Ibid., p
Yver tait champs et arbres vieulx, Leurs barbes de neiges blanchir, Et est si froit, ort et pluvieux Qu'empres le feu convient croupir ; On ne peut hors des huis yssir, Comme un oisel qui est en mue ; Mais vous faictes tout rajeunir A vostre joyeuse venue.
Yver fait le souleil es cieulx Du mantel des nues couvrir ; Or maintenant, loué soit Dieux, Vous estes venu esclercir Toutes choses et embellir :
Yver a sa peine perdue ; Car l'an nouvel l'a fait bannir A vostre joyeuse venue.
Il semble donc assuré que Charles d'Orléans n'avait pas attendu les loisirs forcés de sa captivité pour composer des poésies. Mais il est vrai également que c'est en Angleterre qu'il eut l'idée de les recueillir et qu'il tint comme un journal poétique de ses amours malheureuses
La douleur dilate le cœur comme la joie et s'épanche en rythme. Ainsi Charles d'Orléans avait eu pour voisin un roi d'Ecosse, son émule en poésie, Jacques Stuart, prisonnier des Anglais au sortir de l'enfance, et qui, enfermé à la Tour de Londres, à Nottingham, à Windsor, devait demeurer dix-huit ans captif. Lui aussi se consola par l'étude, en compagnie de son précepteur lettré, John Pelham, qui lui enseigna le latin, la poésie et la musique. De ses chansons il composa paroles et musique : c'est le Kingis Quair ^
Or, tandis qu'étendu sur son lit, mille pensées l'empê-
1 . Il est remarquable de rencontrer parmi les pièces de Chaucer et de Lydgate (ms. Harley, 7333) deux chansons de Charles d'Orléans qui ne se trouvent pas ailleurs.
2. Ed. Walter Skeat dans la Scottish text Society, Edinburgh, 1884. — The Kingis Quair and the Quare of Jehisy, ed. by A. Lawson, London, 1910.
chaient de dormir, le roi avait ouvert un volume qu'il s'était mis à lire, un Boèce de la Consolation de la Philosophie. Comme la nuit lui paraissait longue, il avait placé le livre à son chevet et méditait sur les changements de la vie humaine au gré de la Fortune. Sa veillée s'étant prolongée, le roi entendit tinter les cloches de matines qui lui parurent dire : « Conte ce qui t'est advenu ». Il avait dit son enfance, son départ d'Ecosse, sa capture, ses longs jours de prisonnier, ses nuits plus longues encore.
Et, tandis qu'accoudé à sa fenêtre, le roi regardait à l'aurore les gens passer, dans ce beau jardin tout vert et fleuri, il entendit chanter un rossignol : il lui sembla que les paroles de sa mélodie étaient : « Venez, vous qui aimez saluer ce matin de mai; pour vous va sonner l'heure fortunée. Chantez avec moi : Disparais Hiver, disparais ; viens Eté, douce saison du soleil ! » Et comme le roi baissait les yeux il vit comme une fleur vivante, « la plus belle, la plus fraîche des fleurs ».
Etait-ce la reine d'amour qui le venait délivrer ? Etait-ce Nature, la déesse, qui touchant du bout de ses doigts les plantes du jardin, les avait couvertes de fleurs?
C'était Jeanne de Beaufort, de la maison de Lancastre. Elle sut l'amour qu'elle inspirait. Or, par la fenêtre ouverte, une colombe toute blanche était entrée et avait laissé tomber sur les genoux de l'amoureux un brin de giroflée rouge ; autour des tiges vertes il avait lu en lettres d'or: « Eveille-toi, éveilletoi ! j'apporte, amoureux, j'apporte la nouvelle heureuse, certaine, triomphante de ton bonheur ! Joue maintenant, ris et chante ; l'heure fortunée est proche pour toi, la fin de tes maux a été décrétée dans le ciel ! »
Ainsi pour épouser Madame Jeanne Beaufort, fille du comte de Somerset, le roi d'Ecosse sortit de sa prison,
l'an 1424, etpassa des tourments d'enfer aux joies de paradis'.
