‹ Vie de CésarChapitre 12 sur 14 · CCXXXIII · texte numérisé non relu

CCXXXIII

Après avoir délibéré un moment entre eux dans le désert, ils résolurent, déjà tristes et abattus, de provoquer du peuple cette approbation du meurtre et cette ivresse de liberté qu'ils n'avaient pu arracher du sénat. Us sortirent en groupe, Brutus à leur tête, du portique de Pompée, et se dirigèrent vers le Capitule en brandissant leurs poignards dans leurs mains rougiés du sang de César et en appelant le peuple à la liberté.

On les regarda passer avec curiosité, mais en silence, comme des hommes dépaysés qui parlent une langue étrangère^^à leur pays. A peine deux ou trois sénateurs, trop timides pour avoir participé à l'acte, trop ennemis du tyran pour désavouer ses meurtriers, se joignirent-ils à eux dans leur marche au Capitole. Le reste du peuple, riches, pauvres, citoyens, propriétaires, magistrats, plèbe, couraient au hasard, d'une maison à l'autre, comme des hommes saisis de vertige, s'interrogeant les uns les autres, sans que personne osât prendre l'initiative de se réjouir ou de s'affliger, avant que l'impression générale eût éclaté par la douleur ou par la joie de tous.

Brutus cependant avait atteint avec ses amis le Capitole. Le Capitole était une sorte de citadelle fermée par un mur que le peuple ne pouvait escalader. On pouvait néanmoins haranguer de la tribune la multitude sur la place, au pied du mur. Le peuple, dont le rassemblement tumultueux rempht bientôt cette place , sur la trace de Brutus et des conjurés , attendait que Brutus lui exphquât l'événement. Ce discours, médité, écrit, raturé, appris de mémoire depuis de longs mois, était toute la vie de Brutus ; il

n'y avait rien d'omis de ce qui pouvait , par la hauteur des maximes , par la majesté des ancêtres , par la philosophie de la vertu, î)ar la~ contagion de l'héroïsme, par le dévouement à la patrie, justifier sa main, glorifier son acte, exalter le peuple au niveau de la destinée qu'il venait de lui rouvrir.

Ce discours, plus long et plus étudié que ne le comportait une circonstance où tout ce qui ne brûle pas les âmes les refroidit, [îuX écouté sans applaudissement et sans murmure. On respectait Thomme, on ne ratifiait pas son acte. Cette froide estime de la foule pour le nom et pour la vertu de Brutus le préserva seule des huées et des exécrations de l'auditoire. On le laissa redescendre sans que le peuple lui révélât encore l'énigme inconnue à lui-même de ses dispositions : c'était déjà une chute; car, dans ces extrémités des sensations de la multitude, tout homme qui ne l'entraîne pas au délire du crime ou de la vertu n'est plus bon ni à la vertu ni au crime. Tout ce qui languit meurt dans les émotions de la place publique.

Un autre orateur, Cinna, voulut réchauffer la langueur que le discours trop littéraire de Brutus laissait dans la foule. Il le remplaça à la tribune et

vomit d'éloquentes invectives contre César ; mais ces invectives, qui auraient été acclamées la veille par le peuple, César vivant, parurent un sacrilège contre le cadavre de César mort et noyé dans son sang. Déjà la pitié, cette vengeance infaillible que l'assassinat prépare aux morts, avait succédé à la haine. La multitude s'indigna contre Cinna, et, le couvrant de malédiction et d'infamie, força les conjurés à chercher leur salut dans le silence et dans la retraite au Gapitole. Le respect personnel pour Brutus couvrit seul encore cette retraite et empêcha la populace de massacrer les conjurés.

Pendant ces anxiétés des meurtriers et ces hésitations de la foule entre la joie et la pitié de la mort de César, la nuit était descendue sur la ville* L'inaction des conjurés laissait cette nuit aux amis de César, au sénat et aux consuls, pour ressaisir le sangfroid qui leur avait manqué et le pouvoir échappé avec la vie des mains du tyran. Dans le premier trouble causé par le premier bruit du meurtre du

aïs vie de césar

dictateur, on s'était attendu à voir éclater une révolution aussi terrible que la conjuration paraissait profonde, vaste et atroce. On croyait que les conjurés, presque aussi nombreux que le sénat lui-même, allaient égorger, proscrire, incendier les maisons des partisans de leur victime, relever on ne sait quel pouvoir aristocratique sur les ruines de la tyrannie, et recommencer en grand le règne sanguinaire de Sylla.

