CHAPITRE XIV
qui, frappant un jour à sa porte, vit un homme qui la lui ouvrit, c'était le réformateur. Il le croyait riche comme un cardinal, il était pauvre comme un apôtre. Celui qui dirigeait le mouvement religieux du protestantisme français et dont la voix faisait autorité dans les conseils de la réforme, avait toutes les peines du monde, même dans les bonnes années, «à nouer les deux bouts » , ainsi qu'il l'écrit à Viret.
Son mobilier nous parlera aussi, et nous dira de plus belles choses que les ameublements somptueux du Vatican; et encore, ce pauvre mobilier ne lui appartient pas en entier, une partie étant la propriété de la république qui le lui avait prêté. Dans l'inventaire qui en fut fait après sa mort on lit ces mots : Mobilier de Calvin rendu à la seigneurie : «Un chalict de noyer point menuisé; une table de noyer carrée ; un banc de plane près de cette table ; un buffet de noyer ferré; le bois d'un lave-mains de noyer; un coffre de noyer ferré; une chaise à dos de noyer menuisée; une table de bois carrée; un chalict; un banc de plane; une autre table de noyer carrée; un chalict de noyer; quatre tables en sapin; une douzaine d'escabelles tant bonnes que méchantes; un pupitre à livres. »
La fortune du réformateur -était en rapport avec son ameublement et ne dépassait pas tant en argent qu'en vaisselle 200 écus, qu'il distribua par son testament de la manière suivante: Au collège 40 écus;
à la bourse des pauvres étrangers, 10 écus; à l'une de ses sœurs, 10 écus; à deux neveux, 80 écus; à deux nièces, 60 écus; à un autre neveu, 25 écus; total, 195 écus.
Si sa maladie se fût prolongée, il serait mort insolvable, n'ayant pas voulu recevoir son gage, le jour où il fut contraint de cesser ses fonctions. Ce grand homme se croyait inutile parce qu'il ne prêchait plus et n'enseignait plus , et cependant son lit de mort n'était-il pas la chaire où il donna son plus bel enseignement? Ses dernières heures ne furent-elles pas le couronnement de sa vie entière ? Ne glorifia-t-il pas son Sauveur en luttant contre ses soullfrances corporelles, comme il l'avait glorifié en luttant contre les Libertins? Son humble soumission à la grande part de douleurs que son Maître lui départait , son calme devant la mort qui s'approchait, ne comptaientils pas parmi les plus beaux actes de son orageux apostolat, et comme le vieil Elisée couché sur son grabat, ne donna-t-il pas l'ordre de lancer la flèche qui devait être la délivrance d'Israël?
Nous avons dit que Calvin n'a pas de monument à Genève, nous nous trompons. Il en a un qui lui fut élevé quatre jours après sa mort. Sur le papier noirci par le temps des registres du Consistoire, on voit une f ; immédiatement après, on lit le nom de Calvin, puis ces mots : Il ^st allé à Dim le 21 mai de la présente année.