GLU
Les honnêtes gens attristés, dont Cicéron était la gloire et dont Caton était la vertu, commençaient à prévoir que de tels excès, commis à Rome en dépit de
256 VIE DE GËSAR
Pompée et avec la connivence muette de César, amèneraient bientôt un déchirement d^alliance entre ces deux hommes et qu'il faudrait suivre Tun ou l'autre pour ne pas périr écrasé entre les deux.
« Hélas 1 écrit le protégé de Pompée et Tami de César, depuis que la répubUque est dans un état si déplorable , les amusements et les plaisirs de la vie n'ont plus rien de piquant pour moi , et je ne trouve de ressource que dans mes livrés. J'aime mieux être assis dans ma bibliothèque , sur ce petit banc qui est au-dessous de l'image d*Aristote, que dans leurs chaises curules , et me promener avec vous que de marcher avec celui que je vois bien qu'il faudra suivre ; mais remettons-nous-en au sort et aux dieux, s'il en est en effet qui se mêlent des choses d'icibas!... Tout est brigue ici : la faction de César porte Memnius pour consul ; cela ne plaît point à Pompée, qui s'indigne et se plaint tout haut; il s'est déclaré pour Scaurus. Ces troubles ne peuvent aboutir qu'à un interrègne; on pourrait bien nommer un dictateur. »
Ce mot faisait à la fois méditer César et Pompée.
«L Considérez dans de telles circonstances combien il est heureux pour moi d'avoir utie si gracieuse
VIE DE CÉSAK 257
bienveillance de César ! Quelle heureuse planche dans le naufrage ! Comme il traite mon ù*ère ! comme il le comble de prévenances, de dignités, d'honneurs I César vient de lui laisser choisir entre tous les quartiers d'hiver la résidence le plus à sa convenance pour la légion qu'il commande I Et on n'aimerait pas un tel homme de préférence à tous ceux-ci? »
Les Romains , en effet , en étaient venus à cet excès de désordre où l'on n'a plus qu'à implorer un maître pour relever la liberté s'il est honnête, pour asservir la patrie s'il n'est qu'ambitieux. Milon venait d'armer populace contre populace, d'arracher Clodius de sa litière sur le chemin de Tibur, et de le tuer dans une rixe, à défaut de justice, pour venger les bons citoyens de ces incendiaires de sa patrie. Le meurtre accidentel ou prémédité de Clodius fit jeter à la multitude de Rome le même cri que la multitude de Paris jeta au meurtre de Marat par Charlotte Corday. Clodius était, en effet, le Marat de Rome. La honte de César fut d'avoir protégé si longtemps et jusqu'à sa mort un pareil scélérat. César ami de Clodius I Ces deux noms, associés par Thistoire des agitations de Rome, dévoilent assez toute la part de César dans les calamités intimes qui devaient lui asservir sa patrie.
Julie, fille de César et femme de Pompée, avait été jusque-là , malgré la rivalité politique , le nœud de ralliance entre ces deux hommes. Leur empire , en se confondant par cette parenté si rapprochée du cœur, était un empire de famille. La mort précoce de Julie relâcha ce lien ; la compétition du pouvoir suprême fit le reste.
César briguait un second consulat ; les lois interdisaient à un général gouverneur d'une province romaine de venir à Rome briguer les honneurs. Pompée, consul avant son refroidissement pour César, avait fait lui-même révoquer celte interdiction en faveur dé César. Une loi spéciale» inscrite sur Tairain au Capitole, avait autorisé le vainqueur des Gaules à briguer le consulat sans venir à Rome. César annonçait hautement Tintention de profiter de cette loi pour déclarer sa candidature. César consul était en ce moment, pour le sénat et pour les amis de Pompée, César dictateur. Pompée et le sénat , craignant trop tard de subir la présence et Tautorité de rhomine
qu'ils avaient si 4émesuréinent grandi, firent révoquer cette loi de faveur dont ils sentaient maintenant l'imprudence, et s'opposèrent légalement ainsi à la candidature de César. L'hostilité secrète se dérobe encore sous l'apparence d'un scrupule de légalité. Crassus, le troisième membre du triumvirat formé entre lui, Pompée et César, avant la guerre desGaules, maintenait, par son intervention , un certain équilibre. Crassus meurt et ne laisse plus en présence que deux rivaux sans autre intermédiaire que l'ambition qui les dévore et la république qu'ils convoitent. Pendant quelques mois de négociation, l'empire parait devoir appartenir au plus habile ; il sera bientôt au plus audacieux.
La conduite de César , pendant cette compétition au consulat que Pompée lui dénie, est le chefd'œuvre de l'habileté humaine. Avant de subjuguer la répubUque, ilfaut ranger de son côté l'opinion , sans laquelle la victoire même est odieuse. L'obstination inhabile et tracassière de Pompée aigrit les esprits , se refuse aux accommodements, met l'apparence du droit et du grief du côté de César. Pompée a toutes les raisons, et il parait avoir tous les torts ; il défend la république, et il semble défendre uniquement son
propre orgueil; pour comble d'incotûséquence, il assume ta guerre civile, et il ne prépare rien poui* la soutenir. Après avoir mérité le nom de grand par ses exploits, il mérite maintenant de le perdre par ses fautes ; il ne sait ni se soumettre avec dignité à un plus heureux que lui, ni accepter un égal, ni combattre un compétiteur. Le verHge de sa longue fortune semble l'avoir saisi; il n'y a plus de lois à Rome que lui-même, et il croit que le fantôme de ces lois évanouies suffira pour arrêter César.
GLIV
Ces temporisations habiles de César se prolongent pendant deux années entières; il affecte une modération de désirs et une déférence envers le sénat qui contrastent avec la toute-puissance d'armes et d'opinion dont il est investi. Le parti de Pompée et le sénat s'y trompent ; ils prennent la lenteur pour hésitation et la déférence affectée pour scrupule. Plus César est humble, plus ils deviennent inflexibles; Caton lui-même devient provoquant et jure par les dieux que, si César ose entrer dans Rome, il portera contre lui une accusation capitale.
VIE DE CÉSAR Uï
Ces défis se brisent contre la longanimité paternelle de César; il semble n'avoir besoin ni des armes, ni de Tautorité de son titre, ni de ses provinces, ili de ses légions , pour entrer dans Borne. Sûr que sa force est toute dans son nom , il se désarme en face de ses ennemis et de son rival; il souffre sans représailles que le consul Marcellus, dévoué à Pompée, propose au sénat de le révoquer de son gouvernement et de son commandement dans les Gaules; il subit même les outrages que les consuls font à ses clients de la Lombardie en fouettant comme esclaves des citoyens élevés par lui dans la Basse-Italie au droit de bourgeoisie. Il obéit au sénat, qui lui enlève deux de ses légions pour les donner à Pompée, sûr qu'un décret ne donnera pas à son ennemi le cœur de ses troupes ; il offre même de licencier le plus grand nombre de ses soldats et de se démettre du gouvernement des Gaules , pourvu que Pompée abdique celui de FEspagne. Il se contente du gouvernement subalterne de Tlllyrie et d'une seule légion, six mille hommes, pour y maintenir la police romaine.
Bien ne fléchit le parti patricien, qui, comme tous les vieux partis, prend sa confiance en lui-même pour
de la force. César est sommé d^abandonner son armée et de venir rendre compte de sa conduite à Rome, sous peine d'être déclaré rebelle aux lois et ennemi public. La défense de la république et le commandement général de toutes les armées de Tltalie sont remisa Pompée ; le sénat s^exalte, le peuple murmure; les tribuns du peuple, partie intégrante et légale aussi de la constitution, protestent, sont menacés par rinsolence des patriciens, se déguisent en esclaves, sortent de Rome et portent au camp de César, à Ravenne, une apparence ou un prétexte de légalité à la révolte.
Les tribuns, arrivés au camp de César, dépouillent leurs habits d'esclaves sur la tribune aux harangues, devant les soldats , et attestent la violation des droits du peupl^ en leur personne. Us se placent sous la protection de Tarmée, et conjurent César démarcher sur Rome pour y venger à la fois ses propres outrages et les outrages du peuple romain. César parait indécis et consterné ; son hésitation simulée accroît l'amour et l'enthousiasme des soldats; les tribuns déplorent sa timidité, mortelle à la patrie ; ils quittent Ravenne , ils vont dans les différents quartiers de la Gaule cisalpine et de la Gaule transalpine répéter les
mêmes harangues, les mêmes invocations et les mêmes larmes devant les soldats de César* On voit avec quel art Thomme qui méditait depuis tant d'années le renversement de toutes les lois, à Tabri des lois, pousse par sa seule attitude ses ennemis euxmêmes à les violer contre lui, et fait servir les qrganes du peuple lui-même à invoquer les armes contre le peuple!
Pendant cette agitation des tribuns dans les camps déjà dispersés de César, Rome attend dans Tanxiété la réconciliation ou la guerre entre les deux rivaux. On espérait encore la réconciliation de la prudence de Pompée et de la longanimité de César.