Malgré qu'il fût petit-fils de roi, qu'il sût, comme le roi d'Ecosse, tourner chansons et ballades, Charles d'Orléans n'aperçut jamais au mois de mai, parmi les fleurs, à l'aurore, une belle promeneuse qui intercédât pour lui.
Du moins nous savons que l'histoire de Beauté reçut son plus grand développement en Angleterre ; et, là encore, nous rencontrons le parallélisme des ballades et des chansons qui correspondent à cette période de la vie du poète.
Dans ses chansons amoureuses, Charles déclarait qu'il ne désirait plus rien que la mort ^ ; il faisait savoir à la Belle qu'il chérissait comment Danger (les Anglais) l'avait emprisonné loin de sa beauté ^ : maintenant il ne pouvait plus échapper à Courroux, Deuil et Tristesse 4. De sa dame il reçoit un don \ Bien que lointaine ^ il sera toujours prêt à la servir en tous lieux 7. Il la nomme « débonnaire » ^ lui confie son espérance 9 comme sa tristesse Pour lui montrer qu'il ne l'oublie pas, Charles lui envoie une chanson". Plaisamment il lui dit qu'il a caché son baiser dans son cœur, malgré Danger '\ Il conseille à son cœur de prendre le baiser que lui présente « la belle, bonne jeune et gente » dont le souvenir seulement le réconforte dans son exil Il lui adresse un soupir mélancolique lui dit le chagrin qu'il éprouve à écrire ce qu'il préférerait lui apprendre de bouche ^'^i car, c'est bien ironiquement, qu'il s'écriera : « Logez-moi entre vos
1. J. J. Jusserand, Le roman d'un roi d'Eœsse, Paris, 1895. — J'ai emprunté les traductions à ce charmant opuscule. — Il n'y a pas de raisons sérieuses de suspecter l'attribution du Kingis Oiiair, comme vient de le faire M. Lawson, et on ne comprend guère comment un Ecossais inconnu aurait composé ce soliloque dramatique (Cf. Andrew Lang, dans le Morning Post, 31 octobre 1910).
2. Poésies, p. 202. — 3. P. 204. — 4. P. 205. — 5. P. 208. — 6. P. 210. — 7. P. 211. — 8. P. 212. — 9. P. 213. — 10. P. 214. — II. P. 214. — 12. P. 220. — 13. P. 219. — 14. P. 216. — 15. P. 218. — 16. P. 226.
bras Rien ne saurait l'empêcher d'aimer ^ la « très belle, bonne, jeune et gente » k Sa dame enfin lui annonçait sa venue prochaine 4.
La suite des ballades nous offre l'expression des mêmes sentiments et Charles d'Orléans y développe les mêmes idées, use des mêmes mots.
Puisqu'il est loin d'elle, Charles demande à sa dame de lui souhaiter un amoureux baiser > :
Quant en mon lit doy reposer de nuis, Penser m'assault et Désir me guerrye ; Et en pensant, maintes foiz m'est advis Que je vous tiens entre mes bras, m'amye : Lors accolle mon oreillier et crie ^ !
Il lui dit, malgré son éloignement, combien il est sien :
Vous savez que je vous feis foy Pieça, de tout ce que j'avoye, Et vous laissay, en lieu de moy, Le gaige que plus chier j'amoye :
Cestoit mon cueur, que j'ordonnoye Pour avecques vous demourer, A qui je suis entièrement.
Nul ne m'en pourroit destourber Fors que la mort tant seulement 7...
Charles lui écrit pour savoir des nouvelles de leurs amours fidèles ^ Il vit sans cœur, ayant laissé le sien à sa souveraine ; mais il l'afîirme gravement : « ce n'est que miracle d'amours » ^. Ni Douleur, Courroux, Déplaisir, Tristesse, ni la crainte de mourir ne l'empêcheront de servir sa belle
Sa dame lui avait demandé une ballade " :
I. Poésies, p. 227. — 2. P. 227-228. — 3. P. 224. — 4. P. 232.
5. Ballades. P. 24. — 6. Cf. Chanson, p. 227. — 7. P. 25. — ■ 8. P. 26, 27, 28. Cf. Chansons, p. 227, 228. — 9. P. 29. — 10. P. 30. Cf. Chansons, p. 205, 211. — II. P. 31. Cf. Chanson, p. 214.
