I. Basin, t. II, p
Picardie rachetées à Monseigneur de Bourgogne, fortes frontières pour sa Couronne. S'il avait travaillé et dépensé du sien largement pour tout ce qui concernait le bien de la chose publique du royaume, et l'honneur de sa Couronne, plus que jamais il était prêt à s'y employer encore. C'est pourquoi il avait trouvé bon amour et loyauté parmi les seigneurs et les autres sujets. Aussi avait-il confiance en eux; il leur sera bon roi, à eux qui sont ses bons parents et loyaux sujets. Louis déclara alors combien il était chagrin de la conduite de Monseigneur de Bretagne. De sa personne il se gardera d'en dire quelque mal ; mais, en ce qui concernait les droits de régale, le duc de Bretagne lui semblait bien pauvrement conseillé : « Et vous dis bien que si j'avais toutte sa terre conquise et mise en ma main, jusques à un chasteau qui ne vaulsist pas cette maison, et il vouloit venir à grâce et miséricorde, je y ferois en telle manière que chascun congnoistroit que je ne veux point sa destruction et que je m'y serois mis en toutte raison. »
A ces belles et saintes paroles du roi, sur dix auditeurs, pas un qui ne pleurât. Un témoin l'assure ingénûment : jamais homme de France n'avait mieux parlé, ni plus « honnêtement».
Le duc Charles d'Orléans s'entendait en bon langage; mais il reste douteux qu'il ait été séduit par toutes les belles argumentations du roi Louis, qu'il ait partagé son opinion sur la pauvreté du royaume que lui avait laissé le roi son père, qu'il ait cru sérieusement aux assurances bénévoles données par le roi aux seigneurs, ayant lui-même éprouvé son mauvais vouloir. Quant à ce duc de Bretagne dont le roi parlait de conquérir la terre, c'était François II, le fils de Marguerite d'Etampes, ce timide amoureux que Charles d'Orléans plaisantait jadis, son propre neveu, qui, l'an 1461.
avait fait alliance avec lui pour chasser Sforza de Milan \ Du moins quand les seigneurs, s étant retirés à part, donnèrent réponse au roi Louis sur-le-champ, ce fut par la bouche du roi de Sicile qu'ils le firent en la manière qui suit :
Vous estes iiostre roy, nostre souverain seigneur et n'en avons point d'autre, et n'en recognoissons point d'autre. Nous sommes vos très humbles et très obéissants subjects et serviteurs. Nous vous mercions très humblement de ce qu'il vous a plu nous dire, et des bonnes, gracieuses et honnestes paroles que nous avez dites. Et ne vous sçay pas si bien dire comme je l'entens ; mais je vous dy, de par tous messeigneurs qui sont icy, que nous sçavons bien que vous estes nostre souverain seigneur et que nous sommes vos subjects. Et vous dy, de par nous tous, que nous vous servirons envers tous et contre tous, sans nul excepter, de corps, de biens et de tout ce que nous avons, en touttes les manières qu'il vous plaira ordonner et commander. Nous avons esté une partie de nous prisonniers pour conserver nos loyaultés envers la couronne et y avons eu des domages et des pertes largement (comme chascun sçait) : mais nous sommes aussi prestsde nous y employer que nous feusmes oncques, sans faire doubte de prison, de mort ou d'autre chose. Et encore vous disons une autre fois que nous vous servirons envers tous et contre tous qui peuvent vivre et mourir, de corps et de bien, sans rien y espargner. Et vous supplions que vous ostez ces imaginations de penser que nous vous réputions tel que les lettres du duc portent. Car nous sçavons que ce ne sont que mensonges ; mais nous désirons que le duc se gouvernast bien envers vous et fist tellement que vous eussiez cause d'estre content de luy, et qu'il vous obéyst ainsi qu'il appartient. Et si c'estoit vostre plaisir que nous tous alissions par delà pour cette cause, ou aucuns de nous pour tous, nous sommes prests de le faire.
Le roi de Sicile dit alors à tous les seigneurs : « Ne me advouez-vous pas de toutes les choses que j'ai dites ?» — Lesquels répondirent tous d'une voix: « Oui ! » Et chacun dit au roi : « Nous vous servirons, et vivrons tous et mourrons avec vous, envers tous et contre tous ! »
Sur quoi le roi Louis les remercia très gracieusement : ce n'était pas nécessaire ; ce serait trop pour lui que tous
i. Dom Lobineau, Histoire de Bretagne, t. II, p. 73.
ensemble allassent ou envoyassent devers le duc de Bretagne. Que chacun d'eux veuille l'en aviser : le roi en sera bien joyeux et y prendra bien du plaisir. Et Dieu par sa grâce y veuille mettre bonne conclusion !
L'assemblée de Tours se sépara'. Charles d'Orléans s'en fut, après avoir pris congé du roi Louis qui ne l'aimait pas % mais qui se garda bien de le lui faire sentir. Sans être dupe des sentiments loyalistes qu'avait exprimés le roi René, du souvenir donné à la captivité du duc d'Orléans et à la sienne pour leur fidélité commune à la couronne, le roi Louis savait parfaitement que Charles d'Orléans ne pouvait plus rien ; il n'ignorait pas ses continuels besoins d'argent. Il manda > donc de faire payer « à nostre très cher et très amé oncle le duc d'Orléans » la somme de 200 1., qui lui était due sur les 14.000 1. accordées sur les verreries de la vicomté d'Orbec, en 1461, pour partie de sa pension. Quant au Bâtard, le roi lui accorda 52 1.
Comme il était sur le chemin du retour, Charles d'Orléans, déjà atteint, tomba malade à Amboise. Le 3 1 décembre, Jacques le Fèvre devait aller à Saint-Adrien 4 demander des
1. Dom Lobineau, Histoire de Bretagne, t. II, col. 1270 (relation d'un témoin oculaire).
2. « Et eust appaisé le différent, qui pour lors estoit, si le roy y eust voulu entendre ; mais il ne vouloit. De quoy il fut en grand danger que mal ne lui en prit », dit Jean de Saint-Gelays CBibl. Nat,, ms. ir. 20176). - Est-ce là la source de ce que rapporte Mézeray ? Le duc d'Orléans aurait parlé des désordres de l'état dans l'assemblée des grands convoquée à Tours et Louis XI aurait reçu ses remontrances avec une tellé fureur, un tel mépris^ que le duc en serait mort de douleur, deux jours apès. Cette anecdote, beaucoup plus que suspecte, a été répétée par la plupart des historiens : « Il ne fut, en effet, jamais qu'un enfant au gracieux babil, qui vécut sans comprendre ce qu'il avait à faire et mourut de quelques paroles dures de Louis XI » (G. Paris, Lrt Poésie française au quin:(iènie siicîe, Paris, 1886, p. 14).
3. Bastard, n" 895. [Cette lettre, datée d' Amboise, le 31 décembre 1464, manque au recueil de M. Vaesen].