DU BEL ESPRIT A BLOIS
On a défini Charles d'Orléans un poète d'album. Le mot n'est juste qu'en partie, appliqué à qui nous a laissé, en somme, une autobiographie. Personne ne le prononcerait à propos d'un Pétrarque, dont l'œuvre est si analogue à celle de Charles d'Orléans. Et quand Dante écrit en la préface de sa Plia Niiova la rubrique : il libro delJa memoria, c'est bien un peu l'équivalent de ce que Charles d'Orléans appellera son « livre de Pensée ». Mais le terme d'album poétique devient beaucoup plus juste si l'on considère le recueil des poésies de Charles d'Orléans vers sa fin, où s'accentua son caractère collectif. A considérer le petit manuscrit qui forme l'exemplaire original des poésies du duc, en partie autographe (ms. fr. 25458), on a bien là une sorte d'album de ce qui fut la « cour de Blois » ; on voudrait pouvoir dire du salon littéraire de Charles d'Orléans, si un tel mot n'évoquait pour nous des habitudes trop modernes.
Tout cercle comporte un certain air, une manière d'esprit. On y adopte des façons particulières de parler, de faire des mots, de plaisanter, de rire et même d'y feindre la douleur. C'est cet esprit-là que nous voudrions essayer de définir en y marquant l'empreinte du maître sur ses émules. Car tout rafiiné et tout artificiel qu'il peut nous sembler aujourd'hui (rien ne vieillit si vite que l'esprit), ce
ton fut naturel à Blois : c'était celui de la conversation du duc Charles d'Orléans. N'est-il pas tout entier dans le mot qu'il adressait à la duchesse Isabelle de Bourgogne, celle qui avait tant contribué à le tirer de sa prison d'Angleterre : (( Madame, vu ce que vous avez fait pour ma délivrance, je me rends votre prisonnier ))^? Dans le discours qu'il prononça en faveur de son gendre d'Alençon, à Vendôme, n'avait-il pas supposé que l'avocat Raison et l'avocat Pitié plaidaient devant la cour divine ?
Esprit (et du plus précieux), abus du symbole, il semble que le talent de Charles d'Orléans tienne dans ces deux formules. Nous avons montré, par la concordance si exacte entre le développement de sa vie et celui de son livre, quelle part de vérité contenait une œuvre qui passe pour si artificielle. Sur ce point-là ses contemporains étaient d'accord avec nous ; l'un d'eux jugeait les poésies du duc d'Orléans « morales » ^ Ainsi il les tenait pour le résultat d'expériences de la vie, propres à nous instruire, sinon à nous édifier.
Il reste à expliquer comment Charles d'Orléans, à la fois si ancien et si près de nous (il rejoint d'une part les troubadours et, de l'autre, annonce la poésie moderne), s'est ainsi vêtu d'allégories et de symboles : comment, en raffinant, il a créé cette armée de petits êtres animés qui furent les différents états de sa pensée.
Le Moyen-Age ne concevait la poésie qu'allégorique ou morale. Le Roman de la Rose avait donné une vie nouvelle aux symboles si chers aux poètes de la décadence latine, à la Psychomachie de Prudence entre autres.. A n'en pas douter, Charles d'Orléans, comme tout son temps, était rempli de la
1. J'ai mis au style direct la phrase rapportée par dom Devienne (Histoire d'Artois, t. IV, 1786, p. 77).