C;CII
Yoyons dans Tétat de Rome, au retour de César, ce qui pouvait concourir à nuire, dans les dispositions de ritalie, àTune ou l'autre des grandes combinaisons politiques qui s'offraient au choix de César.
Dans le parti des hommes de bien, tout était mort, banni ou absent ; l'indignation sourde avait succédé à la guerre ouverte ; Cicéron et Brutus étaient les seuls qui fussent rentrés en Italie et qui conservassent quelque commerce avec le destructeur de leur parti. Encore avec quelle défiance parlent-ils de César! « Brutus prétend, écrit Cicéron, que César apporte de * bonnes dispositions pour les gens de bien. Mais les gens de bien, où les trouvera-t-il? A moins qu'il n'aille les chercher dans l'empire de la mort, où il les a tous envoyés ! Sa tyrannie n'est que trop bien affermie dans ce monde-ci. »
Cependant César flattait avec affectation ces restes du parti du sénat , pour dissimuler, aux yeux de l'opinion pubhque, le vide d'honneur et de vertu qui se faisait autour lui, et pour essayer de présenter au
peuple un fantôme d'institutions libres sous la servitude. Il permettait à Cicéron de publier un éloge de Caton, et il publiait lui- môme VAnti-Catonj livre dans lequel il louait beaucoup Cicéron, tout en le réfutant, comme s'il ne s'agissait que d'une lutte philosophique et littéraire entre la république et César. Il poussait la déférence jusqu'à rendre visite à Cicéron dans sa maison de campagne, à prendre le bain et à se promener au bord de la mer, dans des entretiens familiers, avec Tami de Caton.
Ces caresses lui reconquéraient non les cœurs, mais les lâchetés du parti républicain. On feignait de croire, contre toute évidence, à son dessein de relever la république de ses ruines et de se réconcilier avec les patriciens, dont il avait maintenant besoin contre le peuple. « La crainte de nouvelles tables de proscription, dit-il lui->môme dans ses Commentaires, qui suivent ordinairement les guerres civiles et les dissensions de pouvoir, glaçait les citoyens. »
Quant à son propre parti, Salluste, son flatteur, le dépeint ainsi en s'adressant à César lui-iùême :
« Des hommes souillés de dissolutions et d'opprobres, qui te croyaient prêt à leur livrer la république, sont venus en foule dans ton camp, menaçant les citoyens paisibles de brigandage, de meurtre, de tout ce qu'on peut attendre d'une âme dépravée. Mais quand ils ont vu que tu ne les dispensais pas de payer leurs dettes, que tu ne leur livrais pas les citoyens comme des ennemis, ils t*ont quitté. Un petit nombre seulement se sont crus plus en sûreté dans ton camp que dans Rome, tant ils avaient peur de leurs créanciers I Mais il est incroyable combien d'hommes et quelles gens ont déserté ta cause pour celle de Pompée et choisi son camp comme un inviolable asile pour les débiteurs I »
Ce parti, dit l'auteur de l'étude la plus approfondie sur la politique de César, M. de Champagny, demandait avec insistance des tables de proscriptions nouvelles, des lois agraires, l'aboUtion des dettes, la
suppression du prix des loyers et des fermages : c'est le cri de la faim qui se môle partout et toujours aux cris des révolutions*
Ce parti, en l'absence de César pendant sa campagne d'Espagne» avait tout obtenu d'Antoine et de Dolabella, ses deux lieutenants à Bome. Il y avait eu deux camps dans la ville , celui des propriétaires et celui des prolétaires ; on s'était combattu sur le forum, les uns pour la propriété, les autres pour la spoliation; les légions romaines, sans solde pendant ces agitations gui faisaient disparaître l'or, avaient murmuré et avaient ajouté leur indiscipline aux désordres de la place publique. Antoine et Dolabella, deux forcenés de popularité à tout prix et deux séides à tout faire de César, n'avaient rien à ménager ni dans la fortune ni dans l'honneur; ils avaient fomenté et secondé à l'envi ces turbulences de la plèbe romaine.
Deux traits peignent dans Cicéron l'orgie d'Antoine et de Dolabella, ces deux ,vice-rois de César, peu de temps avant sa rentrée à Rome.
« Antoine, dépravé par l'habitude des proconsulats et par l'exemple des mœurs asiatiques, dont il rapportait les scandales dans sa patrie avec la tolérance de son patron, voyageait de ville en viUe , en Italie , dans un char traîné par des hons. Sa femme Fulvie , veuve du démagogue Clodius (qui devait plus tard percer de l'aiguille qui relevait ses cheveux la langue de Cicéron) , suivait Antoine dans une Utière; une seconde litière portait sa maîtresse avouée , la courtisane Cythéris : c'est à cette courtisane , mal déguisée sous le nom patricien de Volumnia, qu'il forçait les magistrats des villes d'adresser leurs hommages, se complaisant ainsi à avilir le respect pour l'autorité, bafouantlui-même les déférences qu'il exigeait des citoyens au nom de César; ses compagnons de débauche et sa propre mère, flétrie par ce contact infâme, occupaient une troisième litière ; enfin, une bande d'histrions, de danseurs, de joueurs de flûte et de soldats, l'épée nue à la main , escortaient ce cortège , faisant tour à tour trembler et mugir les citoyens. »
Jamais la démagogie moderne n'a mêlé ainsi le vin et le sang. On a, dans le précurseur de César à Rome, le pressentiment de Claude et de CaUgula. Ivre des
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coupes de la nuit, disent tout les historiens du temps, il montait chancelant sur son tribunal en plein fo-* rum et vomissait dans le pan de sa robe le vin surabondant de la nuit. Ses facéties amusaient la ville.
Un jour qu'il avait laissé sa femme Fulvie à Rome, indignée de ses adultères et décidée à se séparer de lui, il veut éprouver la sincérité de Tamour de Fulvie et se réconcilier avec elle, si cet amour lui parait survivre à sa colère. Il part de Narbonne seul et déguisé en courrier gaulois, dans un charriot de louage. Arrivé aux portes de Rome, il attend dans une taverne de faubourg que lanuit favorise son passage furtif dans les rues. Vêtu de la chlamyde et des longues guêtres de cuir du paysan de la Gaule, le visage souillé de poussière et voilé de ses longs cheveux , il se fait annoncer dans la propre maison de sa femme comme un messager secret d'Antoine. Il lui remet une lettre de son mari, dans laquelle Antoine, plus épris d'elle et plus repentant de ses infidélités que jamais , lui jure une passion retrempée par l'absence et lui promet de congédier Cythéris.
Fulvie, trompée par l'apparence sauvage du messager, pâlit, rougit et pleure d'attendrissement en lisant la lettre amoureuse; Antoine, convaincu qu'il
est encore aimé, se jette dans les bras de Fulvie et la couvre de baisers et de larmes .
Le bruit de Tarrivée soudaine du vice-roi de César se répand dans Rome par les domestiques de Fulvie ; le peuple s'ameute en foule à sa porte, et Tamant heureux de Fulvie est forcé de monter au forum sur son tribunal pour annoncer aux Romains que Tltalie est tranquille, que César est vainqueur et qu'Antoine a passé une bonne nuit!
« Quant à Dolabella, l'autre Éphestion de César, ruiné par le jeu, il détestait tout haut la fortune d'autrui, dépouillait les fils de l'héritage de leurs pères, vendait les biens des proscrits à vU prix pour se refaire un patrimoine, proclamait effrontément la doctrine du communisme romain, TaboUtion des dettes, la suppression des loyers de maison, et prêtait les soldats de César aux prolétaires contre les résistances des citoyens. »
Tel était le parti de César à Rome, quand César y rentra après le meurtre en masse des soldats de la
république à Munda. Les légions gauloises et romaines qu'il ramenait d'Espagne s'avançaient à sa suite non en soldats de la patrie, mais en bandes effrénées qui venaient conquérir et opprimer l'Italie. L'indiscipline, suite de l'indulgence qu'un chef de parti doit à ses partisans en retour de leurs services, travaillait ces légions du même esprit qui travaillait les troU cent mille ouvriers, la plèbe, les démagogues et les proie* taires affamés de Rome. Elles ravageaient toute l'Italie sur leur passage.
« Chacune d'elles, dit Suétone, avait ses systèmes, ses exigences, ses prétentions, ses tribuns différents; l'Italie était menacée de dépossession tout entière, la chose publique était perdue. »
César, sous peine de n'être plus qu'un chef de brigands , devait réfréner son parti ou s'ensevelir déshonoré dans le gouffre] qu'il avait lui-même creusé. Ce fut de ce jour qu'il perdit sa popularité dans la multitude et dans la soldatesque, sans pouvoir la recouvrer dans le parti des bons citoyens. Après avoir enlevé aux Pompéiens leur idole, aux républicains de Caton leur liberté , au sénat son autorité, aux patriciens leur puissance, aux plébéiens leur paix, aux lois leur empire, il était forcé d'arracher aux soldats leur
proie et aux prolétaires les chimères qu'il leur avait longtemps laissées pour jouet : il ne lui restait que le prestige de ses victoires, le dévouement intéressé de ses lieutenants , le trésor public et les provinces à distribuer aux démagogues qui suivaient ses camps pour ramasser les dépouilles du monde , cette faveur peureuse d'une bourgeoisie affamée de repos et d'affaires qui feint d'adorer le tyran pourvu que la tyrannie feigne de la protéger contre l'anarchie, enfin une politique de dissimulation, de mensonge et d'équilibre entre une armée dont on se défie, une populace qu'on redoute et une aristocratie qu'on a blessée au cœur.