Cicéron, dans son inappréciable correspondance , éprouve et décrit, dans les transes de son propre esprit, toutes les transes par lesquelles Rome et lltalie passent en peu de jours entre ces deux ennemis qu^ se mesurent avant de se frapper. L'histoire vivante et palpitanie de cette dernière crise de la liberté romaine est tout entière dans les lettres de Cicéron. Bon citoyen, homme vertueux, attaché à la république sans partager ni les illusions des patriciens ni les turbulences des plébéiens, client de Pompée , caressé de César et son obligé, admirateur de Caton, égal à tous
par rintelligence, ne prévoyant que des calamités du choc qui menaçait Tltalie, trop honnête pour abandonner Pompée, trop faible pour résister à César, il éprouvait, dans Tagonie de son caractère, Tagonie de la république.
Laissons-le parler :
c C'est aujourd'hui le 15 octobre; César, ditesvous, doit faire entrer demain quatre légions dans Plaisance pour menacer de plus près. Qu'allonsnous devenir? J'ai envie de me renfermer dans la citadelle d'Athènes l.<. Nous sommes, je le sens, à la veille d'ime guerre civile plus funeste que la guerre des Parthes, à moins que le même dieu qui a sauvé la république de ses ennemis barbares ne la sauve miraculeusement encore de ses propres fureurs 1... Ces craintes et ces calamités sont communes à tous ; mais ce qui m'est personnel dans ces conjonctures, c'est que je suis lié à la fois avec Pompée et avec César, à l'un par ma reconnaissance pour les services qu'il m'a rendus , à l'autre par l'inmiense popularité dont il jouit... Je comptais et je devais ne jamais avoir à prendre parti pour l'un des deux contre Tautre, tant ils paraissaient unis jusqu'à ces derniers temps ; et les voilà acharnés à se détruire l'un l'au-
tre! Ils comptent tous les deux sur moi, ou du moins César feint de ne pas douter de mon amitié. Quant à Pompée , il croit sincèrement que sa cause est la mienne, parce qu'elle est en réalité celle de la république. Je reçois des lettres de Tun et de l'autre pleines d'affection et de confiance ; comment me conduire ? Je ne demande pas cela pour le cas où la guerre aurait déjà éclaté et où l'on en appellerait aux armes pour vider leur rivalité; car, en ce cas, je n'hésite pas à reconnaître qu'il faudrait faire son devoir et qu'il vaudrait mieux mille fois être vaincu avec Pompée que vaincre avec César. Le plus sage est peutêtre de ne pas entrer dans Rome et de solliciter le triomphe pour mes campagnes en Asie-Mineure, afin d'avoir un prétexte pour n'être pas présent aux délibérations du sénat, v
Cependant Cicéron se rapproche de Rome, traverse l'Adriatique et débarque à Brindes ; il rôde de maison de campagne en maison de campagne autour de Rome sans y entrer. Il déplore en cris chaque jour plus déchirants les malheurs dé la patrie.
S66 VIE DE GËSAR
« Je n'hésiterais pas à me déclarer, s'il ne s'agissait que des intérêts de la république ; mais je la vois sacrifiée aujourd'hui à Fambition de deux compétiteurs. Si Ton n'agit maintenant que pour elle, pourquoi l'a-t-on abandonnée pendant le consultât de César? Pourquoi, l'année suivante, m'a-t-on abandonné moi-même, moi dont les intérêts étaient si fort liés avec les siens ? Pourquoi a-t-on fait continuer à César son gouvernement, et pourquoi par de telles voies ? Pourquoi s'est-on donné tant de mouvement pour faire proposer par tous les corps des tribuns le décret qui le dispensait de venir à Rome pour demander le consulat ? On l'a rendu par là si puissant, que la république n'a plus de ressoui'ces que dans un seul citoyen , qui aurait bien mieux fait de s'opposer d'abord à César que de combattre contre lui après l'avoir armé contre nous. Cependant, puisque les choses se trouvent ainsi engagées, je ne demanderai point, pour parler comme vous, où est le vaisseau des Atrides ; je n*en connaîtrai point d'autre que celui de Pompée 1
« Mais à présent, lorsqu'il faudra opiner dans le sénat, vous me demandez : Que direz-vous? Ce que je dirai, le voici en deux mQts : Je suis de l'avis de
Pompée. Je ne laisserai pas en particulier de le porter à un accommodement, car il me parait que ce serait fort hasarder que d'en venir à une guerre civile. Vous autres qui êtes à Rome, vous en pouvez juger mieux que moi ; mais il est certain que nous avons affaire à un homme aussi puissant qu'il est entrepre* nant et hardi. Il aura pour lui tous les gens condamnés et notés, tous ceux qui méritent de l'être, presque toute notre jeunesse, cette populace qui se plaît dans le trouble, des tribuns qui seront fort puissants, surtout si G. Cassius se joint à eux ; enfin tous les' gens accablés de dettes, qui sont en plus grand nombre que je ne pensais. Il ne manque à ce parti qu'une meilleure cause, tout le reste s'y rencontre. Ainsi, il n'y a rien qu'on ne doive tenter plutôt que d'en venir à la guerre ; le succès en est toujours incertain, et il n'est pas même assez incertain, hélas 1 dans cette
occasion. »
■ Enfin Gicéron est aux environs de Rome et il voit Pompée qui attend encore quelque composition avec César,
a En m^entretenant des affaires de la république, écrit-il, Pompée n'a pas laissé ignorer que , dans soq opinion, on ne pourrait échapper à la guerre ; qu'on ne devait plus espérer d*accommodement ; que depuis quelque temps il voyait bien que César ne voulait plus le ménager, et qu'il en avait eu depuis peu une non* velle preuve ; que Hirtius, Tami particulier de César, était venu depuis peu de sa part à Rome sans venir chez lui ; qu'il était arrivé le sixième de décembre au soir, et que, Balbus comptant parler le lendemain de grand matin à Scipion de l'affaire qui l'avait amené, il était reparti la même nuit.
« Pompée regarde cela comme une marque certaine que César veut rompre avec lui. En un mot, la seule espérance qui me reste, c'est qu'un homme à qui ses ennemis mêmes offrent un second consulat, et que la fortune a élevé si haut, ne sera pas assez insensé pour risquer de perdre tant d'avantages; mais, si cela ne peut l'arrêter, combien vois-je de choses à craindre que je n'ose vous écrire!... Ah ! que c'est s'y prendre tard, s'écrie-t-il ailleurs, pour combattre un homme à qui depuis dix ans nous donnons à plaisir des forces contre nous 1
« II fallait arrêter les progrès de César dans leurs
commencements, ce qui était fort aisé. Maintenant il se voit à la tête de onze légions, sans compter la cavalerie, dont il aura tant qu'il voudra ; il a pour lui les villes au delà du Pô, la populace de Rome, la plus grande partie des tribuns, et toute cette jeunesse perdue de débauches; joignez à cela l'habileté, la réputation, Taudace d'un si grand capitaine. Voilà Pennemi auquel nous aurons affaire si nous ne lui conservons un privilège qui lui a été confirmé par une loi.
a II faut, me direz- vous, tout hasarder plutôt que de recevoir un maître. Oui, afin que, si nous sommes" vaincus, il nous en coûte toujours la liberté! Q\iel parti prendrez-vous donc? Je ferai comme les bêtes qui suivent leur troupeau : je suivrai les gens de bien ou ceux qui passent pour tels, quelque mauvais parti qu'ils puissent prendre. Mais cela ne m'empêchera pas de voir qu'étant pris si fort au dépourvu, il faut acheter la paix à quelque prix que ce soit. L'événement de la guerre est toujours incertain , mais il est bien sûr que, si César a l'avantage, il n'épargnera pas plus le sang des principaux citoyens que Cinna, et qu'il s'emparera du bien des riches avec autant d'avidité que Sylla.
« Voilà raisonner longtemps de politique, et je continuerais, si ma lampe ne s'éteignait pas !... »
César cependant semblait rester immobile et comme frappé de stupeur à Ravenne, devant le déchirement de la patrie. Il n'appelait à lui ostensiblement aucune des légions dont parle Cicéron. 11 n'avait à Ravenne que les débris d'une légion et quelques cavaliers. Mais, au retour des tribuns daos son camp, il rassemble ce petit nombre de soldats, et il les harangue en citoyen consterné des malheurs de sa patrie et de la violation des lois plutôt qu'en général impatient de la servir. Il a noté lui-même le texte de sa harangue dans ses Commentaires : étalant devant ses soldats les « violences faites par le sénat à la majesté du peuple, l'expulsion des tribuns, l'autorité dictatoriale usurpée sur les lois sans autre prétexte que la haine et la jalousie contre lui, et conjurant, au nom de ces lois violées et de la liberté de Rome , les soldats d'aller porter secours à la république ! Ce n'est plus sa cause , c'est la cause des dieux, des lois et des hommes! »
Les soldats, qui avaient pour garants de telles invocations h leur patriotisme la longue patience de César et la présence des tribuns, images vivantes des lois aboHes, courent aux armes , entraînent leurs chefs et s'élancent d'eux-mêmes hors de la ville sur la route de Rome. César reste presque seul à Ravenne, comme s'il eût été frappé de vertige à l'aspect de la guerre civile sortant d'elle-même de son camp avec les soldats et les tiibuns. 11 veut garder aux yeux de ritaUe l'apparence d'un conciliateur que la guerre entraine malgré lui à sa suite, mais qui la suit encore en la retenant. 11 sait que la faveur de l'Italie est à ce prix et qu'il fera retomber ainsi sur Pompée et sur le sénat les malédictions des bons citoyens. Il affecte môme de se désintéresser complètement de lui-môme, de remettre à un autre la responsabilité de la guerre désormais inévitable, de disparaître de ses camps, de s'ensevelir dans sa douleur, et il dépose le commandement de l'armée des deux Graules dans les mains d'Hortensius et deLabiénus, deux de ses lieutenants les plus considérés du sénat. Sûr des soldats et des vétérans, il ne craint pas de les confier à des chefs qui tenteraient en vain de les conduire à Pompée.
