Poésies^ p. 66. — 3. P. 77. — 4. P. 79. — 5. P
Je dy, en pleurant tendrement :
Ce monde n'est que chose vaine.
Ou vieil temps, grant renom couroit De Criseide, Yseud, Elaine, Et maintes autres qu'on nommoit Parfaictes en beaulté haultaine ; Mais, au derrain, en son demaine La Mort les prist piteusement.
Pourquoi puis veoir clerement :
Ce monde n'est que chose vaine.
Charles prendra maintenant la feuille pour livrée i et non la fleur; il se dit « l'homme égaré qui ne sait où il va » \ j Qu'il soit alors retranché de la compagnie des amouj reux^ ! Nonchaloir est le seul médecin capable de le guérir 4. I Et quand revint la Saint-Valentin (14 février) où les j oiseaux réclament la livrée de Nature, Charles disait :
Lors en mouillant de larmes mon coessin,
Je regrettay ma dure destinée,
Disant : « Oyseaulx, je vous voy en chemin
« De tout plaisir et joye désirée ;
« Chascun de vous a per qui lui agrée
« Et point n'en ay, car Mort, qui m'as trahy
« A prins mon per, dont en dueil je languy
« Sur le dur lit d'Ennuieuse Pensée. » >
Mais de quel chant harmonieux Charles devait honorer la ! morte :
J'ai fait l'obseque de nia dame Dedens le moustier amoureux, Et le service, pour son ame, A chanté Penser Doloreux ; Mains sierges de Soupirs Piteux Ont esté en son luminaire ; Aussy j'ay fait la tombe faire De Regretz, tous de lermes panis, Et tout entour, moult richement,
1. Poésie.';, p. 71. — 2. P. 72. — 3. P. 73. — 4. P. 74. — 5. P. 75.
Est escript : Ci gist vrayement
Le TRESOR DE TOUS BIENS MONDAINS.
Dessus elle gist une lame Faicte d'or et de saffirs bleux ; Car saffir est nommé la jame De Loyaulté, et l'or, heureux.
Car Eur et Loyaulté pourtraire Voulu, en la très débonnaire, Dieu qui la fist de ses deux mains Et fourma merveilleusement :
C'estoit a parler plainement Le trésor de tous biens mondains 1 !
Charles cessera maintenant de composer ballades, chansons et complaintes ; son langage est tout rouillé : il se sent vieux, assoté et rude
Jadis, dans une sorte de préface à son livre d'amour, il avait composé une grande allégorie 3, suivant la forme de ces parlements d'Amour dont son père Louis avait été le conservateur 4. Il y avait dit ses premières années, si heureuses, sous le gouvernement de dame Enfance ; comment Jeunesse l'avait éveillé, un jour de saint Valentin, et introduit au manoir d'Amour, où régnait le dieu sur son peuple dansant et chantant. Là, tout craintif, la main sur un livre, l'enfant avait juré de garder les commandements d'Amour. Ce dont Bonnefoi, notaire, avait dressé acte, suivant les formes requises par la chancellerie, au nom du Dieu Cupido et de Vénus la déesse, au jour de saint Valentin martyr, en la cité de Gracieux Désir.
Or, l'an 1437, Charles fit un songe >. Un vieil homme, qu'il ne reconnaissait plus, lui apparut. C'était Age, qui naguère l'avait confié àEnfance, puis à dame Jeunesse ; le vieil homme
I. Poésies, p. 77-78. — 2. P. 97. — 3. P. 1-14. — 4. Voir le résumé de «h Cour amoureuse p. 237. — 5. P. 80-96.
lui conseillait de s'éloigner d'Amour, puisque la mort avait pris sa maîtresse, de réclamer l'hommage qu'il lui avait jadis prêté :
Quant en amour ung vieil homme folloye, Chascun s'en rit disant : « Dieu, quelle joye. Ce foui vieillart veut devenir enfant ! »
Et Charles s'était réveillé, tremblant comme la feuille. Devant tous les amants il prendra donc congé d'Amour, adressant sa requête à Cupido et Vénus, afin de recouvrer son pauvre cœur. Cette requête, il la présente au prochain Parlement d'Amour. Charles se met à genoux ; l'Amour tire son cœur d'un écrin, le lui présente courtoisement lié d'une soie noire. On donne lecture de la quittance datée de la Toussaint 1437 (i^"" novembre). Et, tout pleurant, Charles va vers Confort, qui, par la main, le conduit au château de Nonchaloir. Ce qu'il fit connaître par lettre au dieu d'Amour, le 5 novembre.
Telle fut l'histoire amoureuse du prisonnier. Ainsi, entre sa préface et sa conclusion, se composait « le livre qu'il fit en Inglant » ^
Quelle était cette dame, morte si jeune, sV-tendrement chantée et aimée par Charles d'Orléans ?
Pouvons-nous la découvrir sous les figures et les images, trop souvent banales, dont use le poète ? Etait-ce sa femme madame Bonne d'Armagnac'? Etait-ce une maîtresse qu'il aurait eue en France) ou bien le symbole de la femme aimée et non plus telle femmes ?
1. Nous parlerons plus loin des quelques pièces historiques qui le complètent.
2. C'est ce qu'avait conjecturé A. Champollion-Figeac, Lf5 Poésies de Charles d'Orléans, 1842, p. xxi.
3. J. M. Guichard, Poésies de Charles d'Orléans, 1842, p. VI.
4. Charles d'Héricault, Poésies complètes de Charles d'Orléans, 1896, p. xxx.
Certes, les expressions dont se sert le poète sont assez imprécises, surtout dans la série de ses chansons. En cela il ne fait que suivre le vieux précepte des cours d'amour qu'André le Chapelain formulait déjà au xii^ siècle : qui ne sait celer ne peut aimer' ; il obéissait aussi à l'usage galant de son temps qui voulait que les dames ne fussent désignées que par des devises et des allusions \ Or, dans sa prison Charles d'Orléans, autant que des Anglais, est le prisonnier d'Amour, ou plutôt son martyr :
Prisonnier suis, d'amour martir Hélas ! et n'est ce pas assez ? ?
Charles d'Orléans suivit là son propre goût qui était de voiler ses sentiments, de dissimuler ses larmes sous un sourire :
Mais ma bouche fait semblant qu'elle rie Quant maintes foiz je sens mon cueur plourer+.
Ainsi Charles désignera l'Angleterre par les termes adoucis de la (c prison de desplaisance » 5. Danger et Faux Envieux désignaient autrefois tous ceux qui retardaient ou empêchaient son bonheur ^ Dans les pièces qui datent de sa
1. Raynouard, Des trouhadours et des cours d'Amour, Paris, 1817, p. cv.
2. Livre des faits de Jean Bouciquaut, éd. Buchon, t. III de Froissart, p. 574.