En examinant bien, les récits contemporains sous les yeux, la situation de César rentrant à Rome après dix ans de complicité avec les démagogues» dix ans de gloire militaire dans les Gaules, et cinq ans de crimes heureux contre la répubUque dans les guerres civiles, voilà littéralement l'impasse politique où son immorale ambition l'avait enfermé. 11 ne pouvait s'en tirer que par une audace supérieure à toutes ses audaces et par un génie supérieur à son génie : soit, comme nous l'avons montré, en se déclarant le second fondateur et le législateur populaire de Rome, soit en
se couronnant imperator héréditaire et absolu de Tunivers romain.
n n'en fit rien, il eut une défaillance de caractère ou une défaillance d'ambition. Il faut le reconnaître, soit à la gloire de la morale, qui se venge toujours, soit à la honte de César, malgré le préjugé de génie qui s'attache à ce nom, toute la conduite de César à Rome, depuis le jour où il fut maître de Rome, porte l'empreinte de l'indécision, de Tinertie, et, disons le mot, de la médiocrité. N'avançant plus, ne trouvant aplomb sur rien, il ne pouvait manquer de s'écrouler bientôt, ou par l'insatiabilité de l'armée, ou par le désenchantement de la multitude, ou par la vengeance muette des patriciens.
Que fit-il pour signaler sa toute-puissance ?
Il demande le privilège de porter une couronne de laurier sur sa tête nue pour cacher son front chauve^ puérilité qui rappelle le favori de Nicomède et l'amant de Cléopâtre plus que le tyran de l'univers. Il apaise les légions indisciplinées en leur jetant l'or à pleines
mains et en leur promettant des guerres prochaines pour leur faire prendre patience par la perspective de nouvelles dépouilles ; il convoque ime ombre de sénat qui lui enlève de l'indépendance et qui ne lui prête que de l'obséquiosité d'hommes discrédités dans Rome par leur fluctuation de Marius à Sylla, de Sylla à Pompée, de Pompée à César; il se fait nommer consul et dictateur pour dix ans ; il se laisse voter une statue d'or en face celle de Jupiter : c A César presque DiEO I » commencement de divinité des tyrans qui déshonore les dieux sans sanctifier la servitude; il donne à chaque habitant de Rome dix boisseaux de blé y dix livres d'huile et une poignée de sesterees^ commencement de solde aux prolétaires pour en acheter la paix ; il amuse et il corrompt la ville par quarante-quatre jours de fêtes continues qui apprennent au peuple que les gouvernements sont faits pour l'amuser à tout prix, et qui lui ôtent le besoin et le goût du travail ; il lui bâtit des portiques et des jardins comme à un roi qu'on veut amollir ; il lui fait célébrer les obsèques de sa fille comme pour l'apparenter à lui par ce deuil ; il dédie im temple à Vénus, mère fabuleuse de la famille des Césars ; il s'étale sur un char traîné par quatre chevaux blancs, votés par
le sénat, "à Tenvi du char de Jupiter ; il fait spectacle au peuple des channes, des larmes, de la pudeur des prisonnières qu'il a ramenées à Rome, et môme de la pudeur de la jeune Égyptienne Arsinoé, sœur et rivale de sa propre maîtresse Cléopâtre ; il fait scu1ï>ter et ciseler les images de ses batailles et de ses villes conquises sur le bronze, sur le bois, sur Técaille ; il élève au rang de citoyen romain ces barbares gaulois Sont le glaive étranger lui a ouvert le chemin de Rome ; il s'en fait une garde étrangère , comme tous les ambitieux qui se défient du patriotisme sous les armes; il place Balbus, un aventurier espagnol, à Tadministration du trésor romain ; enfin, il réforme le calendrier et des erreurs d'astronomie, au lieu de réformer la république.
Il conserve en les corrompant quelques formes des institutions républicaines, des élections, des comices, en se réservant le droit de recommander impérativement ses candidats aux tribuns, détestable comédie qui laisse subsister l'appareil de la souveraineté populaire, à condition qu'elle soit' une dérision convenue entre le peuple et lui ; il remplit le sénat de mimes, d'affranchis d'hier, de lutteurs qui ont combattu dans le cirque devant le peuple pour
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lui complaire; il ordonne aux chevaliers romains, fils de la haute bourgeoisie, officiers de la cavalerie romaine, de donner eux-mêmes des leçons de gymnastigue aux écoles de gladiateurs, qu'il multiplie pour divertir le peuple romain ; il double les charges et les appointements pour s'attacher plus de créatures ; il pardonne à Antoine et à Dolabella leurs spo* liations, à condition d'en restituer quelque chose aux Pompéiens, qui se résignent à sa domination ; il relève même les statues de Pompée , comme dit Cicéron, pour affermir les siennes contre les vicissitudes des réactions futures. Il ne proscrit plus; parce qu'il n'y a plus rien à proscrire et que cinq cent mille républicains se sont proscrits eux-mêmes à Pharsale, en Afrique et en Espagne, pour ne pas vivre sous le destructeur de la république.
D'un autre côté, il passe au peuple et aux vétérans tous leurs caprices et toutes leurs violences compatibles avec son autorité, a II se passe bien des choses, écrit Cicéron, alors plein d'indulgence, de réticences et de complaisance pour le tyran, il se passe bien des choses qui ne plaisent pas à César, mais que voulezvous? C'est le sort des guerres civiles, que non-seu-
lement il faut après obéir au vainqueur, mais que le vainqueur lui-^méme est obligé à son tour d'obéir aux auiiliaires qui lui ont donné la victoire. »
Ces auxiliaires, c'étaient, pour César, les démagogues de Rome , les continuateurs de Glodius, les provocateurs de la loi agraire, de l'abolition des dettes, de la spoliation des possesseurs de maisons par la suppression des loyers, la plèbe famélique qu'il fallait assouvir sans cesse de froment, d'huile, de spectacles, de sang, de gladiateurs, d'animaux étrangers, éléphants, girafes, amenés à grand prix du fond des déserts ; de triomphes où l'orgueil romain se dilatait des larmes des captifs ; c'était l'armée substituée à tout, sénat, lois, peuple ; enfin, c'étaient les hommes qui, tels que Dolabella, Antoine, avaient passé des crapules de leur jeunesse à Rome dans les camps de César, avec leurs dettes et leurs vices, qui n'avaient de réhabihtation que dans sa fortune et de salut que 4ans sa tyrannie mihtaire, et à qui il était obligé.
faute d'instraments plus honorables , de confier les provinces , les légions et le gouvernement même de Rome.
Tel était surtout Antoine, sorte de César de caserne et de populace, qui le servait par son zèle en le compromettant par ses excès. César ne pouvait pas avoir d'instruments honnêtes dans la plus déshonnête des entreprises, celle de la tyrannie ; il ne craignait pas Antoine, parce que ses vices le déshonoraient trop pour qu'il pût jamais prétendre par lui seul à la domination. Entre Tempire et .Antoine il y avait le mépris public; César le montrait avec complaisance aux Romains comme une espèce de brute féroce et monstrueuse qu'il savait seul museler ; il n'était pas fâché que les Romains vissent par le contraste la différence qu'il y avait entre un maître couvert de gloire, doux, poli, élégant, miséricordieux comme César, et un maître brutal, soldatesque et populacier conune Antoine. L'un relevait l'autre.
Antoine était l'ombre qui faisait ressortir dans la lumière la figure de César.
Ua seul homme domiait alors à César et à son parti Tin reflet déconsidération et de vertu antique : c'était Gicéron. Hais Cicéron, entraîné malgré lui par son indécision dans l'écroulement de la république , n'était plus lui-même qu'une ruine vénérée et déplacée dans le sénat césarien, où il avait eu la faiblesse de venir reprendre sa place. Son éloquence y était aussi posthume que sa vertu. 11 l'employait à faire des harangues, belles, mais sans nerf, dans lesquelles il se croyait quitte envers lui-même quand U avait donné quelques vagues conseils de vertu au vice, de liberté à la tyrannie. L'ami honnête et timide de Caton et de Brutus était devenu l'apologiste de César, l'homme du panégyrique face à face, donnant avec grâce et dignité aux Romains le ton et le tour de l'adulation qui plaisait au maître.