Cependant les troupes sorties sans son aveu de Ravenne s'étaient arrêtées aux limites de la Graule cisalpine et de l'Italie romaine, sur les bords d'un petit fleuve nommé le Rubicon , et dont le nom est devenu depuis proverbial, comme celui des résolutions désespérées et criminelles après les longues hésitations de la vertu.
César avait vraisemblablement espéré que Télan de Tindignation et de Timpétuosité aurait fait franchir à ses soldats cette limite suprême entre l'obéissance et la révolte ; mais une inscription lapidaire sur le bord opposé du Rubicon avait intimidé les soldats devant le sacrilège de la patrie violée :
« Que nul ne passe ce fleuve, limite de la république, avec des armes, des drapeaux et des soldats, sans être maudit des dieux et des hommes I v
Sans ordre de leur général, sans aveu de leurs officiers, interdits devant la sainteté des lois qui protestaient ainsi par la voix de la pierre, de la terre et de Peau contre leur premier pas dans le crime , les
VIE DE GËSâR 273
troupes, éparses sur la rive gauloise du Rubicon, attendaieut une impulsion des dieux ou des hommes.
César semblait protester lui-même par son absence contre leur sacrilège. II se tenait enfermé dans sa maison de Ravenne et paraissait plongé dans un abîme d'indécision. Ce n'était pas scrupule : il n'y en a point dans Tâme des hommes gui ne croient ni à l'existence des dieux ni à la conscience humaine, pressentiment de leur justice, ni à l'immortalité de l'âme, répondant dans une autre existence de la morahté de ses actes d'ici-bas. Tous les grands crimes politiques sont commis par les fanatiques ou par les impies ; on a vu que César avouait tout haut son athéisme et ne reconnaissait d'autre dieu que sa fortune, c'est-à-dire cette combinaison aveugle, sourde et fatale de circonstances, qui gouverne au hasard la destinée des hommes et qui les fait avec la môme impassibilité victimes ou bourreaux, esclaves ou tyrans, heureux ou malheureux sur la terre. Cette doctrine, qui est celle dos ambitieux , les absout d'avance de
27i VIE DE CÉSAR
tout ce qu'ils tentent pour leur puissance ou pour leur gloire.
Il n'y avait donc point d'attentat pour César; mais il y avait en lui trois choses qui agissent à leur insu sur les hommes les plus endurcis aux scrupules et qui les font délibérer profondément avec eux-mêmes au moment de consommer les actes irrévocables de leur vie : l'habitude, la nature de leur caractère et l'incertitude du succès. L'innocence a son agonie comme la vie dans le cœur de l'homme; il n'est accordé à personne de triompher sans combat de la vertu.
César, né au premier rang d'une république qui l'avait traité en favori et dont la légitimité, dogme sacré de Rome, coulait avec son sang dans les veines des Romains, avait été élevé dans le préjugé salutaire de rinviolabilité du sénat et du peuple et dans l'exécration de la tyrannie. Lever la main contre ces fantômes que son ambition jugeait, mais que sa tradition respectait, produisait en lui on ne sait quelle horreur semblable à celle du parricide. Rome était
une ruine de liberté et de vertu, il est vrai ; mais c'était cependant quelque chose d'énorme, et, pour ainsi dire, de divin ou d'infernal, que de porter le premier la main sur cette ruine et de la faire écrouler sur l'Italie et sur le monde avec un bruit qui retentirait dans tous les siècles.
Et lui substituer quoi ? le seul nom de César et la tyrannie d'un homme de génie qui ne laisserait après lui que des hommes médiocres ou pervers pour combler l'abîme qu'il aurait creusé. Il y a dans les institutions même ruinées, mais encore debout, une certaine vertu qui se confond avec la vétusté des choses et avec le souvenir des peuples, et qui tient au moins la place de ce qui devrait être par l'apparence de ce qui a été. C'est comme la mémoire postérieure des institutions qui impose encore aux peuples, même quand l'âme de ces institutions s'est envolée. Déblayer celte ruine, balayer cette mémoire, souffler sur ce fantôme et montrer au monde le néant et Vhorreur de ce sépulcre vide qui leur dérobait la mort de la république romaine, il y avait là de quoi imprimer une terreur secrète môme à un esprit de la trempe de César I Mais, en supposant que l'esprit de César fût assez
supérieur au préjugé et assez résolu pour se jouer de cette superstition de l'habitude, son caractère était tel qu'il devait s'effrayer des torrents de sang dont sa déclaration de guerre ouverte à la patrie allait ouvrir la source. Non-seulement César n'avait rien de la férocité de Marius ni de l'implacabilité de Sylla, mais, au contraire, il portait en lui toute la douceur, toute la miséricorde et toute la magnanimité de pardon compatibles avec les succès de sa fortune. Il ne reculait devant aucune immoralité et devant aucun crime, mais il était capable de reculer devant le sang. Ce n'était pas vertu, c'était répugnance. Son âme était impitoyable, ses sens étaient humains; les champs de bataille, les supplices, les proscriptions, les cris des victimes, les larmes des vaincus, l'amollissaient comme une femme. Il détournait les yeux et la pensée de ce champ de carnage, aussi vaste que Tunivers romain, sur lequel il allait déchaîner le fer et le feu non-seulement des Romains, mais des Barbares qu'il avait enrôlés le premier contre Rome.
On ne saurait ratifier cependant ce préjugé historique de la douceur des mœurs de César, qu'en se reportant au temps et aux mœurs du peuple ou César paraissait doux aux Romains. C'était une douceur par
comparaison. Après deux bourreaux tels que Marius et Sylla, les Romains appelaient doux et humain le meurtrier de la Gaule et de TEspagne, dont le sang ue comptait pas à leurs yeux parce que c'était du sang barbare. On ne doit jamais oublier que le peuple romain était dans l'origine , et avait continué d'être depuis, un peuple d'oppresseurs et de meurtriers, qui avait mis hors la loi de l'humanité tout ce qui n'était pas Romain, c'est-à-dire le genre humain tout entier.
Certes, si les infortunés Gaulois, immolés et mutilés par centaines dé mille autour des murs de leurs villes, auxquels César avait fait clouer leurs mains coupées comme des trophées ; si les Espagnols , dont les soixante mille cadavres amoncelés et cimentés avaient formé des remparts dérisoires autour de leur camp ; si les deux cent mille alliés tués à Pharsale , en Egypte, en Afrique, à Munda, avaient écrit Thistoire de leur bourreau, il est à croire que la douceur proverbiale de César aurait reçu de sanglants démentis. Mais l'histoire romaine fut écrite par des Romains, par des ennemis de la république et sous les yeux des héritiers de César. Les modernes copièrent les anciens, et la renommée de douceur s'établit par
désuétude dans Thistoire ; mais les faits protestent.
On peut croire que l'image de Pompée lui-même , vaincu, dégradé et peut-être immolé par César, lui apparaissait dans ses réflexions comme un reproche, sinon un crime. Pompée avait été le plus vénéré des Romains. Il avait été de plus son protecteur d'abord, son allié politique ensuite, son gendre enfin; ces deux cœurs s'étaient confondus dans le cœur de cette Julie, qu'ils aimaient d'un égal amour, l'un comme père, l'autre comme époux. Elle semblait, du fond de sa tombe à peine fermée, reprocher à César le meurtre de celui qu'il lui avait donné lui-même à aimer. César ne haïssait de Pompée que sa grandeur ; comme général, il l'estimait; comme homme, il était plutôt enclin à l'aimer ; comme dictateur, il lui devait sa fortune ; comme gendre, il lui avait dû le bonheur de sa fille.
Pour fouler aux pieds tant de sentiments innés et pour tourner le fer de ses légionnaires contre celui qui lui avait prêté ses légions, pour abattre une telle fortune, pour arracher à un tel homme sa majesté, sa grandeur, sa patrie et peut-être sa vie , il fallait que l'ambition de César livrât dans son cœur de bien sinistres assauts à la nature. On ne peut s'étonner
qu'il se renfermât pendant tant de jours à Ravenne pour cacher à son armée ses combats, sa rougeur et peut-être ses larmes ; car César était aussi capable d'attendrissement que d'ingratitude. La grandeur de Punivers romain lui cachait à peine l'immensité de' son forfait.
Enfin, Tincertitude du succès devait également faire réfléchir un homme qui, dans les événements humains, ne croyait qu'à la fortune. Sans doute sa popularité était grande ; mais la majesté du peuple romain, la sainteté des lois , l'antiquité des institutions, la souveraineté du sénat et du peuple, la grandeur de Pompée, la noblesse du patriciat romain, l'hostilité unanime des hommes de bien, la vertu de Caton, l'opposition de Cicéron, le nom auguste de la république, étaient de taille à se mesurer avec l'ambition d'un général qui allait tourner les armes de la patrie contre la patrie. Une harangue de Cicéron, un mot de Caton, un geste de Pompée, un scrupule de Labiénus ou d'Hortensius , ses propres lieutenants.
dont il n'avait osé encore faire ses complices, Thorreur de ses légions contre le parricide, pouvaient faire tomber les armes de leurs mains.
