‹ Vie de CésarChapitre 4 sur 14 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Il restait l'insurrection du Midi, dont s'était chargé Luctère, le compagnon de Vercingétorix. Poursuivi par Caninius, lieutenant de César, il s'enferma avec ses troupes dans Uxellodunum (le Puy dans le Quercy), place si forte d'assiette par ses escarpements , que, même sans trouver de résistance, des hommes armés eussent eu peine à y monter. Caninius entreprit de la réduire par une circonvallation. Luctère, qui s'était trouvé au siège d'Âlésia, redoutant le blocus, voulut pourvoir la ville; mais, attaqué par les Romains quand il ramenait des convois de blé, il s'échappa et ne rentra point dans son camp. Tout y fut pris ou tué. Drapés, chef des Sénons, qui s'était joint à Luctère, fut enveloppé dans le combat et resta prisonnier.

Cependant César, pour prévenir désormais de nou- 3aux mouvements, parcourait les différentes nations e la Gaule , exigeant des otages, faisant livrer à ses engeances les instigateurs des soulèvements et les ommes qui s'étaient compromis dans la lutte de indépendance. Par une balance desapolitique, en lême temps qu'il frappait les meneurs, il cherchait rassurer l'esprit de la multitude. Arrivé chez les irnutes, il voulut, dit son historien, les délivrer au lus tôt de la crainte qu'ils avaient d'éprouver le sort 3s Eburons, et demanda pour l'envoyer au supplice utruat, l'agent le plus actif et le plus opiniâtre de L dernière insurrection. Depuis que les Carnutes iraient déposé les armes, Gutruat vivijdt seul au fond 'une forêt. Ses compatriotes allèrent le chasser dans i retraite , se saisirent de lui et amenèrent leur anen chef à César. César, par une hypocrisie qui conliait son ressentiment avec sa nouvelle politique de émence , se fit demander son supplice par ses lé-

gions. Gutruat mourut sous les verges, et on lui coupa la tête.

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Un seul boulevard restait à Tindépendauce : Uxellodunum, où deux mille Gaulois, laissés par Drapes et Luctère, étaient résolus à tenir à toute extrémité. Quoiqu'il méprisât cette poignée d'hommes, dit son historien, César jugea que leur obstinatioa méritait un châtiment sévère. Il ne voulait pas que d'autres villes, se fiant sur des avantages déposition, tentassent de recouvrer de môme leur liberté. Son commandement ne devait plus durer qu'un été , tous les Gaulois le savaient; si donc ils pouvaient résister jusque-là , ils n'auraient ensuite rien à craindre. Il se hâta d'aller lui-même frapper ce dernier coup.

Lorsqu'il arriva devant la place, elle était investie complètement par Caninius. Les assiégés avaient du blé en abondance ; César voulut leur couper l'eaii. Il réussit d'abord à les priver de l'eau de la rivière qui coulait au fond du vallon. Il leur restait une fontaine au pied même des murailles. Par de' prodigieux ou-

Tages de terrassement poussés avec des peines infilies, Tépée à la main, César rendit Tabord de la fonaine impossible. Le bétail, les chevaux, les hommes, hérissaient de soif.

Dans cette extrémité , les assiégés remplissent des )nneaux de bitume, de suif et de poix, puis les rouînt tout enflammés contre les ouvrages de la terasse. Au même moment, ils font une sortie très-vioureuse, afin d'empêcher par le combat d'éteindre incendie. Un grand feu s'élève au milieu des ouvraes, embrasant les machines, les tours par où les lomains voulaient donner l'escalade. Cependant, les lomains tenaient ferme, Faction se passait à la vue es deux armées, et chaque soldat, pour faire montre e bravoure, s'offrait le plus ostensiblement possible ux traits et au feu de l'ennemi.

César, voyant qu'il avait déjà beaucoup de blessés, irdonne que toutes les légions montent à l'assaut de DUS les côtés à la fois et en poussant de grands ;ris. Les habitants, en alarme , appellent les combat-

tants et les retirent de Tattaque des ouvrages pour aller border les murailles. Les assiégeants se rendent maîtres de Tincendie, soit en TétoufFant, soit en Tisolant.