Il sentait lui-même cet abaissement. « J'étais naguère (sous la république) un gouvernail, dit-il, et je suis maintenant dans la seniine du vaisseau de TÉtat... Mais que voulez-vous ? reprend-il ailleurs, César est
encore le meilleur des hommes de son parti. » Et pondant qu'il loue tout haut le chef : « Prends garde à tes biens et à ta vie, écrit-il à Marcellus, car ce parti est celui des brigands ; César seul est modéré parmi ces bandits.- »
Il commençait en effet à réfréner avec plus de vigueur la multitude et à se tourner, comme tous les révolutionnaires assouvis, vers l'aristocratie , qui seule consolide et décore les parvenus des révolutions. Pour faire oublier au peuple ce qu'il lui retirait en concessions, il l'enivrait de nouvelles fêtes. La dernière de ces fêtes, déjà impériale, décrite par M. de Champagny dans son livre des Césars, rappelle Babylone :
« Pendant que César, à la lueur de quarante lustres portés par des éléphants, monte à genoux les degrés du Capitole, les jeux commencent par toute la ville. Dans tous les quartiers, des bouffons débitent leurs lazzis dans toutes les langues à cette multitude cosmopolite. Au cirque, agrandi par César, la jeune noblesse conduit des chars et des chevaux; au Champ-
de-Mars, luttes d'athlètes pendant trois jours; au delà du Tibre, dans un lac creusé de main d'homme, combat naval entre la flotte d'Egypte et celle de Tyr ; à l'amphithéâtre, combats de bêtes pendant cinq jours; et à la fin, pour mettre le comble à la joie du peuple, bataille sérieuse entre mille fantassins, cinq cents cavaliers, quatre éléphants ; le sang coule, les hommes périssent, César est un bon maître, il a voulu indemniser son peuple, qui ne vit pas les massacres de Thapsus et de Pharsale. Et dan& Rome tout entière, 22,000 tables se dressent, chacune de trois lits; le peuple et l'armée, 198,000 convives, y prennent place ; le Falerne s'y distribue par amphores , le vin de Chio par tonneaux. »
Par un autre coup de balancier, il se fait adresser par Salluste, son confident, au nom des patriciens, des conseils publics pour la réforme des mœurs et pour la dignité de son gouvernement.
L'historien de Catilina, un peu revenu de sa foi aux panacées politiques, de publiciste se fait moraliste. 11
ne cache point à César que son parti n'est pas composé des plus honnêtes gens du monde, qu'autour de lui on pousse à la confiscation et à la tyrannie, qu'on blâme sa clémence, que les vainqueurs réclament leur butin, et que pourtant les vaincus sont des citoyens.
a Mais , dit-il , tu es le maître ; fais en sorte que le peuple qui t'obéit soit le meilleur possible; le malhonnête homme n*est pas un sujet docile. Ne rends pas, comme les Barbares, meurtre pour meurtre, sang pour sang ; continue à être clément , quoi qu*on en dise; ôte la liberté du brigandage; ôte, pour y parvenir, la liberté des profusions et du luxe ; sans reprendre toutes les lois anciennes , règle les dépenses privées ; assure à chacun son patrimoine , en le défendant et contre les rapines d'autrui et contre sa propre foUe. Pour sauver la jeunesse de sa ruine pécuniaire, et, par suite, de toutes les voies de désordre où elle s'engage (pravœartes), supprime l'usure; pour sauver le peuple et le soldat de la pauvreté et de la sédition, supprime les distributions qui le corrompent, et qpie chaque chose reprenne sa place I »
César suit ces conseils.
« Les exilés rentrent, écrit Cicéron, César s'adoucit, revient à sa propre nature. On élève un temple à sa clémence ; il est maintenant entouré [de nos Pompéiens ; il faut bien espérer du rétablissement de la république. Cassius est remis à la tête de ses légions, Sulpicius reçoit le gouvernement delà Grèce, Brutus gouverne pour César la Gaule cisalpine. »
Puis, comme si César se fût repenti tout à coup de ces retours au passé, il se fait décerner les honneurs divins, le nom de Jupiter-Julius^ et raillant insolemment un tribun du peuple qui parlait avec trop de liberté devant lui :
« Tribun, lui dit-il d'un ton sévère, que veux-tu? Viens-tu donc me redemander la république? La république n'est rien, c'est un nom. Sylla n'a été qu'un imbécile quand il a abdiqué. Je veux qu'on me parle désormais avec plus de crainte, et que mes volontés soient toutes les lois! » (Suétone.)
Il laisse murmurer autour de lui que Rome, la
vieille capitale de la liberté, ne convient plus pour être la capitale monarchique du monde césarien, et qu'il faut la transplanter à Bysance ou à Troie, sur la côte d'Asie. Le sénat délibère, sous l'inspiration d'un de ses affîdés, « une loi qui autorise César à épouser autant de femmes qu'il lui conviendra, afin de mieux assurer sa dynastie. » 11 appelle à Rome et il reçoit dans sa maison, à côté de sa femme Calpumie, Me de Kson, la belle Égyptienne Cléopâtre, dont la passion l'enivre toujours, et son fils Césarion, pour le montrer aux Romains. Il fait répandre dans le peuple que l'Asie et les Parthes ne peuvent être subjugués que par un héros qui portera le titre de roi, afin de donner un prétexte à la couronne qu'il convoite et qu'il n'ose ceindre encore. On trouva un matin sa statue au forum couronnée de bandelettes en forme de diadème. Les tribuns firent enlever le diadème et conduire en prison l'homme vendu qui avait prêté la main à cette insinuation par symbole. César parla rudement aux tribuns et les destitua de leurs fonctions, en apparence parce qu'ils lui ravissaient l'honneur du refus, en réalité parce qu'ils avaient préjugé le refus du peuple.
Antoine et ses amis lui faisaient honte de ses tâtonnements et de sa réserve. Une fois (pi'il ren* trait à Rome de sa maison d'Albe, ils apostèrent des groupes de soldats qui le saluèrent roi i « Je ne suis pas roi, je suis César, » répondit-il pour édifier le peupfe» Mais les applaudissements du peuple à ces paroles le mécontentèrent; il voulait qu'on lui imposât la royauté « afin d'avoir aux yeux des vieux Romains le profit sans le reproche.
Sa popularité baissait en proportion de l'élévation de ses désirs et de la grandeur de son pouvoir; il avait laissé passer le moment de l'enthousiasme et de la terreur, qui permet tout aux ambitieux; les démagogues comprimés détestaient le transfuge; le peuple honnête haïssait l'usurpateur; les patriciens, le flatteur du peuple ; les répubhcains, le sacrilège ; le sénat même, l'homme qui l'avait flétri en le relevant. Il n'avait plus de faveur que dans la populace et dans l'armée : il avait dans la plèbe et dans les légions les deux forces matérielles; mais l'opinion,
la force morale, se retirait. Ses hésitations Tavaient fait réfléchir. « H ne faut pas, dit Machiavel, laisser réfléchir sur les mauvais desseins. »
Son propre courage semblait l'abandonner en même temps que sa popularité : soit assouvissement d'une ambition qui n'avait plus rieû à désirer que l'impossible, soit lassitude d'action dans une âme qui avait tant agi et qui avait usé ses ressorts par la guerre, par la poUtique, par l'intrigue, par l'éloquence comme par la volupté, soit atteintes, plus fréquentes avec l'âge, de ses accès d'épilepsie, auxquels succédaient des mélancolies pensives, il paraissait découragé de vivre, mais non encore de régner. La couronne lui aurait rendu la vie.
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Il autorisa, sans aucun doute, disent tous les contemporains, Antoine et ses amis à faire une dernière tentative indirecte auprès du peuple romain pour obtenir, ou par l'applaudissement ou par le silence au moins, le diadème, signe de la monarchie sur sa tête.
Il n'obtenait rien : le peuple s'obstinait à subir la tyrannie, mais non à en concéder le signe. Quand il n'y a plus de liberté dans le peuple, il y a encore l'indignation de l'avoir perdile et la jalousie d'en conserver les apparences. Le peuple romain et César semblaient se porter mutuellement le défi, l'un de prendre, l'autre d'accorder la majesté suprême. Par une puérilité qui annonçait en lui l'affaiblissement du génie, César s'irritait également et du refus de la tyrannie et du soupçon d'y prétendre. Maître du monde, il voulait encore paraître calomnié quand on rappelait tout -puissant. Il affectait envers le sénat tantôt l'insolence, tantôt l'humilité : malheureux dans une de ces affectations comme dans l'autre.
Un jour que les sénateurs étaient venus en grand cortège lui offrir des respects et des honneurs, le vertige dont il était souvent saisi inopinément l'empêcha de se lever pour les recevoir; le peuple remarqua cette inconvenance et en murmura tout haut. Il rentra désespéré dans sa maison, se lamen*tant sur ces murmures^ se découvrant la gorge et suppliant ses amis de le percer de leurs épées, puisqu'il était assez malheureux pour que chacune de
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ses actions fût l'objet des malveillantes interprétations du peuple^
Antoine, qui était alors consul, se décida à entraîner, par son exemple et par l'exemple des soldats et de la populace ivre de servitude, le peuple à son propre avilissement.
C'était aux jours des Lupercales, sorte de carnaval romain , pendant lequel les jeunes patriciens et les magistrats les plus augustes eux-mêmes couraient demi-nus ou entièrements nus dans la ville, en frappant, par badinage, les passants et les femmes avec des lanières de cuir fourrées , pour porter bonheur, par cette superstition, à ceux qu'ils rencontraient. César, en qualité de dictateur, assistait dans une tribune à cette fête, assis sur une chaise curule d'or et dans ses habits de triomphateur. Antoine,. fendant la foule qui se pressait sous la tribune du dictateur, tendit hardiment à César un diadème entrelacé d'une couronne de lauriers.