César ne se dissimulait évidemment aucun de ces périls de sa situation; mais l'homme qui avait pleuré de jalousie à Cadix devant le buste d'Alexandre voulait le monde pour conquête, et le monde valait bien un péril d'une heure et mille crimes en un ! Or, le monde pour lui était à Rome; le nœud des chaînes dont la République avait enchaîné l'univers était au Capitole. En le saisissant, ce nœud, dans la capitale du monde romain, César saisissait du même coup ritaUe, les Gaules, l'illyrie, TEspagne, TAfrique, la Grèce et l'Asie, Alexandre avait été obligé d'aller chercher sa puissance, sa gloire et son nom de désert en désert, de champ de bataille en champ de bataille, depuis la Macédoine jusqu'à Tlndus ; César, plus habile et plus heureux, trouvait déjà Rome asservie, et, en subjuguant Rome, il subjuguait en un seul jour les quatre continents. Le conquérant de Rome était , sans se déplacer, le conquérant de l'univers : une telle proie aurait tenté un plus vertueux.
Elle décida César. Les nouvelles qu'il reçut du Rubicon et l'étrange hésitation de ses troupes devant un
scrupule qu'il croyait déjà sans doute franchi avec ce ruisseau, changèrent soudainement son altitude à Ravenne. Il sentit que Texemple d'hésitation donné au Rubicon par sa légion favorite (la dixième) à ses autres légions pouvait être contagieux , et que, pour recueillir le fruit si longtemps mûri du crime, il fallait enfin Taccomplir lui-même. On va voir quel subterfuge il autorisa ou il machina de Ravenne pour fasciner et entraîner ses soldats le pied toujours suspendu sur le bord gaulois du Rubicon.
GLXII
Le soir du jour où il se décida à tout oser, comme il avait tout arrêté pour son dessein, il feignit de vouloir oublier dans une nuit de fête les longs soucis du moment présent. Après avoir passé la journée, assis dans le cirque de Ravenne, à contempler avec une apparente liberté d'esprit un combat de gladiateurs qu'il donnait au peuple et aux soldats, il convia à un souper splendide les principaux magistrats de la ville et les officiers de l'armée qui étaient accourus depuis quelques jours à son quartier-général pour épier ses
irrésolutions. Là, dans l'abandon simulé du repas, du vin, de la musique et de la danse, il ne parut absorbé que par la jouissance du lux ) et par les délices du bain et de la table avec ses convives ; puis, à Pheure où les affaires l'appelaient ordinairement à son conseil, il se leva de table et sortit de la salle du festin, priant ses convives de continuer sans lui à vider des coupes, et assurant qu'il allait rentrer bientôt pour achever avec eux la nuit déjà avancée dans les entretiens et dans les plaisirs.
Mais, soit qu'il ignorât réellement encore les dispositions où il trouverait ses soldats campés au Rûbicon, soit qu'il voulût simplement tromper les espions de Pompée qui pouvaient informer Rome de sa marche, César, presque seul, sortit par une porte dérobée de sa maison , et , se glissant à la faveur de Tobscurité dans les rues de Ravenne, rejoignit, dans un lieu convenu, hors de la ville, le petit nombre des officiers confidents de son dessein. Un chariot de louage, qui l'attendait là, l'emporte rapidement par des chemins peu frayés vers le Rubicon. Il y arrive à l'heure où le clairon du matin appelle les soldats mal éveillés hors de leurs tentes. Son cheval favori lui est amené par son écuyer sur une petite colline
boisée au sommet et gazonnée sur sa pente, qui s'incline vers le ruisseau.
« C'était, dit Suétone, un cheval unique dans son espèce, qui semblait, comme le Encéphale d*A- ' lexandre, avoir été prédestiné par le prodige de saconformation aux prodiges de la destinée de son maître. Ses sabots, au lieu d'être un seul bloc de corne ferré pour résister aux rochers, étaient divisés en doigts articulés qui mordaient le sol et assouplissaient ses mouvements sous le cavaher. Sa tête; sa taille, son encolure et sa crinière répondaient par leur force et par leur grâce à ce miracle de la nature. César, qui Pavait dompté le premier et qui le montait de préférence dans les batailles, l'aimait tellement qu'il lui fit élever un tombeau avec une épitaphe, comme à un compagnon regretté de fortune et de gloire. »
« Quand il fut arrivé, dit Plutarque, d'après les Mé- ' moires de ceux qui assistèrent à cette dernière heure de la répubhque romaine, il commença à faire de grandes réflexions; car, plus il approchait du danger, plus il était combattu et agité par la grandeur et par l'audace de son entreprise. Il s'arrêta donc tout à coup, et, fixe dans la môme place, il repassa dans son es-
prit tous les inconvénients de son dessein, et, plongé dans un profond silence, il changea et rechangea d'avis une infinité de fois avec beaucoup d'agitation et de trouble : c était comme le ilux et le reflux de la mer. 11 communiqua môme ses angoisses à ses amis qui étaient présents, et au nombre desquels était Pollion, et leur fit part de ses doutes et de ses incertitudes, en rappelant tous les grands maux que ce passage de la rivière allait faire aux hommes et le grand sujet de discours qull allait fournir à la postérité. »
Ses soldats , Tayant reconnu, se dressaient en foule autour de lui, et semblaient, par leur attitude et leur silence, partager les fluctuations d'esprit de leur général ; mais tout atteste que ces fluctuations feintes n'avaient d'autre but que de s'innocenter davantage aux yeux de l'opinion, et qu'une scène préparée par un de ses confidents devait faire violence à ses incertitudes et précipiter, par une impulsion soudaine et irréfléchie, ses soldats sur le sol interdit à leurs pas.
On entendit tout à coup sortir des roseaux au bord du fleuve les sons rustiques d'un chalumeau qui firent prêter l'oreille aux soldats étonnés de cette harmonie pastorale au milieu de Tappareil de laguerre. Un jeune homme d'une taille colossale, d'une beauté im-
posante et d'un costume statuaire, se leva tout à coup du milieu des roseaux et continua à jouer merveilleusement de sa^flûte. Les bergers des bords gaulois du Rubicon et les soldats, étonnés du prodige, s'attroupèrent en foule autour de lui pour l'entendre. Quand l'étranger, sans doute un gladiateur ou un musicien gaulois aposté par César, vit l'armée assez nombreuse et assez émue pour lui imprimer un élan décisif, il jeta sa flûte, arracha un clairon des mains d'un musicien de la légion qui l'écoutait avec ravissement, et, sonnant la marche et la charge avec cet instrument plus sonore, il traversa le fleuve, entraînant à sa suite comme un troupeau d'hommes les soldats fascinés par leur instrument de guerre, par l'ivresse de la musique et par l'exemple du berger.
Arrivés sur l'autre rive, leurs acclamations sollicitèrent leur général de les suivre où le miracle les avait comme malgré eux transportés.
« Allons dotic, s'écria César, comme s'il cédait à l'obsession de sa fortune et comme s'il croyait aux prodiges et aux dieux ; allons oti nous appellent la voix des dieux et l'iniquité de nos ennemis. Aleajacta est! Le sort en est jeté! »
Mot irrévocable prononcé depuis par tous les
hommes qui, ne trouvant^ plus de fond dans leurs pensées et contraints de choisir entre deux périls suprêmes, prennent leur résolution dans leur caractère, ne pouvant la prendre ailleurs, et se jettent à la nage sur le Rubicon du hasard pour périr ou pour se sauver par le sorti
Ainsi Rome périt aux sons de la musique qui avait sauvé Sparte. Ce berger, ce musicien ou ce gladiateur qui, à Tinstigation de César, passa le premier sur la rive sacrée de Tltalie, n'était pas seulement un hasard, c'était un symbole. Il représentait dans sa personne ces colons des provinces opprimées et déshéritées par le sénat, dont César avait embrassé la cause, et qui à leur tour embrassaient la cause de ses soldats prêts à leur conquérir les droits de la patrie.
L'irrésolution qui avait paru faire chanceler César sur le rivage gaulois cessa dès qu'il eut touché la rive romaine. Il n'y avait plus de retour pour lui, il lui fallait l'empire ou la tombe. Son crime était derrière lui, Rome devant lui ; il marcha, avec la rapidité de la foudre, sur sa proie.
Ses ordres donnés d'avance et les lieux de rassemblement assignés prouvent que sa temporisation de Ravenne n'était que le calcul des jours de marche nécessaires pour concentrer ses légions sur Textréme limite de la Gaule cisalpine. Vingt-quatre heures après le passage du Rubicon, il était déjà entré à Rimini, première ville forte de l'Italie. Au premier moment, tout se retira de lui et de son avant-garde de six mille hommes comme d'un sacrilège, mais nul ne se présenta pour le combattre.
Quand il y eut enfin à Corflnium un coup à porter contre les légions de Pompée, il fit porter le coup par un autre. Il s'éloigna, pour qu'une tache de sang romain ne rejaillit pas sur son nom. 11 traita avec bonté le lieutenant vaincu de Pompée et le renvoya libre à Rome pour encourager la défection par la magnaniinité. Peuple et légions, tout revenait à lui après le premier moment d'effroi peint par Tite-Live. Tout ce qui ne pouvait ni résister ni se soumettre, se sauvait dans Rome comme dans le dernier asile de la patrie.