Les assiégés, pourtant, persistaient dans la*défense; une grande partie déjà étaient morts de soif, et le reste s'obstinait toujours ; mais une mine , couverte par la terrasse, parvint jusqu'à la source de la fontaine et détourna les eaux de la ville. Le dessèchement subit de cette source intarissable enleva aux assiégés leur dernière lueur d'espérance. Regardant cet événement plutôt comme un décret du ciel que comme une œuvre des hommes, ils se rendirent.

(t César, dit le continuateur de ses Commentaires, sachant sa réputation de clémence trop bien étabUe, ne craignait pas qu'un acte de rigueur fûit imputé à la cruauté de son caractère, et, comme il ne voyait pas de terme à la guerre des Gaules si de pareilles insurrections venaient à éclater en divers points, il résolut d'effrayer les autres peuples par un exemple. »

Il fit couper les mains à tous ceux qui avaient pris les armes ; mais il leur laissa la vie, afin qu'ils fussent un témoignage vivant des châtiments de Rome.

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Drapés , que Caninius avait fait prisonnier, évita la hache du licteur en se laissant mourir de faim,

Luctère , qui s'était échappé après sa défaite et qui sans cesse changeait de retraite, tomba dans les mains d'un Arverne, grand ami des Romains, qui, sans hésiter, le chargea de chaînes et le conduisit à César.

Labiénus avait battu les TrévireSé Leurs chefs étaient dans ses mains, ainsi que TÉduen Sure, le seul de sa nation qui fût resté en armes contre les Romains. Tous les peuples de la G&ule étaient vaincus et pacifiés, .

César voulut visiter 1* Aquitaine, où il n'était jamais allé lui-même. Il partit avec deux légions et reçut la soumission de toutes les cités, qui lui envoyèrent des députés et lui remirent des otages. Enân, lorsqu'il vint établir son quartier d'hiver à Némétocène (Arras), 11 apprit que le dernier et le plus indomptable des chefs insurgés, Comm, l'Atrebate, avait mis bas les armes.

n^ VIE DE CËSAR

Comm s'était fixé en Germanie, car il n'avait plus de patrie en (jaule ; mais il n'avait pu se résigner à l'exil et était revenu parmi ses anciens sujets pour les soulever encore contre les Romains. Banni par eux, il erra de forêt en forêt, avec une troupe de cavaliers. Cette poignée d'oii(/ato« se trouvait partout à la fois, infestant les chemins, et souvent enlevant des convois pour l'approvisionnement des quartiers.

Marc-Antoine, questeur de César, voulut se défaire à tout prix de Comml'Atrebate : il envoya à sa chasse un de ses officiers, Volusénus, qui déjà l'avait blessé dans un guet-apen§. Longtemps il le poursuivit de forêt en forêt, de plage en plage, l'épiant, l'attaquant, tour à tour battant et battu. Comm tenait prêts quelques navires sur la côte des Moris, afin de passer en Bretagne s'il ne lui restait plus de ressources. Un combat malheureux l'obligea d'y recourir. Le vent était favorable, mais la mer était basse et les navires gisaient à sec sur le rivage. C'en était fait si Volusénus approchait. Comm ordonna à ses cavaliers de hisser les voiles au haut des mâts. Les Romains, les voyant

de loin déployées, gonflées par le vent, crurent PAtrebate en mer et retournèrent sur leurs pas.

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Comm recommença le duel avec plus d'acharnement que jamais : il voulait se venger de sa blessure et de la perfidie de son ennemi. Un jour qu'après une action fort vive il se retirait avec ses cavaliers, il aperçoit le Romain qui le suivait presque seul : il fait volte-face, et, s'élançant sur son ennemi tête baissée, lui perce la cuisse de part en part.

Sa vengeance était satisfaite; il envoie dire à Marc- Antoine qu'il s'engageait' à vivre où l'on voudrait, à faire ce qu'on lui ordonnerait, et à donner pour sûreté des otages ; qu'il ne demandait qu'une condition, de ne paraître devant aucun Romain.

Antoine, pressé d'en finir, accueillit la demande.