« A ce geste, dit Plutarque, on entendit d'abord un battement de mains sourd et concentré dans un
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groupe aposté pour la scène, comme Passentiiiient d'un petit nombre d'affidés chargés de donner l'exemple aux autres; cet applaudissement ne se propageantfpas, César repoussa politiquement le diadème. Le peuple en masse applaudit alors avec unanimité à ce geste de déférence pour la république; Antoine s'obstine, les mêmes applaudissements gagés l'encouragent; César refuse de nouveau, la même approbation éclate de toutes les mains dans Timmense forum. Ce dialogue muet entre l'ambitieux déçu et le peuple rebeUe au signe de la tyrannie démontre à César Tinvincible répugnance de la multitude pour la monarchie; il dissimule sa déception sur son visage, il feint d'applaudir Im-méme à l'austérité du peuple romain; il se lèvede son siège, et il ordonne de porter aux dieux, dans le Capitole, une couronne qui n'est pas faite pour le front d'un citoyen. »
Ce refus forcé ne trompa personne et décida , par l'imminence de la tyrannie, les ennemis de César et les derniers amis de la liberté à prévenir le diadème par le poignard. Les murmures du peuple à la scène vainement préparée des Lupercales apprirent à un petit nombre de républicains conjurés qu'ils avaient Rome presque entière pour complice.
De ce jour, la conspiration latente qui n'était que dans les cœurs s'ourdit dans les conciliabules et devint une conjuration à peine couverte par le mystère. Les conjurés s'enhardirent par la certitude que r^e du peuple conspirait tout entière avec eux. La haine privée et la haine publique se rencontrèrent dans la même pensée de vengeance : les uns voulaient venger leurs amis, les autres voulaient venger la république.
Mais, il faut le reconnaître à Tatténuation du crime des conspirateurs contre César, une philosophie stoïque, un patriotisme vengeur que les modernes appellent justement crime aujourd'hui, et que les anciens appelaient vertu parce qu'il était plus haut que nature, fut le troisième et principal mobile de la conjuration contre le tyran. Le meurtre de César est peut-être la seule conspiration philosophique dont l'histoire ait donné l'exemple au monde, qui se soit armée du poignard par raisonnement, qui ait frappé par devoir ^et assassiné par vertu. Voilà pourquoi ce
grand meurtre, absous par les uns, exécré par les autres, n'est pas encore jugé par tous.
Nous allons en raconter les circonstances, en scruter la nature et en exposer autant gull est en nous, sur la foi des contemporains et des acteurs, la cause, le caractère et la criminalité.
Quand les peuples commencent à s'indigner en secret contre leurs tyrans, et quand, de confidence en confidence à voix basse, chacun est à peu près sûr d'avoir un complice dans tous, il se prépare en bas contre la tyrannie une de ces explosions d'opinion publique qui ne se révèlent que sur la physionomie muette du peuple, mais où le silence et les yeux baissés couvrent la résolution commune. Les peuples sont naturellement pusillanimes, parce que, tout en désirant passionément d'être délivrés, aucun des honmies isolés qui composent la foule n'est chaîné spécialement de la responsabilité de la patrie et ne sent en soi le dévouement nécessaire pour se compromettre et pour se sacrifier, inutilement peut-être.
au salut de sa cause et de son pays. Voilà ce qui rend les tyranaies si durables, et ce qui fait que les murmures précèdent de si loin les explosions. Les révolutions sont déjà mille fois accomplies dans tous les cœurs avant que les mains s'arment pour frapper la tyrannie.
Dans une situation semblable à celle que nous venons de décrire, tous les yeux se portent instinctivement sur l'homme que la conformité d'opinion, le génie, l'intégrité, le courage, désignent de plus haut à la pensée publique comme Thomme d'action et de salut. On espère vaguement en lui sans l'avoir interrogé ; on le nomme tout bas, on se repose en lui, on s'irrite de sa lenteur, on l'objurgue, on le provoque, on lui fait des signes d'intelligence ; on finit, à force d'insinuations, par faire naître dans le cœur de cet homme une pensée qu'il n'avait pas lui-même au commencement, par le charger tacitement de la colère et de la déhvrance commune, par lui imposer en quelque sorte ou la responsabilité de l'oppression «soufferte ou le devoir du coup d'État de la liberté.
Un tel homme existait : c'était Brutus. Pour bien le comprendre, il faut remonter jusqu'à son berceau.
De toutes les femmes que César avait aimées dans sa jeunesse, Servilie, avant Cléopâtre, avait été sa plus tendre inclination. Cette jeune Romaine, d'une haute naissance, d'une beauté majestueuse et d'une éducation virile, descendait de Servilius Ahala, qui avait, dans les commencements de Rome, assassiné un tribun turbulent du peuple pour rendre Tordre et la paix à sa patrie^ Comme Charlotte Corday, Judith du démagogue Marat, l'aïeul de Servilie s'était dévoué à la mort pour délivrer la multitude de la pire des tyrannies, la tyrannie des instigateurs au crime. Elle avait donc dans les veines du sang qui savait couler pour la vertu.
Servilie avait épousé un patricien d'un âge avancé de l'illustre maison des Brutus. Ces Brutus descendaient eux-mêmes du Brutus fondateur de la liberté qui, après avoir chassé les rois, avait suppUcié ses propres fils pour avoir conspiré contre leur patrie la restauration des rois. Le jeune Brutus, fils au moins de nom de ce Brutus, mari de Servilie, avait donc à
la fois dans ses traditions paternelles et maternelles les inspirations et les exemples des grands complots et des cruels sacrifices pour la patrie. Nous disons au moins de nom, car le jeune Brutus, né sans doute de Tadultère pendant les amours de Servilie avec son corrupteur César, passait pour fils du dictateur de Rome. Servilie s'honorait ouvertement de ce fruit de sa passion pour César ; César se complaisait à voir son propre fils dans Brutus.
On a vu qu'après la victoire de Pharsale, César n'avait pas eu de plus vive sollicitude que de sauver Brutus du fer de ses Gaulois; qu'il l'avait caressé non comme un ennemi auquel on pardonne, mais comme un enfant qu'on délivre des mauvais conseils de son parti; qu'il Tavait ramené à Servilie dans Rome; qu'il lui avait donné le gouvernement de la Gaule Cisalpine, pour le rattacher à lui par les bienfaits comme par le sang.
Brutus, issu de deux si nobles races auxquelles Tamour de César pour sa mère ajoutait une illustra-
tion illégitime, mais aristocratique, était digne par sa nature de représenter le type de la noblesse romaine. 11 n'avait rien dans le caractère ni dans les traits qui rappelât l'antique férocité de mœurs de ses aïeux. La grâce de sa mère, Télégance de César, se retraçaient dans sa physionomie ; seulement la gravité de Caton, son oncle, frère de Servilie, y ajoutait une maturité précoce et un peu austère, qui révélait le républicain philosophe dans le neveu et dans le pupille du grand Gaton. Sous ce maître de mœurs, de vertu et de patriotisme, que la parenté lui avait donné, mais que la nature lui aurait fait choisir, le jeune Brutus avait étudié avec les plus rapides progrès les lettres grecques, la philosophie platonicienne, qui place le souverain bien dans Thonnôte et la vraie gloire dans la vertu; l'éloquence, dontCicéron, son modèle, lui enseignait les préceptes et les exemples ; enân les armes, que les Romains mêlaient à tout, et dont il avait pris les leçons sous le maître de la guerre, César.
Brutus était donc , à la fleur de ses années , le modèle, l'admiration et l'envie de la jeune aristocratie romaine. Il avait tous les dons, tous les talents, et de plus toute la pureté de son âge. La chasteté de sa vie, surveillée par Caton, faisait contraste et reproche
aux débauches des César, des Catilina, des Dolabella, des Clodius, des.Antoine, les impies et les corrompus du temps. Un chaste et mutuel amour, cimenté par les mêmes goûts studieux et par la même philosophie religieuse, rattachait à Porcia, sa cousine, fille de Caton, que Caton lui avait donnée pour épouse. Il n'y avait peut-être dans Rome que Porcia digne de Brutus et que Brutus digne de Porcia.
Cette uuion avait resserré encore les liens de sang et de déférence qui l'attachaient à Caton, son oncle. Ces mêmes liens l'avaient naturellement aussi retenu dans le parti de Pompée, qui était celui de la république. Entre la société de Servilie, sa mère séduite, de César, son séducteur, et la société de son oncle devenu son beau-père, il n'avait pas hésité à choisir celle de Caton. Sa vertu, comme celle de son maître, trop mêlée de vaine gloire, ne péchait que par la raideur et l'exagération,' qui la faisaient trop ressembler à l'effort. C'était comme un défi orgueilleux et perpétuel à la faiblesse humaine et aux mollesses du temps.
