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M. Buxton commença celte année (la plus importante de sa vie) par publier une adresse aux membres de l'Eglise nationale, dans laquelle il les invitait, ainsi que les corps dissidents, à consacrer le 16 de janvier à des prières en faveur des esclaves; ce sujet tenait une grande place dans ses prières particulières. On pensait en général que le ministère de lord Grey se chargerait de la question de l'esclavage, et M. Buxton^ espérant que le roi l'annoncerait dans son discours d'ouverture, eut un vif chagrin quand il vit qu'il n'en était rien. Aussi se décida-t-il à annoncer
qu'il ferait aoe motion le 19 mars ^ ce sujet. On le bl&ma de nouveau, mais sa promptitude produisit un bon effet sur les ministres. Les sentiments de la nation s'étaient développés et éclairés ; de tous côtés on se réunissait pour attaquer l'esclavage; le gouvernement était forcé de se prononcer.
Le pays était donc mûr pour la lutte ; la nation se sentail le pouvoir et l'énergie de manifester sa volonté ; la haine de l'esclavage n'était pas l'œuvre d'un jour, elle datait du siècle précédent , lors du réveil religieux , et il est probable que sa force même venait de là. Le mouvement du peuple anglais k cette époque, est sans pareil dans l'histoire; il cessa de s'occuper de ses intérêts personnels pour protéger ceux d'autrui. La nation anglaise se leva comme un seul homme, pour délivrer ce peuple opprimé. Dans les brigues d'élection, au lieu de parler d'intérêts locaux ou nationaux, on disait au candidat : « Vous voterez pour les pauvres esclaves. » S'ils avaient des amis dans le parlement , ils avaient une armée en dehors prête à les soutenir.
M. Buxton avait consenti k s'abstenir de faire sa motion le 19 mars, à la condition que le ministère prendrait des mesures positives et satisfaisantes. Mais les semaines passaient et le cabinet ne manifestait aucune intention de tenir cet engagement. On fit courir le bruit que le gouvernement était divisé k ce sujet; M. Buxton savait en outre que les ministres avaient des questions très-importantes à traiter pendant cette session. On trouvera peut-être étrange que M. Buxton eût remis cette œuvre au gouvernement, surchargé d'affaires et divisé sur cette question. Puisqu'il était sûr d'être appuyé, pourquoi n'agissait-il pas lui-même? Il croyait que la sanction du gouvernement était nécessaire , et il craignait des troubles s'il agissait sans elle.
8a santé s'altérait visiblement par la tension de son esprit; il était pâle et sa haute taille commençait à se courber; il parlait peu et il était très-absorbé. Le 49 mars approchait, et ses difficultés augmentaient. Le samedi 16 tout espoir de voir les ministres d'accord avec lui paraissant s'évanouir, il se décida à agir. Il écrivit à lord Althorp et porta lui-même sa lettre. On lui fit dire qu'il n'y avait pas de réponse. Le 18, M. Buxton alla au parlement porter de nombreuses pétitions entre autres une de Glascow signée par 31,000 personnes; il saisit cette occasion pour déclarer qu'il ne voyait pas d'autre alternative que de faire sa motion le lendemain. Il sut que le gouvernement avait l'intention de le contre-carrer. Il dit alors a lord Âlthorp : «Voilà donc votre tactique!» Celui-ci répondit, qu'ils étaient obligés d'agir ainsi à cause des difficultés ou ils se trouvaient. M. Buxton lui donna à entendre qu'il irait jusqu'au bout; lord Âlthorp finit par dire: « Eh bien ! puisque vous ne voulez pas céder, il faudra que nous cédions. » Et ils fixèrent un jour pour une motion ministérielle. Cependant la séance se termina sans que le gouvernement eut fait aucune déclaration. Le lendemain M. Buxton se leva pour faire sa motion ; lord Althorp le pria de la renvoyer encore; mais il répondit qu'il était obligé de la faire, à moins que le gouvernement ne promît de préparer un projet pour l'abolition immédiate et complète de l'esclavage, et de fixer un jour pour présenter celte question au parlement. « Si nous la remettons à une autre session, dit-il, je crains qu'elle ne se décide ailleurs et d'une manière terrible ; c'est pourquoi , au risque de paraître obstiné , je suis contraint de soutenir ma motion , a moins que le gouvernement de Sa Majesté ne fixe un jour pour expliquer ses projets relativement a l'esclavage. » Lord Althorp fixa le 25 avril, et M. Buxton déclara formellement
qu'il remettait cette affaire eotre les maius da gouvernement , sous la condition que la mesure serait complète, comme on venait de le lui promettre.
M. Buxton fut très -soulagé de cette solution ; il recouvra le sommeil qu'il avait perdu et reprit sa gaieté ordinaire. Peu après, il fut obligé de revenir de ses espérances : lord Howick , en qui il avait toute confiance , allait donner sa démission, parce que le gouvernement refusait d'approuver ses projets d'émancipation immédiate. Il apprit aussi que le gouvernement voulait que les esclaves achetassent leur liberté. M. Buxton ne connut pas les détails de ce projet, mais il sentait que la mesure était injuste et amènerait de grands ^retards. Désolé de ce manque de parole, il courut chez le J)^ Lushington, et convint avec lui de convoquer un comité spécial de la société contre l'esclavage pour le lendemain. Ce comité fut unanime sur l'attitude à prendre : le pouvoir leur faisait défaut, la nation était pour eux , pourquoi hésiter à remettre l'affaire entre les mains de la nation, et k l'avertir de ce qui se passait? Il leur arriva à ce moment un secours inespéré. Un matin que M. Buxton était engagé dans une profonde discussion avec M. G. Stephen , on annonça un jeune homme nommé Whitely, que lui amenait M. Pringle. Whitely était un teneur de livres qui arrivait des Indes occidentales. Il raconta ce qu'il avait vu : c'était un récit de souffrances et de cruautés comme M. Buxton en avait souvent entendu. Il pensa cependant que cette peinture toute fraîche, produirait un grand effet. Whitely l'avait déjà quitté. Sans prendre son chapeau, M. Buxton court après lui dans la rue, le ramène et lui dit qu'il faut absolument qu'il fasse un mémoire sur ce qu'il lui a raconté, et qu'il lui procure des certificats pour prouver qu'on peut compter sur l'exactitude de son récit.
Wkitely produisit les certificats les plus favorables, et peu dejours après son mémoire fut imprimé (*).
L'effet qu'il produisit fut prodigieux. Écrit d'un style simple, mais précis, il offrait en quelque sorte, aux lecteurs, la réalité de ce qu'on avait entendu raconter sur les souffrances des esclaves. Chaque mot respirait la vérité. Ce petit ouvrage avait le mérite de représenter au vif les divers incidents d'une plantation de cannes à sucre. On voyait l'indifférence nonchalante du surveillant ; on entendait les cris perçants de la pauvre négresse qu'on attachait à terre pour recevoir son châtiment ; les coups de fouet résonnaient k l'oreille et on assistait presque à l'agonie du patient. Quelque affreuses que fussent ces descriptions, personne ne put en contester la vérité. Ce pamphlet se répandit avec rapidité dans tout le pays. « Whitely, on ne demande que Whitely, dit une lettre ; la sensation qu'il produit est immense. On dit qu'on en demande dix mille exemplaires pour aujourd'hui. » Dans la quinzaine, on en distribua deux cent mille exemplaires !
Les chefs abolitionistes avaient un tel désir de conserver le gouvernement k la tête du mouvement, qu'ils lui firent plusieurs concessions. La première fut d'accorder des indemnités aux planteurs. On n'était pas d'accord sur le droit de ceux-ci : les uns prétendaient que la loi ne donnait à aucun homme le droit d'en posséder un autre ; ils niaient que les planteurs dussent recevoir une indemnité. Cependant les chefs abolitionistes consentirent à l'accorder, parce qu'ils pensaient que c'était le seul moyen d'obtenir l'émancipation, avec des garanties pour les parties intéressées, et ils désiraient de plus que la mise en li-
(*) Trois mois à, la Jamaïque, par Henri Whitely. Les certificats sont à la fin du mémoire.
berté des esclaves ne rainât pas les planteurs. Le plus grand nombre des aboHtionistes ne comprenaient pas la position réelle des affaires; ils ne connaissaient pas la force des partis dans le parlement; ils ne voyaient pas que pour arriver au but, il fallait être uni au gouvernement. Emportés par leur zèle pour rendre justice aux nègres , ils regardaient tout compromis comme une déviation de principes, et ne pouvaient supporter l'idée de conclure un marché avec les oppresseurs. M. Buxton et ses coadjuteurs étaient obligés de jouer un rôle qui a souvent causé la chute des chefs des mouvements populaires, c'est-à-dire, qu'ils devaient maintenant engager le peuple à modérer son zèle.
A. la réunion du 2 avril, lord Suffleld présidait. M. Buxton devait présenter un projet d'indemnité. Ses amis s'inquiétèrent au commencement de son discours ; il semblait redouter d'aborder son sujet, mais enfin il l'attaqua vigoureusement et son appel fut écouté. Le D** Lushington, M. Gurney et d'autres, le secondèrent et ils crurent avoir triomphé. Mais les triomphes oratoires sont de courte durée, et à dater de cette époque, il s'opéra une scission dans les rangs des abolitionistes ; on sema des germes de discorde qui portèrent leurs fruits. Heureusement que ce fut trop tard pour faire un tort sérieux à la cause. En faisant cette concession au gouvernement, les chefs sentirent la nécessité de rallier toutes leurs forces pour compléter leur victoire ; le gouvernement s'était engagé à prononcer l'émancipation, mais n'avait point encore décidé le quand et le comment. Des changements étaient survenus au ministère, qui leur semblaient peu favorables : la retraite de lord Howick était un événement fâcheux pour leur cause. Le gouvernement, de son côté, avait de graves sujets d'inquiétude et fut obligé de renvoyer la motion au 14 mai.
Le moment était venu de brusquer l'événement, et de renverser tous les obstacles par un mouvement public et énergique.
Il fallait faire comprendre au gouvernement Thorreur que la population ressentait contre l'esclavage. Les réunions, les discours, les journaux, le clergé et les églises dissidentes, furent unanimes à rendre cette horreur aussi publique que possible, et à faire connaître l'enthousiasme général en faveur de la cause. De toutes parts arrivaient des pétitions : cinq cents du Devonshire, trois cents d'Essex ; on calcula que le nombre des signatures devait monter à un million et demi. La commission adressa une circulaire a tous les amis de la cause, dans les principales villes du royaume, en leur demandant de nommer des délégués qui devaient se rencontrer k Londres le 18 du même mois, pour représenter les vœux de la nation.
M. Buxton était allé à East-Farleigh , chez M. Wilberforce, lui faire une visite qui fut une visite d'adieu ; mais il revint a Londres pour l'assemblée des délégués. Pendant ce moment-la, la maison de M. Buxton était comme assiégée. Il revenait du parlement tard dans la nuit, dormait peu et ne se levait guère avant dix ou onze heures du matin ; les visites arrivaient en foule qu'il était encore a sa toilette. On le considérait comme le chef du mouvement, et tout le monde s'adressait à lui : les agents de Londres et ceux du reste de l'Angleterre venaient lui demander conseil et chercher des encouragements. Puis des députés des Indes occidentales, qui arrivaient avec des plaintes, des détails et des faits patents à établir : les uns lui disant qu'il se trompait, les autres qu'il avait raison ; des planteurs venaient l'accabler de reproches; des missionnaires, des maîtres d'école, des nègres, venaient apporter leur contribution de faits a l'appui. La maison était encombrée
de pétitions, de lettres et de papiers. Les délégués avaient répondu en nombre k l'appel. Comment faudrait-il s'y prendre pour amener à bien toute l'affaire sans imprudence ? Ce n'était pas sans inquiétude que M. Buxton s'adressait cette question : il doutait qu'on pût obtenir de tant de gens différents, d'agir de concert : chacun avait ses scrupules. Rien n'est plus difficile et plus épineux k diriger, que la conscience d'un Anglais scrupuleux. On courait le risque de voir prendre pour une infraction de principes, des concessions devenues nécessaires pour le bien de la cause ; plusieurs croiraient, par exemple, commettre un crime en.indemnisant les planteurs, lors même que l'intérêt des esclaves l'exigerait. « Les gens à principes sont une des grandes calamités de ce monde , » s'écriait M. Buxton en riant, au retour de la première assemblée des trois cent trente délégués. Il avait dû y déployer tout son tact et sa force de raisonnement ; les délégués, malgré leur esprit indépendant, avaient confiance dans leur chef, et on obtint presque l'unanimité. M. Gurney fut chargé de l'adresse qui devait exprimer leurs sentiments au premier ministre ; sa rédaction reçut l'assentiment général. Le jour suivant, on se rassembla à Exeter- Hall et de Ik on s'avança en corps vers Downing-street (où sont les ministères). Il se trouvait dans les rangs des délégués de toutes les parties du pays, de toutes classes et de tous états. Lord Althorp et M. Stanley les reçurent; M. J. Gurney lut l'adresse et ajouta quelques réflexions. M. Buxton dit quelques mots pour montrer quelle extension avait pris le mouvement : « Voici , milord , dit-il , le député de Cork, voici celui de Belfast, celui d'Edimbourg, celui de Dundee, d'Aberdeen, de Carmathen, de Bristol, de Liverpool, Birmingham, Manchester, Sheffield, Leeds, York, etc., etc.
Cette manifestation eut un grand effet ; c'était la première fois que l'opinion publique se prononçait ouvertement en faveur de la cause des esclaves. M. Stanley en reconnut l'importance plus tard, mais il ne voulut prendre d'autre engagement que de ne pas renvoyer sa motion. Les délégués se réunirent à dîner. M. Buxton exprima, avec plus de force qu'à l'ordinaire, sa reconnaissance envers la Providence ; il parla de ses espérances, des motifs et des principes qui l'avaient dirigé. «Je suis heureux, dit-il dans cette occasion , de proclamer avec vous que le véritable chef des abolitionistes est M. Macaulay. »
La décision du gouvernement était attendue avec la plus vive anxiété. M. Buxton, qui avait besoin de repos et de tranquillité, alla passer avec ses filles le temps qui devait s'écouler avant qu'on en fit la communication, dans une petite maison de pèche appartenant à M. Fry, à Dagenham Breach, sur la Tamise ; on ne pouvait arriver a cette retraite que par eau. «Nous espérons, écrit une de ces dames, ne pas avoir de visites avant lundi 15 courant. » Le D*" Lushington était resté en ville pour surveiller la marche des affaires. M. Buxton jouissait vivement de cette solitude, après le tourbillon où il avait vécu; ses filles étaient heureuses de le voir se promener en toute liberté ; il avait cependant toujours l'air préoccupé. Le 14 mai, au moment de quitter cette retraite, M. Buxton revint sur ses pas pour jeter encore un regard sur la Bible. Il l'ouvrit au Lviii® chapitre d'Esaïe et lut les deux versets 10 ei H : « Et si tu ouvres ton cœur à celui qui a faim et que tu rassasies Vâme affligée , ta lumière naîtra dans les té' nèbres et les ténèbres seront comme le midi ; et V Eternel te conduira continuellement , il rassasiera ton âme dans les grandes sécheresses, » etc. Le souvenir de ces paroles calma ses inquiétudes pendant la soirée.
La séance commença par ia présentation d'une pétition des femmes anglaises. Nous lisons dans le Miroir du parlement, ces paroles de Buxton : «Il y a dix jours qu'il n'était pas question de cette pétition , et dans ce peu de temps, sans aucune sollicitation, elle a recueilli, dans les diverses parties du pays où elle a circulé, cent quatrevingt-sept mille signatures. Je demande h la déposer sur cette table, mais je ne puis la porter k moi seul.»
<c Le président. — Si l'honorable membre ne peut porter seul la pétition, il peut réclamer l'aide de quelques membres de la chambre. »
Trois membres sortirent avec M. Buxton, et grâces à leurs efforts réunis , la pétition put être placée sur la table, au milieu des rires et des applaudissements de la chambre (*).
M. Stanley ouvrit alors le débat. Il n'était secrétaire d'Etat pour les colonies que depuis un mois , et cependant il s'était rendu maître de ce vaste sujet dans ses détails ; il en connaissait les difiScultés et il était prêt à l'amener à une conclusion. Il fit remarquer combien l'esprit public se préoccupait de cette question ; il reconnut que celte préoccupation avait sa source dans des principes religieux. a Dans ces principes, dit-il, qui n'admettent ni palliatif, ni compromis: ils se sont manifestés, les ministres ne peuvent rester sourds h cette voix, et tout homme qui observe les signes des temps ne peut les méconnaître. »
{*) Un membre du comité des dames décrit la manière dont cette pétition fut préparée: «Nous étions à l'ouvrage depuis 10 heures du matin à 9 heures du soir ; les deux pétitions devinrent énormes, nous ne pouvions ni les remuer ni les rouler; il fallait deux hommes à chaque extrémité ; ou aurait dit deux grands lits de plume. L'un des exemplaires se rompit, il fallut recommencer; nous les liâmes avec de larges rubans de fil, nous les cousîmes chacun dans un grand sac, et nous en envoyâmes un à lord Suf field et Pautre à M. Buxton. »
VIE DE BUXTON. i)
Il exposa l'historique de l'aflaire, rappela que l'on avait compté sur le concours des colonies et que l'on avait été déçu dans cette attente. Il établit ensuite le droit de la mère-patrie de disposer pour ses colonies. Il démontra que les malheurs des colons ne pouvaient être imputés ni aux abolitionistes ni aux discussions dans le parlement sur la question des nègres. M. Stanley prouva que l'état de choses dont on se plaignait était antérieur au mouvement contre l'esclavage, et qu'il existait au temps où la traite était en vigueur. Il fit le tableau de la décroissance de la population noire et dénonça le fait, qu'à mesure qu'elle décroissait, les punitions augmentaient. Il ajouta encore plusieurs choses, toutes à l'appui de l'opinion de M. Buxton, qui, ainsi que ses amis, avait écouté son discours avec une extrême satisfaction. M. Stanley avait reproduit avec sa brillante éloquence, les arguments, les faits qu'ils avaient répétés tant de fois devant cette même assemblée. Il termina ainsi celle première partie de son discours : « C'est l'esclavage qui empêche les noirs d'acquérir des habitudes industrieuses, c'est l'esclavage qui les empêche d'être prudents et prévoyants, c'est l'esclavage qui enlève tout but a leurs travaux, qui brise pour eux tous les liens sociaux ; et vous leur reprochez de ne pas connaître les devoirs de la vie sociale, vous leur reprochez de n'avoir ni prudence, ni industrie, ni prévoyance, ni entente de la vie, et vous concluez que par ces motifs il faut les maintenir dans l'esclavage ! » Mais lorsque le ministre passa de l'exposition des principes à leur application , les avocats de l'émancipation éprouvèrent un triste mécompte. Le projet qu'il proposa contenait diverses propositions : quelques-unes bonnes et d'autres qui paraissaient dangereuses. — « L'esclavage serait aboli dans les possessions britanniques, mais les esclaves resteraient en apprentis-
sage pendant un certain temps chez leurs anciens maîtres, c'est-à-dire, qu'ils seraient tenus de travailler pour eux pendant les trois quarts du jour ; en retour, le maître devrait les nourrir et les habiller. Le maître retrouverait ainsi une partie de la valeur de son esclave. Le reste serait payé par l'Angleterre, sous la forme d'un emprunt s'élevant à 575,000,000 de francs. (Cette valeur fut convertie plus tard en un don de 500,000,000 de francs.) Les enfants au-dessous de six ans étaient déclarés libres. Des magistrats rétribués devaient surveiller l'exécution de ces mesures, et on devait pourvoir k l'éducation religieuse et morale des nègres. Le nègre serait passible de recevoir des punitions corporelles, s'il refusait le travail qui lui était imposé. » La discussion fut ajournée au 50 mai.
M. Buxton fut en général satisfait de la séance, quoique quelques-uns des arrangements proposés lui déplussent ; il espérait que la discussion modifierait ces dispositions. Il remit sa cause entre les mains de Dieu , par des prières répétées et ferventes.
La discussion occupa la chambre jusqu'au 12 juin. L'essentiel était que le parlement et le ministère fussent d'accord sur le principe. M. Buxton craignait tout ce qui ferait repousser l'émancipation. Il était persuadé qu'une insurrection serait alors inévitable, et cette idée lui faisait horreur. En conséquence, tout en protestant contre l'apprentissage, les abolitionistes ne voulurent pas diviser la chambre jusqu'à ce que le principe du bill eût été admis. Ils consentirent aussi à l'indemnité accordée aux planteurs. Relativement à la clau^ sur l'éducation des noirs, M. Buxton dit qu'il proposait les paroles même de l'honorable secrétaire d'état , c'est-à-dire , « que cette éducation
fût fondée sur des principes libéraux très larges» (*); il y tenait à cause de la répugnance qu'éprouvaient les colons pour tous les instituteurs d'esclaves qui n'appartenaient pas à l'église établie, et en vue du bien que faisaient aux nègres les ministres dissidens.
Les abolitionistes zélés étaient tellement opposés à l'apprentissage des nègres et a l'indemnité, qu'ils blâmèrent M. Buxton d'avoir consenti à ces deux conditions; mais M. Buxton était convaincu que, sans cela, on n'obtiendrait rien, et qu'il était plus sage de modifier que de rejeter le tout. Le D'' Lushington partageait sa manière de voir et peu à peu ils y ramenèrent leurs anciens associés.
Le mouvement abolitioniste débordait ceux qui l'avaient dirigé jusqu'alors ; la foule enthousiaste qui suivait leur drapeau, ne calculait pas les obstacles, et s'indignait à la pensée des moindres concessions que faisaient leurs chefs. Le parti se scinda : une fraction comprenait la nécessité de faire quelques sacrifices pour assurer le triomphe du principe, Paulre ne voulait aucune déviation de ce qu'elle considérait comme un principe sacré ; ce dernier parti établit même un comité spécial sous le nom de Comité de l'agence. Ce comité fit paraître dans les journaux un article qui condamnait M. Buxton, et mettait eu question sa fidélité à la cause ; on sut plus tard que c'étaient deux de ces membres qui l'avaient publié. Au premier moment, Buxton fut indigné; mais il oubliait facilement une injure personnelle, surtout lorsqu'elle provenait d'un excès de zèle. Il écrivit aux auteurs de cet article, pour leur faire comprendre combien ils avaient méconnu ses vues.
(*) Lord WeUington s'opposa à ces mots à la chambre des pairs, mais ils restèrent néanmoins, et M. Buxton dit : « Le Duc nous a rendu service en attirant l'attention sur ces paroles, il a pourvu à ce qu'elles ne fussent jamais oubliées. »
Uo membre du parlement , pour se faire valoir auprès de ses commettauts, demanda compte à M. Buxton, par la voie de la presse, de sa prétendue obséquiosité envers le gouvernement ; il répondit ainsi :
« .... rignore quel droit vous avez de me demander par la voie des journaux une explication. Depuis dix ans nous luttons contre l'esclavage; vous ne nous avez jamais offert un secours, que nous eussions d'ailleurs reçu avec reconnaissance; vous n'avez jamais mis la main à ce lourd fardeau. Vous avez le droit, à la Chambre des communes , de voua enquérir de ma conduite parlementaire. Je serai à ma place demain à midi; je serai heureux d'entendre vos accusations , et prêt à y répondre.»
Il répondit comme suit h un vote de censure passé contre lui dans un comité :
«J'ai la ferme conviction que notre cause prospère; si ceux qui se bornent au rôle de spectateurs, n'ont ni patience, ni confiance, cela ne nous dispense pas d'accomplir nos devoirs envers Dieu et la race nègre; ma conscience me rend témoignage que je n'y ai pas manqué. Peu importe ma réputation ; si je n'avais appris de bonne heure à en faire le sacrifice, j'aurais mené une triste vie entre mes amis et mes adversaires. Le devoir oblige souvent à accepter cette souffrance, et je ne me reconnais, dans cette cause, justiciable d'aucun tribunal humain?»
Il disait encore, en répondant à ceux qui lui reprochaient d'avoir cédé pour l'indemnité: «Si les colons n'avaient pas obtenu d'indemnité, nous n'aurions pas eu d'abolition. Vous, vous tenez à la justice abstraite, sans même vous inquiéter de ceux à qui vous la faites rendre ; moi, je suis l'avocat des nègres, je parle ou je me tais, je m'agite ou je me tiens en repos, suivant que leurs intérêts me le commandent. »
M. Wilberforce écrit au sujet des attaques contre M. Buxton :
« Je ne puis garder le silence,... je ressens plus d'indignation que je ne puis l'exprimer, à l'ouïe du traitement qu'éprouve cet excel-
— iU —
lent Buxton; même se fût il trompé, il n'est pas un cœur généreux qui ne doive rendre justice à la pureté de ses motifs, à son zèle, et à ses travaux incessants , qui ne doive lui tendre la main et le soutenir.»
Le bill de M. Stanley fut représenté avec toutes les clauses contestées, ce qui affligea fort les amis de la cause des nègres. Ils se décidèrent à ne pas faire opposition à la seconde lecture , et à réunir leurs forces dans le comité; ils connaissaient l'opinion des ministres, mais pas encore celle du parlement. C'était surtout l'apprentissage qu'ils voulaient combattre. Ce plan qui laissait passer le bill sans opposition , excita du mécontentement chez leurs amis; mais la bataille commença dés que la chambre fut formée en comité.
M. Buxton proposa, par amendement, qu'on limitât la durée de l'apprentissage au temps strictement nécessaire pour établir le travail libre ; il indiqua le terme d'une année. Après une vive discussion , l'amendement fut repoussé, mais k la faible majorité de sept voix. Cette discussion porta néanmoins ses fruits. Le jour suivant, M. Stanley déclara que par déférence aux vœux de la chambre, il consentait à réduire la durée de l'apprentissage de douze à sept ans. Dans le cours de ce débat ,v M. Stanley prévint M. Buxton que ses paroles faisaient plus d'impression sur les nègres que celles d'aucun autre membre. Il répondit à celte insinuation : « Le très honorable membre me fait l'honneur de croire que mes paroles ne sont pas sans influence sur les nègres; si cela était vrai , si le plus faible écho de ma voix pouvait parvenir jusqu'à eux, je les conjurerais, au nom du devoir, de la reconnaissance et de leur propre intérêt, de contribuer à la conclusion pacifique de toute celte afl'aire. Je leur dirais: le moment de la délivrance approche, que ce soit
une époque sacrée, que pas un souvenir de sang ou de violence ne vienne en souiller la mémoire. Soumettez-vous à tout, plutôt que d'exciter les blancs à lever la main contre vous. Continuez à attendre et à travailler patiemment. Ayez confiance dans cette grande nation qui vient k votre secours. Gardez la paix. Obéissez aux lois avant et après le jour de la délivrance, et, ce jour arrivé, justifiez l'attente de vos amis d'Angleterre, tenez les promesses qu'ils ont faites en votre nom. »
On pressa M. Buxton de s'opposer à l'indemnité, puisque l'on consentait k l'apprentissage. Mais M. Stanley avait déclaré que si on altérait d'une manière quelconque la clause de l'indemnité , il abandonnerait le bill : fallait-il courir ce risque? Ses amis voulaient qu'il prit l'engagement de combattre M. Stanley ; mais il voulut se réserver une entière liberté. c( Je place ma confiance, dit-il, dans ces paroles : Le Seigneur guidera les pas. » Dans la votation qui eut lieu , M. Buxton vota l'indemnité {*) de cinq cent millions de francs (vingt millions liv. sterl.) aux planteurs, comme le meilleur moyen de terminer heureusement la question de l'esclavage ; il proposa , comme amendement, que la moitié de cette somme ne tût payée que lorsque l'apprentissage serait terminé : c'était une garantie contre les mauvais traitements des maîtres. L'amendement fut repoussé. «En tout, dit Buxton, je suis satisfait; nous voici enfin au sommet de cette montagne que nous avons mis dix ans a gravir. »
La joie que les abolitionistes eurent de leurs succès, fut troublée par un événement d'un triste intérêt pour eux : la mort de M. Wilberforce. Il expira le 29 juillet. Quel-
(*) Sa sœur, M"'* Forster, lui demanda s'il n'avait pas voté avec quelque précipitation pour Tindemnité. « Non, dit-il, je Tai fait pour éviter l'effusion du sang et je euis heureux d'avoir agi de celte manière. »
ques moments avant sa mort, il s'écria avec ferveur : c< Merci , mon Dieu ! d'avoir permis que je vécusse assez pour voir le jour où l'Angleterre sacrifie cinq cents millions pour l'abolition de l'esclavage. »
La chambre des communes apprit la nouvelle de cette mort au moment où elle discutait la question de l'indemnité : elle produisit une grande sensation. M. Buxton y fil allusion et exprima hautement son estime et son admiration pour le caractère de M.Wilberforce.
Le 7 août 1855, le bill qui abolissait l'esclavage dans les colonies anglaises, passa à la chambre des communes. « Il y a deux ou trois heures que les communes ont adopté le bill, écrit M"« Buxton h M. Macaulay. Pourquoi M. Wilberforce n'a-t-il pas vécu encore quinze jours, afin que mon père pût lui annoncer qu'il avait achevé la tâche qu'il lui avait confiée il v a dix ans? »
Le bill fut porté à la chambre des lords après un court délai. M. Buxton dit à cette occasion : « La tâche de lord Suffield était difficile et laborieuse. Le D^'Lushington, moi et quelques autres, nous avons passé bien des heures à la barre de la chambre des lords, suivant notre ami dans cette lutte pénible; ce qui m'a le plus frappé, c'était de voir ses eff*orts isolés et courageux pour soutenir chaque clause du bill, à mesure qu'elle passait devant la chambre formée en comité. »
W^^ Buxton écrit :
» Le bill a passé aux lords à la troisième lecture. Le D' Lushington nous a raconté que lord Àllhorp lui avait dit, quelques jours auparavant: < En vérité, Buxton et vous, vous avez eu trop de » puissance dans la chambre, je ne souhaite pas qu'un pareil cas se » représente. » Lord Grey vint parler un jour à mon père qui se trouvait dans la chambre des lords ; le duc de Wellington s'écria : « Je vois qu'elle influence agif sur vous ; si cet homme est plus » puissant que les lords et les communes, il ne nous reste qu'à
» voter le bill. » Cette saillie divertit beaucoup les ministres qui
Tentendirent. »
Le 28 août , le bill pour l'abolition de Tesclavage dans l'empire britannique, reçut la sanction royale. M. Buxton eo envoya une copie a M. Clarkson, avec celte lettre :
22 septembre 1833.
< Je me représente votre joie et votre bonheur en recevant Facte qui abolit Tesclavage. Vous avez grandement contribué à ce résultat. Votre pamphlet nous a le premier donné le ton; Tœuvre est accomplie, et je me sens de plus en plus reconnaissant et satisfait; j'espère que nous venons d'arracher la pierre angulaire de Tesclavage dans tout l'univers.»
M. Clarkson lui répondit :
25 septembre 4833.
« J'ai reçu votre lettre, je ne saurais exprimer la reconnaissance dont je suis pénétré envers Dieu, qui a ouvert le trésor de ses miséricordes à ses enfants de l'Afrique si longtemps repoussés.
• Je n'ose envisager quelles auraient pu être les conséquences de votre refus d'accepter les conditions du gouvernement. Que serait devenue cette mesure dans les mains d'une autre administration. Nous pouvons le présumer par les discours du duc de Wellington.»
M. Buxton jouissait de la perspective du repos qui s'ouvrait devant lui après ses longs travaux ; cet espoir fut trompé. Dans l'automne de i85r>, il éprouva plusieurs chagrins. Le fils aîné de M. Hoare commença k décliner sous les atteintes de la consomption ; Tintimité qui régnait entre les deux familles, leur rendait communes les joies et les douleurs. La lettre suivante, à M. S. Hoare, parle de cet événement :
1^' septembre 4853.
« Votre lettre était bien douloureuse , nous y avons tristement et sincèrement sympathisé. Je connais, par une cruelle expérience, les angoisses affreuses et les alternatives de cette maladie. Mais il y a une chose chez votre enfant qui doit vous rassurer; c'est que la meilleure partie de lui-même n'est sujette à aucun changement.
Il a bâti sur le roc, et plus tard ce sera une source de joie de le sentir en possession de la vie éternelle de Christ.
» .... J'ai quelque peine à m'exprimer, mais je sens que je m'associe complètement aux peines et aux soucis de ceux que j'aime, et que je peux boire à la même coupe d'amertume. »
8 septembre.
« La journée a été aussi triste pour nous que pour vous, nous ressentons vivement vos peines.... Je me faisais depuis longtemps une fête de ces congés. Nos désirs n'ont pu s'accomplir , cependant, aujourd'hui, je me suis senti raffermi et j'ai pu m'adresser cette question : Pourquoi es-tu abattue, oh! mon âme? Pourquoi es-tu troublée au-dedans de moi? Espère en Dieu! C'est une affliction peu commune qui nous menace, mais quelque anière qu'elle soit, et bien qu'elle proclame que toute la gloire de l'homme est comme la fleur de Therbe, il y a quelque chose qui nous dit que nous devons fortifier notre esprit, nous réjouir, être heureux... Ne vous livrez pas à de vains regrets, et acceptez cet événement comme venant de Dieu, comme un témoignage de sa miséricorde qui est riche en bénédictions... »
6 octobre 185.?.
«... J'ai appris et j'ai cru que tout ce que Dieu fait, il le fait dans son amour.... Cest le Seigneur, qu'il fasse ce quHl lui semblera bon. Ceci répond à tout. Il Ta dit expressément : Tu ne comprends pas maintenant ce que je fais, mais tu le comprendras plus tard. L'apôtre calme nos angoisses, en disant : ^estime quHl n'y a point de proportion entre les souffrances du temps présent et la gloire à venir qui doit être manifestée en nous. L'affliction, quelque cruelle qu'elle puisse être, lorsque nous la voyons au point de vue de la raison et de la foi, est légère et de courte durée, si on la compare à cette éternité de bonheur et à celte gloire qui est réservée aux disciples de Christ.... »
On n'était pas sans inquiétude sur la manière dont on accueillerait Tacte d'émancipation aux Indes occidentales, mais on reçut des nouvelles très-rassurantes, et le 17 mars
i834, M. Stanley rendit k la chambre un compte satisfaisant de la tranquillité et de la prospérité dont jouissaient les colonies, en attendant le jour de la liberté. M. Buxton, réjoui de ces nouvelles, disait : c< C'est ma première pensée a mon réveil et ma dernière avant de m 'endormir. » Un de ses collègues disait aussi : «r C'est une cause pour laquelle il vaut la peine de vivre et de mourir. »
Lord Suffield lui écrivait : « Nous n'avons pas eu la confiance que nous aurions dâ avoir dans une entreprise destinée k avancer la gloire de Dieu , et à servir les intérêts spirituels et temporels d'une partie de ses enfants. Vous avez été plus coupable que moi, vous qui aviez surtout en vue la gloire de Dieu à laquelle je ne pensais pas assez. Je lui rends grâces d'avoir daigné me choisir, moi indigne, pour être un humble instrument dans sa main. Vous saviez pour quelle cause vous combattiez, vous deviez avoir plus de confiance que moi.... »
Nous pensons que les détails suivants , sur une famille célèbre , pourront intéresser les lecteurs.