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La Gaule déposait ses armes , épuisée de sang pour combattre et de chefs pour la conduire.

c Qu'on se représente, dit un historien ancien, Paul Orose, un malade pâle, décharné, défiguré par une longue fièvre brûlante qui a tari son sang et abattu ses forces pour ne lui laisser qu'une soif importune sans le pouvoir de la satisfaire : voilà Timage de la Gaule épuisée et domptée par César, d'autant plus altérée de la soif ardente de sa liberté perdue que la liberté semble lui échapper pour jamais. De là ses tentatives aussi fréquentes qu'inutiles et hasardées pour sortir de la servitude; de là de plus grands efforts de son vainqueur irrité pour lui rendre le joug plus pesant; de là l'accroissement du mal, la diminution et la perte enfin de Tespérance même. Ainsi, préférant son malheureux sort au danger de remèdes incertains, et n'osant plus entreprendre de se relever de peur de tomber dans des calamités plus profondes , la Gaule demeurait sans chaleur, sans mouvement, accablée, mais non tranquille. »

Plutarque résume ainsi les exploits de César dans les Gaules :

« Durant neuf années de guerre , il prit de force plus de huit cents villes, subjugua plus de trois cents nations, et combattit, à diverses fois, contre trois

millions d'hommes, dont un million périt sur le champ de bataille et un million fut fait prisonnier. »

Depuis neuf années que César faisait la guerre dans les Gaules, il n'avait que trop justifié le cri de son ambition personnelle en passant les Alpes. Il avait marché à son but lentement, mais sûrement, et il était maintenant irrésistible. Son armée était plus à lui qu'à la république. Mais il avait en main un ressort plus puissant encore que Tenthousiasme et la fidélité de ses légions : l'argent.

« Son séjour en Gaule n'avait été qu'un long brigandage, dit M. Amédée Thierry dans son histoire des Gaulois. Terres alliées ou ennemies, lieux sacrés ou profanes , trésors privés ou pubhcs , il dépouillait tout. Les richesses qu'il amassa furent immenses. Avec le produit de ses rapines, non-seulement il entretenait son armée et levait de nouvelles troupes , payait les dettes énormes qu'il avait contractées autrefois en Italie, enrichissait ses officiers, fournissait par ses gratifications à leurs débauches et à

celles de ses soldats, mais Tor de la Gaule coulait avec non moins de prodigalité à Rome dans le sénat et dans les comices. C'était surtout auprès de César, quand il allait tenir sa cour à Lucques et à Pise, pendant les repos de la guerre, que se déployait avec tous ses scandales la vénalité des consciences romaines. Des consuls, des tribuns du peuple, des sénateurs, accouraient se marchander et se vendre. La neutralité du consul Paulus coûta à Tambitieux proconsul plus de huit millions de notre monnaie, et la connivence du tribun Gurion lui en coûta plus de douze. »

On peut dire que César avait conquis la Gaule avec le fer des Romains, et Rome avec l'or des Gaulois.

La Gaule conquise, César ne voulut point achever la ruine de la Gaule. II n'oublia rien de ce qui 'pouvait guérir les malheurs de la guerre. Son administration fut aussi douce que sa conquête avait été violente. Point de confiscations qui livrassent des terres à ses soldats; aucune colonie, même militaire, ne fut

établie ; les peuples conservèrent leur territoire, leurs villes, la forme essentielle de leur gouvernement. Pointde lourd tribut, seulement e^ui que la province avait consenti elle-même à payer pendant la guerre. Encore les exceptions étaient-elles nombreuses pour les alliés et les villes qui avaient su mériter ce privilège, et surtout pour les nobles Gaulois qui devaient former dans chaque cité une faction dévouée et comme un peuple de clients. D^autres villes furent reçues sous le patronage de César; quelques-unes, entre autres Bibracte, prirent son nom. 11 évita, avec une connaissance parfaite du caractère de ces peuples, ce qui pouvait blesser des hommes irritables et fiers ; il ne toucha point à leurs monuments nationaux , il respecta même les trophées qui lui rappelaient ses revers. LesÂrvemes avaient déposé dans un de leurs temples l'épée que César avait perdue dans sa grande bataille en Séquanie contre Vercingétorix ; il la reconnut un jour, et se mit à sourire^ disant à ses officiers, qui voulaient l'enlever : « Laissez-la, elle est sacrée. »

Avec une poUtique qu*on ne saurait trop faire remarquer, il poursuivit un double but : donner sa conquête pour auxiliaire à sa fortune , et par ses mé-

nagements, par les faveurs dont il comblait les Gaulois, étouffer en eux le patriotisme.