Un vaste génie relevait ces qualités et ces défauts de sa nature. Il le cultivait sans cesse avec les philosophes grecs de l'école antérieure même à Platon,
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dont sa maison était Tacadémie à Rome. Il recherchait, à leur exemple, le laconisme substantiel, cette plénitude sans débordement du discours. Ses plaidoyers et ses lettres aux provinces dont il était le patron, ses harangues militaires à ses légions, renfermaient plus de sens que de mots. La brièveté était pour lui le stoïcisme de la parole. Cette affectation et cette recherche des formes laconiques d'exprimer sa pensée n'en excluaient pas Tétude et l'élégance. Ses discours, comme ceux de Démosthène, sentaient la lampe des veiUes qu'ils lui avaient coûtées ; on le verra, à la fin de sa vie, préparer, poUr et repolir pendant trois ans le discours qu*il devait prononcer devant le peuple romain, le poignard sanglant à la main, pour justifier le meurtre de César. La rhétorique se mêlait à tout, môme à l'héroïsme, dans ces contrées où la tribune était souveraine.
Au moment où César passa le Rubicon, Brutus, quoique assuré de sa faveur et peut-être héritier
naturel de ses crimes , gouvernait comme préteur la Sicile. Il n'hésita pas à se prononcer pour la république contre son père. Il n'examina pas, comme GLcéron, les chances du succès, mais la légitimité de la cause. Il se rendit auprès de Pompée , à Pharsale, pour combattre ou pour mourir avec le droit. Sa renommée précoce était telle que Pompée, en le voyant entrer dans sa tente, se leva de son siège, et, oubliant tous les personnages considérables auxquels il donnait audience, courut à lui, l'embrassa, et félicita hautement la république de l'accession du jeune Brutus comme du signe le plus certain du droit et de la sainteté de sa cause.
Après Pharsale, il avait suivi César comme captif plus que comme fils. La mort de Pompée, l'anéantissement de ses fils en Espagne, la bataille de Thapsus, le suicide de Caton, le triomphe fatal, mais universel, de César sur la république, l'avaient, sinon converti, du moins réduit en apparence à la domination du dictateur. César, habile à séduire comme à vaincre. Pavait persuadé, dans ses entretiens intimes avec lui, qu'il n'avait d'autre but que de rétablir, après la paix imposée aux partis, les institutions, le sénat, l'aristocratie, la république ; il avait fini par lui faire accepter.
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par le gouvernement de la Gaule , un rôle dans sa tyrannie.
Brutus avait eu la faiblesse d'y consentir et de croire quelamômemainquirenverseleslois peut lesrelever. Il s'était lavé autant qu'il l'avait pu à ses propres yeux de sa participation malséante au règne de César, par la justice et la douceur de son administration dans la Gaule romaine. Il y était adoré comme le contrepoids de la tyrannie de César; il y attendait avec une confiance douteuse que César exécutât ses promesses pour la restauration de la liberté. Toutes les lettres qui lui venaient depuis quelque temps de Rome, toutes les tentatives d'Antoine, tous les pas de César, vers la monarchie, tous ses sacrilèges contre les consuls, le sénat, les tribuns, le peuple, l'avaient enfin détrompé sur la feinte républicaine du dictateur. Il était revenu à Rome, Toreille ouverte aux gémissements de la patrie, le cœur aigri par les déceptions du tyran; il rougissait d'avoir été dupe, d'avoir aliéné dans cette expectative déçue une partie de sa vertu, aux yeux des républicains stoïques ; il détestait plus encore dans César le trompeur que Tambitieux, il ne lui pardonnait pas de l'avoir dénaturé aux yeux des Romains; il cherchait de Toeil une occasion, aussi
grande que son âme, de recouvrer, par quelque acte mémorable pour la patrie, Tinnocence, la réputation et la vertu, dont le contact avec un tyran avait obscurci l'éclat sur son nom.
Le peuple, qui pénètre plus qu'on ne pense dans le secret des âmes ^héroïques, ne s'était pas trompé cependant au rapprochement apparent de Brutus et de César. Il voyait un voile sur le visage du républicain favori de César, comme il avait vu le masque de ridiotisme sur le visage du premier Brutus pour cacher la haine et la mort des rois; mais derrière ce voile, comme derrière ce masque, le peuple dé Rome pressentait un libérateur de son pays.
Brutus ne pouvait ignorer longtemps lui-même ces dispositions du peuple à tout lui pardonner et à tout espérer de lui. Il recevait sans cesse des billets anonymes, où des citoyens inconnus lui rappelaient la source de son sang et lui faisaient honte de ressembler si peu à ses frères. Ses amis et ses parents ne cessaient de lui dire qu'il était peu séant à un
neveu et à un gendre de Caton d'être le favori de César , ajoutant qu'il ne devait pas se laisser apprivoiser et tromper par un tel homme, mais, au contraire, se préserver de tout contact avec les grâces et les caresses par lesquelles, disait-on, le maître de Rome cherchait bien moins à honorer son rare mMte qu'à lier par la reconnaissance son courage et à endormir son patriotisme.
A mesure que la haine publique montait davantage contre César, ceux qui espéraient en Brutus multipliaient le murmure sourd et les objurgations à demivoix à ses oreilles, pour le forcer à les entendre. Ces symptômes d'une opinion qui s'aliène, et qui cherche un centre illustre pour s'y grouper, ne pouvaient échappera César. Il n'était pas ombrageux ; il était trop accoutumé à tout soumettre par la violence pour redouter beaucoup les embûches; d'ailleurs, il aimait par mollesse d'âme à se faire une fausse sécurité, pour que la terreur de la mort ne corrompît pas trop ses plaisirs. « Il vaut mieux mourir une fois que craindre tous les jours de mourir, » disait-il à ses
familiers. — « La meilleure et la plus douce des morts, disait-il à d'autres, est la plus inattendue et la plus soudaine. »
Au lieu d'éloigner Brutus de Rome et de prendre des précautions contre lui, il ne cherchait à prendre des précautions que dans son cœur. Sans lui avoir jamais dit qu'il était son fils, sa prédilection avouée disait assez à Brutus que César se considérait comme sgn père. Une circonstance accidentelle vint afficher plus ouvertement cette faveur, poussée jusqu'à l'injustice, du dictateur pour le fils de'Servilie. La priture urbaine , sorte de préfecture de Rome , était vacante ; c'était à César à y pourvoir. Un jeune sénateur de haute naissance et d'ardente ambition la briguait avec tous les titres pour l'obtenir. « Cassius a tous les droits, dit César à ses amis, mais je donne la préture à Brutus. »
Ce mot, sans lui faire un ami de Brutus, lui fit de Cassius un ennemi mortel; Cassius, quoique moins pur d'intérêt personnel dan^ son opposition à César, était un homme dangereux à irriter par un tel mépris. Dès son enfance, il avait trahi son antipathie contre les tyrans de toute race et de toute faction. Le fils de Sylla, son compagnon d'école, ayant, par
piété filiale, préconisé Pautorité absolue qu'avait exercée son père dans Rome, Cassius, révolté de ce panégyrique de la monarchie dans la bouche d'un républicain, se leva de sa place et alla frapper au visage le fils de Sylla. Cités par les magistrats, les deux jeunes gens comparurent devant Pompée , qui leur demanda comment la querelle s'était engagée.
« Allons, Sylla, dit avec défi Cassius, redis devant cet homme, si tu Toses , ce que tu as dit devant moi et ce qui a levé ma main contre toi , afin que je te frappe encore au visage. »
Du jour où César eut adjugé la préture à Brutus au détriment de Cassius, Cassius ne s'irrita pas contre Brutus, mais contre César. Il détesta moins en lui son rival préféré qu'il n'aima dans ce rival l'homme qui donnait le plus à sa patrie l'espérance de la délivrer de la tyrannie. Il commença à cultiver, dans un intérêt de vengeance supérieure, l'heureux compétiteur dont il voulait faire un complice.
La préture ainsi accordée à Brutus comme un signe de la faveur croissante de César ne découragea
VIE HE CËSAR 399
pas les républicains de bien espérer de lui. Cette magistrature, gui le plaçait en évidence et en contact perpétuel avec les citoyens, fut au contraire pour lui Toccasion d'un redoublement de popularité dans la ville. Cette popularité sévère prenait toujours les formes du reproche. Un jour, on trouvait affiché sur le piédestal de la statue du premier Brutus ces mots qui devaient peigner le cœur du moderne Brutus : tt Brutus! plût aux dieux que tu vécusses dans tes des^ cendants ! » Un autre jour, sur le socle du tribunal où le préteur rendait la justice :
« Où es-tu, Brutus ? d
Ailleurs :
« Tu dors, Brutus! Non, tu n'es pas des vrais Brutus! »
Le bois et la pierre prenaient ainsi des voix pour accuser le jeune préteur de la servitude impunie des Romains. Chaque matin, quand il montait à son tribunal, on y trouvait en foule des billets, des inscriptions, des adjurations semblables, déposés pendant la nuit. C'en était trop pour laisser dormir plus longtemps la conscience d'un homme à qui ses préceptes philosophiques avaient inculqué, comme première vertu, le sacrifice de la reconnaissance et môme de la
nature au devoir. Depuis qu'il s'était convaincu qu'une plus longue patience à attendre la restauration de la liberté par son bienfaiteur et son père était une illusion et une complicité, il n'hésitait plus à méditer le renversement du dictateur, il espérait seulement que d'autres mains le dispenseraient d'un acte qui ressemblait trop à ringratitude et au parricide.