« Après la prise de Rimini, raconte Plutarque, comme si la guerre à portes toutes ouvertes se fût répandue et sur la terre et sur la mer, et comme si César, en franchissant les bornes de soo gouverne-
ment, eût franchi en même temps celles de toutes les iQis de sa patrie, vous eussiez vu, non les hommes et les femmes, comme cela est ordinaire, courir par toute l'Italie dans un mortel effroi , mais les villes entières, se levant de leur place, prendre la fuite et se transporter d'un lieu à un autre. Rome même fiit remplie comme d'une inondation de peuples fugitifs qui affluaient de tous les environs, tellement qu'il n'était plus au pouvoir d'aucun magistrat de la contenir, ni par raison , ni par autorité , dans une tourmente si grande et dans une si violente agitation, et qu'il' s'en fallut bien peu qu'elle ne se détruisît ellemême par ses propres mains. Car, dans toute la ville, il n'y avait pas un seul endroit qui ne fût agité et ébranlé par des passions contraires et par des mouvements violents, ceux qui se réjouissaient de ce désordre ne pouvant se tenir en repos, mais allant de place en place et insultant partout avec fureur ceux qui s'affligeaient des succès de César. »
GLXIV
Les lettres de Cicéron sont le journal de cette panique romaine qui fit courir le frisson de l'horreur
sur toute lltalie etqui stupéfia Pompée lui-même, immobile comme la statue de la patrie devant l'homme qui venait renverser la république. La Providence avait décrété la fin de la liberté; puisque pour défenseur elle lui donnait Pompée et pour ennemi César. Rome périt de l'inertie de Tun et de la promptitude de l'autre. Écoutons les témoins et les amis^ de Pompée.
Il était sorti de Rome avec la sainteté de la cause de Rome , avec le sénat et les hommes de bien ; il se retirait avec les dieux et les lois vers la mer de Naples.
« Est-il rien déplus déplorable que l'état où nous voilà? écrit Gicéron. Privés de nos biens, nous errons avec nos femmes et nos enfants ; nos espérances ne sont fondées que sur la vie d'un homme qui, tous les ans, est menacé de la mort. Ce n'est point par la force des armes que nous avons été contraints d'abandonner notre patrie ; ce sont nos chefs mômes qui nous en ont fait sortir, non pas pour nous la conserver, mais pour la livrer à l'avarice et à la fureur de nos ennemis. Tous ses quartiers sont remplis de sénateurs, et Rome, ses faubourgs, ses dehors, tout est désert ; ceux qui y sont encore seront bientôt obligés
290 VIE DE TÉSAR
d'en sortir. On ne nous laisse môme pas àCapoue, on nous mande à Lucérie, nous allons abandonner cette côte, et nous attendrons AfraniusetPétreius; quanta Labiénus, il n'en faut rien attendre de considérable.
c Dans le trouble où me jette le déplorable état où nous sommes, ne pouvant vous consulter de vive voix » je vais le l'aire par écrit. Il s'agit de décider si je dois suivre Pompée en cas qu'il abandonne l'Italie, comme il y a toute apparence , et, aân que vous puissiez plus facilement me déterminer, je vais vous exposer en peu de mots les différentes raisons qui partagent mon esprit.
« D'un autre côté, lorsque je trouve en Pompée et mon libérateur et mon ami particulier, lorsque je considère surtout que sa cause est celle de la république, il me semble que je ne puis prendre d'autre parti qpie le sien ni suivre d'autre fortune. De plus, si je demeure en Italie et si je me sépare de tant de citoyens distingués par leur rang et par leur vertu, il faut que je reconnaisse un maître. Il est vrai que César me donne beaucoup de marques de bienveillance et que j'ai eu soin, comme vous le savez, de le ménager de longue main dans la crainte de Forage qui est prêt à tomber sur nous; il faut néanmoins examiner d'abord
si je puis me fier entièrement à lui, ensuite, quand j'en serai tout à fait sûr, si un homme de cœur et un bon citoyen peut demeurer soumis à un pouvoir arbitraire dans une ville où il a rempli les premières places, où il a fait des actions éclatantes, et où il est actuellement revêtu d'une dignité auguste et sacrée. D'ailleurs, je risquerais beaucoup, et ce ne serait pas sans quelque honte, si Pompée venait à rétablir les affaires. Voilà les raisons qu'on peut alléguer d'une part, voici maintenant celles qu'on peut leur opposer : « Pompée, jusqu'à présent, n'a montré ni prudence ni résolution; j'ajoute qu'il n'a eu aucun égard à tous mes avis. Je pourrais rappeler le passé et faire voir que c'est lui qui a donné à César des forces et des armes contre la république ; qu'il lui a inspiré l'audace de se servir des armes pour faire passer des lois ; qu'il a fait joindre au gouvernement de César celui de la Gaule transalpine; qu'ail a recherché son alliance ; qu'il fit les fonctions d'augure lorsque Clodius fut adopté par un plébéien ; que, s'il a contribué à mon rappel, il ne s'était pas opposé à mon exil; qu'il a fait continuer à César son gouvernement; enfin, qu'il l'a servi en toute occasion. Et même, pendant son troisième consulat, lorsqu'il eut commencé à soutenir les
292 VIE DE GËSAR
intérêts de la république, il voulut absolument que les dix tribuns proposassent le décret qui permettait à César de demander le consulat sans venir à Rome, ce qu'il confirma encore par une de ses lois. Ne s'estil pas opposé depuis à M. Marcellus lorsqu'il voulut , le 1" mars, faire nommer un gouverneur pour les Gaules?
« Mais, sans m'arrôter à tout cela, vit-on jamais rien de plus indigne et de plus mal concerté que cette retraite, ou, pour mieux dire, cette fuite honteuse? Quelles conditions ne devrait-on pas accepter plutôt que d'abandpnner sa patrie? Elles étaient fort mauvaises, je l'avoue; mais est-il rien de pire que l'état où nous sommes? Pompée, dira-t-on, pourra se relever. Quand et comment se relèvera-t-il? Quelles mesures a-t-on prises? N'avons-nous pas perdu le Picenum? Le chemin de Rome n*est-il pas ouvert à notre ennemi? Ne lui avons-nous pas livré tout le bien des particuliers et tout l'argent du trésor public? Enfin, nous n'avons point de parti formé, nous manquons de ^troupes, nous n'occupons aucun poste où puissent se rassembler ceux qui sont bien intentionnés. On s'est retiré dans la Pouille, qui est la province la plus dénuée de subsistances, la plus faible et la
plus reculée de l'Italie. On montre sa terreur en se ménageant ainsi d'avance la retraite honteuse par la mer dont on se rapproche. Si nous suivons Pompée au delà de la mer, César s'en vengera sur nos biens et nous épargnera moins que les autres, parce qu'il pensera se populariser dans la multitude en sévissant contre nous I...
« Quoi de plus ignominieux, continue l'interprète de toute l'opinion des honnêtes gens de Rome, quoi de plus lamentable que cette situation et ce caractère? Voilà Pompée qui, après avoir fomenté César dans son sein, s'avise tout à coup de le craindre ! Il veut la guerre, et il ne prépare rien pour la faire ! Il abandonne Rome elle-même ! Et, pendant qu'il écrit aux consuls une lettre où Ton s'attend qu'il va relever leur courage et faire face au crime avec la conscience de sa bonne cause, le voilà qui abandonne tout à coup la Campanie elle-même et la Pouille, et qui appelle les sénateurs, les consuls, la patrie entière à Brindes pour fuir avec lui I
«Mais, dites-moi, n'est-ce pas une chose déplorable que César, avec la plus mauvaise cause du monde, s'attire des applaudissements, pendant que Pompée avec la meilleure se rend odieux? que le
premier pardonne à ses ennemis, pendant que l'autre abandonne ses amis? J'ai pour Pompée toute Tamitié que je dois avoir; mais comment l'excuser d'avoir abandonné tant d'illustres citoyens? Si c'est par crainte, quelle lâcheté I et si, comme le prétendent quelques-uns, il a cru que leur mort rendrait sa cause meilleure, vit-on jamais une plus cruelle politique? Mais laissons là ces tristes idées qui ne servent qu'à aigrir ma douleur.
« Le vingt-quatre au soir, le jeune fialbus passa chez moi; il courait en diligence et par un chemin détourné après Lentulus, à qui il porte une lettre de César; il est aussi chargé de lui promettre un gouvernement pour l'engager à revenir à Rome. Je ne crois pas qu'on en puisse rien obtenir sans une entrevue. Le même Balbus m'a dit que César ne souhaitait rien tant que de joindre Pompée, je le crois sans peine, et de se raccommoder avec lui, c'est ce que je ne crois pas; et j'ai bien peur qu'il n'ait épargné jusqu'à présent le sang de tant d'autres citoyens que parce qu'il n'en veut qu'à Pompée. Balbus, l'oncle du premier, m'écrit aussi que César ne pense qu'à vivre en repos sans disputer à Pompée le premier rang. Vous croyez cela, n'est-il pas vrai?
« Pompée doit être arrivé à Brindes aujourd'hui , vingt-cinquième de février; car il a devancé, avec peu de troupes, les légions qu'il avait à Lucérie. Mais César est un prodige de vitesse, d'activité et de vigilance ; les dieux savent ce qui nous attend. »
On voit, par l'interrogation ironique de Cicéronsur la bonne foi de César qui ne demandait, les armes à la main, que la paix, et n'aspirait, en frappant Pompée, qu'à vivre en humble citoyen sous Pompée, ce que l'opinion pubUque pensait de la sincérité et de l'abnégation de César.