M. Buxton à Miss Buxton,
44 février 4834.
Nous avons dîné hier à Ham-House, pour rencontrer les Rothschild; nous nous sommes fort amusés. H (Rothschild) nous a raconté sa vie et ses aventures. Il est le troisième fils du banquier de Francfort. «U n'y avait pas place pour nous tous, dans cette ville, » nous dit-il. Je m'occupais surtout des marchandises anglaises. Un > grand négociant, qui pouvait passer pour le roi du marché, vint à » Francfort ; on regardait comme une faveur d'être au nombre de » ses acheteurs. Je ne sais comment je Toffensai, mais il refusa de » me montrer ses échantillons. C'était un mardi, je dis à mon père : » —Je veux aller en Angleterre. Je ne parlais qu'allemand. Le jeudi » suivant je partis; à peine arrivé à Manchester, je trouvai des mar- » chandises à bon compte, j'y dépensai tout mon argent et je réali- » sai un beau bénéfice. Je découvris que je pouvais gagner de trois » manières : sur la matière première, sur la teinture et sur la mar-
* cliaiidise manufacturée. Je dis au fabricant : — Je vous fournirai la » matière première et la teinture, et vous me rendrez les tissus ma- » nufacturés. Je réalisai ainsi un triple profit, et je pus vendre à » meilleur marché que mes concurrents. En peu de temps, mes » 20,000 livres m'en produisirent 60,000. Tous mes succès ont dé- » pendu de Papplication de cette maxime. Tout ce qu^un homme » peut faire, je puis le faire au^ssi; je puis lutter avec Thomme aux » échantillons et avec tous les autres. J'avais un autre avantage, je » prenais mes décisions avec promptitude. Une fois établi à Lon-
• dres, la compagnie des Indes avait pour 800,000 livres sterlings » (20,000,000 fr.) d'or à vendre, j'achetai le tout. Je savais que cette » valeur était destinée au duc de Wellington ; j'avais escompté un » grand nombre de ses traites. Le gouvernement me fit demander » cet or; lorsqu'il fut dans sa possession, il ne savait comment le » faire passer en Portugal où était le duc ; je m'en chargeai et je » l'envoyai par la France : c'est la meilleure affaire que j'aie faite. »
« Une autre maxime à laquelle il paraissait aussi tenir beaucoup, était de n'avoir jamais rien à faire ni avec une place en discrédit, ni avec un homme malheureux en affaires. «J'ai vu, dit-il, bien > des gens habiles, très-habiles même, qui n'avaient pas de souliers, » je n'ai jamais eu rien à faire avec eux. Us raisonnent très-bien, » mais l'événement prononce contre eux ; s'ils ne peuvent faire » leurs propres affaires, comment pourraient-ils faire les miennes?
» C'est en mettant ces maximes en pratique que j'ai gagné trois » millions (sterlings). »
— «J'espère lui dit ***, que vos enfants ne sont pas avides d'aria gent et qu'ils ne s'occupent pas uniquement d'affaires à l'exclu- » sion de choses plus importantes; je suis sur que vous ne le sou- » haitcriez pas. »
— « Je vous demande pardon, répondit Rothschild, je désire au » contraire, qu'ils soient aux affaires, d'esprit, d'âme, de cœur, de » corps, entièrement enfin ; c'est le moyen d'être heureux. Il faut » beaucoup de hardiesse, jointe à beaucoup de prudence, pour faire » une grande fortune, et lorsqu'on l'a acquise, il faut dix fois plus » d'habilité pour la conserver. Si j'écoutais tous les projets qu'on » me propose, je serais bientôt ruiné. Appliquez-vous à une seule « affaire, jeune homme, dit-il à Edouard (un des fils de Buxton), » appliquez-vous exclusivement à votre brasserie, et vous serez le » premier brasseur de Londres ; mais si vous voulez être à la fois » brasseur, banquier, négociant, manufacturier, vous figurerez bien- » tôt dans la gazette (à l'article faillites).
— iU —
» .... Un de mes voisins est un homme de mauvais caractère, qui » cherche à me vexer, il a bâti contre le mur de mon parc, une » grande porcherie. Lorsque je sors de chez moi, j'entends grogner » et crier à qui mieux mieux tous ses porcs, mais cela ne me fait » aucun mal et je n'en prends point d'humeur. Quelquefois, pour
> m'amuser, je donne une guinée à un mendiant ; il pense que c'est » une méprise et se sauve à toutes jambes de crainte que je ne dé-
> couvre Terreur. Essayez de donner une guinée à un mendiant,
> c'est très-amusant. »
Les filles de Rothschild sont agréables; son second fils est un grand chasseur; son père le laisse libre d'acheter tous les chevaux dont il a envie. L'empereur du Maroc lui en avait envoyé un pur sang, mais il est mort en débarquant en Angleterre. Le pauvre garçon disait : « C'est le plus grand malheur qui me soit arrivé. » Peu après l'arrivée de Rothschild en Angleterre. Bonaparte envahit l'Allemagne. — « Le prince de Hesse-Cassel, nous dit-il, remit tout son » argent à mon père. Il n'y avait pas de temps à perdre ; i\ me fit « passer ces valeurs , 600,000 livres sterlings m'arrivèrent par la » poste ; j'en tirai si bon parti, que le prince me fit présent de tout » son vin et de tout son linge. »
Le jour anniversaire de sa naissance , M. Buxton écrit dans son livre de notes, en date du 15 avril 1854, des actions de grâces pour toutes les bénédictions que Dieu lui a accordées et surtout pour l'heureuse issue du procès des noirs; iL termine par ces mots : « ....Je reviens du jardin, j'y ai eu une heure de prière sérieuse ; j'ai été vivement ému en considérant la vaste étendue des cieux, la lune, les nuages qui passaient et repassaient. Ce spectacle était pour moi une manifestation de Celui qui a créé toutes ces choses, de cet être admirable dont la puissance gouverne l'univers et dont la bonté s'étend jusqu'à moi, et supporte mes transgressions. »
Dans une réunion de la société des missions de Londres, le 15 mars, après avoir fait allusion à M. Wilberforce et à M. Macaulay, il ajoute : «Ce n'est ni à eux ni à aucun autre homme qu'il faut attribuer l'abolition de
l'esclavage; je reconnais tout ce qu'on leur doit, mais c'est la voix du peuple chrétien de l'Angleterre qui a été l'instrument de la victoire. Celui qui l'a donnée cette voix, n'est pas de race humaine. Il est infini en puissance, ce que sa miséricorde avait décrété, son J)ras Ta accompli. »
M. Buxton s'occupait activement de ceux qui allaient recouvrer la liberté; il surveillait les résolutions adoptées dans les iles ; il s'enquérait du caractère des magistrats chargés de l'exécution des arrêtés, et il s'efforçait de pourvoir à l'éducation et à l'instruction religieuse des nègres. La Société biblique britannique et étrangère promit une Bible et des psaumes, à tout nègre qui saurait lire au jour de Noël qui suivrait l'émancipation.
Quelques années avant cette époque, M. Buxton avait su qu'une lady Mico, morte en 1710, avait laissé à sa fille une somme, sous condition qu'elle n'épouserait pas un certain individu qu'elle spécifiait ; cette somme dans le cas d'un mariage, devait être appliquée au rachat des esclaves blancs en Barbarie. La fille se maria et perdit l'argent. Aucun esclave n'existant plus en Barbarie, les intérêts s'accumulèrent et la somme s'élevait en 1827 à 110,000 1. st. (2,750,000 fr.). MM. Buxton, Lushington et Macaulay se réunirent pour demander que cette fortune fût appliquée h l'éducation des nègres : ces Messieurs l'obtinrent en effet pour cet usage. Le gouvernement ajouta aux intérêts annuels de cet argent un subside temporaire de 20,000 liv. sler. (500,000 fr.) par an. M. Buxton et ses amis, sous le nom desquels on avait placé cette somme, n'épargnèrent aucun effort pour établir des écoles et les pourvoir d'instituteurs habiles et pieux. Leur principal agent fut M. Tren. M. Buxton l'avait en grande estime , à cause de la lutte qu'il avait soutenue en faveur des nègres pendant son long séjour a la Jamaïque.
M. Tren racoote ce qui suit, sur son entrevue avec M. BuxtOD :«.... Ma manière de voir, lui dis-je, est trèssimple, je regarde la Parole de Dieu comme la seule base d'une éducation chrétienne. Est-ce votre avis? — Complètement, répondit-il, je n'admettrai jamais d'autre principe. — Et vous savez que ses amis et lui y sont restés fidèles. »
M. Buxton devait examiner les instituteurs que l'agent désignait; rien n'était plus touchant que l'affabilité et l'affection avec lesquels il leur parlait; il disait à l'un en lui serrant la main : « Vous acceptez une tâche difficile, mais c'est une noble entreprise, j'espère que vous réussirez. Dieu sera avec vous. » A un autre : « Ecrivez-nous souvent; notre intérêt et nos prières ne vous feront jamais défaut. » Les instituteurs avaient pour lui autant de respect que d'affection.
M. Buxton s'intéressait particulièrement aux iles de la Trinité, de Sainte-Lucie, Maurice, les Seychelles, et quelques autres, dont on s'était moins occupé jusqu'à l'émancipation. Il recommandait particulièrement qu'on s'occupât de l'éducation d'instituteurs indigènes, comme étant un des moyens les plus efficaces pour civiliser les insulaires; il demanda l'établissement d'écoles normales, pour arriver à ce but. Ses eflorts furent couronnés de succès; plus de cinq cents instituteurs turent élevés dans ces séminaires et devinrent de véritables missionnaires chrétiens.
Le l®*" août 1834 (jour où l'on devait déclarer l'émancipation des esclaves et qu'on attendait avec tant d'impatience) arriva enfin. L'Angleterre le salua comme un jour de fête, journée doublement mémorable pour M. Buxton; il y voyait l'accomplissement de la grande œuvre à laquelle il avait consacré sa vie, et ce même jour il mariait sa fille aînée à M. Johnstone, membre du parlement pour Saint- André. Les amis et les parents réunis chez lui à cette
occasion, lui firent hommage de deux belles pièces d'argenterie en commémoration de Tévénement à l'heureux accomplissement duquel il avait pris tant de part. M. Buxton écrit b sa sœur ce même jour :
l"août 4854.
« Chère amie, la mariée vient de partir, et il ne reste pas un esclave dans les colonies anglaises. »
Le comte Mulgrave, dernier gouverneur de la Jamaïque, présida un dîner d'abolitionistes, pour célébrer cette journée, à la taverne des francs-maçons.
Les amis de l'abolition ne pouvaient cependant se défendre d'une certaine inquiétude, en réfléchissant à ce qui se passait peut-être au même moment aux colonies. L'année précédente avait été marquée par une entière tranquillité. Mais à présent, les prédictions des colons ne se réaliseraient-elles pas? des scènes sanglantes, l'ivresse et les émeutes ne viendraient-elles pas ternir l'éclat de cette glorieuse action du peuple anglais?
M. Buxlon ouvrit avec une vive inquiétude ses premières lettres des colonies; le 10 septembre, il en reçut un grand nombre ; il les prit encore cachetées et les emporta dans le bois, à Northrepps-Hall où il demeurait, il ne voulait que Dieu seul pour témoin de son émotion. Il n'y trouva que de nouveaux motifs de lui rendre grâces, pour la conduite des nègres dans ce premier jour de liberté. Dans chaque colonie, les églises et les chapelles avaient été ouvertes le 31 juillet au soir, et les esclaves s'y étaient portés en foule. Lorsque minuit approcha, ils tombèrent à genoux, attendant en priant silencieusement le moment solennel. Lorsque le douzième coup frappa, tous se relevèrent et firent retentir les voûtes de cantiques d'actions de grâces qu'ils adressaient au Père commun.... Les chaînes étaient brisées, les esclaves étaient libres.
M. Buxton écrit au très -révérend Wilson , évéque de Calcutta.
^4 octobre.
« .... Je me reproche d'être resté si longtemps sans ?oos écrire, je n^ai d'autre excuse que l'absence de mon secrétaire (sa fille) Priscilla, enlevée par A. Johnstone; ils ont été mariés le 1^' août, jour où, par acte du parlement, l'esclavage devait cesser et devenir illégal dans les colonies, possessions et plantations anglaises. Vous avez pris part à cet heureux résultat.... Les nouvelles des colonies sont très-satisfaisantes. L'apprentissage semble réussir, cela m'é^ tonne... A Ântigoa on a eu la sagesse de dispenser les noirs de cette mesure, et nos rapports justifient cette décision. Une lettre que j'ai reçue s'exprime ainsi : « Ce jour qu'on annonçait comme un jour de * trouble, s'est passé avec ordre et paix ; les nègres sont retournés » le lundi à l'ouvrage... » Cela me réjouit... Les lords m'avaient examinés pendant quatre jours consécutifs , et ils m'avaient demandé, entre autre question singulière : si l'émancipation avait lieu aujourd'hui, que feraient les nègres demain ? Je répondis : je pense qu'ils se donneraient congé, et qu'ils en feraient autant samedi, mais lundi ils retourneraient à l'ouvrage si on les payait convenablement.»
A M** Buxton.
â3 novembre.
« J'ai rencontré dans la diligence l'évéque des Barbades ; sa conversation m'a fort intéressé. Il a reçu des lettres de son diocèse ; les renseignements sont très -réjouissants. A Antigoa, les conséquences ont été heureuses : des maris et des femmes, qui vivaient sur des possessions différentes, ont pu se réunir ; le nombre des mariages a augmenté : un ministre a béni dix mariages dans la première semaine d'août.
» Les écoles ont été sensiblement augmentées : dans un seul endroit, l'école a reçu cent enfants à la fois. Les planteurs se plaignent que les enfants qui arrachaient la mauvaise herbe, vont à présent à récole. Les jeunes femmes ne travaillent plus aux champs, et apprennent à faire les ouvrages de leur sexe : les ministres ont beaucoup à faire, une chapelle qui contenait 500 personnes a été agrandie pour en recevoir 900; elle sera bientôt trop petite. Les sociétés de secours mutuels se multiplient. Les nègres ont soif d'instruction religieuse et leurs enfants apprennent aussi facilement que les blancs. Il faudra du temps pour détruire les préjugés des planteurs;
— im —
mais on ne signale aucun aile de violence, les nègres sont une race docile et affectueuse. Cet évéque a soixante et dix-sept ecclésiastiques dans son diocèse; plusieurs sont pleins de zèle et de bons sentiments. D
28 décembre iSôU, « Le 5 février 1835, je te demandai, Seigneur, d'être Tavocat de Topprimé, de disposer lés cœurs et les événements pour amener la liberté, la liberté dans la paix, et de protéger les maîtres et les esclaves. Tu as levé ton bras, et les nations ont vu que c'était ton œuvre. Dans tout ce qui s'est passé, il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître Taction d'une puissance au-dessus de celle de riiomme. Oh ! bienheureuse promesse : Si quelqu'un a besoin de sagesse, qu'il Va demande à Dieu qui la donne à tous libéralement. »
tS35.
M. Buxton , sans cesser de s'occuper a compléter et à perfectionner la grande œuvre de l'émancipation, voulut provoquer une enquête sur un sujet analogue : le traitement et l'état des habitants aborigènes des colonies. Ce sujet excitait son intérêt et en même temps son indignation. «En vérité, dit-il, j'abhorre ces destructions d'innocens sauvages, encore plus que l'esclavage.
» Quoique je n'aie pas encore mis la main à l'œuvre, je vois une noble carrière s'ouvrir devant moi. Seigneur, que par ta grâce je sois ton véritable serviteur. Qu'avonsnous fait comme chrétiens de ces nations dont nous nous sommes emparés? Nous avons usurpé leurs terres, nous avons enlevé leurs enfants, nous les avons réduits en esclavage, nous les avons immolés.
» Leur plus grand crime est de faire quelquefois des incursions sur les terres de leurs aïeux, et le plus grand de leurs malheurs est d'avoir été en rapport avec des chrétiens! Quelle honte pour un semblable christianisme!
» Oh Dieu ! sois encore ici mou guide et mou soutien ; dispose les cœurs de ceux qui gouvernent et de tout le peuple de ce pays. Fais-nous agir par des motifs purs et désintéressés... Que nous portions k ces nations sauvages, le commerce, la civilisation, l'instruction, mais avant tout la. pure foi en Christ, au lieu des cruautés et de l'oppression par lesquelles nous nous sommes fait connaître à eux. »
Il écrit au rév. D"" Philip, au Cap,
4 7 Janvier 4834.
« Il me semble que nous devons adopter, sous la sanction de la loi, certaines règles relatives aux naturels de tous les pays où nous avons à former des établissements. Nous devons admettre:
• i° Que les naturels ont un droit de possession sur leurs propres terres.
» T Que pour les dédommager du tort que nous pouvons leur causer, nous devons leur donner une civilisation fondée sur le christianisme.
» S*" II faudra examiner les atteintes que nous avons portées à leurs droits? Quels maux physiques ou moraux nous leur avons apportés? Ces points reconnus, il faudra procéder à la réparation.
Le 1®' juillet, M. Buxton proposa une adresse au roi sur ce sujet; il insista sur les griefs qu'on reprochait au système de commandement dans l'Afrique méridionale. «Lorsqu'on se plaint du vol de quelque pièce de bétail, dit-^ il, les colons s'arment et font irruption dans la Cafrerie, dévastent les terres et reviennent en triomphe chargés de butin. En 1819, on enleva aux indigènes plus de vingtcinq mille têtes de bétail. On en vint jusqu'à exterminer les naturels eux-mêmes , pour assurer l'existence des colonies» {*). Celte adresse, appuyée par M. Spring Rice (le ministre des colonies) , passa à l'unanimité.
(*) (Voir Enquête parlementaire 1830). «Nous ne reconnaissions la trace des différentes troupes que par la fumée des villages qui brûlaient. Un Gafre nous appelle et nous demande pourquoi nous brûlions sa maison?... Que répondre.... 11 se fit un profond silence dans notre troupe.*
M. Buxtou écrit au D^ Philip :
» J^ai reçu votre note sur le commandement; elle m'a vivement intéressé; donnez-moi des faits, beaucoup de faits sur ce système; si Dieu me donne vie et me ramène au parlement , j'espère porter un coup mortel à ces abus. Je reste au parlement contre mon inclination , seulement pour surveiller ce qui se fait aux Indes occidentales et protéger les indigènes. Permettez-moi de vous mettre en garde contre une erreur de votre part.
» Le système de colonisation des Américains, dont vous faites reloge, n'est qu'un artifice des propriétaires d'esclaves qui cherchent à détourner l'attention de la question de l'esclavage. Par exemple, ils prononcent la peine de mort contre la récidive du crime d'enseigner à lire aux nègres, etc. Voici une question que je soumets à votre examen. Quelles mesures faut-il prendre pour faciliter chez les indigènes l'introduction du christianisme, comme compensation et correctif du mal que nous leur avons fait en leur apportant nos maladies, notre eau-de-vie, notre poudre à canon, etc.? Je vous tiens pour mon principal conseiller. »
On trouve dans son livre de notes :
\8 Janvier 4835.
» J'ai été élu hier pour la septième fois. Fais , Seigneur , que je plaide la cause , celle de l'humanité , de la justice , de la liberté, de la vraie religion.
» Convaincu, comme je le suis, que j'approche des portes de
réternité, que bientôt les mystères de ce redoutable avenir me seront dévoilés, que certainement je verrai Christ entouré de ses anges descendant du ciel pour me juger, et que je recevrai celte sentence irrévocable: Fiens à moi, béni de mon pèrel ou Fa maudit l enseigne- moi, ô Saint-Esprit! ce que je dois être ; aie compassion d'une àme faible et ignorante. Je sais que je dois être un chrétien par la foi , mais par quels actes doîs-je la manifester?
» La persévérance dans la prière.
» La reconnaissance envers Dieu.
» La charité, l'affection , l'occupation des autres.
» Le désir de faire tout le bien possible.
» Le respect et la consécration véritable du jour du Seigneur.
» J'ai demandé à Dieu Taccomplissement de celle magnifique promesse : Je Vinstruirai et je Venseignerai la route que tu dois suivre , je te guiderai par mes yeux.
Les Iristes nouvelles de la guerre des Gafres fixèrent l'attention de M. Buxton , pendant cette session , sur le sort des habitants des colonies. Les incursions des Cafres avaient amené de la part des colons de sévères représailles, qui dégénérèrent en hostilités ouvertes et qui finirent par aboutir à la ruine des Cafres.
Dans une dépêche on annonça que 4000 Cafres avaient été oQassacrés, 60,000 tètes de bétail et presque toutes les chèvres capturées, et le pays (actuellement territoire d'Adélaïde) complètement ravagé.
M. Buxton obtint la nomination d'un comité du parlement pour faire une enquête sur cette guerre et sur les traitements exercés contre les indigènes habitant près des établissements anglais. Après la clôture de la session, M. Buxton fit des recherches actives sur ces maux et sur les remèdes à y appliquer. Il associa sa iamille à ses travaux, et mit en réquisition ceux de ses parents qui habitaient près de lui, pour extraire ce qui lui était utile dans tous les documents relatifs à l'Afrique méridionale.
Il écrit à M. Macaulay.
Octobre 4H38.
» Je porte un vif intérêt aux sauvages et surtout aux Cafres. Nous prétendons être de grands hommes chez nous , nous sommes convaincus que nous surpassons le monde entier en religion, en justices en connaissance, en intelligence, en moralité, et pourtant la terre ne produit nulle part des bandits et des loups dévorants semblables à ceux qui sortent de notre sein. »
Après diverses communications, on reconnut que le territoire d'Adélaïde avait été injustement enlevé aux Cafres, et on résolut de le rendre k ses légitimes possesseurs; exemple ^ussi noble que rare donné par le gouvernement anglais.
« Je vous annonce une nouvelle qui m'a fait chanter de joie, écrit Buxton k miss Gurney; qu'est-ce donc? rien
moins que la vie, la liberté et des terres pour tout ud peuple. La Providence a arrêté la main de l'oppresseur de l'Afrique. La fertile et belle Adélaïde est rendue aux Cafres.... C'est un noble triomphe du droit sur la force. »
En 1836, le.D*^ Philip amena en Angleterre Tzatzoé, chef cafre, et André Sloffles, hottentot, pour quils fussent entendus devant le comité.
M**® Buxton rend compte d'une soirée passée avec eux : « Le D"" Philip a dîné hier ici avec ses deux protégés africains, Tzatzoë et Sloffles, M. Read, qui a épousé une femme cafre, et son fils qui est un demi-Cafre, se sont joints a eux. Tzatzoë avait un habit de fantaisie assez semblable à celui d'un officier de marine; il a une assez belle figure, mais ses cheveux ressemblent à un tapis, ses manières et celles de Stoffles étaient très- convenables. Read le fils servait d'interprète; il ressemble plus a un Cafre qu'a un Anglais; il est animé, fin et observateur. Il était à table à côté de Tzatzoé et tenait le dez de la conversation. On demanda au dernier ce qui l'avait le plus frappé en Angleterre : «La paix, dit-il, pas de combats, un air » de bienveillance générale; en second lieu, l'absence de » mendiants, chacun fait ses affaires, n'a pas besoin des » autres et paraît content; et enfin pas d'ivrognes ni de » querelles dans les rues, w On lui demanda ce qui lui avait déplu. Il hésita, puis il dit qu'il avait été choqué de la violation du jour du Seigneur, de voir circuler les voilures dans la ville et vendre publiquement dans les rues. Il admirait les chevaux, mais ne comprenait pas pourquoi les ânes étaient traités si différemment; il s'apitoyait sur les chiens, qui, dit-il, travaillent comme des Hottentots! Il réjouit mon père en lui disant que sans lui les Cafres seraient entièrement exterminés. Leur reconnaissance était si vive, que dans plusieurs établissements chrétiens, du
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Kai'River^ à ia réunion du mercredi, on priait pour Messieurs Buxton, Fairbairn et le D^* Philip. Stoflles traduisait en hollandais pour M. Read ce que Tzatzoë disait en cafre. StofQes Anit par s'animer aussi, et lorsqu'on lui parla des écoles enfantines, son lourd visage rayonna de plaisir.
» Le H^ Philip nous dit que, comme orateur, il était le Brougham de son pays. Ils chantèrent après diner, d'abord tous trois un hymne en hollandais, puis Tzatzoë et Read un chant cafre; enfin Stoffles seul un chant de guerre hottentot : il produisit beaucoup d'effet. On apporta des glaces; ils n'en avaient jamais vu; ils firent des grimaces incroyables à la première cuillerée et n'en voulurent plus. Quand ils partirent, Stoflles se leva gravement et fit un excellent discours de remerciement : «r Je remercie Dieu, » dit-il, d'avoir permis que je vinsse en Angleterre et que » je visse Buxton. J'avais longtemps souhaité ce bonheur >^ sans oser l'espérer. Je souhaite que Buxton vive long- » temps et continue \k protéger les opprimés et surtout » mon pays. Je le remercie cordialement au nom de tous » les Hottentots de ses travaux en leur faveur. »- Tzatzoë se leva ensuite et fit un discours à peu près semblable, plein de chaleur et d'animation.
« Mon père les remercia de leurs vœux; il leur dit qu'il espérait que leur nation croîtrait en prospérité, que la religion fleurirait au milieu d'elle , et qu'ils demeureraient fidèles \k Dieu et à leur Sauveur, la seule route qui conduise à la paix, au bonheur et au ciel. »
Le 12 mai 1855, M. Buxlon présenta le résultat de ses recherches au parlement; il démontra que quoique l'Espagne et le Portugal eussent reçu plus de vingt-cinq millions de francs de l'Angleterre, pour les engager à cesser le trafic des esclaves, ces Etats le continuaient sur une plus grande échelle qu'auparavant. Deux cent soixante-
quatre vaisseaux , employés ostensiblement à cet odieux trafic, avaient fait voile du seul port de la Havane, depuis le 1*' janvier 1827 au 30 octobre 1835, et ce n'était là qu'une petite partie de ceux qu'on avait employés à ce détestable commerce. Il fit la motion qu'on présentât une adresse pour demander que les traités existants h ce sujet, entre les divers pays, fussent convertis en une ligue générale qui stipulerait un droit de visite, le droit de saisir les vaisseaux équipés pour la traite même lorsqu'ils n'auraient pas d'esclaves à bord, et qui déclarerait la traite un acte de piraterie. La motion fut agréée.
Les nouvelles qu'on recevait des noirs des colonies, continuaient à être satisfaisantes : les crimes avaient diminué, les mariages s'étaient accrus, il y avait un véritable progrès. Lord Sligo, gouverneur de la Jamaïque, écrivait: a Les fêtes de Noël se sont passées plus paisiblement que l'année précédente; il n'y a pas eu de tumulte, et les nègres sont retournés joyeusement à l'ouvrage. La récolte est abondante, on peut en dire autant d'Ântigoa.»
Lord SuflSeld, cet excellent auxiliaire des travaux de M. Buxton, mourut au mois de juillet 1835, des suites d'une chute de cheval ; ce fut un cruel chagrin pour son ami , qui regretta bien vivement l'appui qu'il avait perdu, surtout lorsqu'on apprit, à la même époque, que les maîtres faisaient éprouver de mauvais traitements à leurs apprentis nègres. Buxton proposa un comité d'enquête sur l'emploi des sommes volées pour l'indemnité : mais il retira sa motion, sur l'assurance que lui donna le gouvernement qu'il surveillerait avec soin les intérêts des esclaves éman-
cipés. On le blâma de cette concession; il répondit : «Vous n'attribuez le retrait de ma motion à d'autre motif que celui de plaire aux ministres? je reconnais que je me suis souvent trompé, mais je ne conviendrai jamais que j'aie cédé d'un iota de notre cause pour plaire à un parti quelconque. Croyez que la popularité ne pourrait me faire faire une chose préjudiciable aux noirs; je serais indigne d'être l'avocat de cette race opprimée, si je sacrifiais une opinion consciencieuse aux désirs de mes amis, de mes ennemis ou des ministres.
Il commence, comme de coutume, l'année 1856 par •une invocation à son Père céleste : « Oh Dieu ! je te rends grâce de ce que tu m'as fait connaître qu'en Christ seul je puis trouver le bien de mon âme; si je demeure en lui, je porterai des fruits en vie éternelle; sans lui, je suis un tronc inutile.» Il demande des bénédictions pour sa famille, et termine ainsi : «Cette année je compte un demisiècle. Où serai-je dans un demi-siècle? Par la miséricorde du Seigneur, j'espère que je serai dans son royaume. » Le 22 mars, M. Buxton renouvela sa motion pour qu'on nommât un comité d'enquête sur les résultats du système de l'apprentissage; il l'appuya par une masse de faits. La motion passa, et plus tard le ministre présenta un bill pour rendre plus efficaces les mesures favorables aux nègres. Le comité pour les indigènes reprit aussi ses travaux. Ces deux objets absorbaient presque complètement l'attention de Buxton. Un de ses amis assure que c'était une chose curieuse et presque effrayante, que la quantité d'affaires qui , telles que des vagues se succédant l'une à l'autre, l'accablaient incessamment « Nous jetterons nos chapeaux en l'air, disait -il, quand nous quitterons le parlement. »
Le 6 septembre, il écrit à M. Macaulay : « Je crois que le comité a prouvé que les nègres sont exposés à des
vexations directement opposées à Tintention de l'acte d'abolition ; cette hostilité cependant parait diminuer. J'ai obtenu l'introduction d'un paragraphe déclarant qu'après 1840, les nègres jouiront d'une liberté sans restrictions et seront assimilés aux ouvriers blancs. J'espère que la fin de ma vie publique approche ; je ne voudrais pas donner ma démission, mais je serais très-heureux si je ne suis pas réélu à la première élection. »
Ce désir de repos était partagé par ses amis et ses parents, qui s'alarmaient en voyant sa santé si altérée. Il dit à ce propos, a quelqu'un qui le pressait de se retirer: c( Il y a trois ans qu'il se donnait trois cent mille coups de fouet par an à la Jamaïque. L'année dernière ce nombre a été réduit à trente mille; puis-je regretter le temps, la santé, l'argent, le travail, que j'ai employé pour obtenir ce résultat ? Pu^s-je me retirer tant que j'espère pouvoir prévenir le retour de ces cruautés? »
Son gendre et son associé dans ses travaux, M. Johnstone, nous fait connaître le mode d'agir de M. Buxton dans ces grandes questions.
« En entrant au parlement, dit- il, je me présentai à lui comme un homme qui souhaitait marcher sous son drapeau dans la question de l'esclavage , et avant qu'il fût 'longtemps . il m'honora de son amitié. Je fus frappé du dévouement avec lequel il adoptait la cause qu'il avait à cœur. Rien ne lui coûtait. Par son tact et sa persévérance, il obtenait la connaissance de documents qui, sans lui, seraient demeurés inconnus. Il ne témoignait aucune humeur de ses défaites, aucune impatience; mais il attendait, de débat en débat, le moment de prendre sa revanche, et se considérait comme récompensé par le plus léger succès.... Membre moi-même de plusieurs des comités nommés par suite des motions de M. Buxton, je puis affirmer que rien n'égalait son zèle et sa persévérance dans la poursuite de la vérité. Jamais son énergie et sa modération ne firent défaut, au milieu des fatigues et des déboires de toute espèce qu'il éprouvait. A l'ouverture des séances, il était toujours assailli de gens
qui avaient des observations ou des griefs à lui présenter ; chacun croyait son affaire la plus importante. Il était accessible à tous , et quoique épuisé de fatigue, il était toujours patient et attentif. Nous nous réunissions le soir à quelques membres du parlement, qui ne partageaient pas tous nos opinions. On lisait la Bible , on priait en commun. M. Buxton était souvent le chapelain de ces réunions; elles ont augmenté son influence et lui ont donné la force de résister à la terrible opposition qu'il rencontrait.
> M. O'Connell dit un jour, à propos de la question irlandaise : « Que ne sommes-nous des noirs? Si les Irlandais étaient nègres, » nous aurions pour défenseur Thonorable représentant de Wey- » mouth (Buxton) et les amis de Thumanité. »
» Les affaires d'Irlande Tintéressaient vivement malgré cette boutade. « Jamais, disait-il en 1855, je n'ai fait de plus ferventes prières » sur aucun sujet, sauf celui de l'esclavage , que sur la question de » rÉglise d'Irlande ; mais , ajoutait-il , je suis protestant et je ne sa* » crifierai pas un iota des intérêts protestants à une liaison politi- * <iue; j'ai été quelque temps irrésolu, exactement ce que Hume
> appelle un poisson égaré (loose fish) , un de ces poissons qu'il » appelle ailleurs un loup en habit de berger. On dit que les whigs » veulent assigner une partie du revenu de l'église aux catholiques «romains: je désirais que s'il y a un excédant, il soit appliqué
> à l'éducation religieuse de la jeunesse : j'ai appris, avec joie, » que mes amis adopteraient cette idée. » Voici une curieuse note trouvée dans un memorandum. « La paroisse de Killeen paye dix- » sept mille cinq cents francs de dîmes; sur celte somme on donne » mille huit cent soixante et quinze fr. au vicaire officiant et quinze » mille six cent vingt-cinq fr. à sir H. L. qui réside à Bath. Est-ce » là une application religieuse ou une application cléricale? J'ai un » maître d'hôtel , je lui donne dix-sept mille cinq cents francs. Ce » monsieur, trop riche pour travailler, engage un remplaçant pour » mille huit cent soixante et quinze fr.; mais si ce remplaçant fait » l'ouvrage, pourquoi ne l'engagerais-je pas directement? J'écono- » miserai quinze mille six cent vingt-cinq fr., et mon établissement » n'en souffrira pas. L'Église n'est pas en danger, c'est sir H. L. qui » est en danger d'être obligé de faire son devoir.»
Le concours que M. Buxton était toujours prêt k donner aux dissidents dans les œuvres de charité, et ses liaisons intimes avec plusieurs chrétiens éminents, appartenant à
(les églises séparées , Grent croire qu'il ne tenait que par
de faibles liens à l'Eglise nationale. Cette opinion était tout-k-fait erronée.