Jeune, gente, plaisant et débonnaire, Par ung prier, qui vault commandement, Chargié m'avez d'une ballade faire ; Si l'ay faicte de cueur joyeusement.
Or la vueilliez recevoir doulcement :
Vous y verrez, s'il vous plaist a la lire. Le mal que j'ay, combien que vrayement J'aymasse mieulx de bouche le vous dire i.
Et Charles écrit la ballade :
Loué soit cellui qui trouva Premier la manière d'escrire -
Il raffine, comparant son cœur au mendiant qui demande son pain à Fuis d'Amour ^ ; il entrera au paradis des amoureux ayant été au purgatoire de Tristesse ^. Il montre encore son cœur tenant un conseil de guerre contre ses ennemis, (( Soussy et Deuil », qui désirent de le détruire « en la prison de Déplaisance » ^ ; Loyauté déploiera sa bannière pour assaillir la frontière où « Deuil et Melencolie » ont, par ruse, détenu Joie prisonnière ^
Mais le désir de voir sa maîtresse a, de nouveau, assailli
son logis \ Puis Réconfort a passé la mer ; il sait que sa
dame veut l'aider de tout son pouvoir •
Dieu vueille cette nef garder Des robeurs, escumeurs de mer, dui ont a Dangier aliance :
Car s'ilz povoient, par rudesse, M'osteroient ma desirance Et le trésor de ma liesse ^ !
Certes, puisque sa dame l'aidera, Charles possédera des biens abondamment. Il lui rappelle ses promesses ^ ; combien il a gardé précieusement son souvenir . ,
Il reçoit de sa dame un présent et la remercie". Elle lui
I. Cf. Chanson, p. 226. — 2. P. 32. — 3. P. 34. — 4. P. 34. — 5. P. 35.
— 6. P. 36. — 7. P. 37. — 8. P. 39. P. 43. Cf. Chanson, p. 232.-9. P. 40-41.
— 10. P. 42-43. Cf. Chanson, p. 214. — 11. P. 44. Cf. Chanson, p. 208.
écrit, pour le désennuyer. Avec quel transport Charles lit sa missive :
Je ne vous puis ne scay amer, Ma dame, tant que je vouldroye.
Car escript m'avez, pour m'oster Ennuy qui trop fort me guerroyé :
« Mon seul aniy, mon bien, nia joye, c( Cellui que snr tous amer venlx, (( Je vous pry que soye^ joyeux « En espérant que hrief vous voye ... » Je sens ces motz mon cueur percer Si doulcement, que ne sauroye Le confort au vray vous mander ^..
Nous l'avons déjà rencontrée cette chanson^: le poète Ta insérée tout au long parmi ses propres compositions, marquant ainsi le parallélisme des ballades et des chansons.
Puis Charles d'Orléans trouvait son cœur en conversation avec Espoir ^ ; le souvenir de sa maîtresse mettait en fuite Douleur ^ :
L'aise que j'ay, dire je ne sauroye,
Quant Souvenir, et vous, me racontez
Les très doulx fais, plaisans et plains de joye,
De ma Dame, qui sont congneuz assez...
D'elle vueilliez nouvelles m'aporter
Le plus souvent que pourrez, je vous prie :
Vous me sauvez et maintenez en vie.
Quant il vous plaist d'ainsi me conforter...
Jeune, gente, nompareille Princesse,
Puisque ne puis veoir vostre jeunesse,
De m'escrire ne vous vueilliez lasser...
Ah ! s'il le pouvait, comme il ferait voler ses soupirs, à travers la mer, vers celle qu'il tiendra jusqu'à la mort pour sa maîtresse souveraine 5 !