Mais les partis ne dispensent d'aucune extrémité l'homme unique dont ils ont besoin pour leur œuvre. Aucun autre ne pouvait remplacer Brutus ; sa vertu même, qui le désignait entre tous par son nom aux républicains, était sa condamnation au crime. Il y avait de la superstition et de la fatalité, aux yeux des Romains, dans ce nom ; il fallait, selon eux, qu'il désavouât sa race ou qu'il imitât ses ancêtres.
On soupçonna ce qui se passait dans l'âme de Brutus, et on lui mit avec tant d'art et d'obstination le poignard à la main qu'il ne pouvait le rejeter sans perdre ses amis et sans se trahir lui-même. Un petit nombre de patriciens républicains, l'élite de la jeu-
nesse romaine, Statilius, philosophe de la secte d'Épicure; Favonius, le disciple et Timitateur de Caton; Labéon, Gasca, hommes de conseil extrême et d'exécution intrépide y se rassemblaient mystérieusement dans la maison de Cassius pour épier Theure de la liberté et pour concerter le meurtre du tyran, seul obstacle à la résurrection de la république. César, en n'édifiant aucune institution qui pût lui survivre, était à lui seul la tyraîinie tout entière. Lm mort, il n'y avait plus que Rome, et Rome paraissait impatiente et capable de renaître à l'antique liberté.
Mais aucun de ces conjurés, quelque importants qu'ils fussent dans le sénat et dans le peuple, n'avait une popularité et une autorité morale suffisantes pour imposer au peuple le respect de l'attentat qu'ils méditaient. Le premier venu peut frapper un tyran et appeler un peuple à la liberté ; mais il faut un homme éclatant et prédestiné pour changer le meurtre en révolution. Ce n'est pas l'assassin, c'est l'homme d'État qui justifie le coup et qui le fait sanctionner par la conscience publique comme une délivrance ou comme une justice. Brutus seul avait ce crédit dans Rome. Les conjurés, tout en se défiant encore de lui, se sentaient subalternes devant lui ; un acte que Bru-
tus n'approuverait pas paraîtrait un crime au peuple; sa conscience seule légitimerait tout acte auquel il aurait participé. Pénétrés de ce sentiment qui les humiliait sans les décourager, ils résolurent unanimement de donner à leur complot un chef, une âme, une sainteté, dans Brutus. Gassius, quoique son rival depuis la préférence injurieuse de César, se chai^ea de sonder jusqu'au vif la faiblesse ou la vertu du neveu de Gaton.
Il se rendit inopinément chez Brutus, étonné d'une telle déférence dans un homme dont il croyait n'avoir à attendre que l'envie. Après avoir motivé sa visite par l'attrait invisible qu'il avait toujours ressenti pour le neveu de Gaton, malgré leur conflit accidentel de canditature pour la préture, il lai dit que les circonstances de la république étaient trop suprêmes pour que deux hommes tels que Brutus et lui affaiblissent plus longtemps le parti de la liberté et de la gloire de Rome par une puérile dissension qui diviserait encore la république prête à succomber sous la convoitise des ambitieux. Il scella, avec l'accent de la franchise et de la cordialité la plus tendre, la réconciliation qu'il venait solliciter, sans rougir d'aucune déférence quand il s'agissait de Brutus. Puis, chan-
géant de ton, ot comme pour entrer dans les généralités d'un entretien qui s'épanche au hasard , il demanda à Brutuss'ilne comptait pas assister à la séance du sénat du 15 mars, dans laquelle on devait, disaiton, proposer d'ajouter à tous les honneurs de César le titre de roi et les attributions de la royauté.
Brutus répondit négligemment qu'il ne comptait pas se trouver au sénat ce jour-là.
« Eh quoi ! reprit Cassius , vous abandonneriez la république le jour où on veut lui porter le dernier coup? Mais, si on. vous appelle à consentir à un tel attentat, que ferez vous?
— Alors, répliqua Brutus , mon devoir sera de me prononcer, de parler, de repousser de toutes mes forces l'établissement de la royauté dans Rome, et de mourir le même jour que la liberté.
— Vous mourir? s'écria Cassius ravi, avec l'accent de l'incrédulité ; et quel est donc le Romain qui vous laisserait mourir? Ne vous connaissez-vous donc pas vous-même, Brutus? et ignorez-vous seul ce que voua êtes pour Rome? Pensez-vous donc que ces adjurations anonymes, qui pleuvent toute les nuits sur votre tribunal, soient l'œuvre des artisans et d'une vile populace, et qu'ils ne sont pas plutôt la
voix mystérieuse, mais unanime , des premiers, des plus honnêtes et des plus illustres de nos citoyens? Ne vous y trompez pas, Brutus : le peuple attend des autres préteurs des largesses, des jeux publics, des combats de gladiateurs ; mais il attend de vous Tacquittement d'une dette contractée par le nom de vos pères, par le nom que vous portez : Tabolition de la tyrannie I »
En finissant de parler, il embrassa Brutus, en inondant son visage de ces larmes d'enthousiasme qui sont le trop-plein de la passion,
Brutus avait enfin consenti.
Du jour où la conjuration put compter sur Brutus, elle cessa de se cacher dans l'ombre comme un crime; elle s'afficha presque comme une vertu. Sans avoir besoin de se donner les uns aux autres d'autres raisons et d'autres gages que le nom de ce grand homme de bien, un autre Brutus (Decimus Brutus), familier de César, Tribonius Gimber; tous les amis de Pompée, tous les adorateurs de Caton, tous les pa-
triciens humiliés, tous les chevaliers romains avihs, tous les citoyens de la bourgeoisie, qui déploraient la souveraineté républicaine absorbée dans un homme ; enfin, tous les hommes vertueux, à qui la tradition romaine et la philosophie grecque avaient enseigné à confondre, comme Cicéron» Scipion , Caton, la vertu et la liberté dans le seul mot patrie, s'avouèrent à demi-voix leur commune pensée.
Soixante sénateurs, sans prêter sur le poignard aucun de ces vains serments qui Hent les courageux et qui ne lient ni les espions ni les lâches, autorisèrent Brutus à compter sur eux. César lui-même fixa le jour de sa mort, en fixant au 15 des ides de Mars le jour de la convocation du sénat, pour entendre, de la bouche de ses affidés, la proposition de lui décerner le titre de la royauté, le bandeau de pourpre autour du front.
L'opinion était si étabUe, la résolution était si ferme, le dessein paraissait si honnête, que, sur ce grand nombre de conjurés à qui on n'avait demandé que de la prudence, aucun ne trahit môme par une indiscrétion le complot. Ce n'était pas même un complot dans leur pensée ; c'était le coup d'État de la république, le juste taUon de la liberté. César seul
devait expier pour tous. Brutus, dans la réunion où Ton délibéra si l'on ferait mourir ses principaux partisans, s'opposa à tout autre meurtre qu'à celui qui paraissait nécessaire à la liberté de tous. Il sauva môme Antoine, plus instigateur encore de monarchie que César ; il représenta avec raison qu'Antoine était plus méprisable que redoutable, plus vaniteux que féroce ; qu'il jouissait, comme consul, sur le peuple, et comme général, sur les légions , d'un crédit qui pourrait aider les conjurés à faire accepter le meurtre de César une fois accompli, et qu'après avoir aidé à renverser la république, ce soldat dissolu et versatUe serait tout aussi tenté de participer à. la gloire de la rétablir. Quant à Cicéron, bien que Brutus fût le plus respectueux de ses amis, uni depuis son enfance à ce grand homme par la philosophie , l'éloquence, les lettres, l'honnêteté, il engagea les conjurés à ne pas lui confier l'entreprise. On ne doutait pas de son opinion, mais de son courage.
On ne pouvait, en effet, douter de l'opinion de Cicéron, qui écrivait peu de jours après la mort de César:
« On ne peut assez louer les deux Brutus ; ils nous ont délivrés du tyran. Défendons en eux nos hbéra-
VIE DE CÉSAR AOl
teurs, et consolons-nous de tout en pensant au 15 mars (jour où César avait expiré). »
Mais on pouvait douter de la constance et de la fermeté de l'homme qui, après avoir suivi Pompée et pleuré Gaton, vivait familièrement avec le meurtrier de ces deux victimes.
Une sollicitude plus tendre empêcha Brutus de faire confidence de la conjuration à sa femme, Porcia : non qu'il craignit d'être détourné par cette femme héroïque d'un dessein qu'il jugeait magnanime pour sa patrie, mais afin de lui épargner les transes et les terreurs inséparahles de la longue attente avant les grandes résolutions.
Mais la tension d'esprit de Brutus pendant le jour, ses insomnies pendant la nuit, ses agitations inusitées pendant son sommeil, n'échappèrent pas à la tendresse attentive de la jeune femme. Elle soupçonna que son mari roulait quelque lourde pensée dans sou âme et que c'était ce poids qui causait cette agitation maladive de ses sens ; avant de lui demander son
secret, elle voulut s'éprouver secrètement elleméme, afin de savoir si elle était capable de sunnon* ter la douleur et les supplices pour garder, jusqu'à la mort, le mystère qu'on aurait versé dans son sein.