«J'éprouve, disait-il, pour l'Église étaWie, une affectueuse reconnaissance; je l'envisage comme le ferme rennpart de la vérité religieuse , et je regarde comme un malheur ce qui la mettrait en péril. Mais je suis l'ennemi de toute intolérance; justice pour tous, charité pour tous, telle est ma devise religieuse. »
Il aimait le rituel solennel de l'Eglise nationale, mais il ne considérait pas les formes du culte et le gouvernement de l'Eglise comme émanant de Dieu, et par conséquent comme inviolables. Il dit dans une de ses notes. « Bénis mes efforts en regard de l'Eglise; que j'agisse sans égoïsme, sans autre désir que de glorifier ton nom. » M. Buxton appuya les clauses principales du bill de lord J. Russel sur les dîmes de l'Irlande. La première transportait à la terre celles qui pesaient sur le fermier, la seconde assurait une meilleure distribution des fonds de l'Eglise entre ses ministres, la troisième donnait des limites aux dotations du clergé. Il conclut en démontrant combien le système de compression suivi jusqu'alors, avait peu servi la cause de la vérité. « Comment se fait-il que la vérité soutenue par un établissement protestant, par un roi protestant, une armée protestante, un parlement protestant, comment se fait-il que cette vérité loin d'avancer aie plutôt reculé devant l'erreur? La seule réponse, c'est que l'on a employé la force au lieu de la persuasion. Nous avons oublié que si l'épée terrasse les armées et soumet les peuples elle ne peut rien sur les convictions, bien plus, elle les révolte. Nous avons oublié qu'il existe dans tous les cœurs un principe généreux, le même qui nous fait redoubler d'affection pour un ami malheureux ou opprimé. Principe qui
en dépit de la raison, des remontrances, de Tintérêt, fait qu'on donne sa vie pour une religion persécutée. Si la foi protestante n'est pas entrée dans le cœur des Irlandais, les protestants ne peuvent en accuser qu'eux-mêmes. »
Ce discours déplut a plusieurs des amis de Buxton; ils voyaient la ruine de l'Eglise d'Irlande, dans les efforts qu'il faisait pour la relever. Tel est le cours des choses et les injustices de l'opinion, envers ceux qui tentent la réforme modérée des abus.
Epuisé par ses travaux, M. Buxton fut heureux d'aller se réfugier en Ecosse, au commencement du mois d'août. Le marquis de Breadalbane, avec l'hospitalité de son pays, mit à sa disposition une de ses vastes landes de chasse. Il séjourna quelque temps à Dalmally, puis à Luib, pour jouir de ce pays si abondant en gibier. Désirant reconnaître la politesse de lord Breadalbane, il chargea son parent, M. Lloyd, qui habitait la Suède, de lui procurer autant de capercailzie (espèce de faisan ou coq de bruyère du nord) qu'il pourrait en trouver et de les faire parvenir à lord Breadalbane. Ces oiseaux étaient autrefois indigènes de l'Ecosse ; le dernier individu de cette espèce fut tué il y a plus d'un siècle près de Perth. Ils sont fort gros, les coqs pèsent jusqu'à seize livret ; ils habitent surtout les forêts de mélèze, et se trouvent en Suède et en Norvège. M. Lloyd fit annoncer dans les villages qu'on demandait des capercailzies vivants; suivant la coutume suédoise, ces annonces furent lues dans la chaire à l'issue du service divin, et dans le courant de l'hiver on lui procura treize coqs et seize poules, qui furent confiés aux soins de Larry Banvill, le fidèle garde-chasse de M. Buxton, qu'il avait envoyé en Suède les chercher et qui les transporta heureusement à Taymouth-Castle (résidence de lord Breadalbane) ; peu après on les lâcha dans les bois. Ils multiplièrent telle-
ment, que leur nombre monte, dit-on, maintenant à plus
de deux mille. D'autres propriétaires ayant suivi cet exem-
pie, cet oiseau se trouve de nouveau naturalisé en Ecosse.
En 1842, la Reine étant en séjour à Taymouth en même
temps que les fils de M. Buxton, lord Breadalbane permit
à ceux-ci de chasser et de rapporter le premier de ces
oiseaux qui eût été tué en Ecosse depuis un siècle et qu'il
destinait à la table de Sa Majesté. Ces capercailzies étaient
très-sauvages, et comme ils perchaient sur les plus hauts
mélèzes, il fallut tout un jour pour en tuer six.
M. Buxton se trouva bien de ce temps de repos, mais
la paix dont il jouissait fut troublée par la mort de sa
belle-sœur, M™^ Hoare. Ce fut une grande perte pour leur
famille et très-vivement sentie. Après un certain temps de
délassement, Buxton reprenait invariablement le cours de
ses occupations ; il s'appliquait les vers suivants de sir
Edward Coke :
• Secure six hours for thouglil and one for prayer
Four in the fields, for exercise and air,
The rest let converse , sleep and business share. »
(Donnez six heures à la réflexion, une a la prière; passez-en quatre dans les champs à prendre l'air et faire de l'exercice, et donnez le surplus à la conversation, au sommeil et aux afl*aires).
Six heures par jour accordées à la méditation peuvent paraître considérables, mais M. Buxton avait une singulière capacité pour soutenir et concentrer ses pensées; c'était le trait le plus remarquable de son caractère. Il ne s'arrêtait guère aux questions spéculatives ou métaphysiques, mais lorsqu'on lui demandait son avis, et cela arrivait souvent, sur quelque sujet d'application pratique, il y appliquait son esprit avec une profondeur de réflexion que peu de personnes ont égalée. Il n'enlevait pas les
questions d'assaut, mais pesait chaque difficulté, balançait tous les arguments pour et contre. Une fois décidé, il revenait rarement en arrière. Son amour de Tordre n'était point une qualité innée chez lui ; pendant plusieurs années, son cabinet d'étude était uo véritable chaos, encombré de livres, de papiers, de lettres, de documents jetés péle-méle et auxquels il ne permettait pas que l'on touchât. En 1827, il fut frappé de l'ordre et de l'exactitude qui régnaient dans un bureau du gouvernement. A la suite d'une maladie, hors d'état de se livrer à un travail sérieux, il consacra trois semaines h mettre ses papiers en ordre : tout fut examiné , classé et arrangé dans des cases. Il demeura fidèle à cet arrangement et sut l'imposer à ceux qui travaillaient avec lui. Il appliqua le même principe à ses affaires pécuniaires; il était exact, sans minutie, dans ses comptes , et il examinait une fois par année l'état de sa fortune.
M. Buxton était trop réfléchi pour être véhément, mais il avait une grande énergie ; il ne craignait ni la fatigue ni le travail. Il aimait beaucoup la lecture et y donnait ses heures de loisir; l'histoire et les récits militaires le captivaient fortement; il aimait la poésie et cherchait à en développer le goût chez ses enfants. Il revenait constamment aux anciens auteurs; les modernes lui plaisaient moins, excepté Walter Scott et Cooper. Les missions étaient un objet d'un grand intérêt pour lui, ainsi que la société biblique. Il sut associer sa famille k toutes ses occupations, à ses inquiétudes et à ses espérances ; il encourageait les observations de chacun et acceptait leur aide, quelque chétif qu'il fût. Sa reconnaissance était très-vive envers ceux qui prenaient le parti de ses clients noirs ^ comme il les appelait. Les papiers qu'il a laissés attestent de sa persévérance dans la prière ; nous avons dû abréger les citations quoique à regret.
Sa bienveillance était active jusque dans les plus petites choses ; il se donnait une peine inûnie pour faire plaisir aux autres; au milieu même de ses graves occupations, il se dérangeait pour aider ses enfants à retrouver leurs joujoux perdus ou pour aller chercher ce dont ils avaient besoin; aussi étaient-ils sans gène avec lui. A l'époque de ses travaux les plus rudes au parlement, souvent il s'arrêtait en allant h la Chambre, pour acheter des gravures qu'il cachait dans le panier du papier de rebut, pour jouir de la joie et de l'étonnement toujours nouveau de ses enfants en les trouvant le matin suivant.
Voici une lettre écrite à l'un de ses fils qui entrait au Gollége de la Trinité, à Cambridge.
» C'est toujours un chagrin pour moi , d'être absent lorsque mes fils sont à la maison ; je Tai surtout regretté cette semaine. Il n'est pas nécessaire de vous dire quel intérêt je prends à cet esquif qui s'élance sur TOcéan de la vie, et combien je désire que des vents favorables et le doux balancement des ondes accompagnent votre voyage , afin que vous abordiez en sûreté au port que Tamour du Seigneur vous a préparé.... Vous êtes maintenant un homme et je suis convaincu que si vous n'êtes résolu, avec l'aide de Dieu, à bien faire ce que vous faites, vous déchoirez du rang que vous devez occuper naturellement. Il y a peu d'exemples aussi remarquables dans les temps modernes, que celui de sir E. Sugden ; je lui demandai une fois le secret de ses succès , il me dit: « quand je commençai à » étudier les lois, je m'efforçai d'être entièrement maître d'un sujet » avant de passer à un autre. Mes camarades lisaient dans un jour ce » que je lisais dans une semaine, mais au bout de l'année tout était » gravé dans mon esprit et le leur avait laissé tout échapper.... »
» Faites chaque jour l'œuvre du jour.... Soyez exact; ayez nonseulement de l'exactitude quant aux heures fixées, mais ayez cet esprit d'ordre qui donne de la régularité, de la précision et de la vigueur; ce qui fait en définitive qu'on devient un homme capable. Nelson dit à un carrossier qui l'assurait que sa voiture serait chez lui à six heures : « Un quart d'heure avant ; j'ai toujours été en e avance d'un quart d'heure et je m'en suis bien trouvé. »
» Je rends grâces à Dieu de ce que votre conscience est le guide de votre conduite, mais étendez son domaine jusqu'aux choses d'un ordre -inférieur ; qu'on la retrouve dans toutes vos actions. L'Écriture dit : Ceignez les reins de votre Esprit,
B Tous les hommes qui ont accompli de grandes choses ont été remarquables par la décision de leur caractère. Tacite peint Jules César : monstrum incredibilis celeritatis atque audaciœ. Fixez le temps nécessaire à chaque occupation et tenez-vous fortement à votre plan. « La méthode, dit Cecil, peut être comparée au talent > d'un bon emballeur, qui fait entrer dans un coffre deux fois plus » de choses qu'un mauvais. »
M. Buxton aimait les anecdotes. Voici quelques-uns de ses souvenirs parlementaires. «J'ai été plusieurs années au parlement avec lord Castelreagh (lord Londondery) ; il avait les qualités d'un chef de parti, mais aussi de grands défauts ; il avait un excellent caractère, mais il était trèsobscur daus ses discours, et commettait de si étranges bévues, qu'il faisait éclater de rire au milieu d'un discours paihétiqne. Ses derniers jours furent très-tristes. Il s'était imaginé que ses collègues ne voulaient pas lui parler; c'était une idée fixe. Obligé de donner un diner officiel, il était convaincu que les ministres n'y viendraient pas|; le premier arrivé fut reçu avec de grandes démonstrations auxquelles il ne comprenait rien ; les autres arrivèrent, et tout se passa bien jusqu'au moment où il s'écria : « Il en manque un, Palmerston ne viendra pas.» La tristesse revint, et un ou deux jours après il se tua. Clerk prétend qu'il n'y aurait pas autant de suicides, si on avait soin de prendre médecine à temps.
<i Rien n'était plus agréable que d'entendre Canning débiter un de ses beaux discours; puis d'entendre Tierney le réfuter article par article. Tierney, malgré son admirable talent, n'avait pas de réputation : c'est qu'il n'avait jamais rien fait ; il avait un esprit exquis ; les
hommes d'aujourd'hui, comparés à lui, sont vulgaires el grossiers; il élail fort aimé dans la Chambre, où on l'entendait toujours avec plaisir; puis il finit par se rallier au gouvernement de lord Sidmoulh. On voulait graver sur sa tombe : « // vécut sans place, et mourut sans dettes. » Les discours de Canning étaient trop préparés el trop polis. Un autre homme de talent, était lord Dudiey-and-ward; il avait le même défaut.
« La première fois que j'entendis Chalmers, c'était dans une chapelle; elle était si remplie, que Canning el Wilberforce furent obligés de grimper par la fenêtre. Sept ans après, Canning reproduisit la substance de ce sermon dans un discours sur la question catholique.
Le fils aine de M. Buxton épousa cette année-là (1836), Catherine, seconde fille de M. S. Gurney.
Dans ses fréquentes visites à Bellfield , M. Buxton se montre sous un jour nouveau. Son oncle qu'il aimait beaucoup, le traitait toujours en jeune homme. Il est intéressant d'observer le mélange de déférence et de décision, de gaieté et de respect, avec lequel le neveu recevait les avis de son oncle. Voici une de ses lettres.
54 Décembre , ^ \ heures du soir.
» Avant que la vieille année finisse, je dois vous exprimer mes vœux pour votre bonheur et celui de ma tante La fin d^une année et le commencement d'une autre est pour moi une époque de sérieuses réflexions : si je regarde en arrière, je vois beaucoup de péchés et d'erreurs, et si je considère l'année qui s'ouvre, je pense qu'avant sa fin je pourrais être appelé devant Dieu. L'éternité nous presse sans cesse. Heureux ceux qui, convaincus du néant de leurs mérites, n'ont d'espoir de pardon qu'en Christ... Vous m'avez permis de vous entretenir de ces choses ; elles se présentent à mon esprit, naturellement, à ce renouvellement d'année. »
M. Buxton se préoccupait toujours des intérêts spirituels des personnes avec qui il était lié, et il croyait de son devoir
d'attirer leur attention sur ce sujet. La lettre suivante est adressée à un ami plus âgé que lui ; on voit que la conscience seule l'avait porté à l'écrire : « Je désirais vivement avoir une conversation avec vous sur des sujets religieux ; diverses causes, peut-être mon manque de courage, m'ont retenu. J'ai confiance dans votre bienveillance; vous avez lu k ma sollicitation le Nouveau Testament, j'espère que vous avez devant les yeux les vérités du christianisme, savoir qu'il n'y a de salut que par le sacrifice de Christ.... Nous sommes pécheurs, et ne méritons que la condamnation , mais le fils de Dieu ayant porté la peine de nos offenses, ceux qui croient en lui sont sauvés; la foi en Christ accomplit tout en tous.... Vous trouverez ces deux doctrines a chaque page du Nouveau Testament : notre état de péché et notre salut par Christ. Nul ne vient au Père que par moi (Jean XIY, 6). Saint-Paul a expliqué la foi dans l'épitre aux Philippiens, III, 7, 8, 9, et dans l'épitre à Tite, IL H, 14. Que dois-je faire pour être sauvé? dit le geôlier aux Apôtres (Acte XVI, 50). Voici la réponse, elle est claire : Crois au Seigneur Jésus, et tu sera^ sauvé. Comment obtenir cette foi? On ne peut l'obtenir que par l'influence du Saint-Esprit , et il nous est dit que si nous la demandons, elle nous sera donnée (Luc XI, 15). Voilà où j'en voulais venir. Prions Dieu qu'il nous donne son Saint-Esprit, qu'il révèle Christ k noire entendement....): En terminant l'année, il récapitule les bénédictions dont Dieu l'a comblé ; il ajoute k ses félicités domestiques la naissance d'un petit-fils. Les rapports des Indes continuaient à être satisfaisants.
Un ami de M. Buxton parle de lui à cette époque dans ces termes :
c< Je n'oublierai jamais ma première entrevue avec lui ; nous étions k déjeûner k Ham-House, lorsqu'on l'an-
DODça; il s*arréla sur le seuil de la porte, en redressant sa taille majestueuse. J'avais cherché d'avance à me le représenter; mais quoiqu'il ne fut peut-élre pas exactement tel que je l'avais pensé, j'éprouvai à son aspect une crainte respectueuse; ce sentiment ne dura pas, lorsque je remarquai la gaieté avec laquelle il reçut les caresses de ses nièces. Si ma crainte revint un moment sous l'influence de son regard scrutateur, la cordialité de son accueil et la bienveillance de ses manières me mirent bien vite à l'aise. Je découvris au milieu des saillies gaies et affectueuses de sa conversation , qu'un cœur d'enfant se cachait sous cet extérieur imposant. »
Le comité des indigènes avait terminé ses travaux, et M. Buxton avait été chargé du rapport. Il désirait que ce travail fût une espèce de Manuel qui déterminât à l'avenir les relations entre les indigènes et les colons. Ce rapport, revu par les membres du comité, servit de guide au gouvernement lorsqu'il prit des mesures pour assurer un traitement équitable aux indigènes.
M. Buxton se réjouit de voir sa tâche achevée, car il était douteux qu'il pût continuer ses travaux a la Chambre des Communes. La mort du roi amena la dissolution du parlement, et la réélection de Buxton a Weymouth était incertaine. L'état de sa santé et les conseils de ses amis l'engageaient a se retirer, mais il ne voulut pas prendre la responsabilité de quitter son poste. Il écrit à son oncle: « Peu m'importe un échec, si je suis repoussé, je n'y puis rien : j'aurai fait mon devoir, et cela me suffit; mais il me
semble que je ne dois pas me retirer volontairement, d — «Se ne puis abandonner, dit-il ailleurs, trois grandes questions : le sort des nègres aux Indes occidentales, l'esclavage aux Indes orientales et la traite dans le Brésil
Il rend compte en ces mots d'un contraste qui l'avait frappé : « J'ai vu ce matin notre jeune Reine entourée des grands officiers de la couronne, portant elle-même un diadème de diamants et son costume royal. La Chambre des lords était remplie de tous les grands personnages du pays. La Reine a prononcé un admirable discours, d'un son de voix charmant et avec une grâce parfaite. Cependant ce beau spectacle a laissé dans mon esprit une impression moins profonde que la vue d'une respectable et vénérable chrétienne (la mère de M"® S. Gurney), qyej'ai visitée hier; je l'ai trouvée en paix, son œuvre achevée, attendant avec une sérénité parfaite la volonté de son Seigneur. C'était un aspect plein d'instruction et de consolation . »
L'élection à Weymouth eut lieu au mois de juillet. M. Buxton écrit à sa famille : ^< Si Burdon (le second candidat whig) se retire, il me paraît certain que je ne serai pas élu; je n'aurai pas un instant de regret, et cependant je serais heureux de m'escrimer encore au parlement contre l'esclavage , la traite et la cruauté des blancs. Il n'y a rien à perdre quelle que soit l'issue.» (A une heure.) «Ma chère femme, vos vœux sont accomplis; les soucis du parlement vont finir pour moi , et à présent il faut être aussi heureux, aussi bien portant et vivre aussi long-temps que nous le pourrons. Je suis très-content du résultat, et je le regarde comme un soulagement.»
Cette défaite ne provenait d'aucune diminution d'attachement personnel pour M. Buxton chez ses commettants. Les témoignages de regret qu'il reçut de toutes parts en
sonl la preuve. Mais le parli tory avait accru depuis quelques années son influence locale , et ne se fit pas scrupule d'user de. moyens d'intimidation inconnus jusqu'alors dans ce bourg. Buxton leur dit dans son discours d'adieu :
«Pendant vingt ans, j'ai vu plusieurs élections contestées, j'ai appris à connaître les mobiles qui font agir les électeurs de ce bourg, et je déclare à Thonneur des plus pauvres , que je n'ai jamais payé un centime pour obteuir un vote, et que sauf dans deux cas on ne me Ta jamais demandé.
Un témoin raconte le fait suivant, qui fait connaître le vif intérêt qu'excitait M. Buxton chez ceux qui le connaissaient. Un capitaine Penny, de la marine royale, avait été un des membres les plus zélés des comités qui soutenaient Buxton ; il était alors âgé de quatre-vingt et douze ans. La lutte était terminée de fait à une heure, mais le scrutin restait ouvert jusqu'à quatre heures; [îeu avant la clôture, le brave vétéran demanda ce qui se passait, et apprenant que M. Buxton n'avait pas la majorité, il prit son chapeau et dit à sa femme «que lors même que ce serait le dernier acte de sa vie, il voulait qu'il fût utile.» Il alla et vota pour MM. Buxton et Stephen. Il revint chez lui très-fatigué et voulut se coucher; il s'appuya un moment contre son lit, et quand sa femme vint pour l'aider à y entrer, elle s'aperçut qu'il était mort. Son vote avait été en eflet le dernier acte de sa vie.
« J'avais beaucoup de doutes (dit Buxton) avant de me rendre à Weymouth; on m'avait dit que pour assurer mon élection, il faudrait ouvrir des cabarets, prêter de l'argent (c'est le mot poli pour corrompre) jusqu'à la somme de 1000 L. sterlings : je refusai : c'était mon devoir de chercher à entrer au parlement, mais ce ne, pouvait être mon devoir de corrompre les électeurs. Les tories avaient re-
cruté une nombreuse populace des cooilés voisius; la bière coulait a flots. L'assemblée était très-bruyante > je croyais qu'on ne m'écouterait pas , cependant je me suis fait entendre. Le scrutin commença mal, nos amis étaient intimidés. Ua homme à qui l'on demanda pour qui il votait, répondit : « Je donne une voix k Buxton, en l'honneur du principe, et l'autre k Yilliers (le candidat tory) par intérêt.» Vers le milieu de la journée, je vis que l'affaire était perdue, et je ne pressai pas mes amis d'aller au scrutin.
» Lorsque le scrutin fut clos, je me rendis avec Edouard aux Hustings (lieu de l'élection), où mes adversaires et leurs amis étaient réunis; je leur serrai la main en leur souhaitant joie et prospérité. Je parcourus la ville pour consoler mes amis qui étaient très-abattus, puis je partis pour Bellfield, où nous passâmes gaiement la soirée, et dès-lors je n'ai pas éprouvé 4e plus léger sentiment de regret. »
« Le lendemain , je voulus parler avec gaieté a quatrevingts de mes constituants, qui étaient venus me voir, mais cela ne réussit pas; il fallut être sérieux. Je leur parlai vraiment du cœur, et je puis dire que je n'ai jamais vu un si sincère regret. Dans la ville, les enfants se sont cotisés pour m'offrir une pièce d'argenterie. On prétend que les tories même sont désolés, etc »
On offrit à M. Buxton de le porter comme candidat dans vingt-sept endroits différents; il refusa tout. M. Buxton profita de son loisir pour se livrer k son exercice favori, la chasse. Il en parle ainsi :«J'ai chassé commodément cette année, grâce à mon poney; c'est un prodige; il est doux comme un agneau, et assez fort pour porter Hoare et moi ; il mange du pain et du fromage, boit de la bière, il est bon connaisseur en fait de bière, car il préfère la nôtre Depuis ma sortie du parlement, j'ai parcouru à
cheval cent soixante-huit lieues et cinq cents à pied. Il vaut mieux courir pour sa sanlé que de payer le médecin. Dryden Ta dit en vers, et je le prouve.»
En 1837, MM. Sturge et Scoble, qui avaient visité les Indes occidentales, publièrent un livre pour rendre compte de Petal des nègres apprentis; cet ouvrage excita une si grande indignation, que des délégués arrivèrent de toutes parts à Londres pour demander une enquête et réclamer contre Tapprentissage. M. BuxCon ne se souciait pas de se joindre à eux, croyant la tentative inutile. Il fallait, à son point de vue, arriver à la liberté complète; et il craignait, en s'exprimant trop librement a ce sujet, de donner une publicité à des craintes qui, peut-être après tout, ne seraient pas fondées; il craignait aussi d'affaiblir la chance qu'on avait d'obtenir du parlement une grande et large mesure. Ces motifs ne furent- pas compris, et on adressa de vifs reproches à Buxton. Il écrit h sa fille : «On dit que je ferais mieux d'assister à la réunion, parce que l'opinion se prononce fortement contre moi, et qu'on va même jusqu'à dire que j'ai cessé d'être l'ennemi de l'esclavage. J'ai convoqué une réunion de nos amis, pour décider de la convenance de ma présence à Exeter-Hall; ils se sont prononcés pour la négative, et je n'irai pas. Les délégués avaient donné la veille un déjeûner aux abolilionistes; il paraît que ma conduite y a été vivement censurée. Le capitaine Stewart proposa une résolution pour blâmer mon refus, en termes affectueux, il est vrai, et avec plus de regrets que de colère. Le D^ Philip a pris ma défense; il a raconté ce que j'ai fait pour lui personnellement et ensuite pour la Cafrerie; et il a fini par leur dire que c'était après tout, grâce a moi et à mes travaux qu'ils se réunissaient en ce moment.» On applaudit son discours. La proposition fut retirée, on vota des remerciements à la place, et on
revint aux sentimeDts les plus affectueux pour M. Buxton. Il recoQout plus tard qu'il s'était trompé et qu'il était possible que les délégués pussent réussir. « Je remercie Dieu, dit-il, de ce qu'il a suscité des hommes de plus de courage et de discernement que moi.»
Le 30 mars, sir G. Strickland fit une motion pour l'aboKtion de l'apprentissage, mais il succomba sous une majorité de soixante-quatre voix. M. Buxton était présent sous la galerie, il raconte ainsi la séance :
«Je suis en vie après avoir été pendant dix heures, la nuit dernière, dans la plus détestable position, c'est-k-dire que j'étais à la chambre des Communes, et criblé comme une cible, sans avoir la possibilité de faire feu à mon tour. J'aurais donné beaucoup pour pouvoir parler, et je fus deux ou trois fois sur le point de me lever; Gladstone, lord J. Russell, Grey, etc., ont prétendu que j'étais partisan de l'apprentissage, parce que j'ai préféré, k une votation douteuse, l'insertion d'une clause qui établissait la liberté complète après la terminaison de l'apprentissage.» M. Buxton écrivit k lord J. Russell, pour lui prouver qu'il avait toujours eu la même opinion, et qu'il n'avait jamais été partisan du système d'apprentissage.
Ayant fait une visite k M. Macaulay, qu'il trouva trèsmalade. «Dieu vous bénisse, lui dit son vieil ami, je sympathise avec toutes vos épreuves, je partage toutes vos opinions ; vos visites rafraîchissent mon âme altérée.» Il avait le pressentiment que c'était sa dernière visite; il mourut en mai. Un peu avant le succès qu'il avait tant désiré. Le même mois , sir E. Wilmot obtint une majorité de trois voix contre l'apprentissage, et les planteurs y renoncèrent eux-mêmes le i^^ août 1858.
« L'apprentissage est aboli , s'écrie Buxton , Dieu en soit loué.» Il félicita vivement M. Sturge de ce succès; il
écrit a M™« Upcher (23 mai 1858) : «Je veux vous dire que Sturge el son parti, que nous avions cru dans l'erreur, ont prouvé qu'ils avaient raison. La motion a passé. Les qua-kers l'ont reçue avec de si vifs applaudissements (j'étais avec eux), que l'on nous a fait sortir comme tapageurs. Je suis bien content.»
En quittant le parlement, M. Buxton avait compté sur un temps de repos, mais son attente fut déçue ; l'idée qui l'avait préoccupé jusqu'alors devait continuer à remplir sa vie.
«Je me souviens, écrivait un de ses fils, qu'étant a Earlham en 1857, mon père entra de bonne heure dans ma chambre, et s'asseyant sur mon lit, il me dit que la pensée du trafic des esclaves l'avait empêché de dormir, et qu'il croyait avoir trouvé le remède a ce mal.»
Deux années auparavant il avait fait une motion pour que dans ses traités, avec les états étrangers au sujet de la traite des noirs, l'Angleterre fût plus précise, et qu'elle exigeât que ce crime fût puni plus sévèrement. L'idée qui préoccupait maintenant M. Buxton était, que tout en ayant recours à de vigoureuses mesures extérieures , il fallait, pour arriver a la délivrance de l'Afrique, faire un appel aux ressources du pays même. Ce projet l'occupa vivement pendant cette année. Il manifesta dans cette affaire toutes les qualités remarquables de son caractère : une tendre sympathie pour les malheureux, une extrême prudence, une énergie infatigable, une grande largeur dans les projets, une profonde confiance dans la Providence, jointe au choix consciencieux des moyens , une patience et une
résignation exemplaire dans les mécomptes. Il se dévoua tout entier k son projet, et passa l'hiver à le mûrir, consultant tous les ouvrages qui pouvaient l'aider, et n'ayant de repos que lorsqu'il eut acquis une vue parfaitement claire de ce qu'il voulait obtenir.
Il avait une double tâche k remplir : il voulait dévoiler les calamités découlant de ce trafic humain, son influence sur l'état de l'Afrique, et, de plus, connaître les ressources du pays, la possibilité de le rendre paisible, florissant et productif, par la puissance d'un commerce légitime.
Il écrit à son fils en 1838 : /< Johnstone et moi travaillons comme des forçats k la question du trafic des nègres ; c'est une tâche aussi intéressante qu'aucune de celles que j'ai précédemment entreprises; je voudrais qu'il y eût deux fois plus d'heures par jour et quatre fois plus de minutes par heure.»
 un ami : «Je suis reconnaissant de votre proposition (pour rentrer au parlement), mais je ne voudrais pas y rentrer avant 1840, et je ne me sens pas disposé k accepter une candidature pour Marylebone, il n'y a pas en moi une étincelle de radicalisme. J'aimerais être au parlement le 6 mars, pour faire connaître mon opinion sur lord Glenelg. Puis -je me permettre de dire qu'il a manqué d'énergie? L'affranchissement des Cafres et de leur territoire était une mesure qui exigeait autant de fermeté et de sage prévoyance qu'aucune autre. Je connais k fond tous les ministres des colonies, j'ai une haute opinion et une sincère affection pour la plupart d'entre eux, mais aucun n'a agi plus consciencieusement et avec un plus profond sentiment d'équité envers les nègres, les Cafres, les Hottentots et les Indiens, que lord Glenelg. Je n'approuve pas sans réserve sa politique, mais dans l'intérêt des faibles et des opprimés, je souhaite qu'il reste long-temps ministre des cî)lonies.»
Lorsque M. Buxton eut achevé son travail, il adressa une esquisse des plans qu'il avait en vue , à divers membres du cabinet. On parut disposé a approfondir le sujet, et on l'invita à développer ses idées. Il s'adjoignit M. Scoble, habile et zélé collaborateur, et Mac Queen, qui avait une connaissance exacte de la géographie et des productions de l'Afrique , et qui était convaincu dès long-temps que pour abolir le trafic des esclaves, il fallait le remplacer par un commerce loyal et éclairé. Buxton et ses collègues travaillaient souvent douze heures par jour. Ce travail parut sous le titre de : Lettre à lord Melbourne^ et comme il n'était destiné qu'aux membres du gouvernement, il ne fut tiré qu'à vingt exemplaires. Cet envoi fut suivi d'une entrevue avec les ministres ; il la raconte à sa sœur miss Buxton :
» J'ai vu hier presque tous les ministres et leurs secrétaires, je leur ai tenu à tous le même langage : < J'ai fait imprimer mes pro- » jets pour que vous en preniez connaissance. Pendant la session, je » n'attends rien de vous, mais promettez-moi que pendant l'ajourne- » ment vous lirez mon livre, avant de vous occuper d'autre chose : » Dites seulement oui ou non, et si c'est oui agissez avec vigueur. » Tous ceux à qui je l'ai demandé, me Tout promis formellement.... J'ai vu les lords Melbourne, Glenelg, Palmerslon et Howick , et MM. Hobhouse, Spring Rice, Gray, Stanley, Wood, Porter, Anson, Stephen : ce dernier me fit dire qu'il était pressé et qu'il fallait que notre entrevue fût courte. J'entrai chez lui, je lui remis le livre et me relirai sans dire un mot.— «Qu'est-ce que cela signifie? s'écriat-il. — Cela signifie que c'est la plus courte entrevue que vous ayez jamais eue avec quelqu'un, répondis-je. — Oui, ajouta-t-il, la tête n'est pas grosse, mais elle a une terrible queue. » — J*ai été content de ma journée , mais les vagues ont été trop agitées pour que je m'endorme paisiblement. »
On pourrait croire, d'après ce qui précède, que Wilberforce et ses amis avaient échoué dans leur entreprise, mais ils ne s'étaient attaqués qu'a la traite anglaise et cette œuvre était terminée. Buxton attaquait maintenant
ce qui existe malheureusement encore , la traite faite par TËspagne, le Portugal et le Brésil.
Voici un aperçu du contenu de son livre.
Il fait connaître l'état du commerce des esclaves, et démontre par des rapports officiels que cent-cinquaqte mille nègres au moins sont importés au Brésil et b File de Cuba, chaque année. Il signale les horreurs produites par ce trafic qui a fait de l'Afrique un pays désolé ; il prouve qu'un effroyable sacrifice de vies humaines accompagne la capture des esclaves destinés aux marchands. Il raconte les souffrances deuces marches précipitées du désert à la côte, souvent sans avoir une goutte d'eau sous un ciel de feu ; la détention des noirs dans des ports de mer où la misère et la faim enlèvent d'innombrables victimes , dont le sort est digne d'envie, comparé au sort de ceux qui survivent. Ceux-ci , entassés pendant des semaines dans l'entre-pont des vaisseaux négriers, endurent des tortures qu'on ne peut décrire : le mal de mer, la suffocation , la soif dévorante, le vivant enchaîné au mort déjà en putréfaction, les ordures, la puanteur, la' furie du désespoir. Même après le débarquement, des milliers périssent dans ce qu'on appelle V acclimatement au sol^ et ceux qui survivent à tant de misères, vont endurer comme esclaves les abominables cruautés des Espagnols et des Portugais! Sur trois nègres captifs, deux périssent et le troisième devient esclave. « Dans aucune industrie, s'écrie Buxton, on ne sacrifie la matière brute comme on sacrifie cette marchandise humaine. Dans aucun négoce, on ne sacrifie les deux tiers de la production pour que l'autre tiers seul arrive sur le marché.