Dans Tintérét de son ambition personnelle , il se servit de Tesprit militaire et aventureux des Gaulois. 11 organisa de ses deniers une légion composée uniquement de vétérans transalpins qoi s'étaient distingués dinrant la guerre de l'indépendance, et la nomma la légion de TÂlouette, parce que les soldats en portaient la représentation sur leurs casques.

« Sous cet emblème de la vigilance matinale et de la vive gaieté, dit un historien, ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu'à Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les légions taciturnes de Pompée. »

11 enrôla à titre d'alUés et d'auxiliaires des corps choisis dans les différentes armes où la Gaule excellait : des archers ruthènes, des fantassins légers de l'Aquitaine et.de l'Arvernie , de l'infanterie pesante, suffisaient pour mettre en fuite deux mille Numides, dont quatre cents paraissaient à Cléopâtre et à Hérode valoir une armée.

César s'armait ainsi contre ses rivaux de l'élite des troupes gauloises, il se procurait des soldats et des otages , il épuisait la Gaule pour la couteuir.

Pendant que les Gaulois combattaient pour son empire en Grèce, en Afrique, en Espagne, leurs pères, leurs frères , labouraient , trafiquaient avec cette ardeur pour les travaux de la paix qui éclate toujours au sortir de longues guerres.

Cl Cette Gaule, disait Marc-Antoine, qui nous envoyait les Ambrons et les Cimbres, elle est soumise maintenant et aussi bien cultivée dans toutes ses parties que l'Italie môme I Ses fleuves se couvrent de navires, son-seulement le Rhône et la Saône, mais la Meuse, mais la Loire, mais le Rhin lui-môme et l'Océan. »

César associait sa conquête à son ambition : aux hommes les plus influents de la Gaule il ouvrait les portes du sénat, aux familles nobles et riches il faisait espérer le droit de cité romaine et de plus hautes faveurs encore, si la fortune lui permettait un jour d'en disposer à son gré. 11 se créait dans ses ennemis de la veille des instruments intéressés pour l'oppression de sa patrie. C'est ainsi que, pour la rattacher plus étroitement à lui , il fit de la Gaule qu'il avait conquise une seconde province, sous le nom de Gaule chevelue, la distinguant de la province narbonnaise, qui lui était suspecte comme pompéienne.

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Ce qu'on rapporte de Tardeur des soldats de César , de cette soif de péril , de dévouement à la vie et à la mort, de cette valeur furieuse, caractérise dans l'homme de guerre le maître consommé des brigues romaines.

« César, dit Plutarque, a toujours trouvé tant d'affection et tant de bonne volonté dans ses soldats, que ceux qui, sous les autres chefs, ne différaient en rien des autres hommes, devenaient invincibles quand il s*agissait de la gloire de César, et couraient tête baissée aux plus grands périls avec une fureur dont rien ne pouvait ni arrêter ni soutenir le choc. Je n'en rapporterai que trois ou quatre exemples.

« ÂciUus, dans le combat naval qui fut donné près de Marseille, s'étant jeté dans une galère ennemie, eut d'abord la main droite abattue d'un coup d'épée ; mais, avec le bouclier qu'il tenait de la gauche, il poussa toujours la pointe, et, donnant dans le visage des ennemis, il les traversa tous et se rendit maître de la galère.

« Le centurion Cassius Scéva, au combat de Dyrrachium contre Pompée, ayant eu un œil crevé d'un trait , Pépaule percée d'un javelot et la cuisse traversée d'un autre , ayant reçu sur son bouclier cent trente coups, appela les ennemis comme pour se rendre, et, deux d'entre eux s'étant approchés, il abattit Tépaule de l'un d'un grand coup d'épée,puis, ayant blessé l'autre au visage, il lui fit tourner le dos, et à la fin encore il se sauva, ses compagnons étant accourus à son secours.