Après que Brutus fut sorti du lit, elle ordonna à ses esclaves de la laisser seule ; et s'armant d'un petit ciseau aigu à deux lames dont les barbiers romains se servaient pour tailler les ongles, elle se l'enfonça profondément dans les chairs et resta sans crier, à demi-morte, baignée sous ses couvertures dans son sang. Brutus accourut à la nouvelle de la maladie de sa femme , sans savoir, non plus que toute sa maison, la cause de sa pâleur et de sa fièvre. Porcia, à son approche, ayant fait retirer tous les assistants, demanda à lui parler sans témoins.
« Brutus I lui dit-elle dans im entretien littéralement conservé par les Mémoires de son propre fils, Brutus, je suis la fille de Caton, et je vous ai été donnée par lui non pas pour être seulement compagne de votre couche et commensale de votre table, comme les concubines, mais pour partager en tout vos biens ou vos maux. De votre côté, vous ne m'avez jamais donné le moindre sujet de me plaindre de
mon union avec vous. Mais quelle marque puis-je donc à mon tour vous donner de mon amour et de ma reconnaissance, si je ne suis capable ni de partager avec vous une extrémité pénible et cachée, ni de supporter pour vous, comme votre plus chère confidente, le secret périlleux d'une entreprise qui demande de la fidélité et de la constance ? Je sais bien qu'en général on considère le caractère des femmes comme trop faible pour qu'elles gardent avec une sûreté parfaite un mystère qui leur est confié. Mais, Brutus, la bonne éducation et le commerce des hommes sages et vertueux ont quelque pouvoir et quelque influence sur les mœurs; fille de Caton, épouse de Brutus, ces deux titres me commandent d'être digne d'eux; cependant je ne me suis pas encore assez fiée à ces garanties de mon devoir, que je n'aie voulu, avant de vous demander votre. secret, faire sur moi-même l'épreuve de ma constance; maintenant je suis sûre, et j'ai appris par ma propre main, que la douleur ne pouvait rien sur moi I »
A ces mots, elle souleva ses couvertures et montra à son mari la blessure d'où coulait son sang. Brutus, extasié d'admiration, lève ses mains au ciel, s'écrie et prie les dieux de l'inspirer d'assez de con-
stance et de vertu dans son entreprise pour gu^on le déclare un jour digne d'avoir été Pépoux d'une femme telle que Porcia ! Il avoua tout à une femme gui savait s'infliger à elle-même des supplices gui bravaient d'avance la main et le fer des bourreaux.
CÇXXVI
Cependant, le jour des ides de Mars approchait , et la physionomie seule de Rome inspirait aux familiers de César on ne sait guel vague pressentiment de péril invisible, mais oppressif comme Tatmosphère d'un grand crime. On lui conseillait de se défier de tels et tels jeunes patriciens, hardis en paroles, et même de guelgues amis de sa fortune, comme Antoine et Dolabella.
a Non, non, dit-il, ce ne sont pas ces visages gras et bien peignés, ce sont ces visages maigres et pâles (en désignant du geste Brutus et Cassius), gui sont capables de funestes résolutions et gu'il faut craindre. »
Mais il avait tant à craindre de tous côtés, par les représailles provoguées contre sa vie, gu'il avait pris
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le parti de ne plus rien craindre ; la vie lui pesait, la possession du monde le trompait, comme elle trompe tous ceux qu'elle allèche; les accès de sa maladie mentale se multipliaient et Tamaigrissaient comme un squelette.
Un jour qu'on lui disait encore de se défier de Brutus : « Bah! répondit-il en découvrant sa poitrine et ses flancs devenus grêles par les soucis de l'empire; pouvez-vous penser que Brutus n'aura pas la patience d'attendre que ce corps miné tombe de lui-même en ruine? d
Mais l'ambition effrénée survivait à la vie. On lui conseilla en vain d'ajourner une aspiration à la royauté, qui n'ajoutait rien à sa puissance et qui lui aliénait le peuple romain ; il s'obstinait à ce titre , parce que les augures le disaient nécessaire au vainqueur des Parthes, et qu'il voulait la guerre pour distraire Rome de la tyrannie ; il la désirait aussi dans l'espoir que l'activité des camps rétablirait sa santé, toujours plus chancelante dans l'inaction de Rome.
Le 15 mars resta fixé pour la délibération du sénat sur le titre à donner à César.
Cassius, pour motiver la réunion ce jour-là, dans sa maison, de tous les conjurés et de tous les sénateurs confidents du complot, fixa au même jour la cérémonie de la robe virile à faire revêtir solennellement à son fils. Un nombreux cortège d'amis, de clients, d'affranchis des principales familles de Rome, pouvait ainsi, sans éveiller les soupçons, l'accompagner au forum et jusqu'au portique de Pompée. Le portique de Pompée, choisi comme sous le doigt d'une fatalité par César pour une assemblée nombreuse du sénat, était un vaste édifice entouré de vestibules, où la foule s'encombrait, sans les obstruer, autour des tribunaux des préteurs. Une salle circulaire immense, autour de laquelle étaient étages les bancs des sénateurs, occupait le centre de ces portiques. La statue de marbre de Pompée, Tépée de général dans la main, comme si elle eût fait le signal de la vengeance à ses amis, s'élevait au milieu de la salle. On montre encore aujourd'hui à Rome cette statue
tachée aux pieds de quelque rouille indélébile que la tradition dit être un jet du sang de César.
GCXXVIII
Le matin du jour des ides, Brutus cacha un poignard soUs sa tunique et rejoignit sous les portiques le groupe des conjurés, aussi armés sous leurs habits, et le cortège de Cassius. Impassibles de visage sous l'agitation de leurs pensées, les deux préteurs, en attendant l'arrivée de César, montèrent sur leurs tribunaux et s'occupèrent à entendre des causes et à rendre des jugements. Les sénateurs confidents du drame remplissaient en ifoule les vestibules, sans donner d'autres signes d'agitation que leur attroupement aux portes et leurs pas d'une place à l'autre.
César tardait plus que de coutume; le jour s'avançait ; les uns murmuraient contre son insolence qui se jouait de Tattente d'un corps aussi auguste que le sénat; les autres affirmaient que, retenu par sa maladie ou 'par son hésitation croissante, il avait résolu d'atermoyer sa résolution et de congédier le sénat en le remettant à un autre jour.
Ces retards étonnaient les indifférents et inquiétaient les conjurés. Casca, Tun d'eux, avait rencontré en route un importun qui s'était penché à son oreille et qui lui avait dit:
« Tu m'as caché en vain ton secret, Casca I Brutus m'a tout dit! »
Casca avait failli se trahir par son trouble; mais, en interrogeant l'importun, il avait heureusement découvert qu'il s'agissait d'une futilité n'ayant aucun rapport avec la conjuration.
D'un autre côté, un des sénateurs les plus initiés aux secrets de la haute politique , nommé Popilius Lenas, s'était approché , en traversant les portiques, de Brutus et de Cassius.
c Que les dieux vous secondent dans le généreux dessein que vous méditez ! leur avait-il dit à voix basse ; mais hâtez-vous , car votre projet n'est plus un mystère pour personne. »
Popilius Lenas les quitta sans que la foule et l'heure permissent aux deux chefs du complot de lui demander l'explication de ces paroles. Ils crurent un moment la conjuration éventée.
Porcia, l'épouse de Brutus, voyant aussi s'écouler les heures sans qu'aucim messager lui rapportât
des nouvelles du sénat, commença à craindre qu'un si long retard ne fût la suite de la découverte du complot, du salut de César et de la perte de son mari. Moins stoïque contre Tanxiété de son âme qu'elle ne l'avait été contre la douleur de son corps , elle ne cessait d'aller et de venir du vestibule de sa maison dans la rue et de la rue dans ses appartements.
« Que fait Brutus? » demandait-elle à tous les passants qui revenaient de l'assemblée. Au moindre bruit qui s'élevait par hasard dans la ville, elle croyait reconnaître dans les acclamations ou dans les malédictions delà foule le nom de Brutus; elle dépêchait confidents sur confidents aux abords du sénat, pour connaître plus tôt son sort; enfin, ne pouvant contenir son angoisse, elle s'affaissa sur elle-même à la porte de sa maison," devant les passants, qui la rapportèrent à ses serviteurs évanouie et la croyant morte.
Le bruit de cet évanouissement en public ou de cette mort de sa femme parvint rapidement de bouche en bouche à Brutus. Dans la crainte plus grande de manquer au salut de sa patrie, il surmonta en apparence la crainte qu'il avait sur l'évanouissement de Porcia. Il attendait César, et la liberté attendait sa main. U demeura immobile sur son siège au sénat.
Cependant César, malade^ inquiet des transes et des rêves de sa femme Calpurnie, le plus tendre et le plus sûr des augures, avait renoncé en effet à se rendre au sénat, et il donnait contre-ordre à son cortège.