Plus le départ de Pompée approche, plus l'opinion, en effet, se prononce à Rome et en Italie contre lui. Cicéron, prêt à le suivre, ne peut s'empêcher de l'accuser dans le secret de ses entretiens.
« Non, cet homme, dit-il, ne s'est jamais proposé le bien public, et dans cette occasion moins que dans aucune autre. Il ne cherche, aussi bien que César, qu'à se rendre le maître, et non pas à nous rendre heureux et à établir un gouvernement. S'il a aban-
â96 VIE DE CËSAR
donné Rome, ce n'est pas qu'il ne pût la défendre, et ce n'est pas non plus par nécessité qu'il abandonne ritalie; mais c'est que, dès le commencement, il a eu le dessain de soulever et la terre et la mer, de faire prendre les a^es à des rois étrangers, d'inonderHtalie de nations barbares, et d'avoir à sa disposition de puissantes armées. Il pense depuis longtemps à s'élever où était monté Sylla, et il a avec lui bien des . gens qui le souhaitent.
« Croyez-vous qu'il ait été impossible de trouver des voies d'accommodement? Cela ne l'est pas encore; mais ces deux concurrents ne veulent point de paix et ils ont résolu de nous sacrifier à leur ambition. Voilà, en peu de mots , comme vous l'avez souhaité, ce que je pense des malheurs présents. »
L'angoisse de la situation des honnêtes gens rendait Cicéron injuste envers le chef de son parti. L'ambition insouciante de Pompée n'était que celle d'un grand citoyen qui veut être le premier dans sa patrie libre, mais non la renverser ni l'asservir ; celle de César était l'ambition d'un conspirateur armé qui veut le premier rang, non pour la république, mais pour lui. Il est vrai que Pompée, n'ayant pas eu la prévoyance, l'activité et l'énergie nécessaires pour
fermer à son rival Taccès de Tltalie et de Rome , voulait accroître l'horreur des citoyens contre le sacrilège de César en emmenant avec lui hors de Rome et de l'Italie tout ce que Rome et l'Italie comptaient de magistrats, de sénateurs illustres et de citoyens intègres, et en faisant le vide autour de l'usurpateur abhorré de sa patrie.
Cicéron, en cela, ne se trompait pas, tout le témoigne; mais cette politique extrême de Pompée était désormais la seule qui lui restât à suivre après tant d'inertie qui l'avait rendue nécessaire. Il savait bien, en effet, qu'il était plus facile de vaincre César en Asie ou en Grèce qu'à Rome, où des milliers de colons des provinces, cinq cent mille prolétaires de la plèbe révolutionnaire dans Rome, et au besoin des millions d'esclaves soulevés a sa voix, feraient à César non plus une armée , mais une nation de partisans et d'auxiUaires. Quand les patriciens veulent un champ de bataille contre leà plébéiens , ce n'est pas dans une capitale pleine de plèbe qu'ils doivent le choisir. Pompée en cela était plus politique que Cioéron. Aussi n'écouta-t*il point ses doléances: il entraîna à sa suite au delà des mers les consuls, le sénat, les légions fidèles de la république, les ci-
toyens illustres, la jeunesse patricienne, Caion, Brutus, toutes les lois et toutes les vertus de Rome, la république enfin, et il alla lui chercher un champ de bataille chez les alliés de Home de l'autre côté de TAdriatique.
Pendant cette émigration complète de la république avec Pompée, César, n'ayant plus à craindre de résistance en Italie, traversait Rome en éblouissant tous les cœurs de son audace et de sa douceur; il laissait habilement en suspens sur ses desseins tous les citoyens qui , comme Cicéron , n'avaient pas encore rejoint Pompée en Grèce et qui erraient à demi cachés autour des murailles de Rome.
« Voyez, je vous prie, à quel homme la république a affaire ! Quelle pénétration ! quelle activité I que de prévoyance ! S'il ne fait paraître ni cruauté ni avarice , il aura bientôt l'aflFection de ceux qui le redoutaient le plus. J'entends souvent raisonner les citoyens de ces quartiers et les gens de la campagne ; ils ne se mettent en peine que de leurs champs, de
leurs métairies et de leur petit bien. Quel changement! ils craignent maintenant celui qu'ils exaltaient hier. Les villes d'Italie, malgré ses attentats, le reçoivent comme un dieu , et cela avec une apparence d'ivresse égale à celle qu'elles témoignaient naguère au rétablissement de la santé de Pompée. On lient compte à ce nouveau Pisistrate de tout le mal qu'il ne fait pas ! On espère maintenant autant de sa clémence que Ton redoute de la colère de Pompée. Quelle foule vient partout au devant de lui 1 Quels honneurs ne lui rend-on pas ? Sa modération, quoique feinte et étudiée , ne laisse pas de rassurer....
« J'attends aujourd'hui, quatrième jour de mars, des nouvelles de Brindes ; mais, hélas ! quelles nouvelles I comment l'un aura fui lâchement, comment l'autre sera entré dans la ville sur ses traces ! César m'écrit qu'il veut me voir, en allant à Brindes, pour me faire intervenir comme négociateur entre lui et Pompée 1 S'il vient parla voie Appienne, j'aurai soin, pour l'éviter, d'aller à Arpinum. »
En attendant les nouvelles de Brindes, Cicéron, à l'exemple de Caton, de Brutus, de Scipion, de tous les citoyens cherchant dans ces ténèbres où est non le salut, mais le devoir, examine, dit^il, dans les perplexités de sa patrie « si Ton peut demeurer dans son pays lorsqu'il est tombé sous la puissance d'un tyran? si l'on doit employer toutes sortes de moyens pour le délivrer de la tyrannie, quand même cela l'exposerait à une entière ruine? si l'on ne doit pas prendre garde que celui qu'on oppose au tyran ne s'élève luimôme trop haut ? si l'on ne peut pas attendre quelque circonstance favorable pour servir sa patrie et tenter plutôt des voies d'accommodement que la voie des armes ? s'il est permis à un bon citoyen, pendant ces temps de troubles, de se retirer dans quelque lieu écarté? si, pour recouvrer sa liberté, on doit s'exposer aux plus grands périls? si, pour délivrer son pays d'un tyran, on doit y allumer la guerre et venir même assiéger sa patrie ? si ceux qui sont d'un sentiment contraire doivent néanmoins s'engager avec
ceux du bon parti? si, dans les dissensions publiques, ou doit suivre la fortune de ses amis et de ses bienfaiteurs, lors même qu'ils ont fait des fautes essentielles et décisives? si un homme qui, pour avoir rendu à sa patrie de grands services, s'est vu exposé à la haine, à la jalousie et aux traitements les plus indignes, doit s'exposer une seconde fois à des maux qu'il peut éviter? ou si, après avoir tant fait pour sa patrie, il ne peut pas faire quelque chose pour luimême et pour sa famille, laissant à ceux qui sont en place le soin du gouvernement? »
L'homme qui, comme César, pose de telles questions devant la conscience de citoyens vertueux, est plus qu'un tyran, il est le corrupteur de toute vertu civique.
Enfin la terrible nouvelle arrive. « Pompée s'est embarqué à Brindes avec toutes les troupes au nombre de trente mille hommes. Les deux consuls^ les tribuns du peuple et les sénateurs, qui étaient à Brindes, se sont aussi embarqués avec leurs femmes et leurs enfants^ Us ont fait voile le quatrième de mars, et, depuis ce jour-là, le vent du nord a toujours soufdé. On dit qu'il a fait mettre en pièces ou brûler tous les vaisseaux qui restaient dans le port.
Digiti^ed by
Ces nouvelles ont été mandées ici à L. Métellus, tribun du peuple, par Clodia, sa belle-mère, qui s'est aussi embarquée. »
L'Italie reste tout entière aux mains de César. 11 écrit en courant à Cicéron qu'il retourne à Rome, où il le convie à le rejoindre pour lui confier des négociations et des plans favorables à tous les bons citoyens. Ce billet caressant de César, un des rares monuments de sa politique qui nous restent de lui, témoigne assez du prix qu'il attachait à se rallier les hommes de bien après les avoir consternés. C'est la marche et la contre-marche de tous les usurpateurs :
« Comme je cours, dit-il, pour rejoindre mon armée que j'ai fait partir avant moi, je n'ai pu voir votre ami Furnius qu'en passant, et je n'ai pas eu le temps de l'entretenir à loisir ; mais , tout pressé et tout affairé que je suis, je dérobe néanmoins un instant pour vous écrire, et j'envoie exprès Furnius pour vous porter les remercîments que je vous dois ; ce n'est pas la première fois que je vous en fais, et la manière dont vous agissez à mon égard me fait espérer que ce ne sera pas la dernière. Le plus grand plaisir que vous puissiez me donner maintenant, c'est
VIK I)K GËSAR 303
de vous rendre à Rome, où je serai moi-môme bientôt; vos conseils, votre crédit, votre rang, votre auU> rite , m'y seront merveilleusement utiles pour finir comme j'ai commencé. Excusez-moi si je ne vous en dis pas davantage. Fumius achèvera. »
Un autre billet de César, de la même date, montre combien la victoire modifie à Tinstant sa poUtique. Il ne songe plus qu'à se faire pardonner ses attentats pour légitimer sa puissance :
« Certes, et par les dieux l écrit-il, je me réjouis que vous approuviez ma conduite généreuse envers les lieutenants de Pompée à Corfinium ; je suivrai d'autant plus volontiers vos conseils de douceur qu'ils sont plus d'accord avec ce que j'avais résolu moi-même, de me montrer le plus miséricordieux et le plus accommodant des honunes, et même de tendre à une réconciliation avec Pompée; oui, tâchons ainsi de reconquérir toutes les volontés en notre faveur, et de jouir d'une victoire durable, puisque ceux qui avant nous se sont fait abhorrer par leur cruauté n'ont pu retenir longtemps leur puissance, excepté le seul Sylla , que je ne veux pas prendre pour modèle. Que cette modération et cette humanité soient pour moi de nouveaux moyens de tout vaincre I J'ai
déjà imaginé quelques mesures dans ce sens, pensez-y de votre côté; on peut en imaginer encore d'autres.