« Dans la Grande-Bretagne, les chefs de flles'étant engagés dans un lieu marécageux et plein d'eau , et y étant fort pressés par les Barbares, un soldat de Gésar, à la vue de ce général, gui était spectateur du combat, se jeta au milieu des ennemis et fit de si grands efforts et tant d'actions d'une valeur éclatante, qu'il les obligea à prendre la fuite et sauva ses officiers. Ensuite, passantle marais après tous les autres, avec des peines infinies, au travers de cette eau bourbeuse, partie à la nage, partie à pied, il gagna l'autre rive, mais sans son bouclier. César, plein d'admiration pour son grand courage, courut à lui avec de grande cris de joie et de grandes louanges pour Taccueillir et le caresser. Mais lui, tout morne, la tête baissée

et le visage couvert de larmes, se jeta à ses pieds et lui demanda pardon de ce qu'il n'avait pas conservé son bouclier.

a Or ce grand courage et cette grande ambition de bien faire, c'était César qui les faisait naître et qui les nourrissait en eux par de grandes récompenses et par les grands honneurs dont il les comblait sans aucun ménagement, faisant voir que les richesses qu'il amassait dans toutes les guerres, il ne les gardait ni pour satisfaire son luxe ni pour vivre dans les plaisirs, mais qu'elles étaient chez lui comme des prix en réserve pour la valeur, et qu'il ne se trouvait riche qu'autant qu'il était en état de récompenser ceux de ses soldats qui s'en rendaient dignes ; et ce qui contribuait encore à produire ce bon effet, c'est qu'il s'exposait le premier aux plus grands périls et qu'il ne s'exemptait d'aucun des travaux de la guerre.

« Il est vrai que pour le mépris des dangers on n'en était point étonné, à cause de cet ardent désir de gloire dont il était emflanuné ; mais pour sa patience dans les travaux, comme elle était beaucoup plus grande que ses forces ne le permettaient, il n'y avait personne qui n'en fût surpris, car il était d'un tempérament très-faible, grêle de corps, d'une chair

blanche et molle, souvent travaillé de grands maux de tète et sujet à Tépilepsie, dont il sentit les premières atteintes à Corduba, en Espagne. Cependant il ne tira point de ses indispositions un prétexte de s'effémineretdevivredansla mollesse. Au contraire, il chercha dans la guerre un remède à ses indispositions, en les combattant par de longues et fréquentes marches, par un régime simple et frugal, et par des ^tes à Tair, en rase campagne, et en endurcissant ainsi son corps à toutes les fatigues sans l'épargner. « Quand il se reposait, c'était ordinairement chemin faisant, ou dans un chariot, ou dans ime htière, mettant ainsi son repos à profit et le réduisant en action. Le jour, il allait visiter les châteaux, les villes, les camps fortifiés, ayant à côté de lui, dans son chariot, un des secrétaires qu'il entretenait pour faire écrire, sous sa dictée en voyageant, et derrière lui un soldat qui portait son épée, et dans cet équipage il faisait une si grande diligence , que la première fois qu'il sortit de Rome avec une charge publique, il arriva sur les bords du Rhône le huitième jour.

« Il était très-bon homme de cheval, et cet exercice lui était très-aisé par l'habitude, car il était accou-

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tumé à pousser les chevaux à toute bride en tenant ses mains entrelacées derrière son dos; et, dans cette expédition des Gaules, il s'accoutuma à dicter les lettres en marchant à cheval, et il fournissait en même temps à deux secrétaires , et à un plus grand nombre encore, selon Oppius. On prétend aussi que César fut le premier qui imagina de communiquer par lettres avec ses amis, ou dans son camp, ou à la ville, lorsque la nécessité des aiSaires le demandait et que le temps ne lui permettait pas de s'entretenir avec eux de bouche, à cause du nombre infini de ses occupations et de la vaste étendue du camp ou de la ville.

<c Un jour, dans un voyage, il survint une si grande tempête, qu'il fut obligé de se retirer dans la chaumière d'un pauvre homme, où, n'ayant trouvé qu'une petite chambre qui suffisait à peine pour un homme seul, il dit à ses amis : Les lieux let plus honorableiy il faut les céder aux plus grands ^ et les plus nécessaires aux plus malades. Et il laissa la chambre à Oppius, qui était incommodé, et voulut qu'il y, couchât pendant que lui et ses amis coucheraient sous un auvent que for- • maît le toit. »

Mais c'est de l'homme surtout que la postérité cherche les traces, à cette distance où elle est aujourd'hui des événements. Elle cherche comment du fond des Gaules, de la Germanie, de la Bretagne, César était plus présent à Rome que dans Rome même*