Mais, au moment où il cédait aux avis et aux songes.de Calpurnie, et où il remettait à un autre jour ce qu'il avait déjà tant de fois remis, un de ses familiers les plus agréables, Décimus Brutus , surnommé Albinus, parent du chef des conjurés, conjuré lui-môme, et le plus perfide de tous, entra et lui fit honte de son hésitation. Après s'être moqué des rêves de femmes et des prophéties des augures, payés pour mentir et mentant pour être payés, il parla à César un langage plus sérieux en apparence. Chargé de le pousser dans le piège où l'attendaient ses amis , Décimus Brutus lui représenta qu'il allait donner, par cette absence, un nouveau texte aux murmures du sénat et du peuple contre lui.
c Les sénateurs, lui dit-il, ne se sont rassemblés que sur votre convocation, pour vous déclarer mo-
narque de tout l'empire romain hors de l'Italie, et pour vous accorder le privilège d'y porter le bandeau elle diadème; à présent qu'ils ont pris depuis longtemps leur siège dans le portique de Pompée, si quelqu'un vient leur dire qu'ils n'ont qu'à se retirer et à attendre que Calpumie ait eu des songes plus favorables, quel sujet de plainte ne donnerez-vous pas à vos envieux ? Et comment vos amis eux-mêmes pourrontils pallier dans l'opinion une servitude plus insolente et une tyrannie plus dédaigneuse? Si vous voulez absolument remettre la délibération à un autre jour, allez-y au moins vous-même « et faites l'honneur au sénat de le congédier de votre propre bouche I »
En parlant ainsi, il tirait César par la main et lui faisait autant violence par le geste que par le discours. César, sans aucun soupçon de l'affection et de le sincérité d'Albinus, à l'amitié de qui il croyait tellement qu'il l'avait nommé le second de ses héritiers dans son testament, se laissa entraîner hors de son palais et prit le chemin du portique de Pompée.
A peine était-il dans la rue, qu'un philosophe grec de l'intimité de Brutus, qui venait de flairer quelque vent de la conjuration, accourut un papier à la main, et, se penchant vers sa litière, lui dit à l'oreille :
ce lisez seul et vite ; il s'agit de choses graves et urgentes ! »
César prit le papier pour le lire ; mais, interrompu à chaque instant par la foule des solliciteurs qui jetaient des suppliques sur sa litière ou qui lui adressaient des salutations et des vœux, il ne put lire le papier d'Artémidon, et arriva aux portes du sénat en le tenant non encore déployé dans la main.
Les vingt-trois principaux conjurés attendaient sous le portique, comme pour lui faire cortège, mais en réalité pour l'envelopper d'un cortège pressé de meurtriers. Ils auraient pu le frapper dans cette mêlée qui obstruait les portes, mais ils voulaient le tuer en plein sénat, afin que le meurtre parût au peuple non un homicide , mais un jugement à mort ordonné ou acclamé par le sénat lui-même. Pour que la chute du tyran fût la fin de la tyrannie, il fallait, selon Brutus, que le coup de poignard fût un coup d'État.
César entra au milieu de ses assassins, le sénat se
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leva tout entier à son aspect ; il alla s'asseoir en face des sénateurs y sur un siège isolé, près de la statue de Pompée, séparé du sénat par Tesps^ vide gui s'étendait entre sa place et les pourtours de la vaste enceinte. Pendant le moment de confusion et de bruit qui suit rentrée de l'homme principal et qui précède la délibération, Popilius Lenas, ce même sénateur qui avait dit en passant un petit mot énigmatique à firutus, s'approcha de César; par respect et par discrétion, les amis du dictateur s'éloignèrent de quelques pas pour ne pas entendre une conversation confidentielle entre deux hommes si importants.
L'entretien, vif et à mots pressés sur les lèvres, fit redouter un moment aux conjurés attentifs que ce ne fût une révélation du complot soupçonné , mais non confié à ce sénateur. Déjà Brutus cherchait de la main son poignard sous sa robe, pour s'en frapper luimême plutôt que d'attendre l'ignominie du supplice, quand l'insistance obstinée et les gestes suppliants de PopiUus Lenas lui firent conjecturer que ce n'était pas une délation, mais une supplique, que le sén2|,teur adressait au dictateur. Brutus regarda Gassius avec im visage ras3uré, et Lenas, baisant la main de César, se retira de lui et remonta à son banc.
A peine César était-il assis que Trébonius, un des confidents du complot, chargé d'éloigner sans affectation les défenseurs du tyran, entraine Antoine hors de la salle et le retient dans les vestibules, sous prétexte d'affaires graves à lui confier. Dès que Trébonius, àquiCicéron, dansune de ses harangues, reproche comme un crime d'avoir ainsi préservé Antoine de la mort, fut sorti, tous les conjurés descendirent enfouie de leurs places et se pressèrent, sous l'apparence d'un respectueux concours, autour de César, pour le séparer ainsi de tous ses amis. Feignant tous d'avoir, à l'envi les uns des autres, des félicitations ou des requêtes à lui adresser, ils formèrent autour de son siège un attroupement et un tumulte d'empressement simulé qui ne le laissait ni voir, ni entendre, ni discerner ce que chacun d'eux avait à lui dire.
Cimber était chargé de donner le signal, de frapper par Un geste convenu d'avance avec ses amis. Il s'était jeté aux genoux du dictateur, il les embrassait
en demandant avec instance le rappel de son frère proscrit ; sans se rebuter du refus, et comme si Pardeur de la supplication eût égaré ses mains agitées, il saisit tout à coup les bords supérieurs de la robe de César, et, les rabaissant violemment, il découvrit à nu le cou et les épaules de la victime. Â ce signal, Gasca frappa par derrière d'un coup mal asséné la nuque de César ; César se retourna, et, saisissant de la main droite le manche du poignard qui Tavait blessé : « Scélérat de Çasca^ s'écria-t-il, que fais-tu ? »
« A moi^ mon frère ! » cria Casca en langue grecque, et il cherchait à arracher son arme de la main de César. A ce cri, à ce sang, tous les conjurés à la fois, tirant leurs poignards de leur sein, fondirent sur le dictateur encore debout, et, dans cette mêlée de bras et de fers, ne trouvant pas assez de place pour leurs coups, se blessèrent eux-mêmes en perçant à Tenvi le corps de César.
César, frappé de tant de glaives, cherchait à travers cette voûte d'acier, en s'élevant «ur la pointe des pieds, s'il n'y avait nulle voie à la fuite et nul secours de ses amis, quand, pour unique sauveur, il aperçut parmi ses assassins Brutus 1 Brutus, blessé à la main par le fer d'un de ses complices, dans la confusion
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des premiers coups, brandissait encore dans sa main saignante la pointe du poignard gui cherchait le cœur de César.
A Taspect de Brutus, soit horreur de reconnaître son fils parmi les assassins, soit conviction soudaine qu'il n'y avait rien à espérer d'une conjuration dans laquelle un homme aussi décidé que Brutus trempait le fer et la main : « Et toi ausH^ Brutus I » s'écria César d'un accent de reproche consterné. Et, renonçant aussitôt à se défendre, lâchant la lame du poignard de Casca qu'il tenait encore, il rabattit sur son visage le pan de sa robe en forme de voile ; puis, arrangeant de ses propres mains les plis de son manteau, autour de ses jambes, comme pour mourir avec décence ou pour s'ensevelir lui-même avec dignité, il s'affaissa, et il expira comme Pompée, d'im seul et long soupir, aux pieds de Brutus.
Ainsi était vengé un crime par un crime, le parricide de la patrie par le parricide de la nature. L'égorgeur et l'égorgé se disputaient l'horreur de ce meurtre et de cette mort»
Le tyran est mort^ meure la tyrannie! s'écriaient les conjurés en brandissant leurs poignards teints du sang de César et en montrant les vingt-trois blessures où chacun d'eux avait voulu signer dans le sang la délivrance de Rome et la renaissance de la république. Ils s'attendaient que le sénat, demeuré inmiobile de consternation pendant le meurtre, allait leur répondre par \m cri unanime de liberté pour Rome et de gloire pour ses vengeurs.
Leur premier supplice fut de voir qu'ils avaient vengé de la tyrannie un sénat qui n'osait regarder, même mort, le cadavre d'un tyran. Brutus, étonné de ce silence et de cette horreur, s'avança au milieu de la salle; il voulut prononcer devant ses collègues la harangue qu'il avait préparée toute chaude d'invocation à la liberté, pour exphquer le meurtre au sénat. Nul n'était plus là pour l'écouter . La consternation, l'effroi, la crainte d'être compromis par la présence seule dans un meurtre dont on ignorait le contre-coup sur le peuple, avaient fait déserter l'en-
ceinte. Tous les sénateurs avaient comme fui la contagion de ce sang.
Aux premiers retentissements du meurtre hors de la salle, Antoine lui-même, croyant que le fer le cherchait aussi, s'était évadé déguisé en paysan de la Sabine, et avait cherché un asile dans la maison d'un affranchi. Brutus et ses complices se trouvèrept seuls en face de leur victime. Il n'y avait personne pour protester, personne non plus pour accepter le crime : il avait fait place à la république, et la république reculait d'horreur.