Il demande : l* la réunion sur les côtes d'Afrique de forces navales plus considérables ; 21^ la conclusion de traités avec les chefs indigènes de l'intérieur. Ces mesures
n'étaient pas le remède suprême, mais elles en préparaient le chemin. « Ce remède efficace, cette véritable rançon de PAfrique, on le trouvera, dit M. Buxton, dans son sol fertile, » et il expose, en s'appuyant sur les meilleures s^utorilés, les ressources immenses de l'Afrique occidentale. Il fait connaître que Tor, le fer, le cuivre, abondent dans plusieurs districts ; que de vastes régions d'une fertilité prodigieuse, produisent le riz, le blé, le chanvre, rindigo, le café, etc., et surtout la canne k sucre et le coton. Les forêts contiennent les bois les dIus précieux : Tacajou, Tébène, les bois de teinture, le palmier k huile, sans compter le caoutchouc et d'autres gommes. Les indigènes ne sont point inhospitaliers, et ils ont paru satisfaits lorsque des établissements se sont formés parmi eux. L'Afrique offre aussi des facilités pour les relations commerciales. Buxton cite les rivières de la côte occidentale de l'Afrique, surtout le Niger qui a été exploré par Lander jusqu'à cinq cents lieues de la mer, et le Tchadda qui se jette dans le Niger. Il insiste sur l'excellente position de Fernando-Po comme place de commerce. Il déclare que, selon sa conviction, l'Afrique centrale possède toutes les conditions d'un commerce florissant, et nomme certains points de la côte occidentale de ce continent, où grâce à quelque sécurité, le commerce et l'agriculture se sont dé* veloppés, et où, par une conséquence nécessaire, le trafic des esclaves a diminué. Ces données sont appuyées par les rapports des gouverneurs de Sierra-Leone , Fernando- Po, de la Gambie, etc. L'expérience et la pratique avaient enseigné à d'autres ce que M. Buxton avait découvert par la réflexion. En même temps, il veut élever le caractère des indigènes par le bienfait d'une éducation chrétienne. « Que les missionnaires travaillent de concert avec la bêche et la charrue, c'est la Bible et la charrue qui doivent
régénérer l'Afrique. » Outre ces mesures, il demande que l'on augmente les forces navales, que l'on conclue des traités avec les chefs indigènes , que l'on forme un grand établissement à Fernando-Po, que l'on encourage les entreprises particulières et que l'on fasse des concessions de terrain à ceux qui entreprendront un commerce légitime. Buxton souhaite la formation d'une société pour l'introduction du commerce et de l'agriculture en Afrique; cette compagnie ne recueillera pas, il est vrai, de profits immédiats, mais à la longue, ce sera une bonne affaire. Il veut que l'on se serve d'agents indigènes. « Le climat est un obstacle, dit-il, aux travaux des Européens; il faut donc le concours des gens du pays, ce n'est pas un plan chimérique, il a été tenté avec succès dans diverses parties de l'Inde et de l'Afrique. »
M. Buxton attendait avec anxiété de connaître l'opinion des ministres sur les documents qu'il avait si laborieusement rassemblés. Au mois de septembre, il se rendit à Londres sur l'invitation de lord Glenelg. Il écrit : « Mon imagination d'auteur me fit voir aussitôt l'adhésion du gouvernement à mes plans, la délivrance de l'Afrique, etc., mais en attendant la réponse du gouvernement, je sens l'inquiétude me gagner. Je crois cependant que c'est le Seigneur lui-même qui a pris la conduite de cette affaire , je ne me laisserai donc pas abattre. » (A cinq heures) : «Dieu soit loué! Je le dis du fond du cœur, Dieu soit loué! le gouvernement a pris beaucoup d'intérêt à mon ouvrage, m'a dit lord Glénelg. Melbourne lui a écrit avec
force dans ce sens. Il y aura vendredi un conseil de cabinet pour examiner ce sujet. Glenelg prétend que je n'ai rien exagéré; il se dit convaincu. C'est vraiment un heureux jour. Nous avons pris pour devise ce passage : Non par la force et par la puissance, mais par mon esprit, a dit le Seigneur. J'ai revu lord Glenelg ; mes propositions sont bien accueillies, elles ont été discutées dans le cabinet. Glenelg assure que les ministres les ont adoptées, sauf quelques modifications. »
Le gouvernement invita M. Buxton à compléter son livre et à le publier pour réveiller et éclairer en même temps l'esprit public sur cette question ; mais il l'engagea à laisser de côté, pour le moment, les moyens d'exécution. Il eut le chagrin de voir lord Glenelg se retirer du ministère; lord Normanby adopta cependant les vues de son prédécesseur, et le ministère parut décidé a s'occuper activement de cette entreprise.
c( Je suis d'accord avec vous (écrit Buxton) , que nous devons nous occuper des agents que les Indes occidentales peuvent nous fournir. Je suis absorbé pal^mon second volume et par la rédaction de mon plan général. Veuillez vous occuper d'une nouvelle adresse aux missionnaires et aux instituteurs des Indes occidentales. Je devrais m'excuser de vous imposer ce fardeau; mais j'ai décidé que pour la grande cause de la délivrance de l'Afrique, j'ai le droit de réclamer le concours de tous ceux qui pensent comme moi. J'ai réduit ma famille et la plupart de mes voisins en servage à cet effet. » M. Buxton passa plusieurs mois près de Londres occupé de ses communications avec le gouvernement et s'assurant de l'intérêt et de la coopération de ses amis. Il y eut chez le D"* Lushington une réunion de quelques amis choisis, devant lesquels Buxton
désirait exposer ses idées et ses projets (*). Il en parle dans la lettre suivante : « Notre réunion a été satisfaisante; j'étais maître de mon sujet. Quant au climat de l'Afrique, j'ai annoncé que je voulais employer peu d'Européens, et que je désirais avoir recours aux hommes de couleur ; j'ai dit que j'abandonnais l'embouchure des fleuves et les terrains marécageux , et que je ne m'attachais qu'aux plateaux élevés qui s'étendent jusqu'au pied des montagnes de Kong, sans garantir complètement leur salubrité. »
M. Treu parle de cette réunion et dit : « Je n'oublierai jamais la dignité calme de Buxton en cette circonstance. Il semblait que les destinées de l'Afrique dépendissent des décisions qui allaient être adoptées. Je demandais à Dieu dans mon cœur de les bénir. Buxton avait sûrement prié de même; on le voyait à l'humilité de ses discours, k sa déférence pour ses amis, à sa touchante sympathie pour les objets de sa sollicitude, et à la prudence de ses projets. »
Ce n'était pas seulement avec ses supérieurs ou ses égaux que- se manifestait son esprit vraiment chrétien; tous ceux qui travaillaient avec lui, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, tous l'aimaient. Que de fois, accablé de fatigue au-delà même de ce que pouvait supporter sa vigoureuse constitution, il s'est rendu en arrivant à
(*) Voici des notes qu'il avait préparées pour cette occasion : Le principe a été suffisamment expliqué : Paffranchissement de l'Afrique par ses propres ressources. Pour l'obtenir nous devons : I® empêcher la traite, 2* établir le commerce, 5** enseigner l'agriculture, et donner le bienfait de l'éducation. Quant au premier point, il faut concentrer l'escadre et conclure des traités avec les indigènes ; quant an second, établir des factories et envoyer des navires de commerce; quant au troisième, il faut obtenir des terrains et fonder une compagnie agricole; pour le quatrième, il faut ranimer les institutions africaines, se procurer des agents nègres, etc. Établir ce que doit être le rôle du gouvernement, des particuliers, etc.
Londres, au bureau de l'Afrique. Le plus mince employé éprouvait aussitôt l'influence de sa présence et sentait redoubler son zèle pour suivre ce modèle; tout ce qu'il demandait était exécuté avec joie, comme un moyen de lui témoigner son respect et son aff*ection Il ne se plaignait jamais du résultat de ses eflbrts, quelque contraire qu'il fût à ses désirs. Toujours en présence de Dieu, il possédait son âme par la patience.
La première réunion publique de cette société eut lieu à la fin de juillet L'évêque de Londres, lord Ashley, sir Robert Inglis, sir Thomas Aciand et d'autres personnages influents, y prirent une part active. On vota des fonds considérables.
« Nous avons décidé (écrit Buxton à M. Treu) de former deux associations entièrement distinctes l'une de l'autre, mais avec un but commun. L'une sera essentiellement philanthropique et destinée à répandre les lumières de l'Evangile, les bienfaits de la civilisation et ceux du travail libre. L'autre aura un caractère commercial et cherchera à fortifier la première en faisant concourir au but final les entreprises particulières et l'attrait de bénéfices légitimes. »
Peu après , lord Normanby annonça à une des deputations de l'association , que le gouvernement avait décidé d'envoyer une frégate et deux bâtiments k vapeur, pour explorer le Niger et établir, si cela était possible, des relations commerciales avec les peuplades riveraines. Sir E. Parry, contrôleur de la navigation a la vapeur, reçut l'ordre de préparer les vaisseaux destinés à l'expédition du Niger.
La satisfaction de M. Buxlon fut troublée par un chagrin domestique: sa sœur bien-aimée, Marie Buxton, mourut subitement à Clifton, le 18 août. Cette sœur, dont l'esprit élevé et actif triomphait d'une santé délicate, était dévouée
à son frère, et prenait le plus vif intérêt k tous ses travaux. Il fut profondément affecté de cette perte. c( Sa mort nous fait éprouver un vide immense (écrit-il), elle faisait un avec nous. Quoi qu'il en soit, j'éprouve de la consolation à penser que pour elle le combat est terminé, et qu'elle se repose de ses travaux auprès de son Seigneur qui lui avait préparé une couronne de gloire. »
Lettre à M. J.-J. Gurney :
Septembre.
« rai eu beaucoup d'occupations à Londres. (lotre expédition du Niger doit mettre à la voile au mois de novembre; nous avions à choisir cinq commissaires que nous nous proposons d'envoyer, et il n'était pas facile de trouver des personnes capables. l\ fallait qu'elles possédassent la science nautique, l'esprit missionnaire, l'habitude du commandement , des connaissances agricoles et qu'elles portassent un intérêt vrai à la race nègre. Cependant nous les avons trouvées, n nous faut des hommes de couleur pour notre colonie africaine.
> Il nous faut encore une fusion de toutes les sectes et de tous les partis en Angleterre. On y travaille : l'évèque de Londres el les quakers, wesleyens , baptistes^ etc., naviguent sous le même pavil • Ion ; le nombre des adhérents s'est fort accru. Nous avons conquis des noms illustres, beaucoup d'argent et un comité plein d'ardeur.»
On avait espéré que l'expédition du Niger serait prête pour le moment fixé, mais sir E. Parry jugea nécessaire de faire construire des bâtiments exprès. Pendant cet intervalle, M. Buxton alla rejoindre sa femme à Rome où elle était avec son fils cadet et sa fille, pour rétablir sa santé Avant de partir, il prépara une édition complète de son livre sur la traite des esclaves et sur le remède à y apporter. Il écrit k M™® Buxton :
3 novembre.
» Je n'ai pas cessé de travailler pendant toute la semaine , mais hier, entr'autres, j'avais sept excellents secrétaires à l'ouvrage, et je ne me suis arrêté qu'à une heure après minuit; nous avons bien avancé. — Mon livre est fini, je ne crois pas avoir autant travaille
depuis que j^ai quitté le collège; je suis émerveillé de ma capacité de travail. — En mer, le 19. Ma grande affaire a été de dormir et je m'en suis acquitté d'une manière remarquable. >
Buxton était épuisé de travail et avait un immense besoin de repos
t8S9 et tS4IO.
Pendant Thiver que M. Buxton passa sur le continent, sa correspondance fut très-intéressante. Nous donnerons des extraits de ses lettres; on y remarque la gaieté qui lui était naturelle lorsqu'il n'était pas accablé par les affaires. Il traversa rapidement la France, accompagné de miss Gurney et de son second fils; il entra en Italie par le Mont-Cenis.
30 novembre, Poste royale, Mont-Cenis.
a Quant à notre voyage de Lyon à Chambéry et de Chambéry à Lans-le-bourg, je me borne à vous dire que nous étions en voiture à quatre heures moins un quart du matin et que nous en sommes descendus à minuit. Les deux derniers relais, dans l'obscurité, ont été assez ennuyeux; nous cheminions au bord de précipices dont nous ne pouvions découvrir la profondeur. A* voyant une lumière a une grande distance au-dessous de nous, s'est écrié : « Voilà une étoile, mais elle est du mauvais côté.»
» A Lans-Ie-bourg , on nous dit que la route était difficile, toutefois praticable et sans danger. Nous avons laissé nos conducteurs prendre leur temps et nous sommes partis à neuf heures et demi avec huit chevaux à notre voiture , deux au char qui portail nos bagages et treize hommes pour soutenir la voiture dans les passages difficiles. Nous cheminâmes assez bien jusqu'à une heure, que nous
fames assaillis par une tourmente ; plusieurs chars arrivant d'Italie venaient au-devant de nous. Nous avions eu de la peine à maintenir la voiture debout, quoique nous eussions toute la route à nous ; il neigeait si fort que l'on ne voyait rien à deux pas; ce ne fut ni facile ni agréable de nous tirer de côté pour faire place k ces chars. Nos sondes dans la neige n'étaient pas encourageantes : nous trouvâmes d'abord un pied, puis deux pieds et demi, quatre pieds, cinq pieds, et enfin six pieds de neige Ik où nous rencontrâmes ces chars. C'était au sommet de la montagne, le vent hurlait, la neige tombait, le tout assaisonné d'un déluge d'injures échangées entre le conducteur de ce train de chars et le maître de poste de Lans-le-bourg qui accompagnait en volontaire notre expédition. La dispute s'échauffait et les gestes menaçants semblaient annoncer une lutte où l'ennemi avait pour lui la montagne et nous le précipice ; tout finit par un compromis , les forces des deux partis se réunirent pour faire avancer les chars dans la neige de leur côté. Cela nous avait pris du temps, la tourmente était passée, mais l'accumulation de neige subsistait et la chance de verser était grande ; nous étions heureusement à sept pieds du précipice. Notre petite armée nous tira de ce mauvais pas; elle était disposée avec intelligence des deux côtés de la voiture, pour la soutenir ou la tirer. Spink (le cocher) m'a dit que quelquefois une des roues de derrière était à un pied au-dessus de la neige. » À peine hors de ce mauvais pas, nos gens crièrent voilà un loup ; en effet, nous le vîmes; c'était une grande séduction , mon fusil fut bientôt chargé. Je réfléchis cependant que ce ne serait pas très-aimable de quitter A* dans ce moment pour chasser au loup. Je me résignai en soupirant et je confiai celte tâche à un de nos guides, chasseur de profession. Celui-ci ne connaissant pas nos
fusils, laissa mouiller la platine, le coup rata et adieu le loup. Le maître de poste nous déclara qu'il ne fallait pas penser k descendre ce soir. Nous sommes donc perchés dans une espèce d'auberge au sommet du Mont-Cenis. La nuit est tranquille, mais brumeuse; c'est fâcheux. La nuit dernière ils ont tué trois renards, et nous aurions eu une superbe chasse ; trois chasseurs sont à l'affût et me préviendront si on voit quelque chose ; mais avec leur permission je vais fermer celte leltre et aller me coucher. Quoique sur la crête des Alpes, nous avons très-chaud, grâce aux feux formidables et aux doubles fenêtres. Une excellente truite, pêchée dans un petit lac près d'ici, a fait les frais de notre souper. J'ai mis le nez dehors, il neige avec furie ; nous avons la douce perspective de rester ici avec des renards pour tout régal ; cela ne nous empêche pas d'être gais.
Turin, 2 décembre à S heures.
« Je viens terminer ma lettre. Nous avons passé une nuit tranquille ; il était tombé beaucoup de neige, mais le temps était brillant, froid et calme: c'était Fessentiel. Nos guides avaient demandé ii aller à la messe ; ils ne sont revenus qu'à neuf heures; nous nous sommes mis en route en traîneau. Arrêt au couvent; nous avons laissé quelque argent pour les pauvres ; nous y avons vu le dernier rejeton des Ibex^ espèce de chèvre. L'aspect de ces montagnes étincelantes aux rayons du soleil, était aussi remarquable que magnifique ; nous en avons bien joui. Nous avons vu plusieurs voitures abandonnées, quelques-unes renversées. Nous sommes descendus en six à sept heures à Suze; c'est une agréable manière de voyager. Les petites cascades, dont l'eau semblait réduite en vapeur, brillaient au soleil ; un petit arc-en-ciel de six pieds de largeur entre nous et le rocher, la vue de la vallée qui passe
à bon droit pour une des plus belles des Alpes, toutes ces choses réunies nous ont Tait passer une journée qui contrastait délicieusement avec celle de hier.»
Nos voyageurs arrivèrent le 12 à Rome. M. Buxton écrit :
c( Le temps est charmant ; je suis assis près d'une fenêtre ouverte du côté de l'ombre et j'ai plus chaud qu'en Angleterre l'été passé. J'ai reçu d'excellents rapports sur les sangliers et les bécasses. J'ai été hier au Capitole ; je suis vieux , je n'ai jamais cultivé les beaux-arts et je suis brouillé depuis longtemps avec le romanesque ; aussi je vous assure qu'on pourrait aussi bien s'attendre à voir un cheval de fiacre gambader comme un poulain , que de me voir en extase devant les antiquités et les collections. L'aspect général de Rome m'a fort intéressé ; cette ville si fameuse à tant de titres, pendant un temps maîtresse du monde par ses armes, à une autre époque faisant trembler les nations sous les foudres du Vatican , et encore aujourd'hui la grande école des arts. Vous ne pouvez vous figurer la quantité d'objets intéressants entassés autour de nous. Là, le Tibre jaunâtre; à une portée de fusil, le palais des Césars; mais je ne veux pas décrire, car je deviendrais romantique malgré moi. Une chose m'a frappé plus que tout le reste , c'est une cellule sombre , évidemment une ancienne prison romaine, dans laquelle, suivant une tradition qui parait authentique, saint Paul a été renfermé avant son martyre. Quelle page dans l'histoire de l'homme ! Dans ce palais vivait l'orgueilleux et cruel César, rêvant un renom immortel : il est presque oublié! et le nom du prisonnier méprisé, renfermé dans ce cachot, brille d'un éclat impérissable! nous lisons chaque jour ses écrits, et on publie chaque jour dix mille exemplaires de l'histoire de sa vie. J'ai visité le Cotisée : on se transporte en
imagination à ces anciens spectacles ; il est immense; on comprend que 10t,000 hommes ont pu y être rassemblés. Les parliefis principales de Tédifice sont bien conservées. A quel degré d'avancement devait être parvenu un peuple capable d'élever une semblable construction! et quels cœurs de sauvages devaient avoir des hommes capables de se réjouir en voyant de malheureux captifs se massacrer entre eux ou expirer sous les griffes d'animaux féroces ! Ces grands objets m'ont vivement intéressé, et j'ai gémi de mon ignorance archéologique en les examinant.
» Un officier de justice s'est présenté chez moi ce matin, avec un grand papier divisé en colonnes sur lequel je devais faire mon portrait sous tous les aspects possibles, et répondre à cette question : Pourquoi suis-je venu k Rome? Voici la réponse que je voulais dicter k Richards :
En vérité, guérir ma femme, Voir le Pape et sauver son âme. (*)
Mais j'ai découvert que le Pape n'a pas besoin de moi pour le convertir. Il vient de publier une bulle, dans laquelle il menace en excellent style les trafiquants de chair humaine de toutes les foudres du Vatican. Le ministre de Portugal est dans une belle colère ; le Pape , pour ne pas paraître céder à l'impulsion des Anglais, s'est servi de la société pour la propagation de la Foi, pour envoyer sa bulle aux évèques et autres autorités ecclésiastiques de Cuba, du Brésil, etc. Cette affaire me réjouit fort. Communiquez cela au comité à sa première réunion.
» Maintenant parlons d'affaires; j'ai été ravi de ce que vous me dites de votre école de Spitalfields ; cela me plaît encore plus que le Laocoon et les amphithéâtres. Je souscrirai pour autant que vous le souhaiterez. »
(*) If the truth, I-must teU, I-came here iii the hope, of curing my wife and converting the Pope.
94 Décembre.
» Le moment favorable pour les sangliers n'est pas encore venu, quoiqu'il y en eût quatre ou cinq au marché de ce malin. Ma principale occupation ici est d'accompagner les jeunes dames dans le monde , puisque ma femme est retenue à la maison. Jq suis devenu un homme à la mode, un véritable dandy. Eu m'acquittant de ce devoir mardi, j'ai rencontré M. Wyvill , un ancien ami du parlement ; il me dit qu'il allait chasser au sanglier et m'invita k être de la partie , je n'y ai pas manqué. Nous sommes partis avant l'aurore : Fowell et moi , Spink sur le siège et trois autres carosses pleins. La distance k parcourir était de trente milles ; la route était bonne pendant les dix premiers , mais les vingt derniers elle était exécrable , couverte de blocs de granit placés par les Romains et auxquels on n^avait pas touché depuis Jules César. Ce voyage aurait brisé notre propre voiture, tué nos chevaux et désolé notre cocher. Tant bien que mal, nous sommes tous arrivés au coucher du soleil. Nous avions apporté abondance de provisions, et nous nous sommes logés dans la maison d'un prêtre , qui était propre et confortable. Nous avions vu en passant le lac et le château de Bracciano, propriété de Torlonia, le grand banquier de Rome.
» Le lendemain nous déjeûnâmes k cinq heures du matin; immédiatement après, nous enfourchâmes un troupeau de divers quadrupèdes. Le mien était un cheval qui n'avait que la peau et les os , paresseux , buttant k chaque pas ; ma main droite souffrait des efforts que je faisais pour le soutenir. Je remarquai que Spink avait un âne excellent, je changeai avec lui et m'en trouvai bien ; après avoir marché pendant longtemps au milieu de rochers, de fondrières et de troncs d'arbres, nous atteignîmes notre rendez-vous de chasse ; nos compagnons indigènes y étaient déjà réu-
nis. Le chef était Velati, peintre romain, un beau garçon. Il nous posta après nous avoir fait traverser une montagne bien boisée. Cette course m'échauffa beaucoup, mais je fus bientôt rafraîchi, car on me posta dans un vallon impénétrable au soleil, et si humide que les canons de mon fusil se rouillèrent et que Spink avait les mains glacées.
Je restai là une heure et demie, ma carabine à la main ; Spink me dit : « On assure que ces animaux se précipitent sur les hommes, » et il me montra en même temps quil s'était pourvu d'une boite de pistolets , mais il n'eut pas l'occasion de s'en servir. Le son du cor nous appela sur la colline voisine, où nous jouîmes d'un grand spectacle. Je n'ai jamais vu un mélange si frappant de gracieux et de sublime. Nous nous arrêtâmes ensuite sur un rocher situé au sommet de la montagne, le soleil était dans toute sa force et aussi chaud qu'en juillet chez nous. Nous avions au-dessous de nous une vallée, en face une haute colline (le Monte-Sacro) . Nous étions entourés de myrtes, de lavandes, d'arbousiers chargés de fruits, dont le brillant feuillage s'étendait au loin. Dans le lointain le Soracte,
dont Horace a dit :
Vides ut alla stet nive candidum Soracte....
et a notre droite, les flols bleuâtres de la Méditerranée. L'aspect de notre bande, à déjeûner, fut très-curieux ; quarante chiens de diverses espèces, depuis le tourne-broche au chien loup; une vingtaine de chasseurs indigènes, vêtus de peaux et leurs fusils à la main. Leur réputation serait menteuse s'ils ne tenaient pas un peu du bandit, mais nous étions là sous la sauvegarde de leui honneur. Deux renards , deux cerfs et six sangliers étaient les trophées du jour. Un de ces derniers était le plus gros qu'on eût tué depuis huit ans, il pesait quatre cents livres. J'eus les dé-
fenses do second , ce sont des armes formidables. Vous voudriez bien savoir ce que nous avons fait, Fowell et moi, mais nous sommes aussi modestes que braves ; je me bornerai à vous dire que nous en avons fait autant que tous les messieurs de la société. Nous partîmes au clair de lune; quelqu'un m'avait pris mon âne, celui que j'eus k la place, ne le valait pas ; il ne marchait pas et je restai en arrière. Je changeai de nouveau avec Spink qui avait un bon cheval et je fus bientôt ii la tête de la troupe. Si je ne l'avais rejointe , je courais grand risque de coucher k la belle étoile ou dans la caverne de quelque brigand. »
25 Décembre.
» Aujourd'hui, nous avons parcouru une terre classique. Lundi , le prince Aldobrandini Borghèse, le duc Roviero, Aubin, Richards, Charles et moi, deux chiens et un chasseur, nous partîmes de grand matin pour Ostie précisément à l'endroit où Enée avait établi son camp : je vous renvoie a Virgile pour la description. Nous cheminâmes pendant quinze milles sur une route passable qui longe le Tibre. Enfin nous atteignîmes un lac « fontis vada sacra Numici , » sur lequel nous nous embarquâmes tous à l'exception de Richards ; chacun avait son bateau et nous nous avançâmes en ligne sur le lac qui était couvert d'oiseaux aquatiques. Je crois vraiment que nous en vîmes plus de mille se lever ensemble ; nous étions assis dans nos bateaux et nous faisions feu quand ils passaient près de nous; les deux bateaux les plus rapprochés des roseaux eurent du gibier à souhait, mais comme j'étais au milieu et que je n'avais qu'un fusil, je ne fus pas très-meurtrier.
» Nous tuâmes soixante et dix pièces ; il était assez curieux de tirer des canards sauvages près de ces bosquets décrits par Virgile, et aux lieux où périrent Nisus et Eu-
ryale ; faites-moi le plaisir de lire b vos dames cette histoire, dans Virgile, livre ix. Vous pouvez juger du climat par ce fait que, le 25 décembre, je m'embarquai dans un bateau humide, avant le lever du soleil, avec les habits de chasse que je porte au mois de septembre ; j'y restai jusqu'à trois heures de l'après-midi ; un brouillard épais régna une partie de la journée ; je n'ai pas eu froid et n'ai souffert que des piqûres des mousquites.
» J'ai été aujourd'hui pour la première fois à Saint-Pierre et j'ai assisté à une grande messe desservie par le Pape lui-même. Comme spectacle, c^était grandiose; comme service religieux , il y avait tout l'extérieur de la dévotion sans le cœur. Les ornements, l'étalage des richesses, la musique, la mise en scène en un mot, étaient à cent piques au dessus des réunions des quakers, mais ceux-ci s'élèvent comme religion à cent piques au dessus de Saint-Pierre et de ses pompes. »
M. Buxton avait terminé son ouvrage sur la traite des esclaves avant de quitter l'Angleterre ; en revoyant les épreuves , les personnes qui étaient chargées de ce soin, jugèrent quelques changements nécessaires.
M. Buxlon leur répond : « J'ai écrit hier une lettre extravagante sur des sangliers, et Nisus et Euryale, comme si c'étaient les seuls objets dignes de mon attention. Votre lettre m'a rappelé à la raison et m'a ramené à mon livre comme au jour où je quittai Northrepps. » Il donna son consentement aux changements proposés.
Rome, i" Janvier 1840.
» La tramontane (vent du nord) est venue nous rafraîchir ; nous avons passé hier trois heures très-agréables k parcourir les jardins de la villa Albani ; avant-hier le Mont- Palatin ; c'est inoui tout ce qu'il y a a voir dans cette ville ;
au milieu de ces beautés il y a beaucoup de saleté, et dans cette saleté on voit briller des étincelles de magni6cence. Tous voyez une étable à porcs a côté d'un palais ; l'étable a quelque chose du palais et le palais tient beaucoup de rétable. Rien n'égale la beauté et l'éclat des villas près de Rome ; je voudrais que vous puissiez voir la teinte bleu foDcé du ciel au-dessus de la villa Albani, les demeures de Cicéron et d'Horace en face de nous, les collines couvertes en partie de neige, tandis qu'une profusion de roses et de fleurs d'orangers brillent autour de nous.
» J'ai été hier au Vatican en nombreuse compagnie , et pour la première fois j'ai béni mon ignorance eu peinture, en sculpture, en archéologie; je serais devenu complètement fou ; jo l'étais déjà passablement. Vous pourriez parcourir ces salles pendant un jour entier, marchant d'un bon pas, et trouver toujours à droite ou k gauche quelque chose digne d'exciter l'admiration du plus chétif connais* seur. Il y a deux ou trois salles pleines d'oiseaux et d'animaux en marbre qui paraissent animés.
» Puis l'Apollon , ce chef-d'œuvre au-dessus de toute description: les yeux ne peuvent s'en détacher. Quel peuple que ces Romains qui ont réuni ces merveilles ! si ces objets ont produit un tel effet sur un vieux anti-romantique comme moi^, quelle impression doivent en recevoir ceux qui les voient dans leur jeunesse avec la passion des arts. Je dois aller demain chercher à oublier le Vatican, en chassant aux bécassines dans les marais Pontins. »
21 Janvier.
a Je suis prêt à soutenir l'honneur des marais Pontins contre tout le Norfolk. Lundi, la plus grande partie de notre bande s'embarqua dans un monstrueux équipage, avec trois chiens et la petite Junon , et prit la route d'Albano.
Le jour suivant nous continuâmes notre voyage « laissant en arrière les enfants et les jeunes filles, et nous nous associâmes h une autre partie de chasse. Nous chassâmes dans les bois, qui s'étendent au loin.
» Le lendemain nous ne fîmes pas grand'chose, notre sac ne contenait que dix-huit bécasses. Mais, oh malheur ! tandis que C* et le chasseur traversaient un épais fourré, trois sangliers et deux marcassins s'élancent à dix toises d'eux ; l'un des sangliers était plus gros qu'un âne ; C* crut que c'étaient des animaux domestiques et ne fit pas feu, quoiqu'il eût un magnifique coup k tirer. Le chasseur leur envoya inutilement ses deux coups et me cria de faire attention. Avant que j'eusse le temps de mettre une balle dans mon fusil, un des marcassins passa à soixante et dix pas de moi ; je ne pouvais rien faire ; je vis le gaillard en plein , il était de la grosseur d'un porc ordinaire. Jeudi nous traversâmes de bonne heure Tre-Ponti, les Trois- Hôtelleries de l'Ecriture, et nous arrivâmes, à cinq milles de là, au Forum d'Appius, qui porte le même nom que du temps de saint Paul. J'ai lu le récit qu'il fait de son voyage , sur la route qu'il a parcourue , en présence des mêmes collines ; je me représentais l'apôtre voyant approcher ses amis, remerciant Dieu et prenant courage.
» Le duc Braschi , qui possède vingt milles carrés dans le pays, nous avait remis une lettre pour son intendant qui réside dans un immense bâtiment, jadis le palais des Braschi et plus anciennement un couvent. L'intendant était absent et avait, hélas ! la clef de la cave dans sa poche; les domestiques nous reçurent très-poliment. Nous nous enquîmes d'abord des lits, ils avaient bonne apparence. Quelqu'un y a-t-il couché? demandai-je. — Oh oui, le duc Braschi lui-même. En allant me coucher, je fis une autre question dont la réponse m'aurait fait repartir pour Cis-
teroa si cela avait été possible. — Quand le duc est-il venu ici pour la dernière fois? — Il y a dis ans, me répondit-on. Ainsi on n'avait pas couché depuis dix ans dans mon lit ! La maison était pleine de revenants, mais il y avait encore plus de rats que de spectres, plus de puces que de rats, plus de mousquites que de puces, et plus de grenouilles croassantes que tous ces animaux réunis !
»0h! quel concert! un orchestre de grenouilles, un accompagnement de mousquites et la basse formée par les revenants (car c'était des revenants ou des rats ) ; tout cela formait l'ensemble sinon le plus harmonieux, du moins le plus étrange qui puisse assaillir l'oreille d'un mortel. Le pauvre C. était encore plus déconfl que moi le matin , car outre les musiciens dont j'ai parlé, il avait eu toute la Duit quatre formidables chats qui lui avaient donné une sérénade pour solliciter l'entrée de sa chambre où se trouvait notre gibier, et un pigeonnier plein de rats au-dessus. En un mot, c'était un tel mélange de sons étranges, qu'il avait eu ce que Milton appelle : « La douce certitude d'un » bonheur qui n'est pas un rêve. » — Je n'ai pas dormi une seconde, s'écriait-il. — Quel rapprochement! lui ai-je dit , Horace et vous , vous avez essayé de dormir dans le même lieu, peut-être dans le même lit, et il nous apprend que :
Mali calices ranœque palustres Âvertunt somnos.
(Les mauvais cousins et les grenouilles du marais empêchent de dormir. )
» Nous parcourûmes trois milles au bord du canal sur lequel Horace naviguait, puis nous entrâmes dans un marais profond couvert de roseaux gigantesques. Il y avait plus de bécassines que vous n'en avez jamais vu et que
vous n'en verrez jamais ; les gens du pays (lisent qu'elles deviennent rares. Nos amis de Cisterna nous ont avoué qu'ils en avaient fait lever dix mille et qu'ils n'en avaient tué que dix! Ces bécassines sont très-sauvages; nous réussîmes cependant à en rapporter vingt paires Le lendemain fut le grand jour. A deux milles plus loin ^ nous trouvâmes un bois magnifique presque impénétrable ; notre chasseur que nous avions amené de Rome, portait une surculotte de peau de loup que les épines romaines même ne peuvent traverser ; il est renommé dans ces contrées et se nomme Gabbiate, ce qui veut dire le mal peigné. Je reculai devant le fourré, ainsi que Junon, deux de nos chiens d'arrêt et deux des rabatteurs. Au bout d'un quart d'heure, ce gaillard sortit du bois et vint se placer à côté de moi ; je lui fis comprendre par gestes qu'il eût k y rentrer. Nous n'entendîmes plus parler de lui jusqu'au déjeûner de la halte, il reparut alors avec une pipe à la bouche, et il fuma pendant le reste de la chasse. Les bécasses parlaient dans toutes les directions ; que n'avions-nous Larry, nos gens et les chiens de North-Erpingham ! encore si nous eussions parlé italien ou nos compagnons anglais. Après avoir battu superficiellement ce bois , ils passèrent dans un autre malgré nos remontrances; là nous ne tirâmes qu'une bécasse et quelques bécassines. Nous perdîmes notre journée faute de nous comprendre, nouvelle preuve entre mille de l'inconvénient d'ignorer les langues modernes. Nous rapportâmes cependant vingt-une bécasses et neuf bécassines. En somme j'ai eu beaucoup de plaisir, mais vous ne devinerez pas ce dont j'ai le plus joui; c'était de la beauté du jour, de ces nobles montagnes, de ces accidents de lumière qui avaient un plus grand charme pour moi que même les bécasses et les bécassines. »
3 février.
Préparez-vous à enteodre le récit d'une aventure qui ooQS est arrivée pendant notre excursion. Vous y verrez figurer de vrais bandits, on s'y donnera des coups, et il y aura accompagnement obligé de poignards et de pistolets. Vous brûlez d'entendre cette histoire et d'avoir le compte des morts et des blessés. Mais patience, et sachez que notre aventure est aujourd'hui le sujet des conversations de Rome, que des troupes ont été envoyées pour poursuivre non des bécassines, mais des voleurs Samedi
donc, Aubin, Spink et moi dans l'intérieur de la voiture, le chasseur et le cocher sur le siège, plus nos trois chiens, nous partîmes pour Macarèse à la recherche des bécassines. Je vous ai parlé de ce marais, et je vous ai dit que nous avions vu sur la route le sang d'un homme qui y avait été tué la veille, et qu'une petite croix était fixée à la haie pour en marquer l'endroit. Un demi-mille plus loin, nous remarquâmes une autre croix indiquant qu'un autre meurtre avait été commis depuis notre dernière visite. On assure que dans aucune partie du pays, il ne se trouve une collection de voleurs et d'assassins telle qu'à Macarèse. Aussi avais-je pris Spink avec moi; il avait eu l'esprit d'emprunter un petit fusil ; il avait si bonne envie de se distinguer, que je n'eus pas le courage de tromper son attente. Malheureusement les eaux étaient basses et les bécassines étaient hautes. Nous eûmes beau tirer admirablement, nous n'en mimes bas que onze paires. Nous aurions pu rapporter un bel assortiment de vipères, car nous en vîmes une douzaine dans moins d'un quart d'heure. J'eus soin de bien choisir ma place pour le déjeûner, mais la petite Junon ayant fait un saut prodigieux, je regardai ce qui pouvait causer son effroi, et je vis une vipère de deux pieds de long.