tt Pompée devrait bien être convaincu , enfin , par mes égards envers ses lieutenants et par vos exhortations, qu'il vaudrait mieux être mon ami que Tami de tous ces gens qui furent toujours mes ennemis et les siens, et qui, par leurs artifices , ont précipité la république dans l'état où vous la voyez ! »
De nouvelles terreurs saisirent l'Italie après le moment de détente qui suivit l'embarquement des consuls, de Tarmée et du sénat avec Pompée. On ne se dissimulait pas que la guerre, quoique éloignée de Rome, allait prendre les proportions du monde romain où Pompée et César l'avaient transportée.
a Je vois la république , écrit Gicéron , à la veille d'une guerre funeste que Pompée commencera en affamant ritalie, et je suis fâché néanmoins de n'être point avec ceux qui ont formé un dessein si barbare. En effet, si c'est un crime que de laisser dans le besoin
son père et sa mère , comment appellerons-nous le dessein qu'ont formé nos chefs de faire périr par la faim leur patrie, qui doit être encore plus sacrée et plus respectable ? Ce ne sont point là de vaines terreurs et de simples conjectures ; je le sais de nos chefs mêmes. Ces vaisseaux qu'on rassemble de tous côtés, d'Alexandrie, de la Colchide, de Tyr, de Sidon, d'Arade, de Chypre , de la Pamphilie, de la Lycie, de Rhodes, deChio, de Byzance, de Smyrne, de Milet, de Ces, c'est pour empêcher qu'il ne passe du blé en Italie ou pour se rendre maître de toutes les provinces d'où elle en tire. Mais lorsque Pompée y viendra descendre, qu'il fera paraître de colère, surtout contre ceux qui avaient le plus à cœur de la sauver, comme s'il avait été abandonné par ceux qu'il a abandonnés lui-même I Ainsi, lorsque je délibère sur le parti que j'ai à prendre, c'est particulièrement mon inclination pour Pompée qui me détermine à le suivre; sans cela, j'aimerais mieux mourir dans le sein de ma patrie que de la détruire sous prétexte de la défendre. Enfin il me semble qu'il n*y a plus de soleil dans le monde. »
âO
306 VIE DE GËSAK
Mais pendant que les bons s'éloignaient, que les faibles gémissaient, que les ambitieux flottaient, que la république, selon l'expression de Plutarque, n'avait de patrie que dans la fuite ^ César, maître en soixante jours de toute Tltalie, revenait de Brin des à Rome pour constater et pour tenter de légaliser son usurpation. Il n'y restait que quelques magistrats secondaires, décidés à braver seuls , et sans espoir pour rhonneur de la liberté, le violateur de la patrie ; quelques-uns de ces sénateurs pour lesquels rien û'est criminel de ce qui réussit, et qui, après avoir reconduit Pompée avec deuil, s'empressaient d'aller au-devant de César avec joie ; enfin ce peuple flottant et ballotté au gré des événements sans les comprendre, comme l'écume s'élève à tous les vents. Cette multitude de cinq cent mille prolétaires, dont César avait affecté de prendre en main la cause, ne lui demandait ni des lois ni des libertés, mais l'humiliatioa de l'aristocratie, les dépouilles de la patrie, le froment gratuit, des gladiateurs, de^ spectacles et des licences.
Pour satisfaire à cette exigence de la populace romaine et de la solde des Graulois qu'il avait enrôlés en légions contre l'Italie, il lui fallait de l'or. Les subsides et les rapines de la Gaule étaient épuisés. César ne pouvait puiser que dans le trésor public, que les lois et les mœurs avaient rendu jusque-là sacré et inviolable, môme aux dictateurs, comme la propriété des morts, des vivants et de la postérité. Un jeune homme, le tribun Métellus , gardien de ce dépôt , refusait obstinément d'ouvrir les portes du temple où le trésor était sous la garde des dieux ; il objectait les lois divines et humaines.
« Le temps des armes et le temps des lois sont deux temps, lui dit rudement César ; si mon sacrilège te fait horreur, tu n'as qu'à te voiler la face et a te retirer, car la guerre ne s'accommode pas de ces libertés et de ces résistances. Lorsque nous aurons dél^osé les armes et que l'ordre sera rétabli, lu pourras venir me faire à ton aise tes harangues. Et quand je te parle ainsi, continua-t-il avec un accent plus âpre, je veux bien que tu saches que je te fais grâce, car lu es à ma discrétion, et toi et tous ceux qui, après avoir combattu mon parti, sont tombés entre mes mains I »
Comme Tintrépide patriote s'opposait seul encore à ce que les serruriers appelés par César enfonçassent les portes de fer du trésor, César s'emporta jusqu'à tirer Tépée contre Métellus et à le menacer de mort. « Et tu n'ignores pas, jeune homme, ajouta-t-ilense calmant, qu'il me serait aussi facile de le faire que de le dire ! »
Cette violence émut plus l'Italie que le passage môme du Rubicon. On sentit que la modération ne serait que dans les paroles, mais que tout obstacle paraîtrait crime à une si implacable volonté. Les amis mêmes .de César se confièrent en secret leur horreur.
« Une rêve plus rien que d'atroce, écrit CéUus;
il ne parle plus que par menaces, il ne croit plus avoir besoin de son masque de douceur, il oubheson rôle d'homme clément avec Métellus, d'homme intègre en pillant le trésor public : une telle tyrannie ne peut pas durer six mois! Il mérite le nom de tyran, et ouvertement il l'accepte; il n'a voulu paraître un
moment modéré que parce que la modération était populaire.
GLXXI
Gomme si ces murmures avaient importuné ses oreilles, César se hâta d'y échapper pour aller soumettre en Espagne les légions que Pompée y avait impolitiquement laissées inutiles à Rome, à l'Italie et à lui-même. On ignore par quel motif, impossible à comprendre de si loin, César, peu sûr encore de l'Italie, au lieu de marcher droit et vite à Pompée lui-même en Grèce et d'anéantir à la fois tout le parti de la république dans une seule défaite, commença par une campagne hasardeuse et inutile contre les lieutenants de Pompée en Espagne. Dans tout autre homme, ce serait une faute ; dans César, aussi soldat que politique, on doit présumer que ce fut une combinaison du génie. Peut-être craignait-il que Pompée ne rappelât ces légions aguerries d'Espagne en Grèce ; peut-être voulut-il, selon son expression pittoresque, en partant de Rome , « aller d'abord combattre en Espagne une armée sans général, pour revenir ensuite en Grèce combattre un général sans armée. »
On ne peut, en effet, s'étonner assez de l'impéritie de Pompée laissant ses légions de vétérans combattre pour lui et sans lui au delà des Pyrénées, pendant qu'il restait lui-même en Grèce à la tète d'une armée de jeunes patriciens sans Thabitude des armes et de volontaires plus citoyens que soldats.
César, portant rapidement en Espagne des légions de Gaulois et de Germains aguerris dans ses camps, mal combattu par les lieutenants de Pompée, plus mal par les Espagnols, cher aux soldats mômes ^ qui résistaient par devoir, mais dont sa renommée embauchait les cœurs , vainquit, subjugua, pacifia en peu de mois TEspagne romaine, et put écrire à Rome le fameux symbole de Téclair: « Veni, vidi , viei. J*ai paru, j'ai vu, j'ai vaincu. »
A son retour , Pompée n'avait plus d'armée qu'en Grèce. Mais il avait profité de l'absence, du temps, de la diversion hasardeuse de César en Espagne, pour rallier à sa cause et à celle de la république l'Albanie, la Macédoine, la Grèce, l'Asie, la Syrie, l'Egypte,
VIE DE CÉSAR .H l'
rÂMque entière, tous les alliés, peuples ou rois, de la république. Ce fut le premier symptôme de cette rupture en deux parts du monde romain qui fit depuis une Rome d'Orient et une Rome d'Ckîcident. Pompée donna l'idée à Constantin; l'usurpation de César avait désorienté le monde.
Neuf légions de vétérans, rappelées par Pompée de toutes les colonies d'Europe, d'Asie et d'Afrique où il les avait réparties après ses campagnes contre Mithridate» formaient le noyau de l'armée républicaine. Sept mille hommes de cavalerie grecque et une nombreuse cavalerie romaine, composée de la fleur de la jeunesse patricienne de Rome, complétaient ses légions ; cinq cents galères armées étaient à l'ancre dans les anses de la mer Adriatique en vue de son camp ; ces galères devaient fermer le continent aux débarquements de César.
