. Mon père ne leur répondait guère, angoissé qu'il était de leur refuser quelque chose, d'avoir Tair d'apporter des entraves à leurs mesures, et de montrer aux ennemis leur point vulnérable.... Ces messieurs dirent en outre, que le public était si occupé de la réforme, que personne ne Técouterait, que l'effet serait perdu ; qu'il ferait bien mieux d'attendre qu'ils pussent se joindre à lui; qu'ils étaient d'accord avec lui au fond, que tout irait bien, s'il avait un peu plus de raison et de patience. Mon père écrivit encore une lettre à lord Althorp, avant leur entrevue finale, qui devait avoir lieu le jour suivant. Je la copie.
22 Mai I83i.
À lord ÀHhorp.
« Je crains de ne vous avoir pas assez fait comprendre la force » des impressions qui me font agir. Le fait est, qu'après des études » suivies sur ce sujet , je suis si profondément convaincu des » horreurs inhérentes à ce système, des persécutions et des cruau-
> tés qui se commettent chaque jour, qu'il m'est impossible de lais- » ser passer cette occasion sans dire ma façon de penser. Quelque » insignifiant que je sois, je représente dans cette question une par- » tie assez imposante du pays , et si je n^insistais pas , mes com-
> mettants se croiraient frustrés. Mais il y a plus , et c'est ce qui » influe surtout sur ma conduite. Je me considère comme le repré-
> sentant d'un corps qui ne peut pas plaider sa cause, et pour le- » quel je dois agir sans autre guide que ma conscience....»
«Il envoya cette lettre mercredi matin, et Taprès-midi il alla chez lord Althorp, qui lui fit entendre qu'il ne pouvait approuver ses motifs. Enfin arriva le jeudi, %!t mai; mon père et moi sortîmes à cheval, après déjeuner; nous fîmes une promenade remarquable. Il me dit qu'il avait résisté jusque \k, mais qu'il ne pouvait plus se décider à forcer la votation; que je ne pouvais concevoir son angoisse ; ses amis voteraient contre lui , et, en le faisant, compromettraient leurs élections. D'un autre côté, il me dit que les souffrances des missionnaires et des esclaves étaient toujours devant ses yeux ; et en définitive , ajouta-t-il , c'est à cela que je dois penser dans ce moment.
« Sa fermeté habituelle revint peu à peu ; en approchant du parlement, nous rencontrâmes plusieurs personnes de notre connaissance; elles nous accostèrent. —Venez-vous ce soir? —Oui. —Vraiment?
Et on s'éloignait avec tristesse. Dans le parc, nous viaies M. Spring Rice, à qui mon père dit à ma joie, qu'il demanderait la votation ; puis, sir A. Dalrymple qui lui dit: • Je vous avertis franchement » que je vous attaquerai ce soir. — Sur quel point? — Vous avez » dit que les planteurs s'opposaient à toute instruction religieuse. » — Je l'ai dit et le maintiendrai. » Nous revînmes dîner à trois heures. C. Hoare, R., moi et les enfans nous partîmes avec lui. Nous arrivâmes dans le ventilateur {") à quatre heures. Nous étions bien placés. Nous ne vîmes pas tout de suite mon père; nous sûmes après que lord AIlhorp l'avait fait chercher pour le supplier encore, mais en vain. On présenta plusieurs pétitions contre l'esclavage; lord Ghandos présenta celle du parti indien. H était près de six heures, lorsqu'on appela M. Buxton; il présenta deux pétitions, une de l'archevêque de Tuam et de son clergé , l'autre des dissidents de Londres. On demanda l'ordre du jour, et il proposa de nommer une commission pour examiner le meilleur moyen d'abolir l'esclavage dans les possessions anglaises, en sauvegardant les intérêts des parties intéressées. Mon père parla très-bien ; on l'écouta mieux que l'année dernière; le sujet semblait avoir grandi et l'effet produit était évident. Je ne veux pas raconter tout le débat. M. Macaulay fut très-éloquent, lord Howick aussi, il appuya mon père. Lord Althorp fit la proposition, comme amendement, d'ajouter ces mots: * Conformément aux résolutions de 1823.» L'épreuve de la votation vint ensuite. Us avaient encore conjuré mon père d'y renoncer. Gela les affligeait beaucoup de voler contre lui, tandis que leurs cœurs étaient d'accord avec le sien. Il leur semblait évident qu'il serait battu, etc. Mon père nous a dit que plus de cent personnes lui avaient répété les mêmes demandes. M. Evans fut à-peu-près le seul qui le soutint. Je regardais mon père avec une angoisse inexprimable, quand je voyais quelqu'un lui parler; un de ces messieurs vint quatre fois à lui, et finit par lui écrire. ces mots : « Etesvous donc inébranlable?» Ils vinrent auprès de mon oncle Hoare, qui était sous la galerie, pour l'engager à intervenir auprès de lui; mais ce fut en vain , il ne lui envoya qu'un message pour l'encourager à persévérer. Mon oncle m'a raconté qu'un monsieur, qui ne fait pas partie du parlement, était dans une vive agitation, et s'écriait : « Oh! il va renoncer, il va céder;.... je donnerais cent » livres, mille livres, pour qu'il demandât la votation;.... c'est bien,
{*) Tribune publique du parlement.