VIE DE BUXTON. iô
Cela ne nous empêcha pas de déjeuner et de retourner aux bécassines. Puis nous reprimes le chemin du logis; mais une malheureuse bécassine s'étant levée, Spink fit quelques pas en arrière, la releva et la tira. A peine eut-il lâché son coup, que deux gaillards s'élancèrent du fourré qui traverse le marais : le premier saisit le fusil, l'autre prit Spink au collet, lui donna un violent croc-en-jambe et tira un long couteau de sa poche. La situation semblait désespérée. Le fusil de Spink était déchargé, nous étions hors de portée de la voix : ses genoux tremblaient, la tête lui tournait, et il avait le cœur sur les lèvres, pour me servir de ses propres expressions. Grâces a Dieu , il vit encore, et peut raconter cette scène avec une vivacité et une énergie rares. Que faire? Exactement ce qu'il fit. Il abandonna son fusil, plongea ses deux mains dans les poches de sa veste, en tira deux pistolets chargés, amorcés et armés qu'il dirigea sur la poitrine des deux brigands. L'affaire changea de face. Les héros, si résolus tout-al'heure, tournèrent le dos, laissèrent tomber le fusil, se lancèrent dans le fourré, et Spink resta maître du champ de bataille, mais il ne s'y arrêta pas. «Se repris le fusil, » dit-il , et ne sachant plus où j'étais, je courus à toutes » jambes, jusqu'à ce que je tombai hors d'haleine et épuisé » de frayeur. Je rechargeai alors mon fusil, et je le tirai » en signe de détresse.» Nous l'attendions depuis une demi-heure sans comprendre ce qui le retenait, et vexés de ce qu'il continuait à chasser, tandis que nous battions la semelle en son honneur, nous ne pensions guère que le pauvre garçon était dans une horrible angoisse, et ne pouvait reconnaître son chemin. En entendant un nouveau coup de fusil, j'eus la pensée que ce pouvait être un signal; nous tirâmes a notre tour, mais chose étrange, il n'entendit rien. Je criai de toute ma force, il entendit enfin.
et raDimé par le son de ma voix, il arriva à nous en courant.
» J'allais lui faire une remontrance , lorsque je le vis pâle comme un linge et les yeux hagards. Je lui Gs boire de Feau-de-vie, puis il nous raconta son histoire. Le pauvre garçon ne tarissait pas sur son bonheur de n'avoir pas tué ces deux hommes, ce qu'il aurait fait s'ils avaient résisté; il revenait sans cesse à cette idée, maudissait la chasse, Rome et les Romains^, et craignait fort que nous fussions arrêtés sur la route. Chacun approuva sa conduite et se promit de l'imiter, en portant des pistolets dans la poche de sa veste lorsque nous retournerions chasser. Il parait que les gaillards nous avaient guetté tout le jour.... Spink a eu le bonheur de mêler le comique au tragique dans son histoire.... Je ne sais si à sa place et avec deux pistolets chargés à la main , j'aurais été assez maître de moi pour ne pas envoyer ces deux créatures dans une redoutable éternité — »
A 5. Hoare.
S8 janvier.
«( Soyez assuré que mon voyage k Rome n'a pas fait de moi un catholique romain. Cette ville a autant de fontaines, autant d'ordures, autant de prêtres et autant de méchanceté qu'aucune autre dans le monde. Il y a néanmoins beaucoup h admirer ici , et l'activité de ces prêtres, pour faire prospérer leur religion , est une leçon pour les protestants. Le père Glover, un des cinq chefs jésuites, me disait que la société de la propagation des missions recueille chaque année 1 ,000,000 fr. Un individu réunit les souscriptions k raison d'un sol, un autre rassemble les sommes réunies par dix des premiers, et ainsi de suite jusqu'à celui qui est responsable pour mille contribuants.
Leur plaD de missions est admirable : leurs agents dans chaque pays doivent rechercher les jeunes gens de talent et de zèle qui leur paraissent propres à devenir de bons missionnaires; ils les envoient à Rome, où ils reçoivent leur première éducation au collège de la propagande; si en arrivant ils connaissent les éléments du latin, ils restent sept ans au collège, et douze ans s'ils n'en savent rien. Ils ont actuellement dans leur collège cent trente jeunes gens des différentes parties du monde. Dans un examen récent, ils ont prononcé des discours en quarante-trois langues différentes, et paraissent intelligents et bien élevés. Il n'est donc pas surprenant que leur religion fasse des progrès. En 1825, il n'y avait que treize catholiques romains dans la Guyane; il y en a aujourd'hui cinq mille! Lorsque les Etats-Unis se séparèrent de la Grande-Bretagne, il n^y avait qu'un évêque, vingt prêtres et une faible population catholique; il y en a maintenant un million cinq cent mille! Ce sont des faits instructifs et dont nous devrions faire notre profil.
» Passons à un autre objet , pour lequel vous me manquez beaucoup, c'est la visite des prisons. Il eût été honteux, pour un vieux rêveur sur les prisons, de ne pas consacrer une partie de son temps à un objet où il y a tant à voir. Je me suis adressé au cardinal-ministre , et à la grande surprise des Romains et des Anglais, j'ai reçu l'autorisation de visiter tous les lieux de détention, les hôpitaux et les maisons d'éducation. Le cardinal a offert de m'accompagner dans ces derniers établissements; demain je visiterai les hôpitaux des prisons; vendredi, deux grandes prisons hors des murs, et je tâcherai d'en voir d'autres plus éloignées. Les Romains s'intéressent à ce sujet; ils regardent la permission qui m'a été accordée comme une preuve de libéralité, et désirent que j'en pro-
file pour donner mes avis. Trois compatriotes m'accompagneront. L'un d'eux m'a conduit chez lord Shrewsbury, qui m'a dit que son gendre, le prince Borghèse, se proposait d'établir une prison disciplinaire.
» Voici le résumé de ce que j'ai vu. Les prisons sont propres, (mais nous étions attendus, nous ne pouvions les prendre à l'improviste). Les chambres sont élevées et bien aérées, la nourriture de bonne qualité et parait suffisante. Il n'y a point de séparation entre les catégories de prisonniers, excepté pour les enfants; les prisonniers adultes de tout âge sont confondus, aussi bien celui qui s'est rendu coupable d'un délit insignifiant que le meurtrier. Il y en avait deux cents dans une vaste salle. Il n'y a pas d'inspection régulière. Pour le plus grand nombre, point de travaux. Les condamnés k long terme travaillent dans les rues, les autres condamnés et prévenus ne font rien . Il n'y a point de terme k la prévention ; nous en avons vu qui attendent leur jugement depuis un an. Il n'y a pas d'écoles et k l'exception de la messe du dimanche et du credo à la chute du jour, pas d'instruction religieuse. Les fers ne sont appliqués qu'aux condamnés à des peines infamantes. On n'a adopté ni le système cellulaire, ni le silence absolu. Sur queJs points dois-je insister auprès du gouvernement? Les prisons sont assez vastes pour que les réformes que je voudrais proposer soient faciles à établir, mais l'Etat est pauvre.
» Neri, qui a le titre de chancelier, est un homme très*" intelligent; il m'a accompagné dans toutes les prisons, et m'a prié de demander a notre gouvernement les documents qui pourraient être utiles à une administration qui désire améliorer l'état des prisons. Je m'adresse à vous pour cela.
» Les exécutions sont rares, si on pense surtout k la fréquence des attentats, seulement deux ou trois par an. Les prisonniers ne peuvent avoir de livres que sur une permission spéciale; je n'en ai pas vu cinq dans toutes ces prisons.»
Janvier 30.
» J'ai été hier avec Richards à l'hôpital Sarlto-Spirito; nous n'avons rien qui en approche en Angleterre. J'ai mesuré une des salles; elle a plus de cinq cents pieds anglais (cent cinquante mètres) de long, sa hauteur et sa largeur en proportion. II y a quatre rangées de lits parfaitement propres; tout est bien aéré. A l'étage, il y a une salle de même grandeur, d'autres très-vastes ouvrent sur celles-ci. Cet hôpital peut contenir mille quatre cents malades. Il y a deux cent soixante employés, y compris quatre-vingtdix jeunes médecins et chirurgiens. Toute personne, quel que soit son pays ou sa religion . peut être admise , et on n'a jamais renvoyé quelqu'un par manque de place. Le muséum, qui contient des préparations anatomiques, la bibliothèque, les salles de lecture, etc., sont admirables; treize chapelains y résident. Tout est sur une grande échelle et dans un ordre parfait.
» Une prison criminelle est annexée à cet hôpital, ainsi qu'un hospice d'aliénés; il n'y a pas de réclusion solitaire; une dixaine d'aliénés seulement ont le corset de force, ils le portent sous leurs vêtements. On nous a dit qu'on ne guérit qu'un quart des malades par an. Il y a encore un hospice d'enfants trouvés et une institution pour les jeunes filles qui en sortent. On trouve la de curieux arrangements : tout individu qui désire se marier peut recourir a ce dépôt; il n'a qu'à heurter à la porte, s'il est un homme respectable on fait défiler les dames devant
lui, jusqa'a ce qu'il en trouve une à sou goût; quelque temp^ après on la lui remet avec une dote de cent ecus. Quelle charmante coquetterie doivent déployer ces jeunes filles, lorsqu'on vient les inspecter ! La vieille abbesse qui nous accompagnait semblait s'amuser beaucoup de nos questions k cet égard et des notes que nous prenions.
31 Janvier.
» Il faut que je vous raconte mon diner chez lord Sbrei^sbury. Nous n'étions que deux convives qui ne fussions pas nobles. Il y avait trois ambassadeurs, quelques Anglais, une demi-douzaine de princes. J'étais à peine entré qu'un monsignor saisit ma main et voulut la baiser : c'était le gouverneur de Rome qui nous avait donné l'autorisation de visiter les prisons, les hôpitaux, etc.
» Nous eûmes une conversation intéressante et aussi longue qu'on peut s'y attendre de la part de deux personnes, dont l'une comprend deux mots d'anglais et l'autre trois mots d'italien. Maudites langues! Après lui vint le prince Borghèse, agréable jeune homme. Il parle un peu l'anglais, et j'ai proposé devant lui de le faire président d'une association pour la réforme des prisons.
» On me présenta ensuite au duc de Bordeaux, avec qui je m'entretins de la traite des noirs; il exprima le désir de connaître mon livre, et me dit plusieurs choses aimables. Pauvre garçon! il a une expression bienveillante. Sa ligne de conduite, comme prétendant, n'est pas facile à suivre; il faudrait qu'il eût un caractère extrême pour réussir. S'il est tout-à-fait paisible et sans ambition, c'est bien; s'il est habile, audacieux, sagace, entreprenant, il a encore des chances de succès ; mais si son caractère est un composé de tout cela, si quelque velléité aventureuse est unie chez lui à l'amour du repos, s'il offre un mélange
d'ambition et de dispositions pacifiques, il est perdu. On ne peut voir le duc sans se sentir attiré vers lui et sans désirer qu'il ait assez de bon sens pour se tenir k l'écart d'une politique turbulente.
» J'étais assis à diner à côté de la sœur de lady Shrewsbury, qui m'a parlé de tout le monde, et m'a raconté une infinité de choses; elle m'a appris que cette belle et élégante princesse Doria va actuellement, chaque jour de la semaine sainte, laver les pieds des pauvres à l'hôpital. On peut croire comme moi que les catholiques romains s'égarent dans de dangereuses doctrines, mais jamais je ne les accuserai de manquer de sentiments religieux, et je ne puis refuser un caractère d'humilité et de renoncement à des actes tels que celui-ci.»
6 février.
)) Mardi j'ai terminé ma tournée de prisons en visitant celle de Saint-Michel; il y a là un asile pour les orphelins et les vieillards des deux sexes; il est bien tenu. On y trouve aussi une prison de femmes ; il y en avait deux cent quatre-vingts, quelques-unes k vie, d'autres à terme de vingt ans et au dessous. C'est un triste séjour, dépourvu de tout moyen d'instruction ; sur ces deux cent quatre-vingts prisonnières, un tiers à peine savent lire.
» Pourquoi ne me nomme-t-on pas Pape ? j'emploierais cette armée de prêtres a conduire des écoles enfantines, etc. J'ai promis de faire un rapport sur les prisons au gouverneur. Mardi, après avoir visité Saint-Michel, j'ai été avec lord Meath, lord de Mauley et Richards, a l'église de Saint- Augustin; les panneaux adjacents a l'autel sont couverts de couteaux et de pistolets offerts à la vierge par des voleurs et des assassins! Après l'aventure de Spink^ ces objets avaient un nouvel attrait pour nous. Nous avons vu
au palais Corsioi deux admirables tableaux : un Ecce homo du Guercino, un de Carlo Dolce, et une admirable vierge de Murillo , j'avais envie de la voler. J'ai eu une longue conférence avec un jésuite sur leur système de missions. Nous jouons une partie d'échecs avec eux. En voyant mon attention à écouter, mon avidité à m'instruire, les éloges que je donne à leur mode de procéder, il aura cru que j'étais en voie de conversion. Je n'ai d'autre but, et je ne leur en fais pas mystère, que de pénétrer les secrets d'un système qui a bien réussi. Les jésuites sont très-communicalifs.
» En quittant l'Angleterre, j'étais opposé k la religion romaine, à cause de ses erreurs de doctrine; depuis que je suis ici et que je peux apprécier les détestables fruits que produit cette semence, je deviens, s'il est possible, encore meilleur protestant. Sans doute, ils prêchent Christ, mais notre divin Sauveur doit partager son pouvoir avec la vierge Marie, qui s'attribue non-seulement une part de mère, mais une pari de lion. Il n'y a point de spiritualité dans cette religion et peu d'enseignement moral.
» Ma femme a fait faire à notre servante italienne la découverte des dix commandements. Elle n'avait, disaitelle, été qu'une semaine k l'école pour apprendre k lire la messe.
» Mon jésuite m'a parlé d'un discours prononcé k Maranbam contre l'esclavage , à la suite duquel toute sa congrégation affranchit ses esclaves; il dit que les prêtres catholiques ont été les protecteurs des esclaves. Il s'est servi d'un mol qui me semble peindre leur état, en parlant de quelqu'un il a dit : « Il est du corps de l'église , mais non de son âme.j»
M. Buxton pensait aux objets qui avaient élé le grand intérêt de sa vie, même au milieu des distractions de
Rome ; dans ses lettres k l'évéque de Calcutta , il s'occupe de la questioD indienne, et revient k Tabolition de la traite sur les côtes de l'Afrique; il exprime l'espoir que l'exploration du Niger avancera ce résultat : «L'expédition mettra à la voile en octobre; elle consistera en trois bateaux à vapeur commandés par des officiers chrétiens, animés de cet esprit missionnaire qui accomplit de si grands sacrifices.
» Une parfaite harmonie règne entre les défenseurs de cette cause ; ses appuis principaux sont sir R. Inglis et le D*' Lushinglon ; le prospectus est signé par l'évéque de Londres, les principaux méthodistes, baptistes, quakers. Ce que je souhaite le plus ardemment, c'est de voir sur la côte d'Afrique, dans une position salubre, un grand collège de noirs pour l'éducation des missionnaires instituteurs indigènes, et qui soit fondé sur l'Evangile le plus pur.»
15 février.
» J'ai fait avec Richards une exploration au Forum ; nous nous sommes arrêtés sur la place où Cicéron a prononcé ses Catilinaires ^ c'est en face du Capitole, qu'il faisait entendre ses nobles paroles; c'était dans le temple de la Concorde où siégeait alors le sénat. Nous avons visité la place du Rostrum , d'où les orateurs s'adressaient au peuple; le temple d'Antoine, celui qu'Auguste consacra à Jupiter-Tonnant, en mémoire d'un de ses serviteurs tué à côté de lui par la foudre , et les beaux restes du temple de la Fortune. Quelles scènes se sont passées a un jet de pierre de moi ! Là Romulus, fuyant devant les Sabins, rallia ses soldais, et éleva un temple à Jupiter-Stator; là les Gracques tenaient leurs assemblées tumultueuses; ici Antoine prononça son oraison funèbre sur le cadavre de Ce-
sar; là le sénat partageait le monde en ajoutant : Parcere subjectis et debellare superbos. Je ne fais point cet étalage de science pour vous instruire ou vous amuser, mais lorsqu'on a un excès d'érudition, le mieux est de le déposer dans une lettre ; il trouvera sa place quelque jour. »
M. Richards, ami de la famille Buxton, fait connaître quelques détails intéressants sur son séjour k Rome.
a Ce temps fut, dit-il, comme une crise dans la vie de M. Buxton ; il arriva à Rome fatigué, ses travaux sur l'Afrique l'avaient épuisé. Souvent au milieu des ruines, appuyé sur mon épaule, et contemplant des objets qui semblaient l'intéresser vivement, il devenait silencieux et distrait. Les profonds soupirs qui lui échappaient m'indiquaient que ces ruines répandues sur les rives du Tibre le ramenaient k la désolation plus cruelle encore qui couvre les bords du Niger. Même alors je ne pouvais écarter la triste pensée que quelque pût être le résultat de l'expédition projetée, celui qui l'avait conçue en serait la victime. Cette lutte intérieure n'affaiblissait point son activité ni son amour pour le bien. Peu après son arrivée k Rome, il conçut et exécuta le projet de visiter les prisons et les institutions charitables de la ville.
» Ce n'étaient pas des visites de pure curiosité ; il se proposait de suggérer quelques améliorations et d'acquérir de nouvelles idées sur des sujets qui l'avaient longtemps préoccupé, et pour atteindre ce but il luttait souvent contre ses malaises physiques et moraux. J'ai été son fidèle compagnon pendant ces visites. Il était intéressant de voir comme il applaudissait k tout ce qui était bon, et quelle sympathie il manifestait pour les habitants de ces tristes séjours. On pouvait se convaincre alors que le mobile qui l'avait guidé dans ses travaux, n'était pas un sentiment léger et capricieux en faveur d'une couleur ou d'une race.
mais un intérêt vif et profond pour des êtres souffrants et dégradés. Ces nouvelles occupations ne l'empêchaient pas de s'occuper con amore des antiquités classiques.
« Je n'oublierai pas notre première excursion au Forum, ni l'enthousiasme avec lequel il contemplait la campagne de Rome du haut du Gapilole, désignant les endroits que les poètes romains ont chanté. Juvénal était son auteur favori ; une citation de Juvénal faite à propos lui causait un vrai plaisir, surtout au milieu de tout ce qui lui rappelait les mœurs et les usages des Romains. Un autre trait de son caractère était son goût marqué pour les incidents romanesques et les aventures; il écoutait avec llntérêt d'un enfant des récits de faits héroïques ou d'attentats audacieux, et ne perdait jamais l'occasion de se faire raconter dans chaque localité les histoires qui la concernaient. Plus je me rappelle cet homme, plus je me sens pénétré pour lui d'admiration et d'affection; je regarde comme le plus grand bonheur de ma vie de l'avoir connu et d'avoir été honoré de son amitié. »
Lettre de M. Buxton à M. Hoare,
Rome, 3 mars.
« En cheminant avec Richards sur la route de Civila- Vecchia, je me rappelais la course faite avec vous à la prison de Saint-Albans. Celle qui était le but de notre voyage, est une vieille forteresse, au bord de la mer; elle contient 1564 criminels condamnés pour les crimes les plus odieux. Vous n'avez jamais vu une pareille troupe de malfaiteurs et un aussi horrible cachot. Nous entrâmes dans une salle voûtée h plafond bas, longue de quatrevingt-dix pieds et large de soixante; elle était faiblement éclairée. Une partie de la salle est occupée par les piliers
qui la supportent. Le bruit qui nous frappa à notre entrée nous donna l'idée de l'enfer. Tous les hommes étaient couverts de chaînes pesantes ; les assassins et les bandits les plus criminels sont condamnés à vie ; ils sont enchaînés k un anneau fixé ^ l'extrémité de la plate-forme ou lit de camp sur lequel ils couchent, mais ils peuvent se mouvoir de la longueur de leur chaîne dans un étroit passage. •
» Il y a sept cents individus de cette classe dans la prison ; les uns sont célèbres par une quantité de meurtres, les autres n'en ont commis que six ou sept. C'était une bande horrible, a l'aspect hagard et féroce. Je crois que le gardien n'était pas trop rassuré de nous voir là. Un sergent en i^niforme avait ordre de ne pas me quitter, et j'observai qu'il tenait la main sur son sabre pendant que nous circulions.
» Notre guide eut recours k divers prétextes pour nous empêcher d'entrer dans une quatrième salle. Elle était pire que les autres, plus basse, plus humide, plus obscure, et les prisonniers, si possible, avaient l'air encore plus féroce. Le maire nous dit ensuite qu'il y avait un meurtre par mois entre les prisonniers. Je parlai à plusieurs et, à l'exception d'un seul, tous me dirent qu'ils étaient condamnés pour assassinat. Je vous rapporterai une de ces conversations. — « Pourquoi étes-vous ici? demandai -je à un grand gaillard couché sur le dos à l'extrémité de la salle; il ne répondit rien; un prisonnier au teint et aux traits italiens fortement caractérisés dit : — Il est ici pour avoir donné des coups de poignard, et il en fit le geste. — Pourquoi est-il dans cette partie de la prison? — Parce qu'il est incorrigible. — Et vous, pourquoi étes-vous condamné? — Pour meurtre. — Et pourquoi êtes vous à cette place? — Sono incorrigibile ! — Cette prison
présente le tableau de tous les maux que peut offrir une prison; c'est, comme le disait le maire, Tégoût de toutes les impuretés du pays.
» Les capucins y prêchent chaque dimanche et offrent la confession aux prisonniers ; si ceux-ci en profitent, les capucins doivent avoir assez a faire. Cette vue m'a inspiré le vif désir que l'ancienne société pour la réforme des prisons fasse un grand effort et visite toutes les prisons du monde. J'avais espéré que des principes de réforme disciplinaire se répandraient partout; mais il y a des lieux sur la terre où il est affreux de penser que des êtres humains vivent, et plus affreux encore de penser qu'ils y meurent. »
• k mars.
c< Je vous raconterai l'histoire de quelques-uns des habitants de la prison. Gasparoni et ses compagnons sont enfermés dans la citadelle de Civita-Vecchia depuis quatorze ans. Nul n'est aussi renommé que Gasparoni entre les voleurs du pays; j'ai eu l'honneur de converser avec lui pendant deux heures. C'est un beau garçon de cinq pieds et demi. Je n'ai jamais vu de bras aussi musculeux que le sien. 11 portait un vieil habit de velours et un grand chapeau pointu ; l'expression de ses traits n'a rien de féroce. Je fais faire son portrait, c'est le beau idéal d'un Robin Hood ou d'un Rob Roy. Â côté de lui était un coquin au regard diabolique, qui nous dérangeait par des interruptions continuelles. Ce misérable s'était joint à la bande, dit-on, uniquement par son goût pour le sang humain; il remplissait l'office d'exécuteur. Gasparoni est très-communicatif, seulement, soit modestie naturelle aux grands hommes, soit par un secret espoir de pardon, il déprise beaucoup ses propres exploits. Lorsque je lui demandai combien il avait tué de gens, il répondit : — Je ne m'en
souviens pas exactement, k peu près soixante! — Il est notoire qu'il en a égorgé au moins le double.
» Le maire de Civita-Yecchia m'a assuré qu'il avait reçu les rapports oflSciels de deux cents assassinats, et il croyait ce chiffre au-dessous de la réalité. Gasparoni raconta qu'étant jeune garçon, il tua un^bomme dans une querelle et s'enfuit aux montagnes, où il fut rejoint par quelques jeunes gens d'humeur semblable k la sienne. Avant l'âge de vingt ans, il avait commis dix meurtres et il était k la tête d'une troupe de quinze h vingt brigands, qui s'éleva plus tard à trente. Il y avait encore deux ou trois autres bandes sous des chefs séparés dont l'un était son frère, mais toutes ces bandes le reconnaissaient pour chef suprême.
» Il tenait dans un état de terreur et de sujétion un ter* ritoire de trente lieues de circonférence, entre Rome et Naples. Les propriétaires qui n'étaient pas massacrés quittaient le pays et étaient réduits à se contenter de la rente que leurs fermiers, d'accord avec Gasparoni, consentaient à payer; le tribut qu'il levait n'était pas énorme. Le gouvernement mit sa tête à prix à 200 ecus , et plus tard k 500. Un millier de soldats étaient k sa poursuite. — Comment pouviez-vous leur échapper, demandai-je. — Vous ne pourriez le comprendre, dit-il, qu'en voyant les rochers et les précipices de ce pays-lk. Mes gens et moi, nous en connaissions tous les détours. Nous étions souvent k côté des soldats, nous les laissions passer sans qu'ils se doutassent qu'ils eussent de semblables voisins.
» Gasparoni eut plusieurs escarmouches avec la troupe: il était toujours vainqueur; dans l'une d'elles, il reçut une balle au bas du cou dont il nous montra la cicatrice. Il nous raconta une action dans laquelle avec dix ou douze hommes, il repoussa trente soldats. Le coquin prés de lui disait soixante.
» Son quartier-général était à Sonnino où habitaient sa femme et ses entants; toute la population lui était dévouée. Cette ville avait une si mauvaise réputation, que lorsqu'elle se rendit, le Pape voulait la faire raser; le propriétaire n'y voulut pas consentir. Les repaires principaui de Gasparoni étaient trois pefites villes sur les rochers, où elles brillent comme de l'argent : Cora, Norma et Sermoneta , que j'avais admirées du Forum d'Appius.
» Une grande partie de son butin était employé k payer des espions h Rome, qui le tenaient au courant des plans formés pour s'emparer de lui et lui désignaient les voyageurs qui valaient la peine d'être attaqués. Lorsque des émissaires étaient envoyés pour le faire tomber dans quelque piège, il en était prévenu et sa vengeance était terrible. Il crucifia l'un d'eux et écrivit au-dessous : C'est ainsi que Gasparoni traite les espions ; il coupa le cœur et le foie d'un autre et les envoya à sa veuve.
» Si quelques habitants des villes mettaient du zèle à le poursuivre, il trouvait toujours moyen de les punir. Si l'offense était légère, ils recevaient par écrit l'ordre de payer à un certain jour, à une certaine place, 1000 ou 2000 ecus : la terreur de son nom était telle qu'on obéissait. Des magistrats de Terracine, ville forte, se croyant en sûreté derrière leurs murailles, se hasardèrent à encourir son déplaisir. Peu après, les écoliers de la ville se promenant près des portes furent saisis par ses gens et emmenés aux montagnes; il envoya un message aux parents en fixant le montant de la rançon ; les enfants furent renvoyés après le paiement, mais ceux dont les parents lui avaient déplu n'étaient pas du nombre : Gasparoni renvoya leurs tètes dans un sac. Un de mes amis l'interrogea sur ce fait; il avoua avoir saisi les enfants, mais ne dit rien des meurtres. Mon ami ajouta : — On dit que vous
avez coupé la tête à trois de ces enfants. — C'est faux , dil Gasparoni, seulement à deux !
» Gasparoni prétend être très-coro pâtissant; il assure n'avoir jamais assassiné pour le plaisir de répandre le sang. Il semble croire qu'il n'y a pas de mal ^ tuer les traîtres, les espions et ceux qui résistent. Il ne parait pas avoir été toujours si délicat; car dans une diligence qu'il avait volée, tous les voyageurs, parmi lesquels étaient plusieurs prêtres, furent plus ou moins blessés. Le premier avertissement de leur danger avait été une décharge de coups de fusils dont les balles remplirent la voiture.
» Gasparoni prétend aussi être très-religieux : il jeûne le vendredi et même le samedi. Il m'a dit qu'il se repentait de sa vie passée sans dire sur quoi portaient ses remords, car il justifiait les meurtres qu'il avait commis sur les espions et les traîtres. Je lui demandai s'il jeûnait quand il était bandit? — Oui, dit-il. — Pourquoi jeûniez-vous ? — Perche sono délia religione délia Madona ! (*) — Qu'estce qui est le plus condamnable, manger de la viande le vendredi ou tuer un homme? — Il répondit sans hésitation : — Dans ma position , c'était un crime de ne pas jeûner, mais ce n'en était pas un de tuer ceux qui venaient me trahir.
«Malgré cette dévotion, il a dit que, s'il était libre, la première chose qu'il ferait serait de couper la gorge a tous les prêtres. Le maire est convaincu qu'il le terait et qu'il serait pire qu'avant sa détention. On dit qu'il n'a jamais commis de meurtre le vendredi.
» Le seul fait à sa louange est le suivant. Il avait emmené aux montagnes un oflScier autrichien et sa jeune
{*) « Parce que je suis de la religion de la Madone. »
VIE DE BUXTOS. < '»
femme. Les bandits arrachèrent les vêtements de la femme el voulaient l'égorger; il s'y opposa et la renvoya saine et sauve avec son mari. Il faut dire que le général autrichien l'avait averti que s'il était fait quelque injure à cet officier, il enverrait quatre mille hommes qui cantonneraient dans le village, chez ses amis et ses proches, jusqu'à ce que l'officier fût délivré !
<( Gasparoni m'a dit qu'il n'avait jamais enlevé d'Anglais dans les montagnes; je lui en demandai le motif; il me répondit tout bonnement : «Je n'ai pas eu la bonne fortune d'en prendre un.» Il exigeait sans rémission la rançon fixée pour ceux qu'il capturait. Il obtint d'un noble napolitain, qui vit encore, quatre mille ecus. Le maire m'a raconté qu'un de ses intimes amis ayant été ainsi enlevé, Gasparoni avait demandé pour rançon le poids en argent du prisonnier. La somme n'ayant pu être payée, on reçut la tête de ce malheureux dans un panier. Ceux qui sont revenus de chez lui rendent justice à la bonne chère qu'il faisait faire à ses prisonniers , k sa bonne humeur et a ses manières courtoises.
» Il était devenu si dangereux, qu'en raison des précautions prises contre lui et de la circulation qui avait beaucoup diminué dans le pays, ses revenus s'amoindrissaient; il ne put plus solder ses espions. Le gouvernement fit saisir alors ses parents, ses amis et ses fournisseurs de vivres el de munitions, en un mot toute la population de Sonnino. Il était sur le point d'être pris, lorsqu'il écouta les propositions d'un prêtre, qui, assure-t-on, dépassa ses pouvoirs en lui offrant sa grâce et une pension , sous condition qu'il se rendrait avec ses compagnons; c'est à ce fait que j'ai dû de le voir, avec vingt coquins, reste de sa bande.
» Il a vraiment l'air d'un chef, son regard est imposant, ses traits sont beaux, et l'expression en est douce el in-
telligeDte. En me parlant, il me regardait toujours en face. Je lui dis que j'avais l'intention de faire faire son portrait; il tùe répondit qu'il n'y mettait aucune opposition. L'ayant averti que le peintre ne pourrait venir de quelques jours. — «Peu importe, dit-il, qu'il vienne quand il voudra, il me trouvera toujours à la maison. »
» Voilà assez d'histoires de voleurs; il faut pourtant que vous en subissiez encore une.
» Un Anglais qui ne savait que quelques mots d'italien, avait beaucoup entendu parler de voleurs et d'assassins; il était résolu à ne pas sortir seul et jamais le soir, mais il était destiné à manquer à ses résolutions. Il avait diné chez un ami près de Rome, et fut obligé de revenir le soir seul chez lui. Quelques verres de vin de Marsala et de Champagne lui donnèrent du courage, et il partit vers dix heures. Marchant rapidement dans l'obscurité, il vient se heurter contre un homme. Il fait un saut, les histoires de voleurs lui reviennent à l'esprit : l'homme passe son chemin , et notre héros s'aperçoit , en portant la main à sa pocbe, que sa montre n'y est plus. Le bon vin continue à opérer, il retourne sur ses pas en courant, saisit le coquin et lui crie avec énergie : Montre, montre! Le voleur tremblant lui remet la montre et s'enfuit. Arrivé chez lui, notre homme raconte avec animation son exploit, et déclare que si tout le monde agissait comme lui, dans quinze jours il n'y aurait pas un voleur à Rome. Quand il eut fini, sa sœur lui dit : «C'est très-étrange, après votre départ, j'ai vu » votre montre suspendue dans votre chambre otT elle est » encore. »
» Il demeura prouvé qu'au lieu d'être volé, l'Anglais était devenu le voleur.»
A E. Buxton,
6 mars.
Buxton exprime sa satisfaction de ce que le gouvernement anglais entre dans ses vues pour abolir la traite des noirs, et continue ses récits de Rome.
« J'ai été chez l'héritier des Césars et le successeur de saint Pierre : le Pape (*) est un petit monsieur, vif et poli; plusieurs personnes étaient présentes; l'audience a duré trois quarts d'heure. Le Pape paraissait désireux de connaître mon opinion sur les prisons de Rome. Le baron Kesner (envoyé de Hanovre), qui ne sait ni l'italien ni l'anglais, était notre interprête; je compris qu'il en disait un peu plus que je n'aurais voulu , car il articula le mot contentissimo. Je priai Richards de parler pour moi; je donnai des éloges à tout ce qui le méritait; c'est-à-dire, au chancelier des prisons (signor Neri) , k la prison des jeunes garçons, à l'hôpital Saint-Michel, et à la libéralité du gouvernement, en me donnant les autorisations et les informations que j'avais demandées.