L'histoire, à cet égard', est pleine de renseigne- ^ ments. D'abord, César avait, comme on l'a vu, laissé trois partis dans Rome, également intéressés, l'un à le tenir longtemps éloigné en lui prodiguant toutes les lois, tous les pouvoirs, toutes les légions, tous les subsides qui pouvaient assouvir son autorité presque royale dans les Gaules : c'était celui de Pompée; l'autre, à le rappeler sans cesse par des éloges, des comparaisons, des regrets, à la mémoire des Romains, aân de miner le sénat et la majesté importune de Pompée : c'était celui de Clodius et des démagogues; le troisième, enfin, celui de Gicéron et des hommes de paix qui redoutaient au fond César comme le plus dangereux des tribuns, mais qui, à

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cause de cette crainte même, Texaltaient jusqu'à rhyperbole et s'efTorçaient de l'endormir dans sa vanité de conquérant, de peur de faire éclater entre lui et le grand Pompée une rivalité et des chocs qui auraient troublé leur quiétude. Si Ton ajoute à la combinaison de ces trois partis le retentissement lointain et perpétuel de ces exploits et de ces conquêtes qui venaient flatter périodiquement Toreille de Rome, et enfin la nuée d'orateurs et de nouvellistes salariés par César et dont il avait fait, comme les ambitieux de nos jours font des journaux, les porte-voix de son nom, on comprendra que Rome et ritalie, pendant ces neuf années , ne furent qu'un immense écho, et que César jetait sans cesse d'au delà des Alpes le mot qu'il voulait faire répéter aux Romains.

Il y a de plus, en temps de faction, une popularité dans l'absence. Les peuples froissés par les gouvernements rapprochés d'eux cherchent leur consolation ou leur espérance au loin dans un homme imaginaire à qui ils n'imputent rien de ce qu'ils souffirent, à qui ils supposent toutes les perfections qu'ils rêvent; et si cet homme imaginaire est en même temps un homme réel, un héros qui couvre de gloire sa patrie

et dont on attribue réloignement à Penvie, Tabsence de cet homme devient sa principale force, et le regret qa'on a de lui devient la passion fanatique de Timagination de la multitude. C'est ce que nous avons vu de nos jours, quand Bonaparte s'était relégué habilement en Egypte, quand l'Europe le reléguait à l'île d'Elbe, et enfin quand la captivité et la mort le reléguèrent à Sainte-Hélène. C'est ce qui entretenait, pendant les guerres fabuleuses des Gaules, la mémoire et l'imagination des Romains du prestige toujours grandissant de César.

Il semblait, avec un art profond, s'étudier à irriter la passion publique en sa faveur, tantôt en se rapprochant de Rome autant que les lois le permettaient à un général d'armée à qui il était défendu de dédépasser les limites de sa province^ tantôt en s'éloignant tout à coup comme pour tromper le désir qu'U avait allumé et emporter à l'extrémité des Gaules le regret du peuple. Jamais courtisane d'Athènes ou de Rome n'employa plus d'artifice pour l'amour que César pour Tambition.

Aussi la voix de rënihousiasme était unanime. Gicéron, le premier des orateurs et des écrivains politiques, se laissait prendre à ces pièges. César entretenait avec lui, comme avec les hommes principaux de Rome, un commerce assidu de lettres qui faisait croire à chacun qu'il avait en lui le plus tendre et le plus confiant des amis. Il avait emmené avec lui le &ère de Gicéron, Quintus, et il lui conférait les charges les plus lucratives pour que l'intérêt de Quintus retint le grand Gicéron dans les intérêts de César. Toute la jeunesse militaire de Rome, appelée par ses faveurs autour de lui, se glorifiait de servir sous César et le préférait ouvertement à la patrie. Les trésors et les dépouilles de la Gaule, rançon des villes et pillage des temples, lui servaient à corrompre tantôt le peuple entier de Fltalie par des libéralités, tantôt les endettés de Rome par les millions qu'il payait pour eux à leurs créanciers. Après avoir été par politique le débiteur de tout le monde, il était devenu le créancier complaisant de tous les jeunes dissipateurs de Rome. La bourse de César était la source intarissable où le tribun Curion, le consul Paulus même, puisaient leur or. Il éblouit le peuple romain de ses dons ; il prête aux sénateurs sans inté-