Pompée y ainsi adossé aux montagnes de la Grèce, inabordable par les défilés faciles à défendre de l'Albanie, secouru de subsides, de vivres, d'auxiliaires
'312 VIE DE CESAK
étrangers, par les rois alliés de Rome et qui voyaient en lui Rome elle-même, entouré d'une armée de terre de cent vingt mille hommes, éclairé sur la mer par une flotte de quarante mille, paraissait invincible à tout autre qu'à César. Il se comparaît lui-même, dans cette situation à la fois continentale et maritime, à un Thémigtocle romain attendant les Perses sur terre et sur mer dans le golfe de Salamine et commençant par les disperser sur les flots avant de les achever sur le rivage. « Le plan de notre général est thémîstocléen », disaient ses amis à Rome.
Son quartier général était Dyrrachium, viUe fortifiée de la côte, Rome en abrégé, avec son sénat, ses consuls, son patriciat, son dictateur; Caton et Brutus y étaient avec tous les grands hommes de bien de Rome. Cicéron, honteux d'hésiter si longtemps entre un homme et la patrie , avait fini par y venir, il se repentait déjà d'y être venu : honnête homme, mais incapable de se faire à lui-même un caractère de la trempe de sa vertu ! César n'était pas un de ces fantômes de conspirateur qu'on peut vaincre avec une harangue, comme Catilina.
César avait ramené ses légions décimées d^Ëspagne ; il en avait rappelé d'autres de la fraule et de Tlllyrie ; il en avait onze comme Pompée, mais ces onze légions mal recrutées ne lui fournissaient que quarante mille combattants. Il n'avait point de flotte pour les transporter au delà de TAdriaiique, il n'avait pas le temps d'en construire. L'Italie, épuisée parla guerre civile, commençait à se défier de sa fortune. 11 fallait se presser de frapper à la tête ; la tête, c'était Pompée et le sénat. Il chargea Antoine de lui recruter rapidement une autre armée. Antoine, son lieutenant, était lié avec lui par de tels attentats qu'il ne pouvait trouver son salut que dans le dernier crime.
Sans attendre Antoine, César, avec vingt mille vétérans d'élite seulement, s'embarque à Brindes, échappe à Bibulus, amiral de la flotte de Pompée, et descend de nuit sur une côte voisine de Dyrrachium. Ses vétérans murmurent :
a Où cet homme veut-il donc nous mener ? se disent-ils Quand cessera-t-il de nous traîner par toute
la terre en se servant de nous sans ménagement, comme si nous étions des corps de fer? Cependant le fer lui-môme s'use à force de frapper. César ne s'aperçoit-il donc pas, à nos blessures, qu'il commande à des hommes mortels ? Et c'est dans la saison même des tempêtes qu'il nous force à braver les vents et les frimas avec une telle précipitation, qu'il semble moins poursuivre que fuir ! »
César, sourd à ces témérités comme à ces lassitudes de ses vétérans, les tenait renfermés dans ApoUonie, autre ville de la côte, en attendant ses principales forces qu'Antoine devait lui amener d'Italie. Il interrogeait sans cesse des yeux l'horizon de l'Adriatique pour y apercevoir les voiles de la flotte de son lieutenant. Mais Bibulus, amiral de Pompée, avec ses cinq cents galères , interceptait complètement TAdriatique.
Le temps se consumait; Pompée se fortifiait; la* disette menaçait ApoUonie; César accusait de timidité la prudence et la lenteur d'Antoine. 11 résolut
VIE DE CÉSAIl 315
d'aller lui-même, au risque de sa vie, presser le rassemblement et l'embarquement de son armée d'Italie. Il s*em];arqua seul à Pinsu de ses soldats, déguisé en esclave , sur une barque de douze rames , dont le pilote ne le connaissait pas, espérant échapper, à la faveur des vents, des ténèbres et de la petitesse de sa barque, aux croisières de Bibulus.
a Dès que la nuit fut venue, il prit un habit d'esclave, monta dans la barque, se jeta là comme un homme de néant auquel personne ne prend garde, et se tint en repos sans dire une seule parole. La barque était portée à la mer par le fleuve de TAnius, dont l'embouchure était ordinairement fort aisée et fort tranquille, par je qu'il se levait tous les matins un petit vent de terre qui repoussait les vagues de la mer et en'facilitait l'entrée au fleuve. Mais malheureusement cette nuit-là il se leva un vent marin si violent qu'il amortit le vent de terre. Le fleuve, irrité par le flux et par la résistance des vagues qui combattaient contre son courant, devint dangereux et terrible ; ses eaux étant forcées de remonter vers leur source avec des tournoiements affreux et avecunmugissementhorrible, il était impossible au pilote de surmonter cette violence et de gouverner. C'est pourquoi il commanda
aux rameurs de ramer vers la poupe pour remonter le fleuve. »
Ce que César ayant entendu, il se lève tout à coup, se montre, et, prenant la main du pilote surpris et étonné de voir là César :
c Marche, mon ami, lui dit-il, ose tout et ne crains rien, tu mène s César et sa fortune. »
A ce mot, les matelots oublient l'hiver et ses tourmentes, et, ramant avec un merveilleux courage, ils s'efforcent de surmonter la violence des vagues. Mais l'embouchure ne pouvant être franchie par aucun effort. César, qui voyait sa barque faire eau de tous côtés et prête à couler à fond, permit au pilote, quoi* que avec peine, de retourner en arrière.
c Quand il eut regagné son camp, ses soldats vinrent en foule au-devant de lui, se plaignant hautement et lui témoignant leur douleur de ce qu'il ne s'assurait pas de vaincre avec eux seuls, et que, plein de chagrin et d'inquiétude, il exposait sa personne aux^ plus grands dangers pour aller chercher les absents, comme se défiant de ceux qu'il avait avec lui. »
Antoine trompa enfin, à la faveur de cette tempête, la surveillance de Bibulus, dont les vaisseaux avaient été dispersés par le vent. L'armée entière fut débarquée à ApoUonie.
L'arrivée de ces troupes força César à livrer une première bataille dans une position mal choisie, où son armée échoua contre les fortifications de Pompée. 11 ne rallia ses soldats en déroute qu'à force d'intrépidité personnelle. Ayant saisi de sa propre main un de ces colosses gaulois pour lui faire honte de sa fuite et pour le forcer à faire face à Tennemi, le soldat éperdu tourna son épée sur la poitrine de son général, et il allait le tuer, quand un écuyer de César abattit d'un coup le bras du soldat. Heureusement pour César, l'indolent Pompée n'acheva pas sa victoire. César s'écria en rentrant dans son camp retranché d'Apollonie : « Aujourd'hui la victoire était à nos ennemis s'ils avaient eu un homme qui sût vaincre. »
Mais Pompée espérait vaincre sans combat ; la faim combattait pour lui . César, isolé sur la côte de la Grèce,
5i8 VIE DE CÉSAR
au milieu d'un pays possédé tout entier par son ennemi, ne pouvait ni rester impunément à Apollonie, ni forcer Pompée dans ses retranchements inexpugnables. Il raconte lui-même ses insomnies pendant qu'il délibérait avec ses angoisses. S'il se rembarquait, il avouait sa défaite; s'il tentait l'assaut du retranchement de Pompée» il donnait la victoire certaine à son rival; s'il restait immobile^ son armée périssait de faim.
Son audace le secourut une fois de plus. Scipion , lieutenant de Pompée, occupait, avec une armée romaine, la Macédoine. César résolut de marcher à Scipion, malgré le danger de se trouver ainsi entre deux ennemis. Son instinct militaire lui disait que , si Pompée sortait de ses retranchements pour le suivre, il lui livrerait bataille en rase campagne avec la supériorité de ses vétérans aguerris contre des citoyens novices dans les armes, et que, si Pompée ne le suivait pas, il rencontrerait l'armée de Scipion et nourrirait facilement sa propre armée dans une province riche eu villes et en rucoltes.
VIE DE CÉSAU 3lî^
GLXXVII
L'expérience de Pompée le détournait du piège ; il voulait conserver l'admirable position qu'il avait choisie et fortifiée mûrement, à l'imitation de Thémistocle; le temps était pour lui; l'Italie, abandonnée à elle-même, commençait à éprouver le remords de sa servitude ', la Grèce, l'Asie, l'Afrique, l'Egypte, lui fournissaient des recrues, des vivres, des armes, des trésors , des vaisseaux ; les villes fortes de la Macédoine et de la Thessalie étaient gardées pour lui par ses lieutenants.
César, au contraire, errait loin de ses renforts et de ses vaisseaux, sans asile, sans alliés, sans pain pour ses troupes. Les jours l'usaiçnt sans qu'il y eût besoin des armes. Ces motifs allégués pour Tinaction par Pompée, dans le conseil de guerre et devant le sénat, furent en vain appuyés de l'éloquence patriotique de Caton, qui voulait épargner le sang romain et laisser le crime et la témérité de César combattre seuls avec les dieux contre César.
La fougue et la jactance des jeunes patriciens du
3!20 VIE DE CËSAK
camp de Pompée, enhardis par un premier avantage, l'emportèrent sur la sagesse de Caton et sur Tautorité militaire de Pompée. Le général, vaincu par cette jeunesse, sortit, avec le pressentiment de sa ruine, du camp de Dyrrachium, et suivit César dans la plaine de Pharsale. Scipioi: Fy rejoignit avec l'armée de Macédoine.