Charles disait que l'amour le faisait jouer au jeu de tables
I. Poésies, p. 46. — 2. P. 232. — 3. P. 48. — 4. P. 47. Cf. Chanson, p. 216. — 5. P. 48. Cf. Chanson, p. 211. — Comparez ce que dit l'une des Quatre Dames (Alain Chartier, Œuvres, éd. A. Du Chesne, 1617), p. 639-640.
et garder le point d'attente ; il accusait la Fortune de faire tourner les dés contre lui. Toutefois espérait-il encore que « Bonneur » viendrait vers lui ^ Il défiait Amour et lui jetait son gant, puisqu'il le faisait demeurer loin de la nonpareille de France Il disait que sa tristesse passerait, comme le nuage, sous le soleil de sa beauté \
Or sa dame lui écrivait amoureusement pour l'ôter de Mélancolie^.
En esprit il se représentait la joie qu'il aurait de la revoir >; et, parfois aussi, il désespérait de son espoir ^ Charles lui écrivait de même, lui recommandant de ne pas l'oublier. Il demeure loin d'elle ; il n'a aucune nouvelle pour le réjouir ; il a dépensé sa jeunesse à l'attendre : sa fidélité du moins lui est un allégement 7.
Un jour Charles apprend qu'elle est malade :
Helas ! helas ! qui a laissié entrer Devers mon cueur doloreuse nouvelle ?
Conté lui a plainement, sans celer, Que sa dame, la très plaisant et belle, Qii'il a longtemps très loyaument servie, Est a présent en griefve maladie :
Dont il est cheu en desespoir si fort Qu'il souhaite piteusement la mort Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.
Dieu tout puissant, par vostre courtoisie. Guérissez la ; ou mon cueur vous supplie Que vous souffrez que la mort son effort Face sur lui, car il en est d'accort.
Et dit qu'il est ennuyé de sa vie !
Dès qu'il la sait rétablie, comme il s'empresse de conter la nouvelle à son cœur, qui fera^:
I. Poisies, p. 56. — 2. P. 53. — 3. P. 55. — 4. P. 56, 57. — 5. P. 60-61. — 6. P. 61-62. Cf. Chanson, p. 232. — 7. P. 64. — 8. P. 65. — 9. P. 66.
VIE t)E CHARLES D*ORLÉaNS
Dedans l'amoureuse chapelle Chanter la messe qu'il nommoit :
Saint Gabriel, bonne nouvelle !
Sa joie ne devait pas être de longue durée, et bientôt arrivait la nouvelle de la mort de sa dame \ Quelle fut sa détresse^ !
Las ! mort qui t'a fait si hardie De prendre la noble Princesse Qui estoit mon confort, ma vie, Mon bien, mon plaisir, ma richesse !
Puisque tu as prins ma maistresse, Prens moy aussi, son serviteur ; Car j'aime mieulx prouchainement Mourir que languir en tourment, En paine, soussy et doleur !
Las ! de tous biens estoit garnie Et en droicte fleur de jeunesse...
Las ! je suis seul, sans compaignie !
Adieu ma dame, ma liesse.
Or est nostre amour départie...
Charles priait Dieu pour son âme, lui donnait des messes,
la voyait couronnée en Paradis 3. Il était comme celui qui
doit mourir et rédigeait son testament Au souvenir de sa
beauté, de sa jeunesse, il pleurait tendrement en évoquant
les dames du temps jadis ^ :
Quant souvenir me ramentoit
La grant beaulté dont estoit plaine,
Celle que mon cueur appelloit
Sa seule dame souveraine,
De tous biens la vraye fontaine,
Qui est morte nouvellement,
1. Avant le mois de novembre 1437, et à la fin d'une année (p. 68, cf. Songe en complainte, daté de novembre, qui est certainement une pièce d'anniversaire, p. 92). Quant à la pièce de Mai qui précède cette mort (p. 62), elle me paraît de 1435 : c'est la deuxième fête de Mai qui suit la pièce '.Espoir ma apporté nouvelle (p. 50) qui ne peut dater que de 1433.