rôt; il achète de ses deniers, pour en faire présent à la ville, un terrain pour un nouveau Forum qui lui coûte soixante millions de sesterces ; il fait construire au Champ-de-Mars un portique couvert pour les comices, d'un mille d'étendue; il élève des palais aux colonnes de marbre pour les réunions des citoyens ; il envoie des armées de gladiateurs pour les cirques ; il fait présent de milliers d'esclaves aux rois alliés de la république ; il donne asile dans sa province à tous les banqueroutiers et à tous les hommes flétris par des condamnations infamantes ; il appelle à la suite de ses camps tous les aventuriers, sangsues des pays conquis, pour les engraisser de ses rapines. On ne sait si son armée est notée de plus de gloire par ses exploits ou de plus d'infamie par ses mœurs.

« Les soldats de César, dit -il complaisamment, peuvent vaincre, quoique assouvis de débauche et de luxe ! »

Il protège ou asservit à son gré les nations ; sans attendre les ordres du sénat, il prend la dictature insolente de la guerre ^ il enrôle jusqu'à des légions de Gaulois, il triple le nombre des siennes, il leur distribue le blé gratuitement et double leur solde sans consulter Rome; il fonde des colonies dans la

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Gaule cisalpine, entre Turin et Milan, et il y appelle tous les hommes suspects de complicité avec Catilina, comme pour se préparer une nation à lui contre la nation légale ; il y laisse fermenter à dessein les doctrines les plus subversives de la vieille constitution de Rome ; à Rome môme il soutient de son crédit, contre les honnêtes gens et contre Gicéron luimême, la bande révolutionnaire de Glodius; il lui permet de proscrire Gicéron et de brûler les maisons des prétendus ennemis du peuple. Tous les forfaits de Glodius le font sourire d'une perverse indulgence. En vain Gicéron Télève au-dessus des proportions humaines dans ses écrits :

« Les Alpes peuvent tomber, dit-il dans son livre sur les Pra9inees cofuulaires; depuis les victoires de Gésar, ce rempart est inutile à l'Italie ! »

Enfin les Ptolémée, ces rois opulents, mais tributaires, d'Egypte, lui payent des millions sans distinguer entre le trésor particulier de Gésar et le trésor de la république. Tout ce qu'il reçoit en concussions, il le reverse à Rome en corruptions. Il achète la république avant de Tenchainer.

Ghaque année, pendant les quartiers d'hiver de ^s troupes au dçlà des Alpes, il s'approche de Rome

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pour y recevoir la visite du peuple romain* Les magistrats, les sénateurs en masse, les tribuns, les consuls, Pompée lui-même, viennent lui former à Lucgués une cour d'adulateurs ou de clients. Rome, pendant ces résidences de César en Toscane, n'est plus à Rome, elle est à Lucques : c'est là qu'il confère avec Pompée, qu'il conspire avec Clodius, qu'il consulte avec ses amis quels consuls et quels tribuns il convient de nommer pour l'année. Ses avis sont des lois ; les grands et le peuple obéissent, dans le sénat et dans les comices, à ses convenances. Pendant neuf ans il est, par ses chefs de brigue et de l'aveu du peuple romain, le grand électeur de Rome.

Quand le peuple, le sénat, la ville et les provinces furent bien façonnés à ce joug suspendu de loin pendant huit années sur la république, César, toujours d'intelligence avec Clodius dans Rome, toléra ou fomenta des agitations, des tumultes et des fureurs populaires de ce tribun, qui indignèrent les hommes de bien et (jui firent sentir la mollesse du gouverne-

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ment de Pompée. Il faut lire dans Cicéron le récit des attentats de ce favori avoué du peuple , favori secret aussi de César. Clodius, gui avait chassé Cicérou de Rome et démoli ses maisons , s'opposait à ce que le grand orateur, rappelé par le sénat et par le peuple, recoDstruislt sa maison dans Rome.