» noble créature,....» suivaoi ce qu'il eiilrevoyail du débat. Mon père prétend que cette soirée ne peut se comparer qu'à un perpétuel arrachement de dents. En répondant, il fit une allusion touchante à Tefifort que sa conscience lui imposait. La question fut enfin mise aux voix. Le président dit : « Je crois que les nons rem perlent.» Je n'oublierai jamais le son de voix de mon père, lorsqu'il se leva seul pour répondre : « Non, Monsieur, » — «Il faut, dans ce cas^ que les nons sortent,» dit le président. Il me sembla que toute rassemblée sortait. On compta ceux qui restaient, il y en avait environ quatre-vingt-dix- Cette minorité dépassait nos espérances ; après le chiffre KO, mon cœur battait à chaque nombre. Je fis le tour du ventilateur pour voir rentrer les opposants ; à deux heures du matin tout fut fini. Mon père vint auprès de nous, mais je vis qu'il ne fallait pas lui parler encore ; il souffrait trop de cette scission avec ses amis. M. *** ne voulut pas lui parler, d'autres lui refusaient le salut. Le D' Lushington vint le voir vendredi et lui dit avec gaieté : < Eh bien I cette minorité est une grande victoire,» et il avait raison, car dès-lors on a nommé une commission pour s'occuper de l'extirpation de l'esclavage ; mais ce n'a pas été sans peine. »
M. BuxtoD a dit souvent que Taffaire avait marché avec des bottes de sept lieues, pendant ce débat.
La commission fut présidée par sir J. Graham; elle travailla du i^'^ juin au 11 août, mais elle n'eut pas le temps de recevoir tous les témoignages que chaque parti brûlait de lui apporter; elle se sépara sans être arrivée à une conclusion définitive , en déclarant cependant qu'il était urgent d'apporter de prompts remèdes à l'état des esclaves.
Od publia les rapports de ces commissions ; ils produisirent un grand effet dans le pays, et fortifièrent l'idée qui commençait k prendre faveur, de l'émancipation complète des nègres.
M. Macaulay dit k ce sujet k M. Buxton : « Vous vous rappelez combien on a blâmé votre motion : on vous trouvait dur et entêté; mais deux ou trois jours après^ lord Althorp me dit : « Cette votation de Buxton a décidé la
question de Tesclavage. Le gouverDement le voit bien et il s'en charge. S'il a quatre-vingt-dii votants pour lui, quand il a tort et quand la plupart de ceux qui s'intéressent à cette question ont voté contre lui, il est sûr d'avoir la majorité quand il aura raison. » M. Buxton ajouta : « J'avais toujours sous les yeux le passage : Car il n'y a point de force en nous pour subsister devant cette grande multitude qui vient contre nou^ , et nou^ ne savons ce que nou>s devons faire, mais nos yeux sont sur toi; et V esprit du Seigneur répondit : ne soyez point effrayés à caitëe de cette grande multitude^ car ce ne sera pas à vous à conduire cette guerre, mais à Dieu (2 Chron. xx, 12 et 15). Si vous voulez trouver ce passage, prenez ma Bible, elle s'ouvrira d'elle-même à cet endroit. Je suis convaincu que celte vota tion est le résultat de nos prières; ce qui me le confirme, c'est que nous n'avions point prévu les conséquences de tout cela. »
M. Buxton fut de nouveau élu k Weymouth, d'une manière très-flatteuse pour ses sentiments personnels et encourageante pour la cause qu'il défendait.