‹ Vie de Charles d'Orléans (1394-1465)Chapitre 295 sur 639 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Débarqués à Calais, Charles d'Orléans et les chevaliers anglais qui l'accompagnaient, lord Fanhope et Robert Roos, se rendirent à Gravelines par les dunes grises qui bordent la mer : là les attendait la duchesse de Bourgogne, suivie de plusieurs grands seigneurs'. On était alors en terre bourguignonne.

Le premier mot que le duc d'Orléans adressa à la duchesse Isabelle fut précieux et galant, comme il savait en trouver :

— Madame, vu ce que vous avez fait pour ma délivrance, je me rends votre prisonnier ^

Certes, ils laissèrent voir l'un et l'autre toute la joie qu'ils éprouvaient : Charles, pour sa délivrance, la duchesse de Bourgogne, pour sa venue.

Peu de jours après le duc Philippe de Bourgogne les rejoignait.

Dès que Charles et Philippe se virent, ils se prirent par le cou, s'embrassant plusieurs fois. Si grande était leur joie qu'ils demeurèrent, dit-on, longtemps sans parler.

Mais n'était-ce pas le trouble de leurs pensées qui les faisait silencieux, le souvenir de cette longue et atroce lutte,

1. Monstrelet, t. V, p. 436 ; le 11 novembre (Pièces orig., Chardon).

2. Registre de l'hôtel de ville de Saint-Omer, cité par Dom Devienne, Histoire d'Artois, t. III, p. 159 ; De Beaucourt, t. III, p. 159. — M. l'abbé O. Bled veut bien me faire savoir que le document cité par D. Devienne provient des « Délibérations du magistrat ». registre aujourd'hui disparu.

OU le père de chacun d'eux avait succombé tragiquement? Quand tant d'hommes avaient péri pour leur querelle, Orléans et Bourgogne réconciliés pouvaient bien s'embrasser en silence.

Le duc d'Orléans prit le premier la parole :

— Par ma foi, beau frère et beau cousin, je vous dois aimer par-dessus tous les autres princes de ce royaume, et ma belle cousine, votre femme : car si vous, ni elle, ne fussiez, je serais demeuré à toujours au danger de mes adversaires. Je n'ai trouvé meilleur ami que vous ' !

Le duc Philippe répondit gracieusement qu'il aurait bien voulu y pourvoir plus tôt ; que depuis longtemps il avait désiré de s'employer à sa délivrance \

Et chacun se réjouit de voir les ducs se donner tant de marques d'amitié.

Charles d'Orléans reçut avec non moins de joie les ambassadeurs du roi de France, son cher frère le Bâtard d'Orléans, et l'archevêque de Reims, messire Regnault de Chartres.

De Gravelines^ après que le duc d'Orléans eut, dans l'église paroissiale de Saint-Willibrod, à l'autel de Saint- Nicolas, prêté aux Anglais le serment d'observer le traité de paix entre le roi d'Angleterre et lui 4, on gagna Saint- Omer en remontant la rivière d'Aa.

1 . « Cestui mort en mémoire de ses plus prochains, par compassion de son adversaire le duc de Bourgogne, fut tiré de prison, marié à sa nièce et secouru de grans biens » (Chastellain, t. II, p. 162).

2. Monstrelet, t. V, p. 437. Cf. Olivier de la Marche, t. I. p. 102. « Il [Philippe le Bon] tira hors de la prison des Anglois le bon duc Charles d'Orléans, filz du grant anneniy du duc Jean sou pere, et paya la ranchon de ses deniers... » ; Chastellain a compté parmi les hauts faits de son duc le rachat de Charles d'Orléans (t. VII. p. 216).

3. Séjour de deux jours (Pièces orig., Chardon ; De Beaucourt, t. III, p. 159.)

4. Le 12 novembre (Rymer, t. V, part. I, p. ici), en présence de William, évêque de Rochester, de John Cornwall et Robert Roos, chevaliers, d'Etienne Wilton, docteur en décret, et de William Sprever, docteur en lois.

On allait par la plaine humide et verte, boueuse et désolée en cette saison, coupée de canaux aux méandres d'argent et de marais bordés de roseaux. Quelques clochers carrés, des moulins animent cette étendue monotone : de la masse de ses murailles, de ses clochers, de ses tours lourdes et majestueuses Saint-Omer la domine. Là, on prit gîte en l'abbaye de Saint-Bertin.

Charles d'Orléans, toujours accompagné des Anglais, y fut reçu solennellement ; la ville lui fit de grands présents : chaque jour, les bonnes gens des marches de France et des pays de Picardie venaient pour le voir \

C'est à Saint-Omer que le duc d'Orléans fut requis officiellement, de la part du duc de Bourgogne, de jurer la paix d'Arras et de prendre en mariage la demoiselle de Clèves. Dans la belle église de Saint-Bertin on apporta le traité qui fut lu à haute voix, en latin et en français, en présence d'un grand nombre de gens d'église, de chevaliers, de bourgeois et d'officiers de l'un et l'autre parti. Charles, qui se tenait avec sa suite dans le chœur de l'abbatiale, jura, sur le livre et l'image de Notre Créateur, d'observer le traité qui terminait j la querelle de Philippe de Bourgogne et du roi Charles de j France, à la réserve de l'article relatif au meurtre du duc Jean j Sans-Peur dont il disait n'avoir jamais été consentant. Le I Bâtard, appelé ensuite, fit quelques difficultés; mais, sur le commandement de son frère, il prêta bientôt le serment. Charles promit ensuite d'épouser la demoiselle de Clèves : l'archevêque de Narbonne les fiança l'un à l'autre de sa i main'.

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