» Le Pape répondit gracieusement que lorsque des étrangers désiraient visiter les institutions du pays dans un but de philanthropie, le moins qu'on pût faire était de leur en fournir la facilité, ainsi que les documents qui leur étaient nécessaires, et d'écouter leurs avis. Après avoir loué tout ce que je pouvais louer, j'insinuai que les prisons avaient besoin d'être assainies, et que je devais déclarer en conscience que la prison des femmes à Saint-Michel et la grande prison de Civita-Vecchia étaient horribles, et réclamaient au nom de la police, de l'humanité, de la religion, une réfornie complète. Il écouta avec bienveillance et attention. Nous eûmes un long entretien sur la traite des noirs et
(*) Grégoire X.
l'esclavage. Il paraissait fier de ce qu'il avait Tait, et je lui exprimai la satisfaction que sa bulle avait causée en Angleterre. Il appela la traite un trafic infôme, dit que la charité était l'âme delà religion, qu'elle condamnait la cruauté; et surtout les persécutions infligées aux hommes. Il termina son discours en disant d'un ton plaisant : « Remer- ».ciez-moi si vous voulez, mais ne remerciez pas le Por- » tugal.»
» Après avoir discuté mes deux sujets favoris, je voulus dire quelques mots des traitements atroces que les bouchers font subir ici aux moutons. Il parut à peine me comprendre, quoique Richards s'exprimât très-bien; je lui remis l'écrit de A* sur ce sujet , et il promit de l'examiner. (*)
» Notre entrevue se termina très-amicalement. Nous nous rendîmes ensuite chez le cardinal Lambruschini, premier secrétaire d'Etat, qui ne fut pas moins gracieux.»
19 mars.
c( Nous sommes partis mercredi pour Tivoli; nous avons doublé ou triplé la distance (7 lieues), en faisant le détour de la villa d'Adrien. Le temps s'éclaircit et devint beau sans être trop chaud. Adrien avait choisi une belle situation pour sa maison jde campagne, et les restes en sont assez bien conservés pour qu'on reconnaisse la chambre a coucher, la salle à manger, etc. On y retrouve l'imitation de divers monuments de la Grèce. Adrien avait voyagé, et
(*) Quelques mois après, M. Buxton apprit qu'on avait eu égard à ses observations. Il écrivit à miss Gurney : « Je vous remercie de votre lettre sur le Pape et les agneaux : c'est une vraie réforme ; je n'en vois pas un sans penser à leur bienfaitrice. Il y a de bonnes qualités chez le pape Grégoire. C'est une bonne chose lorsque de grands personnages écoutent de bons avis. »
au lieu de faire faire le dessin des édifices qui le frappaient, il en faisait construire de pareils.
» Arrivés à Tivoli , nous allâmes voir les chutes d'eau ; elles seraient très-belles si on n'y avait pas touché; mais on a gâté la nature; sur la colline opposée à la villa, nous contemplâmes le paysage décrit par Horace. La bruyante Albunea n'était autre que la sybille elle-même, dont le temple est dans la cour de l'auberge. Le prœcceps Anio nous étourdissait par son bruit. Nous étions dans le bosquet Tiburtin , et ^e Uda mobilibus pomaria rivis était plein de vie devant nous. Une quarantaine de chutes plus petites se frayaient un passage au milieu des vergers. Ainsi qu'Horace, je ne voudrais pas d'autre retraite pour ma vieillesse, s'il n'y avait pas de mal'aria, et pourvu qu'on y parlât anglais. »
Mars.
« Nous sommes allés à Veies en nombreuse compagnie; nous avons vu la place ou trois cents Fabius furent passés au fil de l'épée. C'est un beau pays, un sol riche, mais mal cultivé : un boisseau de froment en Angleterre en rend sept, ici il en rend trente-deux, et cependant on ne cultive pas le terrain. Le chancelier Néri m'a apporté quatre superbes médaillons de la part du cardinal Tosti, en souvenir de ma visite à son institution pour les vieillards et à la prison. Je crains de devenir orgueilleux. Je regrette de n'avoir que du mal à dire de cette prison, la plus mauvaise de Rome.
» Lorsque nous visitâmes la prison pour dettes , nous désirâmes procurer quelques soulagements à ces pauvres gens, mais on nous dit qu'ils emploieraient à boire ce que nous leur donnerions. Lord Mauley eut l'idée de choisir le plus méritant et de le libécer : nous en trouvâmes un qui répondait a nos vues. C'était un honnête tailleur, qui
avait une femme et dix enfants, et qai, au moment où il espérait, en raison du carnaval, avoir beaucoup d'ouvrage, avait été saisi à la requête d'un méchant créancier pour une dette de soixante^ deux francs, avec la certitude de rester là trois ans et un jour. Nous fîmes une collecte et nous raffranchimes. Après nous avoir baisé les mains, il s'enfuit le plus heureux tailleur des Etats Romains. »
25 Mars.
« Nous voulions partir pour Naples, mais le bruit court que nous allons avoir la guerre avec ce pays à cause de la
question des soufres nous attendrons quelques jours.
Nous visiterons en route les repaires des bandits dans les montagnes. On dit que c'est un pays charmant, qui naguère n'était visité que par les gens que les brigands enlevaient et que le pittoresque ne touchait probablement pas beaucoup.
» J'ai envoyé mon rapport sur les prisons à un de nos amis italiens qui les a visitées avec nous , en le priant de le signer. Ses cheveux se sont dressés sur sa tête : a Comment, » disait- il, il faudrait que je disse la vérité au gouverne- » ment , que je lui exposasse les erreurs de son système ! »11 n'y a pas un sujet romain qui osât, en employant le » langage le plus méticuleux, signaler la cinquième partie » des erreurs que dénonce M. Buxton ; il parle aussi fran- » chement que s'il s'adressait à son frère. Il se croit en » Angleterre.... Dire la vérité aux autorités à Rome ! sett rait un fait inouï qui exposerait à une ruine certaine » celui qui oserait s'y risquer. Le gouvernement , en lui » donnant libre accès, n'avait pas cru qu'il trouvât rien à » redire....» (*)
(*) On apprit à M. Buxton que dans le permis qu'on lui avait délivré su trouvaient ces mots significatifs : « iMontrcz tout, mais açec précaution ! »
h J'ai conclu que le gouvernement aura fait la grimace en lisant mon rapport, dont le défaut principal à mes yeux était d'élre trop complimenteur.
» Il y a une quantité de doubles bécassines. Vers le 15 avril, il arrive une prodigieuse quantité de cailles. Sir Thomas Gullum dit que le 2 de mai, il y a trois ans, on en tua quatre-vingt mille : c'est assez joli pour un jour. Un officier qui a élé en cantonnement sur la côte, dit que la ration d'un soldat était de six cailles par jour. »
M. Buxton tomba sérieusement malade à cette époque; tout annonçait que sa constitution était épuisée; il supporta cette maladie avec résignation ; il exprime le bonheur qu'il éprouve à recevoir les soins de sa femme et de ses enfants.
A E, Buxton,
Mola di Gaëta, 10 avril.
«.... Nous avons quitté Rome dès que mon état Ta permis; nous sommes restés quelques jours à Âlbano, puis nous sommes venus ici à petites journées. La pluie et le brouillard nous ont constamment enveloppés, mais nous avons entrevu ce charmant pays par quelques éclaircies. Nous avons sous nos fenêtres un jardin rempli d'orangers et de citronniers chargés de fruits, la Méditerranée en baigne les murs; à droite, la ville de Gaëte s'avance dans la mer, elle est dominée par la colline escarpée qui la joint au continent; à gauche, le Vésuve et la baie de Naples. Nous ne savons ce qui nous attend à Naples, ayant appris que l'ordre a été donné à la flotte d'avancer.
» Avant de quitter Rome j'ai adressé mon rapport sur les prisons au cardinal Tosti. Nous avons pensé que c'était un heureux présage de voir sa voiture à la porte de la
prison des femmes. Il m'a remercié de mes avis, donl il promet de faire usage.
» Ma maladie nous a empêché d'aller k Sonnino, la ville des brigands; on dit qu'on y voit sur la porte quatorze cages renfermant chacune la tète d'un bandit. Sur trois habitants on peut faire le pari que l'un d'eus a été aux montagnes , les autres sont parents de quelque héros de grand chemin.»
Naples^ 13 avril.
« Rien de beau comme cette journée ; je vois la baie de tna fenêtre , elle brille k m'éblouir. Nous avons visité le muséum et tout ce qu'il contient de curiosités recueillies à Herculanum et Pompei : le service de table qu'un zélé maltre-d'bôtel avait préparé pour le diner il y a quelque dix- huit cents ans, le pain qu'on devait manger, les œufs, les noisettes; puis, Thabit de M^^ Diomède, la parure trouvée sur sa tète, la bague à son doigta la clef qu'elle tenait a la main. Lk était le casque du fidèle factionnaire qu'on a trouvé k son poste, et les fers qui liaient les jambes de trois prisonniers. Les petits objets de toilette d'une élégante et parmi eux du fard. Que n'y a-t-il pas? On reconnaît avec surprise que le monde désirait et possédait alors à-peu-près tout ce que nous désirons et possédons aujourd'hui.
» Nous avons été voir à Pouzzoles l'endroit où débarqua saint Paul ; puis nous avons suivi la côte, d'où nous avions en plein la vue de la baie, et nous avons fait aussi une visite à la Sybille. Cette contrée était jadis une plaine, mais plusieurs collines, dont quelques-unes de formation récente ont été créées par l'action des volcans. Nous marchâmes le long du lac Averne jusqu'au pied d'une montagne.... J'avais cru que ces lieux redoutables étaient dans
les entrailles de la terre; mais j'ai vu l'ÂchéroD, le Styx, TElysée, et je ne sais quel autre encore. J'ai jeté de ma propre main une pierre dans la mer morte et j'ai vu de mes yeux la pierre surnager.... »
15 avrif.
(( Il est étrange de se promener en 1840 dans les rues d*une ville (Pompei) qui, sous plusieurs rapports, est daos le même état qu'au 23 août de l'année 79 de l'ère chrétienne. Les rues ont leurs anciens noms et portent les traces des roues. Au n^ 1 de la Via consularis demeurait Vedile Pansa, dont le nom est sur la porte derrière laquelle on a trouvé le squelette de son portier. Au n® 2 demeurait un poète qui, à rencontre de ses confrères, parait avoir été très-riche; la maison est élégante quoique petite, un de ses tableaux est bien conservé; sur la table étaient du poisson, du pain et des olives; dans la cuisine, les ossements de deux cuisiniers et plusieurs ustensiles. Dans une autre maison, il y avait une table avec cinq couteaux, des œufs, du jambon, du poisson, des figues, etc., et autour six squelettes. Au n^6, le boulanger; on a trouvé les meules et le four où il y avait encore du pain ! Non loin de la vivait un musicien entouré d'instruments de musique. Il y avait neuf squelettes, trois d'entre eux tenaient encore leurs flageolets... Il paraît que M™*Diomède s'était réfugiée dans sa cave , son mari cherchait à s'échapper derrière sa maison où il a été trouvé debout. La statue du Faune a été découverte dans le jardin de Marcus Tullius, avec les restes de quarante piliers; il parait qu'il était bon vivant, car il y avait quantité d'amphores a vin renversées, ce qui indiquait qu'on les avait récemment vidées....
» Quels beaux aspects nous avions sous les yeux : à gauche et devant nous, une chaîne de collines; à droite,
ia mer, Castellamare et d'autres villes blanches, Tile de Caprée et le promontoire de Minerve : c'est superbe; les habitants disent que c'est un morceau du ciel tombé en terre.
D Nous avions compté diner dans le Forum, mais par une méprise, notre repas fut porté dans une espèce de grange k quelque distance. Sans parler des mets qui étaient trèspassables, la scène nous divertit beaucoup. Nous avions une foule de laquais indigènes qui n'avaient pas un seul bas entre eux tous. Un musicien arriva aussi qui jouait d'un instrument fêlé, il chanta une quantité d'airs italiens d'une façon très-agréable. Il fit danser deux hommes et« un enfant, dans le genre d'une gigue irlandaise. Ce barde nous fit comprendre que pour s'élever k un degré sublime d'inspiration, un verre de vin était nécessaire. Nous vîmes le temple d'Isis : ses adorateurs se tenaient dans la partie inférieure, l'oracle parlait d'en haut; on nous montra l'ouverture par où les prêtres passaient derrière l'autel et parlaient pour la déesse. Le guide nous dit en avoir fait l'expérience . et que la voix paraissait réellement venir d'en haut. C'était un bon revenu, car on a trouvé de l'argent et du vin dans le temple.... »
Il régnait k cette époque une grande émotion k Naples, le roi ayant annoncé la détermination d'accepter la guerre avec l'Angleterre (l'affaire des soufres). M. Buxton ne s'en préoccupa pas. En revenant un soir d'une course au Vésuve, il trouva la ville dans la confusion : le Bellerophon, de soixante et quatorze canons, et Y Hydra ^ vaisseau de guerre k vapeur, étaient entrés dans le port et, k l'indignation des Napolitains, avaient jeté l'ancre sous les batteries; les rues étaient pleines d'une foule excitée, les troupes étaient en mouvement et le roi partait en calèche pour Pausilippe où Ton attendait le débarquement des Anglais.
M. Buxton ne croyait pas à toutes ces démonstrations ; mais à la fin d'avril, il fut obligé de hâter son retour a cause de la question d'Afrique; sa femme et une partie de sa famille attendirent que Tété fût plus avancé pour le rejoindre. Quelques-uns des voyageurs s'embarquèrent à Ancône pour la Grèce. M. Buxton écrit de Fontainebleau, à M^^^ Gurney alors k Athènes : «.... Si un ange offrait de répondre à ma question, je lui demanderais ce que vous faites? si vous êtes contente? si vous êtes sur la colline de Mars, lisant comme je viens de le faire le vii« chapitre des Actes? Qu'auraient dit les Stoïciens, si on leur avait annoncé que le discours du barbare qui était devant eux, aurait, deux mille ans après, plus de renom que Thésée et Thémistocle, et que dans une ile inconnue on reproduirait chaque jour ce que l'apôtre raconte d'eux. Dans notre traversée a Marseille, je vis le soleil se lever dans la mer, comme un époux qui sort de la chambre nup^ tiale. J'avais admiré la veille la description de Byron, mais en lisant le xix® Psaume au moment où le soleil commençait à dorer les vagues, je trouvais que David était le plus grand poète des deux. J'espère voir k Paris M™« Pelet (de la Lozère), je la prierai de m'accompagner chez le duc de Broglie; je veux lui parler de la traite et lui remettre un exemplaire de mon livre. Je me réjouis d'apprendre vos aventures (*). Parlez-vous grec?
(*; Une de ces aventures fut assez désagréable. Au retour, après avoir traversé le Spliigen et en parcourant la Via-Mala , « nous trouvâmes, écrit un des voyageurs, la route interceptée par un char de bois, sans hommes ni chevaux ; le postillon sonna du cor, personne ne vint; nous essayâmes de détourner le char, mais en vain ; il fallut le renverser pour faire passer la voiture. Les bûcherons nous virent et descendirent ; en voyant le char renversé, ils se précipitèrent sur nous. Trois d'entre eux tombèrent sur le domestique, le jetèrent à terre et le rouèrent de coups; un autre s'élança à la tétc des chevaux pour arrêter le postillon ; un cin- (]uièm!> attaqua M. Richiirds, mais celui-ci parvint à se dégager; il sauta
La santé de M. Buxton était assez bonne à son retour; le repos l'avait fortifié et n'avait rien ôté à son ardeur pour obtenir la suppression de la traite des nègres et pour établir un commerce régulier en Afrique. Afin d'associer le public à cette entreprise , on décida de convoquer une grande assemblée et, k la vive satisfaction de la société africaine, le prince Albert consentit k îa présider. L'assemblée se réunit à Exeter- Hall ; ce fut une imposante Qianifestation du sentiment national. Le Prince entra à onze heures dans la salle qui renfermait le plus brillant auditoire : le duc de Norfolk, les marquis de Breadalbane et de Northampton, les comtes de Ripon, Howe, Chichester, Euston, Devon et Morley; les lords Ashley, Sandon, Mahon, Fitzroy, Worsiey, Monteagle, Seaford, Howick, Eliot, Cailhorpe, Nugent, Grosvenor, etc.; M. Guizot, les évèques de Winchester, Exeter, Chichester, Ripon, Salisbury, Hereford et Norwich.
Le prince Albert ouvrit la séance, M. Buxton fit la première proposition et termina par ces paroles : a Je n'oublie pas les triomphes militaires qui honorent ma patrie, mais il est une gloire plus élevée et plus pure que celle des batailles, c'est d'arrêter la destruction de l'espèce humaine;
sur un de ceux qui tenaient le cocher ; Spink put se relever et frappa si bien ces grossiers personnages, que leur sang rejaillit sur sa blouse. Après une lutte acharnée, il courut au carrosse et prit ses pistolets; à cette vue, les gaillards s'enfuirent. L'auteur de ces lignes était, pendant ce temps , couché sans mouvement ; il avait été mis hors de combat par un violent coup sur la bouche. On atteignit Ragatz sans être de nouveau molesté.
c'est de répandre le bonheur sur un continent dévasté ; c'est de porter la civilisation et les bienfaits de l'Evangile dans une contrée auprès de laquelle la Grande-Bretagne n'est qu'un point dans l'Océan. Voilk le chemin de la vraie, de l'éternelle renommée. Le désir le plus cher de mon cœur est que ma gracieuse souveraine parcoure cette roule, et que, couronnée de toutes les félicités de la vie, elle soit <( Le guide que les peuples salueront de leurs applaudissements ; qu'elle répande la paix et le bonheur autour d'elle; que le captif abattu se redresse à sa voix; qu'à son commandement les villes s'élèvent et que les nations écrasées fleurissent à son sourire » (*).
Il fut appuyé par M. Wilberforce (aujourd'hui évêque d'Oxford), par sir Robert Peel, les évêques de Winchester et de Chichester, etc. L'assemblée fut interrompue un moment par l'entrée d'O'Connell, qu'une partie de l'auditoire voulait engager a parler; la motion passa avec un grand succès.
Peu après, lord John Russell informa M. Buxton que la Reine voulait lui conférer le titre de baronet. Il s'assura qu'on n'avait point sollicité cette faveur pour lui auprès du gouvernement et qu'elle lui était offerte comme un témoignage d'estime; il accepta alors avec reconnaissance.
L'été fut employé à préparer l'expédition du Niger. On équipait trois bâtiments à vapeur en fer : VÂlbert, le Wilberforce et le Soudan; on en confia le commandement au capitaine H.-D. Trotter, qui monta VAlbert^ le commandeur W. Allen, le Wilberforce, et le commandeur B. AUen^ le
(*) « Shine the Leader of applauding nations.
To scatter happiness and peace around her.
To bid the prostrate captive rise and live, To see new cities tower at her command, And blasted nations flourish in her smile. »
Soudan. Ces officiers forent nommés, ainsi que M. W Cook , commissaires pour traiter avec les indigènes. Ce dernier était le capitaine du Cambria, qui sauva l'équipage du Kent.
La société engagea plusieurs savants pour accompagner l'expédition : le D'' Vôgel, comme botaniste; M. Roscber, minéralogiste; D^ Stanger, géologue, et M. Fraser, pour l'histoire naturelle; M. Uwins, dessinateur et M. Ânsell, jardinier, leur turent adjoints. La société des missions envoya le révérend M. Frédéric Schôn et M. S. Crowther (nègre africain), pour examiner la possibilité d'établir des stations sur les bords du Niger.
L'objet essentiel de l'expédition était d'explorer ce fleuve, la grande artère ie l'Afrique occidentale; d'examiner la puissance productive de ces contrées, de faire des traités avec les chefs pour abolir la traite, de préparer la route pour des entreprises commerciales, en leur assurant la sécurité qui seule peut amener leur développement.
Sir F. Buxton et ses amis désiraient surtout engager les indigènes a s'adonner à la culture du sol, pour tirer parti des ressources du pays, «ie suis convaincu, dit-iU qu'après la religion, c'est sur les associations agricoles que nous devons fonder notre espoir.» On se décida k tenter cet essai, 4000 liv. sterl. (100,000 fr.) furent souscrites par plusieurs personnes. Sir F. Buxton proposa d'acheter un terrain dans une position salubre, au confluent du Niger et du Tcbadda, et d'y établir une ferme modèle : cette proposition fut adoptée, et on prit des mesures pour son exécution.
Sir F. Buxton fut péniblement aflecté des attaques dirigées contre ses plans par quelques journaux ; il écrit : « Mais ce ne sont que des brises, comparées aux tempêtes qui ont fondu sur nous en 1825 et 1826, lorsque notre
vaisseau contre l'esclavage fut mis en mer. Cette cause a grandi pendant Forage, et elle a triomphé! x> Au capitaine Washington, il dit : «Trotter m'informe que la dépense pour la ventilation des vaisseaux excède la somme que l'on avait cru suffisante, et qu'il faudrait encore 12,500 fr., mais il n'ose les dépenser sans l'autorisation du gouvernement. Il m'est démontré que le gouvernement doit payer cette somme; que s'il ne le fait pas, c'est à nous de le faire; il ne faut pas retarder l'expédition. Je prends dès ce moment toute ma part de responsabilité dans cette dépense.
Il écrivait à M. S. Gurney, en le priant d'acquitter une souscription au comité d'agriculture en son nom : «Je vous laisse libre de fixer la somme. Il me semble que ma souscription est chétive. L'Afrique m'a déjà passablement coûté, c'est pourquoi j'avais cru pouvoir me contenter de 25,000 fr. ; si vous croyez que l'exiguité de cette somme peut décourager d'autres personnes, inscrivez-moi pour 50,000 fr., pour 75,000 ou 200,000 fr. Je suis heureux que l'Afrique ait en vous un ami capable et libéral.»
Le D^ Lushington et sir F. Buxton écrivirent à lord John Russel, pour insister sur l'importance de la ferme modèle.
Sir F. Buxton écrit à ce sujet au D'' Lushington : « Les médecins disent que si je veux vivre pour l'Afrique, il faut que j'aille mener une vie animale à la campagne; je ne puis supporter la pensée que l'on croie que je m'enfuis du champ de bataille.... Je suis comme mon vieux cheval, qui est bon pour une promenade dans le parc; mais lancez-le sur la route ou dans les champs, il est sur le flanc pour un mois.»
Des inquiétudes particulières se joignaient alors à ses travaux publics, mais elles n'usurpèrent pas la place de
l'Afrique. li écrit k sa femme : c(Je continue mon voyage bien disposé;.... que sont nos misères et nos soucis comparés à cette aurore de tout un peuple, h ces milliers de créatures qui s'élèvent de l'esclavage à la liberté, qui échangent le fouet et les pleurs contre la rénumération du travail et les chants joyeux, qui passent de Fétat de choses à Tétat d'hommes, des ténèbres à l'Evangile....»
Pendant son séjour k Londres, il créa un écrit périodique, dont il confia la rédaction au capitaine Washington, de la marine royale ; on lui donna le nom d'Ami de l'Afrique. On décida aussi qu'il y aurait des assemblées sur la question de l'expédition du Niger, dans les principales villes de commerce, pendant le mois de septembre. Le marquis de Breadalbane en présida une à Glascow, le D' Lnshington et sir G. Murray se rendirent à Manchester. Il y en eut une autre à Norwich , présidée par M. Yillebois, grand shérif de Norfolk. Un grand nombre de gens distingués y furent présents; mais une troupe de chartistes pénétra dans la salle et l'assemblée fut obligée de se séparer. Buxton ne s'inquiéta pas de cet incident; il s'occupait des instructions k donner aux commissaires. Il écrit au révérend Cunningham de Harrow.
25 septembre 1840.
« .... Un mois employé à aller de ville en ville, nous ferait un bien infini; infini est le mot, car il s'agit autant de l'âme des noirs que de leurs corps. Je vous en prie, homme de Dieu, écrivez k Trew (secrétaire de la société de l'Afrique), offrez de parcourir un district pendant quatre semaines; cent ecclésiastiques, évangéliques et éloquents suivront votre exemple et sonneront le tocsin dans
tout le royaume; on se réveillera. Notre société, pauvre aujourd'hui , deviendra riche , en état de concourir avec l'expédition et d'entreprendre les choses devant lesquelles elle recule. Vous nous serez utile, non-seulement k nous, mais aussi aux planteurs des Indes occidentales. L'un d'eux me disait que mon plan était le seul moyen de prévenir leur ruine....
» Tout en convenant de ce fait, les planteurs me laissent seul soutenir leur cause. »
11 était question a cette époque de supprimer les droits sur le sucre produit par les esclaves. La duchesse de Sutherland demanda à Buxton son opinion sur cette proposition. Il répondit : c< Je n'hésite pas à dire à votre Grâce que, selon moi, le parti le plus sage serait d'élever les droits sur le sucre produit par les esclaves, c'est-a-dire, sur les sucres provenant de Cuba et du Brésil. C'est un de ces cas où il faut mettre de côté les règles ordinaires, et où l'avantage politique doit céder le pas. Si nous admettons les produits de Cuba et du Brésil, nous donnons une forte impulsion à la production du sucre dans ces contrées, c'est-à-dire, a la traite des noirs. La question est celle-ci : l'Angleterre, qui aTété le seul espoir de l'Afrique, qui a payé sans hésiter cinq cent millions pour l'émancipation de ses propre^ esclaves ; cette Angleterre, qui s'est couverte de gloire par cet acte et qui n'a reculé devant aucun sacrifice pour l'accomplir, démentant sa propre conduite, viendra-t-elle par un seul acte faire plus pour soutenir le trafic des esclaves qu'elle n'a fait pour l'abolir, et imposer à l'Afrique un plus lourd fardeau de misère, de ruine, de crimes et de désolation? Qui pourrait justifier une telle conduite et soutenir un système qui en dernier résultat échouera? Pour obtenir un soulagement momentané, le pays consentira-t-il à ternir son caractère aux yeux
do monde civilisé? Nos appels aux autres nations, pour les conjurer au nom de Dieu et par compassion pour la race humaine , de renoncer aux gains iniques du commerce des esclaves ; nos prétentions à professer les principes d'une haute humanité; tout cela nous serait reproché avec mépris, lorsque le monde verrait, que pour accroître le revenu public et faire baisser un article de consommation, nous faisons, avec connaissance de cause, ce que nous savons être propre à accroître le trafic que nous prétendons détester. Nous perdrions plus que notre renommée, nous perdrions la faveur de Celui qui règle la
destinée des nations! Le président Jefferson, parlant
de Tesclavage, s'écriait : «t Je tremble pour mon pays, en pensant que Dieu est juste, ru Si la Grande-Bretagne, séduite par un gain méprisable, encourage le commerce de chair humaine, ne pouvons-nous pas craindre qu'un tel forfait* accompagné d'hypocrisie, n'attire sur le pays quelque terrible châtiment? Mais il y a de bonnes raisons pour croire que le haut prix du sucre est un mal passager. A ne considérer la chose que sous son côté politique, ne vaut-il pas mieux encourager la culture du sucre dans nos possessions qu'à Cuba et au Brésil? Le bruit que l'on fait, vient bien plus des négociants qui veulent vendre le sucre du Brésil, que du peuple qui souhaite l'acheter. Ce dernier ne demandera pas un abaissement des tarifs, si on lui démontre clairement qu'il ne peut l'obtenir qu'en encourageant les horreurs attachées à la traite des noirs.... Une lourde imposition a été la conséquence de l'abolition de l'esclavage ; aucune pétition n'a été présentée contre la mesure, aucun murmure ne s'est fait entendre. Vous m'avez consulté sur un sujet qui excite mon plus vif intérêt, puisqu'il se lie aux espérances que j'avais conçues pour la malheureuse Afrique. Tous nos sacrifices d'argent et de
vie seront perdus, et cette brillante perspective d'un nouveau jour se levant sur des centaines de milliers de créatures humaines, répandant la paix, l'instruction, le christianisme sur elles ; cette perspective n'aurait donc été qu'un rêve ! »
La devise de la famille Buxton était : Tout ce que ta main entreprend, fais-le de tout ton pouvoir. Sir F. Buxton ne garda que la dernière partie sur ses armoiries de baronnet : Fais-le de tout ton pouvoir. « Majs, écrit-il à un ami, ma devise et moi ne sommes plus d'accord; je n'ai ni force, ni énergie, ni vigueur, et cette langueur s'étend même sur mes deux passions dominantes : les nègres et les perdrix; je suis changé en tout. »
Le moment du départ des bâtiments k vapeur approchait: Buxton souhaita que l'on eût un jour de prières en faveur du succès et de la sûreté d'une expédition exposée b tant de dangers. « Il n'y eut jamais de circonstance, ditil, où l'on eût un plus grand besoin des bénédictions de Dieu. » Il inspecta lui-même et dans les plus grands détails les navires qui étaient à l'ancre dans la rivière, et accompagna le prince Albert dans la visite qu'il leur fit.
A miss Gurney.
» Je veux vous raconter la visite du prince Albert à nos bâtiments. J'arrivai une heure avant lui ; tout était en ordre et les officiers en grand uniforme. Trotter avait trèsbonne mine et je jouissais beaucoup de le voir commander. A l'heure fixée, deux carosses à quatre chevaux amenèrent le prince, M. Anson, le major Keppel, etc. J'étais sur le gaillard d'arrière avec le professeur Airy, près des degrés par où le Prince monta ; il m'accueillit avec une bienveillante familiarité et il exprima son plaisir de me voir « à
bord de ma flotte. » Il examina tout avec attention, parut très-satisfait , et s'exprima comme quelqu'un qui connaît les sciences mécaniques. Il était surtout enchanté d'une bouée fixée à la poupe du navire et prête à être baissée instantanément; elle contient une lumière que l'eau enflamme, dit-on. Elle est destinée h sauver les hommes qui tombent k la mer pendant la nuit. Je dis à Keppel, ne croyant pas être entendu du Prince : « Je voudrais que Son Altesse ordonnât à quelqu'un, k vous, par exemple, de se jeter par dessus le pont pour que nous puissions vous sauver au moyen de cet appareil. Le Prince m'entendit et paraissait tout prêt k envoyer Keppel dans l'eau, pour avoir le plaisir du sauvetage. Après avoir tout examiné sur Z'^/hert^ le canot vint le long du bord, le Prince et sa suite y descendirent ; je fus invité h me joindre h eux et je faillis avoir sujet de m'en repentir. Le vent soufflait avec force, la marée montait, et nos matelots n'étant pas accoutumés à la navigation de la Tamise , nous fûmes poussés avec violence contre tm vacht k l'ancre ; nous nous embarrassâmes dans les cables ; on nous cria : « Vous allez être entraînés, couchez-vous. » Son Altesse royale se coucha au fond du bateau et nous nous empilâmes les uns sur les autres sans cérémonie; le cable me frotta le dos. Lorsque nous fumes dégagés, le Prince se releva en riant de cette aventure. «J'ai déjë fait un plongeon cette année, dit-il, » je suis tombé sous la glace; je croyais bien que nous en » ferions un plus sérieux. » L'alarme fut grande sur les vaisseaux, on avait mis les canots à l'eau. Après avoir visité les autres embarcations, le Prince prit congé en exprimant sa satisfaction. »
Le 14 avril 1841, le capitaine Trotter et le commandeur Allen mirent k la voile pour le Niger, avec l'Albert et le Wilberforce; le Soudan avait déjà mis à la voile. Ce fut
un moment trés-émouvant pour Buxton. Il pria avec ferveur pour le succès et le bonheur de ces braves équipages; il appréciait les risques et les périls qui les attendaient ; mais sa confiance dans la Providence n'en était pas ébranlée. Le principal sujet d'appréhension provenait du climat, on avait pris toutes les précautions que la prudence peut suggérer. Le D' Reid avait inventé un système de ventilation par lequel un courant d'air, imprégné de chlorure de chaux , se répandait dans le vaisseau par l'action des machines à vapeur; l'équipage était composé en grande partie d'indigènes africains; l'état-major médical était nombreux et habile.
L'état de santé de M. Buxton exigeait un complet repos. Après le départ de l'expédition, il séjourna quelque temps a Leamington ; il s'y occupa des sociétés de missions, sans perdre de vue son sujet favori. M. Trew dit : « Sir Fowell Buxton ne s'informe que d'une chose , savoir si le^ missionnaires sont réellement serviteurs de Dieu ? S'ils sont résolus a prêcher en toute vérité et simplicité Jésus-Christ crucifié et à travailler pour sauver les âmes et les corps des pauvres africains.» Il ne se refusait pas à aider les missions dans d'autres pays; mais il pensait qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour soulager les maux de l'Afrique. Sa maxime était :Dum Roma deliberate Saguntum périt. Cette conviction excitait sa charité chrétienne.
Buxton rejoignit en Ecosse son fils et son neveu Buxton, qui avaient loué un terrain de chasse dans le nord, à Ausdalé, près du sommet de l'Ord de Caithness. Il écrit : « Nous avons tué tous les grouses (coqs de bruyère de l'Ecosse), mangé toutes les provisions et lu tous nos livres; nous avons bien joui de notre séjour; vivant dans l'abondance et un peu en sauvages, car le dîner du lendemain se jouait dans les ruisseaux ou courait dans la foret, d
— 2Si —
Il reçut enfin, à son retour chez lui, des nouvelles de l'expédition du Niger, en date du 20 août; elles étaient encourageantes. « Nous n'avons que deux malades, » écrivait le capitaine Trotter.
L'histoire de l'expédition du Niger se lie si intimement au sujet de ces mémoires, que l'on ne trouvera pas déplacé si nous donnons un aperçu de ses progrès, de ses espérances et de ses revers, en extrayant les documents officiels.
L'expédition du Niger remonta le Nun, une des branches du fleuve, le 20 août 1841 ; c'était l'époque recommandée par le capitaine Beecroft et les autres personnes qui connaissaient le pays. Chacun était en train et excité par la beauté et la nouveauté de la scène ; l'air paraissait parraitement salubre. Après avoir dépassé Sunday-Island, où l'influence de la marée fait place h celle du courant de la rivière vers la mer, on remarqua un changement dans l'aspect du pays : les bords du fleuve s'élevaient légèrement, une variété de superbes palmiers et d'autres arbres formaient une forêt si épaisse qu'on ne pouvait rien dis* tinguer au-delà de quelques toises de la rive du fleuve. Des clairières cultivées contenaient des yams, des cocos, de la cassave, du maïs, du plantain et quelquefois des cannes à sucre. Les huttes solitaires étaient remplacées par des groupes de huttes, puis par des villages, les villages devinrent plus considérables; les naturels s'enhardirent peu à peu et vinrent dans leurs canots s'aboucher avec les navires. Ils se montrèrent d'abord très-timides mais toujours bienveillants; pendant les vingt premières lieues, on remarqua peu d'indice de commerce ; mais, plus tard, on vit des bateaux chargés d'huile de palme pour Brasstown et Bowny. L'expédition avançait chaque jour, sauf le dimanche. « Les eaux étaient parfois si basses , que cela
causait de grandes fatigues aux mécanieieDS et aux chauffeurs ; ils étaient obligés de ménager extrêmement leurs forces. »
Le 26 août, tous les vaisseaux atteignirent Abob. Le jour suivant, Obi, chef du pays dlbo, vint à bord de l'Albert, accompagné de plusieurs membres de sa famille et d'autres chefs. Le but de l'expédition et les articles du traité lui furent exposés par un habile interprête de Sierra-Leone, et les commissaires furent enchantés de Tintelligence , du jugement et de la sincérité apparente des remarques d'Obi. Les légères objections qu'il faisait à quelques-uns des articles, montraient qu'il comprenait l'objet du traité. Ces objections se résumaient en ceci : que , si la traite était abolie, il faudrait que son peuple eût quelque occupation qui le fît vivre, et il désirait en conséquence que beaucoup de vaisseaux vinssent trafiquer avec lui. Il était venu sans pompe ni entourage, à l'exception de son costume qui était un uniforme anglais écarlate, pantalon de même ; son extérieur était plutôt celui d'un marchand rusé que celui du souverain d'une vaste contrée.