« Le 3 de novembre, les gens de Clodius vinrent les armes à la main chasser les ouvriers gui travaillaient à ma maison. Ils abattirent le portique de Gatulus, que les consuls faisaient relever par Tordre du sénat et qui était presque achevé. S'étant ensuite postés dans la place où était ma maison , ils jetèrent des pierres contre celle de mon frère et y mirent le feu. Une telle violence, commise en plein jour, aux yeux de toute la ville, fit gémir, je ne dir i pas tous les gens de bien, car je n'ose assurer qu'il s'en trouve encore, mais tout le monde généralement. Clodius soutint ensuite par d'autres emportements cette première fureur ; il n'y ^vait plus que le sang de ses ennemis qui pût l'assouvir. Il courait de quartier en quartier, et, pour grossir son parti, il promettait aux esclaves la liberté. Il voyait bien qu'il pourrait dorénavant tuer en pubUc tous ceux qu'il lui plairait d'inunoler.

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« Sur cette assurance , comme je passais ^ le oi^zième de novembre, par la Voie Sacrée, il me poursuivit avec ses gens. Nous entendons tout d'un coup un grand bruit, nous voyons des pierres en Pair, des bâtons levés , des épées nues. Nous nous sauvâmes dans le vestibule de Tertius Damion ; les gens qui m'accompagnaient empêchèrent aisément ceux de Clodius de me forcer; il ne tint qu'à moi de le faire tuer lui-même , mais je commence à être las des remèdes violents , et je veux en essayer de plus doux. Ce séditieux, voyant que tout le peuple, également animé contre lui, demandait, non plus.qu'on lui fit son procès, mais qu'on le menât au supplice, rappela toutes les horreurs des Catilina et des Âcilius. Le douzième de novembre, il se mit à la tête d'une troupe de.gens armés de boucliers, qui vinrent Tépée à la main attaquer la maison que Milon a sur le mont Germanicus ; d'autres tenaient des flambeaux pour y mettre le feu; il se posta dans la maison de Sylla pour faire cette attaque. Flaccus sortit tout à coup de celle que Milon a eue de la succession d'Ânnius avec des hommes hardis et vigoureux qui repoussèrent cette troupe de brigands et tuèrent les plus signalés. On chercha Clodius , et on ne l'aurait pas épargné ,

mais il se cacha dans Tendroit le plus reculé de la maison. »

Cependant Pompée détournait les yeux de ces tumultes , et César refusait de soutenir Cicéron contre l'agitateur de Rome, de peur de diminuer sa propre popularité dans la lie des démagogues de Clodius. Il fallut qu'un citoyen intrépide, mais isolé, Milon, adversaire personnel de Clodius, se chargeât seul de la vengeance publique en tuant Clodius, qui cherchait à le tuer. Et on va voir que ce généreux vengeur de Rome, quoique défendu par Cicéron, fut puni par Rome et abandonné par César.

Au Champ-de-Mars, Métellus fait au peuple des harangues séditieuses ; celles d'Apius le sont encore davantage, et celles de Clodius se ressentent de toute sa fureur. Les consuls sont insultés et poursuivis par lui sur le Champ-de-Mars. L'excès de ses violences et le courage de Milon relèvent l'esprit public contre lui.

« Le 21, il y eut une foire, et le peuple ne s'assembla point ce jour-là ni le suivant. Aujourd'hui 23 que j'écris cette lettre, à trois heures du matin, Milqn s'est déjà posté dans le Champ-de-Mars. On m'est venu dire qu'il n'y a dans le vestibule de

Clodius que quelques malheureux avec une méchante lanterne. Les gens de sa faction disent partout que Milon ne fait que ce que je lui fais faire. Us devraient savoir que ce héros ne prend conseil que de lui-même, et qu'il est aussi capable d'entreprendre que d'exécuter. Sa valeur est inconcevable ; il fait tous les jours des actions merveilleuses. Mais, sans m'arrôter à ce détail, je vous dirai seulement qu'il n'y a pas d'apparence qu'on fasse l'élection des édiles; que Clodius sera sans doute mis en justice par Milon, à moins qu'il ne soit tué auparavant, et qu'il pourra bien l'être parle même Milon s'il se rencontre quelque part sur sa route. C'est une affaire résolue; il se charge de l'exécution et n'en craint pas les suites. Mon exemple ne l'étonné point. Ce qui le rassure , c'est qu'il n'eut jamais d'amis jaloux et perfides , et qu'il n'a garde dé se reposer, comme moi , sur un faible protecteur. »

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