‹ Vie de CalvinChapitre 73 sur 98 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le médecin espagnol, aimé et considéré, menait une vie douce et paisible , quand sa manie des discussions religieuses se raviva avec une grande intensité, probablement à cause de la réputation sans cesse croissante de Calvin et de ceux de ses compagnons d'œuvre qui l'aidaient dans ses travaux apostoliques. Servet souffrait dans son amom'-propre de vivre dans l'obscurité, lui qui se croyait la grande lumière de son siècle. Il se mit donc à Fœuvre et composa son grand ouvrage: Christianismi restiiutio (la Restitution du christianisme). Il affirmait que les réformateurs avaient fait fausse route et que, au lieu de donner au monde le vrai christianisme , ils lui en avaient donné , comme l'Église romaine, la contrefaçon. A lui donc revenait la gloire de rendre à la chrétienté son Christ que la superstition et l'ignorance lui avaient ravi. Il lui donna donc, non celui des Évangiles, mais celui de son imagination déréglée. *

En effet, Fauteur nie les dogmes fondamentaux du christianisme acceptés par toutes les fractions de la chrétienté; et chose étrange ! l'homme qui affirme que les réformateurs ont fait fausse route , nie l'existence d'un Dieu personnel et enseigne, comme les Libertins spirituels de Genève, «que tout ce qui est, est Dieu, et que Dieu est tout ce qui est! »

Servet fit imprimer son livre, sans nom d'auteur, et prit des arrangements avec son libraire pour qu'il fût expédié en Allemagne et en Italie et qu'un exem-

plaire fût adressé à Calvin. Peu de jours après, un réfugié français, Guillaume de Trie, secrétaire du réformateur, écrivit à l'un de ses parents, de Lyon, qu'il était scandaleux qu'on laissât imprimer en France un livre aussi abominable que la Restitulion du christianisme. «L'auteur, lui disait-il, est un Espagnol, nommé Michel Servet; il s'appelle maintenant Villeneuve, et il exerce la médecine à Vienne; « il mérite, ajoutait-il, d'être brûlé partout où il sera. »

L'homme qui tenait cet horrible langage était un proscrit qui avait fui Lyon, sa ville natale, pour éviter la mort, et il s'étonnait que les catholiques, qui l'auraient fait biTiler s'il eût été leur prisonnier, n'eussent pas déjà livré aux flammes l'audacieux Espagnol !

Ce réfugié cependant était complètement dans l'esprit de son époque, et sa conduite, qui doit plutôt nous affliger que nous surprendre, nous donne la clef i"du drame lugubre dont la protestante Genève sera bientôt le théâtre.

Antoine Ameys, auquel de Trie avait écrit, dénonça l'ouvrage de Servet à Tinquisiteur Matthieu Orry, qui commença sans retard une enquête; mais il ne put convaincre le médecin espagnol d'être Fauteur du livre incriminé. L'inquisiteur ne se rebuta pas; il obtint de de Trie les lettres que Servet avait écrites à Calvin. Était-ce le réformateur qui les lui avait fait remettre par de Trie? Oui, disent ses ennemis, et ils en prennent occasion pour le représenter comme un

Page 1