Ses manières, quoique amicales et familières, montraient qu'il avait la conscience de son pouvoir; ceux qui l'accompagnaient le traitaient avec un respect marqué. Son aspect était imposant : il avait près de six pieds, et il était bien proportionné; son front était large et son expression trèsintèlligente. « Il nous donna un jour, dit le D*^ Mac William, une preuve de sa fermeté, à bord de V Albert. Il était occupé avec les commissaires, et j'amusais son frère et d'autres chefs, en faisant quelques expériences avec la batterie galvanique de Smee; Anorama, le juge, toucha les cylindres à l'extrémité des conducteurs; la batterie agissait avec puissance ; il retira vivement la main et ne voulut plus en approcher. Les autres regardaient avec défiance et terreur
cet agent extraordinaire. Obi hésita un moment a s'exposer au choc, mais il ne voulut pas donner devant ses gens un signe d'irrésolution ou de frayeur. 11 saisit résolument les cylindres et les tint pendant une minute, quoique je visse que les muscles de ses épaules et de sa poitrine étaient dans une forte excitation électrique. i> M. Schôn, le chapelain, s'exprime ainsi :
» Les Ibos sont un peuple religieux , on entend constamment prononcer le mot Tshuku (Dieu). Les notions qu'ils ont de quelques-uns des attributs de l'Être suprême, sont justes sous plusieurs rapports , et ils les expriment d'une manière remarquable. Us répètent que Dieu a tout créé, qu'il a fait les noirs et les blancs. Lorsqu'un homme, qu'ils considèrent comme vertueux, mçurt, ils disent: il verra Dieu ; ils disent d'un méchant : il ira dans le feu. J'ouvris la Bible et je fis lire quelques versets à Simon Jonas, qui les traduisit dans la langue de Tlbo ; cela frappa Obi ; il admettait qu'un blanc pût lire et écrire, mais un noir, un Ibo , jadis un esclave ! cela passait son entendement. Il saisit la main de Simon, la secoua et dit : « Restez avec » moi : vous m'instruirez moi et mon peuple, n) Il insistait ; Simon fit part de ce désir au capitaine Trotter. C'était un gage de la sincérité d'Obi dans ^accomplissement du traité; car s'il avait voulu en esquiver les conditions, il n'aurait pas demandé à avoir près de lui quelqu'un qui sut la langue du pays , qui pût surveiller ses actions et les faire connaître aux commissaires. Jonas resta k Aboh quelques semaines, et on lui confia, pendant ce temps, deux mille enfants pour les instruire. »
Les huttes à Âboh étaient élevées de quelques pieds au dessus du sol, et reposaient, soit sur une élévation de terre battue, soit sur des piliers de bois de quatre à huit pieds de hauteur ; dans ce cas on entrait dans la hutte par une
échelle. Ces demeures étaient très-propres et pourvues de nattes. Le nombre des huttes, h Aboh, était de huit cents à mille. Obi n'avait que deux grands canots en état de servir; on prétendait qu'il en avait quinze, armés d'un petit canon fixé à la proue et munis de vingt à cinquante rames ; le plus grand pouvait porter vingt combattants. Il y avait, à Aboh, dix chefs qui avaient chacun de deux à six canots de guerre. Dans les occasions extraordinaires, Obi pouvait disposer de trois cents canots armés de pierriers et de mousquets.
Le capitaine W. Allen , qui avait exploré le Niger en 1855, dit que les populations riveraines, jusqu'à Rabba (à cent lieues de son embouchure), sont sous l'influence de trois chefs puissants et indépendants : Obi, roi d'ibo; l'Attah , ou roi d'Eggarah , et le roi des Fellatahs , à Rabba. Le traité stipulant l'abolition de la traite, des encouragements pour le commerce légitime et l'autorisation d'envoyer des missionnaires, ayant été conclu avec Obi, il reçut des présents en signe d'amitié, et l'expédition partit pour Iddah, capitale du royaume d'Eggarah.
L'aspect de la contrée changea : des collines se montraient derrière les bioussailles épaisses qui couvraient les bords de la rivière ; cette vue réjouit les navigateurs.
L'accroissement des cultures indiquait une augmentation de population ; a Iddah , le terrain était plat et marécageux, mais il s'élevait graduellement jusqu'à des collines assez hautes qui paraissaient richement boisées. De la place où les bâtiments étaient à l'ancre, on apercevait une chaîne de collines coniques et plus loin un plateau élevé s'élendanl du nord-est au sud-ouest. Ses pentes étaient couvertes d'une épaisse forêt d'où s'échappaient une multitude de cours d'eau qui se jetaient dans le Niger, au dessous d'Iddah. Quelques ofliciers pénétrèrent dans le pays
— asset furent frappés de sa beauté : çà et là des plantations de cassave, de yams, de gourdes, de maïs et de cannes à sucre ; les habitants sont plus industrieui et plus civilisés que dans la partie inférieure du fleuve* Les habitants dlddah firent éprouver à M. Crowther, nègre lui-même, une impression désagréable ; leur apparence et leurs manières étaient grossières. «Ils ne se^ gênaient pas, dit-il, pour toucher nos vêtements, et leur saleté rendait cette familiarité fort désagréable ; c'est un des peuples les plus sauvages que j'aie rencontré. » La population d'Iddah fut évaluée à 7000 âmes.
Le roi, l'Âttah , d'Eggarah , parait moins intelligent et moins civilisé qu'Obi. On conclut un traité semblable avec lui. Il fit beaucoup de questions, et ses remarques indiquèrent qu'il comprenait ce qu'on lui disait. Le traité fut signé avec solennité en présence des chefs et des principaux habitants de la ville. L'un de ceux-ci, Lobo, graod juge, était un bel homme, bien vêtu, dit le capitaine Allen. Ses manières étaient nobles, supérieures k celles des autres chefs.
Jusqu'à ce moment, l'expédition avait eu un bonheur qui dépassait toute attente. Le Delta était franchi et on était dans la vallée du Niger. Les équipages contemplaient avec ravissement les scènes variées qui s'offraient à eux. On espérait que la bonne santé se soutiendrait, mais il devait en être autrement. Le 4 septembre, une fièvre pernicieuse se manifesta sur YAlbert et presque simultanément sur les autres vaisseaux. On marcha vers le confluent du Niger et du Tchadda.
La contrée était parfaitement cultivée; on voyait de belles fermes entourées de blé de Guinée qui faisait bon-
neur aux cultivateurs. La ville d'Adda-Kuddu avait été détruite par les Fellatahs. Le sol était un riche terrain végé-
tal : le ricin y croissait en abondance, ainsi que le coton, l'indigo, etc. M. Schôn remarqua un prêtre qui portait uoe robe de soie de manufacture indigène ; le tissu en était bon ; elle pesait au moins sept à huit livres. On était convenu avec l'Attah d'une concession de terrain au confluent des deux rivières, pour y établir une ferme modèle, près du mont Patteh ; quoique je sol n'y fût pas de première qualité, il produisait du coton en abondance; on espérait que le café prospérerait sur les collines. Les habitants de ces districts étaient exposés aux ravages des Fellatahs, qui faisaient le commerce des esclaves ; on pensa que l'occupation d'une ou deux stations par les Anglais, donnerait de la confiance aux indigènes, asurés qu'ils seraient de la protection de la Grande-Bretagne.
M. Macqueen avait déjà émis Popinion qu'une ville bâtie à ce confluent, sous la protection de l'Angleterre, deviendrait la capitale de l'Afrique; plus de cinquante millions d'hommes en dépendraient.
Aussitôt qu'on eût choisi l'emplacement de la ferme modèle, les habitants du voisinage y apportèrent une quantité de provisions pour les vendre, et ceux qui n'avaient rien s'engageaient comme ouvriers ; ils étaient en très-bonne disposition. Les objets étaient des étofles de coton bien tissées, du coton filé, des gourdes sculptées, du tabac, du beurre de shea , de la viande de buffle séchée et du poisson sec. Le trafic paraissait être le goût dominant de ces gens, et ils s'y entendaient très-bien.
Tout, dit M. Cook, faisait présager que le but de l'expédition serait atteint; mais la maladie à bord prit un tel développement que le capitaine Trotter jugea convenable de renvoyer les malades à la mer sur le Soudan, sous la conduite du lieutenant Fishbourne, qui montra autant de zèle que d'habileté en dirigeant le bâtiment sur ce fleuve
difficile a naviguer avec ud équipage en si triste état. À rembouchure du Nun , ils reucontrèreut le Dauphin, qui se chargea de conduire les malades à File de l'Ascension. On apprit en Angleterre, au mois de décembre, que le Soudan était revenu à Fernando Po, et que neuf hommes étaient morts de la fièvre ; cette nouvelle affecta vivement les amis et les promoteurs de l'expédition. Buxton- écrit : «C'est un coup terrible; il n'y a de consolation que dans la soumission k la volonté de Dieu Si nous savions pénétrer ses desseins, nous y trouverions à coup sûr des sujets de gratitude. Notre texte de ce jour a été : «Je n'aurai pas de frayeur, lors même que la terre serait ébranlée et les montagnes précipitées dans la mer.
» Je suis loin de regarder la partie comme perdue; la route est ouverte, j'en suis convaincu, aux missionnaires, jusque dans le centre de l'Afrique, et, à quelques égards, nous avons trouvé des facilités iuattendues. Les avonsnous achetées a trop haut prix. La perte de neuf hommes doit-elle abattre notre courage? Nous arrêterait-elle pour faire la guerre k la France ou k la Chine. Oh! dira-t-on, une guerre avec la France touche k nos plus grands intérêts! Et n'est-ce donc rien que d'abolir la traite des noirs, de répandre l'Evangile en Afrique, d'encourager la civilisation et les forces productrices de la quatrième partie de la terre? Ce sont les intérêts du genre humain tout entier qui sont en jeu. Ces calamités sont peut-être envoyées pour éprouver notre foi dans notre œuvre. Je crois qu'en persistant courageusement nous triompherons.» Cet espoir ne se réalisa pas; la maladie continuant k sévir, le capitaine Trotter fut obligé, le 21 septembre, d'envoyer le Wilberforce rejoindre le Soudan^ tandis qu'avec le capitaine Allen, il s'efforçait d'atteindre Rabba, grande ville capitale des Fellatahs ; les bords de la rivière étaient plus
peuplés, on vit environ deux mille personnes sur le marché de Gori ; les articles en vente étaient du sel de Rabba, des tobes de diverses couleurs, des étoffes du pays, des outils en fer, tels que bêches et houes, du maïs, des noix de terre, de la ficelle, de la soie, des graines, du shéa (beurre), des chapeaux de paille a larges bords, des plateaux de bois et des callebasses sculptées.
M. Schôn mentionne plusieurs grands sacs de coton brut, des teintureries en bleu, des forgerons à l'ouvrage, et des moulins pour le blé de Guinée en pleine activité.
Le district de Gori dépend de l'Attah d'Eggarah ; en conséquence le traité conclu avec celui-ci y était applicable. Le capitaine Trotter ayant trouvé la des esclaves dans un canot, les délivra après un jugement formel; les propriétaires prétextant leur ignorance, on leur laissa leur canot. Ces pauvres esclaves tombèrent à genoux devant le capitaine en le remerciant; leurs maîtres et le fils de l'Attah qui assistait au jugement, comme représentant son père, reconnurent la justice de cette décision.
Quelques semaines après, V Albert, en redescendant le fleuve, apprit que la loi contre la traite avait été proclamée à Budda, le point le plus éloigné du territoire de l'Attah. On avoua que Budda avait toujours été un grand marché d'esclaves, mais qu'il y avait renoncé depuis l'abolition. Les habitants se réjouirent de la fondation d'un établissement anglais: a Nous irons voir, disaient-ils, comment les blancs bâtissent les maisons et établissent des fermes. » Ils avaient l'intention de s'établir près d'eux pour en être protégés. Les mêmes déclarations furent répétées ailleurs.
V Albert atteignit Egga, la plus grande ville du Nufi, le 28 septembre; la capture des esclaves avait excité l'alarme du pays; mais quand le gouverneur connut le traité en vertu duquel les esclaves avaient été délivrés, il se déclara
satisfait et exprima le vœu que Tabolition de la traite eût lieu dans le pays de Nufi. Il se refusa cependant k négocier sans la permission de son supérieur, le roi de Rabba ; il ne croyait pas les Feliatahs disposés à abolir le trafic des esclaves. M. Schôn parla très-fortement à cet égard à un marchand d'esclaves; cet homme convint de la vérité de tout ce qu'on lui disait, et dit que si le roi faisait une loi contre la traite, il en serait charmé, ainsi que tout le peuple. «Si l'on peut, dit M. Schôn, gagner les Feliatahs à cette cause, on aura mis la hache k la racine du mal.» La population d'Egga est de sept h huit mille âmes. Les habitants sont grands et bien faits , leur expression , la teinte moins foncée de la peau, semblent indiquer un mélange de la race caucasienne avec la race nègre.
La fabrication des étoffes est la principale industrie d'Egga. Il y avait deux cents métiers à tisser dans la ville. Ces métiers sont très-simples et l'étoffe bien faite, sa largeur ne dépasse pas trois pouces; les unes sont blanches, les autres bleues et rouges. Les habitants teignent euxmêmes: le bleu est fait avec l'indigo qui est très-abondant; on voit partout des fosses à teinture; ils tirent le rouge du bois de Cam. Ils nous demandèrent quelles étoffes et quelles couleurs nous préférions, afin de nous en préparer pour notre retour. Le coton croit sur la rive gauche du fleuve; ils le plantent après la première pluie, et cinq mois après il est bon à recueillir.
Egga est à cent dix lieues de la mer. La mission était remplie auprès de deux des royaumes que l'on devait visiter; mais il fallait renoncer à l'espoir de compléter l'œuvre en atteignant la ville de Rabba. « Notre intervention, dit le capitaine Trotter, aurait eu pour effet de rendre la nation des Nufi plus indépendante, moins opprimée, et de faire diminuer le commerce des esclaves. Mais la ma-
ladie faisait à bord des progrès si alarmants, qu'il fallut redescendre en toute hâte le fleuve le i octobre. Le capitaine Allen , qui avait insisté pour continuer, fut attaqué par cette fièvre mortelle, ainsi que presque tout l'équipage, à l'exception des nègres; le capitaine Trotter fut aussi atteint, les mécaniciens eux-mêmes devinrent trop malades pour faire leur service. Le D"" Stanger (le géologue) , qui avait appris pendant le voyage, en lisant un traité scientifique, la manière de diriger les machines, se chargea de ce soin, et le D^* Mac William, outre ses pénibles devoirs envers ses malades, conduisit le navire, avec le secours d'un seul matelot blanc, de la manière la plus habile.
« Un des officiers, écrit M. Schôn en date du 8 octobre, est mourant, d'autres sont encore malades, et ceux qui sont délivrés de la fièvre, sont dans un tel état de faiblesse qu'ils ne pourront agir de long -temps. Rien ne peut se connparer k notre situation. Ceux à qui j'ai donné mes soins pendant leur maladie ou à leur lit de mort, connaissaient le danger du climat africain ; ils avaient fait leur compte en s'engageant dans l'expédition. Je dois déclarer, à leur honneur, que je ne leur ai entendu proférer aucune expression de regret ; ils tiraient de grandes consolations de la pureté de leurs motits et de la sainteté de la cause qu'ils avaient voulu servir.... »
En approchant de la ferme modèle , la quantité de terrain préparé et l'état des constructions nous fit espérer que le surintendant et les deux Européens demeurés avec lui, avaient échappé au fléau : espoir trompeur ! MM. Carr, Kingdon et Ânsell, étaient malades; il fallut les prendre à bord. Les nègres n'ayant pas soufiert, on les laissa k l'établissement sous la conduite de M. Moore, nègre Américain ; on y laissa le schooner V Amélie , avec un équipage nègre, pour protéger les colons. Les indigènes étaient dis-
posés à s'engager comme ouvriers à la ferme ; ils étaient bienveillants et avaient fourni des vivres en abondance à des prix modérés.
Obi et son peuple se montrèrent aussi très-bien lorsque V Albert arriva à Aboh ; c'était réellement un brave homme qui justifia la bonne opinion qu'on en avait conçu. Il témoigna une grande pitié de la maladie du capitaine.
UAlbert était k trente lieues de la mer, lorsque son équipage fut agréablement surpris en voyant un navire à vapeur remonter le fleuve : c'était VEthiope, commandé par le capitaine Beecrofl, que M. Jamieson envoyait à leur secours. Son arrivée fut très-utile. Le capitaine Beecrofl et son mécanicien se chargèrent de conduire YAlbert k Fernando-Po. On espérait que le capitaine Allen et ses braves compagnons se rétabliraient promptement sous l'influence d'un air pur, mais la plupart avaient trop souffert, et la mortalité fut désolante : des trois cent-une personnes qui composaient l'expédition lorsqu'elle commença k remonter le Niger, quarante et une périrent de la fièvre d'Afrique; sur cent cinquante Africains, pas un ne mourut. Le capitaine Bird Allen succomba k Fernando-Po, le 21 octobre.
Ainsi échoua l'expédition du Niger. D'après les rapports uniformes et les déclarations de tous ceux qui y ont pris part, le climat seul empêcha la réalisation de ce qu'on espérait. Tout avait été mis en jeu. Les officiers et les hommes méritaient les plus grands éloges, ils ne furent arrêtés que par l'impossible; ils n'ont pu vaincre la nature et n'ont cessé de persévérer qu'en cessant de vivre. Le gouvernement partagea cette opinion et l'exprima par lettre au capitaine Trotter.
Il fut constaté que les indigènes étaient moins barbares que l'on ne s'y attendait dans cette partie reculée de l'A-*
VIE DE BUXTON. i6
frique. Ils recherchaient la protection des Anglais contre leurs oppresseurs les Fellatahs, et on aurait pu facilement leur accorder cette protection ; le pays était un peu moins fertile qu'on ne Tavait cru ; on y trouve cependant du coton, des cannes h sucre, du café, de Tindigo, du gingembre, de l'arrowroot • des bois de teinture et de magnifiques bois de construction pour la marine, de l'huile de palmier, même de l'ivoire et d'autres articles de commerce importants. Les bords du Niger sont peuplés, à l'exception des terres marécageuses. Aussitôt que l'homme trouve un terrain ferme, il bâtit sa hutte et se met à cultiver. Â mesure qu'on remonte le fleuve, la population augmente : on trouve de grands villages, des villes, des cités populeuses. Les rives du Tchadda ont été dépeuplées par l'enlèvement des esclaves. Ce pays peut nourrir une population considérable. Le luxe de la végétation est incroyable : le palmier, cette source de richesses, y croît en grande abondance. Le trafic est la passion dominante de ce peuple ; chaque ville a son marché qui se tient à-peuprès tous les quatre jours; tous les quinze jours il y a de grandes foires. Ainsi non loin de l'Europe, dont grâce h la vapeur la distance diminue tous les jours, il y a une contrée immense et productive; les peuples qui l'habitent ne demandent qu'à recevoir les produits de nos manufactures et a trouver un écoulement pour les leurs.
Sans les obstacles que le climat ofi'rit, on aurait pu conclure et exécuter les traités pour l'abolition de l'esclavage. Ces peuples accueillaient avec bonheur les principes d'humanité si nouveaux pour eux ; ils voyaient dans le traité une garantie contre les guerres incessantes qui les désolent; le passage à certaines époques de bâtiments à vapeur sur le fleuve, aurait obtenu ce résultat. C'est donc au climat seul qu'il faut attribuer l'insuccès; lui seul à
empêché l'expédition d'être le héraut qui aurait proclamé raffranchissemcnt de l'Afrique occidentale.
Dans une dépêche adressée d'Iddah à lord John Russell, par les quatre commissaires, ils déclarèrent unanimement qu'on peut envoyer des missionnaires et des instituteurs en Afrique f). Ce sera la mesure la plus efQcace, avec l'aide du Très-Haut, pour éclairer ce malheureux pays et extirper à jamais l'abominable plaie de l'esclavage.
On comprend avec quel chagrin Buxton reçut les tristes nouvelles de l'expédition du Niger. Il fut ému de compassion pour les hommes courageux qui avaient tenté de réaliser ses plans, et profondément attristé en voyant se fermer, pour le moment du moins, la porte par laquelle il espérait que de nombreuses bénédictions se répandraient sur l'Afrique. Sa santé déjà affaiblie déclina graduellement, et il ne put plus supporter un travail de tête un peu suivi. Pour un homme que la nature avait appelé k une si grande activité morale et intellectuelle, c'était une rude épreuve que de se sentir mis de côté avant l'heure. Il n'avait que cinquante-cinq ans, et sa vie active penchait avec tristesse vers son déclin. Ce qu'il appelait : « les horreurs sans exemples du commerce des esclaves » se représentaient sans cesse à son esprit, dans leur hideuse réalité. 11 voyait les villages de l'Afrique pillés et brûlés, les navires traversant l'Atlantique avec leurs cargaisons de suppliciés;
(*) 11 n'y avait pas encore de fiévreux à bord^
lorsqu'il croyait qu'on ne l'observait pas, il poussait des soupirs déchirants; il ne manifestait pas son chagrin par des paroles, mais son air abattu, son visage pâle, sa préoccupation, la ferveur avec laquelle il priait pour la pauvre Afrique, montraient assez l'énergie de ses sentiments.
Les trois années qui s'écoulèrent entre ce moment et sa mort, furent marqués par plusieurs événements heureux dans sa vie domestique, par les jouissances qu'il éprouvait de la vie de campagne , par les heureuses nouvelles qu'il recevait de l'émancipation dans les Indes occidentales et par quelques espérances quant a l'Afrique, mais surtout et par dessus tout par les consolations religieuses et par une foi éprouvée. 11 fut toujours humble, patient, résigné, affectueux pour ceux qui l'entouraient et reconnaissant envers le Seigneur. Sa correspondance montre qu'il ne se laissait pas aller au découragement et qu'il conservait l'espérance d'une meilleure réussite dans l'avenir. « Il a plu a Dieu de nous envoyer un cruel échec, écrit-il, une calamité publique et personnelle. Ce cher Bird Allen, sa longue maladie , les souffrances des autres , ce brave Stenhouse , ce pauvre Willie. Quel bonheur que Trotter ait été épargné... Peut-être une entreprise uniquement composée de nègres réussirait-elle mieux. Peut-être faudra-t-il se borner à des missionnaires ; attendons avec foi et soumission les lumières que le Seigneur nous enverra. »
A M"« Gurnev, il dit : « Votre oracle favori fulmine de grands articles contre moi et m'attaque en vers et en prose; mais cela ne me donne pas d'humeur ; nous n'abandonnerons pas l'Afrique.... Personne ne conteste l'étendue du mal. Notre plan a échoué, mais n'y a-t-il plus rien à faire ? Parce que nous avons commis quelques erreurs, s'ensuit-il que nous devions nous réconcilier avec ces abominations? un effort isolé est-il tout ce que l'humanité et
l'Evangile ont le droit d'exiger? d'ailleurs, n'avons-nous rien obtenu? Nous savons que c'est par les indigènes qu'il faut agir, qu'il faut des missionnaires de couleur; l'Afrique doit être délivrée par ses enfants. »
Imbu de cette idée, il vint à Londres au mois de février, et s'occupa k provoquer des réunions et des conférences sur cet objet ; il employa le printemps à recueillir ce qui pouvait être utile à l'Afrique dans les souvenirs de l'expédition du Niger. La ferme modèle existait encore, et il s'efforça d'obtenir du gouvernement la promesse qu'un des bâtiments k vapeur de l'Etat la visiterait de temps en temps. Les chefs de la société africaine eurent avec lord Stanley une entrevue que Buxton raconte ainsi :
« Lushington exposa nos vues avec hardiesse et habileté. Sir Robert Inglis parla ensuite , disant les choses les plus fortes d'une voix douce et avec une grande urbanité. Acland dit quelques paroles excellentes. Je m'efforçai d'étabhr que, sauf le climat, tout le reste avait été favorable et qu'il serait honteux d'abandonner l'Afrique pour un premier échec. Lord Stanley nous offrit de faire circuler chez les membres du cabinet, tous les mémoires où nous exposerions nos vues et nos désirs. »
Buxton reçut la visite du rév. Schôn, qui avait été chapelain de l'expédition. c< Schôn attache, écrit Buxton, une grande importance à la conservation de la ferme modèle ; si nous ne pouvons la soutenir entre nous, veuillez convoquer une réunion des souscripteurs pour tenter un dernier effort. Que Dieu nous assiste. »
Cette réunion eut lieu au mois de Juin. Buxton ne put y assister. Rien n'était plus frappant que le contraste qui existait entre le souvenir qu'on conservait des espérances exprimées en 1840 et les nouvelles si tristes que l'on dut communiquer aux auditeurs ; on ne se découragea cepen-
dant pas. Lord John Russell, avec son courage ordinaire, prit une grande part aux débats et soutint la justesse des principes sur lesquels reposaient les plans précédents. La discussion fut très-intéressante et animée.
L'évéque de Calcutta écrivit à Buxton : « Ne vous laissez pas abattre Lorsque nous considérons notre impuissance à sonder les desseins du Tout-Puissant, devons-nous être surpris si les soucis et les chagrins sont le résultat des plans les mieux concertés. La Providence tient en réserve d'autres moyens d'affranchissement pour l'Afrique. Marchons courageusement en avant, des bénédictions inattendues se manifesteront. Rien de ce qui se fait pour la gloire de Dieu et pour l'humanité ne se perd. Notre navire, ballotté par les vents, atteindra le port céleste où rien ne le menacera désormais. »
En juillet 1842, le lieutenant Webb offrit avec courage ses services pour aller visiter la ferme modèle avec le Wil' berforce. Il trouva les colons en bon état, une partie du terrain était préparé pour la culture, vingt k trente acres étaient plantées, la plus grande partie en coton qui promettait une belle récolte. Les indigènes se prêtaient aux travaux; il y avait en moyenne cent ouvriers: hommes, femmes et enfants. Ils recevaient trente centimes par jour en denrées. On avait élevé sept maisons et quatre huttes; il y avait des marchés réguliers. La protection offerte par l'établissement contre les enleveurs d'esclaves, avait engagé plusieurs individus à s'établir dans le voisinage ; ils profitaient des leçons d'agriculture qu'ils avaient sous les yeux. Les indigènes étaient pacifiques, bienveillants et industrieux. Les Bassâs (tribu voisine) sont un peuple tranquille et intelligent, désireux de connaître les coutumes européennes ; les femmes étaient modestes et gracieuses. Les Fellatahs sont la terreur du pays. M. Carr, le sur-
intendant, ayant été assassiné en revenant de Fernando- Po, les colons n'avaient plus de chef. M. Moore, nègre, qui lui succéda, n'avait pas d'autorité et l'anarchie ne tarda pas à s'introduire. Le lieutenant Webb , pour remédier à ce mal, voulait laisser k la ferme M. Hensmann, médecin du fVilberforce; mais la 6èvre s'étant déclarée à bord, on ne put se passer de lui ; il se trouva forcé de dissoudre rétablissement et d'emmener avec lui ceux qui le composaient.
<v Je regrettai, dit-il, cette dure nécessité ; je comprenais les avantages de cette position d'où le commerce et la ci» vilisation pouvaient répandre leurs bienfaits dans les contrées voisines, où les nègres fugitifs iraient se mettre à l'abri des traficants d'esclaves; sa protection serait appréciée et une colonie importante se formerait. »
La population établie autour de la ferme modèle, exprima un vif regret de sa suppression ; un des hommes ajouta que les Bassas descendraient le fleuve et iraient au devant d'une nouvelle expédition. Buxton fut désolé de ce nouvel échec. « C'est à rendre fou , écrit-il ; cette ferme modèle allait si bien , notre essai réussissait , et tout a été détruit parce qu'on n'a trouvé personne pour en prendre la direction. »
Au mois d'octobre, le capitaine Bosanquet offrit ses services pour conduire gratuitement une autre expédition au Niger ; il souscrivit de plus 12,500 francs pour en couvrir les dépenses. «Mon cœur, écrivait-il, est avec nos frères noirs , et je consacrerai à faire réussir cette expédition le peu de talent et d'énergie que je possède. »
Le comité de la société examina cette proposition , elle fut reçue avec une vive reconnaissance, mais le comité ne crut pas pouvoir l'accepter.
Au mois de janvier 1845, Buxton se rendit à Londres pour prendre part à la dissolution de la société de civilisation africaine , acte qui lui coûtait beaucoup. « J'éprouve, dit-il à cette occasion, ce que je ressentirais si j'étais appelé aux funérailles d'un ancien ami. )> Âpres que l'on eut voté la résolution de suspendre les opérations de la société, il s'adressa à l'assemblée avec une profonde émotion. Il remercia le comité de ce qu'il avait fait, et tout en reconnaissant la nécessité de la mesure qui venait d'être adoptée, il persista dans l'idée que l'expédition n'avait pas complètement échoué, et ajouta que toutes les attaques de la presse ne le feraient pas convenir qu'il se fût trompé dans les mesures qui! avait proposées et les espérances qu'il avait conçues. Les hommes de bon sens qui examinèrent à fond ce sujet, lui rendirent le même témoignage. Lord Monteagle lui écrit : « Ce que vous avez déployé d'habileté et d'énergie, semblait garantir le succès; mais après avoir mis de son côté tout ce que la raison peut suggérer, il reste en toute chose ce que la prescience humaine ne peut ni savoir ni calculer; ne permettez pas, mon cher Buxton, que ces pensées troublent votre santé ou votre repos. »
Ces témoignages d'affection et les bonnes nouvelles des Indes occidentales, lui rendirent la sérénité et la faculté de jouir du bonheur domestique qui l'entourait.
Il avait acheté, depuis quelques années, une petite propriété à Trimingham, dans le comté de Norfolk, et il s'occupait avec intérêt de divers projets pour l'améliorer; il cultivait lui-même une des fermes et y introduisait les meilleurs modes de culture. Il y adjoignit, en 1840, d'autres terrains sur lesquels de grandes plantations furent établies; ce furent les occupations favorites de ses dernières années. Ses amis se rappellent le plaisir qu'ils avaient a l'accompagner sur les collines de Bunton et de Trimingham, lors-
qu'il leur montrait les points de vue sur la mer et les jeunes plantations qui s'élevaient sur le premier plan. M. H. Johnson, le précédent propriétaire de Runton, était son compagnon et son aide dans ses plans d'amélioration. Buxton avait donné k ses plantations, comme jadis à ses chevaux , les noms des objets qui l'avaient le plus intéressé : un bois s'appelait le Niger, un autre le Fernando-Po, etc. Un de ses amis lui dit : a Si l'Angleterre subsiste, vos plantations seront un jour l'orgueil du pays. — Si l'Angleterre subsiste! s'écria-t-il, un pays qui a aboli l'esclavage ne peut périr. »
Les détails qui suivent nous sont fournis par le secrétaire de Buxton , M. Nixon ; on y prendra une juste idée du caractère de l'homme dont nous avons esquissé la vie.
« Les qualités qui m'ont le plus frappé chez sir Fowell Buxton, étaient sa persévérance, sa bienveillance, son dédain de ce qui n'était qu'extérieur, son zèle pour tout ce qui était pratique et surtout son humilité.
» Avant de s'engager dans une entreprise, il n'examinait pas si le succès était probable, mais s'il était possible, et alors il s'y consacrait tout entier et ne l'abandonnait que quand le but était atteint.
» Son humilité le portait a accorder un certain respect à tout individu, quelque humble que fût sa condition. Personne n'a mis plus sincèrement en pratique les principes développés par Ghanning , dans l'essai qui a pour titre : L'honneur est dû à tout homme.
»Au mois de juin 1840 (j'étais son secrétaire depuis peu de jours), il se rendit d'Upton à Londres en me laissant le soin de faire un abrégé de son ouvrage sur la Traite des esclaves^et le remède à y apporter, A son retour, je lui lus, en nous promenant, ce que j'avais fait. Lorsque j'eus fini, il me dit : « C'est bien, M. Nixon, cela vous fera bon-
neur, mais cela ne suffit pas pour moi ; c'est le discours éléganl d'un jeune membre du parlement; il me faut quelque chose de plus pratique, quelque chose de court et de fort ; mellons-nous tout de suite k l'ouvrage. »
» J'admirais sa puissance de concentration, qui lui permettait d'appliquer toute son énergie à l'objet qu'il avait en vue. Tout ce que l'habileté humaine pouvait concevoir et tout ce que la fermeté corporelle pouvait supporter, semblait être à sa disposition. Il s'absorbait trop dans son sujet pour ressentir de la fatigue, et me plaisantait avec bonhomie lorsque j'étais las et que je demandais grâce : a Vous êtes fatigué? vous ne savez ce que c'est que d'être fatigué; attendez d'avoir été dix-neuf ans au parlement; terminons vite cet ouvrage, peu m'importe mes esclaves blancs, pourvu que je sauve les esclaves noirs. »
» Lorsque Buxton revint seul d'Italie, il était surchargé de travail , en raison de l'expédition du Niger. Un esprit aussi puissant que le sien pouvait seul supporter ce fardeau. Lorsque l'ouvrage de la journée était fini , souvent il ne pouvait dormir, et me faisait appeler pour lui lire haut, dans l'espérance de le calmer et de le disposer au repos. Quelquefois je croyais qu'il s'assoupissait et je baissais le ton peu à peu ; il m'arrêtait subitement en s'écriant: « Donnez-moi mon carnet, inscrivez ceci et ceci, et il continuait jusqu'à ce qu'il eût préparé l'ouvrage d'une semaine entière. Je recommençais à lire d'un ton monotone; il s'écriait encore : « C'est inutile, je ne puis dormir; prenez une feuille de papier, » et il dictait des notes, une lettre, etc.