Mais quand on vit que les sénateurs, aussi étonnés que le peuple, s'étaient enfuis d'horreur dans leurs maisons sans être immolés en route ; que ni légion, ni peuple, ni magistrats, ne se déclaraient pour les meurtriers ; que les conjurés en groupe, impuissants par leurs voix et par leurs gestes, au lieu de s'emparer de la ville, se réfugiaient dans le Capitole comme dans un lieu d'asile, attestant ainsi euxmêmes l'incertitude où ils étaient d'être condamnés ou absous par la multitude ; qu'enfin le discours de Brutus n'avait produit qu'un muet étonnement dans le peuple, et celui de Cinna qu'un soulèvement d'indignation, alors les hommes exercés à juger les cœurs par les symptômes se rassurèrent, se rapprochèrent, se concertèrent pendant la nuit^ puis

convoquèrent hardiment le sénat au lever du jour, pour aviser, sur le cadavre de César, à remplacer César ou par la liberté antique ou par une nouvelle tyrannie.

Antoine, caché au premier moment chez un affranchi sous le costume d'un prolétaire, profita, avec une rare inspiration d'habileté, des temps et des forces que Jes conjiirés lui laissaient comme lieutenant de César et comme consul, puisqu'on respectait en lui ces deux titres. Il agit à la fois , dans la nuit, comme général et comme magistrat, courut au camp hors de la ville, harangua les légions, les émut de pitié sur le sort de César, les conjura néanmoins d'attendre sous les armes la volonté du peuple et les décrets du sénat; puis, rentrant dans la ville, il déclara sa déférence complète aux ordres du sénat, sa soUicitude pour éviter à Rome une guerre civile, son amour d*une pacification générale des partis réconcihés dans le sang de César, et, s'entourant des meilleurs citoyens, il prit, pour ainsi parler, la dictature de la concorde.

Cicéron, humilié, mais heureux de n'avoir pas été mis par les conjurés dans la confidence du meurtre, proposa une amnistie générale , et contre ceux qui avaient participé à la tyrannie du mort, et contre ceux gui Tavaient tué. Antoine sut assez dominer au commencement sa colère pour envoyer à Brutus au Gapitole des paroles de paix, pour lui donner son propre fils en otage , pour aller de sa personne s'entretenir avec lui dans un souper qm réunit le meurtrier et le vengeur de César. Antoine, malgré sa douleur, ne pouvait se dissimuler que l'événement lui remettait l'arbitrage et peut-être la dictatured'où le poignard des conjurés venait de précipiter son patron. L'ambition fut son génie dans cette nuit suprême, il mérita d'être et il fut en effet le sauveur de l'ordre et bientôt l'arbitre des amis et des ennemis de César. Jamais César lui-môme, son maître, n'avait conçu , agi, parlé, négocié, avec un coup d'œil plus rapide et un maniement à la fois plus ferme et plus délicat de la situation. Ce interrègne fut la candidature d'Antoine à l'empire du monde; si ses dissolutions n'avaient pas prévalu plus tard sur sa politique, Antoine aurait vaincu Octave en intrigue et en gouvernement des partis.

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Sûr, par son entrevue avec Brutus, de la faiblesse et de Tinaction des républicains protégés alors par luimême, Antoine se rendit au sénat. Le sénat était embarrassé de savoir s'il traiterait César mort en tyran renversé de la tyrannie ou en victime immolée criminellement par des assassins ; avant de se prononcer, ce corps timide, encore tout garrotté des honneurs et des salaires de César, voulait sonder la véritable impression du peuple. Se tromper, c'était s'exposer ou au mépris des républicains ou à la colère de la multitude.

Antoine, consommé en expédients, demanda qu'avant tout on lût publiquement devant le peuple le testament de César. Il savait que ce testament était plein de largesses faites aux citoyens par le dictateur, et que la reconnaissance et l'intérêt plaideraient dans le cœur des Romains la cause du testateur. Il insista aussi pour des funérailles publiques, dont le spectacle et l'émotion ne pouvaient manquer de produire une explosion d'attendrissement et de

fanatisme en faveur de layictime. La tyrannie morte devait indubitablement ressortir de ce b&cher. Brutus lui-môme, présent au sénat, fit la faute, ou par générosité, ou par peur, ou par défi, d'appuyer la motion d'Antoine. C'était le vengeur qui se posait en coupable devant ceux qu'il avait délivrés. Le sang de César donnait le vertige à son meurtrier.

Ce qu'Antoine avait prévu , ce que Brutus devait prévoir, arriva. A peine Antoine, monté à la tribune aux harangues sur le forum, eut-il fait lire le testament par lequel César donnait à chaque citoyen une sonune de soixante et quinze drachmes pour se souvenir de lui, et au peuple romain les magnifiques jardins qu'il avait au bord du Tibre, que l'éloge et le regret de César éclatèrent dans toutes les bouches ; il traitait le peuple comme il aurait fait un fils ; les citoyens se sentaient en parenté avec ce grand homme.

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