» Il portait la même persévérance dans les petites choses; que de soins il a donné a ses plantations, établies dans un mauvais sol, exposées aux âpres vents du «nord-est qui semblent s'opposer à la croissance des arbres; il n'épargna rien pour accomplir ses projets : lectures, correspondances,
conversations avec des hommes d'expérience, visites aux pépinières; il puisait à toutes les sources, il prenait des informations partout; aussi le succès couronna -t- il ses efforts. Les florissantes plantations de Trimingham et de Ronton sont citées dans un Essai qui a obtenu la médaille d'or de la société royale d'agriculture, en 1845.
» La règle de Buxton dans toute sa vie , était d'être complet en toute chose et de bien faire ce qu'il faisait ; mais dans l'aflaire des plantations , sa plus grande jouissance a été de fournir de l'ouvrage aux pauvres.
» Il aimait passionnément les chevaux ; il m'a raconté luimême ce qui suit: «Mon pauvre vieux Abraham était le plus beau cheval que j'aie possédé. A l'époque où George IV était très -impopulaire, je traversais le parc Saint-James, au moment où le roi passait suivi de la foule. On poussait des acclamations et des cris terribles, et je me trouvai entouré de cette multitude au milieu d'un vacarme qui aurait effrayé le plus courageux animal. Mon brave cheval dressa les oreilles, ouvrit les naseaux et resta immobile le cou tendu. Le lendemain, lord *** vint pour acheter mon cheval ; je lui dis qu'il n'était pas k vendre, que c'était mon favori , etc. Lord *** ne se découragea pas , il fit offre sur offre, et dit enfin qu'il ne parlait pas pour lui , qu'il était autorisé par un ami à aller jusqu'à 121,500 francs. Je refusai. Pour dernière ressource, 41 me dit : « M. Buxton, c'est le Roi qui m'envoie et j'espère que vous ne refuserez plus. » — Je fus embarrassé, mais je repris courage et avec force excuses et expressions de regret, je dis à peu près ceci : « Je suis heureux que Sa Majesté aime autant les bons chevaux, mais je les aime aussi ; j'en ai un, et je veux le garder. »
» La générosité de Buxton était sans limite ; il répandait les présents à profusion autour de lui. Sa libéralité publi-
que est bien connue; elle n'était égalée que par sa charité privée, moi seul et ses obligés Font connue. Souvent après avoir secouru plusieurs fois la même personne, il me donnait l'ordre de lui écrire quelques lignes sévères pour l'avertir qu'il ne fallait plus s'adresser à lui ; puis il me rappelait, et me chargeait d'envoyer une somme à condition qu'on ne revint plus.
» Il s'élevait quelquefois entre nous de légères discussions résultant d'un désaccord d'opinion ; je ne savais pas toujours modérer l'expression de ma pensée. Il en était vexé, mais il ne m'en parlait pas jusqu'au lendemain ; et lorsque je croyais l'affaire oubliée, il me disait : « Quelle sottise à vous, Nixon , de vous être fâché hier ; si j'avais répondu, nous nous serions peut-être séparés pour toujours. Prenez pour règle de ne pas parler quand vous êtes en colère, attendez le jour suivant. » S'il manquait lui-nîéme à cette règle, il s'en affligeait et n'avait pas de repos qu'il n'eût fait oublier son tort. Il ne se contentait pas de le reconnaître, il redoublait d'attention pour l'offensé.
» Je regrette d'avoir recueilli si peu de souvenirs sur Buxton, ils me sont bien précieux; mon estime et mon respect pour lui s'augmentent, s'il est possible, chaque fois que je reporte mes pensées sur lui. »
1943 et 1844.
En 1843, on ordonna à Buxton les eaux de Bath; il ne se faisait pas d'illusion sur son état; il écrivait en empruntant les paroles de Christophe North : a Quoique nos jours ne soient pas encore évanouis, nous apercevons les ombres du soir qui s'étendent et derrière elles les ténèbres de la nuit. »
£n ecrivaot à M. Scoble, pour s'excuser de ne pouvoir assister aux réunions contre l'esclavage, il ajoute : c< Je ne puis plus combattre avec vous, mais je prie Dieu d'être avec tous ceux qui sont engagés dans cette sainte croisade.»
Il exprimait quelquefois le désir de travailler encore pour l'Afrique. c( Qu'importe l'instrument, disait-il, demandons seulement qu'il y ait d'habiles et d'heureux ouvriers pour la cause de Dieu, de Christ et des hommes.
Buxton passa l'été à perfectionner l'état de ses fermes et ses plantations. Le soir, il aimait à aller sur la pelouse du village, voir les paysans. A mesure que ses forces intellectuelles déclinaient, ses sentiments pour ceux qui lui étaient chers semblaient redoubler de vivacité. On ne saurait rendre l'énergie de ses prières, lorsqu'il demandait le bonheur et les vrais biens pour ceux qu'il aimait, présents et absents ; mais surtout pour que son Père céleste étendit son bras protecteur sur la pauvre Afrique. Son ami et compagnon de travaux , M. Trew, quitta l'Angleterre à cette époque pour occuper un poste aux iles Bahama, ce Je ne me console de votre départ, lui écrit Buxton, qu'en pensant à la noble cause que servez. Si vous pouvez obtenir que des noirs convertis et vraiment chrétiens aillent travailler en Afrique , que pourrions-nous regretter? ainsi bon courage, et que le Seigneur soit avec vous.»
En automne , la santé de Buxton lui permit de recevoir quelques amis chez lui, et parmi eux le révérend S. Crowtber (nègre) , qui prêcha pendant cette visite à l'église de Northrepps. C'était une chose réjouissante que d'entendre un excellent sermon, prêché par un ecclésiastique nègre. Il fit allusion k l'expédition du Niger; il dit qu'elle avait créé des facilités pour l'œuvre des missions , qu'elle avait fait beaucoup de bien : «Ceux qui ont semé dans les lar-
mes, dit-il, récolteront avec joie , etquelle joie plus grande peut-on éprouver que de voir les enfants élevés dans la vérité.» M. Beecham écrit dans le même sens à Buxton : «Vous voyez que l'expédition du Niger n'a pas totalement échoué; les résultats n'ont pas été tels qu'on l'avait espéré. Le Tout-Puissant accomplira dans sa sagesse le bien que votre cœur généreux avait rêvé. Une nouvelle impulsion a été donnée vers l'Afrique, elle a encouragé les émigrations de Sierra-Leone qui ont ouvert la route dans Yariba et Dahomey, et placé l'Afrique centrale ^ notre portée.» En novembre, la famille de Buxton s'alarma de sa faiblesse croissante ; il commença k perdre la mémoire, et de temps en temps il avait une confusion dans les idées très-pénible pour ceux qui l'entouraient. Il éprouvait une pression au cerveau, et pendant quelques semaines, il fut sérieusement malade. Il se remit cependant et reprit d'une manière étonnante sa vigueur et la lucidité de son esprit, mais il ne put plus supporter un travail prolongé. Voici quelques mots tracés pendant sa maladie.
« Oh que je perde la mémoire, pourvu que le Seigneur perde le souvenir de mes péchés!» On lui lut des passages qui contenaient des promesses de pardon. «Oui, reprit-il avec un sentiment profond. Je ne sais si c'est trop de présomption de ma part, j'espère que Dieu dans sa miséricorde infinie ne me rejettera pas, que j'aurai paix avec Dieu par Jésus-Christ.»
En recevant la nouvelle de la maladie de M™® Fry, il s'écria : « Oh Seigneur ! daigne rétablir cette sœur bien-aimée, qu'elle puisse continuer son œuvre et que ses oreilles puissent encore entendre les cris des malheureux.»
Sa faiblesse s'accrut de nouveau; il portait fréquemment sa main à la tête comme s'il souffrait, et poussait de profonds soupirs; mais si son esprit avait déchu, son ftme
ressentait le même amour pour Dieu et les hommes. Quelqu'un lui exprimant sa sympathie pour ses maux, il répondit : «C'est la volonté de notre père miséricordieux, ne murmurons pas.» Il crut avoir le bras et la main paralysés; son fils lui dit de ne pas s'inquiéter : c<Oh! dit-il avec énergie, qu'il s'agisse de vie ou de mort, je ne suis pas effrayé, j'ai confiance.»
Ses épreuves lui firent sentir plus vivement celles des autres. On lui demandait ce qui le faisait soupirer : a Ce sont, dit-il, les souffrances de l'humanité.» Quant h luimême , il ne cessait de rendre grâces ; lorsqu'on lui parlait de ses travaux pour le bien des autres : « Ils ont été un effet de la bonté du Seigneur, disait-il , qu'il me donne seulement une place dans son ciel.»
Après avoir lu l'oraison dominicale, il remarqua combien il était redoutable de demander le pardon pour nousmêmes dans la même mesure que nous l'accordons aux autres; non qu'il crût avoir quelque chose k pardonner, mais il avait un si profond sentiment du besoin de pardon, qu'une restriction lui paraissait effrayante.
Le mois de janvier 1844 amena quelque mieux dans son état, et il éprouva un vrai bonheur de deux lettres qu'il reçut à cette époque. L'une était de M. Anson, au nom de S. A. R. le prince Albert , l'autre de sir Edouard Parry; elles l'informaient que le gouvernement, pour abolir la traite des esclaves, augmentait l'escadre sur les côtes de l'Afrique; le gouvernement paraissait aussi ne pas vouloir admettre en Angleterre le sucre des colonies à esclaves : c(Ce sont là, dit-il, des motifs d'une gratitude inexprimable. Il écrivait Ik-dessus k sir Robert Peel : a Je suis convaincu qu'une diminution de droits sur les sucres de Cuba ou du Rrésil compromettrait la grande œuvre à laquelle on travaille depuis tant d'années et au prix de tant
de sacrifices La cause de riiumanité D'en gémirait pas
seule, notre nation en recevrait une tache indélébile
Nous aurions une flotte sur les côtes d'Afrique pour conibattre la traite; et ailleurs, sous le pavillon anglais et avec des capitaux anglais, nous amènerions sur nos marchés le sucre du Brésil et de Cuba , produit d'un trafic d'esclaves que nous aurions encouragé ! Ce n'est pas k vous, sir Robert, qu'il est nécessaire de montrer tout ce que ce trafic entraîne de crises, et je ne terminerai pas sans remercier le gouvernement des renforts envoyés a notre escadre pour donner un coup mortel k la traite des esclaves.»
Sir Robert Peel répondit : a .. . J'ai été heureux de recevoir, de l'ami de l'humanité et de la race africaine, la lettre que vous m'avez écrite. Je partage vos vues sur Teffet qu'aurait l'ouverture de nos marchés aux sucres des colonies à esclaves, ce serait donner un encouragement au trafic que l'on ne pourrait plus arrêter. C'est une époque très-critique dans les annales de l'esclavage et de la traite des nègres, et si l'Angleterre se relâchait dans ses généreux efforts pour cette cause où elle se trouve seule à lutter, cela aurait une très-mauvaise influence.
» L'emploi de la force, pour supprimer la traite, me semble parfaitement justifié devant Dieu, et l'expérieDce de quelques mois sur les côtes de l'Afrique et du Brésil, après le retrait des croiseurs anglais, nous démontrerait, je le pense, l'inefficacité de tout autre mode d'action.»
Au printemps de 1844, Buxton reçut une lettre de Pévéque de Calcutta qui , après l'avoir engagé k ne pas se décourager de l'insuccès de l'expédition du Niger, lui donne des détails trés-satisfaisants sur les Indes. Il ajoute : « Le champ est si vaste, que les effets sont k peine sensibles. Il y a , dans les trois diocèses , environ deux cent cinquante chapelains et missionnaires , presque tous hommes
de Dieu et travaillant de tout leur pouvoir à avancer le bien-être temporel et spirituel de cette immense popula*tion
«c L'arbitre suprême des événements favorise nos armes et étend notre influence : l'Aflghanistan, l'Inde centrale, le Scinde et la Chine sont vaincus; il ne reste que le Punjaub. La puissance de Dieu et l'intercession du Sauveur sont manifestes, l'Evangile se répand toujours davantage, le Saint-Esprit agit, la Bible, sans notes ni commentaires, contient les règles divinement inspirées de la foi et de la morale.»
Buxton écrit à son ami qu'il n'est point aussi découragé sur l'Afrique que l'évéque le suppose : a La semence est répandue dans plusieurs cœurs et dans des cœurs qui battent sous des peaux noires. Dès qu'un nègre est converti et suffisamment instruit, il soupire après l'Afrique. Sierra- Leone, ce lieu jadis désolé, se couvre d'une riche moisson spirituelle par le fait du retour de nègres chrétiens, civilisés et comparativement à leur aise, qui reviennent des divers pays où ils avaient été transportés comme esclaves. Les sociétés de missions tournent les yeux vers l'Afrique, l'église
vient de consacrer deux ministres nègres Je suis plus
quaker que vous relativement aux guerres indiennes, je sais qu'on peut les considérer comme guerres défensives, mais elles ont toujours pour conséquence l'agression et la conquête. Je ne comprends pas comment les missions luttent avec le canon. Six mille païens tués à Gwalior, font un terrible contraste avec nos convertis. Je voudrais que toute la cbrétienté se prononçât contre la guerre. On ne comprend pas assez que la paix est le principe vital de tous les autres biens. »
l^me Pry était aussi à Bath. Buxton en parle ainsi, le 25 mars 1844 : «J'ai vu E. Fry ce matin, je l'ai trouvée
en pleurs, très-abattue. Je lui ai rappelé les promesses de Dieu et les mérites du Sauveur, en vertu desquels elle et ceux qui lui ressemblent sont assurés de recevoir cet héritage incorruptible, sans tache et impérissable. Sa sérénité revint, et lorsque je l'eus quittée, elle me fit rappeler et me dit : «Combien sont précieux cette affection et cette harmonie qui ont toujours régné entre nous. Nous nous sommes aimés dans le temps, j'espère qu'il nous sera donné de nous aimer dans l'éternité. Quelle ravissante perspective que celle de cet amour éternel.»
Buxton fut réjoui par l'envoi d'une somme considérable que fit à la société anglaise une branche de la société pour la civilisation africaine; qui s'était formée à Sierra-Leone. «Quelle joie, dit-il, de voir cet exemple donné parles victimes même de cet épouvantable système d'oppression. L'esprit que ce don manifeste, la sollicitude dont il rend témoignage pour la diffusion de la liberté, pour l'avancement de l'éducation et du règne de Dieu, est la plus précieuse des récompenses pour ceux qui depuis vingt ans n'ont épargné ni efforts, ni prières pour atteindre ce but.»
1S44 et 1845.
L'esprit de Buxton fut moins abattu cet été là; il le devait, disait-il, h l'espoir d'avoir sa part de l'héritage céleste par la miséricorde royale du Sauveur mort pour lui. Dans les belles journées d'été, il se levait souvent à quatre ou cinq heures du matin, et on l'entendait prier avec ferveur pendant une heure ou deux. Lorsqu'on lui représentait que sa santé en souffrirait : «Je n'ai pas trop de temps pour prier,» répondait-il. Une nuit on l'entendit
parler, et on lui demanda ce qu'il disait : cr Je demande à Dieu , dil-il , de me donner la foi , de m'envoyer sa grâce, afin que j'aie une vue claire de Christ pour lui obéir parfailenient, pour que le bras du Tout-Puissant me soutienne dans mes épreuves et qu'il m'admette dans son royaume.»
Dans l'automne, quoiqu'il put encore faire de l'exercice, sortir à cheval avec son fusil et visiter ses plantations, il était évident que sa faiblesse augmentait. «Je suis usé,» disait-il. Il retrouva son énergie en apprenant que le gou* vernement méditait des changements à l'établissement des Africains émancipés de Sierrà-Leone ; on voulait les contraindre à se rendre aux Indes occidentales. Il redoutait cette émigration forcée, et désirait qu'on ne touchât pas à ce système d'éducation.
Il écrivit une lettre pressante à lord Stanley pour le conjurer d'abandonner ce projet; il y revint k plusieurs reprises, souvent il commençait a dicter, puis s'arrêtait épuisé au milieu d'une phrase. Cette lettre est trop longue pour que nous puissions l'insérer ici, mais on ne s'aperçoit pas en la lisant de l'extrême faiblesse qui l'accablait. Ce fut le dernier acte de ses longs et pénibles travaux en faveur de la race nègre.
M. Freeman, missionnaire distingué, revenu d'un voyage aventureux aux royaumes de Dahomey et de Yariba, vint chez Buxton en octobre, accompagné de M. Beecham. Sa famille éprouva les sentiments les plus douloureux, en voyant qu'il était incapable de jouir de la visite de ces amis, surtout lorsqu'elle se rappelait l'intérêt si vif avec lequel il avait reçu la première copie du journal de M. Freeman qu'on lui avait procuré. Les incidents du voyage racontés avec animation par le missionnaire, ne purent le ranimer. Sa famille comprit que le coup était frappé, et les manières graves et solennelles du malade laissa voir qu'il le sentait
aussi. Sa grande faiblesse lui rendait pénible l'usage de la parole, mais les sentiments de son cœur se faisaient jour de temps à autre malgré cela. En priant avant le dîner, il exprimait vivement son amour pour l'auteur de tous les biens. «Seigneur, rends- nous vraiment reconnaissants pour tes innombrables compassions ; avec les biens du corps, donne-nous les biens plus précieui de l'âme, par les mérites de Jésus-Christ. Que le Seigneur nous pénètre du sentiment de ses compassions, de son atnour, de son indulgente bonté pour nous et nous donne un ardent désir de le servir, de lui plaire pour l'amour de Christ,» etc.
On lisait un matin le XI® chapitre de saint Matthieu ; Buxton avait écoulé avec attention et dit : «Il y a un passage que vous n'avez pas lu, et qui fait toujours naitre chez moi une vive préoccupation de l'état de mon âme.» Il répéta le2I« verset : Malheur à toi Chorazin! malheur à toi Betsàida ! car si les miracles qui ont été faits au mi^ lieu de vous, eussent été faits dans Tyr et dans Sidon, il y a longtemps qu'elles se seraient repenties avec le sac et la cendre. Il rappela ce que Dieu avait fait pour lui et conclut en disant : «Que notre condamnation sera grande, si nous ne profitons pas de cet avertissement.»
Le dimanche 17 novembre, il alla à l'église et, selon sa coutume, il indiqua les hymnes à chanter pendant le service, en particulier le bel hymne, commençant par ces mots : Tous saluent le pouvoir du nom de Jésus. Il le chanta lui-même avec une telle expression, qu'en rentrant chez lui, le pasteur en parla à sa famille et ajouta qu'il avait le pressentiment d'avoir entendu pour la dernière fois la voix de sir Fowell Buxton à l'église. Il ne se trompait pas.
Le mariage de son second fils avec la cinquième fille de M. S. Gurney fut conclu au mois de décembre. Il écrivit à
cette occasion la dernière lettre qu'il ait tracée de sa main, adressée à M™« Gurney : « Vous me demandez si j'approuve de cœur le mariage de votre fille avec mon fils; ma réponse ne se fera pas attendre. Oui, j'approuve celte union et je rends grâce au souverain bienfaiteur qui a dirigé ce choix. Puissent-ils vivre heureux , que la paix et la prospérité soient leur partage, qu'ils soient les enfants chéris de leur maître.»
Le 5 décembre, il rendait grâce a Dieu de lui avoir fait connaître son Sauveur, il lui demandait le pardon de ses transgressions, et enfin il le suppliait de le recevoir dans la vie éternelle; peu après il dit : «Je sens que mes forces et mes facultés s'affaiblissent , mais ma foi est grande. » Le i 5, il eut un violent spasme dans la poitrine, qui le réduisit h l'état le plus alarmant; mais il continuait h rendre grâce des consolations qu'il éprouvait.
Vers la fin de janvier, il recouvra quelque force. «Qu'il est doux, dit-il, ce retour de santé, sans avoir le souci des occupations terrestres.» Quelqu'un lui dit que c'était un avant-goût du repos céleste, destiné aux enfants de Dieu. Il pria aussitôt pour que chaque membre de sa famille pût jouir de ce bonheur. Ces prières, entremêlées d'expressions de tendresse, faisaient une profonde impression. Il s'intéressait toujours vivement à ses voisins pauvres; ses soufl'rances semblaient lui donner un sentiment plus vif de celles des autres. Il s'informait si on distribuait de la soupe et d'autres secours aux paysans, et son visage brillait de plaisir en voyant de son lit les bandes de femmes et d'enfants avec leurs pots et leurs plats fumants, traverser les prés.
Quelquefois par suite de sa faiblesse physique, quelques doutes s'emparaient de son esprit, mais cela ne durait pas; sa confiance revenait bientôt. Le 6 février, il eut
une nouvelle attaque d'oppression qu'il supporta avec la même soumission. Il fut heureux de recevoir le billet suivant de M™« Fry, déjà très-malade : «Je veux essayer d'exprimer un peu de cette affection et de celte sympathie que je ressens pour vous.... Nous n'avons eu qu'un cœur et qu'un but dans nos projets, quoique nos vocations aient été différentes et que la tienne ait été plus étendue que la mienne. Nous avons joui de la douce unité de l'Esprit par le Seigneur, puissions-nous toujours nous réjouir en lui, quoi que nous soyons appelés k faire ou à souffrir, et lorsque la fin viendra, puissions-nous par l'amour et les mérites de notre Sauveur contempler notre Roi dans sa beauté et nous réjouir éternellement en sa présence. Mon affection pour vous, vos enfants et vos petits-enfants, est grande et profonde; mes vœux et mes prières sont que la grâce, la miséricorde et la paix demeurent en vous tous, dans le temps et l'éternité.»
M. J.-J. Gurney, qui visita Buxton une semaine avant sa mort, décrit ainsi son état : «C'était presque une maladie sans douleur. Rien n'était plus paisible que cette chambre de malade dont l'accès était ouvert à tous ceux qui étaient liés avec lui. On ne craignait pas de le troubler. S'il ne dormait pas, sa disposition d'esprit était heureuse et sereine, il se mettait de temps en temps en communication avec nous, avec sa manière vive, sa constante bienveillance, et sans manifester ni chagrin ni irritation. Jamais un fidèle ne s'est plus fortement appuyé sur son Sauveur. Jamais la foi n'a été pins évidemment l'ancre solide et inébranlable d'une âme chrétienne.
» Après un long engourdissement il se ranima encore d'une manière étonnante. Nous le quittâmes le 14 février, son esprit était vif et animé, comme un matin sans ntM» ges^ 2 Samuel, ch. xxiiî, 4. Je n'oublierai jamais son re-
gard tendre et aifectueux, sa douce joie, sa paix, lorsqu'il saisit ma main et la tint longtemps pressée. Au moment où je lui dis adieu, il ajouta : a L'œil n'a point vu, l'o- » reille n'a point entendu, le cœur de l'homme n'a pu » concevoir, les choses que Dieu a préparées pour toi, » oui, pour toi, mon frère bien-aimé.» Les cinq jours qui s'écoulèrent jusqu'à sa mort furent tranquilles, avec les mêmes alternatives d'assoupissements et de réveils, courts, mais marqués par la sérénité et le contentement de son âme. Son fils Fowell et la nouA^elle mariée arrivèrent pendant ce temps, et furent reçus avec joie par leur pèie. C** revint du collège pour recevoir le plus tendre accueil. Le 19 février, Buxton se trouva très-faible, mais calme, l'oppression redoubla , et il fut manifeste qu'il entrait dans la vallée de l'ombre de la mort. Il tomba dans un paisible sommeil; sa famille l'entourait, mais il ne la reconnaissait plus; à dix heures moins un quart, il entra dans la paix de son Seigneur.
« Jamais il n'y eut de mort plus douce et plus solennelle, dit M. Gurney. La chambre ou étaient les restes du frère qui nous avait quitté, présentait un des plus beaux spectacles qui eussent frappé mes regards. Je n'avais jamais vu sur aucun visage une telle expression de puissance intellectuelle, d'amour pour Dieu et pour les hommes.
» Buxton fut enterré dans le chœur ruiné de la petite église d'Overstrand. Les vieux murs couverts de lierre, l'édifice, la vue de la mer, le paysage qui l'entoure, tout en est très-pittoresque.
» Les funérailles, conduites avec une grande simplicité, eurent lieu par une belle matinée d'hiver; elles furent suivies d'un grand cortège, de parents, d'amis et de voisins; longtemps avant l'heure indiquée, on vil des colonnes de paysans se rendre vers le lieu de la sépulture; elles ve-
naient de toutes les directions, suivant les champs et les sentiers. Tous paraissaient profondément affectés; ils avaient perdu leur protecteur et leur ami, et venaient lui payer un dernier tribut d'affection et de respect. La réunion fut trop nombreuse pour trouver place dans l'église; mais l'impression fut très-solennelle pendant la cérémonie. Cette scène était émouvante ; elle semblait nous dire avec David : Ne saveZ'Vom pas qu'un prince et un grand homme est tombé aujourd'hui en Israël, Tombé , oui, mais pour se relever et pour être une nouvelle et consolante confirmation que, pour l'humble croyant en Jésus, la mort a perdu son ai^ guillon et le sépulcre sa victoire. »
Quelques semaines après la mort de sir Fowell Buxton, des admirateurs de sa conduite et de son caractère, se réunirent pour élever un monument k sa mémoire.
Ce projet fut approuvé. Le prince Albert donna i ,250 fr. , le maximum des autres souscriptions fut limité à 55 fr. En peu de temps une liste fut couverte des noms des hommes les plus distingués en politique et en religion; ce qu'il y eut de touchant fut l'empressement des nègres des Indes occidentales, de Sierra-Leone, du Cap et des Cafres : la souscription parmi eux, en sous et demi-sous, s'éleva à 11,250 fr. ; le nombre des souscripteurs des Indes et de l'Afrique fut de plus de 50,000. Les lettres qu'on reçut de Tabago, de Sainle-Lucie, de Nevis, témoignaient de leur zèle Ce ne fut pas tout : les Africains émancipés a Sierra- Leone avaient envoyé 2500 fr. ; ils voulurent avoir un souvenir pour eux, et envoyèrent une somme de 2000 fr. pour qu'on leur fit un buste de Buxton, qui fut très-bien exécuté et placé dans l'église de Sierra-Leone.
Le monument, pour lequel on a souscrit 37,500 fr., est une statue de grandeur naturelle, par Thrupp; elle est placée près du monument de Wilberforce, dans l'abbaye de Westminster.
Nous terminerons ces pages par une lettre du révérend Cunningham, de Harrow, le respectable ami de sir Fowell Buxton.
Harrow, décembre 1847.
» Mon cher Charles, je suis heureux d'apprendre que vous vous occupez de la biographie de votre cher et honoré père; elle me parait indispensable; ses nombreux amis sont avides de détails sur une vie qui leur fut si précieuse , et le public a droit de connaître tout ce qui se lie k l'extinction de l'esclavage et aux autres actes de bienfaisance auxquels il a pris une si grande part. Comme son ancien et sincère ami , je vous communiquerai l'impression que j'ai conservée de lui. Je passerai rapidement en revue ses qualités intellectuelles, religieuses, morales et sociales.
» Je l'ai toujours considéré comme un homme d'une intelligence rare et d'un bon sens parfait; on peut l'offrir comme le modèle de ce que j'appellerai le bon esprit anglais. Il avait la rare faculté de mettre de côté toutes les parties inutiles d'une question et de s'attacher aux points essentiels; il excluait la lumière latérale et concentrait tous les rayons sur le foyer principal. Peu d'hommes ont prononcé des discours plus courts sur de plus grands sujets. Pour un fait ou un raisonnement qu'il admettait, il en rejetait cent. Personne ne comprit mieux que lui la maxime Ne quid nimis (Rien de trop). Ce fut une des causes de ses succès : on aimait l'orateur qui avait le bon sens de finir avant que la fatigue ne gagnât ses auditenrs. J'ai peu connu d'esprit aussi patient, aussi ingénieux , aussi ferme, dans la poursuite de l'objet qu'il avait en vue ; d'autres, lorsque le temps est beau , se reposent sur leurs rames et laissent le navire aller k la dérive ; le vent favorable l'excitait au contraire et il en ramait plus vigoureusement.
Il expliquait à un membre du cabinet les avantages de Pémancipation, «oui, répondit le ministre, sans compter Tavantage d'être débarrassé de vos motions trimestrielles.»
» Il avait une véritable éloquence naturelle; je ne dirai pas qu'il ait égalé nos grands orateurs de l'époque. Il n'avait pas la finesse de Canning ni la majesté qu'il déployait quelquefois , ni la grâce et l'imagination de Wilberforce, ou l'adresse et l'abondance irrésistible de lord Brougham; mais il participait à toutes ces qualités , et possédait la faculté de revêtir de termes énergiques la simple vérité. On n'avait pas d'hésitation sur ce qu'il voulait dire, et il appuyait son opinion de toute la puissance de son cœur et de sa conscience. Un professeur de rhétorique d'Oxford, a donné son style, dans son ouvrage sur la discipline des prisons, comme un modèle de composition anglaise. Il parlait aussi correctement qu'il écrivait. La force de son langage était augmentée par des saillies de gaieté et souvent par des accents d'une généreuse indignation; on sentait qu'il était convaincu et qu'il voulait faire passer sa conviction chez ses auditeurs.
Quant à son caractère religieux, je dois dire qu'il serait difficile de trouver un homme plus complètement pénétré d'un profond respect pour la Parole de Dieu, La Bible a été l'étoile polaire de sa vie. Quelques ecclésiastiques de ses amis ont pu le trouver un peu exclusif, quand il appelait leurs longues explications de l'Ecriture , la Bible et de Veau, et qu'il insistait pour de longs textes et de courts sermons; il avait un tel amour pour la Bible, qu'il se défiait de ce qui s'interposait entre Pâme malade et ce qu'il appelait « le sang vivifiant,))
» Votre père reconnaissait plus que qui que ce soit la puissance et l'efficace de la prière; n'excluez pas de votre ouvrage les preuves de cette disposition de son âme. La
prière a été le rocher inébranlable sur lequel s'est appuyée sa vie privée et sa vie publique. Il s'indignait de voir dans certains ouvrages théologiques une tendance à affaiblir les déclarations divines sur l'efScacité de la prière. Son témoignage sur ce sujet si important m'est d'un grand prix et doit l'être pour tous les hommes publics, qui verront que cet homme, si actif et si heureux dans ses travaux , était un honame de prière, un homme qui ne faisait ni ne disait rien sans s'appuyer sur une force supérieure à la sienne. » Le trait que je signalerai encore , était la simplicité d'enfant de sa foi ; il ne soulevait pas d'objection sur des passages de l'Écriture , ainsi qu'il aurait pu le faire ; il avait soutenu des luttes intérieures dans sa jeunesse , sur certains points de dogmes, et il était sorti de la fournaise, sans qtw Vodeur du feu eût passé sur lui. Dès le premier moment que je l'ai connu , j'ai trouvé en lui un chrétien ferme et orthodoxe. Il adorait la Trinité dans l'unité, et plaçait son espérance en Christ comme Rédempteur, et dans le Saint-Esprit comme en Celui qui console, qui enseigne et qui sanctifie.
» On lui a reproché de n'être pas un membre fidèle de l'Église nationale d'Angleterre ; il lui rendait peut-être un hommage moins exclusif que quelques-uns de ses amis ne
l'auraient souhaité, mais il l'aimait et l'admirait ; il
attachait peut-être moins d'importance aux formes et aux cérémonies, que ne le demande une juste appréciation de la faiblesse humaine ?
» Baptisé dans l'Église episcopate, sa première éducation fut confiée à des personnes qui n'appartenaient pas à cette communion,.... lorsque par son mariage et les influences auxquelles il fut soumis, il ressentit toute la valeur et le pouvoir de la religion, il fut entouré de personnes non-
seulement attachées à TEglise, mais aussi d'Amis ou quakers d'une grande distinction spirituelle f).
»Si jamais j'ai connu un honnête homme, ce fut votre père ; il a toujours été pour moi un modèle d'honneur et d'intégrité ; ce jugement sera confirmé par tous ceux qui l'ont connu. Son courage était indomptable; il a été comme Bayard, sans peur et sans reproche ; on peut comparer sa lutte parlementaire, à sa lutte avec le chien enragé pour l'empêcher de s'élancer dans une foule. Il y a eu des occasions dans sa vie où le cœur le plus déterminé a pu seul lui donner le courage d'afTronter l'hostilité à laquelle il était en but; il me disait alors: « Qu'ils viennent, ce rocher chancellera sur sa base plutôt que moi.» Je n'exalterais pas ainsi son courage, si cette qualité n'avait été jointe à une parfaite bonté : l'union de ces deux vertus n'est pas commune; il semblait être l'explication vivante de l'énigme de Samson : La douceur est sortie de la force. Jamais il ne se trouva trop occupé pour se dispenser d'être bon et affectueux. Combien d'hommes peuvent rendre témoignage de la bienveillance de son cœur, de la libéralité de sa main. Il avait une singulière puissance pour réaliser en quelque sorte devant ses yeux , les souffrances éloignées : il agissait toujours sous cette impression ; la sympathie ordinaire a besoin de voir et de toucher le malheur, la sienne était également éveillée en faveur d'hommes qu'il n'avait jamais vus et il a consacré sa vie à les soulager.
» Lorsque vous avez pu apprécier son caractère, ses facultés corporelles et inCfellecluellos avaient déjà souffert; surtout après l'insuccès de l'expédition d'Afrique, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Je ne dirai pas, comme on
{^) Les personnes qui sont au fait des formes et des cérémonies de I*église anglicane, ne s'étonneront pas de l'espèce d'attrait que Buxton éprouvait pour le culte simple des quakers.
l'a dit de quelqu'un, qu'il ne souriait plus; le bonheur domestique, une conscience droite, un Sauveur vivant, les espérances de réternité, rendaient un tel abattement impossible chez lui ; mais on voyait qu'il avait été battu par Torage : sa gaieté, ce grand charme de sa jeunesse, ne se montrait plus que rarement. Je me le rappelle à l'époque où sa conversation était aussi vive, piquante et amusante que celle des hommes les plus distingués que j'aie connus. Ceux qui furent présents à un dîner qu'il donna à lord Stanley et à ses collègues, après l'abolition de l'esclavage, n'auront pas oublié sa douce gaieté, son innocente malice, ses étincelles d'esprit, ses actions de grâces aux amis de l'émancipation, ses sentiments généreux envers ses adversaires, sa gratitude envers Dieu, qui respiraient dans ses paroles. On ne pouvait méconnaître que, même pour ce monde, c'est une bonne chose que d'être le hardi et constant défenseur d'une cause juste, et de vivre non pour soi, mais pour Dieu et l'humanité. Je m'arrête ; j'ai perdu un parfait ami et vous un père que rien ne peut remplacer ; demandons à Dieu que son image et son souvenir soient toujours vivants au milieu de nous.
Cunningham.»
n| Fin de la Vie de B«xton. |m